Eleonore, gee, I think you’re swell

Éléonore première

Un vieux film français nous a laissé l’expression: La vie comme un long fleuve tranquille. On a tous tendance à absorber béatement les dictons populaires à force de les entendre. Moi, je ne devais pas avoir les bonnes rames ou la bonne grandeur de chaloupe parce que la mienne a connu de la houle plus souvent qu’à son tour sur ce long fleuve pas si tranquille et je me suis mouillé le cul plus souvent qu’à mon tour. Écopé, dans tous les sens du verbe. Ça et la peur de sacrer le camp à l’eau. J’étais en plein dans une de ces tempêtes, à bout de forces et totalement perdu dans mon frêle esquif lorsque, comme aux marins pris de désespoir apparaît toujours une sirène, Éléonore m’apparut.

Non. Je la cherchais, je crois.

Elenore, gee, I think you’re swell . . . que je lui ai chanté dès les premières journées où je l’ai connue. Mais Éléonore était trop jeune pour connaître ce vieux hit des Turtles même si elle trippait profondément sur Elvis. Ça lui venait de son père. Un bon papa de campagne qui capote sur le king. La toune m’est restée comme un ver d’oreille pas tuable tout le long de cette brève mais tumultueuse relation.

Éléonore était ce genre de fille qu’on pourrait qualifier de ragoûtante. Vive et intelligente, belle grande fille de campagne aux allures saines et athlétiques, au sein bien rond et aux hanches généreuses, blonde comme les blés, armée d’un sourire meurtrier et d’un charme de sorcière, une fille avenante et bien d’adon. Dans de bien tristes circonstances, on m’avait par amour redonné la liberté de laisser le corps exulter à gré comme il se doit mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. Sur un homme au corps abandonné à lui-même par une conjointe rachitique et mourante, le piège d’Éléonore s’est vite refermé.

Éléonore avait complété des études en graphisme pour se sortir de son milieu rural qui l’ennuyait profondément et s’était exilée en ville où la vie trépidante offrait toujours quelqu’occasion pour la fête. Nous avions une différence d’âge appréciable mais il était écrit d’avance, les cartes bien mises sur la table par tout un chacun, notre relation serait strictement hygiénique. Vive l’hygiène!

Hygiénique mais aussi infernale. Ma tempête n’était même pas proche de se calmer avec elle. Les eaux troubles d’Éléonore brassaient la chaloupe à tout rompre.

Il existait une autre Éléonore, Éléonore la noire, il suffisait d’être en situation intime avec elle pour qu’elle se révèle. Elle ne connaissait à peu près pas d’inhibitions. D’abord excitée comme une fillette devant son nouveau jouet, amusée, irrésistible et jouissive. Elle s’emportait jusqu’à l’épuisement puis elle révélait une nature étrange, difficile à comprendre ou à s’expliquer. Éléonore réclamait sa punition dans une sexualité débridée pour des fautes que j’ignore mais qui semblaient inavouables, impardonnables. Impossibles à assumer pour un seul homme dans une seule vie. Alors elle ne comptait plus ses bourreaux. Et j’en étais bien malgré moi, je m’en accommodais. No strings attached comme disent les chinois.

Immanquablement, au matin comme par magie, revenait à la vie une charmante Éléonore, souriante, avenante, ragoûtante et je sombrais à nouveau. La chanson repartait dans ma tête jusqu’à la prochaine furie des dieux. Et ce fut ainsi pour un temps, le temps qu’elle passe à d’autres projets et me jette comme un seau de pisse au caniveau sans aucune forme de procès. Ainsi Éléonore régnait. Mais on aurait pu sentir venir le décret gros comme le train de cinq heures.

La chair suffisamment rassasiée, repu, le fleuve semblait soudainement bien calme sous ma chaloupe. Enfin.

 

Éléonore deuxième

Quelles sont les chances? On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré que cette Éléonore me ferait le plus grand bien. La deuxième Éléonore tombait dans la catégorie des madames bien mises et bien conservées, si bien que son allure ne trahissait nullement sa décennie d’avance sur moi. Je dis décennie mais je n’ai jamais vraiment su, ce pourrait être bien davantage, la deuxième Éléonore était une femme coquette et discrète, tout de même.

De bonne descendance, elle était une femme très intelligente, instruite, soignée et articulée. Qu’importe l’âge qu’elle aurait pu avoir, elle ne les faisait pas. Elle recevait chez elle, toujours, à ses heures, à sa convenance. Elle était une femme mariée. Éléonore habitait un de ces bungalows cossus de Ville d’Anjou, dans le quartier qui faisait dire aux ti-culs de Rosemont qu’Anjou était une ville de riches. Large construction en plain-pied, de pierre et de parements de cèdre au toit peu pentu plantée sur un terrain de taille respectable à l’aménagement paysager époustouflant, la maison comptait bien une quinzaine de pièces.

Le mari d’Éléonore était chirurgien dans un hôpital de Montréal et y passait le plus clair de son temps, ses brefs passages à la maison familiale marqués de longues et silencieuses dégustations d’alcools fins en solitaire dans son bureau fermé. Éléonore, désoeuvrée, s’y ennuyait. Jadis professionnelle, après le départ de son dernier fils, elle avait repris du service à même un bureau aménagé dans sa maison d’Anjou. Le temps lui semblait moins long de la sorte, l’argent ne comptait pour rien dans ses calculs. Le bonhomme était bien plein, mais sa vie à elle totalement vide.

Nous avions de longues conversations de salon comme dans les films français, évaporées comme dans les bandes dessinées de Régis Franc. Au début je me sentais véritablement observé, questionné, sous enquête. Éléonore avait vu neiger, elle devait savoir à qui elle avait affaire avant toute chose. Je crois bien que mon charme opérait subtilement. La plupart du temps, elle était suspendue à mes lèvres, écoutait et buvait la moindre de mes paroles. Après un temps, je ne voyais plus du tout la différence d’âge, j’observais les efforts qu’elle mettait à ses tenues pour offrir juste ce qu’il faut au regard, je l’observais croiser et décroiser ses jambes dans un frissonnement de nylon et je sentais les titillements m’envahir.

Entre quatre murs, seuls un homme et une femme. Un homme dans la force de l’âge comme moi à l’époque, après trois-quatre-cent jours sans sexe, je commençais à ressentir de sérieuses difficultés à bien entendre de l’oeil gauche. Normal. La madame devenait tout à fait acceptable, tout à fait désirable même.

Puis vint un temps où elle se mit à parler longuement d’elle. Enfance au couvent, élevée par des nourrices, des nonnes et des bonnes, elle ignorait tout de la véritable chaleur humaine. Ça n’annonçait rien de bon. Elle s’était jetée corps et âme dans de longues études. Presqu’offerte en mariage forcé au docteur chose, elle avait accepté l’union voyant là une forme d’affection de la part d’un homme qui lui était d’autre part totalement inconnu. Une vie sexuelle moche, trois enfants, un gros bungalow et une vie mondaine ennuyante à entretenir et nous en étions là.

Elle à me raconter sa triste histoire en long et en large en moult détails et moi à ravaler la mienne en dépression sévère à l’écouter patiemment en hochant discrètement de la tête de temps en temps pour faire semblant que j’écoutais. Je me faisais violence pour retenir les baillements. Le monde à l’envers.

On me l’avait longuement vantée et chaudement recommandée. On m’avait assuré qu’elle me ferait le plus grand bien, j’ai tout juste fait le sien.

La deuxième Éléonore était ma psychologue.

Elenore, gee!

 

Flying Bum

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Flo & Eddie, Mark Volman et Howard Kaylan anciennement membres des Turtles, ont ensuite été connus sous le nom de Phlorescent Leech and Eddie alors qu’ils ont poursuivi leur carrière comme vocalistes pour Frank Zappa et les Mothers of Invention. Elenore a été écrite par Howard comme une parodie à la chanson des Turtles So happy together, bien qu’Elenore ait atteint la sixième position du célèbre Billboard américain.

Version studio de Flo & Eddie:

 

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