Les framboises de madame Piché

Comme tous les grands crimes, tout ceci avait commencé bien innocemment. Un petit garçon désoeuvré qui tournait alentour de sa mère comme une mouche à marde, à la recherche d’attention, de façons de déjouer l’ennui. La pauvre femme aurait bien mérité un peu de tranquillité. La saison était encore un peu jeune mais ma mère m’avait demandé d’aller vérifier dans mes talles voir si les bleuets avaient commencé à pousser. Une tarte ou deux faites de fruits frais seraient fort bienvenues, la réserve de fruits congelés de l’été précédent étant depuis longtemps totalement épuisée. Tous les enfants de mon âge se piquaient d’avoir les meilleures talles de bleuets dont personne au monde ne connaissait l’emplacement secret. Les miennes étaient bien cachées sur le versant le moins fréquenté de la côte de cent pieds, entre le pied de la pente et l’ancien Cabbage Town là où la forêt avait repris depuis longtemps ses droits sur le vieux squat irlandais. J’étais donc parti avec mon petit videux et mon panier de balsa investi d’une mission importante.

Mais la saison était effectivement bien jeune encore. Les plants étaient tout juste en fleurs, quelques petits fruits durs et blancs ici et là, un rarissime bleuet encore rose ou rouge. Bref le succès de la mission était fortement compromis. Je rentrais donc, piteux, la tête entre les jambes, gros Jean comme devant. J’étais tout sauf pressé de rentrer, forcé d’admettre le non-respect de ma mission, la crainte de décevoir ma mère.

En marchant lentement dans la ruelle entre la septième et la huitième, j’avais eu une épiphanie. Le but de l’opération n’était-il pas l’éventualité de préparer des tartes aux petits fruits bien frais? La framboise ne répondait-elle pas si judicieusement à la définition de petits fruits? N’étais-je pas par le plus merveilleux des hasards juste derrière la maison de madame Piché? Madame Piché ne possédait-elle pas la plus paradisiaque plantation de framboisiers de toute l’Abitibi?

La haute clôture de bois me semblait impossible à sauter, aucun trou pour passer en-dessous non plus. Ne restait plus que la stratégie la plus complexe et la plus risquée, passer par la porte. J’avais inséré mon canif très minutieusement entre le poteau et la porte pour relever la clanche et je poussais la porte le plus délicatement du monde. Au premier mouvement, les gonds de la lourde porte de bois avaient commencé à crier me forçant à refermer la porte aussitôt et de revoir ma stratégie. Personne alentour et avec une envie de pisser qui tombait à pic, j’avais lubrifié habilement et généreusement les pentures rouillées.

Cette femme était une jardinière exceptionnelle. Sept ou huit beaux rangs bien droits avec des arbustes bien alignés et distanciés avec zèle au ruban à mesurer, des allées au sol bien meuble sans aucune mauvaise herbe. J’étais descendu à quatre pattes sur mes genoux pour faire commando, un peu ridicule si on pense que les arbustes étaient au moins deux fois ma taille, petit bout de cul je n’avais aucune chance d’être vu de la maison. Le fruitage battait son plein, les branches ployaient sous les fruits énormes d’un beau rouge-rose qui dégageaient une divine odeur de sucre et d’épices. Lorsque nous allions aux framboises sauvages, c’était généralement dans des swompes compactes et dénivelées où les épines nous arrachaient la peau et où les fruits étaient beaucoup plus rares et petits. Il fallait toujours aussi un peu se méfier des ours.

Les premiers fruits devaient obligatoirement passer par le contrôle de la qualité. Je faisais éclater les jus et toute la saveur des framboises mûres à point en les serrant vivement entre ma langue et mon palais. On n’oublie jamais de telles framboises. Dans le temps de crier ciseaux, mon panier était plein à ras-bord.

Lorsque je suis rentré tout fier, ma mère était au lavabo. J’ai déposé mon panier tout juste à côté d’elle sur le comptoir. “Y’avait pas de bleuets, maman, des framboises ça fais-tu pareil?” lui avais-je demandé, fier, la fixant directement dans les yeux. Ma mère avait été élevée sur une ferme, toutes les petites filles passaient une bonne partie de leurs étés à cueillir les petits fruits. Elle savait ce que c’était. Elle regardait les framboises dans le panier, ses yeux revenaient se planter dans les miens, retournaient se fixer sur les fruits, revenaient se planter dans les miens. Elle en avait finalement pris une dans ses doigts, l’avait sentie puis l’avait glissée dans sa bouche. Comme moi, elle l’avait fait éclater entre sa langue et son palais. Dès que son regard était revenu se planter dans le mien, je l’ai su. J’ai su qu’elle savait. Elle savait que ces framboises-là n’avaient jamais vu la moindre swompe de toute leur vie.

“Si tu veux m’aider, on va se faire deux bonnes tartes et s’il en reste, on se fera des tartelettes, juste pour nous deux.”, m’avait-elle dit le plus naturellement du monde après un moment. Ce soir-là, au souper, ma mère, mes frères et moi avions tout dévoré dans la joie. Faire plaisir à ses enfants passait bien avant de ténébreux scrupules dans la tête de ma mère. Le lendemain lorsqu’elle m’avait nettoyé un grand panier de balsa, qu’elle avait découpé un papier ciré pour en couvrir le fond, j’ai eu la confirmation qu’elle savait. En me remettant le panier elle m’avait dit : “Fais attention, sois discret.”

Cet avertissement venait sceller le pacte de complicité que nous signions ainsi tacitement vis-à-vis de ce méfait inavouable.

Je devais avoir à peine 6 ans et j’éprouvais en passant la porte du jardin de madame Piché une sensation délicieuse de grand bonheur, de liberté et de toute puissance. Personne n’aurait pu me prendre la main dans le sac, qui prendrait un enfant qui opère sous les ordres et en complicité avec sa mère aimante? Cet été là les framboises de madame Piché nous avaient permis de se régaler en famille et de patienter avant l’arrivée des bleuets frais. Mais encore, elles avaient marqué profondément mon coeur d’enfant.

On ne saurait jamais assez évaluer le drame profond pour un enfant de perdre sa mère en bas âge, pour un petit garçon c’est une blessure profonde qui gardera éternellement un potentiel d’infection prêt à s’enflammer à tout moment. Quelques tartelettes partagées égoïstement juste elle et moi, cette complicité tissée avec ma mère bien au-delà de la morale et des scrupules judéo-chrétiens de l’époque me ramène encore des souvenirs si intenses qu’ils agissent, lorsque l’infection revient, comme un remède miracle. Elle m’a légué ainsi un baume magique pour soulager la douleur de sa perte.

Chaque été quand je m’éclate une première framboise fraîche entre la langue et le palais, je me sens tellement proche d’elle à nouveau.

Flying Bum

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Merci à Patrick Blanchon pour l’inspiration.

7 réflexions sur “Les framboises de madame Piché

  1. Le videux c’est comme ça qu’on appelait un petit contenant, pouvait être un verre en plastique ou un petit plat quelconque, qu’on tenait dans nos mains en cueillant et qu’on vidait à mesure dans le gros panier qu’on laissait par terre de peur de l’échapper et de perdre le gros de la récolte. Petits, on se mettait parfois plusieurs videux dans le même gros panier, c’était moins décourageant.

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  2. C’est tellement un beau souvenir! Je faisais la même chose avec les lilas de Mme Poirier. Je lui en volais quelques branches pour les amener à ma mère ou mon professeur. L’adrénaline du larcin et la complicité dans l’acceptation tacite de ma mère est une sorte de paradoxe dont on se souvient longtemps… Merci pour ce beau texte.

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  3. Quel texte magnifique et j’adore ces mots qui parviennent de notre vieux François et se mêle à l’anglois je retrouve des sensations anciennes vécues à la lecture de Chamoiseau… Et puis ces complicités que l’on retrouve si longtemps après qu’on pensait les avoir perdues ou oubliées… Très émouvant ! Merci beaucoup pour ce texte, ce partage… Très ému !

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