Florence pour toujours

J’avais probablement mal noté les coordonnées et les choses avaient tellement changé ici. J’avais du mal à m’y retrouver. Cela devait bien faire trente ans que je n’étais pas revenu dans mon ancien bled perdu. Trois-cent cinquante kilomètres, ce n’est pas la porte voisine. J’ai finalement trouvé l’endroit. À l’époque, c’était une maison de riche, un notaire, un avocat ou quelque chose comme ça, mes souvenirs sont flous. En entrant, un monsieur en queue-de-pie m’interpelle. –“Monsieur, s’il vous plait,” me dit-il simplement, pendant que son regard presqu’outré passait de mes yeux à mes pieds à mes yeux. “J’ai ce qu’il vous faut, ici, attendez un moment, je vous prie.” S’en retournant derrière un haut comptoir de réception, il en revient avec une paire de couvre-chaussures en papier. “On en a toujours à portée de main en hiver, c’est plutôt rare qu’on les utilise en été,” dit-il en me tendant une paire de chaussettes bleues avec une frange frisée élastique qui leur donnait l’allure d’un casque de bain. J’avais mis mon complet le plus sobre dans les circonstances, chemise et cravate, mais mes souliers juraient avec ma tenue irréprochable, couverts de boue, mes bas et le bas de mon pantalon avaient écopé aussi. Personne n’aurait voulu cochonner les beaux tapis de Turquie du salon funéraire.

En traversant distraitement la structure moderne qui n’était pas là jadis, je n’avais pas vraiment réalisé que je surplombais la rivière Thompson. Le vieux pont ferroviaire à côté, les ruines des vieux débarcadères à demi submergés au loin et par-dessus tout, cette odeur très particulière inscrite au plus profond de ma mémoire. Après le pont, j’ai trouvé l’endroit idéal pour faire demi-tour et j’ai traversé le même pont encore une fois, en sens inverse. J’ai trouvé un endroit où me garer et je suis descendu de voiture. En déposant le pied, j’ai senti la mollesse du sol. Je me suis immédiatement souvenu de la sensation. Mais je me suis dit merde. Il fallait que j’aille voir.

Aux tout débuts de la colonisation, ce qu’on appelait les chemins d’eau constituaient les seules grandes voies de circulation à travers la région. Les steamboats accostaient sur les grèves de la rivière apportant leurs lots de marchandises, nouveaux colons, de mineurs, d’aventuriers de tout acabit mais encore, aux semaines de paye des mineurs, des bataillons de travailleuses du sexe venues de Montréal avec leurs proxénètes dans leurs zoot suits ridicules. La rive ouest de la rivière constamment boueuse, voire marécageuse, était un endroit hostile et peu invitant où même les plus pauvres colons n’auraient voulu s’installer. Les proxénètes, qu’on appelait ici des pimps, y avaient fait construire quelques camps de bois rond et un bancal réseau de trottoirs de bois. C’est dans ces camps, squattés sur les terres publiques, que les filles d’affaires faisaient leurs affaires avec leurs pimps et quelques bootleggers qui fournissaient à tout ce beau monde de quoi se rincer le gosier. On y jouait aussi aux cartes, à l’argent bien sûr. Après la grande dépression et les nombreuses descentes de la police provinciale, les camps avaient été abandonnés là. Plusieurs avaient presque totalement pourri puis s’étaient effondrés sur eux-mêmes, un ou deux tenaient encore en place de peur et les trottoirs de bois avaient lentement calé dans la vase.

Une calvette de béton installée plus haut sur la rive en pente déversait maintenant la presque totalité des égouts de la petite agglomération dans la rivière. Les rejets traversaient l’ancien squat aux bordels pour se répandre plus bas directement dans l’eau. C’était partout pareil à l’époque, longtemps avant la nouvelle conscience écolo. L’odeur déjà pestilentielle du terrain marécageux gagnait en saveurs. La quantité impressionnante d’insectes de toutes sortes servait également de repoussoir par excellence pour les curieux qui oseraient vouloir y flâner. Personne n’osait plus s’aventurer dans le secteur, sauf quelques adolescents romantiques en mal de sensations fortes. Une cabane tenait toujours et entre nous, on l’appelait la cabane aux fesses. Tout un chacun y emportait des choses, réparait une faiblesse de structure, ou construisait un mobilier rudimentaire. Comme si le vice était historiquement imprégné dans chacune des billes de bois de ses murs, il était convenu d’office que quiconque y séjournait était soupçonné de tous les péchés du monde.

Nous étions quatre un vendredi soir de juin à occuper la cabane. Deux garçons et deux filles et tout le monde était bien à son aise. C’était soir de première pour moi et pour Florence Gagnon aussi, je présumais, la fille qui m’avait offert d’essayer ça –mettre mon doigt dans son vagin– elle avait agi si spontanément et naturellement que je me serais senti idiot de refuser. Elle a elle-même demandé à Odette Verville et mon ami Beaudette d’aller s’installer au bord de l’eau un moment. Ils savaient ce qui se manigançait dans la tête de Florence et ils sont partis en souriant. C’était une des premières belles soirées d’été, l’école achevait. Les nuages se faisaient jaune feu dans le bleu plus sombre du ciel et s’étampaient comme un double identique sur la surface de la rivière tranquille. Sur le vieux pont de bois, la silhouette bien découpée de deux pêcheurs. Florence Gagnon qui se tenait bien immobile les culottes aux genoux et son chandail étiré pudiquement vers le bas tenait mes épaules pendant que je procédais machinalement à l’exploration maladroite. Nous ne nous étions même pas embrassés, rien. Je me souviens que mes mains tremblaient, souvenirs de sentiments extrêmement confus et le reste de la soirée est demeuré brumeux dans ma mémoire.

Le lundi matin suivant, je me suis présenté à l’école, gêné, manque évident de confiance en moi, nerveux. J’avais pensé à Florence Gagnon toute la fin de semaine sans oser aller chez elle, à la cabane aux fesses ou simplement l’appeler. Je suis entré dans la cafétéria à la recherche de Beaudette et Odette Verville s’est levée debout.

–“Toé pis Florence Gagnon…” me criait-elle d’un bord à l’autre de la cafétéria, –“…dans le cul!” gueulait-elle en pointant le majeur bien haut vers le ciel avec une face de dédain total, –“en plein dans le cul, sans-dessin!” Confus, j’avais le goût d’aller m’enterrer dans la cour d’école.

À l’époque, j’étais tellement innocent. Je ne connaissais rien à ces choses-là. Je pensais probablement que le vagin se situait dans la zone la plus anatomiquement improbable. Comme la maison de Zorro à la télé qui a l’air d’une casa d’une taille tout à fait modeste vue de l’extérieur mais dès qu’on pénètre à l’intérieur, ça prend les allures d’une hacienda monumentale avec des pièces et des pièces étalées comme un vrai dédale. Le vagin devait se trouver quelque part tapi dans le plus insoupçonnable recoin de ce château derrière moult épaisseurs de rideaux. Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit, Florence Gagnon? Pourquoi tu m’as laissé aller là?

À mes yeux, Florence Gagnon était magnifique mais elle avait les bras particulièrement poilus pour une fille. Personne n’osait l’agacer avec ses poils de bras cependant, elle avait la mèche courte. Je m’en foutais totalement. On racontait que dans un party-pyjama de filles, on l’avait surprise à se masturber avec le manche d’un stylo-feutre et pour s’en sortir elle avait presque forcé les autres filles à faire pareil. Comment on aurait pu ne pas être amis? Florence Gagnon et moi, ensemble comme une paire de doigts croisés serrés, exsangues. Mais “l’accident” a installé une petite distance entre nous. Avant ça, je sautais sur mon vélo et je me rendais chez elle même quand sa mère était absente et on écoutait la télé collés l’un contre l’autre, ou on se contait des peurs sur la galerie. Après, je ne me rappelle même pas lui avoir parlé, serait-ce au téléphone. Tout ce qu’elle aurait eu à me dire c’est : “Arrête, t’as passé tout droit, innocent,” mais en y repensant, j’aurais dû savoir. Quelque sensation étrange que j’avais ressenti bien que familière d’une certaine façon, du déjà vu, un orifice inhospitalier, pas correct.

Oui, j’ai alors vécu une grande déception mais j’étais surtout furieux contre cette stupide Odette Verville qui s’était fait une joie débile de répandre le cancan. Presque pendant un an, j’avais peur de tenir des choses dans mes mains. Quand je tenais un stylo en classe j’entendais murmurer “Mets-moi le pas dans le cul,” lorsque je mangeais une carotte ou un céleri dans mon lunch : “Ça va dans ta bouche, çà, hein, pas dans mon cul.” Mes notes ont baissé, j’ai perdu du poids.

Mais, la vengeance est un plat qui se mange froid et je n’ai rien eu à manger du tout; contre toute attente l’incident a lentement sombré dans l’oubli. Un soir je me suis retrouvé chez Florence Gagnon et deux autres filles étaient là avec nous. Un drôle de party-pyjama où j’avais été admis pour une raison qui m’échappe. Les filles occupaient un grand lit double et moi je dormais par terre sur un matelas soufflé, entre le lit et le mur, du côté occupé par Florence. À un certain moment dans la nuit, sans avoir provoqué quoi que ce soit, la main baladeuse de Florence tâtonnait son chemin dans mon pyjama. Un drôle de courant électrique sort de la main d’une fille lorsque c’est la première fois qu’une fille touche à votre pénis, et le choc se répand comme un courant magique dans votre corps en entier comme de vives ondulations qui piquent un peu. J’entendais tout. Son coeur. Mon coeur. Sa respiration. La chaleur d’une main étrangère. Le moindre mouvement quasi imperceptible de ses doigts, même les mouvements créés de toutes pièces par mon imagination survoltée. Mais sa main n’avait à peu près pas bougé. Elle s’était enveloppée autour de mon pénis comme un bas sur un pied. Comme morte, aucun mouvement. Je me tenais raide tranquille, comme mort moi aussi. Pour un moment j’ai bien cru qu’elle s’était endormie comme ça. –“Florence?” que j’ai murmuré le moins fort possible, mais immédiatement elle a répondu : “Oui?”

Après, plus personne n’a prononcé un traître mot. Je suis resté là, sa main sur moi, et j’ai senti le courant électrique diminuer tranquillement remplacé par une inconfortable moiteur. Je n’étais pas du tout certain de ce que Florence aurait dû faire ou aurait pu faire mais il m’apparaissait évident qu’elle avait bâclé le travail ou alors, elle ne savait pas quoi faire du tout. J’avais hâte de raconter ça aux amis pour obtenir en quelque sorte ma petite vengeance. Je m’imaginais les copains en train de mimer la masturbation dans les airs et se payer la tête de Florence devant toute la cafétéria mais ce n’est pas arrivé. J’ai fermé ma gueule. Heureusement, avant la fin du week-end, elle avait trouvé le truc. Mais avec le gros Blaise Babin. Le gros se faisait aller la gueule à l’école avec les “mains magiques” de Florence Gagnon en mimant le geste dont Florence m’avait cruellement privé. Blaise et Florence se sont mis à se fréquenter et à nouveau, je ne pouvais plus tenir de stylo à l’école, ni de carotte ni de céleri.

Florence Gagnon avait de beaux grands yeux marrons. Exotiques et chauds. Tellement grands, comme ils avaient semblé illuminer tout son visage en s’abreuvant de la lumière des nuages jaune feu au-dessus de la rivière Thompson, cette fois où j’ai véritablement connecté directement avec ses yeux. Je ne sais pas pourquoi on ne s’est pas embrassés ce soir-là et qu’est-ce que ça aurait pu changer, ce dont je me souviens c’est que ma huitième année avait été une foutue d’année moche.

J’ai bien dû faire cent pieds sur la grève boueuse. L’odeur fétide de l’époque était toujours là comme le fonds de commerce des nouveaux parfums que le temps avait transportés là. J’ai suivi une piste qui paraissait plus sèche et je suis monté un peu plus haut sur la rive. La végétation cachait en grande partie la grande gueule de la calvette de béton maintenant asséchée qui crachait autrefois tous les égouts de Dubuisson sur le marais des anciens bordels. Un piquet de bois ici et là rappelaient la route des trottoirs de bois. La plupart des billes de bois qui émergeaient encore de la boue s’étaient habillées d’une épaisse couche de mousse vert olive et se laissaient lentement absorber par la nature. Un tas de bois pourri, un peu plus haut que les autres, les billes recroquevillées sur elles-mêmes comme pour cacher tellement de vieux péchés, j’ai fermé les yeux et j’ai revu la cabane aux fesses, les grands yeux marrons de Florence Gagnon.

–“Madame Gadbois est dans le premier salon à votre droite,” me dit le monsieur austère dès que j’eus fini d’enfiler les pantoufles bleues. “Madame Florence Gadbois?” que je lui demande du tac au tac. “Non, c’est madame Armande Gadbois,” dit-il.

“N’y a-t-il pas une madame Florence Gagnon, ou Florence autre chose exposée ici?” Le monsieur me regarde comme si je débarquais de la planète mars. “Vous êtes vraiment ici pour voir Florence Gagnon?” enchaîne le bonhomme qui semblait toujours aussi sonné et qui m’observait avec une curiosité malsaine mal contenue. “Oui, Florence, Florence Gagnon,” que je rajoute. “Au bout complètement à gauche,” qu’il répond sèchement puis il tourne vitement les talons et regagne son comptoir.

En longeant le couloir, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil dans les pièces chaudement mais sobrement décorées. J’ai à peine entrevu madame Gadbois étendue au centre d’un amoncellement de fleurs hallucinant dans un cercueil digne des meilleurs ébénistes. Une foule compacte discute, les chaises occupées forcent l’ensemble des visiteurs à rester debout. J’essaie de reconnaître des visages mais tellement d’années se sont écoulées, il faudrait que je dévisage longuement tous ces gens pour en reconnaître un ou deux probablement, peut-être aucun. Je continue jusqu’au bout du couloir jusqu’au dernier salon à gauche. Un bout de papier épinglé sur le mur sur lequel est écrit à la main : Florence Gagnon. Le salon baigne dans une noirceur quasi opaque, je distingue à peine le fond de la pièce. J’entends monsieur pantoufles qui galope malhabilement dans le corridor et qui arrive essoufflé en s’excusant. “On n’avait pas allumé, personne n’est venu encore, je suis désolé.” Il passe sa main sur l’embrasure intérieure et une lumière blafarde s’installe sur le salon minuscule. Un cercueil en simple contreplaqué de merisier russe, un seul bouquet modeste déposé sur la partie fermée du cercueil.

Je marche solennellement vers la tombe, mes genoux descendent sur le prie-dieu. D’instinct, je regarde d’abord le petit arrangement floral, bleu et jaune feu, la carte indique Léon Santerre.

C’est moi Léon Santerre.

…  

Je suis seul, non seulement seul mais je me sens profondément seul. Les autres ne sont pas arrivés. On avait dit sept heures et demi, il était huit heures moins quart. Il ferait bientôt noir. J’espérais secrètement que je n’étais pas encore tombé dans un de ces traquenards à la con. Je commençais déjà à regretter d’avoir accepté de venir. Les deux dernières années, ma mère m’avait envoyé en pensionnaire au séminaire d’Amos, tout le monde voulait un curé dans sa famille dans ces temps-là mais je songeais déjà à défroquer avant même l’ordination. Je n’avais pas vu les gars depuis un bon bout de temps mais c’est comme si ça ne me faisait rien, nos mondes étaient bien différents maintenant. Nos vieilles amitiés vivotaient sur du temps emprunté. Je sais que le père du gros Babin et celui de Beaudette sont enfermés ensemble à la prison de La Macaza, je ne sais pas trop quelles gaffes ils ont fait ni pour combien de temps ils seront là. Le gros Babin en mène large dans le secteur, des affaires louches, même à seize ans, les pommes pourries ne tombent pas bien loin des pommiers. Dope, vol d’autos, recel, blablabla. Il travaillait à la cour à scrap de madame Simard qui était tout juste en haut de la côte du vieux squat où la cabane aux fesses s’était finalement effondrée deux printemps avant. En arrière de la cour à scrap, séparé par un ruisseau pas très propre qui draine les eaux de la dompe, un dépotoir à ciel ouvert. Nous avons rendez-vous dans une vieille van Volkswagen au fond complètement de la cour à scrap. Babin s’arrange pour voler à madame Simard les batteries encore bonnes pour y avoir de la lumière, de la radio et les gars viennent veiller ici maintenant. Ils fument de la dope, boivent de la bibinne, déconnent en masse et se regardent perdre connaissance un coup bien gazés.

–“Tu vas voir Santerre, tu vas avoir une tabarnak de surprise, manque surtout pas ça, ça arrive pas tous les soirs icitte des affaires de même.” Mais les gars n’arrivaient toujours pas, il était passé huit heures maintenant. J’essayais de les voir venir dans la noirceur, à travers les carcasses de voitures pêle-mêle.

Je suis presque mort de peur quand Beaudette et Blaise Babin sont arrivés mais du côté de la dompe. Ils traînaient un matelas en condition étrangement passable, glané là où les camions ont fraîchement débarqué des ordures.

–“Ah, t’es là, toé?” demande Babin. “On avait dit sept heures et demi, non?” Et Babin s’empresse de répondre : “Oui mais ça a valu la peine de marcher un peu, m’as-tu vu le beau matelas, toé?” Beaudette était déjà affairé à démancher la banquette arrière du Volkswagen pour étendre le matelas sur le plancher. Babin et moi on s’est installés sur la banquette à la belle étoile et on a fumé un joint, bu un peu. De longs silences malaisants en disaient long sur les tangentes que prenaient nos jeunes vies et le temps se faisait éternité en attendant la “surprise”.

–“La v’là, les gars, la v’là, hostie que je le savais qu’elle viendrait!” s’exclame le gros Babin excité comme ça ne se peut même pas. Au loin dans la pénombre s’avance une silhouette de fille. À mesure qu’elle s’approche on distingue une longue chevelure javellisée jaune avec des racines noires, une jupe en denim très courte, deux longues jambes blanches et une camisole noire moulante avec des bretelles spaghetti. Dans ses pieds, la fille porte des bottes de caoutchouc noires découpées à la va-vite un peu en haut des chevilles, un sac à dos sur l’épaule.

–“Te l’avais dit, Santerre, une christ de surprise, hein? Tu t’attendais pas à voir Florence Gagnon icitte à soir, hein?” Effectivement, le coeur m’a fait rien qu’un tour.

Florence m’a regardé vite-vite avec les yeux d’un lièvre pris au collet.

–“Veux-tu boire un p’tit quec’chose, fumer de quoi?” lui demande Babin qui sautillait sur place et presque synchro je lui demandais timidement –“Ça va, Florence?” Elle marchait tout droit vers la vieille van Volkswagen d’un pas décidé.

–“Pas icitte pour faire du social,” qu’elle répond à Babin. Elle ne m’a ni répondu ni regardé. Avant que je n’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, ses deux genoux pointant vers le plafond du camion, les bottes de caoutchouc encore dans ses pieds de chaque côté du matelas, la jupe sous les seins et la petite culotte encore accrochée sur la cheville, entre ses cuisses les grosses fesses blanches du gros Babin qui s’époumonait sur elle qui s’agrippait au matelas les bras en croix, silencieuse. Le gros n’a pas mis bien longtemps à émettre un son de truie dont on botte le cul annonçant la triste fin de sa petite affaire. Je regardais ébaubi Beaudette les culottes à terre qui déjà se partait à la main en attendant son tour.

Après Beaudette, elle m’a regardé en pleine face. –“C’est ton tour mon beau Léon, Babin m’a fait venir juste pour toé. C’est ma première fois, désolée que c’était pas toute pour toé, t’avais beau venir me voir avant ou forcer pour passer le premier.”

Je n’aurais jamais été capable. Le gros Babin a sorti une vieille boîte de chocolat en tôle, a levé le couvercle puis l’a tourné à l’envers. Une pluie de billets et de pièces de monnaie est tombée entre ses jambes toujours écartées pendant qu’elle essuyait le sperme répandu partout sur elle. Elle était la seule belle chose dans ce foutoir de tôle pourrie entre le dépotoir, la cour à scrap et la swompe puante.

–“Compte pas pour rien, toute l’argent est là,” lui dit le gros Babin. Beaudette qui se reculotte, lui, n’ose même pas me regarder dans les yeux et le gros en remet :

–“Es-tu contente, là?, tu vas pouvoir dire que t’es une putain à c’t’heure.”

Elle a relevé le regard vers le gros dégueulasse et lui a répondu sèchement : “Tu dis ça à une personne, gros christ de Babin à marde, et je raconte partout que ta petite pissette d’écureuil garoche sa petite sauce en 15 secondes, même pas.” Elle se tenait debout bien droite, la tête haute, un corps sculptural, ses grands yeux marrons lançaient des torches de feu sur le gros Babin déconfit.

Elle a gardé son dernier regard pour moi, l’affaire la plus triste que je n’avais jamais vue, puis elle est repartie.

 

Je crois bien que je n’ai jamais souffert d’amour de toute ma vie autant qu’à ce moment-là, précisément ce moment-là.

 

 

J’ai quitté le bouquet des yeux et mon regard s’est retourné lentement vers la gauche, angoissé. J’avais peur de ce que j’allais voir, j’imaginais des cicatrices laissées là par des crétins ou le visage d’une femme de trois cent livres, les traces d’un long bout de l’histoire qui m’échappaient complètement. Je savais que ses beaux grands yeux marrons étaient maintenant fermés à jamais et que je ne les verrais plus. Mais à ma grande surprise, son visage était superbe, tout paisible sous sa couche de fard poudreux et son immobilité troublante. Ils avaient réussi à lui conserver un sourire presque taquin. Et cela m’a soulagé. Elle était toujours aussi belle ou c’est mon cerveau qui est totalement tordu.

Je suis resté là de longues minutes à la regarder, une heure peut-être, à la reconstruire dans ma mémoire, me faire un triste cinéma et personne n’était venu nous achaler. Le signet funéraire ne parlait d’aucune personne laissée derrière, ni mari, ni enfant.

Nerveusement, je me suis convaincu de frôler sa joue, la main tremblante, puis d’embrasser son front.

 

 –“Tu peux y aller à c’t’heure, Florence Gagnon, personne d’autre va venir te voir maintenant.”

 

–“Mais c’est pas grave, moi je suis venu … moi, je t’aime.”

 


Flying Bum

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7 réflexions sur “Florence pour toujours

  1. Tu as la nostalgie sortie ça de long, mon pauvre Léon. Ta triste histoire est fort belle. SI bien t’en prend de revenir dans les environs, et en remontant un peu plus loin dans le temps, on t’attend au village avec ta douce. Cependant, ne t’avise pas de passer tout droit, c’est comme ça convexe…

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