Ah, les beaux plaisirs d’été!

 

J’étais déjà beaucoup trop intellectuel à l’époque, trop petit pour pratiquer un sport autre que jockey ou escrimeur, jamais n’aurait-on pu m’intéresser à quelque chose d’aussi insipide que le softball féminin. C’était avant de connaître Françoise Fournier.

Françoise Fournier sacrait comme un bûcheron, rien qu’une bonne éducation ne saurait éventuellement corriger cependant. Elle faisait un peu d’acné et souffrait d’un léger surplus de poids mais elle semblait être le genre de jeune fille qui, avec le temps, se métamorphoserait en une délicieuse jeune femme, le temps travaillerait pour elle, c’est certain. Je le sentais. Je la voyais déjà en une ingénue créature des dieux, à travers les yeux d’un désir troublant et maladif qui m’accablait nuit et jour et de plus en plus. Je m’étais taillé un plan ingénieux pour passer un maximum de temps près d’elle. Je m’étais porté volontaire comme marqueur bénévole pour la ligue féminine de balle-molle scolaire de l’est de Montréal et je passais mes après-midis d’été dans la chaleur humide et malodorante de la tranchée de béton qui sert d’abri aux joueuses. Une douzaine de filles toutes en sueurs, entassées les unes sur les autres. Des filles pour la plupart costaudes, mal engueulées, pas toujours des plus féminines assises écartillées sur le banc de bois, qui roulaient sur leurs bras poilus leurs manches bien serrées jusqu’aux aisselles, qui se crachaient dans les mains avant de se lancer des grands high-five pour soi-disant attirer la chance sur leur équipe. Je passais là les neuf longues manches réglementaires, souventes fois à tenter de cacher une érection naissante, aidant Françoise Fournier à enlever et remettre son lourd équipement de receveuse en me gâtant occasionnellement, effleurant ses ronds mollets, passant un doigt ou deux derrière l’élastique de son capri serré en flirtant dangereusement avec la possibilité d’en perdre connaissance de bonheur.

Après avoir été finalement éliminées par un troupeau de lourdes pointelières enragées, sur une décision au marbre tout à fait discutable, Françoise Fournier, enragée noire, m’avait offert de me ramener de Pointe-aux-Trembles à Hochelaga dans sa Thunderbird pimpée. Ce, après l’avoir écouté gueuler les pires obscénités, les jointures saignantes à frapper dans le grillage de l’abri des joueuses, à ramasser les pauvres pièces d’équipement éparpillées qu’elle faisait voler partout. “Chu tellement fuck’n enragée, ciboire, ça se peut même pas un arbitre stupide de même!” criait-elle sur le chemin de retour en omettant délibérément de faire ses stops, à ne jamais céder le passage même quand la signalisation l’obligeait, à peser un peu fort sur la pédale à gaz. “Je suis fâché, moi aussi,” que je lui disais tout en m’imaginant passer ma langue de haut en bas en suaves allers-retours sur ses mollets ragoûtants quoique légèrement poussiéreux, “Je suis fuck’n fâché, moi aussi,” que je répétais dans l’espoir imbécile qu’elle se calme un tant soit peu.

“D’la marde, juste de l’ostie de marde!” Françoise gueulait-elle à tue-tête en brûlant le caoutchouc des pneus de sa Thunderbird sur Notre-Dame en poussant son bolide à ses limites, ailleurs que vers la mort certaine, espérais-je dans ma tête terrifiée mais encore optimiste quant à mes chances de survie. Elle a soudainement fait un virage en U en plein milieu de la rue et elle est revenue dans l’autre sens. On aurait vraiment dit qu’elle filait pour tuer. Ses yeux ne parlaient que de ça à tout le moins.

Rendu au local de l’équipe adverse logé dans un école primaire attenante à un autre terrain, nous n’y avions trouvé qu’un stationnement désert, les autres filles n’ayant probablement même pas le quart du trajet de complété occupées à festoyer leur courte victoire. Qu’un rang bien serré d’autobus scolaires abandonnés là pour la nuit. Personne à tuer. Françoise Fournier toujours hors d’elle avait attrapé un bâton de softball en aluminium sur le siège arrière de sa voiture et réalisait un petit projet personnel d’après-match, elle faisait payer la décision douteuse de l’arbitre à tous les phares arrière des autobus qui partaient en éclats dans la clinquante musique du verre brisé qui tombait partout alentour d’elle. Il n’y avait pas d’autre bâton alors je marchais derrière elle émettant des sons incongrus à chaque nouveau coup qu’elle portait, chaque nouvel autobus qu’elle vandalisait, comme pour lui faire sentir toute ma solidarité avec elle. Au dernier autobus, le cerveau de Françoise n’en avait pas encore fini de tirer son machiavélique plan de vengeance à elle. Elle a déchiré le bas de son chandail, elle en a détaché un grand lambeau, qu’elle a inséré dans le bouchon de gaz du dernier autobus. “As-tu une allumette, un briquet, quelque chose?” qu’elle m’a demandé. J’ai sorti mon briquet et sans poser de question, j’ai allumé le lambeau de tissu. J’ai attrapé le bras de Françoise Fournier au passage, courant comme un fou vers la Thunderbird. En moins de trente secondes, nous avons entendu l’autobus exploser puis les bruits de tôle des morceaux d’acier qui rebondissaient sur l’asphalte et sur les autres autobus. Ébaubis, nous avons rapidement monté dans son bolide et nous sommes partis. Ce n’était pas là exactement comment moi et mes amis du club d’art oratoire occupions généralement nos soirées.

En reprenant Notre-Dame vers l’ouest, Françoise a pris ma main, se l’est mise là où les filles vont faire le pipi et les garçons vont faire le papa, elle a serré les cuisses sur ma main comme un étau. Je ne savais carrément pas quoi faire, alors je lui ai abandonné ma main, maintenant un bout de viande morte, possiblement fracturé au niveau du poignet, engourdi et frottant douloureusement sur le rude polyester de ses capris de softball chaque fois qu’elle passait de l’accélérateur au frein et vice versa.

Arrivés en face de chez moi, Françoise a finalement coupé le moteur et m’a dit, “Hostie que ça m’a fait du bien, ça.”

“Ouin, c’était bon, ça,” avais-je risqué comme réponse, ébaubi, en récupérant les débris de ma main moite prise de fortes pulsions synchronisées aux battements de mon coeur sans compter l’âcre mais ô combien délicieuse odeur.

“Je vais te faire une belle faveur, mon beau petit Léon, si tu ne parles à personne de notre petite virée, je vais te faire quelque chose de terriblement bon. Si tu en parles à quelqu’un, je vais te faire quelque chose de terriblement mal.”

“Qu’est-ce que tu vas me faire?” lui ai-je répondu aussi curieux qu’horrifié. Je savais maintenant ce dont elle était capable.

“Je vais te tailler une bonne pipe.” dit-elle.  

Automatique, une érection monstre est survenue illico, suivie d’une sorte de crainte.

“Attends,” j’ai dit, “as-tu déjà fait ça?”

Elle a fait un oui rapide et sec de la tête.

“Ben, pas moi, personne ne m’a jamais fait une pipe, je suis un peu nerveux tout d’un coup.”

“T’as pas grand-chose à faire, tu sais, mon beau Léon.”

“Faut que je te dise quelque chose avant,” j’ai dit – ah, ta gueule Léon, ta gueule, ciboire, que je me répétais mais je ne m’écoutais pas.

“C’est mes testicules…” que je commence à dire.

“OK?”

“Sont pas normales.” Même si je n’avais aucune idée de la texture normale d’une belle couille en santé. J’intellectualise toujours un peu trop dans de telles circonstances, ça peut jouer des tours.

Ça avait l’air de l’intéresser 2 sur 10. “OK?” avait-elle encore dit.

“Elles sont spongieuses comme des balles anti-stress.”

“OK?”

“Je voulais juste t’avertir, que tu ne fasses pas le saut.”

“Je ne ferai pas le saut, t’inquiètes, mais je vais examiner ça de près.”

Quand tout a été fini, elle m’a dit : “Sont bizarres, un peu, genre, mais pas assez bizarres pour que tu fasses peur à une pauvre fille qui aurait le goût de te faire une pipe.”

Le lendemain à l’école, une autre fille du club de softball, une petite grosse pas de classe mal engueulée qui portait un tatouage qui disait Fuck you derrière l’oreille gauche, est venue me voir à l’heure du dîner pour me dire : “J’ai entendu dire que tes couilles sont bizarres.”

“Pas vrai ça, ciboire!”

“Peut-être qu’elles sont pas bizarres,” avait-elle dit en riant, “peut-être que oui, aussi, spongieuses comme des boules anti-stress.”

“Qui t’a dit ça?”

“C’est Françoise Fournier qui l’a dit à Rachel Sicotte en lui faisant promettre de ne pas en parler, mais Rachel l’a dit à tout le monde.”

J’ai été appelé au bureau du principal. “Il y a une terrible rumeur qui court dans l’école.” Je n’ai rien répondu, je pensais aux autobus. “C’est à propos de toi, la rumeur,” a-t-il enchaîné, “En as-tu entendu parler?” J’ai agité la tête nerveusement en signe de oui. Il s’est levé de son bureau, est traversé de mon côté. Il s’est appuyé sur le dossier de ma chaise et s’est penché vers mon visage. “Cette rumeur,” a-t-il commencé à dire, “a-t-elle été partie par une personne du sexe opposé?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Est-ce qu’elle possède cette information d’une source fiable, un événement du type intime?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Laisse-moi te donner un bon conseil,” a-t-il dit, “ne fais jamais confiance à une fille,” continua-t-il, “les filles de son âge, spécialement celles qui jouent à la softball, sont la pire chose au monde. Je sais que de nos jours, ce n’est plus possible d’affirmer des choses comme celle-là mais ces softballeuses sont attardées. Elles ont quelque chose dans les gênes qui les rendent malicieuses et pour obtenir ce qu’elles veulent, elles sont prêtes aux pires bassesses sur les pauvres garçons comme toi. Si tu les contraries, Dieu ait pitié de ta pauvre carcasse.” Le principal avait l’air d’en avoir fini avec son sermon, j’ai fait un salut de la tête et il m’a renvoyé en classe, où tout le monde, étrangement, riait hypocritement en me regardant traverser la porte.

Après l’école, j’ai couru dans le stationnement vers la Thunderbird de Françoise Fournier et je lui ai demandé : “Pourquoi t’as fait ça?” On aurait dit qu’elle se mettait à brailler comme une fillette. “Je l’ai juste dit à une personne. Rien qu’à Rachel Sicotte. T’as pas ça, toi, un meilleur ami à qui tu pensais pouvoir tout dire?” J’ai hoché de la tête, je n’avais pas vraiment quelqu’un à qui je pouvais tout dire. “Câlisse d’hostie de ciboire, je suis désolée,” a-t-elle dit, avec le cordon du coeur qui lui pendait dans la merde.  Des élèves commençaient à s’amonceler alentour de nous, les visages transis de plaisir mesquin. 

“T’es grosse, Françoise Fournier,” que j’ai alors dit, comme consumé par un désir de vengeance débile, et elle n’a rien répondu. “T’es grosse et tu fais de l’acné,” aucune réaction encore, “et tu ne l’as pas retirée au marbre hier, la fille. Elle s’est glissée en-dessous de ton gant, l’arbitre l’a bien vue. Tu pensais que la fille te rentrerait dedans, tu n’étais pas prête, elle a glissé sous ton gant. Tu n’étais pas prête parce que… tu es attardée. Attardée, Françoise Fournier, attardée.”

Les mêmes yeux qu’hier, ceux qui veulent tuer, sont apparus dans ses deux orbites en feu. Elle s’est élancée vers moi comme une guerrière cruelle et sans réfléchir j’ai laissé mon poing partir se plaquer directement sur le côté de sa tête et elle s’est affalée sur le dos, coma. Je savais que je m’étais fracturé chaque doigt de la main. Je le sais parce que lorsque d’autres filles de son équipe se sont élancées vers moi et qu’une première dent est sortie de ma bouche, j’ai frappé encore quand même et je sentais les morceaux d’os se promener librement sous ma peau et la douleur s’est répandue partout dans mon corps. Je me rappelle d’avoir fait saigner un nez ou deux et d’avoir mis mon genou dans un entre-jambe tellement fort que la fille a émis un son d’ourse terrifiée comme si un gros poupon essayait de sortir de son cul. Après, comme il fallait le prévoir, de plus en plus de filles de l’équipe de softball tombaient sur ma carcasse comme la misère sur le pauvre monde, me lousser quelques dents, prélever à froid quelques mèches de cheveu en souvenir de moi, traçant de longues stries sanguinolentes de leurs ongles partout sur mon corps, visant qui du poing qui du genou mes spongieuses balles anti-stress. J’étais roué de coups, enterré sous une montagne de créatures enragées au genre douteux, psychopathes à l’haleine de cheval, obèses pissant une sueur aux relents de soupe et de vinaigre qui m’assommaient à perdre conscience, qui me ramenaient à la vie rien que pour le plaisir de m’assommer encore, tellement de fois que je rêvais maintenant que je baignais dans un océan de softballeuses nues et gluantes, nageant sur les formes rondes et molles de leurs corps m’agrippant à ce que je pouvais, glissant d’une à l’autre sans la moindre érection, priant le ciel de ne pas me noyer pour de bon avant d’arriver de l’autre bord.

Ah, les beaux plaisirs d’été, comme on s’amusait jadis en ville ! 

 


Flying Bum

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3 réflexions sur “Ah, les beaux plaisirs d’été!

  1. Ton talent de narrateur me comble à chaque texte de ce genre. Je ne sais pas à quel point l’anecdote est romancée mais quoiqu’il en soit, elle est savoureuse. Merci de beau moment de lecture! 🙏🏻☺️

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