Un dernier tour

 

Je ne viens plus faire mon tour en ville comme je le faisais avant, pour le seul plaisir de la chose. Montréal qui essaie tant bien que mal de se refaire une beauté par en-dedans après tant d’années de négligence est devenue un vaste foutoir pour l’automobiliste que je suis toujours. Je ne ressens plus le besoin de ces longs “melancoly tours” que je venais y faire de temps à autres. J’aime encore pourtant cette ville exceptionnelle malgré tout. Malgré qu’elle fût pour moi presqu’essentiellement un long purgatoire entre une enfance lumineuse dans la vastitude de l’Abitibi et le calme enfin revenu au bout d’un long parcours sur la grosse gravelle où je me suis ouvert les côtes et râpé le cœur à vif plus souvent qu’à mon tour. J’y ai énormément aimé et terriblement souffert. Je m’y suis souvent investi à fond et j’y ai touché le fond de temps en temps. J’y ai vu mes fistons naître et grandir et j’en conserve toujours quelques passagères éternelles, des femmes que j’y ai trouvées et que j’ai fait monter à bord de mon cœur pour le reste du voyage. Ce sont encore les plus puissants liens qui subsistent entre cette ville et moi. M’y revoici encore pour quelques jours par affaires, la tête maintenant bien blanche, attablé à la foire alimentaire d’un salon au centre-ville où je tiens un kiosque. Je prends la pause en grignotant, sirotant un café, en lisant par moments, en relisant devrais-je dire un Steinbeck que j’affectionne particulièrement. Et aussi, je l’avoue bien humblement, en regardant furtivement les femmes alentour.

Le Montréal de mon adolescence était une ville toute en patelins, en faubourgs, en petites patries tricotées serrées, comme un énorme village avec aussi quelques petites bourgades peuplées principalement d’italiens, d’haïtiens, de grecs, un minuscule Chinatown. J’observe alentour aujourd’hui des gens venus de toutes les parties du monde, africains, européens, orientaux, latins et magrébins, que de belles femmes! Montréal au grand cœur accueille encore et encore tous ces gens comme elle avait accueilli le gamin que j’étais, débarqué de sa lointaine Abitibi natale à dix ans.

Mon regard se fixe sur une femme de mon âge assise un peu plus loin, superbe tête avec sa chevelure poivre et sel exceptionnelle, tout noir ou tout blanc sans compromis. Méditerranéenne, italienne? Ou grecque fort probablement. Je crois qu’elle me regarde aussi, furtivement, les yeux par-dessus son bouquin. Et la chaîne débarque et mon esprit part pédaler dans le vide pour un long moment.

 


 

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles”, avais-je lancé d’une seule traite. La jeune fille assise sur son tabouret derrière la console du petit manège pour enfants était profondément absorbée par la lecture de son bouquin, À l’est d’Éden de Steinbeck. Elle avait semblé un peu surprise mais n’avait pas sursauté autant que j’aurais pu l’espérer. En général, pour un lecteur – ou une lectrice en l’occurrence – rien n’est plus désagréable que de connaître un détail capital avant d’avoir lu toute l’œuvre. Elle avait relevé la tête bien calmement et elle m’avait répondu avec un sourire radieux : “Je sais, c’est la troisième fois que je le lis, ce livre me fascine.” Et elle m’avait observé un moment. J’avais senti son regard se promener sur moi de la tête aux pieds aller-retour. Un jeune blanc-bec de quinze ans qui avait l’air de s’y connaître dans l’œuvre de Steinbeck semblait une chose bien incongrue pour elle. Je me sentais un peu comme un objet de curiosité mais mon jeune égo venait de prendre des dimensions inter-galactiques. Elle avait pourtant quinze ans elle aussi mais un port de tête haut et fier qui lui venait de ses origines grecques lui donnait les allures d’une jeune femme accomplie, beaucoup plus mature. Malgré la laideur repoussante d’un uniforme jaune et brun caca d’opératrice de manège, on pouvait deviner une silhouette à faire rêver un jeune homme comme moi. Et aussi son prénom brodé sur la poche, Corinna. Des beaux grands yeux noirs qui ne parvenaient tout de même pas à donner un air sévère à un visage somme toute délicat, une belle peau de pêche et une chevelure lisse, brun chocolat au lait avec des reflets couleur cuivre, toutes choses qui avaient eu l’heur de me ravir carrément. Et parce qu’elle lisait Steinbeck, ma curiosité n’en avait été qu’exacerbée.

Cette année-là à l’école, on nous avait invités aux matinées étudiantes de la pièce Des souris et des hommes et cela avait été pour moi une révélation. J’avais dévoré comme un vrai boulimique la presque totalité de l’œuvre de Steinbeck. À l’est d’Éden était de loin mon titre favori. Quel hasard exceptionnel pour le petit charmeur en herbe que j’étais.

Elle avait déposé son livre et elle s’était levée. La météo n’annonçait rien de bon et les enfants se faisaient rares alentour des manèges du Monde des petits. Corinna soutenait contre le mien un regard pétillant, sans gêne, naturel. Elle s’était avancée près de la barrière métallique. Je m’étais approché et je me suis alors présenté en bonne et due forme. Elle m’avait répondu avec un sourire frondeur : “Si tu sais lire du Steinbeck, tu dois bien avoir vu que je m’appelle Corinna”, en se touchant la poitrine là où se trouvait l’écusson brodé de son prénom. “Rémi te l’avait probablement dit, je t’ai vu jaser longuement avec lui.” Elle s’était avancée sans gêne par-dessus la barrière et m’avait présenté ses joues à baiser, chose que je m’étais empressé de faire en touchant délicatement ses deux épaules.

 

Je n’avais pas eu la berlue, elle avait rougi. Moi aussi fort probablement. Les oreilles me brûlaient.

 


 

En 1972, mon père tenait un des tout premiers commerces de type “dépanneur” dans un quartier populaire de Montréal où un ixième déménagement familial nous avait emportés après un exil de l’Abitibi. Les bonnes vieilles “épiceries licenciées” disparaissaient lentement à mesure que s’implantaient les grandes chaînes d’alimentation. Ces petits commerces familiaux ont eu leur moment de gloire à Montréal et fermaient maintenant un à un. Mon père en avait acheté un, vivotant, pour une bouchée de pain et l’avait transformé selon ce nouveau modèle de commerce qu’il avait pu observer lors d’un séjour en Floride. J’allais devoir passer l’été à travailler pour lui à faire mille et une petites besognes et aussi des livraisons à bicyclette. Fraîchement débarqué dans un quartier ouvrier tissé serré, je ne m’étais jamais vraiment adapté à ce quartier. Pourtant, les jeunes de mon âge y abondaient, je fréquentais une école secondaire qu’on avait aménagée en vitesse dans une ancienne usine pour accommoder cette affluence de jeunes, ressac du baby-boom. Quartier définitivement ouvrier, blanc, tricoté extrêmement serré où pour les nouveaux-venus il n’était pas facile de s’intégrer. Heureusement, j’avais gardé contact avec des amis qui vivaient dans d’autres quartiers que nous avions habités depuis notre arrivée à Montréal. Dans cette nouvelle école, je n’avais qu’un véritable ami, Rémi, mais on se fréquentait très peu en-dehors de l’école, des conversations le long du parcours pour aller et revenir de l’école, des niaiseries dans les périodes de battements et de récréations. Deux seuls garçons parmi une trentaine de filles dans la classe de physique et de chimie, le rapprochement avait été quasi inévitable. Mais lorsque mon père avait finalement terminé de convertir l’épicerie en dépanneur et que le commerce avait été ouvert, il venait occasionnellement m’y saluer et faire jasette quand j’étais au poste, au grand dam de mon père pour qui la business passait avant tout. Rémi se cherchait un travail d’été mais mon père avec son épouse, mon frère et moi suffisions amplement aux besoins du petit commerce, au moins pour l’été. Je lui avais donné le nom d’une amie de Rosemont dont le père acoquiné au parti du maire Drapeau avait obtenu la concession de quelques manèges dans le Mondes des petits à La Ronde, parc d’attractions alors encore propriété de la ville. Elle m’avait offert ce poste mais mon père l’aurait très mal pris. Rémi avait été embauché.

Il me parlait tout le temps d’une jeune fille, opératrice du manège voisin du sien, d’une race qu’il ne pouvait pas définir avec précision mais qui était soi-disant d’une grande beauté et d’une gentillesse extrême. Et elle parlait français “comme toé pis moé malgré sa race”, disait-il. Rémi était un garçon très timide et dès qu’une fille s’approchait de lui il rougissait, développait des tics et il bégayait misérablement. Un peu comme s’il voulait me remercier pour lui avoir obtenu son boulot d’été, il m’avait talonné pendant un bon bout de temps : “Tu devrais venir la voir, ce serait ton genre, tu viens me voir, on fait semblant de rien, et quand ça tombe tranquille à son manège, tu vas la voir.” Il insistait vraiment. De guerre lasse, je m’étais présenté à La Ronde dans les dernières journées du mois d’août.

 


 

On dit que les premiers grecs sont arrivés à Montréal aussi tôt qu’en 1850. Tous ces grecs qui sont arrivés au pays ont travaillé très fort. Ils ont construit des églises, ils ont ouvert des restaurants. La communauté s’est d’abord développée en vase clos, recréant à Montréal le même mode de vie que celui de son pays d’origine. Il y a eu deux grandes vagues d’immigration, celle des années 1920, où des voyageurs croyant mettre le cap sur New York, se sont retrouvés à Halifax malgré eux, puis celle des années 1950 et 1960, après la seconde guerre mondiale. Pendant les années 1950, la plupart des immigrants se sont installés dans les quartiers Parc Extension et Avenue du Parc. Au début, c’était tout à fait possible de mener sa vie sans parler ni anglais, ni français. Toute la population était d’origine grecque, du médecin au marché du coin. La majorité des enfants de la communauté fréquentent alors les écoles anglophones protestantes, un peu par obligation. Car, à cette époque, le système francophone ne permet pas aux personnes d’origine grecque appartenant à l’Église orthodoxe d’intégrer ses écoles catholiques. Mais la communauté grecque est tout de même la première communauté culturelle à être passée du système anglophone au système francophone, avant la loi 101 et la loi 22, avant tous les débats autour de la langue. La famille de Corinna faisait partie de cette vague plus récente. Fille unique, elle était née à Montréal et elle avait toujours fréquenté l’école française si bien qu’elle avait parlé la langue de Molière bien longtemps avant son père qui avait toujours travaillé en cuisine pour d’autres grecs qui tenaient des restaurants de qualité extrêmement variable. Le type de resto qu’on baptise avec dédain des greasy spoons. Georges, comme plusieurs de ses compatriotes, pourvoyait aux besoins de sa petite famille bien modestement et il était resté attaché aux valeurs traditionnelles grecques avec un zèle probablement plus vif que celui des grecs restés en Grèce. À force de travail, il était maintenant cuisinier au chic Zorba le Grec. Corinna, elle, baignait avec un plaisir coupable dans la culture d’Amérique, du Québec qui était alors encore sur la lancée de sa révolution tranquille et de sa nouvelle modernité post-Expo67. Pour ma part, mes origines abitibiennes m’avaient déjà rompu à la vie cosmopolite avec toutes les diverses nationalités qui peuplaient mon patelin natal. L’idée même que Corinna était grecque m’indifférait totalement. Je pissais déjà un sang d’amour, l’hameçon de ses charmes planté douloureusement dans mon palais.

 


 

Après avoir fait le tour du sujet littéraire qui nous avait réunis, j’avais ramassé tous mes sens et osé demander à Corinna à quelle heure elle quittait son poste. Notre conversation était continuellement interrompue par des petits groupes d’enfants joyeux qui se présentaient avec leurs parents, excités à l’idée de monter à bord du petit train. Toujours avec une patience d’ange et un sourire radieux, elle s’occupait de les placer consciencieusement chacun dans leur petit wagon coloré sous l’œil attendri des parents puis elle lançait l’équipée sur les rails. Entre deux équipages, elle m’avait demandé si je connaissais Rémi depuis longtemps. Elle avait cru observer un certain intérêt de mon ami pour elle mais ça lui était extrêmement difficile de connaître le fin mot de l’histoire avec la grande timidité de Rémi. Elle ne voulait surtout pas créer un inconfort quelconque entre lui et moi. Je l’avais rassurée en lui disant que Rémi lui-même m’avait longuement parlé d’elle, en bien évidemment, et que c’était lui qui m’avait invité à venir me faire une opinion sur place, par moi-même.

“Si tu me demandes à quelle heure je finis, c’est sûrement parce que ton opinion est déjà faite alors, non?”, Corinna m’avait-elle demandé avec un air espiègle. Des mots comme une bombe, il m’aurait vraiment fallu un flegme exceptionnel à ce moment-là mais encore une fois j’avais les oreilles en feu et elle devait bien le voir. J’étais peu habitué à ce genre d’opération charme. Alors la contre-attaque m’a semblé la meilleure défensive. “Si tu me l’dis, ça voudrait dire que tu me laisserais peut-être te raccompagner chez toi, non?”

Un wagon de gamins entrait en gare à un moment des plus opportuns, j’avais vu ses joues commencer à rosir avant qu’elle ne s’élance vers le petit débarcadère délivrer les enfants de leurs ceintures de sécurité et les aider à descendre. Puis elle était revenue vers moi. “Aussi charmant sois-tu, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle lancé comme un verdict final à mon baratin malhabile – ça ou une bonne tape sur la gueule – “mais si ça te tente de venir faire un tour en ville avec moi, je finis dans une heure à peine, si tu veux bien être assez patient.”, avait-elle conclu non sans mesurer ses effets.

 

Je ne lui avais pas dit mais je l’aurais attendu, planté là jusqu’aux premières neiges si elle me l’avait demandé.

 


 

Notre lieu de rencontre était derrière une énorme vache de fibre de verre mécaniquement patentée pour faire semblant d’emboutir chaque petit wagon qui se présentait devant elle en émettant un grand meuhhhh, puis elle se retirait vers son point de départ en attendant le prochain wagon. Corinna devait passer au bureau administratif des concessionnaires déposer le coffre de billets, les clés du manège et passer au vestiaire se changer. Il m’avait fallu un bon moment pour réaliser que c’était bien elle la superbe jeune fille qui descendait le trottoir et qui se dirigeait vers moi. Elle était méconnaissable. L’horrible uniforme brun caca et jaune disparu, la toque défaite, ses cheveux soyeux dansaient dans le vent des îles. Elle portait des sandales afghanes, un capri bleu en denim très ajusté, une blouse indienne en lin blanc qui donnait un éclat exceptionnel à toute sa peau aux teintes méditerranéennes, un sac en cuir souple sur le dos. J’étais ébaubi, flabergasté par tant de grâce.

Le temps virait et nous nous sommes dépêchés de rejoindre la station de métro. En approchant de la sortie à la station Berri, j’apercevais déjà une pluie torrentielle qui s’abattait sur un centre-ville assombri. Quelle merde, notre premier “tour en ville” comme elle avait nommé la chose, cancellé pour cause météo. J’avais carrément le goût de brailler comme un veau. J’avais alors senti sa main toute chaude s’emparer de la mienne et la tirer vers elle. “Pas grave, monsieur, viens on va faire les fourmis.” Et elle m’avait fait faire demi-tour et entraîné vers les galeries souterraines du métro. Elle m’avait appelé monsieur. Quand le coeur s’emballe, faut croire que quelquefois le génie manque d’air un peu. “J’te suis, madame.”, avais-je répondu tout spontanément pour jouer le petit jeu avec elle.

Corinna lâchait rarement ma main et quand les regards se tournaient vers nous, une sensation grisante m’envahissait, mélange de fierté et de bravade pour ces pauvres bougres solitaires qui la zieutaient maladivement. Nous avions parcouru de longs tunnels de céramique ornés de grandes publicités, de longues galeries de boutiques hors de prix pour nos jeunes budgets où nous nous contentions de lécher les vitrines; nous nous étions amusés un moment dans un magasin de farces et attrapes, puis nous avions longuement bouquiné au Parchemin, première libraire digne de ce nom dans le Montréal souterrain. Puis la faim la tenaillant nous nous étions installés dans un des rares restaurants à la portée de nos bourses où le poulet frit au miel constituait l’essentiel du menu.

Nous avions jasé et jasé de nos vies respectives, nos intérêts, nos goûts. Corinna était une petite intellectuelle comme moi avec des résultats scolaires bien au-dessus de la moyenne. Une bolée, seulement dans un corps de déesse grecque. Nous avions énormément de goûts en commun côté lecture et cinéma. Elle écoutait à peu près les mêmes choses que mes amies québécoises “de souche”, Claude Gauthier, Ferland, Dubois, Charlebois mais aussi Donovan, Cat Stevens, Shawn Phillips.

Je me croyais soudainement béni des dieux. Le temps filait à la vitesse de l’éclair en sa compagnie. Nos conversations étaient intarissables et c’était la face longue d’une serveuse excédée qui nous lavait maintenant les orteils avec sa serpillère qui avait mis fin à ce “tour en ville” mémorable. Corinna quittait sur la ligne orange vers le nord, moi sur la verte vers l’est. Après s’être bien promis de remettre ça, nous nous étions quittés après avoir jasé encore et encore sur un banc du quai de la ligne orange laissant passer deux ou trois rames pour étirer le moment. Quand la rame ultime s’était présentée, nous nous sommes levés. Elle s’était approchée de moi. Je l’avais prise par les épaules et j’ai baisé doucement ses joues une après l’autre. Elle avait ensuite pris ma tête entre ses mains et elle avait collé ses lèvres chaudes sur les miennes un petit moment, un baiser bien prude mais oh combien agréable. “Bonsoir monsieur”, avait-elle lancé avant que les portes du wagon ne se referment sur elle. “Bonsoir madame”, avais-je répondu la main la saluant bien haut. Derrière la vitre des portes fermées elle m’avait soufflé un autre petit baiser des mains. Je regardais le coeur gros le sombre tunnel avaler la rame qui l’amenait au loin. Cette nuit-là, le sommeil avait eu grand peine à venir m’étreindre.

 


 

La seconde fois, le soleil était au rendez-vous. Nous avions planifié rien de moins que de monter St-Denis de la station Berri jusqu’au boulevard Saint-Joseph. J’avais décidé qu’on commencerait par faire un croche sur Sainte-Catherine vers l’ouest jusque chez Omer deSerres coin Sanguinet. Je m’y étais offert quelques crayons sanguines en lui expliquant que je ne parvenais jamais à tracer un portrait d’elle à mon goût avec la noirceur des fusains. Elle avait alors insisté pour voir les résultats dans les brun-rouge de la sanguine le moment venu. Dans le quartier latin de l’époque qui se résumait à un petit bout de la rue Saint-Denis entre de Maisonneuve et Ontario, nous déambulions lentement en salivant d’envie devant toutes ces belles gens qui sirotaient bières et sangrias attablés aux terrasses des cafés en refaisant le monde entre deux éclats de rire. Nous n’avions que quinze ans. Nous nous étions arrêtés au café Soma plus loin, seul endroit qui ne servait pas d’alcool et qui pouvait donc nous accueillir et nous servir. L’endroit était idéal pour se tremper dans le Montréal alternatif de l’époque. La musique allait du protest song ou du folk américain à la Dylan ou J.J. Cale aux chansonniers québécois en passant par la musique indienne de Ravi Shankar. Un serveur chevelu comme Lady Godiva souvent pieds nus nous proposait des thés et des cafés de divers pays, des tisanes, une alimentation alternative qui incluait des pousses germées de toutes sortes, salade de pissenlit, purées de pois chiches ou fromage de chèvre cru sur croûtons de pain noir, couscous aux fruits et toute cette sorte de choses qu’on découvrait, ravis de toutes ces nouvelles saveurs. Des chansonniers venaient s’y sustenter après leurs tours de chant et pouvaient y siroter un java bien tapé toute la nuit en jouant aux échecs ou au backgammon. Les artisans et les poètes du magazine Mainmise qui avait ses bureaux en haut du café descendaient aussi à toute heure du jour et de la nuit y casser la croûte ou fumer du haschich à la pipe dans l’embrasure de la porte d’en arrière qui donnait sur un triste jardin de béton. On y croisait les Pierrot-le-fou, Patrick Straram, Jean Basile, Denis Vanier, Claude Péloquin et bien d’autres.

Corinna avait adoré ce lieu tout comme moi je l’aimais. Nous sentions que nous faisions partie de ce nouveau Montréal, alternatif, créatif, tourné vers un futur humaniste et pacifique où tous les humains de toutes les races et de toutes les religions avaient leur place. Nous nous y sommes barrés les pieds un long moment prisonniers de notre propre ravissement d’être simplement là, à voir naître entre nous des sentiments troublants jusqu’alors inconnus. Nous avions tant et tellement traîné que le plan de base avait dû être amendé. Corinna devait rentrer avant que son père Georges ne rentre de son travail chez Zorba le Grec.

Plus haut sur Saint-Denis, en haut de la côte Sherbrooke nous avions sauté dans le métro et monté jusqu’à la station Laurier. De retour sur Saint-Denis, coin Saint-Joseph, il fallait conclure cette soirée assis serrés l’un contre l’autre sur le banc de bois de l’arrêt d’autobus. J’avais passé mon bras sur ses épaules, sa tête reposait sur la mienne, sa main chaude sur ma cuisse et nous étirions le temps à tenter de s’inventer une vie.

“Aussi charmant sois-tu, monsieur, jamais je ne laisserais un garçon me reconduire chez moi,” avait-elle repris comme une rengaine. Je n’avais pas insisté davantage. Elle s’était levée, j’avais eu droit à un autre baiser des lèvres, long, chaud et encore aussi prude. Et elle avait lentement disparu marchant d’un bon pas sur le boulevard Saint-Joseph vers l’ouest. Je ne pouvais simplement pas m’en aller tant et aussi longtemps que son image perdurait dans mon champ de vision. À l’œil, elle s’était rendue jusqu’à L’Esplanade avant de disparaître, comme si un morceau de mon coeur s’arrachait.

Bonsoir madame.

 


 

C’était devenu une guerre de tous les instants entre mon père et moi. Je me tenais informé auprès de Rémi des horaires de travail de Corinna. Chaque fois que je savais qu’elle était là, à faire tourner son manège, moi j’étais prisonnier là, dans ce foutu dépanneur, à tourner comme un ours en cage. Ma belle-mère, l’épouse de mon père, voyait ces choses-là. Elle savait. Il fallait qu’une jeune fille torture mon coeur pour justifier mes comportements soudainement hirsutes, agressifs, envers mon père. Elle tentait tant bien que mal de le convaincre d’embaucher un commis-livreur tout de suite au lieu d’attendre que l’école soit déjà commencée et qu’ils risquent d’assumer le commerce à deux toute la journée. Il pourrait alléger nos horaires à mon frère et à moi et nous permettre de vivre un été un peu plus normal, comme les autres “enfants”, disait-elle. Mais mon père était aussi têtu que chiche.

Le lendemain c’était la fête du travail mais il avait été impossible de convaincre le paternel de fermer son commerce pour une fois. Un dépanneur, disait-il, ça dépanne surtout quand tout le reste ferme. À cette époque, La Ronde fermait ses portes définitivement ce fameux lundi. C’était là ma dernière chance de revoir Corinna qui n’avait toujours pas voulu me donner son numéro de téléphone. C’était encore le temps béni où les téléphones étaient vissés au mur. Elle disait qu’il ne faudrait pas déranger son père Georges qui pouvait aussi bien dormir ses nuits en plein jour. Elle disait aussi que le téléphone n’était pas très commodément placé pour des conversations de la nature de celles que nous entretenions. J’avais alors littéralement planifié une évasion. À l’heure où je devais me présenter au dépanneur, j’étais déjà embarqué dans la 85 en direction du métro Frontenac pour aller rejoindre Corinna à La Ronde.

Heureusement, Le Monde des Petits fermait plus tôt que le reste du parc. Corrina qui avait semblé heureuse de me voir arriver avait accepté avec joie de passer la dernière soirée sur place avec moi. Nous pourrions faire quelques manèges pour une rare fois, bouffer les cochonneries typiques de la place et rester pour le grand feu d’artifices de la fin de saison. C’était dans la descente verticale au coeur du volcan du Gyrotron que la terreur l’avait fait s’accrocher à moi. À l’abri du regard des autres sièges c’était là qu’on s’était véritablement embrassés pour la première fois, comme sur une poussée incontrôlable, instinctive et torride. Plus tard, allongés sur l’herbe dans un coin retiré, nous avions regardé le feu d’artifices serrés l’un contre l’autre la tête appuyée sur nos sacs à dos. À un moment, je m’étais redressé sur les coudes, je regardais comme en contemplation lascive son visage harmonieux et heureux et je pouvais voir la finale spectaculaire des feux dans le noir profond de ses yeux. Le comité de rédaction s’affairait dans les recoins de ma cervelle à revoir les mots, leur séquence, le phrasé exact du texte que je m’apprêtais à livrer fébrilement pour une première fois à une jeune fille, à la jeune fille devant moi. On aurait dit que d’instinct elle avait su. Sa main était venue se déposer sur ma bouche tout doucement. “Pas ici, pas maintenant, pas comme ça”, m’avait-elle dit tout juste avant que ses mains viennent attirer ma tête vers elle. “Si tu veux monsieur, tu viendras me reconduire chez moi tantôt. Ma mère doit se morfondre d’inquiétude et mon père fait la fermeture chez Zorba et rentrera très tard, aucune chance qu’on ne le croise.”, m’avait-elle chuchoté à l’oreille avant que ses lèvres viennent rejoindre les miennes. Ce baiser-là avait véritablement eu le goût de l’amour.

 

Je ne lui avais pas dit mais j’aurais été la reconduire sur mes épaules, à pieds, eût-elle habité la Saskatchewan.

 


 

Une foule compacte et empressée avait pris d’assaut le chemin menant à la station de métro. Corinna n’était pas vraiment à l’aise dans ces attroupements. Nous étions restés confortablement installés sur un banc à la sortie de La Ronde et nous avions longuement attendu que le troupeau passe. Puis, elle avait choisi de prendre l’autobus 45 à la place du Métro. J’avais horreur de cette idée. La distance que franchissait l’autobus entre la terre ferme et la bretelle du pont était une spirale de court rayon qui montait trois-quatre tours en tire-bouchons et cela me foutait un vertige monstre. Corinna s’était payé ma gueule tout le long de la montée. Dans la folie des soirs de feux, le retour en ville des promeneux de la longue fin de semaine, le trajet entre La Ronde et la station Papineau avait pris une éternité, le pont était totalement bouchonné. Il restait encore tout le trajet vers Saint-Joseph plus au nord où à cette heure-là les autobus se faisaient plutôt rares. Profitant de cette belle nuit claire de fin d’été, nous avions marché lentement tout le trajet entre Papineau et l’Esplanade en jasant tout le long main dans la main. J’avais bien jugé la distance, elle habitait bien près de l’Esplanade.

Nous avions grimpé le long escalier qui menait au deuxième et Corinna avait tourné la clé tout doucement au cas où sa mère se serait endormie. En entrant, comme bien des grands logements du boulevard, un long corridor se présentait devant nous, plein de portes de chaque côté, désert. Corinna me faisait signe, l’index devant la bouche commandant le silence. “Juste pour mal faire, ma chambre est tout au fond”, m’avait-elle chuchoté. Puis, une femme en robe de nuit était apparue, sortie d’une des nombreuses portes. Le visage livide de la femme était totalement déconstruit par l’angoisse. Ses bras s’agitaient dans le vide désespérément à faire des signes étranges et ses lèvres mimaient des mots incompréhensibles. J’avais senti Corrina se raidir.

Puis, lui est sorti. Georges, un homme costaud et sombre aux allures du vrai Zorba. Pieds nus, un pantalon blanc souillé qui empestait le gras de cuisine, une camisole blanche, le visage cramoisi de rage traversé par un seul et épais sourcil noir. Il avait hurlé un long laïus à Corinna en grec en pointant la chambre du fond. Lorsque la pauvre fille était passée nerveusement à côté de lui le dos arqué la tête entre les jambes, il l’avait poussée dans le dos de sa grosse paluche comme pour accélérer son pas. Sa mère l’avait attrapée par les épaules et l’avait conduite à sa chambre. Corrina ne s’était jamais retournée. Du vestibule, je pouvais entendre les pleurs des deux femmes. Puis, l’imposante pièce d’homme s’était retournée vers moi. Les yeux rouges de furie et l’écume à la bouche il criait en s’avançant dans ma direction dans un français totalement massacré. Pas encore assez massacré pour que je ne comprenne pas le message. Il faudrait un jeune homme grec de bonne famille pour oser venir lui demander la main de son unique fille, sûrement pas un p’tit christ de french canadian pea soup comme moi avec ses ridicules bouclettes blondes et ses petits yeux bleus d’agneau sur la broche. Faudrait que je lui passe sur le corps avant. Lorsque son bras menaçant s’était levé et que son énorme index pointait mon nez, j’ai préféré de loin retrouver mon chemin du côté opposé et vite avant que je me mette à me chier dessus. J’ai descendu les marches quatre par quatre et j’ai couru sans arrêt jusqu’à Saint-Denis. Je n’ai pas touché terre plus que dix fois en chemin.

 


 

Des applaudissements et une forte odeur d’agneau flambé étaient venus ramener sur terre mon esprit parti scier du bois sur la lune pendant je ne sais combien de temps. Ces longues journées de congrès me sucent l’énergie. Un chef costaud aux traits sévères méditerranéens tout de blanc vêtu redescendait de la scène centrale de la foire alimentaire sous les derniers applaudissements qui s’estompaient, se creusait un chemin à travers la foule qui commençait à se disperser lentement. L’éclairage de scène blêmissait peu à peu. Plus loin la belle dame à la chevelure poivre et sel rapaillait ses effets, se levait et partait à ses devants. Le chef l’avait prise par les épaules comme s’il avait peur qu’un chinois ne la lui vole.

En s’approchant dans l’allée j’ai eu comme une épiphanie. J’ai cru reconnaître la belle dame. Un porte-nom suspendu à son cou par un ruban multicolore disait : Corinna Tsibucas.

Bouleversé et calculant très mal mes réactions, j’ai vite retourné le mien pour cacher mon nom et j’ai monté mon bouquin à la hauteur de mon nez pour dissimuler une partie de mon visage. Jamais elle ne me reconnaîtrait après toutes ces années. Dans un brouhaha soudain, une poignée d’admirateurs qui venaient en sens inverse monopolisaient l’attention du chef. Il avait échappé la belle dame dans la confusion du moment. Le temps que les admirateurs ne laissent le chef poursuivre sa route et qu’il ne la récupère au vol, elle avait eu à peine le temps de s’approcher de moi. C’était maintenant un regard furtif, nerveux et triste qu’elle portait sur le mien complètement ahuri. Elle avait eu tout juste le temps pour s’approcher de mon oreille et d’y murmurer tout bas :

Cathy leur mère n’est pas morte, elle tient un bordel à Los Angeles.

Puis ils sont disparus tous les deux dans la foule compacte.

 


 

Ces salons commerciaux m’épuisent de plus en plus avec l’âge. Longues journées debout ou rien que sur une fesse à faire le beau pour les clients qui payent une visite, à se mettre en mode putain pour charmer les clients potentiels. En quittant le Palais des Congrès, je n’avais plus qu’une seule idée en tête. Rejoindre ma douce dans la petite percée de la forêt lanaudoise où j’habite. Ouvrir une bonne bouteille de rouge, m’installer près d’elle et voir venir lentement la nuit en observant la lumière des mouches à feu dans ma forêt, admirer les chorégraphies malhabiles et saccadées des chauve-souris qui chassent leur pitance dans le ciel bleu-mauve profond au-dessus de nos têtes et écouter au loin les coyotes prendre leur shift de nuit.

J’avais abandonné la voiture dans le stationnement incitatif de la station Radisson, maintenant l’avant-dernière station de la ligne verte, la plus à l’est de l’île. Je ne voulais pas me taper le foutoir des travaux de construction omniprésents. Une rarissime balade en métro pour moi maintenant.

Entre deux stations, les yeux à moitié fermés, l’odeur du caoutchouc surchauffé mélangée à celle de la forte humidité des tunnels, la pénombre, le tangage du wagon, cette rencontre fortuite, tout me ramenait plus de quarante ans en arrière.

Ce soir-là dans la pénombre du métro, une des passagères de mon coeur, assurément une des plus jeunes et des plus ravissantes, venait de faire un dernier tour. Sa belle jeunesse quittait lentement son corps de déesse grecque, abandonnait son visage radieux à la peau de pêche, sa belle chevelure couleur chocolat au lait aux reflets cuivrés virait inexorablement au poivre et sel. Sur ses beaux grands yeux noirs, deux paupières fatiguées descendaient comme une dernière tombée de rideau sur ce regard pétillant, sans gêne, naturel, dans lequel le mien s’était jadis littéralement noyé.

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

Boinsoir madame

Jean-Pierre Ferland

 

(Chanson-génèse du Flying Bum première mouture)

 

 

10 réflexions sur “Un dernier tour

  1. Ta bien tendre nostalgie. Qui vient encore une fois me chercher.
    Beau p’tit film. Plus qu’un court celui-là.
    Je suis ébaubie devant ta capacité à revenir en arrière de cette manière-là.
    Ça me touche. Du beau vivant.
    En vous souhaitant une douce fin de semaine dans votre coin de pays, m’sieur.

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  2. Je retrouve en te lisant cette acuité si particulière des émotions des premiers amours ; je pense souvent que c’est cette même acuité dont nous portons la nostalgie une fois devenus adultes , et que nous cherchons inlassablement à revivre – parfois même au-delà des amours que nous partageons. Combien l’amour s’alourdit avec l’expérience…

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    • Il serait extrêmement naïf de croire que tout est derrière nous. Tout est en nous et c’est une bénédiction qu’il faut chérir. Toutes ces amours passées, quand le coeur voulait nous sortir du corps à la seule pensée de l’autre ont construit les personnes que nous sommes devenues. Ceci n’enlève absolument rien à nos nouveaux amours bien au contraire. Je te souhaite tout le bonheur du monde chère Esther, ça m’a fait le plus grand plaisir de te revoir sur la toile. Bons baisers du Québec (et de moi aussi 😁)

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  3. Tu es sans nul doute plus optimiste que je ne le suis sur ce sujet de nos amours adultes 🙂 Je ne voulais pour autant pas dire que le poids qui s’ajoute avec les ans enlève quoi que ce soit à celles que nous pouvons expérimenter à nouveau, mais que – pour moi – cela les rend moins légères, d’une certaine manière. Il y a en tous les cas une insouciance, une fraîcheur avec laquelle je ne suis jusqu’ici jamais arrivée à renouer. Je t’embrasse moi aussi 🙂

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  4. La nostalgie, on sait pertinemment le danger qu’elle représente, comme certaines femmes, certaines villes, certains souvenirs cela n’empêche pas d’y revenir encore et encore on ne sait pourquoi. Comme des couches que l’on ajoute ou que l’on retire pour se représenter une histoire qui tient debout ou un tableau. Un dernier tour ? à suivre donc … je reste aux aguets 😉 mais ce sera difficile de faire plus chouette ! belle journée !

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