La mort volée (1)

Première partie

trépanation

La trépanation consiste à percer la boîte crânienne d’un trou circulaire avec un instrument qui s’appelle un trépan, d’où origine le terme trépanation. Des experts ont trouvé des indices de trépanation sur des ossements de la période mésolithique c’est-à-dire il y a plus de 2,000 ans. On parle de trépanation dans de vieux écrits grecs et égyptiens mais c’est dans l’Amérique précolombienne, chez les Incas et même avant, que la pratique réapparaît de façon courante et massive. Au fil du temps, elle a été effectuée pour des motifs spirituels, dans des rites sociaux afin de marquer la hiérarchie ou d’ouvrir son esprit, sur des patients épileptiques ou atteints de troubles mentaux dans l’espoir de chasser les mauvais esprits et aujourd’hui pour des motifs essentiellement médicaux, pour accéder directement à l’intérieur de la boîte crânienne, au cerveau.

Tétreaultville le vingt-et-un juin 2001

Dans notre hémisphère, le vingt-et-un juin est le solstice d’été, marquant le premier jour de la belle saison et souventes fois, le vingt-et-un juin est également la dernière journée de classe pour bien des écoliers. Dans la religion de mon enfance, chaque jour avait son saint. Le vingt-et-un juin n’était pas particulièrement choyé. Saint-Leufroy, Leutfridus de son nom catholique romain, obscur moine français du huitième siècle dont on ne sait pas grand chose était la saveur du jour. Mais pour moi, le vingt-et-un juin porte une tonne de souvenirs indélibiles, des signets solidement plantés dans le livre de ma vie.

Ce vingt-et-un juin 2001 ne faisait pas exception à la règle. Dans notre petit bungalow de Tétreaultville, le plus jeune de mes deux fils se préparait à partir vers l’école pour la dernière fois de l’année, l’âme joyeuse dans la circonstance mais tout de même avec un fond d’inquiétude au coeur. L’aîné avait déjà un emploi et partirait plus tard dans la matinée. La journée se démarquait définitivement des autres. Exceptionnellement, j’attendais mon fils cadet pour le déposer à la polyvalente, trajet qu’il faisait habituellement par le transport en commun. Leur mère n’y était pas ce matin-là. Elle était hospitalisée dans un grand hôpital de Montréal pour y subir dans la matinée une délicate intervention. J’allais l’y rejoindre aussitôt mon fiston déposé à l’école, avant qu’ils ne la transportent en salle de chirurgie.

Mile-end, le vingt-quatre décembre 1975

Elle et moi nous étions connus plus de vingt-cinq ans avant cette triste et pluvieuse vingt-et-unième journée de juin. Elle était la deuxième d’une famille qui comptait quatre filles et un seul garçon. Elle et sa soeur aînée faisaient partie d’un grand cercle d’amis dont je faisais également partie. Elle était connue pour son caractère jovial à souhait, frôlant parfois l’exubérance, toujours rien que sur une gosse comme l’expression consacrée le dit, party animal dotée d’une rare facilité pour socialiser, rigoler, sortir et danser et toute cette sorte de choses. Ce petit ouragan perpétuellement souriant avait son petit côté épuisant qui n’avait pas l’heur de plaire aux plus zen. Cette énergie apparemment incontrôlée ou incontrôlable passait pour de la superficialité, de la légèreté pour plusieurs, mais elle était une personne brillante et allumée, à la conversation inépuisable et au coeur gros comme la terre. Elle avait une petite craque entre ses deux grandes incisives un peu croches qui lui donnait un air frondeur et espiègle, un peu comme l’actrice Charlotte Rampling, mon fantasme de l’époque. Sinon, elle était belle comme un coeur, grande et élancée comme une danseuse et un charme fou émanait de sa personne. Ce petit air espiègle et une exposition prolongée à son charme ont finalement eu raison de mon coeur. Et Allah a été particulièrement grand pour une fois, il l’a gentiment poussée dans mon sillon.

Elle habitait encore chez ses parents avec ses soeurs, son unique frère, sa mère qui était vendeuse dans un 5-10-15 de la rue Masson et son père qui était pompier pour la ville de Montréal, un homme austère et un peu difficile d’approche. Moi, j’avais quitté le foyer familial depuis belle lurette. Vers l’âge de quatorze ans, dans la tourmente, je tournais les talons définitivement. Je me rappelle que mon père m’avait remis pour toute dote une poêle en fonte noire et une couverture de laine grise avec une petite bordure rouge comme si je partais en camping sauvage pour un week-end. Ma vie a quand même ressemblé à une sauvage expédition pour un certain temps mais depuis peu j’étais ancré. À temps partiel, j’enseignais en para-scolaire les rudiments de la sérigraphie à des étudiants de CEGEP qui avaient presque mon âge et qui venaient à l’atelier davantage pour se cacher et fumer du cannabis tranquilles, mais que le diable l’emporte, j’étais payé et j’avais l’atelier à ma disposition pour des travaux personnels. Je gagnais de quoi m’offrir un petit quatre-et-demi, deux salons doubles bout-à-bout, bordés d’un long corridor étroit. Ce type de logement était des plus courant dans le vieux Rosemont, une fenêtre à un bout, une fenêtre à l’autre bout et voilà toute l’architecture dans son plus simple apparat.

Des amis à elle avaient loué en gang un vaste appartement dans le Mile-End, histoire de socialiser à fond et de comploter la refonte de l’univers en s’éclatant le samedi soir. Ils appelaient ça leur piaule mais aucun n’y habitait vraiment. La plupart étaient des étudiants de bonne famille qui jouaient aux grands et qui retournaient éventuellement dormir chez maman. C’était comme une mode à l’époque. La veille de Noël alors que la piaule s’annonçait déserte, son plus cher ami nous laissa une clé, nous prêta gracieusement sa chambre qui fût notre refuge pour cette grande nuit-là, l’âne et le boeuf en moins. L’intimité de mon petit quatre-et-demi était compromise par la présence d’un ami qui squattait le salon et d’une petite-cousine de Val d’Or que j’hébergeais le temps d’une fugue dans la grande ville. C’est donc dans la nuit de Noël, dans cette crèche de la rue Clark qu’est né notre divin enfant et que nous avons célébré sa naissance à notre façon, que nos musettes ont résonné.

Le sommeil ne vint qu’avec l’heure bleue. Au matin clair, lorsque nos yeux s’entrouvrirent presqu’en même temps, vinrent tout naturellement quelques petits mots amoureux, quelques petits gestes amoureux, quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis, un rituel comme toutes les nouvelles amours en font naître. Un cérémonial un peu ridicule mais attendrissant. Par pudeur davantage que par gêne je vous en épargne les détails. Quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis qui allaient devenir nos seules alliances, se répétant tous les autres matins que le ciel nous apportera.

Un pied qui n’écoute plus et la terre s’entrouvre

Sur le chemin de l’école, évidemment on a parlé d’elle. Cela contribuait à calmer mes angoisses et celles de fiston aussi. Mon fils disait se rappeler qu’au temps où on habitait le duplex de la rue De Grosbois, là où sa grand-mère devenue veuve avait habité avec nous jusqu’à sa propre fin, sa mère allait le conduire à l’école et elle enlevait la chaussure de son pied droit et l’enveloppait d’un ou deux bas de laine. Elle conduisait sa petite Toyota comme ça, le pied droit en pied de bas. À l’époque, je n’étais pas au courant de cet étrange détail et mon fils ne voyait là qu’une originalité de sa mère, une de plus, et n’avait jamais jugé bon de partager l’information. En route, il me posa bien quelques questions sur la chirurgie qui attendait sa mère mais je banalisais un peu tout ça pour ne pas générer davantage d’inquiétude et pour ne pas gâcher sa dernière journée d’école.

Quelques années auparavant, un peu après le décès de la grand-mère, d’un cancer qui l’emporta aussi vite que son défunt mari, elle m’appela du bureau du centre-ville où elle travaillait. Elle me disait ne pas pouvoir prendre son auto pour revenir à la maison. Elle me demandait d’aller la chercher et de la ramener.

Son pied ne l’écoutait plus.

Et la terre s’entrouvrit. Le verdict vint assez vite. Un cas fulgurant de sclérose en plaques qui ne lui laissera aucune chance. D’un pied qui n’écoute plus, elle passa à la canne, à la marchette, à la chaise roulante, au grabat, aux plaies de lit et aux spasmes douloureux en moins de cinq ans, un temps record. Je n’ai jamais eu d’autre choix que d’entreprendre ce combat, de voir aux enfants, à la maison, à elle surtout, les soins, les services qui ne viennent jamais assez vite, jamais en quantité suffisante, les batailles rangées avec les CLSC, les fonctionnaires, les compagnies d’assurance, les centres de réadaptation, les ergothérapeuthes, les infirmières à domicile, les médecins, les auxiliaires domestiques, la bouffe, le lavage. Une chiennerie de maladie, un adversaire cruel et sans pitié. Une vie totalement défaite, le coeur déconstruit. Cette fois-ci Allah avait été bien mesquin.

Et un grand vide s’installa tout alentour. Le malheur fait fuir les bonnes gens, c’est bien connu. Quelques visites, une de ses soeurs de temps en temps, venue s’apitoyer ou larmoyer devant elle, à moi la tâche de les consoler ou de les fournir en Kleenex, en café, je les entendais parfois vanter mes mérites d’aidant naturel et mon coeur aimant, des beaux mots pour s’affranchir de toute implication pour elles-mêmes. Pendant toutes ces années l’aide n’est jamais venue de là, évidemment. C’est fou ce que le drame des autres peut faire aux bonnes gens. Bientôt, il n’y avait plus que moi et mes deux fils que je tentais d’épargner au possible, quelques étrangers en sarraux blancs qui ne faisaient que passer jour après jour, mon ami Jean-Paul qui vint s’installer à demeure et qui me donnait les coups de main qu’il pouvait de peur que je ne plante en pleine face.

Chaque matin m’apportait le seul salaire qui m’importait vraiment, quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis que la maladie n’avait pas réussi à nous voler.

J’ai abandonné les italiens de Laval qui m’employaient dans un boulot devenu beaucoup trop exigeant pour mes capacités qui s’en allaient chez le bonhomme et j’ai pris un travail moins exigeant, plus près de la maison, de quatre à minuit parce que c’était le seul horaire possible pour moi dans les circonstances. Ses nuits commençaient très tôt et le soir elle ne demandait pas beaucoup de soins. Un joint de temps en temps quand elle se réveillait, de quoi boire un peu. Jean-Paul ou les enfants pouvaient faire ça pour moi, pour elle, une auxiliaire venait pour le souper de trois à six et je m’occupais de la couche au retour du travail pour les en épargner, certes, mais surtout pour préserver la dignité qui lui restait. Rien ne pouvait vraiment soigner sa maladie. Outre des quantités impressionnantes de cannabis, on la bourrait de médication pour contrer les spasmes douloureux que son immobilité provoquait. Vint un temps où la dose orale frôlait la limite de la toxicité. Dans une première intervention, ils lui installèrent une pompe interne qui déversait la médication directement là où elle était le plus efficace, pompe qu’on remplissait avec une seringue qu’on passait à travers la peau de son abdomen jusqu’à un réservoir métallique que sa maigreur nous laissait voir, comme si elle avait avalé tout rond une rondelle de hockey. Vint un temps où même ce stratagème commençait à s’avérer toxique et un neurologue lui proposa une nouvelle technologie expérimentale qui consistait à lui installer sous la peau de la clavicule un appareil de son invention qui pourrait prévoir les spasmes, une autre rondelle de hockey, raccordée par un filage sous-cutané se rendant, en passant par le cou, au-dessus et en arrière de l’oreille droite à un endroit précis du cerveau où l’autre bout de l’appareil pourrait court-circuiter le signal et éliminer les spasmes à la source.
Elle n’avait que quarante-cinq ans, elle ne savait trop combien de temps les spasmes la feraient encore souffrir. Elle consentit donc docilement à tout ça. Insérer un des bouts de l’appareil impliquait forcément qu’ils procèdent à la trépanation de son crâne.

Et c’est aujourd’hui que ça se passait, là que je m’en allais après avoir déposé mon fils à la polyvalente.

Bourlamaque, le vingt-et-un juin 1965

À l’école Saint-Joseph, une forte odeur de Comet et de bois mouillé planait dans la classe de deuxième année de mademoiselle Laliberté. L’enfant comme tous les autres écoliers frottait hardiment son petit pupitre de bois. Les premières effluves de l’été pénétraient par les fenêtres grande ouvertes et l’esprit de l’enfant les avait déjà traversées, parti pour goûter un peu l’été qui arrivait, courir le long du crique à marde, bâtir des campes dans le bois, faire des spectacles dans le garage des Gingras, jouer à la curbitch, manger des popsicles que son oncle Aurèle apportait chaque dimanche de l’été. C’était une tradition de nettoyer tous les pupitres à la dernière journée d’école. Tout devait resplendir avant la récréation de l’après-midi parce qu’au retour, mademoiselle Laliberté aurait étalé sur des tables nappées de beau papier crêpé toutes les gugusses et toutes les bébelles qu’elle avait achetées au Kresgee et que les élèves pourraient lui racheter avec l’argent scolaire que des petits succès leur avaient permis d’accumuler depuis septembre. Quatre de ses frères l’avaient précédé à Saint-Joseph, tous des premiers de classe comme on disait dans ce temps-là. Et il ne faisait pas exception à la règle, il avait une belle grosse pile de piastres scolaires, soigneusement classées par valeur, alignées bien droites et tenues par un élastique. Son rang lui permettrait de passer le premier et de ramasser la crème des bébelles sur l’étal de l’institutrice en laissant derrière lui des moins belles et des petits missels, des statuettes de la sainte vierge.

Les écoliers allaient généralement dîner chez eux à cette époque. Un peu plus tôt, une bien drôle de rumeur avait circulé dans la cour d’école. Les frères Giasson dont une partie de la famille était au chevet de la grand-mère dans un grand hôpital de Montréal répandaient une rumeur à qui voulait bien l’entendre. Au dîner à la maison, le téléphone leur avait apporté le potin de Montréal; un “longue-distance” c’était grave dans ce temps-là, et leurs petites oreilles enregistrèrent ce qu’elles en comprirent et, comme dans tous les petits bleds, ils se firent une fierté mesquine d’étendre la traînée de poudre jusqu’à l’école Saint-Joseph : “La mère des St-Pierre est morte! La mère des St-Pierre est morte!”.

anne

L’enfant savait très bien que la chose n’était pas possible. Premièrement, sa mère était partie se faire soigner à Montréal par les meilleurs “docteurs” du monde, lui avait-on dit. Montréal, pour un enfant de Bourlamaque c’était la grande ville, comme New York mais en plus gros et les docteurs qui se trouvaient là ne se comparaient même pas avec les petits

Famille docteurs de Val d’Or, c’étaient des dieux en sarrau blanc, carrément. Et les grands hôpitaux de Montréal, de véritables usines à miracles de la science, rien à voir avec le petit hôpital Saint-Sauveur. Aucun docteur de Montréal ne laisserait mourir une maman d’à peine quarante-cinq ans qui avait juste mal à la tête. Deuxièmement, quand son père l’avait emportée vers Montréal, le plus vieux de ses frères jurait bien qu’il l’avait vue par la lunette arrière du gros Chrysler qui s’éloignait, lever son poing fermé haut vers le ciel, comme le guérilléro qui annonce la victoire finale. Son retour était donc imminent.

L’enfant ne voit toujours que le soleil qui poudroie.

Une pluie droite et tenace s’installa sans prévenir au-dessus de la cour d’école en récréation et les rangs furent appelés précipitamment. Deux par deux et dégoulinants, les écoliers rejoignaient leurs classes, excités à l’idée de voir les tables garnies de bébelles qui les attendaient. À Saint-Joseph, chaque classe avait son propre petit vestibule à l’arrière, qui avait une porte communiquant avec le corridor et une autre avec la classe. L’institutrice vint aux devants de l’enfant dans le vestiaire et, avant même qu’il ne se dévêtisse, elle le prit par l’épaule et c’est en passant par la classe, à l’abri du regard des autres écoliers, qu’elle le guida vers l’autre porte, sans un mot. Au passage, il embrassa furtivement du coin de l’oeil le bel étalage mais quelque chose lui disait qu’il passerait son tour. À cette époque, les enfants se gardaient bien d’interroger les adultes quand ce n’était pas le temps mais l’enfant en avait pourtant des questions. En fait, elles déboulaient à la vitesse de l’éclair dans sa petite tête. Dans l’embrasure de la porte de la classe se tenait monsieur Deschênes en personne, le principal, qui étrangement semblait avoir laissé son air de despote cruel au vestiaire. Il demanda à l’enfant de le suivre à son bureau.

La terre s’entrouvrit sous ses pas.

Le bureau du principal c’était l’antichambre de Satan, rien de moins. L’enfer était située au haut d’un escalier courbé qui faisait face à l’entrée vitrée qui elle faisait le coin, dans la nouvelle section de l’école. Par les deux grandes portes, les grandes impostes et les fenêtres claires, on pouvait voir le petit bois devant la côte de cent pieds, un bout du terrain de football, le coin Allard et Dennison et la maison des Gingras. En bas dans le grand hall, sur une banquette et comme dans un rêve un peu surréaliste, se trouvaient son frère Marc qui était en troisième, et son oncle Aurèle debout à côté qui tenait sa casquette de taxi sur sa poitrine, solennel comme à la grand-messe. Le directeur poussa légèrement l’épaule de l’enfant qu’il avait tenue jusque là et lui dit : “Va, pauvre enfant.” Et l’enfant descendit l’escalier prudemment marche par marche, ce n’était surtout pas le temps de débouler, pensait-il. La pluie les força à faire vite, à se précipiter dans le taxi de l’oncle, coupant court à toute explication. Leur maison n’était pas tellement loin en bas par Dennison. La voiture tourna à gauche sur la huitième et un encombrement inaccoutumé de voitures devant leur maison fit qu’il dût se garer devant la maison de madame Rutkycz, de biais avec la leur. Et encore plus bizarre, c’est là qu’ils se dirigèrent, la vieille dame polonaise les attendait dans la porte entrouverte.

Cette maison était d’une propreté impeccable, le calme serein d’une maison sans enfants. Un petit salon décoré vieille Europe avec des dentelles crochetées qui protégeaient comme autant de trésors tout ce que l’usure aurait pu attaquer, des beaux motifs fleuris comme l’enfant n’en avait jamais vus ailleurs, des belles draperies en plusieurs pans gracieusement déployés, des tables aux formes arrondies de bois foncé, protégées elles aussi par des vitres qui suivaient les courbes, une carpette frangée aux motifs tout en volutes. Et au centre de la table du salon, un bol de cristal ciselé avec son couvercle assorti qui contenait, l’enfant le savait pour y avoir déjà goûté en d’autres temps, des bonbons durs d’Angleterre avec des centres liquides, ceux à la saveur de mûres noires étaient pour l’enfant rien de moins qu’un avant-goût du paradis.
Évidemment, les jackets et les souliers mouillés furent retirés, madame Rutkycz fit asseoir l’enfant et son frère sur le grand canapé fleuri et l’oncle Aurèle en face, un peu de coin, dans la bergère assortie. Elle se plaça à côté de l’enfant assise élégamment du bout des fesses et descendit un repli de sa robe pour faire disparaître un bout de jupon blanc. Elle plaça délicatement une main sur le genou de l’enfant. Une bien lugubre conférence semblait se préparer. L’oncle était blême et passait nerveusement la main dans sa chevelure épaisse et fuyait du regard les enfants qu’il aimait pourtant comme les siens et il respirait fort, plus fort qu’à l’habitude. Autrement, un malaisant silence de plomb régnait. C’est finalement l’enfant qui se pinçait les lèvres depuis l’école qui brisa le silence. Regardant son oncle droit dans les yeux.

“Elle est morte, je le sais”, dit-il le plus simplement avant d’initier un contagieux bal de larmes.

Sil-pleut

Au petit matin de ce vingt-et-un juin 1965, premier jour de l’été, dernier jour d’école et fête de saint-chose, dans un hôpital de la grande ville, un grand docteur de Montréal avait retiré une pierre de la tête de la mère de l’enfant, une pierre qui devait bien avoir la taille d’un oeuf de poule bendy. Pour ce faire, il a dû procéder à une large trépanation sur le crâne de la pauvre femme. Et Allah regardait ailleurs et elle n’a pas survécu.

Trois jours sans fin plus tard, l’enfant la retrouvait, perruquée et méconnaissable, mais toute apaisée dans son dernier lit de soie blanche chez Marcoux*.

À suivre…

Flying Bum

pieds-ailes

  • J. M. Marcoux était le nom du salon funéraire de Val d’Or.

12 réflexions sur “La mort volée (1)

  1. Il y a un certain nombre de licences littéraires dans ton récit mais elles contribuent à créer un texte très fort et percutant. Tu écris vraiment bien, petit frère ! J’ai moi-même écrit il y a plusieurs années des trucs sur ce fatidique 21 juin et ses conséquences sur ma propre vie mais avec une approche et un propos différents. Continues à écrire, tu le fais mieux que moi !

    Aimé par 1 personne

    • Licences, allégories, paresses de recherche, manque de connaissances, plume plus autodidacte que formellement éduquée, défauts de mémoire, tout ça compose la laine de mon tricot. Passer les émotions est mon unique émotion. Merci pour les bons mots.

      J'aime

  2. Encore une fois je vois un texte de Luc et ma vie arrête.
    Je m’assois. J’ai toujours le vertige et j’ai peur de tomber.Je suis émue. Je ne savais pas que le 21 juin avait frappé 2 fois. Merci pour les souvenirs
    S.

    Aimé par 1 personne

    • Merci Sylvie. Tu as connu ma mère et l’oncle Aurèle, mes frères, probablement cela qui te fait vibrer. Dans la suite tu rencontreras beaucoup de gens que tu as connus et un en particulier que tu as assurément beaucoup aimé. Je te laisse dans le suspense. Au plaisir.

      J'aime

  3. Ouch ! la vie, elle est bien batârde cette vie. Très beau texte, et pour ce qui est de la piaule de Clar
    k, il y avait deux résidents permanent : un étudiant de Mcgill que d’autres circonstances douloureuse de la vie avait fouttu dehors de chez lieu, et un certain mécanicien de machine fixe, autodestructeur et un peu déséquilibré qui t’as toujours secrètement jalousé d’être devenu l’amour de cette belle dame que moi aussi j’ai côtoyé et adoré ! Gros hug mon frère…

    Aimé par 1 personne

  4. Elle n’a jamais jugé les gens et elle t’adorait, tu sais. Je savais pour les permanents. Mon récit avait besoin d’un piaule vide. Pourtant ce soir de Noël, elle l’était pour vrai et on avait bel et bien ta clé. Merci pour les bons mots.

    J'aime

  5. Je revis plein d’émotions à travers tes textes. Tu as vu un abandon de notre part au contraire j’aurais aimé être plus présente mais je sentais une sorte d’exclusion de la part de Denise et de toi , une sorte de fusion entre vous qui disait , ben non tu ne seras pas capable de l’aider, seul moi (Luc) peut le faire et Denise semblait ne vouloir que toi . Ce n’était pas de la peur ou de la négligence c’était de la pudeur . Mais j’ai ensuite eu la chance de pouvoir vivre avec elle. de grands moments d’amour et de tendresse que je n’oublierai jamais. Ce fut les pires te les plus beaux moments de ma vie. Elle me manque toujours

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s