Petit papa Noël, quand est-ce tu ramènes ton cul, calvaire?

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, dans les repousses anarchiques des terres abandonnées par les premiers colons découragés, pas de numéro, pas de nom, tout juste 7 milles d’asphalte pleine de craques où poussent sans gêne le foin et moult mauvaises herbes de toutes sortes. Les restes de la mine Fontana, de la Claverny, de la Standard Gold se terrent tant bien que mal dans les environs, la nature qui peine à effacer leurs désastres. Au bout de ce chemin en cul-de-sac, se prolonge un chemin de terre tapé autant par les sabots que les quatre-roues et si vous suivez ce chemin jusqu’au bout, se trouve une fourche pour les demi-tours, une ancienne roulotte de chantier transformée en habitation de fortune, encerclée par un amassement de choses disparates et à la fenêtre de la roulotte vous croiserez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent.

 

L’une porte deux tresses, les joues colorées par le soleil et le vent mais aussi, force est-il d’admettre, la crasse, puis elle a les yeux rouge sang d’avoir trop pleuré. La plus vieille vient tout juste de lui annoncer – la plus âgée nommée Gervaise qui porte les cheveux beaucoup plus courts surtout à cause d’une récente histoire de poux et qui n’a plus que neuf doigts à cause d’une récente histoire de couteau – lui annoncer donc qu’elles ne partiraient pas à la poursuite de leur père en remontant le long du lit de la rivière desséchée parce qu’il est parti dans l’autre direction, et elles ne partiraient pas de l’autre côté non plus parce qu’elles avaient déjà essayé la veille.

 

Celle avec les tresses, Charlotte, six ans, en reniflant constamment, observe sans arrêt à travers la fenêtre la piste prise par leur père au crépuscule, il y a cinq jours de cela. C’est un ruisseau desséché, plein de roches rondes immobilisées dans un lit de poussière qui attendent les eaux du printemps pour se faire belles et vermoulues à nouveau. Elle sait, forte de leur épopée d’hier, que si vous remontez la piste assez loin, plus loin que vous n’avez jamais essayé d’aller, si vous marchez assez longtemps pour que votre gorge ne soit plus que poussière et vos pieds arrondis brûlent d’avoir chevauché toutes les pierres, vous parviendrez au pied d’une croix de bois, penchée par le vent et à moitié mangée par les pique-bois et les fourmis. Derrière cette croix, plus de chemin de pierre et de poussière. Une vaste plaine lisse et grise, sans vie, grande comme un océan, qui s’étend jusqu’à l’horizon comme s’il n’existait plus rien à partir d’ici que ce désert gris déversé jadis par la mine.

 

“Tante Madeleine est enterrée ici,” déclare solennellement Gervaise à leur arrivée, aussi certaine de son affaire que peut l’être une fillette de huit ans.

 

“Peut-être que c’est quelqu’un d’autre?”

 

“Non” répond Gervaise en pointant le M gravé dans le bois, elle savait à peine lire mais elle savait reconnaître un M lorsqu’elle en voyait un.

 

Charlotte n’était pas du tout convaincue d’avoir déjà entendu parler d’une tante Madeleine qui aurait un jour vécu dans les alentours – une terre, aux dires de leur père, qui leur appartenait à eux seuls et à personne d’autre et qui était entourée d’eau. Et si ce n’était de cette terre, de leur père, elles seraient perdues au milieu de l’océan. Dévorées par les requins. Le monde entier, disait-il, voulait goûter à leur sang.

 

“Est-ce qu’on continue?” demande Charlotte, les yeux suppliants.

 

“Non,” répond sèchement Gervaise qui rebroussait déjà chemin.

 

Sur le chemin du retour, aucune des fillettes n’a dit mot, même pas pour se plaindre. Lorsqu’elles ont enfin rejoint la roulotte, Charlotte jurait qu’elle avait aperçu quelqu’un à l’intérieur. Il y avait de la lumière, elle était certaine, et comme l’ombre de leur père, la même silhouette, est passée derrière la fenêtre avec la même démarche que lui. Elle pouvait le voir tenant deux belles boîtes colorées et enrubannées, le visage scrutateur se demandant : Où sont mes filles, où diable sont-elles passées?

 

”C’est pas lui,” dit Gervaise.

 

“Oui, mais si c’était lui? Si c’était lui qui avait rien que mis un peu trop de temps pour trouver nos cadeaux de Noël?”

 

“Non, c’est pas lui.”

 

Gervaise avait raison. Ce n’était pas lui. Ce n’était rien. Il n’y avait même pas de neige, même pas de père, même pas de Noël. Lorsque Charlotte a ouvert la porte pour constater elle-même la vérité, elle a pleuré. Gervaise, elle, est restée étendue sans bouger sur le divan bancal jusqu’à l’heure où les coyotes commencent à se faire entendre.

 

”Est-ce qu’il va finir par revenir à la maison?” Charlotte demande-t-elle tout haut comme si elle parlait toute seule dans l’obscurité.

 

Un silence a duré le temps des roses, un vide angoissant, puis : “Non.”

 

***

 

Au matin, Gervaise faisait l’inventaire des provisions s’amenuisant dans le fond de leur réservoir d’eau qui descendait de la tour d’eau dehors. Encore deux gallons dans un baril de 5 gallons, trois boîtes de chili en conserve, une boîte de maïs, un sac d’haricots séchés. Après son inventaire du matin, elle avait rejoint Charlotte qui attendait toujours, faisait le guet à la fenêtre inlassablement – et c’est comme ça que vous les trouveriez. Vous croiseriez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent, qui font exactement ce qu’on leur a demandé de faire, rien de moins, rien de plus.

 

Une fine neige s’était enfin présentée devant elles, comme pour leur rappeler cruellement que le vingt-quatre décembre était arrivé lui aussi. Charlotte essuie son nez morveux avec le revers de sa manche barbouillant au passage ses joues crasseuses.

 

“Avec la neige, on va le voir venir,” dit Gervaise pour consoler la petite.

 

“Il est peut-être déjà là, il est peut-être venu par en arrière de la maison. Il joue peut-être à un jeu, il se cache peut-être sous la roulotte.”

 

“Non, il se cache nulle part,” réplique Gervaise mais Charlotte se précipite dehors pour aller voir par elle-même.

 

À plat ventre sur un vieux carton, elle compte une couleuvre à moitié engourdie, un mulot qui déguerpit, trois cent araignées – mais pas de père, sauf si elle ferme les yeux très fort et les tient comme ça longtemps. Il apparaît alors comme par magie, toujours le même que lorsqu’il est parti, avec sa carabine, son sac à dos, sa promesse de revenir avant le prochain matin. Un seul dodo à l’attendre. Elle se souvient avoir dansé autour de lui, ses mains comme des pistolets qui tiraient ici et là, de lui avoir demandé de rapporter un lion. Il a dit non; ils sont trop difficiles à attraper, trop lourds pour les rapporter.

 

Alors, de ses pistolets-doigts, bang bang, elle l’a tiré dans le dos alors qu’il s’éloignait, criant, “Je t’ai eu, papa, t’es mort!”

 

Même s’il ne s’était pas donné la peine de se retourner, Charlotte pensait l’avoir atteint quand même pour vrai. Qu’il est allé mourir plus loin, que la croix était pour lui.

 

Lorsqu’elle est rentrée dans la roulotte, Gervaise lui avait lancé : “Te l’avais dit.”

 

***

 

“Je veux voir l’océan,” annonçait Charlotte.

 

“Tu ne sais même pas nager, innocente.”

 

“Qui a besoin de nager rien que pour regarder?”

 

“Il nous a demandé de l’attendre.”

 

“Tu m’as dit qu’il ne reviendrait pas.”

 

“Il ne reviendra pas non plus,” Gervaise se voyait-elle concéder à sa sœur, réalisant brutalement ce que cela voulait dire.  Elle savait comment coudre et repriser des fonds de culotte, comment attraper des écureuils, comment partir un feu avec des bouts de bois. Cela pourrait suffire pour un temps si seulement la citerne n’était pas si proche de la sécheresse; elle ne savait pas comment faire tomber la pluie.

 

Charlotte enfile ses godasses, se parle à elle-même.

 

“Et si c’était facile de nager, finalement? Ou si on pouvait flotter sur des feuilles géantes comme les grenouilles? Et si . . . ?”

 

“Et si tu te faisais dévorer par un requin?” réplique Gervaise qui avait tout entendu, mais les lacets de Charlotte étaient déjà attachés jusqu’en haut.

 

Elle réclamait sa juste part, une boîte de chili en conserve et la boîte de maïs chacune coincées sous ses aisselles, prête à partir. Sa voix craquait. “Tu ne veux pas venir avec moi, Gervaise?”

 

Gervaise fixait sa petite sœur, elle pensait aux carcajous sanguinaires, aux ours impitoyables, aux coyotes, à leur père, à la possibilité que tout ceci ne soit qu’un jeu, un défi. Un test étrange. “Non,” a-t-elle finalement décidé.

 

“Mais pourquoi, pourquoi tu veux pas venir avec moi?”

 

Aucune réponse ne venant, la porte s’ouvre dans un grincement malaisant, et après une pause nourrie d’espoir, “Joyeux Noël, quand même, Gervaise,” dit Charlotte du bout de la gueule et la porte se referme en claquant. Il y a le son de ses petits pieds qui descendent les quelques marches, qui s’éloignent, des pistes dans la neige qui s’additionnent une après l’autre. Joyeux Noël, Charlotte se dit Gervaise dans sa tête, croyant dur comme fer à une autre comédie de la petite.

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, une route pas de nom, pas de numéro, un chemin pas pavé au bout, une rivière desséchée qu’on emprunte comme un sentier. Et si vous remontez la piste à reculons dans la neige, vers le couchant, vers la roulotte de chantier rouillée transformée en maison de fortune, vous croiserez le regard d’une seule petite fille qui gratte la glace dans la vitre pour regarder toujours par la fenêtre givrée, une petite fille seule qui attend.

 

Excepté, bien sûr, si vous traînez trop longtemps, dans ce cas vous ne verrez plus rien du tout.


Flying Bum

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NDLR : Surtout, n’allez pas lire ce conte à vos fillettes et garçons.

6 réflexions sur “Petit papa Noël, quand est-ce tu ramènes ton cul, calvaire?

  1. Tu sais raconter des histoires c’est indéniable, tout s’engouffre en toi et tu le déposes sur le papier et ça s’engouffre encore quand on le lit. Je me demande souvent à quoi ça tient de raconter une bonne histoire, c’est toujours très mystérieux. Y a pas de réponse juste la question.

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  2. Ouf! Une histoire infiniment triste, sinistre même, bien racontée, je suis bouleversée. J’aurais dû commencé par la fin, NDLR… et me rappeler que je suis souvent encore une fillette quand je lis du Flying Bum.

    Aimé par 1 personne

    • Un père “parti su’a’brosse” qui en oublie ses filles, complètement absent de l’histoire dans tous les horribles sens du mot. C’est ma façon d’exprimer à mon lectorat que leur Noël sera beau (en comparaison, on s’entend). Merci pour ton commentaire, fidèle amie et lectrice.

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  3. Sept milles d’asphalte et de craques
    Un cul-de-sac
    Une roulotte comme maison
    Et deux p’tites filles

    Des larmes d’enfant, câlisse
    Ça fait déjà trop mal
    Plus encore que les silences
    qui durent le temps des roses

    Y a pas grand-chose de pire au monde
    Que des enfants oubliés là

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