La femme au sol

Léo Simon est couché sur le ventre, épuisé. Épuisé mais heureux comme un italien. Une belle grande rousse allongée près de lui compte méticuleusement les éphélides dans son dos en appuyant délicatement du bout des doigts sur chacune d’elles. Elle perd le compte et recommence à la base de son cou et redescend à nouveau sur son dos, lentement, d’une tache à l’autre. Puis, elle abandonne son drôle d’inventaire.  –“Impossible d’y arriver, tu as une véritable constellation d’étoiles dans le dos, dis donc!”, lui dit la jeune femme tout en cherchant ses vêtements partout dans le bordel des draps et en se rhabillant lentement à mesure de ses trouvailles. Léo Simon a dix-sept ans, la rousse peut-être vingt-cinq. –“Qu’est-ce que tu es venue faire dans mon lit au juste, penses-tu revenir un de ces quatre?” demande Léo.

Léo Simon. Une longue chevelure blonde et bouclée, imberbe, de grands yeux bleus. Un baby-face adorable. Il inspire tout sauf la crainte. Aucune femme n’a réellement peur de lui. De bien belles créatures insécures abusent nuitamment de son lit. Mais cette rousse-là, elle, ne promet pas de revenir. L’allure de chérubin de Léo Simon est devenue son fonds de commerce pour attirer la gente féminine comme le miel attire les mouches.

D’autres viendront, se dit Léo, en regardant un brin morose la rousse passer la porte.

Et il en venait toujours une autre. Et une autre.

***

Elle propose de monter sur le toit où tout doit être infiniment plus tranquille qu’ici, et Léo Simon accepte machinalement comme si aucune autre option n’était envisageable. Bien qu’il sache très bien que son but n’est absolument pas de poursuivre la conversation loin du bruit de la fête. Léo Simon sait exactement ce qu’elle veut. Les choses n’ont pas changé. Il y a vingt ans, lorsqu’il s’était sérieusement amouraché d’elle et qu’elle l’avait largué sans pitié, c’était toujours la même histoire. Lorsqu’elle lui proposait d’aller quelque part, ce qu’elle voulait dire vraiment c’était d’aller dans un bon endroit pour baiser. Elle ne disait jamais les mots, viens me baiser, viens on va baiser, je veux que tu me baises. Mais c’était évident, direct, convenu, alors Léo ne pouvait jamais l’accuser d’avoir abusé de ses bonnes grâces. Ou lui reprocher de disparaître illico par la suite.

Outremont, petit édifice à condos luxueux d’à peine cinq étages. Une vue panoramique sur le centre-ville illuminé pour la nuit. Léo Simon et Adéline admirent la vue appuyés, le dos résolument penché, sur un parapet si bas que toute chute serait d’office considérée accidentelle, bien qu’il ne pensait pas vraiment à cela. Depuis toutes ces années, Léo n’avait toujours pas appris à se méfier des femmes. Ni songé à se débarrasser subtilement de l’une d’entre elles si la situation se présentait. Il souriait. Un bien singulier sourire.

–“Ça fait quand même un bail,” dit-il, “je dirais vingt ans, au moins. Tu n’as pas vraiment changé, les années t’ont épargnée.” conclut-il. Mais Léo mentait. Il le savait très bien et le cachait tout aussi bien. Elle avait pris un peu de poids, ses chairs semblaient plus blanches et plus flasques. Ses cheveux maintenant courts lui donnaient des airs de madame. Son style avait changé. Pas nécessairement pour le mieux. Léo Simon, lui, tenait toujours la forme, pas de bide, tous ses cheveux, la barbe toujours aussi rare complètement disparue après un bon rasage. Le cheveu plus court qu’à l’adolescence mais toujours bouclé et blond.

Elle était maintenant propriétaire d’une école de danse à Boston, Léo était en ville seulement pour cette soirée de retrouvailles organisée par un ami commun. –“Alors, tu es un artiste reconnu, maintenant, à ce qu’on m’a dit,” Adéline dit-elle. Puis après avoir examiné Léo Simon de la tête aux pieds, poursuivant avec un sourire beaucoup trop ringard : “J’ai toujours su que tu avais beaucoup de talent.”

Adéline se rapproche sournoisement de Léo. Leurs coudes s’embrassent. La chaleur peut passer entre les deux. Une manœuvre rapide et sournoise et le tour serait joué. Elle s’écrase cinq étages plus bas dans le noir sur le bitume du stationnement ou peut-être y a-t-il un arbre mal placé, au feuillage particulièrement dense. Les gens se tirent des pires pièges et survivent des plus étranges façons parfois. Et ce serait Léo qui aurait l’air fou. Pathétique, même. Mais l’idée est là.

Adéline pointe du doigt vers la ville, à gauche, à droite, vers toutes ces choses qui n’existaient pas encore dans le temps. Des édifices, un pont, des banlieues entières ont émergé. Avec la belle assurance d’un guide touristique. Comme si c’était elle qui avait toujours habité ici. Comme si elle n’avait jamais planté Léo là sans pitié, un Léo pathétiquement épris d’elle, il y a vingt ans pour suivre une stupide troupe de danse aux États-Unis. La même assurance de la superbe jeune femme vers qui, à l’époque, les regards de tous les garçons se précipitaient comme des mouches aveugles sur les pare-brises d’auto. L’objet de tous leurs fantasmes.

Aucune étoile ne se laisse voir dans le ciel. Occasionnellement, un avion traverse le ciel, se retourne mollement vers l’aéroport et disparaît derrière eux. Léo Simon tient son verre de porto au-dessus du vide devant lui, considérant un test de gravité en laissant s’échapper un peu du divin tawny. Le suivre des yeux et le voir se perdre dans le néant de la noirceur.

–“Quelle chance, quand même, je ne t’avais pas vu depuis la fête que les copains avaient organisée avant mon départ en tournée, quelle fête cela avait été!”, Adéline raconte. Léo la regarde, reprend son sourire de tueur en puissance. Rien de tout cela n’est vrai. Léo ne s’est jamais présenté à cette soirée d’adieu. Ce soir-là, il était beaucoup trop occupé à ramasser les morceaux de sa vie, seul, ratatiné sur lui-même, le coeur au vif. Adéline continue sur le même souffle avec la suite des choses, sa tournée – spectaculaire, il va sans dire – ses apparitions à la télé américaine, ses débuts comme enseignante de danse, l’achat de son école à Boston, sa rencontre inoubliable avec ce jeune premier au talent exceptionnel qu’elle fit son époux malgré la décennie qu’elle lui concédait, ou serait-ce deux. Ils sont probablement divorcés maintenant, Léo conclut-il en observant hypocritement ses doigts sans alliance. Ou elle l’avait laissé à Boston et elle était venue seule à Montréal.

La première fois qu’ils s’étaient vus, Léo avait dix-huit ans. La piaule des copains était pleine à ras bord mais elle l’avait détecté à travers tous ces étudiants en goguette. Elle était apparue devant lui, lui avait pris sa bière des mains et l’avait poussé sans façon sur le divan. Elle s’était installée en se creusant une place à ses côtés en frappant le voisin à coups de hanche. Elle lui avait remis sa bière et avait promptement glissé sa main entre les cuisses de Léo avant de lui entreprendre tout un bagou. Il avait tellement rougi qu’il avait eu peur de luire dans la pénombre de la petite fête. Son égo venait de prendre au moins dix kilos. Léo ne portait plus à terre jusqu’à ce que son copain Charles lui souffle à l’oreille : – “Tu ne la connais pas elle, tu t’embarques dans un énorme paquet de trouble. Lève-toi, il parait que le party est pris solide au 5116, on y va.”

Léo s’était trouvé une excuse pour partir. Il l’avait recroisée plus tard le même soir à sa grande surprise au 5116 mais son copain Charles était parti se coucher. Les filles les plus folles ont ce don de ne jamais disparaître aussi facilement.

Adéline, elle, lorsqu’elle avait eu ce qu’elle cherchait, disparaissait ni vue ni connue. Ce genre de fille. Elle réapparaissait de nulle part un bon soir et faisait croire à Léo qu’il était la seule chose au monde pour elle. Elle le tirait par le bras et le traînait sur la piste de danse pour les plus longs slows et se frottait et se frottait contre lui jusqu’à ce que son génie disparaisse totalement. Elle se ramenait chez Léo et s’installait quelques jours, dispersait des choses à elle chez Léo pour les fois où il ne voudrait plus la voir, elle avait des prétextes, des excuses, toujours une ruse ou une autre.

Un fond d’air frais descend lentement sur la belle nuit d’été, dehors sur le toit. Adéline est maintenant complètement collée sur Léo et l’entoure de ses bras. Il faut agir avant que le froid ne les ramène au coeur de la fête dans le condo plus bas ou que Léo lui-même ne refroidisse. On ne sait jamais à quoi s’attendre d’une femme comme Adéline lorsqu’elle vous prend comme cible, même après vingt ans, elle maîtrise toutes les ruses de sioux, elle peut très bien être venue jusqu’ici avec cette seule idée derrière la tête, elle peut avoir enfilé exprès cette sorte de robe qui vous parle, qui vient carrément vous dire “baise-moi, ici, maintenant”, déterminée et sûre d’elle, totalement prête, son esprit en toute assurance et en plein contrôle qui domine outrageusement sa proie penchée sur le parapet.

Pauvre elle qui pensait se faire envoyer en l’air.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

 

4 réflexions sur “La femme au sol

  1. Me v’là catapultée.
    Dans le temps, au 5116.
    À minuit, ils jouaient souvent,
    sinon toujours,
    la même toune de Charlebois…
    T’en souviens-tu?
    Engagement…
    Entéka. Pauv’ Adeline.
    Chose certaine, elle l’aura pas vu v’nir, hein…?
    Pis me v’là qui me demande
    de quoi l’histoire aurait l’air
    contée depuis sa vie à elle.

    Aimé par 1 personne

    • Écris-là, c’est une invitation formelle. Mais quelle époque, en effet. Engagement, le beau Marcel derrière le bar qui faisait plier le genou à toutes mes amies. J’aimais bien aussi me barrer les pieds de temps en temps Chez l’père Mousse mais, tu auras compris si tu as lu “Le temps qu’on aura eu” que mon deuxième chez moi a été Le Timénés pendant un certain temps. Le propriétaire était un ami. J’y ai exposé deux fois. Il y a eu un bon moment Avenue du Parc.

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      • Merci pour l’invitation. Mais mon angle m’ennuie d’avance. J’étais surtout curieuse de voir comment tu aborderais la chose.
        Pour ce qui du Café Timénés, j’suis peut-être entrée deux ou trois fois, pas plus. On partait du Vieux quand la brasserie fermait pis on se rendait direct au 5116 pour danser. Avec un souvlaki chez l’Grec juste après.
        Quelle époque, oui. Ça semble bien loin. Ces temps-ci encore plus.
        Bonne journée, Luc.

        Aimé par 1 personne

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