La vallée de travers

Adéline se tient sur la pointe des pieds, entre deux voitures, le trottoir et la rue, avenue du Parc et elle fait des grands signes de la main. Le chauffeur de taxi n’a même pas ralenti. “Enculé,” Adéline murmure-t-elle à elle-même. Elle retourne sur le trottoir où grouillent les corps et se laisse entraîner entre une grande femme en tailleur et un petit homme asiatique qui porte un uniforme de baseball, une casquette des Expos. Elle se sent faible et gouverne à travers les piétons pour entrer dans le premier restaurant sur son chemin. L’affiche, superbe, annonçait quelque chose de chic et à la mode. À l’intérieur cependant, des mètres et des mètres de prêt-à-manger alignés dans des réchauds en acier inoxydable sous des projecteurs infra-rouges, des fumets d’épices de toutes natures, des voix qu’elle ne comprend pas, des bruits de vaisselle, des paires et des paires d’yeux posés sur elle. “Crevettes du désert” écrit tout en majuscules sur une affichette plantée dans le fond du plat. Elle attrape un morceau, le lèche du bout de la langue et le dépose dans sa paume, l’examine longuement, intriguée.

“Tu le manges ou je tire.”

Elle tourne ses yeux mais pas tant sa tête. Il était mince, grand et très beau. Terrifiant à la fois.

“C’est une arme que tu tiens là, dans ta poche, ou c’est une émotion . . .”

Elle n’a pas le temps de finir.

“C’est une émotion,” dit-il, “la plus belle des émotions.” Il ramasse le morceau de la paume de la main d’Adéline et le présente à sa bouche. Elle croque. Croustillant. Salé. Épicé. Un peu de jus, un peu d’huile, quelque chose qui a la consistance d’une écale de poisson, quelque chose ressemble à une brindille.

“Ça vient de la mer?”

“Ça habite sur terre, un peu dans les airs, c’est une sauterelle.”

Vision périphérique éclair, un présentoir d’ustensiles en plastique, une affiche encadrée d’un étalon, un homme qui porte une robe de soie qui gesticule des bras, passionné comme un prédicateur baptiste en feu, une dame perruquée de cent kilos avec du rouge à lèvres cinq centimètres tout le tour de la bouche. Des ailes et des pattes piquantes roulent dans sa bouche, des choses qui volent, qui sautent, qui rampent. Les images.

Elle aurait bien voulu tout recracher mais elle a tout avalé.

***

La chambre du tourist room sur avenue du Parc était plus petite que sa garde-robe d’Outremont. Le lit, étroit, couvert d’une courtepointe de velours élimé, se tord et se tortille lorsqu’elle s’assoit. L’homme ne semble aucunement préoccupé de la chose. Il la descend sur le matelas au son des ressorts qui couinent, un jardin de fleurs cousu à la main sous elle. Le contour rose des gratte-ciels apporte une douce lumière à travers les carreaux d’une fenêtre étroite et haute. Les yeux de l’homme sont davantage lapis que violets. Un mot qui ne sort pas de la bouche d’Adéline, ses propres incisives qui croquent sa lèvre, une gouttelette de sang qu’elle lèche et fait disparaître aussitôt.

Et si elle arrachait les rideaux de polyester, si elle les déchirait en longues bandelettes, si elle attachait ses jambes et ses bras avec? La laisserait-il faire? Est-ce que l’air se remplirait de poussière, de la poussière de peau, des morceaux microscopiques de fibre industrielle toxique? Saurait-il tout ce qu’elle savait? En aurait-il envie?

Sa langue a pénétré les tréfonds de sa gorge, suivi la descente de son cou, descendu sur sa poitrine, et Adéline dérivait. La succion sur ses mamelons se relâche avec fracas, il tète le lait qui vient encore, elle le pousse et il relève sa tête, il lui sourit pour la toute première fois, il bouge sa langue comme un chat qui lape un bol de crème pour la première fois.

Elle voulait ressentir leurs quatre paumes réunies sur sa tête, ses mains tirer ses hanches contre les siennes, elle voulait sentir son propre sang couler comme le lait qui sort de ses seins. Elle le ferait elle-même si elle pouvait, matraquer cette femme qui venait tout juste de décorer une pouponnière éternellement ensoleillée, qui venait d’encadrer des images de jolis moutons et de petits ratons charmants pendant que son tendre époux regardait des bidons de lait congelé alignés comme des soldats dans le congélateur d’un paquebot de la marine marchande, qu’il goûterait le meilleur rhum des Antilles dans les bras d’une précieuse guatémaltèque, ou deux. Adéline tourne la tête fuyant les yeux violets de l’homme. Elle pousse sa tête vers le bas, son bas à elle. Des larmes qu’il ne verrait pas, du lait qui ne lui appartient pas, qui n’appartient à personne. Elle entend une musique jazzée à travers les murs de carton qui font de ces espaces claustrophobiques de grandes salles de concert. Occasionnellement, le bip d’un détecteur de fumée. Elle aurait voulu avoir un rasoir ou un scalpel, un marteau ou une masse. Elle voulait y laisser son propre sang.

***

Un bruit s’élève au-dessus du perpétuel grondement de la ville, un bruit sec suivi d’une cacophonie de moteurs et de klaxons qui braillent. Elle enlève délicatement le bras de l’homme qui enveloppe ses rondeurs, s’en va à la fenêtre. Elle soulève les carreaux et avale l’air du soir le front appuyé sur les barreaux d’acier. Cette nuit, la ville sent la petite ville négligée, seule la fraîcheur de l’air compense. Phares bleus, blancs, rouges, sirènes, la brume qui vient de ses propres yeux, l’horloge qui sonne minuit. Elle a faim. Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu manger? Quelle horreur encore?

La tête de l’homme se relève, ses paupières se soulèvent synchro comme une vieille poupée de caoutchouc rose. Ses pupilles énormes sucent toute la lumière de la chambre minuscule. Elle est revenue, s’agripper à lui, s’emparer de lui . . . le bas de lui.

Elle sait qu’elle peut en finir avec lui, le détruire totalement. Se détruire totalement, si seulement, si seulement c’étaient eux les coupables.

Elle aurait bien voulu tout recracher mais elle a tout avalé.


Flying Bum

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8 réflexions sur “La vallée de travers

  1. Tout y était pour que j’atterrisse en douceur sur ces deux très belles phrases :
    « Elle soulève les carreaux et avale l’air du soir le front appuyé sur les barreaux d’acier. Cette nuit, la ville sent la petite ville négligée, seule la fraîcheur de l’air compense,  »
    (Il y en a d’autres de belles phrases, mais ces deux-là me l’ont fait fort.)

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  2. Je note « ça sent la petite ville négligée «  ce qui me permet de reprendre mon souffle ! Beau texte comme toujours ( tu pourrais quand même essayer d’en écrire un ou deux moins bons je crois que ça me rassurerait )

    Aimé par 1 personne

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