Retours

“le ciel est bleu, la mer est calme…”

Des années-lumière noires sans les retrouver,

présumés fermés à jamais dans l’éternité.

Et là, tout en teintes bronzées,

comme la rouille sur le bulbe d’ail

annonce déjà la fin d’un été,

et avant que le rêve ne s’en aille,

une fillette avec les yeux de sa grand-mère

qui récite se dandinant une comptine vulgaire.

Joies retrouvées ou retour des chagrins,

un grand mystère là s’y trame,

Et quand reviennent tous ces matins…

“… farme ta yeule pis rame.”


Flying Bum

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Philo 101 dans le boudoir

Le garçon est étendu de travers sur le lit de la femme; chez nous, on aurait dit évaché. Appuyé sur un seul coude, sa main libre gesticule. Il disserte pompeusement en massacrant une théorie fraîchement apprise à ses premières leçons de philosophie, comme si toute cette science émergeait miraculeusement de son cerveau adolescent.  Elle se questionne à savoir combien de cette gauche dissertation elle va devoir supporter. Elle se voit quitter son bureau, retourner au lit, lisser des mains, suavement, sa longue chevelure dans un mouvement qu’il reconnait, auquel il ne résiste pas. Son regard se tournerait vers elle – bref mouvement furtif de la tête comme un oiseau – et il décoderait non sans perplexité toute la signification de son langage corporel, de ses attentes.

–“Qu’est-ce que tu bricoles à ton bureau?” demande-t-il.

Elle ne répond pas. Elle est bien installée à son coin de travail, des esquisses sont épinglées au mur autour d’une affiche vert néon où figure à grands coups de crayons une esquisse de la célèbre chaise Le Corbusier. Son ordinateur est allumé et elle déroule distraitement son fil d’actualités. Un contact a publié une vidéo de Madonna, en gros titre “Les grands succès du passé”. Des éclairs de sa jeunesse lui reviennent, pas grand-chose d’autre, mais elle clique sur le lien, curieuse de voir si c’est quelque chose dont elle se souvient. Il y avait là un très jeune garçon. À l’époque, elle le trouvait craquant. Les hauts-parleurs de l’ordi laissent entendre des sons de synthétiseur.

Une image à la taille titanesque d’une femme nue coiffe la marquise d’un théâtre. Deux énormes ampoules rondes émettent une lumière blanche et éblouissante, font office de seins sur le torse de la femme sur l’affiche. Un garçon de dix ou onze ans essaie de payer son entrée au “peep show” mais le vieux guichetier agite son index signifiant son refus de laisser entrer le garçon.

–“C’est qui?” demande le garçon maintenant sur le ventre, la tête appuyée dans ses deux paumes.

–“Tu me niaises?” dit la femme, “C’est Madonna.”

Le garçon hausse une épaule, passe une main dans ses longs cheveux bouclés. Le garçon à l’écran passe sa main lui aussi dans sa chevelure blonde.

–“Tu ne vas pas regarder tout le vidéoclip?” se plaint-il. “Reviens donc dans le lit.” Son ton ressemble davantage à une lamentation qu’une invitation.

Elle demeure rivée à l’écran. –“Meee. . . minute.”

Le garçon émet un soupir profond et bien sonore. Il balance ses jambes hors du lit, marche vers le coin cuisine du loft. Elle épie sournoisement le corps nu définitivement encore juvénile, les cuisses fermes qui finissent en belles fesses bien rebondies. Ils se sont rencontrés dans un café, il se disait tellement plus âgé, elle tellement plus jeune. Elle aimait croire que leur attraction était basée sur l’intelligence, niant l’évidence même, il était beau comme un coeur, frais comme un printemps. Des notions élémentaires de biologie et de mathématiques suffisaient, elle le savait très bien, elle aurait pu être sa mère. Elle était spécialement attendrie par son sourire étudié, à la limite narquois, soutenu par un regard perçant, un battement de ses longs cils à peine perceptible. Même si maintenant elle le connaissait davantage, son vrai lui, celui qui sacre un peu, trippe sur la philosophie et qui porte des vêtements douteux, qui n’a peut-être même pas les seize ans qu’il affirme avoir, ce sourire fonctionne toujours à merveille sur elle. Elle fond.

Madonna porte un bustier noir qui lui fait des seins pointus, des bas-résille et une chevelure platine androgyne. Des hommes dans des cabines, derrière des vitres, se touchent, la regardent se rouler et se dandiner sur un parquet noir luisant. Ses sourcils sombres en arc, les mâchoires larges et angulaires; elle est tout en muscles et en chairs blanches, quelques os en saillie. Les hommes ont chaud, bavent. Dehors, le petit garçon qui craint ce qu’il pourrait voir couvre ses yeux de ses petites mains.

Le garçon revient de la cuisine avec un ziplock de cannabis et un paquet de papier à rouler. Il s’évache en plein ventre sur le lit, à la même place, et se bricole un joint.

Le bambin dans la vidéo danse de façon définitivement lascive devant un miroir.

–“Ishhh,” dit la femme. ”Le petit gars dans le vidéoclip, il danse comme s’il voulait sauter Madonna.”

Le garçon sourit. –“Peut-être que c’est ça qu’il veut.”

Elle regarde, en fait, elle le dévisage. –“Es-tu sérieux?”

Aucune réponse. Le garçon est tout concentré à son petit projet. Dans sa position, les gestes ont l’air malhabiles et imprécis. Elle repense à leur première rencontre – ses drôles de gaucheries comme un bébé chien – l’envie lui prend de se glisser contre lui, embrasser le bas de son dos, tâter ses fesses. Elle pense rarement à ce que lui veut. Parfois, il lui tient les deux mains derrière la tête avec force pour assurer une emprise bien virile sur elle mais il les relâche généralement assez rapidement lorsqu’elle résiste. Cela la laisse perplexe, elle se désappointe un peu elle-même, elle se demande toujours si elle aurait dû résister avec plus de théâtralité, en faire suffisamment pour rendre le jeu plus jouissif pour lui.

Les hommes ont les visages en sueur, les yeux au désespoir, semblent n’en avoir jamais assez d’elle et sont extrêmement déçus; Madonna est disparue du parquet luisant. Partie.

Elle se rappelle avoir eu cet album, avoir dansé sur cette chanson lorsqu’elle était enfant. Elle se dandinait avec les copines au sous-sol en utilisant les queues de billard comme des microphones. Cette année-là, sa meilleure amie était déguisée en Madonna à l’Halloween, elle était jalouse, suppliant sa mère pour avoir un costume semblable. “Ce n’est pas un déguisement convenable pour une jeune fille bien!” insistait la mère. Elle avait dès lors décidé qu’elle se rangeait définitivementdu côté des méchantes petites filles.

Lorsque le joint a été prêt, ils se sont assis sur le lit et ont fumé. Un goût épicé sur la langue, elle aimait la sensation que faisait la fumée lorsque ses poumons en étaient remplis à ras bord. Elle en prenait une grande lampée à la fois et lui, à son tour, monopolisait le joint pour toujours en l’agitant dans les airs et en poursuivant avec les théories d’Adorno ou de Marcuse emberlificotées les unes dans les autres sans discernement ni respect. À l’occasion, elle lui posait une question pour l’entendre parler, lui faire croire qu’elle écoutait. Elle se doutait bien que sa comédie n’était pas sans passer inaperçue, elle croyait qu’elle l’aidait ainsi à améliorer sa philo. Un jour il serait professeur et son ton serait aussi condescendant avec ses élèves que le sien l’était avec lui aujourd’hui. Tout le monde saluerait sa grande érudition et se trouverait des excuses pour le suivre à son bureau après les cours, laissant à peine une craque d’ouverte à sa porte. Il aurait ses favorites, des filles considérant fort aise un juste équilibre entre les études et la bohème, mais jamais il ne poserait les mains sur elles. Elle le savait fort bien.

Elle se rappelait cet homme qu’elle fréquentait lorsqu’elle avait l’âge du garçon. Un pauvre type malmené par l’usage prolongé de narcotiques, parfois un tantinet rude au lit, limite agressif, mais il avait un sourire à la faire craquer. Ils passaient des nuits blanches à fumer des cigarettes en parlant et en écoutant de la musique, Jacques Brel, Georges Brassens, Félix, des artistes qu’ils appréciaient également mais pour des raisons différentes. Quand le soleil se levait, elle le conduisait à la pharmacie où il recevait sa dose de méthadone. Parfois, il se passait des semaines sans qu’il ne lui donne des nouvelles et ses absences la faisaient mourir d’angoisse. Puis, il débarquait chez elle comme ça, bouteille de vin et film loué, comme si de rien n’était, et elle se demandait alors si lui se questionnait, qu’est-ce qu’elle avait fait pendant son absence, si elle disparaissait ou se pliait en quatre au fond d’un garde-robe et pleurait.

Le joint fini, le garçon se débarrasse du mégot dans le fond d’une tasse de café avec un peu d’eau dans le fond.

–“On écoute de la musique?” qu’il demande. “Pas Madonna, par exemple.”

–“Je veux bien, je n’ai plus d’albums de Madonna de toutes façons, mets ce que tu veux.”

Il marche jusqu’à l’ordinateur, y branche son ipod. Un son rythmé et grave de contrebasse électrique sort des hauts-parleurs.

–“Est-ce que c’est du rap?” demande-t-elle,

Il agite la tête légèrement, puis le mouvement prend de l’ampleur, son corps entier s’emporte sur le rythme pendant qu’il revient sur le lit.

–“Avoue,” dit-il, “avoue que tu aimes ça.”

–“Pas vraiment, non, le rap je veux dire. Ta petite danse, c’est autre chose.”

–“Comment que tu peux dire que c’est pas bon? Tout le monde aime ça, c’est une industrie qui rapporte des milliards par année!”

–“Pourquoi tu aimes ça tant que ça?”

Il expire longuement, attend un bref moment avant de se retourner sur le ventre. “C’est honnête,” dit-il. “J’aime la façon dont les rappeurs américains glorifient le matérialisme.”

Elle se préparait à rire mais l’expression sérieuse du garçon la force à se raviser. Elle est fâchée, moins parce qu’une personne peut avoir ce genre de raisonnement qu’à l’idée de penser qu’elle-même pouvait se tromper, mais totalement errer. Il pourrait tout autant abandonner la philosophie et devenir un agent d’assurance, ou courtier immobilier, un enragé dans un gros pick-up klaxonnant après les enfants. Si elle devait croiser son chemin alors, elle n’aurait plus rien à lui dire. Dégoutée par ses nouvelles habitudes, lui par le gras tout le tour de sa taille à elle, les pattes d’oie de chaque côté de ses yeux, ses peaux flasques. Une partie d’elle commençait déjà à s’ennuyer de la personne enjouée, du corps d’adonis et du sourire craquant allongé près d’elle aujourd’hui.

Dans le vidéoclip, le petit garçon a maintenant les yeux fermés et Madonna le surprend avec un chaste baiser, ses lèvres peintes rouge vif sur les petites lèvres du bambin qui accepte le baiser les yeux fermés.

La femme se demande combien de fois ils ont dû reprendre cette scène, combien étrange ce devait être pour Madonna d’embrasser un si jeune bambin, de si petites lèvres. Avait-elle aimé ça?

Madonna est maintenant rhabillée un peu comme le jeune garçon. Pour le reste du vidéoclip ils dansent, mais pas vraiment lascivement; ils s’amusent et gambadent en s’éloignant du théâtre main dans la main.

Elle raconte la fin du vidéoclip au garçon. Il ramène le sac de mari et le papier, s’apprête à préparer un autre joint et l’écoute religieusement.

–“Je ne pige pas vraiment,” dit-elle, “c’est un peu débile comme fin.”

–“Pas vraiment,” qu’il répond, “c’est basé sur les désirs primitifs et inconscients des gens.”

Bon, encore la philosophie, pense-t-elle. Mais elle embarque dans son jeu.

–“Oui, mais encore?” questionne-t-elle.

–“Je parle du désir inconscient, je veux dire, tout le monde a envie de coucher avec des enfants.”

Elle reste bien silencieuse. Ébaubie raide. Puis, lentement, nerveusement, elle demande :

–“Pourquoi tu dis des affaires de même?”

Il se redresse. –“Parce que c’est vrai,” dit-il, et en même temps, comme un bref éclair, son beau sourire narquois apparaît puis s’en retourne aussi vite.

–“Je ne crois pas à ça, moi,” dit-elle la voix craquée, mais son visage blêmit, son rythme cardiaque s’affole.

Puis le visage du garçon s’assombrit; plus que jamais, il se concentre sur la confection de son joint. Elle a toutes les peines à s’imaginer de quoi il aurait l’air s’il avait son âge à elle, impossible de se faire l’image dans sa tête. Pour elle, il incarne la peur du vrai mâle évacuée, il se compose de sensations enivrantes, une odeur combinée de chair fraîche, de cannabis et d’Azzaro, une texture et une chaleur de la peau, le timbre suave et réconfortant de sa voix, la douceur de ses doigts, sa langue, ses étreintes.

Pour l’instant précis, il est le son des feuilles de cannabis frottées ensemble, une langue qui lèche un papier, le clic d’un briquet.

Elle se sent envahie par l’envie impérieuse de lui demander quelque chose de spécial mais ne sait pas trop quoi au juste, c’est son corps énervé qui demande pour elle. Ensuite, dans une motion qui aurait bien pu paraître involontaire et débonnaire, elle s’approche de lui, s’assoit les fesses sur les talons, le corps bien droit. Elle ferme les yeux et tire doucement sa tête vers l’arrière et bombe le torse en soulevant ses seins bien haut, leur posture avantageuse améliorée par ses bras qui montent lisser suavement sa longue chevelure avec ses deux mains derrière sa tête.

Elle ouvre les yeux pour mesurer son effet mais derrière un épais nuage de cannabis, l’expression du garçon ne lui a jamais parue aussi sombre.

 


Flying Bum

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Photo extraite du vidéoclip officiel Open your heart, Madonna, tous droits réservés.

À propos de la flamme

À propos de la flamme
au musée de mon âme
un portrait invisible
noir et blanc, impossible

Le sable des marées
au diable expatrié
au désert et ses mirages
dans un livre sans pages

Où deux mots ne parlent guère
un autre saura bien y faire
un que je ferai tournoyer
en tous sens ferai danser

Je suis de cette terre où
un poisson apprit à marcher
le feu niche plutôt là où
une sittelle apprit à voler

Et c’est elle pourtant qui va,
mon pied jamais ne touche terre
l’œil ému jamais n’embrassera
beaux airs et toutes manières

Étrange envie encore de pâtir
sentir le sable brûler le sang
le corps sans fin s’alanguir
la raison se perdre au champ

À propos de la flamme
un silence se déclame
dans le souffle lyrique
des augures chimériques.


Flying Bum

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Prendre Dandurand

Tous les jours pendant trois ans, j’ai pris Dandurand pour aller au collège. Le matin et le soir. À pied. Tous les autres itinéraires me faisaient paraître le trajet trop long, stressant pour rien. J’ai toujours dit que l’humain est un cochon par l’habitude. Il me fallait faire des efforts éreintants pour stopper tout le boucan qui se passait toujours dans ma tête en chemin. Cervelle d’artiste toujours aux prises avec une épuisante effervescence. Encore plus d’efforts nécessaires pour résister aux pulsions sournoises qui me faisaient parler tout seul parfois, sans m’en apercevoir, à voix haute. Surtout quand ma tête écrivait des vers en marchant. Généralement rien ne se passe vraiment dans la ville et c’est ça qui est bien. Les enfants sont à l’école, les papas partis travailler, les mamans à leurs petites affaires chacune chez elles. Mon horaire est atypique alors c’est la grosse paix dans les rues. Sauf une fois.

En traversant St-Michel, une femme assise sur un banc à l’arrêt d’autobus avec deux jeunes enfants près d’elle. Avait-elle souventes fois été là sans que je ne la remarque? J’ai senti qu’elle me regardait lorsque je me suis mis à m’approcher d’elle lentement. Avant que je ne mette le pied sur le trottoir de l’autre côté du boulevard, elle s’était levée et se dirigeait droit sur moi.

–“Es-tu correct?” qu’elle me demande.

–“Pourquoi vous me demandez ça?”

–“Ton visage. Ton visage est tellement intense et tes lèvres bougent. Quand tu t’es approché, j’entendais même des mots.”

–“C’est rien que du marmonnement.”

Je ne veux pas l’encourager, partir une conversation inutile, mais je rajoute quelques mots. “C’est rien que mon esprit qui essaie de comprendre son propre bruit.” Très calmement, comme si mon propos avait le moindre sens. Elle enchaîne.

–“Je pense bien qu’on est tous pareils, tout le monde fait ça. Moi aussi je fais ça, en tous cas.”

Elle était toute jeune, mi-vingtaine je présume, assez mignonne, très mignonne même, mais pas assez pour que je ne la trouve pas légèrement étrange. Je lui ai souri poliment et j’ai continué ma route. Mais sa question première a résonné longtemps dans mon esprit.

Sur le même banc, j’ai revu la même femme plus tard dans la même semaine. Elle faisait aller sa main dans les airs, me saluant de loin, ses deux enfants blottis de chaque côté d’elle sur le banc public. Quand elle s’est levée pour se diriger vers moi, son visage manifestait une impatience bien sentie à l’égard des deux enfants qui se précipitaient pour s’accrocher littéralement à ses jupes.

–“Je suis désolée pour l’autre fois. Je pensais que ça pourrait t’aider de savoir que tu avais été vu, bien vu. Que tu laissais une trace, ta trace.”

De quoi est-ce qu’elle pouvait bien parler? Peut-être qu’elle ne savait pas elle-même de quoi elle parlait, ça se voyait dans ce quartier plutôt populaire et pas toujours des plus riche. L’humanité dans toutes ses couleurs. Mais pourquoi parler quand même, alors?

–“Ah, y’a pas de trouble. Merci pour votre. . . de votre . . . – les mots ne me venaient pas – merci pour vos belles pensées,” Pas terrible mais c’est sorti comme ça. Et j’ai repris le pas.

–“Attends,” qu’elle a dit. “Je n’ai personne à qui parler. Parler en adulte, je veux dire. Plein le cul des gnagnas des enfants. Je n’ai personne à qui parler et je voudrais que tu me parles, je veux parler avec toi.”

–“Vous n’avez pas un mari à qui parler?”

–“Non.”

J’ai hésité, légèrement ébaubi. J’ai pointé le banc et nous nous sommes assis. Chacun sur un bout du banc, les deux enfants collés sur elle qui me regardaient comme un ours de cirque les yeux ronds comme des trente sous. Rien qu’à moi que ces choses-là arrivent et je lui ai consenti un moment. Je ne voulais pas aller jusqu’à la questionner, j’espérais sincèrement n’avoir qu’à l’écouter. Mais elle était assise bien immobile, pas très sûre de savoir quoi dire, plutôt l’air d’attendre que je parte le bal.

–“J’ai bien peur de vous décevoir, désolé,” que je lui dis, “je ne suis probablement pas la bonne personne pour cette sorte de situation, je ne sais pas quoi vous dire et je pense que le mieux c’est que je reprenne mon chemin. Je vous souhaite bonne chance.” Au tout premier mouvement de mon corps qui voulait se lever, elle a mis sa main sur mon genou pour le stopper.

–“C’est la reproduction,” qu’elle me lance sur un air déclamatoire, ”la reproduction c’est la racine de tous les problèmes, l’enfer, rien de moins que l’enfer.”

Ces quelques mots m’ont paralysé sur place. Mais encore, voulais-je en entendre davantage?

–“Comprends-moi bien, là, ce n’est pas de la faute de mes enfants mais ils m’ont connecté avec leur père. Je m’éloigne de lui mais n’importe où je vais, je vais transporter une partie de lui avec moi et je ne peux pas croire que la moindre parcelle de lui ne soit essentiellement constituée d’autre chose que de la merde. Comprends-moi bien, jamais je ne leur ferais mal, j’ai un endroit où habiter, je ne t’achalerais pas avec ça de toutes façons. Mais quand j’observe le monde et ma situation, je ne peux m’empêcher de croire que cette planète serait bien mieux avec personne dessus.”

–“Arrête de te reproduire, alors,” réponse foireuse, mais c’est tout ce qui m’est venu, “mais tu pourras jamais empêcher les autres de le faire,” que j’ai conclu.

–“Je l’ai lu dans ton visage, je l’ai lu que tu savais exactement où je voulais en venir.”

Ça déraillait. Je ne voulais absolument pas qu’elle lise dans mon visage. Je voulais plus que tout au monde reprendre Dandurand tranquille, énervé à la seule pensée de devoir changer mon itinéraire pour elle, pour être bien certain de ne plus la croiser. Je me suis levé et je suis parti.

–“Christ de pissou!” que je l’ai entendu gueuler de loin.

À son insulte, je ne me suis pas retourné. J’ai continué droit devant moi mais le “christ de pissou” et bien d’autres mots qu’elle avait prononcés tournoyaient dans ma cervelle et je me faisais des images d’elle, des deux enfants les yeux piteusement accrochés au premier passant à marcher devant eux.

Après mes conversations avec elle, la bonne vieille routine de mes pensées, si on peut qualifier cela de routine, était totalement éclaboussée dans tous les recoins de ma tête. La marche ne suffisait pas à me redonner le plein contrôle et toutes les personnes que je croisais me rappelaient qu’ils étaient tous des êtres reproductibles, fruits vivants de la reproduction, qui formaient une espèce essentiellement consacrée à sa reproduction. Une partie de moi regrettait de l’avoir abandonnée sur son banc, seule pour annoncer au monde cette inévitable pandémie destructrice, mais merde, j’avais dix-sept ans, je ne savais absolument pas ce qu’elle espérait de moi ou ce que j’aurais bien pu faire pour l’aider.

Neuf ou dix semaines plus tard, après avoir abandonné l’idée de prendre Dandurand, mon cochon d’habitude avait adopté à contre-coeur un nouveau trajet et mon esprit avait repris une température d’ébullition normale et je crois bien que parfois mes babines laissaient à nouveau échapper des sons. Je montais la cinquième jusqu’à Holt, que je suivais jusqu’au boulevard, je traversais sans regarder en bas de la côte St-Michel, au cas.

Un matin que je marchais sur Holt, rendu près de la huitième, je l’ai revue, elle, avec ses deux enfants prendre place à bord d’une grosse berline stationnée au coin de la ruelle plus bas, avec un homme. Elle m’a vu elle aussi, je le sais, on sent ces choses-là, mais son regard a immédiatement fui. J’ai résisté à l’étrange envie d’insister au risque d’ameuter les deux enfants. Était-elle retournée près de lui ou elle ne l’avait jamais vraiment quitté? Ou alors avait-elle trouvé quelqu’un de nouveau, piégé quelqu’un venu de l’extérieur de sa vie passée comme elle avait fort probablement tenté de le faire avec moi, décidé de partager ses idées sombres avec un étranger adroitement enjôlé?

Resté figé sur le trottoir, j’ai observé le passage de la voiture devant moi, aucune tête tournée vers moi sauf la sienne, une fraction de seconde, son regard a à peine flashé dans le mien. Elle aurait pu être préoccupée par l’idée que je la pourchassais pour une raison ou pour une autre. Pourquoi j’aurais agi de la sorte? Mais vu que j’étais moi-même un pur étranger pour elle, comment aurait-elle pu en être certaine? Se demandait-elle même si j’avais bien pu apercevoir le petit ballon bien rond de son ventre qui dépassait de sa veste entrouverte?

Le lendemain, j’ai repris Dandurand.


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La langue de Léonida

Ma participation à l’Agenda Ironique de juin qui se tient ce mois-ci chez Le dessous des mots. Au menu du défi, le sujet : la langue et quelques mots à insérer – insomniaque, frigoriste, chouette, narine.


La langue de Léonida

Les femmes étaient pourtant spécialement belles ce soir-là. Si je n’étais pas si insomniaque ces jours-ci, j’aurais laissé tomber l’invitation singulière. Adéline m’avait traîné là de force et je restais plutôt de glace devant ces filles même avec leurs longues chevelures qui tombaient dans leurs dos sur leurs grosses fesses bien bombées. Lorsqu’elles se pendaient au poteau, la tête en bas et redescendaient lentement dans un lent mouvement de spirale, les jambes écartées sans petite culotte et la vulve bien rasée, l’anus rosi à l’eau de javel aux quatre vents, j’avais l’impression d’assister à du porno vivant. Adéline était une chouette fille mais elle avait des drôles d’idées lorsqu’il était question de sexe, un peu voyeuse à l’occasion. Le porno me laisse toujours un peu froid, aussi allumé qu’un frigoriste prisonnier dans son camion réfrigéré.

Adéline accroche un billet de dix dollars dans l’encolure de mon chandail. –Attends, elle va venir le prendre, n’y touche pas,” dit-elle, comme si elle s’amusait à apprivoiser un animal. La fille s’approche à quatre pattes montrant toutes ses dents et sa lourde poitrine ballotait sous son corps. On dirait qu’elle essaie d’imiter vaguement une panthère. À deux pouces de mon visage, elle sort une langue spectaculaire de sa bouche et l’agite langoureusement devant moi, une longue chose bien rose assez longue pour monter cacher complètement ses narines, presque tout son nez. C’est sa marque de commerce, une langue pareille c’est plutôt rare. Un visage exotique, une origine difficile à identifier. Roumaine? Arménienne? Elle prend le billet et à sa mimique je comprends qu’elle me demande de le tenir avec ma bouche. Elle passe ses longues mains de chaque côté de mon visage, longue caresse sur mes joues, dans mes cheveux, avance sa bouche sur mon oreille et y murmure quelque chose que je ne peux pas saisir, l’accent est terrible. Puis elle ouvre ses lèvres rouges et botoxées devant ma bouche qu’elle gobe littéralement et s’en retire au bout d’un moment avec le billet complètement enroulé dans la langue.  

Ouf, dit Adéline qui a visiblement chaud, le visage tout cramoisi. –“Oh oui, elle l’a, elle, oh que oui. Je te paye une danse avec elle.”

Après la chanson, Adéline appelle la danseuse. Elle me tire par la main suivant la fille qui nous guidait vers un cubicule discret.

–“Attendre, prochaine chanson,” baragouine la fille en faisant des ronds dans le vide d’un long index. Elle ne parle définitivement pas un bon français. Nous sommes assis l’un à côté de l’autre et nous regardons sur la piste une blonde avec d’énormes –faux– seins qui se dandine en les tâtant. Des cordes invisibles semblent relier les yeux des hommes au moindre mouvement du buste géant. Adéline, impatiente, nous observe. Je sens la chaleur irradier du corps plantureux de la fille. Le bras qui me frôle est humide de sueur. Son odeur exactement comme j’avais imaginé l’odeur d’une danseuse, sucrée.

–“Moi Léonida, toi?” demande la fille

–“Fuck, tu parles, je m’appelle Léon!”

–“Non, non, non, pas fuck, danse seulement,” répond Léonida nerveuse.

–“Et d’où tu viens, Léonida, pas un prénom commun?” Elle examine ses jambes, proprement rasées, luisantes d’une lotion pleine de petits cristaux brillants.

–“Bosnie Herzégovine, tu connais? Famille à Gaspésie, maintenant. Elle, dehors, c’est ton chérie?” Elle roule les r comme des roues carrées sur un parquet de bois.

–“Oui.”

–“Elle, jolie. Moi, ennui de ma famille, à Noël moi à Gaspésie, les trouver,” dit-elle tandis que je ne regarde plus la scène du même oeil, “Manger vraie nourriture, pas McDonald toujours, à Gaspésie.”

Je vois Adéline s’impatienter, se demander si elle a écopé de vingt dollars ou si elle va avoir son spectacle un jour.

–“Manque la famille, papochka et mamochka fait les cours en français, je veux voir s’ils parlent déjà, rire un peu. Chérie rit pas beaucoup, elle, hein?”

La chanson finit, une autre commence.

–“Pas savoir être aussi fatiguée avant de moi assoir. Parler encore un peu? Même si moi mauvaise langue française? Rattraper souffle un moment. Regarder filles un peu, eux souperbes ce soir.”

–“OK.”

–“Aurait dû écouter papochka plus. Mais mamochka touche mon coeur plus. Mamochka pas aimer papochka beaucoup, moi pas laisser tomber mamochka, pas trahir.”

J’étais sur le point de dire quelque chose, mais elle n’arrêtait pas.

–“Moi aime les deux. Quand Noël, moi à Gaspésie, aller moité mamochka, moitié papochka. Pas vu 3 ans, eux penser Léonida en école ici Montréal.”

Adéline se pointe devant le rideau, frustrée. –On n’a pas des choses à faire dans cette cabine?”, demande-t-elle sans même regarder la fille, ni lui adresser la parole. Mais Léonida comprend le sens de son intervention.

–“Moi juste rattraper souffle un peu. Travaillé fort poteau ce soir,” elle fait un rire nerveux, “commencer là, tout d’souite.”

Léonida grimpe sur moi, un genou chaque côté des appui-bras m’emprisonnant entre ses cuisses fabuleuses. Elle ondule sa croupe par en avant, par en arrière devant mon visage. Elle descend son corps et pousse ses seins sur mon visage. Je manque d’air. Des seins fermes mais surprenamment froids enveloppent ma tête totalement.

–Toi, aime les gros boubies?– autre rire nerveux de Léonida. Elle se penche et respire bruyamment dans mon cou. Sa langue digne du cirque pénètre mes oreilles tour à tour pendant que ses deux mains parcourent mon torse, je frémis, elle lèche mon cerveau, merde. –“Toi bien doux, oreilles bien propres, merci,” qu’elle dit. Puis elle galope poliment sur moi quelques petits coups, sans toutefois toucher à rien.

À travers la longue chevelure platine aux repousses noires de Léonida, je vois Adéline qui a discrètement tiré le rideau derrière elle, qui se gâte en observant le moindre détail. Elle a vu que je la voyais aussi et elle a souri. Elle a levé sa main libre en faisant le geste de fesser, elle me pointe du regard les grosses fesses de Léonida, elle mime des lèvres, clairement : tape ses fesses, tape ses fesses.

J’ai simplement fermé les yeux, laissé tomber ma tête par en arrière sur le dossier de la chaise.

La chanson se mourait, enfin.


Flying Bum

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Solstice maudit

D’Épicaste je suis un fils inconnu

d’Ismène le frère ange déchu

langé serré au pied de l’escalier

abandonné au solstice d’un été

Pélerin avant que d’être puéril

errant avant que d’être en exil

il y a de cela trop de lunes

de ces jours sans pitié aucune

Rapinés des fragments de ma mère

dans la vulve des aînées de fratrie

dans le regard heureux des sorcières

les pieds pris dans leurs pièges de nuit

En ce jour qui me rappelle sa mort

de ces jours où s’est tracé le sort

des jours où je ne puis lire Verlaine

sans chialer comme une Madeleine


Flying Bum

À ma mère.

La dernière foire

 

Lorsque la nuit tombe sur Malartic, loin des lumières de la ville, tous les cadavres de voiture de la cour à scrap prennent la même couleur gris sombre, comme des centaines de chats gris qui se seraient étendus dans le champ, dans toutes les directions et qui dorment paisiblement. Il vient des nuits sans étoiles et sans lunes, où le seul éclairage vient des essaims de lucioles qui apparaissent aux premières soirées chaudes d’été. Leurs derrières de feu font renaître un bref moment de minuscules auréoles de couleur, celles de la peinture usée des carrosseries qui jonchent le sol, gros Chrysler vert menthe, petite Volkswagen orange, la couleur du tissu élimé de la banquette d’une vieille Cadillac décapotable, là où sont collés l’un contre l’autre deux enfants d’à peine huit ou neuf ans, les yeux partout, ébaubis. Camille, petite fille un peu garçonne, fille de la propriétaire de la cour à scrap, que tous appellent simplement Cam. Et Léon, un petit blond le visage picoté de taches de rousseur dont la famille plutôt pauvre habite Roc d’Or, un squat un peu en-dehors de la ville, passé la cour à scrap. Ces soirs-là, ils y sont toujours sans avoir à s’appeler, s’y donner rendez-vous. Dès que les premières lucioles apparaissent, ils s’y retrouvent. Ils se réchauffent l’un contre l’autre sur la banquette arrière d’un gros décapotable qui sent le chalet abandonné, grignotent quelque ravitaillement rapiné ici ou là, se racontent des peurs ou les pires commérages du moment, s’apprennent à l’occasion, et délicatement, l’un à l’autre les différences fondamentales entre ce qu’est un garçon, ce qu’est une fille. Une amitié profonde qui remonte au berceau, les deux enfants semblent n’afficher leur propre couleur que lorsqu’ils sont un avec l’autre, l’un contre l’autre toujours comme des siamois. Cam et Léon, caméléons!, leur crie-t-on en s’esclaffant.

Comme le soleil finit de disparaître derrière la ligne d’horizon au fond de la cour à scrap où elle passe ses journées d’été à chercher, à démancher et à rapporter des pièces pour sa mère la patronne, le frère de Camille et ses amis se pointent, à peu près tous gelés comme des balles et en pleine galère. Son frère lui file cinquante piastres de la part de sa mère, cinquante piastres et un billet d’entrée pour le cirque tout juste débarqué en ville; la mère a parlé d’un spectacle de tigre qui serait une toute nouvelle attraction qu’elle devrait absolument aller voir et je ne sais quoi d’autre. Les mouches à feu s’en donnent à coeur joie alentour et même dans les cadavres de voitures qui jonchent la place et elles donnent un spectacle au moins aussi bon qu’un stupide spectacle de tigre, pense Camille qui a en sainte horreur l’idée qu’on puisse maltraiter des animaux. Cent fois mieux les mouches à feu, spécialement avec la musique d’Esther Phillips qui sort de son vieux boombox. Évidemment Léon va se pointer dans pas long, c’est écrit dans le ciel comme dans le cul des mouches à feu. Camille prendra son billet d’entrée pour elle et le beau billet de cinquante rose fera amplement les frais pour celui de Léon.

Camille et Léon attendent que le flic retienne la ligne de voitures et les laisse traverser à pied la grande route vers le cirque de l’autre côté. La grosse noirceur vient de tomber et tous ces néons et toutes ces fumées de barbecue et les relents excitants des friteuses à beignes, des machines à mousse et l’odeur des cigarettes et des feux de bois, du diésel et des génératrices se pendent aux brumes d’une des rares soirées chaudes et humides de l’été abitibien.

Les phares qui viennent de la grande route projettent de longues ombres mobiles qui circulent et se croisent partout sur les installations du cirque, se faufilent entre les stands de mousse et de queues de castor, la piscine folle du clown Henri, le chapiteau où sont exhibés sans pudeur des pastiches d’atrocités humaines et pas mal toutes les tentes et les manèges, finalement. Une fois traversé le terrain de la foire, le champ derrière où sont disposées comme un vrai capharnaüm les remorques du cirque, où logent tous ces nomades, les Airstream ou les Winnebagos leurs feux ou leurs phares allumés et les feux de camp et les génératrices et tous les Hé, qu’est-ce que vous faites icitte, vous avez pas le droit! et tous les Fuck you! qu’ils font résonner jusqu’à la colline derrière où était la vieille école qui est passée au feu l’hiver dernier, là où on a entrepris de construire un Walmart, parfois ce n’est plus rien que les rires gras des clowns et les bruits de moteurs qu’on peut entendre, en haut de toute cette étrange vie temporaire, sur la colline, on peut entendre le bourdonnement des mouches et les croassements des batraciens et les cris d’oiseaux et si on est vraiment chanceux, le feulement d’un lynx.

Après qu’ils aient tout laissé derrière, la grande route, la foire, le campement et les Fuck you!, Camille et Léon courent.

L’air est pesant et chaud, ça colle à la peau. Léon se débarrasse de sa chemise, la lance dans les airs et hurle comme un loup. Camille fout une grande claque qui résonne sur le ventre nu de Léon. Des générations spontanées de moustiques émergent des flaques d’eau du chantier pour se précipiter sur eux, suivant au nez l’odeur de leurs transpirations. Camille plante les doigts écartés de ses deux mains à travers ses cheveux qu’elle ramène vers l’arrière. Des mèches restent collées à son visage, huileuses et gorgées de sueur.

Ils ont seize ans.

–“Sais-tu quoi, Léon?…” Elle glisse les deux pouces derrière les bretelles spaghetti de son justaucorps. Elle les étire un grand coup et les laisse aller claquer sur sa poitrine. “… j’adore l’été.”

Elle sort un vieux thermos Dunkin Donuts de son sac à dos, un gros vingt-quatre tasses. Elle dévisse la tasse puis le bouchon et prend une gorgée à même le goulot. Un liquide rouge et sirupeux déborde de chaque coin de ses lèvres et coule le long de son cou.

–“Calvaire,” gueule-t-elle, “Je viens de saloper mon fuck’n top.”

–“Je me rappelle de ma première cuite à ça, mais c’était tellement romantique,” que Léon ajoute avec un brin de sarcasme. Il allonge son bras vers le thermos, Camille lui frappe l’épaule d’un bon coup de poing.

–“Ça m’a tout l’air que tu vas être obligée de l’enlever, ton top” dit-il l’œil un peu brillant, comme si c’était la chose la plus intelligente à dire dans les circonstances.

Ce vin aux fruits particulièrement sucré était le hobby du frère de Camille. Une vieille recette de famille. Épais, davantage un sirop de framboises sauvages qu’un vin. Elle en fait gicler un long jet bien droit à travers la craque entre ses deux palettes, directement sur le ventre de Léon. La fin du jet est tombée comme une corde flasque et molle, tombée dans son cou à elle et sur son pauvre justaucorps déjà souillé.

–“T’aimerais trop ça les voir,” qu’elle lui répond en se pinçant les seins comme s’ils étaient des klaxons-poires.

Léon bombe le torse. Son ventre est dur et plat, son nombril en saillie a l’air d’un popcorn collé là. Camille se tient tout près de lui. Dans une direction, ils observent les éclairs de lumière rouge que font les cigarettes des gens qui s’embrassent dans les voitures plus loin. Dans l’autre direction, les lumières des remorques qui s’allument et s’éteignent par moments, les silhouettes sombres des gens du cirque qui animent les murs des roulottes. Ils observent au loin le spectacle de lumières psychédéliques au-dessus du cirque, le Zipper en néons violets, les lumières jaunes de la Fureur du Pharaon, le Marteau et ses faisceaux verts et bleu en alternance et la grande roue qui domine le spectacle dans une orgie de halos bleu-blanc-rouge clignotant en farandole.

Ils sont redescendus s’installer près de la grande roue un moment. Camille s’est offert la totale, une queue de castor avec de la crème fouettée, du sucre en poudre, du sirop au chocolat et une pluie de grenailles de bonbons de toutes sortes de couleur. Henri le clown assis sur sa chaise au-dessus d’une piscine transparente a crié à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Camille crampée de rire répète à Léon qu’il avait de grandes oreilles et qu’il n’était bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre. Une Jeannette en uniforme fait couler le pauvre clown à son premier lancer, les enfants agglutinés devant la piscine se tordent de rire. Léon s’offre une limonade, il en boit la moitié puis il mélange le reste avec le vin aux fruits. Pas tellement bon. Camille se colle serrée contre Léon sur leur banc. Lorsque la Jeannette coule Henri une seconde fois, il lui gueule au micro qu’il irait dire aux petits garçons les plus laids de son école qu’elle avait un kick sur eux.

Dans les chemins boueux couverts de foin entre les stands et les manèges ils se fraient une route dans la foule de familles en meutes serrées, des petits couples habillés pareil et des groupes d’adolescents survoltés. Lorsqu’ils aperçoivent le frère de Camille et sa bande de lurons en goguette, ils se faufilent à travers les toilettes chimiques et se sauvent vers le campement de la foire encore une fois. Puis vers la colline derrière.

–“Il en a pris pour combien?” demande Léon en pensant au frère de Camille.

–“Aucune idée, il passe devant le juge dans deux semaines.”

–“Oh.”

Léon se tient les épaules bien tirées vers l’arrière, le cou droit. Il prend une longue et virile lampée dans le thermos Dunkin Donuts, presqu’à s’en étouffer. Camille s’assoit sur le sable et prend une grande gorgée, elle aussi. Elle se remplit les joues et elle fait gicler le liquide entre ses lèvres. Du vin lui coule de la bouche, elle s’essuie avec ses mains. Le vin est encore descendu le long de son cou. Elle rit et le reste du liquide s’écoule malgré elle de sa bouche entrouverte.

–“T’es donc bien fuckée,” Léon lui dit et puis il vient s’assoir près d’elle. Elle lui passe le thermos. Il en prend une gorgée plus grosse qu’il ne l’avait d’abord imaginée, qu’il souffle au complet sur la poitrine de Camille. Il regarde le liquide descendre entre ses deux petits seins venir tacher encore plus sa camisole. Il se retourne rapidement et regarde ailleurs, troublé, lorsqu’il réalise que Camille semble gênée qu’il regarde sa poitrine. Sans réfléchir, il dit :

 –“C’était juste pour prendre ma vengeance.”

Elle le repousse de ses deux mains dans un drôle de petit son que font ses doigts couverts de vin lorsqu’ils collent et se décollent des épaules de Léon. Elle recommence, écoute le drôle de son et rit. Elle s’extirpe du justaucorps imbibé, le tord comme une guenille, elle l’agite ensuite dans les airs comme un drapeau, comme pour l’aider à sécher.

–“Pourquoi on ne fait pas ça plus souvent?” qu’elle demande. Puis, un brin confuse, elle ajoute : “Je dis on, je veux dire un grand nous, pas juste toi et moi. Mais toi et moi aussi, je présume, on est un genre de nous, nous aussi.”  Elle s’étend dans le sable et prend appui sur ses coudes et laisse sa tête plonger vers l’arrière comme un poids mort, ses cheveux qui traînent dans le sable. Elle arque subtilement le dos pour grossir sa poitrine nue.

–“Peut-être parce que la christ de foire vient juste une fois dans l’été,” répond Léon.

–“Ah et pis fuck la foire,” Camille avait la voix légèrement empâtée, “si c’était moi le patron, j’installerais toute la patente et je la ferais la plus lumineuse possible, la plus boucaneuse, brumeuse, effrayante comme elle est là, avec tous les cris et les bruits, les odeurs de gras et de sucre et je ne chargerais rien pour entrer mais je chargerais dix piastres pour venir s’assoir ici et la regarder de haut. D’ici, c’est beau en calvaire.”

Léon est inquiet. Il la regarde en plein dans les yeux. Son visage est étrange.

–“Léon, ciboire, ramène ta babine d’en bas rejoindre ta babine d’en haut. C’est pas comme si c’était la première fois que tu me vois pas de camisole, rien.”

–“Mpfff,” que Léon répond. Il détourne les yeux. Il tente de lancer son regard le plus loin d’elle que possible. “C’est pas poli,” qu’il dit, nerveux.

–“Qui ça, toi ou moi?”

Comme bien des filles de onzième année, Camille portait un parfum en vaporisateur qu’on pouvait trouver au nouveau centre d’achats, rempli de petits brillants. L’odeur du parfum avait pris le bord depuis longtemps mais toute la peau de son corps était encore comme une constellation brillante même sans la grosse lune. Léon remarque comment toute sa peau, sa poitrine spécialement, scintillent et comment le vin et la sueur tracent comme des rivières sur sa peau comme une carte géographique et comment des sédiments s’accumulent dans des drôles de recoins, comment les chemins contournent les belles courbes de son corps.

–“Depuis quand tu essaies d’être poli, Léon Santerre?”

–“Depuis quand tu as d’aussi jolis seins?” la seule stupidité qu’il trouve à lui répondre, mal à l’aise.

Camille se laisse tomber complètement sur le dos, les bras en croix. Elle fait un son bizarre comme Meuh. Ensuite, elle rote un grand coup.

–“Hello-o, toutes les femmes ont des seins, man, fuck. Rince-toi l’œil comme tu veux. C’est rien que de la peau.” Puis elle ajoute sur un ton beaucoup moins offusqué, “De toutes façons, ils sont tellement petits, alors proportionnellement parlant, tu as été rien qu’un peu impoli.”

Léon se laisse tomber sur le dos lui aussi.

–“J’en avais jamais vu une vraie paire sur une vraie fille avant.”

Camille pouffe de rire.

–“Tu pensais en voir une où d’autre que sur une fille, ciboire?”

Ils se rassoient et se regardent. Léon dit, “Tu sais ce que je veux dire.”

Les deux partent à rire en même temps. Camille donne un bon coup de poing sur l’épaule de Léon mais moins fort cette fois-ci. Camille était une joueuse de softball redoutable, elle frappait comme un garçon lorsqu’elle le voulait. C’est ce que les garçons lui avaient dit. Elle parle et regarde en même temps, le torse nu de Léon, son pantalon un peu descendu qui laisse voir une ligne de poils noirs courir vers son nombril en popcorn. C’est nouveau ça, pense-t-elle.

Elle dit, “Ça ne me dérange pas que tu regardes mes seins. Regarde tant que tu veux. Je te laisse les regarder parce que je les aime bien, moi, et j’aime bien que tu aimes bien les regarder toi aussi. J’aime ça quand tu me regardes.” Elle cherche du regard le thermos. Elle le retrouve, en prend proprement une gorgée cette fois-ci puis le passe à Léon. Il essaie de boire et de lui répondre en même temps.

–“Je n’aime pas ça, non, pas tant que ça en tous cas,” qu’il essaie de dire la bouche pleine.

Elle dit : “Merde au cul, Léon Santerre, va chier.”

Elle rajoute : “Et c’est quoi le chapiteau dans tes culottes?”

Léon rit mais redresse quand même ses genoux dans un effort pour rapetisser le chapiteau. “Fuck”.

–“Prends le temps de t’en remettre, mes grandes oreilles rien que bon qu’à aller faire de la lutte avec une vieille chèvre.” Elle se lève et part vers une benne mécanique derrière eux dans le chantier du Walmart. Elle grimpe dans le siège du chauffeur, baisse ses culottes et pisse sur le banc de cuirette. Lorsqu’elle est revenue Léon est debout, et calmé, il regarde vers le bas de la colline. Elle se colle sur lui, place sa main sur ses épaules.

–“Je ne sais vraiment pas ce qui serait la bonne chose à faire, qu’est-ce qui doit se passer maintenant,” dit Léon qui regarde les lumières de la foire au loin.

Le fond de l’air se fait plus cru sur la colline. Camille est couverte de chair de poule. Les mamelons de Léon sont comme des effaces neuves au bout d’un crayon de bois. Ceux de Camille aussi, en plus long.

“Il va pleuvoir,” n’importe quoi, Léon dit n’importe quoi.

“On va se baigner,” suggère Camille.

“Oh yeah!”

Ils piquent à travers le chantier et les lumières de la foire s’estompent derrière eux à mesure qu’ils redescendent sur l’autre versant. Certaines d’entre elles projettent de longs rayons jaunes et violets à travers les nuages, comme des rayons de soleil dans l’eau. Au bout du chantier, une petite grève de sable sur la crique où les gens vont pique-niquer, descendre leur kayak ou leur canot. Camille et Léon se retrouvent nus comme à leur première heure au bout de la pointe de sable léchée par un coude de la rivière, les orteils à la flotte déjà. Elle se retourne et se penche sans façon, histoire de pousser tous leurs vêtements dans son sac à dos. Elle se relève et part sur un sprint de l’enfer se jeter à l’eau. Elle disparaît momentanément sous l’eau comme une torpille, puis se relève, de l’eau à hauteur de taille, pour voir ce que fout Léon. En cambrant les reins, elle glisse ses cheveux vers son dos. Sa peau blanche prend une coloration bleutée lorsque la lumière d’une faible lune la frappe.

–“Arrête de regarder ma bite!” se plaint Léon, encore debout sur la grève, “est-ce que l’eau est froide?”

Elle crie : “De la vraie glace fraîche fondue!” avant de s’élancer à la renverse dans l’eau. Léon s’élance à son tour vers Camille.

–“Ou bien on est mieux dans l’eau que les fesses à l’air, ou bien je suis saoul,” dit Léon

–“Tu dois être saoul,” répond Camille, et ils pagaient avec les bras jusqu’à atteindre la limite, là où ils peuvent encore prendre pied et ne garder que la tête hors de l’eau. Léon se hisse sur le dos, Camille plonge et passe dessous.

–“Ça ressemble à avant, quand on était petits, quand mon père était encore vivant, quand il nous emmenait pique-niquer ici et ma mère finissait toujours par nous laver ensemble, tout nus, avant de nous rembarquer dans l’auto,” dit Camille. “Seulement, là on est saouls.”

–“Ça fait toute la différence.”

Camille se retourne et plonge vers l’avant. Pour un temps, seules ses deux fesses blanches sortent de l’eau avant de disparaître, ses deux pieds disparaissent les derniers en projetant un puissant jet d’eau sur Léon.

Elle remonte et Léon dit : “Tu m’as mooné, Camille Simard, j’ai vu tes fesses!”

–“J’ai essayé d’ouvrir mes yeux sous l’eau mais moi je n’ai pas pu rien voir,” répond Camille.

–“Tu fais dur!” dit Léon, intimidé.

Elle dit : “La petite quéquette des grandes oreilles rien que bon pour aller faire de la lutte avec une vieille chèvre a été avalée par ton nombril en popcorn?” et elle pouffe de rire.

–“Il fait juste trop noir, tu n’as pas pu voir, c’est tout.” Puis, fier comme un coq, Léon s’élance sur le dos en lançant de l’eau au visage de Camille avec ses pieds et se laisse flotter sur le dos devant elle, qu’elle zieute à son goût.

–“Wouash, as-tu vu la touffe de poils!” dit Camille.

–“Quoi, pas comme si t’en avais pas toi aussi!”

Il nage sur le dos vers elle et il attrape sa main. Elle lâche un petit cri et se sauve en arrosant le visage de Léon avec ses mains.

–“Ça, tu le sauras jamais!” Elle rit, elle nage, elle plonge encore. Elle refait surface plus loin, elle essaie de débarrasser l’eau de ses yeux avec ses mains. “J’aurais dû apporter plus de vin,” dit-elle l’air un peu bougonneuse.

Léon s’élance à son tour et en moins de deux il est debout près d’elle dans l’eau et sa main descend à la recherche du pubis de Camille. Ses doigts découvrent brièvement une texture drue et piquante. Elle dit : “Léon!” et elle n’a pas l’air de rigoler, “Je ne pense pas que je veux qu’on aille là.” Et elle se pousse hors de portée de Léon.

Il dit, “Oh.”

“Désolé,” dit-il, “qu’est-ce que j’ai fait de mal?”

–“Je ne sais pas, rien, je suppose.”

–“Je pensais que tu aimais que j’aime te regarder?”

–“Oui mais là, tu n’es plus juste là à essayer de me regarder.”

–“Excuse-moi, Camille.”

–“C’est pas grave, ça doit être le vin de mon frère, beaucoup trop sucré.”

Ils sont assis sur le sable, des pièces de vêtements déposés sur eux tiennent en place par la seule humidité de leurs corps détrempés. De rares gouttelettes de pluie mais grosses comme des billes commencent à tomber, les cercles de leur onde délicate fuit lentement sur la surface de l’eau, le silence commence à avoir envie de les suivre.

–“Pour qui tu t’es donné la peine de te raser dans ce coin-là?” demande Léon.

–“Personne,” dit-elle. “Pour moi, je ne sais pas.”

–“Pourquoi tu te rases, alors, si c’est pour personne ou si tu ne le sais pas.”

–“Parce que ça me tentait, Léon, c’est tout.”

–“Tu peux me le dire, ça ne me dérange pas,” demande Léon sur un ton nouveau.

–“Personne, je t’ai dit, Léon. Juste pour moi, je le voulais. Pourquoi ça te dérange? Qui ça dérange? Pourquoi ça te choque?”

–“Je ne suis pas fâché. Je veux juste comprendre.”

–“Tu n’as rien à comprendre, je n’ai rien à expliquer.”

–“Je pensais qu’on était amis depuis toujours, tu m’as toujours expliqué. Tant de choses que tu m’as expliquées.”

–“Arrête, Léon.”

–“As-tu déjà baisé avec quelqu’un?”

–“Ça te tenterais-tu qu’on en reparle une autre fois?”

–“Alors, tu l’as fait!”, accuse Léon.

–“Non, non. Je ne sais pas.”

–“Tu ne sais pas si tu as déjà baisé ou non?”

–“Léon.”

–“Je suis tellement stupide, tellement fuck’n stupide, excuse-moi, Camille.”

–“Tu n’es pas stupide –”

–“Tu m’as dit que je l’étais.”

–“Non, je n’ai jamais dit ça. C’est toi qui as dit ça.”

–“Alors, c’est ça, c‘est de mja faute à moi.”

–“C’est –”

Léon bondit sur ses pieds, il marche vers le sac de Camille retrouver le reste de ses vêtements. Il vire le sac à l’envers, prend les siens, tasse de côté ceux de Camille.

–“Léon.”

–“Je ne te reconnais plus, Camille, moi non plus d’ailleurs je ne me reconnais plus.” dit Léon avec une voix qui se met à craquer.

–“Tu ne vas pas t’en aller tout seul, comme ça, sous la pluie?”, se plaint Camille.

–“Oui, non, je ne le sais plus. Allez, on s’en va. Inquiète-toi pas, je ne te regarderai pas te rhabiller.”

–“Léon, calvaire, hostie que t’es pas juste avec moi.”

Il ne restait qu’une mince couche, des restants de temps entre eux et le matin bleu, et au matin clair, le soleil a brûlé les nuages qui avaient survécu à la nuit, fait fondre la bruine et la brume. La foire reprendrait lentement vie. Ils auraient remonté sur leurs bicyclettes, fait le chemin de chez eux jusqu’à la cour à scrap sous un soleil de plomb, se retrouver là où le frère de Camille et ses amis déjà éméchés seraient déjà à la tâche. Et à la fin de la journée, il leur tendrait chacun quelques billets à l’heure où les lucioles recommenceraient encore à se faire briller le derrière à travers les Pontiac, les vieux DeSoto et les F-150 bossés au point d’être irrécupérables.

Ils ont fait le chemin inverse, remonté puis redescendu la colline, marché à travers le chantier du Walmart, traversé sournoisement le campement des employés, traversé la foire déserte sans se faire voir, passé les guichets inhabités dans le noir, traversé la grande route depuis longtemps abandonnée par les voitures et le policier qui contrôlait la circulation. Une pluie pesante tombait drue maintenant jouant du tambour sur les manèges et les toits des remorques.

Une lumière jaunâtre vibrait par la pluie qui faisait grésiller les lampadaires à l’iode le long de la route et devant la cour à scrap. Les lampadaires se faisaient de plus en plus inutiles. La noirceur totale. Ils ont ramassé leurs bicyclettes et Camille marchait à côté de la sienne du côté de la route où se trouvait sa maison et Léon marchait à côté de la sienne dans l’autre direction, vers Roc d’Or.

–“C’était pour toi, sans dessin,” a cru entendre Léon au loin, à travers les grésillements et les feulements.

Avez-vous déjà entendu le feulement des lynx dans la nuit? On s’y méprendrait avec les lamentations des banshees, les fantômes des pécheresses bannies qui errent aux limites des cités et pleurent dans la nuit.

Le lendemain, le spectacle de tigres a été annulé. Apparemment dans la nuit, des garçons en goguette se sont introduits sur le site et se sont amusés à jouer au premier qui touche un tigre gagne une bière. La tigresse croyant ses petits en danger a attrapé le frère de Camille par le bras et lui a offert tout un tour de manège. C’est au prix de sa main, une partie de son bras, abandonnée à la gueule de la bête qu’il a pu fuir. Un homme, probablement un employé du cirque, a abattu le tigre qui mangeait paisiblement le bout de bras sans penser à se méfier. Un tigron s’est évadé en courant sous la pluie vers la grande route. Eut-il pris la direction du campement derrière, couru à travers le chantier du Walmart, gravi la colline, redescendu la colline vers la pointe de sable au bord de la crique, il aurait été enfin libre et heureux.

Aurait été. Un homme l’a abattu, lui aussi. Et la foire n’est jamais revenue à Malartic.

Les mouches à feu, elles, toujours.

 


Flying Bum

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Perdus dans l’espace

Bonheur à vendre

Andréanne épluchait les petites annonces des grands quotidiens minutieusement depuis qu’elle avait quitté la maison de ses parents parce qu’elle ne pouvait pas s’offrir le luxe d’un téléviseur. Et aussi parce qu’elle souffrait d’insomnie. Maintenant il y a cinq téléviseurs dans sa maison. Cela peut sembler redondant mais toutefois nécessaire et justifié. Il y en a un, installé à la cuisine, pour l’accompagner lorsqu’elle hache, tranche, coupe et lave ou essuie, qu’elle enfourne et attend les yeux dans le vide la clochette de la minuterie. Il y en a un, installé dans sa chambre à coucher là où elle écoute les quinze premières minutes d’un film plate avant de tomber endormie la tête appuyée sur le torse de son mari. Elle s’interroge toujours à savoir si Charles déplace sa tête sur son oreiller à l’instant même où elle s’endort ou s’il la garde sur lui et caresse ses cheveux jusqu’à la fin du film, mais elle n’a jamais osé lui demander. À cause, par peur, la possibilité qu’il lui donne la réponse qu’elle ne voudrait pas entendre. Il y a également un téléviseur installé dans une chambre inoccupée qu’elle espère toujours transformer en chambre d’amis un jour, si jamais elle avait des amis, un autre dans la salle familiale qui joue des enregistrements choisis pour bébé Henri. Andréanne laisse Henri regarder rien d’autre que des vidéos choisis – ceux avec de belles bandes sonores, de belles histoires pour bébés avec des personnages qui rient toujours et des jouets brillants de propreté. Elle ne peut s’empêcher de remarquer la drôle de bouille que prend le visage du petit à force de les regarder, des petits airs d’opiomane, toujours les mêmes films, et elle trouve bien difficile de savoir si elle nourrit l’esprit du petit de cette façon ou si elle ne serait pas en train de le lui dessécher totalement.

Andréanne pense à toutes ces choses mais ne sait pas comment se motiver suffisamment pour y changer quoi que ce soit. Elle s’inquiète de l’état de son propre esprit. Cervelle de maman, appellent-elle la chose, entre mamans full time au parc, puis elles rient comme des petites chinoises. Jaune. “J’ai encore mis la crème glacée dans la boîte à pain et le beurre d’arachides au congélateur,” dit l’une d’elles en s’esclaffant, “cervelle de maman!” Andréanne est pourtant convaincue d’avoir lu quelque part, probablement dans un de ses petits mensuels de potins de vedettes, que la maternité devrait, au contraire, améliorer ses fonctions cognitives. En réalité, Andréanne ne lit plus rien. Elle pense que c’est temporaire, que ça lui reviendra le temps venu. Elle prend des romans de la bibliothèque, les empile sur sa table de chevet et avant de se faire mettre à l’amende, elle les rapporte, pas lus. Elle n’arrive pas à s’expliquer elle-même ce comportement irrationnel.

Tout ce qu’elle peut encore lire depuis l’arrivée d’Henri, ce sont encore les annonces classées des grands quotidiens. Jadis, elle les lisait minutieusement, en riant parfois – robe de mariée à vendre, n’a servi qu’une seule fois et toute cette sorte de choses. C’était comme ça, lorsqu’elle était plus jeune et qu’elle ne pouvait rien s’offrir et qu’elle s’imaginait pouvoir se payer toutes ces choses de seconde main qu’on offrait dans les petites annonces. Maintenant, elle ne veut plus rien. Mais elle les lit toujours avec plus de voracité que jamais, comme s’il manquait toujours quelque chose à sa vie et qu’elle le trouverait là.


Ce sera le signe

Si elle voit une voiture jaune avant d’arriver au coin, alors il va appeler, pense Anne-Sophie. Elle n’aurait pas dû choisir le jaune, la plupart des nouvelles voitures sont grises, noires ou blanches, rouges ou bleues au pire. Qui manque suffisamment d’attention de nos jours pour se promener dans une voiture jaune canari? Anne-Sophie marche regardant distraitement les vitrines.

Il a dit qu’il appellerait et chaque fois qu’il l’a dit, il l’a fait. Elle n’avait aucune raison de croire qu’il ne le ferait pas. Jaune! Allez, voitures jaunes! Un gros Hummer jaune de Gino, s’il le faut! Merci. Merci, Gino, d’aimer les Hummer jaunes.

Si elle se rend au coin avant que le feu ne tourne au vert, alors, il restera pour la nuit. Il n’est jamais resté à date. Une autre façon à lui d’être fiable – il appelle toujours avant midi, il s’en retourne toujours avant minuit. Anne-Sophie ne s’explique pas encore très bien les sentiments qu’elle éprouve pour lui. Lumière rouge au loin. Anne-Sophie marche. Elle se dit que si on le mettait en ligne avec d’autres, comme une ligne de suspects, elle ne le choisirait probablement pas. S’il y avait, mettons, cinq hommes en ligne et qu’elle se tenait de l’autre côté du miroir et qu’elle pouvait les voir mais pas eux. Cinq hommes debout bien droit, gênés et inconfortables, se dandinant d’un pied à l’autre. Elle ne le choisirait pas, elle tenterait plutôt de trouver le plus gentil, plus gentil que lui.

Et elle marche.

Mais comment le différencier? Comment savoir lequel serait du genre à marcher toujours sur le bord du trottoir, comme si elle était la chose la plus précieuse et qu’elle avait besoin de protection? Si elle pouvait s’attendre à s’éveiller tous les matins avec la bonne odeur du café qui serait déjà préparé? Si elle n’avait jamais plus à cirer ses chaussures elle-même? Ne serait-ce pas l’idéal si au lieu de longues règles qui indiquent leur taille, on appuyait ces hommes sur une sorte de charte qui mesurerait leur gentillesse?

Anne-Sophie marche toujours.

Anne-Sophie est presqu’à l’intersection maintenant et la lumière ne veut toujours pas tourner au vert. Je peux y arriver, je peux le faire, pense-t-elle, et elle s’arrête. Reste plantée debout au milieu du trottoir comme une tarte.

Elle attend.


La deuxième affiche

La première affiche dit “Si vous viviez ici…” et elle est campée devant un de ces blocs appartements qui rappellent à Léopold les jeux de briques de construction de son enfance. Carrés, rectangles, des fenêtres et des portes, jamais assez de portes. Rien de bien compliqué, pas comme les jeux d’aujourd’hui. Les blocs ne sont ni vieux, ni récents. Rien que des blocs appartements plantés là. Toutes les fois qu’il est passé par là de retour de son travail vers sa maison sur le lac, toutes ces fins de journée, il n’a jamais vu quelqu’un entrer ou sortir de ces blocs, quelqu’un qu’il connaissait bien. Trois ans qu’il effectue ce trajet. Trois ans qu’il se réveille le matin au son des oiseaux, de l’eau, dans son morceau de nature à lui.

Sa maison a trois chambres mais il n’ouvre guère qu’une porte. S’il avait eu des enfants, ils auraient pu prendre ces chambres. Mais elle n’est pas restée assez longtemps pour cela.

Il avait remarqué qu’une fenêtre d’un de ces blocs avait de vrais rideaux. À niveau de voiture, la plupart étaient drapées de n’importe quoi, des vieux draps pour séparer les occupants du monde extérieur, le trafic qui passe toujours. Plus haut, un drapeau qui sort à moitié par la fenêtre ouverte et laisse passer la lumière de l’appartement. Léopold a déjà rencontré le gars qui habite là, à tout le moins quelqu’un exactement comme lui, lui-même – va savoir. À d’autres fenêtres, ici et là, sont installés des mini-stores bon marché en PVC – de ceux qui répandent un poison dans l’atmosphère lentement mais sûrement comme dans un lent cauchemar.

Léopold ne sait pas où elle habite maintenant. Elle habitait un bloc appartement le long de l’autoroute mais elle a déménagé depuis parce que cela la troublait de savoir que sa voiture passait tout près matin et soir. Et c’est là qu’ils s’étaient connus. Elle le lui a écrit. Elle disait le faire pour fermer les livres pour toujours. Léopold n’y comprenait rien. Il n’est jamais descendu de voiture. Jamais même ralenti. Jamais cherché désespérément derrière laquelle de ces fenêtres elle se trouvait. Il espère qu’elle a trouvé quelqu’un de bien. De mieux que lui. Quelque part de mieux que dans ces horribles blocs appartements.

Pas tellement plus loin, après le premier bloc, il y en a un deuxième, en tout points semblable au premier. Il y a également une affiche campée devant, semblable à la première, mais celle-ci dit : “…au moins vous seriez à la maison déjà.”


Sous le signe de Mercure

Lorsqu’Annie se lève le matin, elle ne regarde pas son horoscope. Un petit pipi matinal. Elle se lave les mains, le visage, brosse ses dents et ne regarde toujours pas son horoscope. Elle brosse longuement sa chevelure en broussaille, son regard qui passe carrément à travers de son image dans le miroir. Elle ne regarde toujours pas son horoscope. Elle se prépare un pot de café et pendant que le café s’écoule, bloup, bloup, bloup, elle capitule et ramasse le journal sur le palier et le tourne à l’envers. Pas aujourd’hui, affirme son horoscope. En pas tellement de mots, pas plus qu’il n’en faut, mais c’est ce que ça dit. Vous ne trouverez pas votre âme sœur aujourd’hui. Ça parle aussi d’immobilier, quelque chose à propos de patience et de Mercure. Comme si Annie avait quoi que ce soit à foutre de l’immobilier, ou de Mercure.

Le café est amer. Elle ne peut même plus se rappeler de la dernière fois où son café avait été buvable, avait goûté aussi bon que la publicité le promettait. Elle se dit que ce doit être la faute de ce café si elle se sentait plutôt à pic et déprimée ce matin, qui lui donnait cette bête certitude que si elle ouvrait la bouche pour parler ce ne serait que pour écouter son propre écho ennuyant. Le café n’avait jamais plus été pareil depuis qu’elle avait cessé de fumer. Elle ne pouvait plus se rappeler pourquoi elle avait commencé à fumer dans un premier temps. Quelque chose à voir avec l’idée d’avoir l’air plus âgée, plus mature, une idée qu’elle trouvait complètement ridicule maintenant. Elle ne se rappelait plus d’une seule journée maintenant où elle n’avait pas fait d’effort pour paraître plus jeune au contraire. Elle se demande s’il y a eu une période tampon entre les deux, un moment béni où elle n’avait été ni trop jeune ni trop vieille, juste parfaite. Juste parfaite mais elle l’a complètement loupé.

Annie relit et croit que immobilier veut dire maison, que maison veut dire famille et que la patience est une vertu et la vertu sera récompensée et que si aujourd’hui n’est pas le bon jour, alors ce jour viendra tôt ou tard.

Comme si Mercure pouvait subitement se rendre visible à ses yeux dans la lumière grisâtre de ses tristes matins.


Inséparable perdu.

L’affiche était brochée au poteau de bois, les languettes de papier découpées abandonnées aux quatre vents, elle était assez racornie pour qu’on croit qu’elle était brochée là depuis des lunes. Mais Léon passe devant ce poteau deux fois par jour, tous les jours pour se rendre au supermarché de quartier et il ne se rappelle pas avoir vu l’affichette avant. Inséparable perdu, y lit-on en gros. En plus petit et entre parenthèses le mot oiseau, SVP appelez, au bas du message. Sur chaque languette détachable, un numéro de téléphone.

Léon repense à l’affiche tout le long de son trajet. Il se demande bien à quoi peut ressembler un inséparable et si ce ne serait pas une sorte de cygne, trompette? Siffleur ou chanteur? Il se promet de se rappeler de la question et de vérifier à la maison à son retour. Il s’imagine pouvoir, s’il connaissait son nom, son chant, appeler l’oiseau de la bouche ou de l’appeau, comme dans la vieille chanson de Noël. Il suppose que l’affiche a été placée là pour les passants comme lui, sollicitant leur aide et il aurait été éminemment plus facile d’appeler l’oiseau que d’attendre de l’apercevoir, l’affiche ne pourrait pas avoir été placée là à l’intention de l’inséparable qui ne se serait jamais séparé, c’est dans sa nature de rester avec un autre inséparable, toujours, sinon à quoi bon l’appeler un inséparable. Ou alors on tremperait dans la métaphore jusqu’au cou, pensait Léon, et cela faisait des années qu’il ne s’était demandé si oui ou non on pouvait interpréter ce genre de choses de façon métaphorique. Il cogitait là-dessus en poursuivant sa route.

Et dans toute cette réflexion, son propre mouvement dans l’espace et dans le temps, l’esprit occupé ailleurs, Léon n’avait pas pensé une seule fois à Élise, à lui qui l’avait abandonnée là, avec son petit bagage, à travers tous ces vieux et toutes ces vieilles qui sentent drôle et qui ne sourient jamais, elle toute jeune et pourtant si près de sa fin. Pas une seule fois pensé, dans cette distraction inopinée, à ces douze jours et ces onze nuits passés depuis qu’elle n’était plus là et comment à chaque nouveau matin, au réveil, il se retrouvait immobile exactement dans la même position que la veille, ses yeux toujours fermés sans avoir dormi ou si peu, épiant chaque son et chaque mouvement dans la chambre ou ailleurs dans la maison, quoi que ce soit qui aurait pu lui dire qu’il n’avait que rêvé ces choses horribles et qu’il pouvait maintenant rouvrir les yeux en toute confiance.


Flying Bum

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La théorie des olives

C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous.

Une bancale passerelle de fortune suspendue dans le vide entre la rambarde du balcon et le toit, un sous-tapis de caoutchouc vert sur le fin gravier du toit d’un hangar, lorsque la bouteille de Chianti avait un cul de paille et qu’un stylo-bille qui défonce le liège laissait couler un mince filet de rouge à la fois – où est encore passé le foutu tire-bouchon? Les ongles d’orteil rouges d’Adéline, un poil unique, frisé, noir et têtu qui revient toujours pousser dans la vallée entre ses seins et tout le monde qui ferme sa gueule en rigolant en-dedans de lui et comment, quand personne ne regarde par là, ses doigts fouineurs qui abusent de l’ampleur de mon bermuda pour venir me surprendre, pincer délicatement par là en s’espouffant de bonheur espiègle devant mon sursaut de panique, le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka, croquer le dernier dur de la croûte d’un pain de fesse et les cuisiniers blancs sales, grecs et gras accotés sur le conteneur à vidanges en bas dans la cour arrière du très chic Miss Masson qui épiaient sournoisement avec la hâte de voir se lever une des filles en maillot, la brune Adéline ou les grandes jambes sculpturales de la belle Iseult, la blonde de son Tristan fou d’amour incapable de la lâcher deux minutes, le téton bien rond de miss Saint-François-Solano, éternelle solitaire malgré un charme fou. Comme ça que je préfère me rappeler ces choses, quand James Taylor venait nous chanter qu’Adéline était mon amie à moi, Iseult à son Tristan à elle, que les jours d’été étaient un paradis langoureux l’un après l’autre, les dimanches bénis, que d’autres en goguette ou René qui débarquait avec sa jupe trois-quart et son trois-quart de poudre et trois-quatre melons d’eau frais. Génius qui arrivait toujours le dernier quand tout le monde planait le soir en improvisant des spectacles d’ombres chinoises à la chandelle sur les murs de la shed en faisant semblant de savoir chanter. Adéline qui racontait la main coincée dans le bocal, à qui voulait l’entendre, sa théorie qui disait que si une personne dans un couple adorait les olives et que l’autre les détestait, ils seraient ensemble pour la vie. Et sa paranoïa et son vertige exacerbés par trop de marocain vert et de chianti, au moment de quitter le toit, mon frère le costaud qui devait la prendre à bras-le-corps pour lui faire passer la passerelle bancale de force pendant que ses bras et ses jambes gesticulaient en proie à des spasmes de terreur et la douleur des coups de soleil qui n’arrangeait rien.

Et l’été qui finit toujours par rafraîchir ses nuits. Génius parti militer à gauche de quelque part, mon frère en galère ailleurs, les copains chacun à leurs affaires estudiantines. Et lorsque survint la craque dans la tête de mon plus que brillant ami Tristan qui a été conduit dans une triste unité où des puces implantées dans la télé noir et blanc, même fermée, parlaient à celles dissimulées par la CIA dans ses lunettes pour annoncer directement à ses neurones que les chinois débarquaient mardi matin prochain avant 5h30, pour sauver du traffic. Et sa belle Iseult désemparée et à bout de ressources, incapable de se payer le divorce, qui faisait son barreau par correspondance pour le plaider elle-même. Très chère Iseult, aujourd’hui maître Iseult. Le prince Albert, lui, disparu pour toujours, angoissé d’avoir engrossé une pauvre fille. Et comment on déclarait tout de même unilatéralement comment la vie était belle et le ciel si bleu dans ces étés-là et comment il s’était fait si effrayant avant de s’écraser sur ma tête un bon soir sans prévenir.

Moi, pauvre con qui par malheur adorais les olives, autant que la belle Adéline partie choisir les siennes directement parmi les olivieraies d’Italie avec un beau gosse anglais


Flying Bum

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Leic

Un secret joyeux qui marchait

à travers le tracé sinueux

de parades égarées

des piqûres d’épingles

dans un drap comme un ciel

trop lourd sur nos têtes

nos respirs entêtés

lorsque tout au-dessus

s’allongeait sur nous

couvrait nos yeux

nos nez, nos bouches

comme un oreiller poussé là

étouffés dans les fibres

ou était-ce l’oxygène

qui se faisait inutile

l’ordinaire bien futile

et nos ongles endoloris

qui grattaient les murs

comme des enterrés vivants

comme nous avons bien suffoqué

tapis dans nos chevelures infinies.

Un lit si pauvre et petit

peuplé de nos insouciances

entre les strates naissantes

dans une empilade insensée

de rêves fous et de draps doux

pleins à ras cœurs

de montagnes à gravir

de rivières à remplir

de bateaux à construire

d’enfants qui se baignent

de cœurs qui saignent

de la vie qui ne battra plus.

Lentement comme l’ennui

un puits s’emplit sur elle

elle attend que je tombe encore

et toujours pour elle

je m’agrippe à son corps

elle se pend à ma bouche

son cri à mon oreille

qui écoute les sappements

des baisers bien timides

qui jalousement rapinent

ce qui peut rester de goût

sur nos lèvres asséchées.

Des esprits au seuil des portes

baluchons campés sur l’épaule

crient à l’abri! à l’abri! à l’abri!

et la faucheuse se trouve drôle

mes yeux qui roulent vers l’arrière

je vois blanc et je dis noir

je mords dans sa poussière

et je tombe et je tombe et je tombe

dans un grand ciel à l’envers.


Flying Bum

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