La caravane ratée

Figés dans un face à face malaisant, mon père et moi.

Nous n’avons plus rien à nous dire.

Un chien jappe au loin, un jappement gras et unique.

 

Silence.

 

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

Un autre chien jappe au loin, plus petit, un jappement plus aigu.

Le premier chien répond au jappement du second.

Le premier chien jappe toujours. Deuxième chien. Un troisième chien se joint au concert. Puis un quatrième. La grosse cacophonie.

Je perds le fil.

Combien de chiens se répondent, eux, au loin là-bas sur la rue tranquille où mon père et moi sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Un loup tout d’un coup.

 

Ouhhhhhhhh.

 

L’idée de l’angoisse, de la peur me traverse l’esprit. Ça doit venir du loup.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

La meute de chiens continue de japper derrière et l’envie me prend de me retourner pour voir. Mais la peur aussi, la peur me prend de me retourner pour assister à une drôle d’orgie de cabots qui ruinerait le sérieux du beau malaise entre mon père et moi figés là, l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Ma crainte, c’est que le loup pourrait s’en mêler mais je suis résigné à ne pas me retourner, je reste là figé devant mon père et nous n’avons plus rien à nous dire.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

 

Wouf. Wouf.   Wouf.

Ouhhhhhhhhhhh.

 

Tout mon esprit se concentre sur ce cri malaisant comme le silence de plomb entre mon père et moi. Sur les jappements également. Mon esprit résiste. Celui de mon père tout autant et nous sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à nous dire.

Les chiens jappent à plus courte distance.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

On dirait qu’il s’apprête à passer aux confessions, mais je vois bien qu’il hésite.

J’espère secrètement qu’il dira les choses qui allégeront le malaise de plomb mais je crains d’autre part qu’il ne discute vaguement que du concert débile de jappements de chiens qui n’arrête plus derrière moi. Small talk, small talk. Le silence vaut encore mieux.

 

Wouf. Wouf.

Ouhhhhhhhhhh.

Wouf.

 

Plus très très loin derrière moi maintenant, les chiens jappent et le loup hurle et mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace, en lieu et place d’avoir quelque chose à me dire.

 

Wouf.

 

Silence.

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

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