Olivette et moi

Je crois savoir d’où elle vient. Olivette est comme une de ces madames à la limite épeurante que l’on croise à l’occasion dans les rues des pas beaux quartiers. Généralement, elle parle tout seul comme si elle en avait contre tout l’univers, elle bougonne tout le temps, pire que mon oncle Aurèle dans ses mauvaises journées. Elle ne paie pas de mine, son hygiène est douteuse, pauvre elle, elle fait peur aux passants qui osent la regarder dans les yeux, mais elle intrigue les enfants qui voient en elle une bonne femme somme toute sympathique et tout à fait inoffensive. Elle est fringuée comme une clocharde céleste avec un restant de coquetterie mal assumée. Elle traîne avec elle en tout temps un paquet de sacs qui contiennent l’ensemble de ses possessions, qui rapaillent tous ses souvenirs dans le même tas.

Les chinois appellent les femmes comme Olivette des bag ladies, à cause de tous ces sacs justement. On ne sait jamais véritablement d’où elles viennent, on leur imagine des passés troubles ou rocambolesques, on les imagine traversant des malheurs innommables, mais encore on leur prête volontiers des pouvoirs maléfiques. N’ayez aucune crainte, vous ne croiserez jamais Olivette dans n’importe quel pas beau quartier de n’importe quelle pas belle ville.

Olivette est la bag lady qui vit dans ma tête.

Je crois savoir d’où elle vient, disais-je. Mais rien n’est jamais certain. Il faut que ce soit quelque part à La Guadeloupe, Saint-Romain ou Lambton, là où le nord de Frontenac touche au sud de la Beauce. Là où ma mère et tous ses frères et soeurs sont nés dans la maison de pépère et mémère Bureau. Elle a été vue dans ce coin-là au début du siècle dernier, après la première guerre vraisemblablement. La chose est certaine, parce que tous ceux qui l’ont vue s’en rappelaient, et pour cause. S’en rappelaient dis-je bien, parce que la plupart de ceux qui l’ont connue sont partis bruncher avec St-Pierre depuis belle lurette.

Là-bas, dans ce lointain bon vieux temps, elle était un personnage légendaire mais sa gloire était un peu courte. Elle était bien tristement célèbre par les railleries mesquines qu’elle allumait sur son passage. De son enfance de fillette un peu niaise et pas très jolie, peu se souviennent. Olivette s’est mise à vraiment briller de tous ses tristes feux à l’âge où généralement les garçons se mettaient en ligne pour accrocher leurs fanals, les beaux soirs, aux balcons des belles jeunes filles à marier. Chez Olivette, ça ne faisait pas la queue, à vrai dire aucun prétendant n’aurait pris un numéro pour cette grande maigrichonne pas très jolie, attriquée comme la chienne à Jacques et pas très allumée de surcroît.

On se retenait pour ne pas la siffler lorsque le dimanche on la voyait passer entre son père et sa mère, stoïque et le regard un peu perdu, assise bien droite entre eux sur le banc du buggy qui les emmenait à la grand’messe, vêtue de ses fringues toutes propres mais bien mal assorties. Aucun garçon, aucun homme ne se retenait pour rire dans sa barbe, aucune fille et aucune femme pour placoter en rigolant derrière leur beau voile du dimanche, leurs beaux gants blancs cachant leur grande boîte à médisances.

Et la vie s’en allait comme ça pour la pauvre Olivette et plus le temps passait, plus son célibat devenait risible, ses promenades entre son papa et sa maman source intarissable de grands rires gras pour nourrir le mépris de tout un chacun. Et quand le temps la leur reprit, son nom resta. Toutes les grandes filles sottes et pas très jolies qui ne trouvaient pas de mari et qui collaient niaiseusement à leur papa et à leur maman s’appelaient maintenant des Olivette lorsqu’on voulait s’offrir un grand rire à la santé de leur misère.

Ainsi parfois naissent les légendes, dans la méchanceté et la sournoiserie des hommes. Attention, une si grande misère engendre des détresses puissantes qui peuvent coller au fond de l’air pour toujours et nul n’est à l’abri d’en prendre pour son rhume un jour ou l’autre.

Quand j’étais tout petit, il n’était pas rare que ma mère m’appelle son Olivette et la chose m’intriguait au plus haut point. Rarement les plus vieux n’avaient droit à ce sobriquet et mon frère Marc était plus souvent qu’autrement appelé Chevaniel, mais ça c’est une toute autre histoire, un autre personnage des temps révolus. Bien étrange, tout de même, que ma mère me donne un nom de fille. Je voyais cela comme une faveur qu’elle me faisait, une façon particulière qu’elle avait de me traiter à laquelle mes frères n’avaient pas droit. Un privilège en quelque sorte. Elle qui avait eu quatre garçons avant moi soulageait peut-être ainsi son malheur de ne pas avoir de fille à catiner.

Olivette devenait cette partie de moi qui avait droit à un traitement particulier de la part de ma mère, elle est vite devenue mon amie, comme bien des enfants ont cette sorte d’ami que nul autre qu’eux ne ressent ou ne peut voir. Quand ma mère nous a quittés et que sa soeur Colombe a pris le relais pour prendre soin de nous, il n’était pas rare qu’elle aussi m’appelle Olivette renforçant ma conviction qu’Olivette vivait vraiment en moi. Et elle y a survécu personnifiant la partie de moi-même qui méritait l’affection de ma mère.

Des êtres qui nous sont particulièrement chers, on veut toujours tout savoir, connaître toute l’histoire. L’histoire d’Olivette m’a été livrée bribe par bribe, morceau par ti-boute, à force de questionner, d’insister. Toutes les matantes, les mononcles avaient un bout de l’histoire à raconter et je leur tirais les vers du nez à chaque occasion. Plus j’apprenais son histoire, plus cela m’attristait, plus elle devenait mon amie. J’ai appris l’indignation avec elle. Personne d’autre que moi n’aurait pu vouloir être son ami, c’était pour moi d’une telle évidence. Moi qui ai nourri les chats de dehors quand ma maison était pleine en-dedans, qui ai hébergé les malheureux, ramassé les coeurs brisés, nourri les affamés et les mal-pris, jamais je n’aurais abandonné Olivette, pauvre Olivette. Moi au moins je voulais d’elle.

En échange, elle me fournissait des excuses pour m’habiller comme bon me semblait, pour m’évacher lascivement dans la négligence, cacher hypocritement des petites lacunes d’hygiène icitte et là, pour dire toutes les niaiseries qui me tentaient, faire toutes les fautes de français. J’admirais le bonheur tranquille qu’elle conservait dans la placidité et l’indifférence qu’elle ressentait face aux défis de l’esprit comme aux railleries interminables. Faire simple dans la joie, quel bonheur! Moi pour qui tout était toujours si clair, qui voyais toujours à travers les énigmes. Elle, elle vivait comme dans une brume qui ne se dissipait jamais, béate, chanceuse pensais-je.

Un jour vient pourtant où les enfants abandonnent ces êtres chers aux portes de l’oubli et de là ils entrent rejoindre le grand cirque fantôme des amis imaginaires. Vie adulte oblige, dit-on. Mais moi et les dit-on et les règueul’ments, on a perpétuellement des comptes à régler. L’affliction immense d’Olivette lui a permis de s’enfuir du cirque et de continuer à vieillir tranquille quelque part au fond de mes pensées. Et pour elle, vieillir n’était pas une mince tâche emmanchée comme elle était, seule et démunie. Un beau jour que ma tristesse était de taille avec la sienne, on s’est retrouvés face à face elle et moi, dans le fond de l’air malsain de mes jeunes années à Montréal. De ma seule pensée je l’ai ressuscitée. D’abord pour faire renaître un vieux privilège d’affection. Puis le piège s’est refermé sur nous.

Moi qui se croyais maintenant un grand garçon, seul dans la grande ville et elle qui avait roulé sa bosse tranquille dans la noirceur de mon subconscient pendant tout ce temps-là. Père et mère disparus elle aussi, elle était maintenant devenue cette magnifique bag lady à la tête heureuse.

Bougonneuse à souhait et souventes fois mal engueulée, elle me dicte à voix basse toutes ses indignations que je fais miennes aussitôt. Elle est de toutes les luttes contre la médisance, la misère, l’injustice, le mépris, elle porte toute la compassion du monde en elle et je suis fier de l’aider à traîner ses sacs, de lui servir d’abri.

Ne vous méprenez pas, elle est bien là. Tout le temps, pas tellement loin dans ma tête. Et attention, elle a la peau courte si elle voit quoi que ce soit qui l’indigne le moindrement. Elle est toujours loadée comme un gun. Elle n’est cependant pas de trouble. La plupart du temps elle trie ses sacs bien tranquille dans un coin de ma tête, regarde ses vieux cossins, se parle tout seul, chantonne des vieux airs, elle s’occupe très bien elle-même. Ou elle joue aux cartes avec quelques vieilles amours mortes qui squattent des racoins de mon coeur.

En-dehors de ses montées de lait occasionnelles contre un peu n’importe quoi d’injuste ou de méchant, on croirait presque qu’Olivette est heureuse maintenant, avec moi.

(À Olivette, pour le bonheur de te laisser vivre encore, sur la toile)

 

Flying Bum

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