Pathétique et géométrique

 

Pour nous deux ce samedi soir, ce sera du sexe charitable et hygiénique, moi et Thérèse avec son œil de vitre, dans un motel bon marché du boulevard Taschereau.

J’éteins les lumières et nous nous retrouvons là, à tâtonner dans le vide en pleine noirceur. Je n’ai des relations sexuelles que dans la noirceur totale parce que mes couilles ont la forme de parallélogrammes. Ça me gêne rondement. Dans le noir, aucune fille ne peut constater la chose mais en plein jour ça devient tellement évident. La dernière fille qui les a vues pensait que c’étaient des losanges, j’ai esquivé le débat géométrique.

–“Tu trouves?” ai-je simplement dit en essayant d’attraper l’interrupteur au plus coupant.

Heureusement, Thérèse préfère baiser en pleine noirceur aussi. Thérèse doit bien avoir 45 ans et possède, outre une beauté indéfinissable, une peau pas très douce, plutôt reptilienne en fait. Mais ses cheveux sont impeccables. Mais encore, elle porte un oeil de vitre assez évident. Probablement un truc bon marché ou du travail d’ophtalmo bâclé. Elle l’expulse régulièrement de son orbite sans façon et elle le frotte avec une lingette à lunettes. Elle dit que ça la gratouille tout le temps, surtout en pleine saison de pollen.

–“Parfois je l’enlève en pleine baise,” dit-elle, “il y a des gars qui aiment ça,” et elle rajoute : “Des fois, il poppe tout seul en plein orgasme, ça surprend son mec!”

–“Sens-toi bien à l’aise,” que je lui dis, “Vas-y comme tu le sens.” Il fait noir comme dans le cul d’un ours, heureusement.

Thérèse enlève son oeil de vitre et le dépose sur le chevet. Ensuite, elle enroule ses jambes autour de mes fesses. Sur le miroir au plafond, ses jambes maigrelettes forment un beau triangle isocèle.

Du sexe hygiénique et charitable mais assez hot quand même, le genre de sexe où la charité s’exerce de façon équilatérale et nous fait donc oublier l’aspect beau geste de la chose, on lèche donc les choses un peu plus, on tient les choses un peu plus longtemps parce qu’on ne sait jamais si c’est la derrnière fois qu’on aura la chance de tenir ou lécher de telles sortes de choses.

–“Ciboire, tes couilles sont donc bien pointues,” se plaint Thérèse, “ça me pique dans la raie, c’est gossant!”

–“Voyons donc, c’est la première fois que j’entends ça.” que je lui dis même si j’ai déjà entendu ça. Souvent. Tout le temps, en fait.

Cris aigus, ou autres positions obtues, hypoténuse chinoise ou polonaise inversée, vient un temps où la chose est finalement accomplie, totalement consommée, et nous taponnons tous les deux sur le tapis de la chambre à la recherche de nos fringues. Il y a un chemin de fer juste derrière le motel et le train qui passe siffle à nous percer les tympans et le plancher de la chambre vibre au moins autant que la vibration à péage du lit king octogonal. Avec un peu plus de synchronisme, avoir su, j’aurais pu épargner cinquante cennes.

–“On devrait se reprendre un de ces quatre,” dit Thérèse sur un ton assez carré.

–“Certain,” – je mens rondement – “Absolument!”

Elle gribouille son numéro de cellulaire sur un carton d’allumettes. Dans le noir, elle me fait le bisou d’adieu directement sur le bord d’une oreille avant de se reprendre et ensuite attraper une de mes narines. Elle abandonne finalement le projet et elle s’en va. Je sens une certaine forme de tristesse et de résilience jusque dans mes deux parallélogrammes irrités. Triste que nos lignes se séparent ici bien droites, presqu’aussi triste que de l’avoir rencontrée dans un premier temps.

Je me lève et je rallume la lampe de chevet. On dirait qu’un ouragan a passé dans le lit, les draps sont emmêlés les uns dans les autres, les condoms qui ont atterri aveuglément ici et là forment un trapèze parfait, je vais te prendre un 6/49. En enfilant mes culottes, j’aperçois ébaubi l’œil de vitre de Thérèse déposé dans sa lingette sur la table de chevet, on dirait qu’il me regarde.

Ce n’est pas la première fois qu’une femme “oublie” quelque chose comme un hypocrite prétexte pour me revoir. Par contre, la plupart du temps, c’est une paire de boucles d’oreilles ou un bracelet. Par la fenêtre, je vois encore les phares de sa voiture qui pointent vers la chambre du motel, je la vois assise immobile derrière son volant, le visage illuminé par son cellulaire. Je pourrais partir après elle, mais je reste là, assis sur le bord du lit. En lieu et place, pris d’une curiosité un peu malsaine, je ramasse l’œil de vitre de Thérèse et je le roule dans la paume de ma main. En fait, ce n’est pas si sphérique qu’on pourrait le croire, plutôt ovaloïde. Je le roule dans la paume de ma main un long moment, et Thérèse recule lentement dans le stationnement puis elle part vers l’ouest sur Taschereau.

Je marche jusqu’à ma voiture, je fous l’oeil de vitre dans ma poche de pantalon avec le carton d’allumettes, et je pars parallèlement mais dans le sens opposé sur Taschereau.

Tu n’es pas encore tout à fait débarrassée de moi, ma belle Thérèse.

CQFD.

 

à Lucien Deschamps, il ne m’aura pas enseigné la géométrie pour rien.


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

4 réflexions sur “Pathétique et géométrique

  1. Je viens de finir ma journée de boulot et je tombe sur ce texte … suis refait ! L’enseigne du motel pas vraiment géométrique m’a tout de suite tapé dans l’œil … ce qu’elle m’évoque je le mets dans la poche mon mouchoir par dessus 😉 encore un chouette texte !

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