Feuilles brunes et ciel gris

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Léon débarque enfin sur cette terre dont il a tant rêvé. Côte de Californie, quelque part en son nord, Léon s’attendait à des blondes bronzées montées sur de longues jambes sculpturales, des surfeurs aux torses gorgés de muscles et aux abdomens comme des rangs de saucisses à hot dog. Il s’attendait à des maillots rouge feu, des sauveteurs blonds juchés sur leurs tours de bois blanc et un sable brûlant aveuglément blanc. Léon avait apporté son propre maillot rouge feu et il s’attendait à ce que la côte californienne tienne ses promesses.

Voici ce qu’il obtient en lieu et place, des escarpements de roc ébréché couvert de fientes de mouettes et de goélands. Il obtient du vent, un vent frisquet, il obtient des hommes poilus à gros bras montés sur des Harley, des femmes aux toges en tie-dye des années soixante-dix, ridées, qui sentent vaguement la lavande. Il obtient un nez qui coule et des pieds bleus dans un océan glacé qui rit à pleine gueule des maillots rouge feu, un océan qui dit fuck you, maillots rouges, je suis occupé à déchirer le littoral, à gruger lentement mon expansion sur le continent.

Ceci après 5,000 kilomètres tranquilles – après un décès, un veuvage, trois ventes de débarras, trois mois de double quarts de travail pour financer le périple, une centaine de lendemains de veille. Sans savoir combien d’heures avant de voir un premier palmier, Léon épuisé s’arrête au relais routier, prend la chambre numéro 7, celle avec un édredon à motif de phares, ou avaient-ils tous un édredon à motif de phares? On y partage la salle de bain au bout du couloir où on trouve un panier de produits de toilettes variés, gracieuseté des précédents chambreurs. Pas besoin de partir à la recherche du Wal-Mart de Crescent City, Léon est très heureux d’un fond de shampooing bon marché et d’une barre de savon à peine entamée.

En bas, au bar, Léon trouve un carton d’allumettes arborant une photo vintage d’une Mustang décapotable le toit ouvert, avec “Adéline” et un numéro de téléphone inscrits dans le rabat intérieur. Il sort sur le balcon et arrache une des allumettes pour s’allumer une cigarette, une longue cigarette fine au tabac américain qui goûte typiquement la paille, pause-cigarette que Léon croit bien mériter après ce si long périple. Au loin, l’océan gronde en frappant la pierre.

Avant de refermer le carton d’allumettes, Léon, intrigué, compose le numéro.

–“Mustang décapotable?”

–“Allo, qui appelle?”

Léon répond : “Je ne vois aucune voiture décapotable ici. Je vois une chapelle, une épicerie familiale, une bâtisse qui a l’air d’un centre communautaire et trois adolescents qui se dirigent vers la falaise, aucun d’eux n’est en rollerblade ou en skateboard. Les trois habillés mollement mais jusqu’au cou. On voit le haut de leurs fesses bien blanches tellement leurs pantalons semblent mous.

Adéline répond, –“Tu es toujours au bar? Bouge pas, j’arrive.”

Elle arrive et elle est superbe. Yeux bleus, cheveux noirs, silhouette à faire baver. Vraiment superbe femme, beaucoup plus jeune que lui, ça devrait être déclaré illégal être aussi jeune et belle. Elle se tord le cou dans tous les sens, ses yeux fouillent la place. Elle cherche définitivement quelqu’un mais ne trouve pas. Lorsqu’elle passe près de lui, Léon brandit le carton d’allumettes et lui demande s’il fera l’affaire. Elle l’examine longuement comme un tueur à gages jaugerait sa proie. Une mangeuse d’hommes son potentiel client.

–“Viens marcher,” dit-elle le plus calmement du monde et Léon se retrouve à marcher à ses côtés dans un champ de foin menant à la grève. Adéline dit à Léon qu’elle n’est pas le genre de femme à l’éternelle recherche de son père, “on se comprend?” et Léon hoche de la tête pour toute réponse, la réponse d’un homme qui ne sait pas trop quoi répondre.

–“Ce que je sais et que je peux te dire,” raconte Adéline en continuant de marcher sans lâcher la main de Léon : “Le barman, qui vient du Wisconsin, te laissera fumer à l’intérieur les jeudis soirs, les soirs où il y a tournoi de billard. Le cuisinier, qui vient du Manitoba, prépare du gruau les jours froids même s’il n’y en a pas au menu. Il paraît que c’est froid de même, le Manitoba, gruau à l’année. Le seul chauffeur de taxi en ville, qui vient de Chicago, conduit complètement givré après 7 heures du soir. Et je ne sais que dalle à propos des planches de surf, des planches à roulette et toute cette sorte de choses. Mais je peux te mixer une excellente Margarita. Je peux faire reluire ton dos avec de l’huile à massage bien chaude.”

–“Wisconsin?” que Léon répond, “Manitoba? Chicago?” rajoute-t-il, “j’essaie seulement de trouver la Californie!”

–“Laquelle tu cherches exactement, pauvre toi? Hollywood? Silicone Valley? Malibu? les Beach Boys? Pamela Anderson? Les raisins de la colère? Tu viens d’où, toi, cou’donc?”

Les adolescents à pied sans rollerblade ni rien commencent à allumer des feux d’artifice plus loin sur la plage. Léon se demande si aujourd’hui serait une fête quelconque qu’il aurait pu oublier. Le visage d’Adéline passe du violet à l’orangé, au blanc puis au bleu lorsqu’elle lève sa tête pour regarder. Léon se dit qu’il va l’embrasser lorsqu’il entendra la cent-unième pétarade – cent-un, la route qu’il reprendra demain matin, vers le sud naturellement. Il compte 84, 85, 86, et il tire de façon de plus en plus intense sur sa clope et il défie Adéline de se mettre complètement à poil et de sauter dans le Pacifique. Et il insiste “All the way!” crie-t-il pour enterrer le bruit des pétards, “All the way!

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Et Adéline déboutonne, et Adéline dézippe, se tortille, pousse et tire ses vêtements. Léon siffle lorsqu’elle court en faisant lever le sable avec ses pieds nus, sable qui aurait pu tout aussi bien être de la neige, le corps gracieux d’Adéline s’illumine sous la lune et les feux d’artifice, ses fesses, particulièrement, semblent en feu. Elle se lance dans l’océan furieux, le froid glace ses jambes et ses hanches, cimente ses poumons, sa bouche paniquée cherche désespérément l’oxygène dans la nuit, Léon l’entend aspirer de loin. Une vague traître et puissante s’empare de son torse et de sa tête, et ses bras s’agitent comme un papillon de nuit perdu. Et la vague de fond aspire Adéline loin de la Californie, vers l’horizon paisible.

Tous les pétards sont finis. Tous les ados sont partis. Adéline aussi.

Toutes les feuilles sont brunes, et le ciel est gris.

T’espérais quoi, Léon?


Flying Bum

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9 réflexions sur “Feuilles brunes et ciel gris

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