Fruit de la passion double poivre de chili

Le billet pour assister à un strip-tease d’Adéline Labine se vendrait un dollar et une crème glacée. Les termes et conditions du contrat indiquaient :

  • Le dollar se payait avec un billet d’un dollar en papier ou en petite monnaie. Les coupons de crédit du magasin général de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde n’étaient pas acceptés.
  • La seule saveur de crème glacée admissible était le fruit de la passion double poivre de chili achetée au snack bar chez Germaine sur la rue principale.
  • Seuls les mâles mineurs de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde pouvaient se procurer un billet.
  • Photographier le striptease d’Adéline était strictement interdit mais des cartes postales grivoises d’Adéline posant de façon plus que naturelle étaient disponibles pour une somme additionnelle de cinquante cents chacune, bien que le beau visage d’Adéline y soit pixellisé pour des raisons évidentes.
  • La masturbation était permise pendant chaque séance de cinq minutes tant soit-il que les choses soient faites proprement mais l’utilisation de langage grossier était strictement interdite étant donné que la religion d’Adéline ne tolérait absolument pas le langage blasphématoire.

Lorsque la rumeur de cette nouvelle entreprise de striptease s’était répandue et avait fini par traverser l’épaisse couche de cire d’oreille noire de poussière des garçons pubères, désoeuvrés et sans-génie de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, Léon Santerre réalisait avec tout l’ébaubissement de ses seize ans qu’il serait bientôt riche.

Le village de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde était un baillement subliminal de lassitude extrême comparé à la verbomotricité exacerbée du progrès ambiant en ville un peu plus loin, un ramassis mal aligné de bâtiments bancals habillés de papier-brique élimé et craquelé, de toutes les teintes, avec des couvertures rafistolées en un patchwork tout aussi multicolore et leurs gouttières pendantes, carreaux brisés et moustiquaires défoncés ici et là, des balcons qui tenaient de peur, quelques devantures de magasins éparpillées devant des terres arides au foin jaune et haut, des talles de vivotantes épinettes grises. Une rue principale qui est en fait la grande route où les machines roulent vite. L’urbanisme approximatif des constructions, triste comme l’ennui, où l’activité la plus susceptible d’exciter les jeunes âmes en peine du coin consistait à visiter le cimetière nuitamment une bière à la main, à tenter de reconstituer leur généalogie consanguine et incestueuse d’une pierre tombale à l’autre.

À titre de petit ami officiel d’Adéline Labine, Léon Santerre faisait l’envie de tous les jeunes mâles du village parce que la sulfureuse Adéline était la plus physiquement précoce créature de seize ans sur laquelle les yeux exorbités des pauvres garçons se garochaient béatement comme des papillons de nuit sur les lampes à l’huile. Tous ces sans-génie au regard livide savaient très bien que Léon Santerre se frottait bien davantage que le papillon de nuit entre les blanches cuisses de la belle Adéline et seraient plus qu’heureux de payer un dollar et une stupide crème glacée pour la panacée sublime, quitte à se la faire aller eux-mêmes avec grand zèle devant tant de grâces féminines langoureusement dénudées juste pour eux.

La fenêtre des chambres d’Adéline et de Léon dans leurs maisons paternelles respectives se faisaient face de chaque côté d’une petite ruelle étroite et abandonnée qui ne débouchait nulle part, tapissée de mauvaises herbes, aux odeurs d’urine de chat et colorée par des taches de couleurs vives de restants d’emballages et de détritus divers d’un consumérisme délirant et surtout négligent. Depuis qu’il avait eu treize ans et des premières raideurs là où les sermons du curé prédisaient les feux éternels de l’enfer au moindre geste malheureux, il se tenait à sa fenêtre envouté par l’exhibitionnisme d’Adéline alors qu’elle agitait une langue reptilienne sur ses cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili tout en retirant un à un ses vêtements avant de se mettre au lit sachant très bien que Léon était là, le nez collé à sa fenêtre, comme un gros nez de chat de ruelle devant un bocal de poissons rouges qui s’agitaient devant lui. Au quinzième anniversaire de Léon, l’exhibitionnisme à sens unique d’Adéline Labine se transforma soudainement en un bel onanisme mutuel lorsque Léon a trouvé une échelle accrochée au cabanon du beau-père handicapé d’Adéline qui n’avait fort probablement plus rien à foutre d’une échelle. C’est armé non pas d’un mais de deux cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili qu’il est monté la rejoindre, les suivant de la langue, les coulisses sucrées de crème glacée qui se sont mises à couler suavement dans le cou puis sur la poitrine généreuse d’Adéline et qui lui ont gentiment indiqué le chemin à suivre vers ses premières et puissantes félicités du corps.

Lui ont aussi donné l’inspiration pour son commerce singulier. Léon Santerre et Adéline Labine ont savamment conspiré pour construire une véritable petite machine à imprimer de l’argent en utilisant le corps de rêve d’une Adéline Labine pas vraiment farouche comme moteur central de l’affaire, une idée dont il ne soupçonnait même pas à l’époque qu’elle mettrait fin au long moratoire sur la joie et l’allégresse de ce coin perdu et ennuyeux et le transformerait même en un joyeux village, tout en beauté et en pleine prospérité.

En moins d’une semaine, Léon l’avait fait savoir à tous les jeunes mâles de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui avaient déjà eu la grâce de ressentir une sorte de joie coupable quelque part en bas de la ceinture. Sur une rame de papier volée à l’école du village où il avait tout découpé l’entête, sauf les mots Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, il a fabriqué des billets à la main puis il a pimpé gaiment l’échelle du beau-père d’Adéline pour en faire un véritable tapis rouge à barreaux illuminés vers le paradis lubrique des adolescents de la place, victimes de démangeaisons inavouables au niveau de la bobette.

La grande soirée d’inauguration ne s’est pas déroulée totalement sans problèmes techniques. En tout bon démocrate, la politique édictée par Léon, premier arrivé premier servi, a bien fonctionné pour les premiers garçons à se présenter au pied de l’échelle pour venir se régaler les yeux et un autre organe ou deux, de leurs cinq minutes en tête-à-tête privé avec la belle qui se dénudait bien hardiment et se laissait couler des grandes coulisses de crème glacée sur les belles courbes de son corps là où elle pouvait les récupérer goulument de sa langue reptilienne pour le plus grand ravissement du client d’où jaillissait assez précipitamment le bonheur. Mais tous les autres Roméo en puissance qui faisaient le pied-de-grue en bas, chargés à bloc d’espérances et de testostérone, se sont bien vite retrouvés pollués de toute cette crème glacée qui leur fondait dans les mains et coulait partout sur eux alors que la chaleur accablante de cette soirée d’été s’abattait sans pitié sur leurs cornets.

Pas tout à fait aussi brillante que ravissante, Adéline Labine démontrait un énorme appétit pour le sexe mais largement éclipsé par son appétit pour la crème glacée fruit de la passion double poivre de chili. Lorsqu’elle et Léon avaient comploté leur affaire et négocié les termes, c’est avec une moue blasée qu’Adéline avait patiemment écouté Léon dicter les aspects financiers lors des pourparlers mais c’est avec un zèle de tous les instants qu’elle avait elle-même établi la clause du cornet de crème glacée obligatoire.  Alors lorsque qu’un des derniers branleux s’est présenté en haut de l’échelle avec son cornet tout fondu et dégueulasse, c’est une Adéline frustrée et vengeresse qui lui a fermé la fenêtre au nez et tiré le store définitivement avant de se mettre en grève.

C’est en s’inspirant sans retenue de la célèbre maxime que Léon Santerre proclama alors que “the show must go on, tabarnak!” Avant même que ne se mettent en ligne tous les inamoratas de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde le lendemain soir, Léon avait installé près de l’échelle un vieux réfrigérateur récupéré au dépotoir qui ronronnait toujours malgré sa décrépitude somme toute essentiellement esthétique et il invitait les clients à y entreposer leurs cornets à deux boules en attendant que ne vienne le moment de joie incommensurable où ce serait leur tour de grimper vers la belle et de prendre leur chose en main. Les affaires bien reprises, Adéline répétait son numéro pour chaque Adonis de pacotille à l’émotion cependant bien réelle et ferme qu’elle regardait grossir, et Léon Santerre gloussait d’allégresse lui aussi mais en regardant grossir le rouleau de billets collants dans ses mains. On avait aussitôt vu les queues se rallonger au pied de l’échelle, comme celles d’en haut évidemment.

Mais d’autres sortes de grains de sable sont venus s’infiltrer dans l’engrenage avec le temps et Léon a été forcé de modifier quelque peu le modus operandi jusque-là bien huilé de leur singulière affaire. Un beau dimanche soir que tous les vieux de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde jouaient au 500 comme c’était ici l’habitude, que le commerce était en pause dominicale, religion oblige, Chouchou Botnick, un polonais poilu pas de classe, non-croyant et totalement illettré a bien tenté d’en obtenir beaucoup plus que son dollar et un cornet, fût-il à deux boules bien gelées, ne lui permettaient d’espérer. Et il a tenté de s’introduire par la fenêtre nuitamment et en catimini. C’est une Adéline totalement outrée qui a laissé tomber la fenêtre à guillotine emprisonnant l’organe du polonais maintenant aussi bleu qu’aplati dans sa fâcheuse position entre la fenêtre et son cadre. Alerté par les étranges cris de sopranino, Léon est accouru et a vite remédié à la situation en installant un vieux condensateur électrique de tracteur branché à l’échelle de métal avec un interrupteur qu’Adéline pouvait allumer dès qu’un serpent serait tenté d’imiter Chouchou Botnick et de se hisser au paradis sans invitation, Chouchou qu’on avait rebaptisé depuis Castor Botnik.

On a également frôlé le désastre la nuit que le beau-père s’est pointé dans la ruelle ameuté par les cris d’Adéline qui argumentait sévère avec un marmot pas vite à venir qui avait dépassé ses cinq minutes réglementaires, un dénommé Théo pour lequel il n’était pas question de redescendre de là “amanché d’même”. Le client derrière lui était monté le tirer par les chevilles et les deux pauvres garçons ont foutu le camp en bas de l’échelle les chevilles en morceaux et hurlant au meurtre. Les chiens se sont mis à japper de partout, les lumières de la maison d’Adéline se sont allumées et le beau-père d’Adéline est descendu de la galerie dans sa chaise roulante, un douze bien pompé planté entre ses deux jambes paralysées. Les pauvres petites bêtes de sexe avaient fui comme des coquerelles lorsqu’on allume une lumière. Léon Santerre seul restait au pied de l’échelle.

–“Léon, c’tu toé, gars, que je voé là?”

–“Oui, m’sieur, c’est bien moé.”

–“Veux-tu bien me dire qu’est-ce tu fais dans’ruelle à c’t’heure-là pis, tabarnak, pourquoi mon échelle est peinturée rose fluo pis est pleine de lumières de Noël?”

Le principal de la petite école de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde avait dit de Léon qu’il était tellement ratoureux que si on le mettait au peloton d’éxécution, il serait bien capable de conter assez de menteries aux balles pour qu’elle passent à côté de lui.

–“Ben, m’sieur, ça a l’air des lumières de Noël, mais ça n’en est pas. Ce sont des barbelés polychromatiques lumineux branchés sur un condensateur. Un truc pour mettre le grappin sur l’infâme voleur d’hélices de pompes à eau qui court toujours.”

–“Ben, calvaire toé. Veux-tu bien me dire où s’en va le monde tabarnak? Quatorze ans que je me traîne dans cette christ de chaise roulante-là après avoir essayé de remonter l’hélice à sa place en haut de la tour de la pompe à eau. L’hostie de ville est revirée à l’envers depuis mais je suis bien content que l’hostie de voleur d’hélices de pompe à eau va pas pouvoir grimper dans mon échelle en métal sans prendre un christ de choc électrique.”

Se remettant tant bien que mal des émotions d’une catastrophe annoncée qui avait somme toute bien fini un peu grâce à Adéline qui avait fait tous les efforts possibles pour le satisfaire une quatrième fois depuis que son beau-père était reparti se coucher, c’est en réfléchissant au temps infini que ça lui prenait pour aboutir que Léon avait remarqué que la silhouette divine de la belle Adéline avait gonflé plus que très sensiblement après toute cette crème glacée. Il ne soupçonnait pas encore les effets pervers sur leur commerce qu’auraient ses nouvelles rondeurs. Il voyait sérieusement poindre un autre problème d’ordre commercial. Les clients finissaient par manquer d’argent, toutes les bouteilles vides vendues, rapinée toute la petite monnaie dans les craques de divan, les visites s’espaçaient faute de fonds. Mais Léon a eu une épiphanie bien synchronisée.

–“Allez travailler, bande de traîne-les-bottines,” leur gueula-t-il un soir monté sur une caisse de bois dans la ruelle, “allez vous salir les mains aussi noires que vos esprits vicieux et vous reviendrez avec vos piastres et vos cornets.”

–“Hein? aller travailler?” avait alors répondu un mineur de narines, mangeur de crottes de nez indécrottable. “Calvaire, rien que me décrotter le nez ça m’épuise déjà en masse!”

–“Voyons donc, pas besoin de faire des grosses jobs, offrez de laver une vitre ou deux, réparer un bardeau icitte et là, changer un carreau, faire un gazon de temps en temps, redresser une clôture, peinturer une galerie. Une piastre, c’est vite faite, pensez à votre branlette. Adéline s’ennuie de vous autres, ses beaux p’tits branleux qu’elle dit tendrement. Elle pense même entrer au couvent, ciboire!”

Le discours n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Le lendemain matin, plein de petites carcasses crottées sortaient de leurs draps frippés de bonne heure pour aller se faire un dollar ou deux. Les petites clôtures redevenaient bien droites et blanches immaculées, les haies étaient taillées toute égales, les mauvaises herbes arrachées et des fleurs plantées, les cochonneries ramassées, les carreaux réparés et les galeries balayées. Les balais et les brosses étaient brandis bien haut comme les armes d’une guerre à finir contre la négligence crasse et le détergent et le désinfectant coulaient à flot partout dans Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde. Dans le temps de le dire, le trou perdu prenait des allures de village respectable. Et la rumeur s’est répandue jusqu’à la ville à côté. On y racontait que même le crique à marde se serait mis à sentir bon.

Roupillant dans son hamac sur son balcon, le maire Picotte s’était fait réveiller par la cloche du poste à essence où s’approchait une voiture inconnue, un superbe Chevrolet Impala. Avant qu’il n’ait le temps de traverser, les deux étrangers dans leurs beaux habits rayés fins et aux souliers vernis étaient déjà entrés dans le casse-croûte chez Germaine.

–“Es-tu certain qu’on est à la bonne place?” demande le plus petit des deux hommes qui portait une fine moustache qui finissait en boucles ridicules de chaque côté. “Me semble que je ne reconnais pas la place.”

–“La carte doit pas être à jour,” répond l’autre homme qui nettoyait ses lunettes avant de regarder de plus près le papier épinglé à son clipboard, “on serait mieux de vérifier avec le bureau.”

–“Ils ont de la crème glacée, en tous cas,” affirme le petit homme, “elle a l’air bonne, la place est pas si mal finalement.”

Portant un léotard en polyester argent métallique qui lui pétait sur le corps et des souliers de course vert fluo, Adéline passait par là en faisant du jogging, toute en sueurs avec un sac à dos rempli de sable mouillé que Léon la forçait à porter pour courir cinq kilomètres matin et soir jusqu’à ce qu’elle retrouve sa svelte et lucrative silhouette.

–“Hé, mademoiselle,” lui crie le grand avec des lunettes, planté dans le cadre de porte, “est-ce qu’on est bien à Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde ici?”

–“Oui, m’sieur, Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, maintenant la nouvelle perle de toute l’Abitibi, c’est rendu beau en tabarnak, hein?” que lui répond une Adéline à bout de souffle mais toujours espiègle au possible, avant de reprendre sa course, des perles de sueurs suintant de son visage cramoisi.

–“Un peu dodu, mais un beau cul quand même,” dit le type à la moustache de magicien à l’autre qui la suivait toujours du regard, “mais ça ne peut pas être ici, cette fille-là dit n’importe quoi, on n’est pas à la bonne place certain, une langue de vipère, la joggeuse.”

Ce matin-là le maire Picotte se languissait sur une tripe dans sa piscine hors-terre à la belle eau claire, au milieu de son beau gazon frais coupé lorsqu’on lui avait dit que des étrangers avaient été vus en ville. Il avait quitté son oasis de fraîcheur pour déménager sa carcasse sur le hamac de son balcon histoire de surveiller les lieux à sa guise. Lorsqu’il avait entendu le ding-ding du garage Massicotte, il avait galopé sur la rue principale incarnant tant bien que mal l’autorité locale et toute la dignité que ça implique dans son bermuda hawaïen, des flip-flops aussi jaunes que bruyants, une ridicule casquette avec une visière translucide bleue, une camisole pas de manches à l’effigie des Foreurs de Val d’Or.

“Hé ho, ça va?” déblatère-t-il nerveusement avec un sourire forcé de patineuse de fantaisie, un peu essoufflé lui aussi, en s’approchant des deux étrangers qui sortaient de chez Germaine, “j’attendais votre visite depuis longtemps mais rien ne se passait, je pensais que vous nous aviez oublié. Vous auriez pu. La ville est impeccable, n’est-ce pas? Est-ce que je peux vous offrir une crème glacée? Germaine en a de la bonne.”

Aucune réponse ne venait, les deux étrangers dévisageaient le maire de la tête aux pieds en déployant des efforts de titans pour garder leur sérieux. Le maire avait retiré sa casquette et grattait le cuir luisant de son crâne chauve.

–“Vous êtes bien ceux que je pense que vous êtes, non?” marmonna le maire Picotte un brin angoissé.

Avant que le regard des deux hommes ne fuie l’homme, le maire avait bien cru voir poindre une lueur de pitié dans leurs regards d’acier.

–“Des urbanistres, des huissiers? de la ville de Val d’Or?”

–“Il n’y a pas de sots métiers, monsieur le maire,” répond l’un des deux hommes en ressortant minutieusement ses manchettes de chemise perdues dans ses manches de veston, “mais on finit toujours par se piler sur le coeur et faire ce qu’il y a à faire.”

–“Qui n’a pas droit à l’erreur ici-bas,” rétorque aussitôt le maire, “il a bien dû se commettre quelques petites bourbes ici et là dans notre belle petite municipalité,” continue-t-il d’une petite voix étouffée, “on aurait pu faire plus d’efforts, organiser une chambre de commerce, partir un club Rotary, ouvrir une laundromat, un bowling, un casino peut-être? Pourquoi pas un centre d’achats? Ces rumeurs de fusion avec la grande ville inquiètent nos jeunes générations qui ont pris leurs choses en mains solidement et lancé de grands mouvements, redonné à notre belle ville toute sa beauté perdue au fil des ans. Il faut remercier cette jeunesse bien fringante et vigoureuse.”

Les deux hommes de la grande ville se sont regardés dans les yeux, perplexes. Lorsque le petit homme à la moustache a agrippé la poignée de porte de leur gros Chevrolet Impala, les espoirs du maire se sont mis à fondre comme neige au soleil.

–“N’espérez pas trop pour rien, monsieur le maire, vous vous rendriez malheureux inutilement,” dit le grand avec des lunettes, comme s’il avait lu dans les pensées du maire Picotte, “laissez-nous repenser à tout ça.”

En remontant lentement la rue principale dans leur grosse machine, les deux ronds-de-cuir de la ville ne pouvaient nier la propreté exemplaire des lieux partout dans une Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde méconnaissable. En haut de la côte, ils n’auraient pas pu manquer toute l’agitation devant l’ancienne salle du cinéma Bijou depuis longtemps fermée où Léon Santerre et quelques jeunes de la place s’affairaient à redonner vie à la façade. Léon dans son échafaudage collait une grande affiche qui disait : Bientôt, ici-même et en personne, “Crimes glacés brûlants” mettant en vedette nulle autre que la sémillante Adéline Labine. Sur l’affiche, du beau travail d’aérographie, un gros plan du buste blanc bien rond d’Adéline Labine et son visage qui puait le sexe, sa langue reptilienne s’affairant suggestivement sur un gros cornet à deux boules fruit de la passion double poivre de chili.

–“Écoute,” dit le petit moustachu au grand presbyte, “des erreurs ont probablement eu lieu, mais impossible de nier qu’il y a eu ici des améliorations considérables. Ces gens ont des saveurs de crème glacée inoubliables. Bientôt ils auront même une salle de spectacles érotiques, un signe évident d’une belle civilisation en plein progrès. On a tous Babylone en mémoire, davantage un grand fiasco social qu’un chef-d’œuvre bureaucratique.”

–“Oui,” répond le grand monsieur, “j’ai encore Rome de travers dans la gorge. Trop de pouvoirs délégués à des pousseux de crayons aveugles et sans empathie aucune pour la population. On nous demande de faire un travail si ingrat et après les politiciens s’aperçoivent qu’ils ont fait les choses tout de travers et se mettent à chier dans leurs culottes à l’idée de perdre leurs élections.”

Le huissier à la longue moustache enroulée s’est permis un rare sourire un peu débile.

–“On pourrait simplement remplir un formulaire 4RT-MMN-0098? Erreur cartographique 122-VC8, impossible de localiser les lieux ci-mentionnés.”

Adéline Labine qui poursuivait sa séance de jogging passait tout juste près de l’auto des deux fonctionnaires et leur envoyait des grands signes de la main pendant qu’elle s’approchait du Bijou. La Chevrolet s’est immobilisée un moment.

–“Venez-vous voir mon spectacle à soir?” leur criait-elle en agitant ses rondes mamelles de gauche à droite en penchant bien les épaules pour que la craque de ses seins soit bien visible de l’intérieur de leur grosse Chevrolet Impala.

–“Une autre fois, peut-être,” répondirent les deux hommes en parfaite synchro pendant que la Chevrolet passait son chemin lentement et que déjà en bas de la côte ils pouvaient apercevoir la belle pancarte flambant neuve habilement lettrée au pinceau par le beau-père d’Adéline qui disait :

Vous quittez maintenant la ville de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui vous dit :

Bien contents de vous avoir argârdé passer en machine, la prochaine fois, arrêtez donc!


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

6 réflexions sur “Fruit de la passion double poivre de chili

  1. J’me suis vraiment régalée
    en même temps que j’mangeais ma salade…

    Ça coule… comme d’la crème glacée su’l menton ou ailleurs.

    Pis toutt’ ça – y compris le film dans le film
    ferait un maudit bon film

    Une histoire qu’on aurait, dans le temps, proposée à un Claude Berri et son Emmanuelle, un Gilles Carle et sa Carole, ou un Ken Scott et sa gang de la séduction… Aujourd’hui, même si j’le connais pas trop trop, j’me dis un Trogi peut-être? Y a vraiment de quoi faire un scénario qui se tient, pour pas dire d’enfer.

    Une petite ville remontée par les seins pas remontés d’une belle à en mourir…

    P.-S. Pis juste de même : j’me suis chaque fois pris les pieds dans « le » crique. C’est Val-D’Or sans doute. À Montréal, pis dans le dictionnaire, c’est « la » crique.

    Tourlou, Luc.

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