Rose et Chose

“Hey, es-tu là?”

“Oui, je suis là.”

“ Je peux te parler de quelque chose?”

“Donne-moi une petite seconde.”

“Tu es dans une autre conversation?”

“Ouin, laisse-moi conclure.”

“Elle s’appelle comment?”

“Aucune idée mais son nom de profil c’est Éléonore J

“Comme la chanson?”

“Exact.”

“Tout à fait ton genre.”

“ Si tu veux. 21 – 39, cherche homme, dans un rayon de 50 milles.”

“Vous parliez de quoi?”

“Elle est en vacances ici. Une pause de sa vie trépidante à Beauharnois, peux-tu croire ça? Elle a un mari et un fils, je pense. Elle dit que je la fais se sentir jeune.”

“Qu’est-ce que tu fais avec elle?”

“Elle vient me voir et nous couchons ensemble.”

“Vous ne sortez pas ensemble avant, quelque chose, un resto, un cinéma?”

“Nah, elle ne veut pas que j’existe, je veux dire, elle ne veut pas me voir comme quelqu’un de vrai, qui existe pour vrai. Elle ne veut même pas savoir mon vrai nom de famille.”

“Ton prénom c’est Chose, elle t’appelle juste Chose?”

“Tout à fait.”

“Elle m’envoie toujours un message à la dernière minute. Je pense que toute la journée elle se dit qu’elle ne me contactera pas et vers onze heures onze heures et demi, bingo, mon téléphone vibre pour m’annoncer sa notification.”

“Tu ne te sens pas un peu comme un objet, une simple chose?”

“Mais c’est moi, ça, Chose. Si je me fie aux expériences passées, dans encore deux ou trois rencontres, je vais commencer à me sentir un peu comme une merde le matin. Mais je pense bien qu’elle ne sera plus qu’un vague souvenir avant ça. Une nuage flou en forme de belle fille.”

“Tu trouves pas ça un peu bizarre qu’on se parle dans cette application-là?”

“Qu’on se parle dans une application de rencontres mais qu’on ne se soit jamais vraiment organisé une rencontre. Oui. Oui je pense que c’est pour le moins bizarre.”

“Te souviens-tu du premier message que tu m’avais envoyé après qu’on ait matché?”

“Attends.”

“Non, je ne suis pas capable de scroller jusque-là.”

“Tu m’avais dit: “Qu’est-ce qu’une belle fille comme toi fait dans une application comme cette merde?”

“Et t’en as pensé quoi quand tu as lu ça?”

“Je me suis dit: oh shit.”

“Je me rappelle très bien t’avoir offert de sortir prendre un verre et tu m’avais demandé si c’était le genre de choses que les gens faisaient sur ce genre de site.”

“C’était ma première fois.”

“Tu m’avais dit que tu avais le nette impression d’être en train de commettre une grosse niaiserie.”

“Oui, une foutue de grosse niaiserie. C’était après une journée étrange, vraiment une mauvaise journée. J’avais rencontré ce gars-là. Il s’appelait Kevin. Kevin Picotte. Il m’avait dit qu’il était très heureux que je me rappelle de son nom de famille mais de l’utiliser le moins possible. Au bout de Kevin, ça chiait selon lui. On révisait des textes de poésie et on avait eu un moment, il avait touché ma main et il m’avait dit qu’il me trouvait superbe. Le lendemain, je suis entrée de bonne heure au bureau et je l’avais vu en train de faire tout un bagou à une femme qui plus tard s’était avérée être sa femme. Je ne savais plus très bien ce que ce moment avait signifié mais je me rappelle que je m’étais dit que c’était le dernier, un de trop. Je ne me laisserais plus jamais approcher par quelqu’un qu’il s’appelle Kevin ou non avant d’avoir un rapport officiel de l’état civil.”

“Généralement pas le moment parfait pour se rabattre sur les applications de rencontre.”

“Je voulais juste vérifier si c’était dans l’ordre des possibilités qu’un homme s’intéresse à moi. Peu importe ce que cela peut vouloir dire sur un site comme ici.”

“…”

“T’es encore là?”

“Oui, désolé. Éléonore J vient tout juste de me demander de lui envoyer une photo … spéciale.”

“Ishhhh.”

“Attends, non. Il y a quand même des règles non-écrites ici. C’est totalement impoli de ne pas envoyer une photo spéciale à quelqu’un qui vient de vous en envoyer une.”

“C’était quoi sa photo spéciale?”

“Ah, une pose quelconque dans une salle de bain. Je ne reconnais pas la salle de bain.”

“Et la tienne?”

“T’es une petite curieuse, toi.”

“Oui mais d’un point de vue sociologique, c’est tout. Ça m’intéresse.”

“Bon, moi je m’intéresse à ce que tu voulais me dire exactement, tu voulais jaser de quoi?”

“Est-ce que tu as fini avec Éléonore J?”

“C’est correct. Je suis tout à toi. J’ai déjà écrit une série de petites notes grivoises sur Words, je lui en copie-collerai une de temps en temps.”

“Mon grand romantique, toi.”

“Assez parlé de moi, tu voulais me dire quoi?”

“Je voulais juste jaser.”

“Jusqu’à temps que la conversation tourne à quoi?”

“Te rappelles-tu d’une raison précise pour laquelle on ne s’est jamais rencontrés?”

“Je me rappelle vaguement que tu considérais comme une grossière erreur de t’être inscrite ici. Tu m’a envoyé des gigabytes de textes à t’excuser avec au moins cent raisons et huit-cent versions de m’expliquer que tu ne voulais absolument pas m’agacer ou me faire croire des choses ou quoi que ce soit du genre.”

“Alors, comment on en est rendus là? Quand j’ouvre mon téléphone, je ne vérifie pas mes textos ni mes courriels. Je saute directement ici. Juste pour te parler. Quand je trouve quelque chose de pissant et que je veux le partager, je te l’envoie à toi.”

“Voulais-tu me rencontrer?”

“Je pense que si on le faisait maintenant, ça ruinerait notre belle relation.”

“Pis quoi encore? Tu t’inquiètes que je pense que tu ne m’utilises que pour ma belle personnalité?”

“Non, je veux juste savoir … qu’est-ce que tu penses de moi? En tant que … personne.”

“Comme personne?”

“J’avais à peu près vingt-cinq ans sur ma photo de profil. J’étais maigre, j’avais l’air cool pis toute. Je ressemble encore à la personne sur la photo, je pense, mais en même temps je ne suis plus vraiment la personne sur la photo. Alors, voilà. Tout ce que tu connais de moi ce sont les petits mots que je te tape dans la petite boîte de cette application. Quelle idée de ma personne est-ce que ça te donne? Quelle image est-ce que cela te communique?

“…”

“Youhou, t’es encore là?”

“Oui, oui.”

“Éléonore J est revenue?”

“…”

“Est-ce que c’est trop? Est-ce que je suis comme trop?”

“Nah, Je ne sais juste pas quoi dire. Comment on répond à une question comme ça?”

“Je ne sais pas. De façon honnête peut-être?”

“Si je voulais être honnête, je répondrais en te disant que tu as l’air d’être une personne très insécure.”

“Tu es dur avec moi, là.”

“Oui, je sais que c’est dur. Et je suis loin de me sentir bien que tu me forces à te dire des choses dures. Je suis ici justement parce que je ne veux pas de tous ces verbillages émotionnels qui viennent avec les relations mutuellement exclusives. J’ai beaucoup de squelettes dans mon placard. Des choses que tu ne veux pas savoir. Pas de questions, de grâce.”

“C’est pas juste. Je te parle de ma vie tout le temps mais la tienne semble tourner essentiellement alentour de coucher avec des femmes désespérées.”

“Oui, mais elles me semblent beaucoup moins désespérées après.”

“C’est ce que tu penses mais je suis à peu près certaine qu’elles sont à la recherche de quelque chose qu’elles ne trouveront sûrement pas sur une application comme celle-ci.”

“Quoi donc?”

“L’amour, l’engagement à long terme.”

“Ah oui? Et comment ces choses-là se produisent-elles dans la vraie vie? Les gens ne tombent pas amoureux du premier coup. Ils veulent baiser et baiser et parfois à force de baiser de gauche à droite, un jour l’amour se présente. L’application fait juste accélérer le processus.”

“Es-tu en amour avec Éléonore J?”

“Je ne pense pas, non.”

“Et les gens ne tombent pas en amour sans sexe?”

“Pas dans mon monde à moi.”

“…”

“…”

“Alors… c’est quoi tout ceci?”

“Ceci quoi?”

“Tous ces messages. Ce que l’on fait, qu’on s’écrit. Nous.”

“Nous?”

“Je n’aurais pas dû utiliser le mot Nous?”

“Je ne sais pas. Y a-t-il un Nous? »

“Quand je pense à toi et moi je pense à un Nous. »

« Et ce Nous serait quoi au juste?”

“D’abord moi, je suis une Je. Rose. Une poétesse avec beaucoup trop de temps à perdre. Je blogue, je vais au gym, je travaille chez un éditeur et mon restaurant favori est, je l’avoue, n’importe quel boui-boui italien bon marché. J’ai des pensées profondes et des sentiments admirables. Toi tu es Chose 31-49 cherche femme dans un rayon de moins de 30 milles. Je ne sais rien de toi sauf ce que tu écris toi aussi dans la petite boîte de l’application.”

« Si toi tu es hors de Nous, alors, ça fait de moi un … fantôme? Un être sans corps physique réel. Je ne vis que dans ton téléphone?”

“Une bonne façon de voir les choses. Tu pourrais être une création de l’esprit. Une photo de profil. Qui dit que tu ne l’as pas piquée sur Google et que tu ne ressembles en rien à Rose. Tu pourrais fort bien être le fruit d’une sorte d’intelligence artificielle qui prétend être une femme dans la quarantaine.”

“Je ne fais pas semblant d’être moi. Je suis moi.”

“Mais comment est-ce que tu peux le prouver?”

“Je pourrais développer sur ma vraie vie. Comment j’ai déjà été heureuse mais ça fait un bail. Quand je libère mon esprit du travail, tout ce que je fais c’est de fixer le plafond de ma chambre jusqu’à temps que ça me tente de brailler ma vie. Que j’en suis rendue à parler avec un gars rencontré sur une application de rencontre et que je n’ai jamais eu de véritable personne signifiante dans ma vie et que je me sens près de cette personne quand on s’écrit. Le genre d’émotions qui m’assaillent, me font souffrir mais si je souffre, n’est-ce pas la preuve que j’existe?”

“Non, tout ça ne sont que des mots, l’intelligence artificielle peut très bien en écrire des tonnes de semblables.”

“Alors, nous avons atteint une impasse. Comment est-ce que je pourrais te prouver que ces sentiments sont vrais, que je suis vraie, une vraie personne. Que j’existe physiquement et de belle façon en plus, que je ne suis pas juste une créature de l’intelligence créée essentiellement pour ton unique plaisir?

“Il y aurait bien une manière.”

“Ah oui, laquelle?”

 

“Tu pourrais m’envoyer une photo … spéciale.”

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 









Une réflexion sur “Rose et Chose

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