L’opinion de Léon

Léon Santerre n’a d’opinion sur absolument rien. Chaque jour en déjeunant, il lit une chiée d’articles dans les publications de gauche, puis même chose pour le centre-droite et même la droite et vice versa. Au bas de chaque colonne, il conclut invariablement : “Wow, il tient un bon point celui-là.”

Longtemps Léon Santerre a cru qu’il n’avait pas d’opinion à lui parce que, pensait-il, toutes les bonnes opinions étaient déjà prises. De nature humaniste, lorsqu’il s’était retrouvé totalement incapable de se faire une opinion sur les famines meurtrières en Afrique de l’Est, il avait eu recours à du soutien professionnel. Et à beaucoup de porto. Un réputé technicien en radiologie lui a passé un test de résonnance magnétique, une tomodensitométrie du cervelet et des deux lobes cervicaux pour en venir à un diagnostic clair, une très rare forme d’ambivalence d’origine imprécise. Paniqué, le pauvre Léon a tout de suite couru chercher une seconde opinion mais aucun médecin spécialiste ne voulait regarder son cas à moins d’avoir préalablement un premier diagnostic clair.

Léon Santerre était au bout du rouleau.

Avec tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux de nos jours, c’est une bien triste époque pour quiconque n’est pas muni d’un fort arsenal d’opinions originales, solides et incontestables. La nation était plus divisée que jamais, des experts prédisaient un troisième conflit mondial, d’autres le morcellement du pays en parcelles de terrains privés tout juste assez grands pour loger des minimaisons sur roues faites de conteneurs maritimes recyclés – Léon Santerre n’avait pas la moindre opinion sur cette rumeur mais ressentait tout de même une forte angoisse.

Vivre dans la métropole ne faisait qu’empirer les choses. Avec tous les antagonismes possibles dans une ville cosmopolite et polyglotte, tous ces militants écologistes mal rasés et ces activistes aux aisselles fournies, cette ville est bien connue comme un essaim d’activistes de toutes natures où l’incapacité à se forger une opinion sur tous les grands sujets du jour est considérée comme le lot des idiots et des insignifiants. Par conséquent, les efforts de Léon Santerre pour dissimuler son état étaient devenus un travail à temps plein, bien qu’heureusement il pouvait le pratiquer en télétravail bien penaud chez lui.

Pendant de nombreuses années Léon a assumé que ses concitoyens le suspectaient, constataient un côté louche en lui mais de façon générale on était très tolérant à son égard. Lorsqu’on lui adressait directement une demande formelle d’exprimer une opinion sur un sujet précis et que tous ses organes vitaux paralysaient simultanément, on lui donnait généralement le week-end pour y repenser et Léon se fiait sur la fin de semaine pour qu’ils l’oublient. On l’invitait gracieusement à d’agréables cocktails politiques pendant lesquels Léon tentait désespérément de dévier tout sujet de conversation du terrain politique vers celui de l’art de la mixologie, entre autres, les cocktails, le vin, la bière maison et toute cette sorte de choses. Pour cela, il était grandement apprécié de la crème politique et philosophique de la cité comme un homme avec une belle écoute et une culture des breuvages alcoolisés impressionnante.

Pour les rares fois où il avait tenté de mettre son grain de sel dans un débat politique, les résultats avaient été désastreux. Lorsqu’un voisin avait exprimé l’idée que la lutte à la pandémie avait coûté beaucoup trop cher aux contribuables considérant qu’une frange impressionnante de nos concitoyens éprouvait énormément de difficulté à mettre de la nourriture dans leur assiette, Léon avait argué qu’ils n’utilisaient probablement pas le bon ustensile. Devant les faces longues ébaubies de ses interlocuteurs et leur silence pesant, il avait dû conclure en riant jaune : “Je blague, évidemment.” Et il avait eu tout de même droit au dessert, de justesse.

Si cette fois-là il l’avait échappé belle, rien ne se compare à la dernière élection où le couvert de sa marmite a carrément sauté au plafond. Habituellement, après avoir analysé dans le détail les plateformes de chaque parti, Léon votait généralement pour le plus grand des candidats. Après avoir voté accidentellement pour le candidat d’extrême droite, un type de six pieds six, bien connu pour sa misogynie sans pareille, une manifestation de féministes enragées avait eu lieu devant chez lui avec des pancartes qui disaient simplement Ta gueule, Léon.

Léon devait maintenant se méfier constamment. Avec tous ces gouvernements minoritaires à tous les paliers imaginables, il y avait maintenant élection tous les deux mardis. Considérant qu’une vaste partie du globe vivait sous des dictatures communistes, il pensait à l’exil vers ces contrées où nul n’a droit à sa propre opinion, cela lui conviendrait, pensait-il. Un pays où on fusillait carrément toute personne prise à exprimer une opinion aurait aussi fait son affaire. De fait, en regardant la chute du mur de Berlin en 1989, Léon Santerre avait déclaré, “Putain, j’aimais quasiment ça le communisme. À part le côté économique et la répression, tu sais…”

En rétrospective, c’était là la seule fois où il avait presqu’exprimé une opinion mais elle n’avait pas été entendue en Allemagne de l’ouest, heureusement. L’acoustique était très moche à cette époque-là dans Berlin-ouest et les allemands n’engageaient que rarement la conversation sauf pour affirmer : “Pas maintenant, j’entends rien, je martèle un mur.”

Pendant que Léon Santerre agonisait en tentant de se faire une opinion sur ses projets d’exil, il a mis un terme à toute vie sociale et cessé d’assister à toute espèce de rassemblement de plus d’un individu incluant lui-même. Il a complété tous les formulaires officiels pour se faire déclarer ermite.

Puis un jour qu’il était nonchalamment allongé sur la clôture dans sa cour, on a frappé à sa porte. Léon Santerre a essayé de prétendre qu’il n’avait rien entendu mais il n’était vraiment pas versé dans les arts dramatiques alors il est allé répondre. C’était un homme de chez Léger & Léger sondages qui lui demandait s’il avait une quelconque opinion sur un quelconque sujet. Pris de court, Léon lui a simplement répondu, “Non,” réponse à laquelle le type a rétorqué “Merci pour votre temps,” puis s’en est retourné gros Jean comme devant, même si Léon ne le voyait plus que de dos.

“Tabarnak,” avait pensé Léon, “je viens de révéler mon lourd secret à un pur étranger et  . . . rien. Rien ne s’est passé. Peut-être que tout ce temps, j’en ai fait un énorme plat pour absolument rien.”

Tout enhardi, Léon frappe à la porte de son voisin Lucien, une homme aux mille et une opinions, multi-millionnaire de gauche qui a un jour décrit Mao comme un cochon de capitaliste. Lucien est venu répondre portant un renfort métallique encombrant au genou et Léon voyant là l’outil idéal pour briser de la glace : “Qu’est-ce qui se passe avec ton genou?” Embarrassé, Lucien répond : “J’ai déboulé les marches de mon Bombardier privé et je me suis déchiré la charte des droits et libertés.” Lucien invite Léon à prendre un petit cocktail puis lui lance, mine de rien, “Tu sais Léon qu’on est en train de détruire complètement la planète avec toutes nos histoires à la con.” Et Léon qui répond : “Va falloir s’habituer à faire sans, faut croire.” Les yeux de Lucien ont rapetissé, puis sont devenus énormes, ont rapetissé à nouveau puis ont repris leur taille normale. “Je me trompe ou tu n’as aucune espèce d’opinion, Léon?”, que Lucien réplique. Léon a bougé la tête de gauche à droite honteusement.

“Non.”

Seul mot de sa réponse. “Bouge pas trente secondes,” dit Lucien “je place un appel.”

Lucien sort sa carte de crédit, décroche le combiné et achète La Presse. Sa première décision de patron du plus grand quotidien français d’Amérique fut d’offrir une position d’éditorialiste à Léon Santerre. Tous les mercredis et les samedis en page éditoriale, quatorze pouces de colonnes qui restaient en blanc mis à part la photo de Léon Santerre avec un sous-titre qui disait L’opinion de Léon. Quatorze pouces de colonnes absolument vierges, hormis la fibre du papier journal bien visible, qui lui ont tout de même valu le Pulitzer. La Presse a augmenté sa fréquence de parution à quatre fois semaine sans aucune dilution apparente dans la qualité de la prestation de Léon. Avec un lectorat en fulgurante progression, sa présence est devenue un incontournable dans tous les salons, toutes les conférences, tous des engagements extrêmement lucratifs, où il prenait l’estrade et ne disait aucun traître mot pendant d’interminables minutes, suivies d’une période de questions. Les spectateurs ébaubis n’osaient lui poser la moindre question puis se laissaient emporter dans des ovations debout à n’en plus finir. Lorsque des crises d’envergure nationale ou internationale survenaient, Léon était le panéliste par excellence à toutes les discussions télévisées où tout un chacun s’efforçait d’y aller de la meilleure analyse, de poser les questions les plus carrées et Léon, à son tour, y répondait toujours avec son maintenant classique “Fouille-moé, ‘stie” et l’auditoire s’y reconnaissait, trouvait dans ces quelques mots une sorte de réconfort dans ce monde totalement chamboulé. Léon était maintenant une icône, tout le monde et sa sœur connaissaient son nom, son visage. La Presse le publiait maintenant six jours par semaine sur une pleine page excepté le coin publicitaire que les commanditaires s’arrachaient à prix d’or. Finalement, après deux ans, Léon a commencé à trouver ses colonnes vierges légèrement redondantes, son travail éreintant. Son chef de pupitre l’encourageait avec des rengaines comme “Allez, Léon, continue le beau travail, fais pas le fou, là.” Mais ces bons mots se transformaient vite en lettres mortes.

Épuisé, Léon Santerre a pris une longue sabbatique histoire de recharger ses batteries mais il semble qu’il n’y soit jamais parvenu. Pendant une certaine période, son chef de pupitre l’appelait dans l’espoir que l’inspiration lui reviendrait. Puis, ses appels sont passés à une fois semaine, puis de retour à trois jours semaine avant de diminuer au point de devenir une occasionnelle carte d’anniversaire signée par ses confrères et consoeurs du journal qui se rappelaient encore de lui, des rigolotes et des plus classiques dans la facture terne des cartes de souhait bon marché.

Des guerres éclataient, des dictateurs frustrés lançaient des missiles au hasard, des désastres naturels emportaient des villes entières, la bourse s’égrenait en petite monnaie, les politiciens suçaient l’os des contribuables jusqu’à la moelle, les riches se levaient toujours aussi tard et Léon Santerre, lui, reprenait lentement sa sombre place dans la noirceur totale de l’anonymat, bien que parfois il paressait sous la lumière éblouissante d’un soleil de plomb, couché sur le dos sur la clôture de sa cour.


Flying Bum

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2 réflexions sur “L’opinion de Léon

  1. Hé que je l’ai pas vu v’nir celle de l’éditorialiste de La Presse.
    De ces fois où tu m’fais rire. (Des fois un peu jaune, on s’entend). C’en est une.
    Fouille-moé, ‘stie.
    Bonne fin d’semaine, M’sieu Luc.
    P.-S. Ce serait pas pire avoir la clé. De ton cerveau, j’veux dire.

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