La déprise

Le ciel était toujours incertain comme toute chose cherche toujours ses certitudes quand la nuit est particulièrement sombre. Sombre et violet et quelques éclairs de chaleurs ressuscitaient des images de Montréal pendant de brefs moments, comme des flashes, des photos instantanées qui venaient se superposer sur ses souvenirs flous du passé.

Il déambulait avenue du Mont-Royal à la recherche d’une porte encore ouverte à cette heure-là. En gardant le portable toujours dans sa main, il se disait qu’il ne l’ouvrirait pas, avec une sorte de conviction molle et fuyante comme une promesse d’ivrogne. Il ne voulait surtout pas l’indisposer en la textant à une heure pareille même s’il fallait lui en soustraire quelques-unes. Elle était quelque chose comme trois mille kilomètres à vol d’oiseau à l’ouest du plateau Mont-Royal, quatre-mille-huit-cents par le plancher des vaches.

La montagne approchait, un peu avant l’avenue du Parc il s’engouffrait dans le seul café ouvert 24 heures par jour, un insignifiant café de bannière populaire. Avant d’y pénétrer, il s’était reculé jusqu’en bordure du trottoir pour observer l’édifice de trois étages, de haut en bas, essayant de se l’imaginer sans cette bannière criarde de lumière. Belle architecture d’origine qu’on pouvait à peine distinguer à travers des années de négligence et de rénovations au goût douteux effectuées au petit bonheur des vocations successives de l’édifice. Où se cachent tous ces urbanistes enquiquineurs quand on en a vraiment besoin, se demandait-il.

Il était à peu près convaincu que c’était là dans une de ces strates d’histoire que s’était jadis trouvé le Café Valentin, il devait bien y avoir quarante ans de cela, là qu’il avait vu à travers un nuage de fumée opaque un Lewis Furey s’adonner à son art sur un vieux piano à queue pendant qu’une Carole Laure presqu’encore adolescente chantait les créations de Furey avec un filet de voix sensuel et presqu’inaudible dans le tapage des conversations qui n’arrêtaient jamais.

D’une certaine manière il trouvait le hasard intéressant, mais pas si intéressant que ça, finalement. Il n’était jamais retourné au Valentin depuis, même si les invitations n’avaient pas manqué. Il pensait aussi à cette fois, il y a vingt ans de cela, lorsqu’un ami, une sorte d’ami parce qu’il était plutôt du genre solitaire, l’avait invité à une soirée d’impro dans ce même quartier, une nuit glaciale de février. Dans ce même édifice peut-être ou pas bien loin. Il y repensait pour aucune raison particulière sinon pour occuper son esprit, pour éviter qu’il ne s’attarde à l’idée d’ouvrir son portable et de la texter. Il détestait les soirées d’impro. Et oui, c’était un phénomène qui avait atteint Montréal, peut-être né ici, même. Personne ne sait vraiment comment ces phénomènes peuvent se produire. On dirait que ces phénomènes trouvent toujours le moyen de se produire. Les gens ont une étrange soif insatiable qui les empêche de discerner l’insignifiance sous les allures clinquantes de la nouveauté.

Ailleurs, comme chez elle, il ne se passait jamais rien de nouveau.

À Montréal ou à New York, même à Val d’Or, n’importe quelle ville digne de ce nom, les choses ne pouvaient être aussi différentes que sur les grèves du Grand Lac des Esclaves, à Fort Résolution, où elle avait repris le seul vieux motel de la place, celui qui avait appartenu à son père après la mort de sa mère dépressive et suicidaire. Motel Beaulieu. Elle était là, bien éveillée, elle entrait et sortait de la conversation selon son humeur, vautrée sur un long canapé avec ses trois chats, ses lectures, ses aquarelles en plan sur la table de salon, ses limes à ongles et un grand bol de nachos encerclé de cannettes de bière vides, des nachos d’une saveur qui fait puer de la gueule . Leur conversation était une lente chorégraphie de mots insignifiants avec de grands silences entre eux qui lui laissait l’impression cruelle d’être seule avec elle-même, même si leurs mots volaient par-dessus presqu’un continent avant de venir se rejoindre. Cette danse lente et difforme des mots la tuait. Pourquoi s’être amourachée d’un écrivain, la grande question.

Lui aussi, ça le tuait.

Elle flattait langoureusement le plus petit, un chat gris souris, songeuse, pendant qu’elle attendait qu’il lui demande des nouvelles de sa journée. Il lui demandait toujours comment sa journée s’était passée mais ce soir, il tardait à lui écrire. Désoeuvrée, elle avait décidé de demander à voix haute au chat gris souris comment s’était passée sa journée à lui, mais le petit bâtard s’en foutait royalement et faisait comme si elle n’avait rien dit. Elle s’est retournée vers Netflix pour lui tenir compagnie, pour compenser le peu d’attention que le chat lui portait. Le motel était désert à cette période-ci de l’année. Il y a toujours un temps, puis un autre où la ville se résout à redevenir tristement fantôme. Un temps d’automne que le grand lac prenait pour geler dur et un temps de printemps, que ses glaces calent et fondent au fond. Sinon, quelques rares amants maudits bien au chaud dans le motel du fond.

Il se terrait dans la pénombre lambrissée du café, discrètement propice, quasiment désert. Ce n’était pas l’heure, l’heure d’y être en foule, l’heure d’y être attendu ou d’y attendre quelqu’un. D’ailleurs il n’attendait personne. Il y était entré peut-être pour évoquer bien à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le sien, fort probablement. Peut-être aussi juste le désir d’éprouver son existence, la mettre à l’épreuve du temps, la ressentir encore. Il croyait sincèrement que l’écriture et la chaleur de sa douce suffiraient à le retenir esclave du Grand Lac, résolu de vivre béat dans la grande résolution de Fort Résolution.

“Hé, como va, bella,” lui avait-il finalement écrit. Aucune volonté. Il savait que ces salutations en baragouinage mi-espagnol mi-italien l’agaçaient au plus haut point, mais bon, c’était plus fort que lui.

Elle regardait distraitement ses chats, à la télé une grande saga historico-romantique ou dans le ciel, à travers la grande vitrine du salon, des mouvements chromatiques en verts métallisés impossibles, quand son portable avait vibré.

Ses doigts taponnaient délicatement le petit appareil, “Sur le divan, j’essaie de m’endormir mais je n’y arrive pas, ou très peu, toi?”

“Dans un café très quelconque, quelque part, occupé à ne parler à personne.”

“Il y a des nuits comme ça… c’est ça l’Afrique,” avait-elle écrit de ses lointains territoires du nord-ouest.

Leur messagerie se prolongeait de façon décontractée, faible, anémique par moments, limite pathétique. Elle était écrasée profondément dans les coussins de son divan, seule à l’autre bout de l’univers, totalement consciente de l’inutilité, de la vacuité de leur conversation. Son regard passait d’un œil distrait de la saga historico-romantique à son portable à la saga historico-romantique.

Elle se questionnait en silence parce qu’elle savait fort bien que les chats n’en avaient rien à branler et ronflaient les uns fondus dans les autres. Elle refermait le portable, pas certaine, ou attendait –espérait?– qu’il cesserait d’écrire, de répondre, qu’elle cesse la première?

Elle avait éteint le téléviseur, elle s’était rassise bien droite, dans le silence, pendant de longues minutes fixant le portable immobile et sans lumière sur la table de salon. Sans utilité aucune, sans aucune nécessité objective. Des envies lui venaient. L’envie tenace et omniprésente de défenestrer, passer à travers la grande baie vitrée rejoindre les eaux paisibles du lac, claquer violemment des portes immenses, en claquer sur sa propre gueule maintenant vieille et fatiguée, maintenant que la dernière porte allait bientôt se claquer sur elle et qu’elle serait claquée définitivement. Quand chaque heure passée là n’est plus qu’une heure de moins dans le cercueil déjà ouvert, invitant.

L’appareil a laissé délibérément passer un temps, laissé passer l’interférence des songes bourrés de statique avant de vibrer à nouveau.

“As-tu pensé à ce qu’on pourrait écrire sur ce qu’une personne soi-disant saine d’esprit pouvait ressentir dans l’éventualité d’une auto-défenestration?” avait-t-il écrit, en écrivain ordinaire qui se sent obligé de faire intéressant.

Elle a lu la question d’un oeil morne, elle a mis son portable en mode muet, s’est rallongée sur le divan en prenant grand soin de ne pas réveiller ses chats, elle s’est couverte d’une grande doudou, bien déterminée à trouver le sommeil.

Il n’y aura jamais assez de café dans l’univers entier pour la tenir éveillée, pour que cette conversation vaille un tant soit peu la peine d’être continuée. Ni cette nuit, ni jamais.


Flying Bum

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5 réflexions sur “La déprise

  1. C’est très beau cet éloge à la banalité de l’amour. Enfin, c’est un peu comme ça que je vois le texte, deux solitudes qui s’entretiennent dans un rapport à la fois banal, beau et ambigu. Je retiens aussi cette très belle phrase: « Les gens ont une étrange soif insatiable qui les empêche de discerner l’insignifiance sous les allures clinquantes de la nouveauté. » 👌🏻 Merci pour ce beau texte!

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  2. Des coeurs dérenchés dans la nuit. Y en a des d’même.
    Pis la neige qui tombe sur ma rue.
    J’me dis souvent « une chance qu’elle est blanche »…
    Pas la nuit, la neige.
    Beau samedi, cher Luc.

    Aimé par 1 personne

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