Un été de même

De tout l’été, jamais notre feu n’a cessé de rallumer des grands pans de ciel charbonneux pendant que nous réinventions les pires histoires de fantôme avec une théâtralité exagérée. Au bout de la place Basile-Patenaude, dans le terrain jadis vacant, nous brûlions n’importe quoi dans une arène de pierres rondes savamment disposées et la police laissait encore les garçons s’amuser tranquilles à cette époque là.

La lune nous épiait derrière des voiles noirs de nuages sombres qui lui chatouillaient le visage au passage.

Les anglais ont un bien joli mot pour cela : boyhood. Ce mot n’existe pas en français. C’est comme tout le bonheur de l’enfance mais ça concerne les garçons seulement.

Dès le dernier jour d’école nous avions planifié cet été là sous l’escalier de cave du bloc-appartement chez Réal Mathieu, coincés les uns contre les autres comme des insectes écrasés entre des doigts sales. Baptiste proposait qu’on ne fasse que des choses amusantes au max, qu’on s’éclate, des choses qu’on ne serait pas prêts d’oublier. Des pétards à mèche et quoi d’autre. Nous n’aurions onze ans qu’un seul été de toute notre vie. Pas le temps pour attraper froid dans les yeux. Tout ce qui viendrait après, mystère, nous dépasserait, nous briserait peut-être.

On avait beau avoir onze ans, nous ressentions ces choses-là.

“Cet été là doit être éternel, avoir les allures au moins de durer pour toujours,” affirmait Réal.

“L’été pour toujours,” répondaient en canon nos voix de jeunes garçons.

Alors, le premier soir nous avons allumé un feu de camp dans la cour des Banville et nous refusions catégoriquement de dormir. Nous avons proclamé que les heures fraîches après minuit nous appartenaient de plein droit. Le soir suivant, nous avons grillé des guimauves et des saucisses rapinées ici et là en s’émerveillant de l’éternité qu’il nous restait encore devant nous, à toujours avoir onze ans, à toujours savourer, vénérer l’été.

Nos jours, la bamboche, les rapines, les grandes explorations, les parcs de Rosemont, les ruelles pas propres, les hangars en tôle contestés aux rats, l’expo 67, la joie, la pure joie.

La nuit suivante, nous nous sommes raconté des peurs toute la nuit et nous n’avons jamais fermé l’œil.

La nuit suivante, allongés dans l’herbe autour du feu nous avons compté un million et demi d’étoiles, soufflé de tous nos souffles réunis sur les braises les transformant en fumée, la dirigeant vers les étoiles et les étoiles nous soufflaient dessus en retour, je vous jure, on n’avait jamais autant eu de chair de poule même lorsque s’époumonait sans prévenir une chatte en pleines chaleurs et les matous qui se grognaient l’un après l’autre pour gagner ses faveurs.

Et bientôt, nous avons totalement perdu la notion du temps et nous volions sur les ailes des chauve-souris au son du crépitement des criquets et le souffle du vent qui faisait vibrer les feuilles dans les arbres en hommage au temps qui s’était totalement replié sur lui-même.

Puis sauvagement la fin de l’été, le crépuscule qui s’abat sur nos rêves, les derniers craquements du feu de bois.

“Maudite marde,” se répétait-on en canon en réalisant que notre éternité n’était pas aussi éternelle qu’on ne l’aurait espérée.

“Hé,” dit Réal Mathieu, “l’été prochain, la même maudite affaire. Tous les soirs, toutes les nuits. On fait un pacte.”

Alors le pacte fut conclu. Tous en rond les poings les uns sur les autres. L’été prochain. Promis. Et les étoiles ont juré-promis-craché prenant comme témoin la pleine lune complètement débarbouillée de ses voilures sombres.

Mais j’ai ressenti pour la première fois la douleur lancinante de la perplexité. L’été suivant, nous aurions douze ans et tout ce qui viendrait alors avec, le mystère, toute cette sorte de choses que nous ignorions pour le moment, tout ce qui nous dépasserait immanquablement.

Et des filles sorties de nulle part qui nous feraient languir et qui nous briseraient peut-être le coeur en mille miettes.


Flying Bum

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