L’indignation morale

L’«indignation morale», cette stratégie «qui donne de la dignité aux idiots» avait été prévue depuis des lunes par le célèbre sociologue et philosophe canadien Marshall McLuhan mort il y a plus de trente ans déjà et j’ai repris ici ses mots exacts. Il avait déjà tracé les grands traits du cyber-espace, cet assemblage de communautés d’intérêts, mondialisées et éclatées qui ferait éventuellement office de village pour l’humanité, le village global dans les mots même de McLuhan, idée qui fait maintenant partie de l’histoire des belles utopies malheureusement. Un tout petit aspect qui avait échappé à McLuhan, ou qu’il avait survolé un peu distraitement dans l’emportement de tout ce phénomène nouveau, c’est la nature même de sa propriété. De village global ouvert à tout un chacun, en toile de communication mondiale rêvée et tissée par des universitaires californiens chevelus de la décennie du peace and love qui pensaient bien avoir touché au Saint-Graal de l’humanisme, la chose est devenue un gigantesque business où la démocratie et le bon droit du villageois sont obnubilés par la propriété privée, terre déjà conquise par la puissance d’une machine à fric aveugle.

Le medium est le message . . . ah oui?

Et, comme le philosophe l’avait si bien décrit, le médium est éventuellement devenu le message. Oui pour un temps, du moins. De là, il devient inexorablement aujourd’hui le double de lui-même, soit le médium tout court. Le médium n’est plus que le médium, comme quoi toute chose conduit à son contraire. Le message, lui, n’est plus que la masse des micro-collaborations à intelligence variable des abonnés inscrits. Vu dans son ensemble et observé sans discernement, ce contenu ressemble à s’y méprendre au bon vieux crastillon bien dégorgé sur lequel flottent occasionnellement d’irrésistibles petits minous. Mises à part les insignifiances pré-programmées pour mystifier l’abonné et lui faire croire qu’on le connaît par son nom et qu’on l’aime d’amour et qu’on se rappelle même de son anniversaire, le réseau à la petite main bleue ne produit aucun contenu de quelque nature que ce soit. Il gère les lectures et les écritures, autorise, censure, facture et vend le contenu produit, aimé ou partagé par l’abonné qui ainsi nourrit le fil gracieusement pour le maître. Un beau zéro dans la colonne du coût des matières premières pour la face de bouc et tous ses imitateurs.

L’idée de la force de l’idée

On n’ose presque plus le nommer par son nom lorsque l’on critique sérieusement le plus célèbre réso-so-so à la petite main bleue craignant son omnipotence à nous repérer et effacer de la toile ce qui froisse la susceptibilité de ses beaux algorythmes. Sachant également que nos activités y sont tenues sans défrayer le moindre sou, difficile de cracher dans la soupe se dira-t-on bien souvent. Son magnétisme va jusqu’à faire marcher les foules, cellulaires en mains, sans regarder où ils vont, se tuer en conduisant sous son charme. Il va jusqu’à se constituer en collabo des temps modernes et aller dénoncer sans procès tout abonné louche aux autorités policières.

Ça commence tout de même à gronder en sourdine. La grogne est saine, je veux bien, mais de là à l’indignation on se garde une petite gêne s’il vous plaît. All things must pass, chantait Harrison, Facebook comme le reste rajouterais-je, même si le bleu est tellement la saveur du jour et que son arbre nous cache encore une toute autre forêt.

Là, là, wô.

La source de cette indignation nouvelle vient du changement et le changement provoque toujours de la résistance. Dans une récente déclaration, Zuckerberg l’homme derrière la main bleue disait : “One of our big focus areas for 2018 is making sure the time we spend on Facebook is time well spent….I’m changing the goal I give our product teams from focusing on helping you find relevant content to helping you have more meaningful social interactions.”

Bref, il aimerait bien que le temps passé sur le réseau soit du temps bien “dépensé” (sic) et pour cela, il mandate son équipe à se mettre à la tâche de nous présenter un contenu mieux ciblé pour que nos interactions sociales prennent un tout nouveau sens. Quelle délicatesse. Dans le concret, les fils des usagers seront exposés à moins de contenu produit par les pages dites commerciales ce qui vise les pages commerciales certes, mais qui emporte dans la même pelletée les pages tenues par les organisations sans but lucratif de toutes natures, les pages littéraires ou artistiques comme la mienne, les pages associatives, pages d’opinion, politiques ou sociales, scientifiques, etc. Conséquence directe, sans promouvoir ses publications avec de la publicité payée à Facebook, les pages commerciales comme les pages sans but lucratif ne rejoignent plus que 8%* de leur auditoire. Les anciens algorythmes faisaient aussi en sorte que 45%* de l’auditoire des pages sans but lucratif n’était pas déjà un abonné signé, ne s’était pas déjà inscrit comme follower que j’oserais traduire par sympathisant et ceci menait à un auditoire croissant pour celles-ci, une visibilité plus grande. Ce qui n’est plus le cas.

Ce n’était qu’une question de temps avant que la bonne affaire soit flairée et que Zuckerberg ne réalise que non seulement sa matière première lui tombait du ciel mais encore que d’innombrables clients captifs venaient à même cette manne. Jamais dans l’histoire de la publicité un fournisseur n’a été en mesure de vendre au plus offrant très exactement le client potentiel tant désiré. Parce que celui-ci a, par omission, négligence ou autrement, révélé gratuitement toute sa nature propre et des grands pans de son identité à Facebook, jusqu’à l’endroit précis où repose en temps réel son distingué fessier.

Mais en fin d’analyse, le géant bleu n’est somme toute qu’une application privée à laquelle on se soumet en cliquant aveuglément la petite case J’ai lu et j’accepte les conditions, sorte de génuflexion des temps nouveaux. Ces conditions qui ont bien dix mille tout petits caractères, on ne retourne les lire que quand le vin tourne au vinaigre. Loin de moi l’idée de me porter à sa défense, le célèbre réseau-so-so est toujours à ce que je sache de propriété privée, libre de ses actes, il est tout sauf un service public, hors d’atteinte des CRTC de ce monde et encore moins un droit inscrit dans une charte quelconque. Il a modifié ses algorythmes récemment et les plus notables changements affectent ceux qui y commercent ou qui comme moi publient du contenu à titre gracieux. Bien triste pour ceux qui trouvaient là un moyen facile et gratuit d’exister sur la place publique, y faire comme moi la promotion de leur blogue ou de leur site web. Il va falloir maintenant sortir le cash de toutes façons, alors voyons cela comme une opportunité de bien examiner nos options, toutes nos options. Les individus sont encore épargnés, financièrement on s’entend, par les appétits de la bête bleue mais plusieurs amants déçus commencent à voir rouge et à broyer du noir. Enfin, oserais-je dire.

*BuzzFeed, 22 janvier 2018

Les nouveaux sans-abris

Alors toutes ces bonnes gens qui se croyaient chez eux dans leurs installations Facebook ou autres ont vite fait de réaliser qu’elles n’étaient qu’hébergées gracieusement sous la grande tente du cirque Zuckerberg et qu’à la moindre déchirure de la toile, au premier grand vent, ou d’un simple geste du maître des lieux, toutes ces bonnes gens se ramassaient sous la pluie, à la cyber-rue sans autre forme de procès. Et l’hôte garde tous les meubles. Anne, ma soeur Anne, n’as-tu rien vu venir? Dans mon cas et pour plusieurs heureusement, le réseau-so-so n’est qu’un rabatteur pour attirer le lecteur directement chez moi, où je paie mon loyer à un grand serveur et où je suis hébergé à domicile tant que je paie le dit loyer. Et je peux le décorer et y déconner à ma guise, j’y suis comme chez moi. Et j’ai une adresse bien à moi comme une vraie maison où tout un chacun peut s’inviter en tout temps en faisant tout simplement le code à la porte, le http://www.leretourduflyingbum.com. Mais y suis-je vraiment à l’abri? Est-ce que j’aurai toujours de la visite pour venir boire à ma table et rire de mes niaiseries ou pleurer sur mes drames? Rien n’est moins certain. D’abord, si les réseaux sociaux viennent qu’à m’empêcher de lancer mes cartons d’invitation sans me facturer des sommes, ce qui serait une bien ridicule dépense pour moi qui n’y vends rien, comment retrouverait-on ma maison?

La toile est devenue un territoire aux dimensions galactiques. Votre cellulaire, votre portable ou même votre tour d’ordinateur si puissants soient-ils ne possèdent pas le millième du millionième du trizillionième d’infime partie de ridicule fraction de la puissance nécessaire pour être capable de me retrouver dans ce bordel monstre. Si vous ne connaissez pas mon adresse, vous devrez vous fier entièrement aux puissants moteurs de recherche qui feront office de bottin d’adresses pour vous, tant soit-il qu’ils opèrent eux-mêmes leurs recherches sur l’ensemble du territoire et de façon efficace, rapide, neutre et impartiale, mais est-ce bien le cas?

La neutralité de la toile, vraiment?

De quoi parle-t-on ici. La neutralité d’internet ou l’idée d’internet ouvert repose sur l’engagement des fournisseurs de services internet (les ISPs pour internet service providers) de fournir à tous un accès ouvert à tous les contenus légaux et les applications disponibles sur une base équitable pour tous, sans favoriser une source ou restreindre l’accès à une autre. Cela inclut également la notion d’interdire aux ISPs de favoriser un fournisseur de contenu en terme de vitesse de livraison  en offrant contre rétribution des voies rapides (fast lanes) ou en réduisant la vitesse des uns pour augmenter la vitesse des autres (ceux qui paieraient pour l’avantage). Et qui sont ces ISPs? Les géants américains AT&T, Comcast et Verizon et autres géants du stockage et/ou de la la distribution de données, propriétaires des serveurs de stockage (cloud) et des bandes passantes qui acheminent les contenus aux usagers, les moteurs de recherche omnipotents à la Google, Bing, Yahoo et autres, qui eux se battent pour diriger le trafic sur internet.

Chez nos voisins du sud, où sont installées à demeure l’ensemble de ces entreprises, un organisme d’état fait office de police et règlemente tout ce beau monde. La FCC, Federal Communications Commission, équivalent de notre CRTC canadien, protégeait sous Obama encore la neutralité du net pour faire en sorte que les contenus soient disponibles à tous, fussent-ils de l’image, du son ou des données et pour favoriser l’accès équitable à l’information pour tous et la progression des affaires sans l’influence indue des ISPs. Mais le vent tourne. Le temps est à la dérèglementation. La privatisation chez nos voisins du sud et la fin de la neutralité de l’internet se pointent à l’agenda. Loin de moi l’idée de crier au loup pour le plaisir de vous faire peur, le 14 décembre dernier, par un vote de 3 contre 2, la FCC appuyait une motion visant à étudier la dérèglementation du net. Et si les américains mettent la hache dans l’internet ouvert, le reste du monde va suivre, naturellement, à l’exception de quelques régimes originaux ou totalitaires comme ceux qui aujourd’hui encore interdisent le vol des pigeons voyageurs par crainte du coulage d’information. Sous la pression énorme des grands capitaux, qui croit vraiment que Trump va protéger les droits des usagers?

Oui mais moi, moi?

Sans la neutralité du net, les petits contributeurs de contenu comme moi devront éventuellement retourner passer des circulaires de porte à porte pour attirer un peu l’attention. Sur le net cela deviendra hors de prix. Et les petits consommateurs d’internet comme vous, vous êtes déjà quelque peu victimes des manoeuvres des grands qui tentent actuellement de tricher de plus en plus pour en venir à mettre le sénat américain devant un fait accompli le temps venu de voter pour mettre un terme légal à la neutralité.

Par exemple, l’ordre d’apparition des résultats dans les moteurs de recherche. Le facteur déterminant est loin d’être un ordre alphabétique, non plus classé par la fréquence de recherche ou par la pertinence des résultats, ni strictement le même indépendamment des moteurs de recherche choisis. Les premiers en haut sont déjà aujourd’hui nul autre que ceux qui payent pour y être, point à la ligne. Et avec la fin de la neutralité, ce n’est que le début du phénomène qui risque de pages-jauniser tout le web. Et toute une industrie de fin-finauds qui continueront de penser que vous ignorez ce fait accompli vous promettront encore de vous fabriquer un site web avec une organisation des mots-clés ou autres gimmicks patentées si intelligentes que les moteurs de recherche vous afficheront en page un, en haut de page quand même. On appelle ce service le SEO pour search engine optimized, le référencement en bon vieux français, et il y a un prix à payer pour cette Xième merveille du monde. Ça ou relancer la vente d’huile de serpent, ça va devenir du pareil au même avec la dérèglementation.

Et les vendeurs de bande passante ont déjà tout un catalogue de produits à vous proposer aux noms qui rappellent les lames à raser : 4K, Super HD, Nano HD Plus, du Super-Hyper-Plus-Plus, Attache ta tuque vitesse grand V et quelle autre niaiserie du genre qui n’est rien d’autre que de la facturation en fonction de la vitesse, vitesse du net qui était soi-disant garantie égale pour tous dans la règlementation du FCC. La police du FCC a trop longtemps mangé des beignes sur le bord de l’autoroute de l’information apparemment. Ou regardait ailleurs.

Je peux vous affirmer sans faire d’urticaire que la neutralité du net n’est déjà plus. J’espère que vos enfants aimeront le drabe, tout ce qui retrousse de travers ou ne rapporte rien sera tondu bien droit. Tout se monnayera rubis sur l’ongle au beau pays du village global et les moteurs de recherches reclasseront bientôt la masse des planètes en fonction de leur budget de publicité. Futurologie? Mystification? Fumisterie? on se demandait la même chose autrefois en lisant McLuhan.

Même si on disait de lui qu’il était un prophète, il a finalement fait très peu de prédictions, indiquait son fils Éric dans une entrevue au Devoir. Un jour Marshall dit à son fils : « Il suffit de regarder le présent de près, d’en faire l’inventaire, de le décrire du mieux qu’on peut et les gens vont vous qualifier de prophète ou de gourou fou ». Il n’était pas des décennies en avance sur son temps. Il était de son temps tout simplement et cela a pris plusieurs décennies pour en prendre la pleine mesure et comprendre parfois ce qu’il avait bien voulu dire dans les années 60. Nous sommes maintenant dans le troisième millénaire, s’tie, et oublier de faire l’effort de comprendre les choses encore aujourd’hui n’annonce malheureusement rien de bon pour demain.

Le Flying Bum

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Petit guide pratique de la résistance pour les amateurs de cybercarnets.

De grâce, ne laissez pas les algorythmes choisir vos lectures. Placez vos sites favoris sur les marque-pages de vos fureteurs (browsers). Tous les cybercarnets ou à peu près possèdent une zone commentaires, utilisez-là au lieu de commenter sur les réseaux sociaux, les auteurs apprécient et le sujet demeure ainsi avec ses compléments. Abonnez-vous, la plupart des cybercarnets affichent cette possibilité, peuvent vous aviser par courriel si un nouveau texte est publié. Si vous appréciez le style d’un cybercarnet, examinez si celui-ci vous offre des références vers d’autres carnets de semblable nature et laissez-vous gagner par la curiosité. Partagez tout azimuts pendant que cela est encore utile aux petits producteurs de contenu. Et quand vous aimez, aimez du fond du coeur, parlez-en de la gueule aussi. Et gardez toujours l’oeil ouvert. L’ennemi écoute jour et nuit, disait Churchill.

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