Tout nu, tout nu, pas de bas

(autofiction expérimentale)

Il faut que je me grouille, que je m’étire, quotidiennement, le physiothérapeute a été formel. Radiculopathie oblige sans compter mes soixante ans passés. Shake your booty. Je n’ai plus seize ans, c’est bien écrit sur mon permis, 1957. J’ai lâché la dope depuis des lunes, jupiter! La cigarette depuis bientôt cinq ans, je bois de l’eau comme une chaudière percée, je déjeune au gruau pollué aux graines de chia pilées. Je fais ce qu’il faut mais un peu sur le tard ai-je lâché le lard.

J’ai des bottes de caoutchouc en quantité, j’ai aussi des beaux souliers de chez Canadian Tire pour la montagne mais j’habite sur le plat et le temps est sec et radieux. Je vais donc y aller pas de souliers, pas de bas, rien. Un homme de mon âge, tout nu avec des bas c’est une catastrophe. Toute la poésie du corps d’un homme de mon âge tient dans ces deux petites pièces vestimentaires tout petites qu’on porte ou qu’on ne porte pas dans les pieds, qu’on se doit d’oublier dans le tiroir de bas avec tous les hirsutes cossins qu’ils risquent de côtoyer là.

Oui, oui, vous avez bien lu. Tout nu, tout nu, pas de bas. Je vis dans la nature, je pense nature, je mange nature, je respire nature, alors j’irai nature. Tant qu’à aller respirer des phéromones dans le bois, aussi bien y aller de toutes les pores de mon corps, absorber en porc, ne rien laisser à autrui ni aux truies. C’est le printemps, non? La nature se pare de ses plus beaux atours. Moé-si d’abord. Et les maringouins ne sont pas encore là. Et ne voyez pas là un attentat aux bonnes moeurs pas plus qu’une atteinte aux belles-soeurs, dans le sous-bois tout vert pas de sous-entendu pervers. Et si le cas se présente, lui ou sa soeur, douce gâterie à leur regard j’offrirai, sans plus et sans offense. Gâtez-vous les gâteux, voici du gâteau et du beau. Aucune bobette pour briser le rythme des mes amourettes se dandinant aux quatre vents avec le vit qui vit sa vie libre comme l’air entre les deux, gland rose à la rose des vents.

Le vent me sifflera, le pique-bois persifflera pour faire changement des toc-tocs et si d’aventure la rivière sortait de son lit et partait après moi, quelle histoire d’Ô j’aurais à raconter au très-haut qui se cache la vue là-haut si proche des cyprès avec les feuilles des prudes trembles qui frémissent de la cîme.

Un petit réchauffement pour les muscles endormis, une petite bouchée avant de partir et un peu d’eau pour faire descendre ça, je n’aurai ni sac ni poche pour transporter des en-cas pour la route. Et allez hop, cascade. Dans la tiédeur de ce beau petit matin qui fait son frais, à l’aventure. Direct dans le bois en avant de la maison. L’avantage indéniable de partir flambant nu c’est qu’on ne perd pas de temps à se choisir des fringues bien assorties.

Ah, la verte mousse des bois sous mes pas, connexion directe à la terre mère nourricière, mes pieds se font le canal par où sa douce onde de vie monte en moi nourrir mon âme. Puis surprises pas très agréables, les branchailles et les épines, les cailloux pointus, les choses qui piquent et lacèrent la peau, les insectes rampants et menaçants, les horreurs sans nom que je sens pénétrer entre mes orteils. Câlice de tabarnak.

Stratégie, stratégie.

Je coupe, je reviens sur l’herbe rase, temps d’arrêt, et je dévisage l’allée qui me pointe ses points de fuite au loin. Et comme le lièvre en son gîte qui songe mon esprit cogite. Fuis-je?, me dis-je. De l’autre côté de la route asphaltée, on a ouvert un long chemin dans le sable jaune, le sable à tabac typique de Joliette, sur plusieurs kilomètres et cette voie pénètre la vierge terre à bois déserte comme une longue raie obscène dans la forêt dont la douceur et la chaleur invitent mes pieds déjà endoloris à venir s’y sentir bien chez eux, à l’aise. Quiconque qui que quoi comme moi a déjà parcouru une raie obscène sympathisera. Au centre de l’allée, ma stratégie se précise, j’attaquerai le dernier bout en sioux, je traverserai la route en chevreuil paniqué sans jamais me retourner comme l’écureuil stupide qui meurt écrasé à tout coup dans une stupide danse en aller-retours chorégraphiée par une indécision maladive. Et ne voulant froisser ni le quidam ni sa tôle, je gagnerai tout de go l’éden du sable suave et chaud au grand galop.

J’examine le sol et j’y détermine pour mes pieds nus la meilleure trajectoire et je m’élance comme un éclair de sans-génie sans autre cérémonie, de toutes mes forces, Bruni Surin sprinteur sans culotte ni camisole ni riches commandites imprimées dessus. Mais avec les fesses blanches.

Une gentille dame septuagénaire, lunatique à souhait, à la chevelure teintée noire comme le charbon de bois, voisine de mon bois, et qui avoue une petite préférence pour les autres madames, celle-là même qu’elle aime d’amour à ses côtés, toutes deux couvertes d’une même et ravissante Toyota Corolla rouge pompier qui entrait chez elle en trombe par le chemin de gravier mitoyen. La madame à la chevelure noire, rouge de panique, barra ses freins à deux pieds comme elle le pût mais mal m’en prit, ma pauvre carcasse embrassa celle de la japonaise rouge de plein fouet et prit, au terme d’un long envol, l’envie d’aller se rafraîchir dans le glauque ruisseau qui dormait innocemment dans le creux du fossé attenant aux boîtes aux lettres, témoins-muettes ébaubies et ratées de peu en plein vol, par bonheur.

La pauvre femme assise aux loges, côté helper, faillit mourir sur place, de rire. Quand on n’aime pas particulièrement les hommes nus, que voulez-vous . . . Calmée et se pinçant la lèvre, elle appela les pompiers, l’ambulance, la police et celle à la toison noire l’Express de Montcalm dans le fol espoir de remporter le laissez-passer pour deux mouchards chez St-Hubert Bar-B-Q que remettait hebdomadairement l’hebdomadaire très local aux mouchards chanceux, dénonciateurs de chiens écrasés de tout acabit et porteurs de bonnes et exclusives nouvelles.

Et moi je ne me suis réveillé et je n’ai repris mes esprits que quelques heures plus tard en civière dans un corridor réservé aux gens dans ma condition, dans l’aile psychiatrique de l’hôpital régional. Seul endroit disponible présumai-je pour se remettre d’un vol plané mal planifié. J’entendis d’abord vaguement celui qui me bordait gentiment m’expliquer en long et en large, sur un ton plein de gros bon sens d’agent de sécurité, les splendeurs insoupçonnées de la vie en société, puis un homme en sarrau blanc qui insistait:

“Non, pas du tout, non, courir dans le bois tout nu pas de bas ne fait pas de vous l’homme nouveau tant espéré que l’humanité et les hommes en sarrau blanc sont trop sots pour reconnaître en vous.”

“Vous avez cessé de prendre vos pilules sans m’avertir, monsieur St-Pierre, on va devoir reprendre le traitement à zéro maintenant.”

Ah ben, poil aux dents, sacrament.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonVert

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s