Une fois, une nuit, une fille au parc

Léon n’arrive pas à dormir. Cinquième nuit consécutive à combattre une insomnie plus combattive que lui. Pas sa meilleure séquence à vie. La nuit est chaude, Léon tambourine doucement de la paume de la main sur le ventre de sa conjointe – un estomac dur et rebondissant comme un tamtam et il aime le son sourd que cela fait dans le silence de la nuit. Aucun danger, elle est sous somnifères.

Mais dans le milieu de son solo, la femme tente malhabilement de changer de position en tirant toutes les couvertures qui se sont ramassées sur son corps raidi et amaigri par la sclérose. Léon se retrouve nu.

Léon écoute les vrombissements légers des ailes du ventilateur de plafond. Il se lève et marche jusqu’à la cuisine, il se prépare la version minimaliste d’un sandwich au fromage, deux tranches de pain cru, du beurre, une tranche de fromage. Un verre de lait. Sa chatte Mambo number five arrive de nulle part et lèche trois gouttes de lait échappées sur le sol au passage.

–“Bonne fille, Mambo,” que Léon lui murmure, pas trop fort pour ne réveiller personne.

Léon ne parvient pas à dormir et c’est encore l’été, une nuit d’été chaude et humide, alors il enfile un pantalon de pyjama à motifs de léopard, plante ses pieds dans les premières gougounes qu’il croise et sort dehors. Trois heures du matin et tout le voisinage ronfle, toutes les lumières sont fermées, les chiens sont tous rentrés aussi, à l’exception de quelques bâtards en goguette éternelle.

Un chien galeux dans une niche de fortune soulève sa tête et grogne tout bas s’adressant à Léon, à peine, comme s’il régimbait par principe seulement.

Léon s’adresse à la pauvre bête au passage, “Quelqu’un doit vraiment te détester pour te laisser dehors toutes les nuits de même.” Le chien se tait et redépose sa tête sur ses pattes en émettant un léger sifflement.

Une brume d’à peu près un pied d’épaisseur vole bas sur les gazons du parc au coin de la rue en faisant de lentes volutes, prête à préparer la rosée du matin, on dirait une image comme on en voit seulement dans les rêves. Léon s’avance dans le parc, s’arrête un moment, agrippe à deux mains la clôture derrière le marbre, regarde le losange du terrain de baseball désert, à peine visible sous le tapis de brume. Il se souvient avoir déjà joué quelques fois, sans grand talent toutefois, se demande comment ce serait de frapper le point gagnant de l’ultime partie d’un tournoi, des pensées comme celle-là lui viennent à chaque fois qu’il s’arrête là. Généralement, ces pensées vont pour son fils, joueur-étoile de l’équipe locale. Léon traverse s’installer sur la plaque, son corps prend la position de champion frappeur et ses bras s’élancent dans le vide d’un grand swing puis il court vers le premier but comme si le diable était à ses trousses, aussi gracieusement qu’on peut courir gougounes aux pieds; en arrivant sur le but, il lève ses bras vers le ciel.

–“Oh yeah, Léon !”, dit-il, hors d’haleine, ”t’es le meilleur, Léon !” et si on prête l’oreille, le vent dans les feuilles joue à imiter tout bas la foule en liesse.

Quelqu’un rit de lui, il l’entend, ébaubi. Une jeune femme. Une jeune femme installée dans l’abri des joueurs avec un bébé. En pleine nuit. Le bébé porte un pyjama couvert de dinosaures. La jeune femme sent le trouble à plein nez.

–“Es-tu gelé comme une balle, saoul mort ou t’es rien qu’un moron?”, qu’elle demande.

Le pyjama du bébé est trois tailles trop petit pour lui, le pauvre a l’air d’une étoile de mer paralysée les bras étirés. Vue de plus près, la jeune femme passe soudainement à l’état de fille, de jeune fille. Elle fume une cigarette. À l’évidence elle a définitivement besoin de prendre rendez-vous chez la coiffeuse, besoin d’un bon bain également. Elle porte un grand t-shirt, trop grand pour elle, à l’effigie d’un de ces nouveaux rappeurs à la mode et le chandail aussi est dû pour une bonne lessive.

Léon s’installe sur le banc, à bonne distance quand même.

–“Je ne suis simplement pas capable de dormir, j’habite à côté,” dit-il, “j’ai arrêté la dope, arrêté de boire aussi, t’inquiètes.”

–“Une christ de bonne idée, ça, mon conjoint me frappe quand il consomme.”

–“Tu devrais le laisser.”

–“T’as raison à 100%, seulement voilà, je suis la reine des connasses.”

Le bébé tente un gazouillis, Léon le regarde et lui dit, “Non, non, bébé, shhhhhhhh.” Le petit essaie de bouger ses bras, ses jambes suivent automatiquement tellement il est coincé dans son trop petit pyjama. Le frein-moteur d’un autobus siffle au loin sur Honoré-Beaugrand puis le son disparait dans le silence de la nuit.

–“Est-ce que je peux prendre ton bébé?” demande Léon.

–“Tu peux l’avoir pour dix piastres si tu veux,” dit la fille en lui passant le bébé. “Je niaise,” dit-elle, “c’est le bébé de ma sœur.”

Bien sûr, à sa sœur, pense Léon pour lui-même. “Mes garçons à moi sont grands maintenant, j’en ai deux,” qu’il ajoute, “ils dorment à la maison.”

Léon sent la tête du bébé, de la poudre de talc, aussi quelque chose de fruité, de la purée de poire peut-être. “Ils dorment à la maison, deux adolescents, en pleine adolescence. Ils ont l’air de croire que tout va bien, que leur mère ne se porte pas si mal que ça. Je ne sais pas trop si c’est par lâcheté ou par compassion que je ne les emmerde pas avec la vérité, j’ai de la misère à aligner deux bonnes idées, même mes pensées suicidaires veulent en finir.”

–“Je ne l’aime même pas,” dit la fille, “je dois m’acheter de l’affreux fond de teint hors de prix pour cacher mes bleus.”

Léon lui remet le bébé. Ses mains lui semblent moites, il se renifle discrètement les paumes – elles sentent l’animalerie.

–“Pourquoi tu traînes au parc à une heure pareille?” demande Léon

–“C’est un mauvais soir,” répond la fille, “je laisse le temps passer, le temps qu’il dégrise.”

Léon fouille ses poches de pyjama à la recherche de gomme à mâcher, un bonbon pour elle, n’importe quoi. Il avait vécu une vie relativement facile jusqu’ici, tant soit-il qu’une vie relativement facile puisse encore exister pour lui. À tout le moins, il avait vécu une vie où personne ne frappait personne pour tout et pour rien et les bébés n’étaient pas traînés dans les parcs en pleine nuit.

–“La nuit c’est tout ce qu’il me reste. Le seul temps où je ne me sens pas obligé de m’occuper de personne d’autre que de ma petite personne à moi. Ce qu’il reste de ma santé mentale en a besoin,” se confie Léon. “Je ne peux pas aller bien loin, je n’ai pas d’autre place à aller qu’ici.”

–“Tu fais bien,” répond la fille, “en pyjama léopard et en gougounes, moi non plus si j’étais toi je n’irais pas trop loin. Moi, je retourne à l’école,” poursuit-elle, “ma sœur ne me croit pas, mais moi j’y crois, elle verra bien c’est qui qui va s’en sortir.”

Léon sentait qu’il devait au moins tenter un petit quelque chose pour que la fille se sente un peu mieux. Il aurait voulu toucher son bras, au moins lui acheter un chandail propre qui serait à sa taille, un de ses fils en a peut-être un qui lui ferait, un pyjama plus ample pour le petit, il devait bien en rester au moins un dans sa maison.

“Aimes-tu la crème glacée?” demande-t-il à la fille.

“Tout le monde aime la crème glacée, innocent, surtout par une chaleur pareille,” répond-elle avec un sourire moqueur.

“J’en ai au moins six gallons à la maison,” dit Léon, “tu pourrais changer le bébé aussi si tu veux.”

La fille se lève et grimpe le bébé sur son torse en tenant sa tête contre son épaule et ramasse son sac.

–“T’es pas un de ces fous maniaques au moins, non?”

–“Si avoir six gallons de crème glacée c’est fou-maniaque, oui,” répond Léon sans rire, “aimes-tu les chats, j’en ai cinq, le bébé est allergique?”

–“J’pense pas, non. Moi je les aime bien, les chats.”

–“Bonne réponse, moi je déteste les chiens.”

Ils sortent de l’abri des joueurs et empruntent le sentier. Pas d’étoiles, pas de lune, pas d’avion dans le ciel non plus. En marchant, le nez de la fille sifflait comme le nez de tous les fumeurs de longue date, les bras du pauvre bébé semblaient vouloir pointer vers le ciel, là où aurait dû se trouver une étoile, une lune, un avion. À mi-chemin vers la maison de Léon, un vieil homme se berçait sur son balcon d’en-avant, seul. Un voisin de longue date, veuf depuis peu. Léon le salue de la main. L’homme le salue en retour, en silence, l’air tout de même intrigué par la jeune fille et son bébé.

À la maison, Léon s’empresse d’enfiler un chandail et d’aller fouiller à la cave pour une chaise de bébé, un chandail propre, un pyjama plus grand. En attendant, la fille fait le tour du rez-de-chaussée sans bruit et entrevoit, par la craque de la porte, la femme grabataire qui dort profondément dans sa chambre qui sent pareil comme une clinique.

–“J’ai pêche, vanille, napolitaine, un sorbet à la cerise noire,” dit Léon en fouillant dans le congélateur.

–“Pêche,” répond la fille.

–“Pêche ?”, demande Léon, “Félicitations ! Y’a rien comme pêche.”

Léon s’assoit à la table, en face de la fille et du bébé. Mambo s’est réveillée et est venue sentir le bébé, curieuse, puis est repartie dormir au salon. Les autres chats ronflent ici et là comme des grosses boules de poil mortes. Léon s’était efforcé de façonner deux énormes boules de crème glacée pour la fille. En les déposant devant elle, le long toupet de la fille s’était mis à tourbillonner comme des essuie-glaces devant ses yeux. Dans la lumière blafarde de quatre heures du matin qui entrait par la porte patio, Léon voyait sous son oeil gauche la texture étrange de la peau, sa teinte bleutée perçant sous une couche malhabile de fond de teint, presque violette. Avant d’engouffrer une cuillérée monstre de crème glacée et avant de finir tout son bol, la fille a trempé un doigt à la propreté suspecte dans la crème fondue au fond du bol et elle beurrait les lèvres du bébé de ses doigts. Une petite langue rose et agitée est immédiatement apparue, les traits de la petite personne tout allumés par le ravissement de découvrir la saveur de crème à la pêche.

La fille enfile le chandail directement par-dessus le sien et réussit à extraire l’autre de là au prix de longues contorsions mais Léon à tout de même pu entrevoir des choses, des ecchymoses jaunissantes.

En bas, les deux fils de Léon étiraient jouissivement les derniers tournis dans leurs lits douillets avant l’heure de se lever pour l’école. À travers la fenêtre ouverte, les sons que ferait une ville qui reprend lentement vie, le bruit d’une voiture qui démarre, la 85 Hochelaga qui freine en sifflant, quelqu’un, un jeune homme rebelle et insouciant cheveux au vent, sur une planche à roulettes qui s’en va on ne sait où, le chanceux.

–“Non mais t’as vu l’heure? Il faut vraiment que je décrisse. S’il se réveille et que je ne suis pas là, il va me tuer. Merci beaucoup, monsieur, pour la crème glacée pis toute, un gros merci.”

Et adieu, monsieur, au cas.”


Flying Bum

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6 réflexions sur “Une fois, une nuit, une fille au parc

  1. Je t’avouerai qu’à moi, ça fait un ti-peu mal.
    Faut dire que c’est mon coin d’enfance
    pis que ça résonne en masse.
    Pour ce qui est d’la crème glacée,
    j’aurais sans doute pris les cerises noires
    même si c’était un sorbet.

    Mais une bien triste nuit.
    Par chance, remplie d’humanité.

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