Comment je sais ne pas souffir d’Alzheimer (encore)

Je plonge les mains dans l’eau chaude et savonneuse de l’évier et j’en sors le dernier survivant de ce qui était jadis tout un ensemble de verres à eau en vitre teintée bleue. Immédiatement me reviennent en tête des images du temps où l’ensemble était encore complet, d’un joyeux groupe d’amis répartis dans ma petite piaule par un après-midi d’été chaud et humide, chacun trinquant, un verre de sangria suintant à la main. Ces images lancent mes songes à la dérive dans les flots d’un ruisseau, un affluent du Léthé, qui coule au-delà de mes pensées conscientes. Quand je rentre de mon petit voyage introspectif, je tiens le verre bleu, immobile, savonneux, je cherche la bonne température pour le rincer et je cherche aussi le nom de celui qui a écrit : « Nous ne serons jamais plus des hommes si nos yeux se vident de leur mémoire. » Je sais que je sais son nom, que son nom est grand, que je le vénère même, mais j’ai dû le laisser traîner dans une arrière-boutique où mon esprit négligent abandonne des bribes d’informations utiles et des connaissances générales qui finissent par se confondre dans l’inventaire précis des vêtements que j’ai portés hier, les prénoms des sept nains et la liste complète des ingrédients que ma tante Colombe mettait dans sa fricassée au bœuf haché. Tout ce que je laisse traîner dans cette arrière-boutique reste suspendu dans le noir, quelques-unes de ces choses discutent entre elles, d’autres en profitent pour faire une sieste le temps que je les rappelle ou se lèvent et partent, indignées, décident que je les avais oubliées depuis trop longtemps.

À une certaine époque pas si lointaine, j’avais une très efficace assistante administrative dans mon personnel de neurones qui pouvait partir promptement vers l’arrière-boutique et retrouver dans tout ce bordel, en un rien de temps, l’objet précis dont j’avais besoin et me le rapporter à temps avant que mon esprit passe à autre chose ou que la visite s’en aille. Qui sait, peut-être s’est-elle trouvé un emploi plus payant chez la compétition ou qu’elle a pris une retraite méritée, ou qu’elle a quitté son poste sans préavis, outrée du peu de reconnaissance que j’ai pu lui exprimer. Ils l’ont remplacée par un stagiaire boutonneux qui a de la misère à retrouver son cul dans ses culottes. Pendant que je suis là, debout, à rincer un bol à soupe et que je pense encore à la citation dont je cherche l’auteur, cet idiot me ramène une photo de Jean Leloup. Crétin. Leloup a une bonne plume mais pas pour ce genre de mots.

En m’essuyant les mains, je retourne à la table de cuisine où les vieux amis trinquaient jadis à même une cuvette de porcelaine émaillée pleine à ras bord de sangria avec les verres bleus d’un ensemble de verres bleus encore intact à l’époque et j’ouvre mon laptop pour chercher le nom que je cherche. Une poussée de dopamine gicle sur ma mémoire irritée et la soulage de sa vive douleur lorsque je retrouve avec un bonheur fumant le nom de Gaston Miron. Je fouine sur quelqu’autres sujets un moment et lorsque je retourne m’occuper d’une casserole où la sauce a cramé et que j’ai laissée tremper toute la nuit, je me demande pourquoi j’ai soudainement eu besoin de me rappeler du nom de Gaston Miron. Mais, en finissant la vaisselle, je me suis mis à chanter En 1990 de Leloup, version intégrale, sans fautes. Ça prend une foutue mémoire.

Je me rappelle un documentaire sur le sujet où on disait : si tu te rappelles que tu oublies, ça va; si tu oublies avoir oublié, ça ne va plus. Alors ça me réconforte lorsque j’arrive dans une pièce et que soudainement je ne me rappelle plus ce que je venais y faire, je retourne à l’endroit d’origine avant que la raison de mon déplacement ne disparaisse de mon esprit et j’attends qu’elle me revienne tranquillement. Et ça rembarque. Exactement comme une navette à l’aéroport qui fait constamment le tour pour ramasser quiconque ne serait pas embarqué du premier coup. Si j’avais oublié avoir oublié pourquoi j’étais rendu dans une nouvelle pièce, pourquoi aurais-je fait demi-tour et attendu la navette? Je me rappelle donc que j’oublie alors tout va bien.

Quand on ne sent pas le besoin de Googler les choses. Je ne me rappelle plus très bien pourquoi moi et mon vieil ami parlions de Gaston Lepage.

–“C’était quoi le film où il jouait avec Gilbert Sicotte?” que mon vieil ami me demande.

–“Mmmmm, je ne pense pas que j’aie vu ce film-là.”

–“Oh oui, tu connais ça. Je suis certain même que tu as lu le livre. C’était écrit par une femme, son nom commence par P ou par C,” qu’il me dit.

Mon vieil ami venait de me pousser à l’eau tout habillé dans mon petit ruisseau, affluent du Léthé, qui vogue là où mon conscient n’a pas immédiatement accès aux infos. Je savais de quoi il parlait, je savais que le livre qui a inspiré le film a été écrit par une femme mais son nom ne me venait pas.

–“Paule Baillargeon, peut-être?”

–“Naaaa.” Je ne sais pas c’est qui mais je sais que ce n’est pas elle. Alors j’ai dit à mon vieil ami, pourquoi on n’écoute pas Je me souviens (…) d’André Forcier à la place, Gaston Lepage joue dans ce film-là aussi.

–“Oui, mais pas Gilbert Sicotte,” me répond mon vieil ami, il était occupé à jouer dans l’histoire du pilote d’avion cette année-là.

–“Piché, entre ciel et terre.” (pourquoi cette info est venue illico, elle?)

Quelques jours plus tard, je croise mon vieil ami à l’épicerie.

–“Pauline Cadieux!” que je lui lance avant la moindre formule de salutation.

–“C’est ça, exactement ça,” me répond-il, “mais c’était quoi le titre du livre?”

–“Ça ne m’est pas revenu encore,” que je lui réponds.

Il me rappelle quelques jours plus tard.

–“Je m’en rappelle, La lampe dans la fenêtre de Pauline Cadieux.”

Je le rappelle encore quelques jours plus tard.

–“Puis?”

–“Cordélia, ciboire, c’est Cordélia, le titre du film!”

L’affaire était résolue en juste un peu plus d’une semaine. Sans jamais aller sur Google! À deux hommes. Quelle mémoire, quand même!

Parfois, on dirait que mon processus de récupération des informations est un vieux chien fatigué à qui ça ne tente tout simplement plus de jouer à aller chercher la balle. D’autres vont vous rapporter n’importe quoi. Et quand deux vieux cabots se parlent, c’est un peu la même idée.

Moi : “Ishhhh, ça me rappelle un film que j’ai vu, quelque chose à propos d’un cuisinier voleur et de l’amant de sa femme.”

Jean : “Oui, je m’en rappelle. Je l’ai vu en 89 à Val d’Or avec toi. Mes amis avaient vu dans ce film beaucoup plus de valeur sociale que moi. Moi je n’y voyais que de l’horreur pour de l’horreur. On a vu ce film-là ensemble toi et moi au Capitol, je crois, je venais juste de revenir d’Ottawa. Le film m’a donné des haut-le-coeur tout le long et j’ai ramé comme un malade pour ne pas vomir dans ta voiture. Quand on a passé le village de Sullivan tu t’étais mis à chantonner Take Five de Brubeck, je pense, ou était-ce Peaches in regalia de Zappa. Ishhh, je me rappelle clairement de la discussion que j’ai eue à propos de ce film avec mon frère Claude et sa femme à leur chalet du lac Sabourin.” (méchant chien, Jean, tu as tout ramené sauf la balle)

Moi : Ça me revient, ça s’appelait : Un cuisinier, un voleur, sa femme et son amant.

(bon chien, il a ramené la balle, tiens, un bon biscuit)

 Mais je ne suis jamais allé à Val d’Or en 89. Je suis formel.

On dit que les êtres créatifs finissent par compenser les pertes de mémoire en remplissant les trous de manière créative. Un jour, j’ai surpris mon voisin, monsieur Frank, à marcher sur la couverture de son bungalow, heureusement peu pentue, sa pipe allumée à la main, comme si de rien était. Pour un homme de son âge, il avait bien au-delà de 80 ans, je trouvais son choix comme lieu pour sa promenade matinale bien audacieux. Étant pris de vertige moi-même et pour ne pas risquer de faire chuter le vieil homme dans la surprise, j’ai quand même sauté la clôture qui séparait nos deux maisons mais j’ai attendu calmement qu’il redescende.

Bien qu’on ne s’était jamais vus de près avant, sauf des bonjours polis entre voisins, et que j’avais transgressé la règle de propriété privée, lorsqu’il est finalement descendu, il m’a accueilli en toute bonhomie comme si on avait nourri les cochons ensemble.

–“Mais qu’est-ce que vous faisiez là?” la seule question idiote qui m’est venue à l’esprit.

–“Oooooh,” m’a-t-il dit en anglais avec son fort accent irlandais, “je suis allé faire un tour sur la montagne aider les nonnes à traire leurs vaches, elles me donnent toute la crème que je veux, un régal des dieux.”

Ceci se passait à Tétreaultville, en pleine ville. Quand j’en ai parlé à son épouse plus tard, elle m’a dit que les seules soeurs dont elle se souvenait qui auraient pu vivre sur une montagne étaient la mission des pauvres sœurs du Bon Secours, dans leur enfance à Tuam en Irlande. La mission des sœurs montait une énorme crèche à Noël mais les nonnes ne possédaient aucune vraie vache vivante.

–“Et après avoir fait le train avec les sœurs?” que j’ai demandé à monsieur Frank, amusé.

–“Je suis allé manger le déjeuner que ma femme me prépare toujours –une trentaine de tranches de bacon avec une vingtaine d’œufs brouillés par-dessus et j’ai nappé le tout avec la bonne crème fraîche, épaisse et chaude,” et il souriait à pleines dents, “ensuite, j’étais tellement ragaillardi et reconnaissant pour le déjeuner que j’ai donné un bon bain à l’éponge à ma femme, je l’ai montée comme seul un homme irlandais sait le faire puis je l’ai promenée toute nue sur mes épaules dans la cour pour la faire sécher au soleil.” conclu-t-il en me servant un clin d’oeil complice et ringard.

Si un jour par malheur, je ne vois pas les choses venir et que j’ai à m’engager sur la route de la démence, je veux prendre la même navette que monsieur Frank a prise.


Flying Bum

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5 réflexions sur “Comment je sais ne pas souffir d’Alzheimer (encore)

  1. Je note soigneusement pour pas oublier “avoir de la misère à trouver son cul dans sa culotte” j’en ris mais j’en ris 😹 merci 🙏 pour ce rire bon sang de bonsoir ! Et pour le texte entier j’aime 👍 ça me rappelle tout à fait mon bazar personnel sauf que j’ai des tasses bleues…enfin encore 2 sur l’ensemble… bon aller je monte au grenier tondre quelques moutons, à très bientôt j’espère:)

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