Neige de juin

J’entends parfois des voix et des sons
mémoires d’un temps que je n’ai pas vu passer
dans des lieux où jamais je ne suis allé
toute cette sorte de choses si vraies
quelques flashbacks saccadés
dans un détroit du Danemark
sur un sommet de l’Oural ou des Appalaches
une plage à l’autre bout du monde
où mes pieds gelaient dur
dans un sable blanc et sec
mon regard qui s’élève
et qui se mire dans un ciel de glace
mis à part ce ciel
mon regard qui descend sur la longue plume
d’un goéland mort depuis longtemps
le bec enseveli sous son aile
sans catéchisme ni héros qui meurt à la fin
ces images venues de nulle part
sont aussi vraies que je les fais miennes
je sais qu’elles resteront ainsi
comme des lettres pliées
dans un tiroir à jamais barré
ce seront mes mémoires
lorsqu’on me dira droit dans les yeux
que les miennes sont ailleurs
ma vérité propre et le coeur de ma vérité
et la vraie vie est si injuste de toutes manières
je n’ai jamais foulé un sol de Tunisie
ni respiré l’air d’une Croatie
et je ne peux pas dire que je rajeunis
 
Sous le ciel au-dessus de ma tête
parfois je m’étends à moitié endormi
manteau d’hiver pour couchette
mis à part ce ciel
je me gratte le subconscient
les mains enfouies dans mes grosses mitaines
je décide de rentrer à la maison
puis je me dresse dans mon lit
mains nues à me frotter des yeux inquiets
et je sais que les choses iront mieux
à écrire des poèmes dans ma tête
des lignes comme des blanches colombes
mortes d’ennui dans leur paix figée
laurier flétri au bec béat
mes fesses sur une chaise près de la fenêtre
dans le silence pesant
d’une clinique ou d’une église
et j’entends gronder l’écho de l’orgue
ou d’une volée d’étourneaux enragés
et je me souviens encore
des journées entières roulées serré
tout enroulées dans ma caméra
le film qui ne sera jamais développé
avant que je ne revoie vraiment
ce ciel d’un autre temps
 
Mis à part ce ciel
il faudra un temps pour récupérer
repartir là où tout a été laissé
une plage sur la Méditerranée
un rocher tranché par le Saguenay
une institution pour âmes malfamées
et je reviens ébaubi à la maison
dans une grande laine qui pique
un foulard tricoté par ma mère
au froid dans une fausse fourrure
doublée de coton trempé de bord en bord
emprisonné sans espoir
à la recherche et désespéré
d’un endroit pour dégeler mes orteils
seul dans le son qui me ramène les images
d’aussi loin que quatre-cent autoroutes
comme autant de rubans qu’on raboute
et mon aile gauche est cassée
et je regarde le ciel d’en bas
 
Mis à part ce ciel
rien d’aussi haut ne touche à l’universel
ni d’aussi beau n’embrasse la prunelle
tous les ciels pleurent et tous pleurent aussi
mis à part ce ciel
qui ne cherche pas l’absolution
du réconfort pour notre peau pervertie
comme si les nuages n’existaient pas pour vrai
 
Mon frère marche
sur un long madrier
qu’il appelle sa corde raide
des larmes chaudes érodent son esprit
coulent vers les coins d’une pièce en rond
à sa fenêtre un long glaçon
qui craque et descend achever l’oiseau
plus tôt assommé dans la vitre des carreaux
 
Je connais mon frère
je l’ai toujours dit du moins
je sais qu’il aime être retrouvé
mais je sais aussi très bien
qu’une bonne nuit il se retrouvera perdu
je sais que nous devenons vieux
à se mourir d’être entendus
à essayer d’être ailleurs que dans le noir
je sais comment on se vandalise
je furète ses pages
je critique en marge
j’en déchire au passage
je me dis à moi-même
je ne sais rien du tout
et qu’en sais-je donc
si ce n’est rien du tout
 
Mis à part ce ciel
nous cherchons un ailleurs plus grand
vers où aller et partir quand
nous levons la tête et croisons nos mains
implorant très fort pour la bonne réponse
nous levons la tête et croisons nos mains
suppliant encore pour la vraie réponse
mis à part ce ciel
nous n’avons rien vu de bon
depuis des lunes déjà
et s’il existait plus profond que ce bleu
dis-moi, mon frère
d’où viendrait la neige de juin


Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

8 réflexions sur “Neige de juin

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