Amours confus

Ils créchaient directement sur le plancher du centre d’achats, entre une machine à Coke et un photomaton. Des centaines de milliers de tuiles de céramique alignées bien droites entre les portes tournantes près du McDonald à un bon demi-kilomètre de là et le Zeller’s aussi loin du coté opposé.

Au petit matin, il se déplie pour s’apercevoir qu’elle était partie, sa couverture et toutes ses autres choses aussi. Comme une brume suspendue dans l’édifice qui apparaît par intervalles, prenant vie par les lampes de sécurité qui s’allumaient sporadiquement. Deux longues banquettes bleu poudre campées au centre de l’allée, dos à dos, et il est allé grimper, un pied sur chacun de leurs deux dossiers, mais il n’y avait personne en vue et il est redescendu, il est allé se payer un Coke dans la machine.

***

Ils avaient dormi entre une machine à Coke et un photomaton. Au début, le sol était froid. Elle affirmait haut et fort que sa couverture était plus épaisse que la sienne et insistait que ce soit la sienne qu’on installe directement au sol, en premier. Elle se faisait un petit nid contre lui et elle aimait sa chaleur. Cette sorte de chose commençait à faire une différence pour elle.

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée. Debout sur le dossier des bancs, à peu près à mi-chemin entre les portes tournantes près du McDonald et les portes closes du Zeller’s, il cherche où elle avait bien pu passer comme une vigie du haut de son mât. Ne trouvant rien, il retourne à son camp de base et se paie un Coke. Dans le silence angoissant du mail, il appréciait tellement le son des pièces de monnaie qui dégringolaient dans la machine et tombaient rejoindre les autres pièces et tout le bazar du mécanisme et la boîte d’aluminium qui glissait puis tombait dans la chute, tellement beau, qu’il s’est offert un autre breuvage, une Root Beer cette fois-ci.

***

Le derrière de la machine à Coke dégageait une petite chaleur. Le photomaton, plus large, les aidait à se tenir cachés. Cachés de qui, ils ne sauraient dire, des rais de lumière rouge avaient remplacé le surveillant de nuit. Ils savaient y circuler. Au moins, ils ne seraient pas une tache incongrue sur l’immense carrelage de céramique grise à perte de vue, toujours ça de gagné.

Ils étaient allongés l’un contre l’autre dans le ronronnement du compresseur de la machine à Coke, et elle lui dit, “Je suis contente de m’être enfargée sur toi. Tu n’as aucune idée de combien ça faisait longtemps.”

“Je peux essayer de deviner si tu veux, si tu me donnes trois chances” dit-il.

Les portes tournantes ne tournaient plus à cette heure-ci, il ne restait plus que la brume orange qui apparaissait au bonheur des lampes de sécurité. Ils étaient allongés sur le côté, son dos à elle contre sa poitrine à lui, et il pouvait tout voir par-dessus sa tête à elle. Ses bras se croisaient devant elle. Sa tête à elle reposait sur son biceps droit. Sa tête à lui reposait sur un livre qu’il n’a jamais fini. Sa main gauche l’enveloppait, les doigts de leurs mains gauches s’entremêlaient.

***

Il se réveille, elle n’est plus là, mais il se sent comme si elle avait été là, il y a un bref moment à peine. Il regarde tout le tour et ressent un frisson. Des particules d’humidité glaciale pendent dans l’air, l’air aux teintes orangées.

Il se paie un Coke, se secoue et roule son bazar. Il examine son visage dans le miroir collé sur le photomaton et constate que son rouge à lèvres a laissé une tache sur son front. Elle s’était probablement retournée un moment et avait collé sa bouche contre son front. Il s’en souvenait maintenant.

***

Lorsqu’il s’est réveillé, elle n’était plus là, mais il ressentait qu’elle avait été là, tout juste un moment avant. Il s’était senti les mains. Il y avait une vague odeur, d’elle.

***

Étendus l’un contre l’autre, les couvertures bien droites, leurs choses bien rangées près d’eux, ils ont eu une conversation.

“As-tu des souvenirs de ton enfance?” lui avait-elle demandé.

“Je pense bien.”

“Je me rappelle de la mienne,” dit-elle, “j’étais comme ça mais longtemps avant j’étais différente.”

“Comment ça?”

“Pas comme ça.”

Il essayait de ne pas toujours respirer dans le derrière de sa tête, mais c’était difficile, et cela n’avait pas l’air de trop la déranger de toutes façons.

“J’ai déjà été moins malheureuse, comme maintenant.”

Sa couverture sentait légèrement la réglisse noire, très légèrement, comme quand la réglisse noire est passée date, éventée, même quand la réglisse noire n’a rien à voir là-dedans, de l’anis peut-être?

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée sur une brume subtile. Elle avait déjà été moins malheureuse, se rappelle-t-il. Mais elle était nulle part maintenant. Deux banquettes bleues dos à dos sur un océan de céramique grise. Il se paye un Coke, une canette de Root Beer.

***

“Est-ce que c’est pour moi?” demande-t-elle en pointant la canette de Root Beer.

D’où elle est venue, il ne saurait dire. Elle s’est léché le pouce et elle a frotté son front en souriant pour faire disparaître le rouge à lèvres. Il lui a attrapé le poignet pour l’arrêter. La tirer vers lui.

Ils ont pris quatre photos dans le photomaton, elle assise près de lui, puis elle qui est assise sur ses genoux, puis son bras qui entoure son cou, puis le sien qui entoure ses hanches, le petit rideau resté ouvert tout le long parce que personne au monde n’aurait pu les voir.


Flying Bum

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