Maudit bordel de marde

“Ce n’est pas parce que nos lunettes sont crottées que nous vivons nécessairement dans un sale monde.” 

                                                                  Flying Bum

 

Je serais vraiment dû pour passer l’aspirateur. Je devrais aussi faire la vaisselle, époussetter tous mes ramasse-poussière, sortir les vidanges et si les autorités sanitaires n’ont pas déjà cadenassé ma salle de bain, je pourrais aussi y passer une bonne brosse bien savonneuse. Et mon automobile, à crever de honte. Mon bureau pffffff, mon atelier ishhhhhhhhh. J’ai toujours la fâcheuse manie de laisser un peu aller toutes ces choses, spécialement quand je suis occupé à des choses plus intéressantes (i.e. pratiquement nimporte quoi d’autre). Inévitablement, tous ces détritus et autres objets inanimés qu’on ignore finissent par s’empiler, se multiplier, se reproduire nuitamment et il vient un temps où on ne mystifie plus personne en plaçant stratégiquement un balai ou une moppe icitte et là dans la maison pour faire croire qu’on s’en occupe, on ne se leurre que soi-même et encore. Quelques fois je m’amuse à dire que ma pauvre femme de ménage a été diagnostiquée d’une malfonction du cordon du coeur (qui lui pend dans la marde).

Puis on finit par voir clair et adopter un tout autre point de vue, le bon angle vient se présenter à nous et on se rend compte dans quel piteux état on a laissé les choses glisser et dans quel foutoir on s’est retrouvé. L’épiphanie nous frappe, on reconnaît qu’on devrait bien s’y mettre et on se surprend à considérer sérieusement l’utilisation des chiffons, des balais, des brosses, des moppes et des produits domestiques à notre disposition et nous nous lançons gaiement dans une autre opération nettoyage. Une des parties difficiles est de faire le tri entre ce qui reste et ce qui part. (Indice: poussière et saleté, mauvais, ça part; petit change trouvé dans le divan ou un chat caché dans le panier à linge sale, bon, ça reste.) Et quand nous aurons appliqué cette savante technique partout dans la maison et rangé tout l’attirail de bobonne, nous pourrons retourner aux choses éminemment plus agréables, un p’tit verre de rouge à la main.

D’une certaine manière, le design c’est un peu la même chose. Après être resté la tête plantée trop longtemps dans un projet et s’être activé fébrilement à la tâche en négligeant tout le reste alentour, on doit prendre un peu de recul, observer le travail accompli et commencer tout de suite à y faire un bon ménage avant que ça ne commence à craindre. On doit faire ça forcément. En initiant un projet, on est assaillis par les idées et les concepts qui nous pleuvent sur la gueule. Et on s’imagine que toutes ces idées sont du pur génie mais plusieurs de ces choses ne vont pas vraiment bien ensemble, la cohérence est souvent aux antipodes de l’abondance. Et comme disait mon ancien beau-père en toutes circonstances: “Résume, calvaire, résume!”

Les designers débutants ou inconscients, un peu comme les syllogomanes* ont la facheuse manie d’esquiver cette partie essentielle du travail de designer. Leur travail est tout plein de belles choses toutes plus intéressantes les unes que les autres mais trop c’est comme pas assez et les gens qui auront à regarder le résultat ne sauront plus où donner de la pupille. Pire, le message qui devrait émerger clairement du concept reste coincé dans la beauté de toutes ces belles choses et l’oeil s’englue dans le processus. Et le message au lieu de poindre au premier plan de l’oeuvre meurt de sa belle mort dans la confusion.
*nom commun, de la syllogamanie, accumulation compulsive de choses.

lego-saure.png

Les vieux designers comme moi essaient de garder toutes choses dans un état de netteté absolue. En fait, à force d’habitude, il devient comme une seconde nature de produire du matériel avec clarté et simplicité et cette nature amplifie la vision des idées claires dans nos têtes, nous apprend à reconnaître instinctivement ce que nous allons éventuellement mettre aux ordures et à prendre grand soin de tout garder propre et impeccable au fur à mesure que nous agissons.

Sachant tout ça, comment se fait-il que la maison, elle, finit toujours dans le gros maudit bordel de marde?

Flying Bum

pieds-ailes

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