Adéline un jour, Adéline toujours

À la récréation, à l’école primaire d’où l’on vient, nous jouons à la tag gelée, seulement on n’a pas à toucher l’adversaire pour le geler, on doit l’embrasser. Lorsqu’on vous a embrassé, vous devez rester immobile jusqu’à ce que quelqu’un vous tague à nouveau. Je courais très vite, mais je me laissais toujours rattraper par Adéline Gagnon. Elle avait de longs cheveux soyeux avec une frange coupée impeccablement au-dessus des sourcils et elle portait de longues bottes en caoutchouc blanc. Elle m’embrassait puis disait “Tag, t’es gelé!” et je lui répondais en souriant “Oui mais encore?” ravi d’avoir senti ses lèvres sur les miennes.

***

Dans le sous-sol chez Adéline Gagnon, nous avons quinze ans. Ses parents sont partis à une soirée de Mariage Encounter et sa grande sœur se refait les sourcils tranquille dans le salon en haut. Nous avons fumé une bonne quantité de cannabis et entamé une cruche de vin maison de son père. C’est l’été et je peux goûter la chaleur de l’été sur la peau d’Adéline Gagnon. Grimpés l’un sur l’autre, nous sentons le vin fruité, le fumet de cannabis enterré sous la gomme Spearmint, un peu la sueur, la rouleuse de tabac Drum, le shampooing Halo. Mais ce n’était pas si horrible que cela en a l’air.

“Arrête pas, pas encore, pas tout de suite,” qu’Adéline murmure dans le noir pas trop fort que sa sœur ne l’entende. C’est inhumain, j’en suis incapable, j’explose pas longtemps après.

***

En ville, dans ma nouvelle piaule, et nous écoutons un disque de James Taylor. Adéline Gagnon est venue pour la fin de semaine – elle étudie au collège à Québec. Nous avons dormi une fraction de nano-seconde depuis hier, elle porte un t-shirt jaune serin rien en-dessous, et une culotte à moi, un bas de pyjama en flanellette. Un café percole lentement dans ma vieille cafetière du marché aux puces mais pour le moment nous mangeons des biscuits et nous buvons une bière. On fait semblant qu’on sera des adultes un jour et qu’on arrêtera de boire de la bière à onze heures du matin, mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne pour le moment.

Il neige dehors. Il neige toujours dans mon foutu bled. Ma piaule est au septième étage d’un vieil hôtel transformé en conciergerie bon marché. Dans le corridor, y’a quelqu’un qui rit fort, fort. Il chante une chanson à propos d’une Simone. Adéline Gagnon et moi sommes assis au pied de mon lit et nous regardons par la fenêtre. Elle enroule ses bras sur mes épaules. Des gens patinent sur la rivière en bas au loin sous l’éclairage bleuté artificiel, et on peut voir la neige tourbillonner dans les rayons de lumière des lampadaires.

Adéline Gagnon est en amour, qu’elle me raconte, avec un gars qu’elle a connu au collège.

Je regarde vers la fenêtre. Je veux sauter, mais je ne veux pas mourir.

Juste voler rejoindre les tourbillons de neige dans la lumière.

***

Lorsque je revois Adéline Gagnon, c’est par un pur accident. Elle est en ville pour le week-end; elle aide sa vieille mère à emménager à l’hospice au bord de la rivière. On s’est tombés dessus dans un bar sur la troisième, je suis revenu m’installer dans le coin après une autre séparation.

À la fermeture des bars, j’offre à Adéline Gagnon de la conduire chez elle, où que ce soit qu’elle crèche. On est en avril, tout un beau mois d’avril et l’air de la nuit se donne des grands airs d’été, alors on marche. On se remémore de beaux instants comme si tout le bonheur du monde avait été laissé derrière nous. Elle me parle de ses enfants, de la vieille Cadillac de sa mère qu’elle conduit maintenant, les cours de ballet pour adultes qu’elle donne maintenant à des groupes de vieilles pattes raides. Elle parle très peu de son mari, pas du tout finalement.

“Il est correct, tu sais,” dit-elle, “Il est un très bon père.”

J’acquiesce d’un mouvement de la tête à peine perceptible. Il se fait tard, Adéline doit retourner finir des choses dans la maison de sa mère. Je rentre à pied.

***

Il m’est bien difficile d’expliquer le lustre exceptionnel que peut prendre la ville certaines nuits lorsque toutes les choses semblent bien à leur place pour une rare fois. Lorsque tu marches tranquillement avec Adéline Gagnon et sa toute nouvelle, excentrique coupe de cheveux; lorsqu’une grosse lune se cache dans un creux de vague entre deux bâtisses, lorsque la musique qui sort d’une voiture qui passe lentement se trouve à être exactement une chanson mémorable, lorsqu’Adéline Gagnon marche près de toi dans ses souliers de toile bleue, sa robe jaune canari, des croix de néon flamboient au-dessus du clocher d’une église vide et tu te trouves exactement au milieu de la nuit et pour un tout petit fragment de temps, ta vie te semble parfaite, sans souvenirs déchirants, et d’une douceur tellement enveloppante.


Flying Bum

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En en-tête, Eleven a.m., 1926, Edward Hopper

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