Haïti chérie

J’y ai séjourné quelques semaines en 1976, dans le temps de la dictature de Duvalier fils (Jean-Claude, dit bébé Doc, “président à vie” de 1971 à 1986). Quel peuple ami et adorable et tellement résilient. Ils ne méritent pas l’ombre de la moitié d’une chiure de mouche du destin qui ne semble jamais manquer d’imagination pour les accabler encore et encore. L’actualité nous démontre encore aujourd’hui l’ampleur de cette imagination. Dans ces tristes circonstances, je reviens donc avec ce texte revu et corrigé pour égoïstement ressentir encore la beauté de ce peuple et son pays meurtri. Jodi a, nou tout’ sé haitien nou yé.


Ô Dambala

Dambala

Ne jamais envisager vraiment
être un jour plus grands
avant de s’éveiller ébaubis
un matin hors du temps
échevelés entre lune et soleil
un ciel pourpre sur Pétionville
dans l’urgence brûlante
qui n’admet ni résistance
arguments ni régimbance
trois mille kilomètres et un lit
au sud du néant blanc

Tourner, retourner deux corps
pris aux cordes comme des pantins
les sangs retournés
emportés aveuglément
manipulés sauvagement
par la main chaude des tropiques

Alors
tout cela était la vérité
rien que la vérité
toute la vérité
maintenant
au diable déportée
le temps, tout ce temps
le vent du large, la mort
la menace de l’oubli

L’entièreté de ta peau
revient s’étendre sur ma mémoire
un mirage où je rêvais m’échoir
amour, ô combien
la maison perd ses couleurs
quand raide comme soudain
dans la stupeur s’efface demain
tout le temps qui vient
ton souffle et bientôt le mien

Chaque jour j’enfonce
des aiguilles dans le Dambala
chaque matin au loin
j’entends battre les tams-tams
chaque nuit au bord
des rivières et des sources
dans mes rêves saignent des coqs

Dans un grabat de touriste
j’ai appris que la mort serait viable
demain tout aussi radieux
si le présent mourait là

À jamais je me résigne
les passés pas tous narcotiques
sèment sur demain la guigne
y versent un élixir toxique

Je le jure ici
même en l’enfance bénie
jamais aussi près du sentiment
je n’aurais su être tout autant

béni

Comme ce matin
après la tempête
nos corps épaves
en rade sur la vague des draps

Ta main a retrouvé au sol
toute une platée de goyaves
encore juteuses et molles
tranchées en petits bateaux
comme tu les aimais

Je regardais ta bouche
accueillir le rose fruit

Je caressais ta tête
sur ma cuisse, chaude la tienne
la lune aurait bien voulu rester
le soleil, lui, s’installer

Comment toutes ces choses banales
prenaient un goût si délectable
à la minute même si belle
ni la veille ni demain
nanoseconde figée dans l’éternel

quand l’amour démasqué
Dambala, ô Dambala
prince vaudou de la fécondité
avec deux petits enfants

s’en fabriquait des plus grands.

à Denise.


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

En en-tête, Haïti Chérie 2, 2020, tous droits réservés.

Élizabeth Martineau, Média mixte sur papier d’Arches.

En inséré, carte postale d’époque, Hôtel Dambala, Pétionville, source inconnue.

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