Intumescence – origine inconnue

Ce son cristallisé, c’est une douleur. A fuck’n pain in the ass, diraient les chinois. Comme des coups de poignard, à travers le casque d’écoute que la jeune technicienne porte sur ses cheveux verts fluo, des coups qui viennent blesser la douce musique de la radio FM qui s’en échappe, seule et douce musique d’un dimanche soir que Léon perçoit à peine. Léon focusse au maximum et essaie de savourer chaque note mais ce son cristallisé du vieil appareil de résonnance magnétique, c’est une douleur qui vient assassiner chaque accord de guitare.
Léon vendrait son cul pas cher pour le seul bonheur d’aller pisser. Pense pas à ton envie de pisser, Léon. Pense à la neige. Comme tu le faisais tantôt en écoutant cet air de Noël. Sur un fond de sapins verts, ce ruisseau immobile aux pierres arrondies couvertes de glace noire et les grèves en rondeurs de neige blanche. Non, c’est de l’eau plutôt, pas de la glace noire. De l’eau qui coule en chantant. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon. Impossible. Calvaire d’envie de pisser.

Le scanner te griche des dents de métal énormes dans les oreilles.

Pense aux grands magasins, leurs étalages de jouets géants et toutes les belles décorations brillantes. On distribue des cannes de Noël, on fait goûter des échantillons de chocolat chaud. C’est comme si tu marchais dans une de ces cartes de Noël dont les personnes âgées raffolent, qu’elles s’envoient les unes aux autres tout attendries. Qu’est-ce que tu pourrais bien t’acheter? Un foulard de soie blanche. Des manchons de renard. Des truffes au champagne emballées dans des beaux cornets en cellophane craquant translucide et probablement dix piastres trop cher.

On vous sort un moment pour reprendre le contraste, s’ra pas long.

La voix de la jeune technicienne sonne comme un cri d’insecte métallique dans le vieux microphone devant elle, presqu’aussi gros que son visage encore adolescent.

Léon garde les yeux fermés pour le peu de temps qu’il restera sorti du tube. Il est comme un animal traqué. S’il fallait qu’il voie la cage de plexiglass qu’ils ont installée alentour de sa tête pour la garder immobile, il se gratterait au sang, d’angoisse. Celle qu’il imaginait être l’assistante est en fait la neurologue. Incroyable. Elle lui injecte un liquide colorant et retourne se cacher dans son abri après avoir repoussé Léon comme un cadavre dans un tiroir de morgue. Léon serre ses coudes contre lui pour ne pas accrocher sa peau nue sur les parois de la machine.

Le prochain scan durera un peu plus de 5 minutes.

Léon est frappé par la violence de la voix dans le microphone en contraste flagrant avec sa petite voix naturelle toute douce. L’insecte grésillant n’a rien à voir avec la voix humaine. Crépitements et cris étouffés comme dans un concert heavy metal à deux pouces de ses oreilles. Tout cela est-il pré-enregistré, se demande Léon. Une si petite femme peut-elle-même créer des sons pareils avec sa bouche?

Où en était-on, déjà? Grand magasin à rayons. Une fois, Léon a vu un gâteau dans la vitrine du Eaton’s, huit pieds de haut. Une tour de fruits, d’anges sculptés dans le chocolat blanc et décorés avec des encres et de la feuille d’or comestibles. Imaginez un gâteau pareil en plein milieu d’un grand bal du nouvel an. Des gens masqués qui dansent recouverts de paillettes qui passent, s’en prennent une tranche qu’ils ne finiront même pas. Champagnettes, prosecco, astis, gerbes d’orchidées immenses. Un orchestre de swing au grand complet.

Comment est-ce que l’appareil de résonance peut-il bien faire pour transporter complètement la personnalité de Léon au diable vert? Il porte un pantalon de serge et un chandail d’alpaga sans manche sur une chemise en soie, des chaussures en cuir de chevreau et des gants de dandy qui ont déjà appartenu à son père. Il ne fête jamais le nouvel an. Se peut-il que le bruit et les grondements du long tube viennent à bout de tout le tissu cicatriciel qu’il a patiemment accumulé pendant tous ces traitements.

Le prochain scan durera à peu près deux minutes.

Le son, c’est comme des étoiles qui meurent. Des éclairs de lumière comme des pics derrière ses paupières fermées bien serrées.

Puis, un doux silence. Un petit jet d’air frais sur son visage. Encore une seconde ou deux et on le tirera de là comme on ouvre un tube de rouge à lèvres.

Rien ne se passe vraiment.

Vous écoutez “Haven’t got time for the pain” de Carly Simon sur Smooth FM. – Fuck, Carly Simon!

Calme-toi, Léon. Les orteils de Léon s’agitent comme des moignons de doigts qui essaieraient de jouer du piano. Pianissimo, Léon. On se calme. Et tu ne peux fuck’n pas aller pisser, pauvre Léon, pas encore.

Il se souvient qu’il y avait des gens pourtant. D’autres salles d’examen chaque côté d’un corridor, un plancher en linoléum, un lobby, le monde dehors, à l’extérieur. Tout le monde. Mais tout ce qui existe maintenant c’est un long cylindre blanc qui contient son corps. Son corps qu’il ne peut même pas voir parce que s’il ouvre ses yeux, tout ce qu’il verra c’est une cage en plexiglass qui enferme sa tête. Comme une cervelle dans un bocal.

Arrête de penser à toutes ces niaiseries-là, Léon. Une neurologue ça ne se perd pas de même, quelqu’un doit l’attendre quelque part. Elle va revenir.

Elle essaie péniblement d’ouvrir un seul œil, attraper la poire pour sonner l’alarme. Sa main paralysée se colle au caoutchouc de la poire par la sueur. On ne voit plus qu’une tache vert fluo immobile derrière la fenêtre en verre trempé épais. La technicienne devrait passer bientôt s’en occuper.

Avec tout ce boucan, pas surprenant, la machine est déréglée, déglinguée. Les rayons nucléaires fuient. Elle est frappée, sinon l’usure achève son œuvre de mort sur elle.

Quand la neurologue l’avait examiné plus tôt, Léon croyait l’avoir vue s’enfoncer quelque peu à travers le plancher. Ses pupilles s’étaient dilatées, une vision trouble mais tranquille. On aurait pu la laisser dans une stase pareille pour toujours. Un serpent en transe. Soma. Une mère qui dort dans ses sueurs, épuisée.

Trop freudien tout ça. Imaginer son médecin traitant, dans la peau d’une mère, l’espace d’une minute, la folie pure. C’est pour cette raison que Léon aimait sa neurologue. La vraie, pas la gamine qui tenait le fort les week-ends. Mais que se passe-t-il lorsque le médecin traitant devient plus jeune que vous. Beaucoup plus jeune. La belle transe se fait-elle catalepsie éternelle? Comment oser poser la question à sa neurologue? Pourquoi la radio ne joue-t-elle pas la réponse du méridien sensoriel autonome de son cervelet, au lieu de Carly Simon?

Sa vessie capitule lentement comme une mort lente. Où est la tabarnak d’assistante? Où est tout le monde? Où est passé tout le reste de toutes ces choses et tous ces gens?

Le patin à glace. Le patinage. Un lent mouvement vers l’avant monté sur deux minces lames d’acier. Des lames qui poussent une fine peau d’eau à la surface de la glace molle et la peau meurt aussitôt que le mouvement s’arrête. Gelée encore. Des boules géantes, rouges, vertes, dorées. Une statue de cuivre verdi au centre d’une fontaine d’eau qui gicle et qui gicle. Et tu ne peux toujours pas aller pisser, pauvre Léon. Des mitaines tricotées à la main, des tuques. La mère de Léon est celle avec le foulard de soie blanche, le manchon en renard, ce n’est pas toi, Léon, c’est elle. Il ne peut pas attraper sa main parce qu’elle file plus rapidement que lui comme si elle volait sur la glace. Léon patine tout le tour du lac gelé. Après ils iront ensemble faire des emplettes de Noël dans les magasins de bonbon qui exposent en vitrine des jujubes aigres et acides gros comme des bergers allemands et des bâtons de menthe géants en styromousse. Léon pense qu’il est mort depuis des années lui aussi. Que la chose a toujours été là. Engourdie.

Il y a quelque chose d’extrêmement pur dans le chagrin de la mort. On l’enterre lentement, avec le temps, en sédiments, une strate après l’autre, une par-dessus l’autre. Vous pouvez empiler des gravats dessus si vous le voulez, de la terre noire, tiens. Aussi épais que ça vous tente. Alors il resurgira tout de même, regagnera la surface, sans prévenir, après dix, vingt, trente ans, intact. Aucunement dilué, tiède presque froid.

Les coulisses de sueur descendent du cou sur les épaules de Léon et se réchauffent en chemin.

Pourquoi la mort le préoccupe-t-il tant que ça. La mort arrive. C’est tout. Tout ce que l’on peut faire pour l’éloigner, la drogue, les montagnes russes et tous ces nouveaux manèges terrifiants, devenir un jour célèbre, se faire refaire le visage, les greffes de cheveux, pratiquer abondamment le sexe libre, fonder une secte, sauter en bas des falaises dans une mer bouillante. S’y couvrir la tête de sombres algues mortes puantes.

Sous un roc humide, un sarcophage. Le corps d’un ancien dieu oublié. Des pièces de monnaies vertes rouillées déposées sur l’orbite de ses yeux pourris. Des balanes plein des bocaux de formol. Des urnes usées vidées depuis longtemps de leur jadis précieuses huiles. Les paroles de sa chanson tracées dans le sol sous lui, jamais plus chantée. Écrite dans une langue plus morte encore que le latin.

Léon ne peut pas s’essuyer les yeux, les larmes en séchant ne laissent que du sel sur ses joues. Le long tube blanc souffle sur lui une marée d’air froid comme un vent de novembre.

Sous l’eau, cherchant la surface, à demi-étouffé, à demi-noyé, aveugle et froid. Puis il respire à nouveau. La buée de son souffle paniqué disparaît lentement du plexiglass du masque qu’on lui retire.

Oh my god, jeune fille, oh my god, t’étais passée où tout ce temps-là?

La lumière le fait grimacer et il tremble. Quelqu’un le prend par les coudes. Derrière le mur, les paramédics hissent la pauvre femme sur une civière. Son visage a pris la teinte verdâtre de ses cheveux hirsutes.

Léon debout, recule. Sur ses joues craque le sel de ses larmes et sa jaquette bleue est gorgée de sa propre urine. Calvaire d’envie de pisser. Quelqu’un l’assoit sur une chaise roulante, ses vêtements déposés sans façon sur ses cuisses trempées de pisse et l’enveloppe dans quelque chose d’épais, de chaud. Léon n’entend rien. Puis il se rappelle et retire les bouchons d’oreille qu’on lui avait installés là.

Un goût étrange envahit sa gorge. La chaise est abandonnée là dans le chaos de la mort imminente. Léon dedans. La cigarette, cela devait bien faire vingt ans qu’il ne fumait plus. J’ai besoin d’une cigarette, dit Léon sans y croire, peut-être pas assez fort, personne ne lui répond.

Alors Léon pousse sur les roues de la chaise dans les couloirs où la forte odeur de pisse lui ouvre le chemin entre les grimaces de dédain, il traverse la salle d’urgence, se pousse jusqu’aux portes coulissantes, se lève, abandonne ses fringues et la couverture au sol, marche dessus, même.

Jaquette au vent, pieds nus les fesses à l’air, Léon marche lentement dans le stationnement sans se retourner.

Personne n’arrête Léon.

Il neige.


New_pieds_ailés_pitonVert

Flying Bum

4 réflexions sur “Intumescence – origine inconnue

    • Je croyais être loin du cauchemar pour une fois. Il faut avoir passé un scan un dimanche soir dans un hôpital de région, équipement vétuste, personnel épuisé sur le pilote automatique, des êtres vivants qu’on manipule comme des bêtes sans génie un peu à la grâce de dieu. Merci pour tes beaux mots 🙂

      Aimé par 1 personne

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