Tu seras un homme

Il fait une chaleur étouffante spécialement dans le petit deuxième étage en haut de la buanderie où habite Carmen, l’amie de mes frères. La climatisation était une affaire de millionnaire à cette époque-là et lorsqu’on vit en haut d’une buanderie c’est pas parce qu’on est riches. Ma mère forçait mes deux frères à me traîner partout avec eux presque tout l’été.

Mes frères sont partis avec Carmen essayer de voler un melon d’eau chez Jos de l’autre côté de la rue. Je devais rester ici avec la sœur de Carmen. Apparemment, ils ont un plan à toute épreuve, des ruses de sioux incroyables. Voler un melon d’eau, c’est pas comme voler une chiquée de gomme. Généralement, on ne volait rien chez Jos parce qu’on le connaissait par son nom. En fait, mes frères m’avaient dit qu’il s’appelait Jos. Tout le monde qui était cool, on les appelait Jos. Je ne sais même pas si c’est son vrai nom. Je ne sais même pas pourquoi on l’appelle de même. Quand on se faisait des jeux de rôles, tout le monde voulait s’appeler Jos.

–“Veux-tu jouer un jeu de marde avec moé?” me demande la petite sœur de Carmen. Je ne me souviens plus de son nom. Dans un cendrier chromé sur pied surmonté d’une grande assiette en verre épais brun, qui déborde, elle procède à un triage minutieux avec ses longs ongles. Elle choisit un mégot d’environ deux centimètres, pas plus, elle le pince entre ses faux-ongles bling-bling pour fillettes en plastique bon marché, le porte à sa bouche et l’allume.

–“C’est quoi, ça, un jeu de marde?” que je lui demande.

–“Tu baisses tes culottes pis tu chies de la marde,” qu’elle répond, bien sérieuse.

–“Non, sais-tu, ça me tente pas vraiment de jouer à ça.”

–“Bon, ben d’abord, ça te tentes-tu de jouer au cul?”

–“Comment ça se joue, ça, au cul?”

–“Tu baisses tes culottes et je te joue après le cul, après je baisse mes culottes et tu me joues après le cul.”

–“Non, sais-tu, ça ne me tente pas vraiment de jouer à ça non plus.”

–“Ah, pis, moé non plus je veux pas jouer finalement,” dit la sœur de Carmen, visiblement contrariée.

La sœur de Carmen avait toute la collection des “Lee press-on nails” des faux ongles pour fillettes qu’ils annonçaient à la télévision. Toutes les couleurs. Carmen les volait pour elle au Woolworth. Elle les appuyait en pesant fort sur ses joues puis elle me disait : –“R’gard, ça fait comme des demi-lunes dans ma face, veux-tu que je t’en fasse?” Puis elle suçait son mégot et faisait de la boucane, plein de fumée brune comme les rideaux qui devaient bien être constitués à quatre-vingt-dix pourcent de boucane, dix pourcent de tissu. Toute sa famille devait fumer comme des engins, tout dans le petit logement encombré au possible tirait sur le brun et sentait le calvaire.

–“Bébé,” qu’elle a dit.

J’ai tourné la tête dans tous les sens, j’étais certain qu’on était fin seuls.

–“Non, toé, c’est à toé que je parle,” qu’elle dit.

–“Heille, je ne suis pas un bébé, s’tie!”

La sœur de Carmen n’était certainement pas un bébé, pas plus que moi d’ailleurs. Elle avait probablement comme moi, dans les alentours de 10 ou 11 ans mais elle avait l’air attardée un peu. Beaucoup, quand j’y repense. Son corps était plutôt normal mais ses yeux étaient troublés, troublants des fois. Ses agissements, ouf. Elle n’allait pas à l’école, même pas à St-Pierre-Apôtre où se trouvait l’école pour les enfants attardés. Quand je voyais passer les enfants de l’école spéciale, je trouvais qu’ils faisaient pitié, je me cachais et je leur lançais les gros suçons jaunes ou verts que personne chez nous ne voulait manger. Mais seulement quand un parent les accompagnait, comme ça ils auraient eu quelqu’un pour les consoler si je les attrapais droit dans un œil par accident.

–“Baisse-les tes culottes d’abord,” qu’elle me dit, “si t’es pas un bébé.”

–“Ben là, baisse les tiennes, toé, pour commencer,” que je lui dis croyant que la défier lui ferait changer d’idée de marde.

Ça n’a pas été bien long que ses culottes tombaient sur le plancher.

–“Ton tour, à c’t’heure!” qu’elle dit, vindicative, les yeux ronds comme des billes.

–“Calvaire que t’es bizarre, toé,” que je lui dis.

Je voulais m’en retourner à la maison, mais pas vraiment en même temps. Mes frères se seraient fait chicaner par ma mère si j’étais rentré seul. Je voulais vraiment foutre le camp de là mais c’était vraiment rarissime qu’on pouvait manger du bon melon d’eau en Abitibi. Quelques oranges dans le temps des fêtes, des bananes de temps en temps mais j’ai toujours eu horreur des bananes. C’est la texture pâteuse, ça me roule dans la bouche. Des pommes, des hosties de pommes, ça, en veux-tu? Y’en a pour s’écoeurer, des hosties de pommes, à l’année longue.

Il fait tellement chaud, ce serait tellement bon du melon d’eau.

Je ne voulais pas vraiment rester pour jouer à chier à terre ou me faire jouer après le cul par la sœur attardée de Carmen avec ses drôles d’ongles en plastique pointus qui me dévisage, la noune à l’air, et je ne voulais pas vraiment m’en aller non plus, c’est bête comme ça, parfois, la vie.

–“Envoye, triche pas, c’t’à ton tour là, baisse-les toé-tou,” gueulait la pauvre fille.

Partout les gens disaient avec toute la philosophie dont ils étaient capables : dans la vie mon p’tit gars, des fois, si tu veux être un vrai homme, sache qu’un vrai homme se fait toujours un devoir de faire ce qu’il faut faire.


Flying Bum

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