Pour en finir avec tout ce sexe.

Je pense que la pandémie a détruit ma libido, tous ces aliments qu’on livre maintenant directement chez vous ont décrissé ma relation au sexe, dit-elle. Chaque fois que j’ai le goût de quelque chose, facile, zip zap, ça sonne à la porte aussitôt et ça sent bon. Ou c’est l’obésité qui m’a éteinte aux douces joies du samedi soir, va savoir.

Je rigole.

–“T’es toute mince,” je lui dis, et c’est vrai, pas pour essayer de la séduire, rien, “T’as rien qu’à faire un effort minimal vers l’autre.”

–“Pourquoi faut-il tant de travail pour si peu de sexe, alors?”

Elle pratique à fond les relations publiques platoniques et la consommation de benzodiazépines. Nous n’avons jamais eu de relations sexuelles mais nous en avons discuté de long en large, souvent, de façon vague et générale, hypothétiquement, de façon non-courtisane ni romantique.

–“Parce que le travail, c’est la santé,” que je lui dis. “Et le sexe aussi, c’est la santé, le corps doit exulter.”

–“Tout ce que je veux exulter, je peux très bien l’exulter moi-même. Je suis une grande fille maintenant et je possède un tiroir rempli d’assistants conjugaux en toutes sortes de tailles et de couleurs. Je ne vais tout de même pas gaspiller toute une soirée ou une semaine à faire semblant qu’une personne m’intéresse, rien que pour une orgasmette rapide et bien souvent décevante. Encore, si je suis chanceuse un peu. Tout cela est tellement improductif et inefficace au bout du compte.”

–“Les français ont un mot particulier pour définir les pratiques sexuelles des gens comme toi,” que je lui dis.

–“Ouinnnn,” dit-elle. Puis, en prenant une petit accent parisien chiant, elle rajoute : “une branleuse?”

***

Il avait pratiqué le trip à trois, deux ou trois fois en différentes circonstances, chaque fois il était le participant le moins motivé, affirmait-il le plus sérieusement du monde.

–“On était tous dans le même lit,” raconte Léon, dans un pub de Griffintown, “moi et ces deux filles. Mais il ne s’est pas passé grand-chose. Presque rien, à toutes fins pratiques. Je me demande encore si elles ont pris leur pied.”

–“Ça vaut pas la peine, le trip à trois,” que je lui dis, “tu passes ton temps à te demander qui fait quoi?, qui commence quand?, qui on achève en premier?, qu’est-ce qui se passe après?, est-ce vraiment ça le nec plus ultra du sexe? Vraiment surestimé le trip à trois, finalement.”

Léon est saoul. Il parle fort. Quelqu’un plus loin lui crie : “Ben oui, ma grande gueule! Commence donc par en fournir une avant d’en amener deux dans ton lit.”

–“Buzz Aldrin est revenu de là alcoolique, tu sauras, blasé parce qu’il ne trouvait plus rien d’intéressant à faire sur la terre après son voyage sur la lune,” rétorque Léon confus et la tête chambranlante, “moé, c’est pareil.”

–“Regarde-le, l’autre attardé, il se prend pour Buzz Aldrin à c’t’heure, rien que parce qu’il a fourré deux filles en même temps,” gueule la voix off.

–“Je suis Buzz Aldrin,” clame Léon, la voix pâteuse, “je suis le Buzz Aldrin du sexe,” ajoute-t-il, “toé, t’es rien que le Peewee Herman de la branlette, face de cul!”

***

Léopold ne baise pas beaucoup, parce qu’il ne peut s’empêcher de ressentir un certain sens de l’accomplissement après, et il ne veut absolument pas ressentir un sens de l’accomplissement ailleurs que dans l’écriture. Léopold est un écrivain.

Il en rêve beaucoup, cependant. Du sexe. Une chute de reins particulière, des mollets bien fermes et ronds, un short rouge court et collé au corps qui sculpte un sabot de chameau à l’entre-jambes. Une femme de l’internet qu’il ne connaît que par quelques commentaires sur ses publications sur Instagram. De longs regards langoureux bourrés de désir mutuel, par-dessus les lunettes sur un quai de gare juste avant un adieu troublant.

Léopold ne peut jamais décider lequel de ces rêves le trouble le plus mais il serait extrêmement plus poli de ne pas écrire à propos de ces fantasmes, ce qu’il ne met pas toujours en application.

Il envoie une de ces histoires à une bonne amie à qui il confie souvent la première lecture de ses écrits. Il lui demande : est-ce que de trop citer ses commentaires sur Twitter épaissit la lecture? Est-ce que ça détruit le flot, ça brise l’excitation?

–“La fiction doit servir à cela, créer de l’inconnu,” réplique-t-elle, “retire les tweets inutiles, laisse plutôt le lecteur languir, deviner.”

Une chose maintenant bien apprise par Léopold : le désir avant tout, le désir est sacré.

Il ne sait pas encore exactement comment, toutefois.

***

Ma tante Adéline, peintre bien connue, peignait des gens en pleine copulation.

Ses toiles hors de prix sont des huiles bien épaisses et colorées, des pâtes appliquées au couteau, alors vous devez plisser les yeux bien forts pour voir que les sujets baisent ardemment.

Mais bien sûr, une fois que vous les avez vues une fois, ça y est, les images sont là pour rester. Troublantes.

Je me rappelle d’un de ses vernissages, j’étais un gamin, d’un âge quelque part entre la découverte de la pornographie et celui d’avoir le droit de boire en public. Une femme saoule d’un certain âge avait entrepris de me faire la conversation, elle était plutôt gentille et bien familière. Elle m’a demandé ce que je pensais d’une œuvre en particulier.

–“Ça ressemble à un chameau,” répondis-je, parce que j’étais terriblement embarrassé par le décolleté plongeant de la dame.

–“Mon pauvre chéri,” dit-elle tout en déposant délicatement sa main chaude sur mon épaule, “ce sont deux personnes qui baisent follement.”

J’ai eu là ma première érection. Suivie plus tard ce soir-là de me première éjaculation.

Depuis quelque temps, ma tante Adéline peint surtout des épaves de bateaux, des scènes de champ de bataille, l’abattage de bovins ou d’animaux sauvages. Ça le fait moins maintenant.

***

Je soupais tranquille dans un restaurant d’Amos alors que cette avocate américaine est venue s’installer à ma table. Elle baragouinait un français tout à fait indigeste et elle admirait Trump. D’un sujet à un autre nous aurions bien voulu boire encore un peu mais il y avait couvre-feu, alors nous nous sommes arrêtés dans un dépanneur autochtone à Pikogan, à peine un détour en route pour ma chambre d’hôtel, histoire d’acheter quelques bières.

–“Jouons un jeu, si tu veux, mystifie-moi,” me demande-t-elle, “je veux que tu fasses comme si je t’énervais, que j’étais détestable au possible,” me dit-elle, alors que je lui retirais son pull moulant et que ses seins bondissaient devant mes yeux ébaubis, “comme une vraie petite merde, une totale emmerdeuse.” continue-t-elle.

Plus tard, je raconte l’histoire à un ami.

–“C’était véritablement une emmerdeuse, détestable au possible” que je raconte à mon ami, “naturellement, je n’ai pu rien faire, aucune érection digne de ce nom, elle aurait tout de suite senti que je ne jouais pas vraiment le jeu et j’ai une sainte horreur de déplaire.”

***

Une des dernières fois qu’on a fait la foire Jean et moi, on est tombés face à face avec une fille qu’il avait jadis baisée. Il ne savait plus où se mettre parce qu’il n’avait jamais dit à cette fille qu’il avait maintenant une conjointe, à l’époque également. Entre son entrée et son plat principal, la fille s’attable avec nous qui buvions tranquilles.

–“Hé, nous allons à une super fête mes amies et moi après le lunch,” dit-elle en gesticulant à l’intention de ses amies à l’autre table, “je te texte tantôt.”

–“Ça pourrait être drôle,” que je réponds à la fille qui se rassoit aussitôt. Jean me donne des grands coups de pied sous la table.

Elle me regarde, comme soudainement intéressée à moi. Je ne la connais ni d’Ève ni d’Adam pourtant.

–“Qu’est-ce que tu fais, toi?” qu’elle me demande.

–“Je suis un écrivain.”

–“Ah oui? Sur quoi tu travailles présentement?”

–“Un roman sur la guerre d’Afghanistan,” je réponds. C’est habituellement ce que je réponds lorsque ça ne me tente pas de répondre.

–“Oui, mais gai,” rajoute Jean.

–“Oui, un peu comme Brokeback Mountain mais en Afghanistan,” je rajoute en retenant un fou rire.

–“Ça me semble intéressant.” dit-elle, un peu niaise.

–“Un terroriste taliban tombe profondément en amour avec un coiffeur américain,” je dis, “mais il ne semble y avoir aucune possibilité que cet amour survive à la guerre.”

–“Es-tu gai, toi-même?” demande-t-elle en me fixant droit dans les yeux comme une italienne en pleine opération charme.

–“Oh, que oui,” que Jean s’empresse de répondre à ma place, “gai comme deux moineaux,” continue-t-il en me regardant dans les yeux et en battant des cils.

La fille s’en retourne, son plat principal refroidit sur sa table à côté. Nous réglons l’addition sournoisement et nous disparaissons avant son dessert vers un autre bar, pas ça qui manque à Val d’Or, d’autres bars.

Gais comme deux moineaux sur la haute branche,” chantons-nous en duo, bras-dessus bras-dessous, sur le trottoir de la troisième avenue.

Nous nous tenons le ventre, hystériques.

On l’a chanté toute la nuit.

***

Les gens racontent cette chose horrible à propos des grecs, qu’ils pratiqueraient six différents types de sexe et qu’ils auraient un nom pour chacun. Qu’ils n’en pratiqueraient chacun qu’un type bien précis. Ils ont ludus (j’aime te baiser), philia (j’aime bien être ton ami), agape (j’aime tout ce qui bouge, vu de dos), pragma (je t’aime toujours mais te baiser n’est plus une priorité), philautia (je m’aime moi-même), et éros (la pulsion que j’éprouve à vouloir te baiser est humainement insoutenable).

Les gens ont raison, dans le fond, les grecs sont terribles sur ce point, ils ont tout mal, honnêtement. Il me semble si ennuyeux de ne pas mélanger intentionnellement tout cela, en tout ou en partie.

***

Dans un bar enfumé, lorsqu’il était encore permis d’enfumer un bar, avec un groupe de personnes presque tous sur la cocaïne, Albert se plaint ouvertement du sexe.

–“De toute évidence je veux fourrer,” dit-il, “mais du moment que je commence à penser aux besoins de la fille, je me sens coupable. Parce que ce sont des personnes humaines à part entière avec des espoirs et des rêves. Et toujours des pensées à propos d’où tout ce sexe va-t-il nous mener.”

–“T’a rien qu’à rester tout à fait honnête avec elle,” dit une fille dont j’ai oublié le nom.

–“Si tu demeures honnête, les filles s’attachent, elles voient cela comme un défi.”

En général les gens disent d’Albert qu’il n’est rien d’autre qu’un fuckboy. Il déploie son rire sarcastique et continue d’élaborer sa théorie idiote mais les filles à table l’ont déjà rayé de leurs carnets.

***

Je travaille sur une nouvelle à propos d’un oligarche vivant avec le fétichisme particulier d’éjaculer sur des œuvres d’art hors de prix. Il devient de plus en plus obsédé d’éjaculer de plus en plus sur des œuvres de plus en plus dispendieuses. Puis un jour il se fait finalement prendre, après les heures d’ouverture du musée, les culottes à terre, en train de désacraliser juteusement un triptyque de Bacon évalué à 145 millions de dollars.

L’histoire s’intitule Le tribut, titre provisoire.

Mon éditrice veut changer ça pour Cum Tributo, beaucoup plus drôle selon elle, du latin qui voudrait dire Tribut de sperme selon elle. Avait-elle seulement étudié le latin? Son anglais semblait transparaître dans son latin.

Un tribut de sperme c’est lorsqu’on éjacule sur la photo d’une personne et qu’on la publie sur internet. Cum tributo est le latin pour avec tribut, ou en tribut (hommage) à quelqu’un ou quelque chose.

Purement métaphorique, je métaphorise au max dans mon travail, j’adore la métaphore depuis toujours.

Quand m’éta-tit, m’éta-fort.

***

Je n’aime pas particulièrement parler de sexe, après, et je n’aime pas particulièrement parler de littérature, après, non plus.

Parfois je me demande, en vain, si Buzz Aldrin, lui, aime ça parler de la lune.

***

Un auteur don’t j’ai oublié le nom a un jour dit : je présume qu’une vitre brisée n’est pas vraiment métaphorique en soi. À moins que métaphorique veuille dire brisée.

Je crois que ce qu’il voulait exprimer par là était plutôt : si le désir est sacré, est-ce que le désir d’éjaculer sur une œuvre d’art hors de prix est inclus là-dedans?

Et l’auteur dont j’ai oublié le nom de répliquer : –“Je présume que ça peut être le cas, si cela peut permettre au mec d’exulter.

***

Il y avait cette jolie rouquine que j’ai souvent observée lorsque j’habitais Rosemont. Un certain été, je l’ai longuement regardé faire des longueurs dans la piscine Masson et des langueurs sur une serviette de plage. Je l’ai observée quelques journées de suite. Dans l’eau ou sur sa serviette à absorber des rayons de soleil.

Je pense beaucoup à elle. Beaucoup trop. Je me souviens du livre qu’elle semblait lire d’un œil distrait les yeux par-dessus ses verres fumés, du Bukowski je crois, sa serviette de la même couleur que l’eau et le ciel bleu de juillet, sa lotion bronzante qui traçait de longues coulisses sur ses cuisses dodues et entre ses seins pour le moins excitants.

Nous avons bien échangé quelques regards furtifs, un sourire ou deux, etc. Mais rien de plus que ça.

***

Je pense beaucoup aussi à une bonne amie à moi qui me textait un jour : les pages blanches sont tellement pures, immaculées et tellement magnifiques à mes yeux que l’acte d’écriture se comparerait pour moi à une éjaculation sur une œuvre d’art hors de prix.

Au-delà de mes fantasmes, il existe une porte immense, la porte d’un ancien temple qui n’existe plus, le reste du temple n’existe plus. C’est rien qu’une porte qui tient à je ne sais quoi. L’océan sur un côté, une île de l’autre côté.

On peut seulement se les imaginer, mais je parlais bien d’un fantasme, non?

Je penserais moins à la jeune fille rousse si je l’avais baisée un bon grand coup, j’en suis convaincu.

J’ai répondu au texto de mon amie, à propos de sa page blanche.

–“Hé, jeune fille,” que je lui dis, “que celui qui n’a jamais vraiment envie d’éjaculations abondantes me lance la première pierre.”

***

En effectuant la recherche pour ma nouvelle, j’ai passé une semaine à observer attentivement le triptyque de Bacon à 145 millions. J’allais prendre un verre au bar du Holiday Inn pas loin du musée, et je retournais observer le triptyque. Puis je retournais prendre un autre verre. And so on, and so on, comme disent les chinois.

Je me suis ainsi fait une bonne amie à la sécurité du musée. Je lui posais des questions de plus en plus spécifiques à propos de la sécurité au musée, les systèmes d’alarme, la détection des liquides projetés alentour et sur les œuvres d’art hors de prix, des incidents passés de vandalisme sur une œuvre. Elle semblait plus qu’heureuse de me donner un franc coup de main à la scénarisation de Cum Tributo, ma nouvelle fiction qui traite de déviance sexuelle. L’expulsion massive de sperme sur une œuvre d’art ou ailleurs semblait vraiment faire partie de ses centres d’intérêt. Je l’ai appris bien assez vite.

Un franc coup de main, je vous l’ai dit?


Flying Bum

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“Neil Armstrong a été le premier homme à marcher sur la lune. J’ai été le premier homme à pisser dans ses culottes sur la lune.”
― Buzz Aldrin

(Citation véridique, traduction de moi)

3 réflexions sur “Pour en finir avec tout ce sexe.

  1. J’aime ce patchwork, et ça me parait refléter une réalité personnelle aussi, un truc en amenant un autre assez facilement dans ce domaine. Particulièrement admiratif de voir surgir Buzz Aldrin, ce n’aurait pas été pareil sans quand j’y réfléchis. Enfin, admiratif en tous cas de cette souplesse d’écriture ! Fan !

    Aimé par 1 personne

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