Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

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