Cochon qui s’en dédit

Je boirais bien un petit porto avec cette époustouflante pyramide de biscuits secs nappés de ces merveilleux cretons bien gras et salés, gorgés d’ail, recette héritée de ma tante Colombe. Je me demande comment toutes ces biscottes peuvent tenir en équilibre dans un si petite assiette. Je ramasse tout cela et je vais m’asseoir dans mon adirondak dehors sur le prolongement de la slab de béton, face au sud, et je dépose la tour de Babel sur la petite table. La bouteille de porto au complet avec.

Je me sens si bien dans la douceur de cette nuit d’été, comme le marin qui rentre au port après une mer particulièrement houleuse et inhospitalière et qui lève son verre à la terre ferme retrouvée, à la vie, bien installé sur la terrasse d’un bar de port de mer. Le porto valse dans sa bouteille et l’empilade de biscottes vascille le temps que la dalle se soulève lentement, élevant avec elle la maison de pierres jusqu’à la hauteur de la cime des arbres. Petite singularité qui tranche avec l’ordinaire de ces soirées d’été. Mais le lent mouvement de l’édifice n’a pas réveillé la douce qui ronfle à l’intérieur, alors tout baigne.

D’un verre à l’autre, le goût du porto semble se dénaturer. Les cretons, assurément les cretons à l’ail. Pas le meilleur agencement vin-mets de ma carrière. Étrange, tout de même, le goût varie vraiment beaucoup. De l’excellent tawny au ridicule goût de Grapette de mon enfance, suspect tout ça.

Le dessus de la forêt lanaudoise s’étend à l’infini sous la maison qui tangue mais très doucement au rythme de la brise d’été. La cime des arbres danse avec le vent comme une mer tranquille à mes pieds. Les îles de l’Épiphanie, Saint-Alexis, Saint-Jacques, toutes portées disparues, nouvelles Atlantides de Lanaudière. Parties avec ma raison? Suis-je embarqué pour voguer à la rencontre de ma propre folie? Moi, éternel rêveur, est-ce la façon que le destin a choisi pour venir me cueillir? Autrement, un phénomène paranormal sans précédent se produit-il devant mes yeux ébaubis et soudainement aveuglés? Droit devant, un phare sorti de nulle part lance sa lumière crue formant une brume théâtrale avec la rosée qui tombe. Vais-je perdre la raison entre un verre de porto et une poignées de biscottes aux cretons à l’ail?

Ciboire.

On dirait que l’écurie voisine a attelé dix chevaux derrière une diligence à la Lucky Luke. Elle est apparue suspendue dans les airs devant moi dans une éclaircie de la brume, ne touche même pas à l’eau . . . aux arbres? Les pattes des chevaux piétinent sur place dans le vide, timidement. Le cocher, un clown moyenâgeux, en descend et s’approche de moi, un sourire débile sur sa longue face blanche. Mais sur quoi tient-il? On dirait qu’il me connaît. Il agit tout comme. Je me retiens de toutes mes forces aux bras de l’adirondak de peur de chier dans mon froque, une teinte verdâtre au visage trahit mon angoisse profonde, un désir irrépressible de Pepto Bismol m’envahit.

“Et bien, mon Flying Bum, ça n’a pas l’air d’aller ton affaire à souère, t’es vert.”

En réalisant que la slab n’est plus là, la maison non plus, que seul l’adirondak m’empêche de sombrer au fond des bois, je lui dis qu’effectivement je ne suis pas tout à fait dans mon assiette tout d’un coup. Puis je vois du coin de l’oeil la petite table qui flotte près de moi, la bouteille de porto, et une pile improbable de biscottes aux cretons de deux-trois pieds de haut qui ondule désespérément pour garder son équilibre.

“J’te comprends, me dit l’étrange troubadour, je suis passé par là aussi.”

“Voulez-vous bien me dire ce qui se passe icitte à souère? Par où ça que vous êtes passé?”

“Mais . . . par la mort, cher ami, par la mort. Tu viens juste de mourir à l’instant. Monte, les chevaux s’impatientent.”

En descendant de l’adirondak, docile et résigné, mes pieds ont rencontré le vide et j’ai pris une méchante débarque en bas . . . de mon lit.

Ma douce s’est réveillée en hurlant.

C’est la dernière fois de ma vie que je mange des cretons à l’ail avant de me coucher!

Cochon qui s’en dédit.

 

Flying Bum

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À la douce mémoire du dessinateur dont on ne sait toujours pas s’il est canadien ou américain Winsor McCay, auteur des Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester, une série de comic strips parue à l’origine dans l’Evening Telegram à partir de 1904 sous le titre Dreams of the Rarebit Fiend, en même temps que Little Nemo in Slumberland, autre série de l’auteur, plus célèbre celle-là. Dans chaque strip, l’homme qui ne peut se retenir d’abuser de la fondue au Chester avant d’aller au lit se réveille inévitablement au terme de cauchemars tous plus dantesques les uns que les autres.

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4 réflexions sur “Cochon qui s’en dédit

    • Vous ne connaissez pas les cretons en France? C’est un pâté de porc haché gras mijoté avec dans le cas de ceux invoqués ici, du poivre, de la cannelle, de l’oignon et de l’ail hachés très finement. Les proportions sont au goût. Bon appêtit et faites de beaux rêves! 😜😜😜

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