Pauvre fille

Jacinthe Dubé était différente. Elle avait attrapé la polio. On la laissait tranquille.

Dans la classe de septième de madame Pomerleau, plusieurs étaient destinés à un avenir brillant. Pas Jacinthe Dubé, pauvre fille. Nous avions des pupitres assignés et cette année-là, nos deux noms de famille s’étaient retrouvés voisins. Je crois bien que madame Pomerleau savait très bien ce qu’elle faisait en la plaçant à côté de moi. Au début, je ne pouvais pas croiser son regard bien longtemps, un malaise m’envahissait. Insoutenable. Je me crochissais les yeux parfois pendant de longues minutes pour l’observer hypocritement de côté et satisfaire ma curiosité sans que le malaise me prenne. Elle avait une longue veine le long du cou et parfois, sans raison apparente, en prenant des notes sur son drôle d’appareil ou à simplement écouter madame Pomerleau et suivre au tableau, la veine semblait s’agiter, se tordre. Je prenais des notes dans la couverture de mon cahier pour tenter de cerner une explication plausible à ces torsions mystérieuses.

Elle avait les mêmes livres que nous mais ses cahiers étaient différents. Elle arrivait à l’école en voiture avec un vieil homme qui la suivait jusque dans la classe. C’était lui qui traînait le drôle d’appareil qui lui servait à écrire dans ses cahiers particuliers. Lorsqu’elle avait pris place, il le plaçait devant elle. Il avait sa chaise à lui dans le fond de la classe; tous les enfants avaient fini par s’habituer à la présence du vieux monsieur et n’en faisaient plus aucun cas. J’avais demandé à Jacinthe de voir un de ses cahiers. Toutes les pages étaient blanches et j’avais passé mes doigts sur les petites bosses que la machine formait dans le papier. Tous ces petits points m’apparaissaient totalement désordonnés, un langage incompréhensible. C’est tout ce qu’on avait trouvé pour permettre à ses doigts malhabiles d’écrire. Dans les années 60, on n’avait pas trouvé mieux même si ses yeux fonctionnaient très bien.

Jacinthe Dubé avait un joli visage, une belle chevelure abondante et soyeuse, elle était toujours souriante. Et sympathique finalement. Tout son corps, principalement ses membres inférieurs, semblait ne pouvoir tenir ensemble qu’à l’aide d’une structure d’acier complexe. Elle appelait ça ses appareils. Des carcans très particuliers. Elle pouvait tout de même se déplacer avec des béquilles qui s’attachaient à ses bras.

Avant la fin de septembre, je crois bien qu’on était devenus des amis. Une bonne journée, toute gênée, elle m’avait demandé si je voulais venir écouter Qui dit vrai? chez elle. Pas moins gêné, j’avais dû lui avouer que je n’avais jamais écouté cette émission. Elle avait ri. Des fossettes étaient venues illuminer son visage. J’avais eu peur que tout le monde me prenne pour un insignifiant si j’acceptais son invitation. Mais je n’avais pas de réputation de matamore à défendre, aucune réputation pour tout dire alors j’ai accepté. Après l’école, je suis monté dans la voiture du vieil homme avec elle.

Elle vivait dans un beau quartier près de l’hôpital Saint-Sauveur, là où les familles riches s’installaient généralement dans des grosses maisons avec des étangs et des fontaines qui s’illuminaient le soir.

Être gentille, mignonne et riche mais avoir la polio, avais-je alors pensé, rien ne vient jamais avec tout, pauvre fille.

Le vieil homme avait gravi l’allée en U et s’était arrêté directement devant la porte. Il avait aidé Jacinthe à descendre puis lui avait attelé ses béquilles. Elle ressemblait tellement à sa mère, pâle –les cheveux longs, blonds et soyeux– mais les yeux de la dame étaient tristes, comme des yeux de cochon. Elle m’avait presque broyé les os en me serrant la main vivement puis elle avait fait une chaude bise à sa fille. On sentait qu’elle était ravie que sa fille ait invité un ami. Elle nous avait conduit au salon avec un majestueux plafond cathédrale où un énorme téléviseur nous attendait. L’endroit sentait les fleurs mais je n’avais vu aucun bouquet nulle part. Jacinthe et moi nous étions littéralement engloutis dans un grand divan de cuir souple et sa mère était réapparue avec quelques petits bols de grignotines divines – des bonbons enveloppés individuellement, des chips et des arachides salées – des choses qui étaient réservées aux grandes occasions à la maison chez nous. Et pour la visite en priorité.

Jacinthe et moi avions commencé à nous asseoir ensemble au dîner à l’école. Mon sac à lunch en papier brun contenant généralement un demi-sandwich, quelques crudités avec une pomme, une petite bouteille de jus. Jacinthe avait toujours un grand thermos qui renfermait toujours quelque chose de bon, comme un sandwich au rosbif dans un pain rond, des croustilles au maïs, des fromages, des pâtisseries. Elle mangeait absolument tout ce qu’elle voulait et ne prenait jamais de poids. On aurait dit que la polio absorbait toutes ces calories à sa place. Elle partageait tout avec moi, même sa cannette d’orangeade pétillante.

Jacinthe prenait des petites bouchées exactes et proprement découpées dans son sandwich. Elle n’avait jamais besoin de s’essuyer la bouche ou de ramasser des miettes devant elle. Ça se voyait qu’on lui avait enseigné à manger proprement. Elle ne me parlait jamais avant d’avoir complètement fini d’avaler sa bouchée. Après le dîner elle disparaissait avec le vieil homme un moment et elle revenait plus tard, bien coiffée, les dents bien blanches et elle dégageait une belle odeur de muguet.

Après un moment, une fille avait pris l’habitude de venir s’installer avec nous. Une asociale mal-aimée, Lorraine Deschênes, une fille que je connaissais de vue depuis la première année, fade comme un biscuit soda sans sel. Drabe, pas trop loquace, insipide, inodore, incolore et probablement sans saveur. Lorsqu’elle avait commencé à venir dîner avec nous, c’était comme si une pure étrangère mangeait près de nous. Une longue face mince et des grands yeux ronds qui lui donnaient des airs de chevreuil. Tous ses vêtements étaient tellement usés qu’il fallait deviner leur couleur originale. Elle parlait à voix basse juste un peu plus fort qu’un murmure, on aurait dit qu’elle ne voulait pas être entendue. Tout ce que je savais d’elle, elle était fille unique, son père était un ivrogne et elle aimait lire. Au dîner, elle tenait toujours son livre de bibliothèque ouvert d’une main et elle mangeait son sandwich au beurre d’arachides de l’autre main. Pendant que Jacinthe étalait en détail l’intrigue d’une émission qu’elle avait écoutée la veille ou qu’elle racontait sans fin un rêve étrange qu’elle avait fait, Lorraine Deschênes, elle, gardait les yeux rivés à son livre en silence.

Lorraine avait fini par se faire inviter chez Jacinthe, à venir écouter Qui dit vrai? avec nous. La mère de Jacinthe avait gentiment offert à Lorraine de repriser les trous gros comme des dix cents que les mites avaient grignotés dans son chandail de laine. Les yeux de la pauvre Lorraine avaient baissé, elle avait rougi en agitant la tête de gauche à droite pour dire non. La dame n’avait pas insisté. Lorsque nous regardions l’émission, Jacinthe avait demandé à Lorraine de tenir le score sur une feuille de papier où nos trois prénoms dominaient chacun une colonne. L’idée était de faire notre propre déduction avant que l’animateur ne révèle lequel des trois invités avait dit vrai. Avant longtemps, leurs scores avaient noirci une bonne partie de la feuille et ma colonne n’atteignait même pas la moitié de la page.

Lorraine était devenue graduellement blasée de regarder l’émission.

Jacinthe et moi jouions maintenant sans tenir le score pendant que Lorraine demeurait en silence près de nous, les yeux plongés dans son livre de bibliothèque.

Rendu là –était-ce octobre?– elle m’avait rendu fou. Sous ses vêtements amples et élimés, le corps de Lorraine Deschênes ne semblait avoir aucune forme susceptible de rendre fou qui que ce soit. Le soir dans mon lit, ce n’était pas son corps que je m’imaginais, mais l’idée d’elle, asociale et mal-aimée. Son indifférence, son silence, sa fadeur me rendaient fou. Impossible à émouvoir, à comprendre, même. Le lendemain matin, je me sentais blessé, triste, comme dépossédé de quelque chose que je ne pouvais pas vraiment définir.

Lorraine Deschênes vivait dans un cul-de-sac, une maison de papier-brique qui tenait de peur. Un jour, je lui ai demandé si elle voulait qu’on marche ensemble jusque chez elle pour le retour mais la mère de Jacinthe Dubé n’en entendait pas ainsi. Elle venait toujours nous reconduire dans sa voiture après notre Qui dit vrai? quotidien avec sa fille. Sur la route, elle s’était étiré le bras vers le coffre à gants. Elle en avait sorti une poignée de barres au granola qu’elle avait tendues à Lorraine sur le siège arrière, avait observé sa réaction par le rétroviseur. Pour éviter les questions et les supplications, Lorraine avait dit oui de la tête, elle les avait prises et rapidement mises dans son sac d’école. Puis elle avait voulu descendre de la voiture en même temps que moi, devant chez moi. La mère de Jacinthe n’avait pas osé poser de question et j’étais descendu avec Jacinthe.

Pour aller jusque chez elle, nous avions coupé à travers le petit bois. La mousse avait commencé à sécher et craquait sous nos pieds. C’était un peu comme marcher dans un bol de chips. Nous ne parlions pas. Au bout du sentier, on pouvait voir la lumière dans les fenêtres des maisons qui faisaient dos au bois. Pas assez pour distinguer ce qui se passait vraiment dans les maisons. Une ombre qui passe, une silhouette qui nous observe peut-être par une fenêtre pendant que nous continuions notre route.

Nous avions fait le même manège une semaine. Puis, elle me laissait simplement à la porte de la clôture chez moi et continuait son chemin vers le fond de la rue. Puis un bon jour je lui ai demandé d’entrer. Il était 4 heures. J’avais la maison à moi seul pour au moins une heure et demi. Nous étions à la table de la cuisine à boire du Kool-Aid sans sucre. Je dessinais lentement une ribambelle sur le bord d’une serviette de papier avec les petites gouttes qu’elle échappait à chaque fois qu’elle sapait le breuvage amer. La lumière de fin de journée était glauque et jaune.

–“C’est vraiment propre dans ta maison”, avait-elle dit. Elle était assise les deux mains jointes entre ses cuisses et ses yeux scrutaient les lieux alentour. Elle avait l’air d’une religieuse, sa pose, et ses lèvres étaient tachées rouge foncé par le Kool-Aid.

Elle avait pris une grande lampée.

Je l’observais, fasciné, mais elle ne me regardait pas. J’ai attendu que son verre soit vide et ensuite j’ai allongé mon corps au-dessus de la table et je l’ai embrassée. Elle avait entrouvert ses lèvres, acceptant apparemment mon baiser. J’avais gardé les yeux ouverts, elle avait fermé les siens. Son visage était tellement immobile qu’on aurait cru, avec ses yeux fermés, qu’elle dormait. Mais sa langue se laissait patiemment tourner alentour de la mienne. Le baiser morne n’en finissait plus de finir jusqu’à ce que la salive s’accumule dans nos gueules au point de devoir l’avaler.

On est restés assis sans parler. Après un moment il me semblait que tout ce qui s’était passé entre nous avait été un bref moment de silence, lancinant.

Un jour que Lorraine était absente de l’école, malade, Jacinthe avait décidé de me raconter son histoire. Du plus loin qu’elle se rappelait, elle avait été infirme. Elle se rappelait que sa condition s’aggravait tout le temps un peu. Elle avait fait de longs séjours à l’hôpital, puis dans des centres de réadaptation où on lui faisait essayer toutes sortes d’appareils, on la faisait s’exercer à bouger dans ses carcans de métal. Quand elle avait été assez vieille, sa mère lui avait dit que les médecins ne pouvaient rien faire pour elle, même son père qui était médecin lui-même. Elle devait faire très attention à elle parce que son handicap n’allait que s’aggraver.

Nous étions assis dans la salle à dîner des élèves lorsqu’elle avait décidé de me raconter son histoire. La cloche avait sonné au mauvais moment. Le bruit de chaises qu’on tire et qu’on repousse, les éclats de voix, les rires des élèves excités.

–“Je peux encore me déplacer un peu, mes bras ont encore un peu de force, j’ai toute ma tête et mon coeur aussi, mais bientôt je ne pourrais même plus te prendre dans mes bras si je le voulais”, avait-elle eu le temps de dire, ses yeux humides qui regardaient dans le vide, avant que le vieil homme ne se pointe pour la ramener en classe. Le malaise que sa condition m’avait fait ressentir au premier jour revenait, seulement gros comme un bulldozer qui m’écrapoutissait le coeur.

Les semaines avaient passé. C’était devenu une routine, après le Qui dit vrai? chez Jacinthe Dubé, Lorraine et moi marchions vers ma maison. Nous nous embrassions dans le salon les rideaux fermés. Ces baisers mornes étaient la seule chose qui nous unissait vraiment. Elle n’avait pas soudainement commencé à faire la conversation avec moi, ses yeux comme des billes n’avaient pris aucun éclat particulier, nous ne nous tenions pas par la main en marchant dans les corridors de l’école ni bras dessus bras dessous dans la rue. Même seuls, nous nous touchions à peine. Si une seule personne l’apprenait, toute la ville le saurait, incluant la pauvre Jacinthe. Cette pensée m’effrayait. Jacinthe serait toujours une innocente fille, pauvre Jacinthe. Le savoir achèverait de la détruire, briserait notre trio amical et la laisserait seule avec elle-même. Lorraine Deschênes et moi lui cachions toute la vérité. De nous trois, il n’y avait plus que Jacinthe qui disait vrai. Elle avait quand même perdu.

Lorraine acceptait toujours mes baisers, mais je ressentais toujours que c’était moi qui lui faisais quelque chose, qu’elle me laissait faire. Une fois, j’avais embrassé son lobe d’oreille puis je me faisais un chemin de petits baisers jusqu’au petit trou au creux de son cou, mais elle n’avait jamais bougé ou murmuré, sa respiration n’avait jamais bronché. J’avais cherché ses petits seins en tâtonnant à travers son épais chandail de laine. J’avais taponné la fourche de ses épais pantalons en corduroy. Elle m’avait laissé faire, les bras pendants de chaque côté de son corps le visage éteint. Et quand c’était le temps de partir, elle se levait et quittait par la porte de cuisine sans rien dire et je la regardais s’éloigner par la fenêtre au-dessus du lavabo. Elle soulevait les épaules et on aurait dit que sa tête essayait de s’enfouir dans son corps, son corps semblait se replier sur lui-même comme si une grosse grêle tombait, comme si tout le malheur du monde s’abattait sur elle. Fadasse comme un biscuit soda sans sel, asociale et pauvre. Mais en santé, elle.

Rien ne vient jamais avec tout, faut croire.

Flying Bum

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6 réflexions sur “Pauvre fille

  1. On est conteur ou on l’est pas.

    Ah oui… pis écrapoutir… quel beau verbe. Quand il s’agit du coeur, c’est encore plus beau on dirait.
    Ah… pis dire vrai et être celle qui perd… ayoye… pis le savoir qui achève de détruire… double ayoye.
    Enfin, t’aurais aussi pu intituler ton histoire « Celle que j’ai pas prise dans mes bras ».

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  2. Une bien agréable nouvelle, qui ne donne pas envie de retourner au collège. Que c’est bon de vieillir ! « une maison de papier-brique qui tenait de peur » ? Le r est-il de trop ?

    Aimé par 1 personne

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