Des choses, parfois.

Parfois, on fait des choses. Comme si on écoutait une petite voix mais une petite voix complètement silencieuse et nous devons inventer nous-même les mots à sa place. Parfois des mots de vengeance ou de tristesse, d’orgueil ou de désespoir. Comme si un drôle de démon bas sur pattes nous picochait le derrière avec une fourche en murmurant –“Vas-y, Léon, vas-y donc, gâte-toi.” Ou un petit enfant enfoui en nous qui désire ardemment devenir un homme et qui écoute les provocations qu’on lui scande –“T’es pas game, Léon, t’as trop peur, t’es pas game.” Nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses.

Cet automne-là, j’ai eu dix-sept ans et j’avais cru les belles paroles d’une fille qui disait fort probablement m’aimer. Moi, je l’aimais en tous cas. Nos corps, eux, se sont aimés en masse, fort probablement davantage que nos coeurs. Une passion charnelle épormyable, inconfulgurable. Après un été chaud comme il ne s’en fait guère qu’à ces âges-là, il finit toujours par tomber sur les amants brûlés une pluie froide d’octobre. De beaucoup baiser à fort probablement m’aimer, elle était passée à fort probablement autre chose.

Raide comme ça.

Le temps que je récupère quelques effets chez elle, il me semble être revenu assez rapidement à une routine de vie animée par davantage de résilience que d’entrain. Pas de là à arrêter de me laver ou de manger, ni de réécrire L’Assommoir; je faisais mes journées au collège comme si de rien n’était et le soir je tentais d’éviter de fréquenter les bars où je risquerais de tomber sur elle, sur les copains aussi malheureusement. Je m’étais en quelque sorte tassé d’elle. À pied de chez moi, fort commodément, le destin en profitait pour me raconter encore une de ses blagues idiotes, je m’étais un soir barré les pieds dans un bar qui s’appelait fort à propos, la Tasserie. Et j’y revenais occasionnellement, me tasser par là.

La Tasserie était une des premières brasseries nées après la loi qui interdisait maintenant aux taverniers de Montréal de refuser l’accès aux femmes. Mais à vue de nez, ça ressemblait toujours à une bonne vieille taverne. Au menu, les œufs et les langues de porc dans le vinaigre, leur traditionnel accompagnement, le biscuit soda en cello de quatre et de la bière, beaucoup de bière, à même la bouteille, au verre, à la chope, au pichet, beau, bon, pas cher. Et un peu de vin, pour les femmes en général. D’habitude, une quinzaine d’hommes tranquilles qui se mêlaient respectueusement de leurs affaires chacun à distance, peaufinant patiemment leurs cirrhoses, parfois une table de deux ou de trois hommes ici et là, c’est pas mal ce qui peuplait l’endroit. Ceux d’entre eux qui avaient encore un emploi arrivaient vers l’heure du souper un sac brun à la main qui dégageait l’excitante odeur des frites grasses et du hot dog moutarde-oignons, on leur permettait d’entrer de la bouffe venue d’ailleurs. Derrière le bar un petit monsieur propret dans sa chemise blanche avec les manches retenues par de discrets brassards élastiques noirs et sa boucle noire elle aussi qu’il replaçait toujours comme pris d’un toc. L’homme s’appelait fort probablement Jean-Guy ou Gérald. À l’autre bout du bar, derrière une plaque de verre trempé, se tenait un ours noir que le propriétaire avait fièrement abattu et fait professionnellement empailler. Un faux arbre à ses côtés, un paysage boréal peint sur le mur noir derrière lui et qui se prolongeait sur le plancher sous la bête. On pouvait y voir en avant-plan une vallée tapissée de mousses et un ruisseau en méandres qui coulait vers nous, venu des montagnes esquissées à la va-vite au fond de la scène. L’ours, les pieds sur le ruisseau davantage que dans le ruisseau, se tenait en position d’attaque, les griffes bien sorties et ses mâchoires grandes ouvertes qui mettaient bien en évidence deux rangées de dents pointues et jaunies. Une ampoule unique et faiblotte disposée au-dessus de la scène projetait l’ombre du terrible animal directement sur le décor peint en créant une déconcertante perspective.

Il y avait très rarement présence féminine à la Tasserie à l’exception de quelques tendres épouses qui venaient y réclamer l’un ou l’autre des réguliers comme on reprend ses guenilles à la blanchisserie. Elles se tenaient dans le cadre de porte silencieusement comme si elles ignoraient la nouvelle loi, les cheveux ébouriffés, de longs paletots d’hiver sous lesquels se laissait sournoisement apercevoir le bas de leurs vêtements de nuit. Leurs visages vieillis et marqués par l’abdication face au lot de leur sort insignifiant, elles attendaient que le mari finisse la bière déjà commandée, se lève maladroitement de sa chaise et ramasse en balayant d’une main dans l’autre sa petite monnaie restée étendue sur la table.

La plupart du temps, je restais discrètement assis au bout du bar, seul, écoutant Réal Giguère à la télé ou peu importe ce qui jouait ou j’observais longuement le pauvre ours dans sa mise en scène grotesque qui cachait très mal le cruel destin de la bête. On laissait boire les mineurs dans ces années-là, surtout ceux près de l’âge légal et les plus tranquilles, ceux qui compensaient en généreux pourboires.

Mais ce soir-là, celui dont je vais vous parler, je jouais une partie de billard avec un vendeur d’habits d’une mercerie semi-chic de la rue Masson qui venait prendre ici tous ses repas qu’il mangeait seul avec lui-même. Il n’y avait qu’une seule table de billard, une surface élimée et déchirée par endroits, picotée de plusieurs brûlures de cigarettes. Les queues croches donnaient aux coups les plus directs les allures de grands coups de maître. Nous ne jouions pas pour de l’argent ni rien, juste pour passer le temps. C’était la fin d’un mois de novembre particulièrement glacial et la pluie qui prenait des airs de verglas par moments déposait un lustre brillant sur les voitures, l’asphalte et le parc Pélican de l’autre côté de la rue. La Tasserie était presque déserte vu le climat et le chèque de bien-être social qui se faisait attendre comme à toutes les fins de mois. Il se faisait tard et je me demandais si je n’allais pas rentrer mais la perspective d’affronter la pluie me ramenait jouer une dernière partie avec le vendeur d’habits. Mon partenaire s’est fatigué avant moi et s’est excusé.

J’avais honnêtement songé à partir lorsque la grande porte vitrée s’est ouverte devant une femme qui entrait, seule. Elle ne portait pas d’imperméable ni de parapluie et lorsque la porte s’est refermée derrière elle, elle s’est secouée de la tête aux pieds comme un chien qui sort de l’eau. De minuscules cristaux de glace s’étaient fixés à sa longue chevelure brune et même dans l’éclairage blafard de la brasserie, ils brillaient comme une constellation d’étoiles. Elle est restée un moment debout près de la porte promenant son regard comme si elle cherchait une personne en particulier. Son regard est tout juste passé sous le mien et sous tous les autres aussi. Quand elle en a eu fini, elle s’est dirigée directement au bar. Elle portait des bottes avec de hauts talons et son pas n’était pas des plus assuré.

Un homme assis plus loin au bar observait la femme, puis il m’a regardé. Il m’a fait un petit sourire condescendant en agitant pas très subtilement la tête vers la femme. Puis, l’homme est allé se choisir une place plus loin parmi toutes les tables vides. J’ai repris ma place au bar et je me suis commandé une flûte de bière. La femme était à quelques tabourets du mien, personne d’autre que nous au bar. Elle agitait son vin blanc avec les longs ongles rouges de ses doigts plongés directement dans le vin. Puis elle se léchait les doigts un à un. J’essayais de voir son visage mais sa longue chevelure brune m’obstruait la vue. Après un moment, elle a passé une longue mèche derrière son oreille et s’est retournée dans ma direction; son regard est passé tout droit devant moi, c’est sur l’ours qu’elle jetait son oeil. Puis elle s’est levée et elle a marché jusqu’à moi et elle est restée plantée debout tout près, dans mon dos.

–“Tout un animal,” dit-elle, “je me demande qu’est-ce qu’il a pu se dire quand la balle a percé son coeur.”

Parfois, on fait des choses. Parfois, on dit des choses.

–“Probablement Oh shit!” que je lui ai répondu sans me retourner. Je l’ai entendue rire alors je l’ai invitée à s’assoir et elle l’a fait.

–“P’tite vie en hostie,” qu’elle m’a dit, “une bête forte de même enfermée ici pour toujours à se faire dévisager par une bande de soulons.”

–“Et de soulones,” que j’ai rajouté sans y penser, pas du tout convaincu d’avoir dit quelque chose de sensé dans les circonstances. La peur qu’elle tourne les talons m’a pris momentanément mais elle a acquiescé du visage.

–“De rares soulones aussi, d’après ce que je peux voir ici,” avait-elle rajouté en me regardant et pour un bref instant j’ai pu voir qu’il devait bien y avoir eu un temps où elle était une très jolie jeune fille mais elle portait ce soir beaucoup trop de fond de teint qui prenait en pain par endroits, un mascara qui avait quelque peu coulé sous la pluie. Elle était chaudasse mais pas assez pour empâter son langage, juste un tout petit brin que je m’en aperçoive. Sur l’annulaire de sa main gauche, une alliance dorée.

–“Il est où ton mari,” que je lui ai demandé en pointant la bague.

–“Il enterre sa mère à Matane,” qu’elle répond sans sembler affectée le moindrement.

–“Elle était morte, j’espère?” que j’ai répliqué osant faire une blague idiote.

Elle a ri de bon coeur. C’était un peu étrange mais pour un moment je l’ai trouvée belle.

–“Pourquoi tu n’es pas avec lui?”

–“Parce que je l’haïssais la bonne femme.” Elle souriait toujours et lorsque Jean-Guy est passé par là, je lui ai demandé de rafraîchir nos drinks.

Ça n’a pas été très long, à l’âge que j’avais, à boire comme on buvait. Première chose qu’on a su, on cherchait son auto dans le stationnement du Distribution aux Consommateurs. Comme dans un rêve étrange, c’est moi qui conduisais sa voiture sur Iberville vers le sud en me demandant stupidement si j’avais mon permis de conduire, je n’en avais pas de permis, pas d’interdits non plus, faut croire. On s’est engagés dans le tunnel de la mort. Ensuite, on a traversé un quartier plutôt glauque plein d’usines désaffectées et de blocs-appartements crottés. Je n’avais plus aucune idée où nous étions. Elle m’a dit qu’elle saurait lorsque nous serions près de sa rue mais il m’a semblé avoir conduit cette voiture toute la nuit. Sur l’autre siège, elle roulait des épaules et des fesses constamment comme si, même assise, elle ne tenait plus debout. Ses yeux étaient fermés dur mais jamais sa main n’arrêtait de monter et de descendre le long de ma cuisse.

–“On es-tu arrivés, là, ciboire?”

–“Tu me demandes ça à moi?”

Elle a alors ouvert les deux yeux. –“La prochaine, ralentis,” dit-elle.

On a tourné à la suivante et je roulais au ralenti en obéissant à ses instructions. Il y avait bien une mince couche de glace partout et je venais tout juste de le réaliser en tournant péniblement le coin. Finalement, j’ai garé la voiture sous ses ordres. Sa maison ressemblait à toutes les autres maisons du pâté, pourtant pas si vieille mais négligée. Un petit édifice à deux étages d’où la peinture craquelée des moulures roulait comme des aiguisures de crayon de bois. J’ai fermé les phares, éteint le moteur.

–“Tada!!!” dit-elle, “c’t’icitte!” Puis elle s’est hissé le corps par-dessus la console et m’a embrassé furieusement, poussant tellement fort sur ma bouche que ma tête au complet est allée se coincer contre la vitre côté chauffeur. Elle goûtait comme un fruit un peu trop mûr, un petit goût de pas frais et de vin tourné lorsqu’elle agitait sa langue dans ma bouche. Je pensais à l’autre, dans quel bar pouvait-elle se trouver à cette heure-ci, son odeur de jeune fille bien, la chaleur de son lit, qui y avait-elle ramené depuis moi et toute cette sorte de choses.

Elle s’est finalement redressée dans son siège et elle a repris son souffle en prenant un long et profond respir. Sous l’éclairage du réverbère, pas de manteau et la chemise maintenant ouverte sur une poitrine généreuse, de belles et longues jambes, somme toute un corps encore bien désirable, je me suis dit pourquoi pas.

Parfois, on entend des voix. Parfois inaudibles, parfois criardes et vindicatives, des voix qui viennent de plus loin, de plus bas, de la queue souvent. Et alors parfois on fait des choses.

Devant nous, dans une fenêtre en baie, j’ai cru voir le rideau s’entrouvrir légèrement et il y avait à l’intérieur une petite fille qui nous observait.

–“C’est chez vous, ça, c’est qui la petite fille?” que je lui ai demandé en pointant vers la baie vitrée.

–“C’est ma fille,” a-t-elle simplement répondu, “elle devrait être au lit depuis longtemps à cette heure-ci.”

–“Qui la garde?”

La femme s’est tournée vers moi ébaubie. –“Elle devrait être couchée depuis longtemps, la petite maudite,” dit-elle un peu énervée, “elle se garde toute seule.”

Je ne suis jamais retourné à la Tasserie. Tout ceci est tellement loin derrière. Je n’habite même plus cette ville-là, je n’y repense même pas tant que ça, même si j’y ai vécu plus de trente ans. Et j’ai été longtemps à m’en tenir au cannabis, sans boire de bière, complètement écoeuré de l’alcool. J’ai eu une famille à moi, des beaux petits garçons qui voyaient en moi un superhéros et une femme aimante qui voyait en moi tout l’or du monde. Le soir après leur avoir raconté une histoire et les avoir bordés, j’attendais près de la porte de leur chambre pour une minute ou deux en cas qu’ils m’appellent, que je les entende bien, que je sois là pour eux. Tous les jours, je rentrais directement du travail à la maison près d’eux et plusieurs disaient alors de moi que j’étais un homme bien. Et c’est probablement à cause de toutes ces choses qu’il m’est plus que pénible d’imaginer que c’était bien moi ce jeune homme. Celui qui est descendu bien calmement de voiture et qui est resté debout, stoïque, à écouter cette femme engueuler sa petite fille à partir du trottoir. Ce jeune homme qui est monté avec une femme, entré dans sa maison, regardé la femme tirer sa fille par l’ourlet de sa chemise de nuit pour conduire la fillette tremblante et pleurnichante jusqu’à sa chambrette. J’essaie de m’imaginer comment cette petite fille me voyait, la silhouette inquiétante d’un inconnu dans le corridor, un étranger dans sa maison, et je repense à la tache énorme que j’ai laissée sur ma conscience ce soir-là. Difficile pour moi de revoir ce jeune homme que j’étais, ce jeune homme qui est resté avec cette femme pour la nuit et qui est reparti à l’aube bleue sans dire un traître mot à ce grand corps nu et endormi que seul un ronflement puissant laissait deviner qu’elle était toujours vivante.

Parfois, on fait des choses et nous ne savons jamais trop si ces choses sont bien ou mal et la seule excuse que nous trouvons pour se justifier d’avoir fait ces choses c’est de se dire, en haussant bêtement les épaules, que parfois . . . on fait des choses. On fait tellement de choses. Et parmi ces choses, il y en aura toujours qui seront profondément gravées dans le grand livre du mal. Triste et bien difficile pour moi de revoir l’image de ce jeune homme que j’ai été cette nuit-là mais tout cela n’arrangera rien. C’est ma croix maintenant. Je ne parle même pas de regrets, de toutes ces choses que l’on fait et qu’on préférerait de loin oublier complètement; non, je parle ici de se détester soi-même, se répugner. Je me rappelle très peu de cette femme, le moins possible, cette femme qui s’était déniché un jeune homme et lui avait offert toute une rincée pour une nuit. Lorsque son image me revient par bribes, son goût de fruit passé date me prend à la gorge et je voudrais lobotomiser la partie de mon cerveau où elle et son image vivent toujours à travers ces sensations nauséeuses. Mais, rien à faire, je me rappelle d’elle. Comme une punition. Je me rappelle lorsqu’elle avait crié après sa petite fille, elle avait gueulé son nom. Elle l’appelait Ninon. Ninon, ma p’tite tabarnak.

Mais encore, jamais de ma vie, même si je vivais cent ans, même si je buvais tout le porto du monde, même si on me crevait les deux yeux ou qu’on m’amputait la cervelle, jamais je ne pourrai oublier cette image, une nuit dans une lumière jaunâtre, derrière une craque dans le rideau d’une baie vitrée, le visage déconstruit et le regard effrayé d’une pauvre petite fille.

Jamais.

Parfois, on fait des choses.

Des choses qui restent pris là.


Flying Bum

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Viendra un dernier été

Tiens, je vais parler de moi. Directement de moi. C’est rare. Parler de soi, quelle vilaine chose, disait mon ami Jean-Paul. Parler de moi ailleurs qu’entre les lignes ou dans les circonvolutions étriquées de mon écriture tordue. Un peu aussi pour consoler les purs et les durs qui suivent ce blogue et qui ont dû se priver de moi une semaine entière. Allez, rangez vos mouchoirs, je suis de retour. Petit congé bien mérité.

J’ai beaucoup travaillé à mon jardin pendant ces quelques jours. J’ai entre autres doublé la surface de mon potager et ajouté des espèces qu’on pourra savourer pendant l’été ou que ma douce pourra mettre en conserves pour l’hiver. Mon jardin ce n’est pas qu’un potager. C’est aussi une petite forêt, une division d’une vieille terre à bois trop longtemps négligée que j’ai entrepris de rénover une pelletée de terre, un arbre à la fois. Je pense exactement comme un dénommé Lao-Tseu à ce propos. Ce monsieur disait : – Donnez-moi un petit lopin et toute une vie et je vous ferai un jardin.

Puis j’ai pris sous mon aile pour quelques jours deux charmants petits garçons blonds que j’ai baptisés pour l’occasion le club des 5 ans. Thomas et Laurent, deux cousins du même âge qui m’appellent grand-papa tous les deux. C’est bien là le seul bonheur qui vient avec la tristesse de se voir vieillir, prendre le temps de voir grandir ses petits-enfants, ces deux-là et les six autres aussi. Et pour cet été, une grosse talle de lupins, des framboisiers de toutes sortes de couleurs sont venus s’installer et cinquante nouveaux saules à planter que je regarderai grandir en sachant très bien qu’ils me survivront. Même si j’avais la grâce de vivre aussi vieux que mon oncle Edmond.

En fait, mon oncle Edmond était l’oncle de mon père. Mon père qui portait initialement le prénom d’Éleuthère parce qu’il est né la journée du cinquantième anniversaire du village de St-Éleuthère. Pas chanceux. Pour se consoler, s’il était né ces jours-ci, on l’aurait baptisé Pohénégamook, le nom que porte aujourd’hui l’ancien village de St-Éleuthère maintenant fusionné avec quelques bourgades avoisinantes. Lorsque le centième anniversaire du village est venu, mon oncle Edmond avait 104 ans. Comme doyen du village, il tenait une place d’honneur dans les festivités. Dans le banquet de clôture, il avait pris place à la grande table d’honneur avec les grosses poches et comme il était veuf et qu’il aimait bien se coller aux belles dames, il avait épuisé au quick-step la pauvre épouse du maire trop occupé à ses fonctions supérieures pour faire danser lui-même sa femme. À la fin des cérémonies, on avait demandé à mon oncle Edmond son avis sur les fêtes et il avait répondu que tout cela avait été superbe et mémorable quoiqu’un peu épuisant. –“Vous me r’pognerez pas pour le deux-centième”, avait-il répondu à la blague. Le pauvre Edmond est mort l’hiver suivant. Pour lui, le dernier été était déjà passé et ne reviendrait plus.

Pour revenir à ce petit lopin, j’ai entrepris il y deux ou trois ans, d’y aménager un sentier vert, carrossable, pour en faire le tour et aussi pour en sortir le bois mort avec mon tracteur de jardin. Un travail de patience, de sueur et de sang abandonné aux insectes piqueurs. Surtout un travail d’automne pour ces deux raisons – la sueur et les mouches. Les gens alentour voient cela comme un autre de mes projets un peu farfelus spécialement lorsqu’ils me voient déposer minutieusement chaque carré de tourbe récupéré d’autres aménagements, un à un, déposé au bout de mon sentier vert qui doit bien faire pas loin de cent pieds maintenant. Par endroits, les fougères géantes ont déjà remplacé les arbres morts et les détritus patiemment retirés du sol et donnent au sous-bois un petit look préhistorique. –“Grand-papa, c’est comme Jurassic Parc ici,” crie Laurent en courant à travers les fougères aussi grandes que lui, brandissant bien haut un gourdin pour s’occuper des reptiles géants qui doivent bien se terrer quelque part par là. Pour ce qui est d’inventer et de raconter des histoires, la relève est toute là. Les framboisiers sauvages se multiplient le long du sentier, quelques plants de bleuets sauvages ont aussi surgi de nulle part, le thé des bois encercle lentement les souches, les sabots de la vierge s’abreuvent à la lumière des nouveaux rais qui pénètrent le sous-bois. Comme si la nature elle-même venait me donner un coup de pouce pour me remercier. Le projet, à long terme, un sentier des fruits où les enfants pourraient circuler tout en se bourrant de petits fruits sauvages, éventuellement rejoints par des espèces non-indigènes susceptibles de bien s’adapter, et qui sait, des arbres à noix ou à fruits, d’autres espèces réservées aux lièvres et aux chevreuils qui viendront s’y alimenter spécialement l’hiver. Toute une vie, disait Lao-Tseu, pour le faire, ce jardin. Il s’agit simplement de se rappeler que toute une vie ça commence chaque matin que le soleil ramène. Et si Allah manifeste la grâce de me réserver autant de nouveaux soleils qu’il en a offerts à mon oncle Edmond, il me resterait quand même près de quarante étés pour avancer un peu le sentier des fruits.

Puis, là ou avant, il viendra. Il vient toujours. Un dernier été.

Mon fils le plus vieux poussera ma chaise dans le sentier aux fruits, la plus petite fille de ma dernière petite-fille toute bien langée et déposée sur mes genoux. Tous ces descendants d’Éleuthère et d’Isabelle, de Carol et Louise, toute la ribambelle des plus grands et de leurs petits, la gueule mauve de bleuets, de mûres et de framboises qui me demanderont de leur raconter encore comment c’était avant, quand il n’y avait rien ici, rien qu’une vieille terre à bois abusée et abandonnée, rien que des arbres tombés, des tas de branches pourries, pas de sentier pour se promener ou pour laisser marcher les chevreuils. Rien que la désolation et le rêve fou d’un aïeul un peu singulier. Et je leur raconterais l’histoire du sentier aux fruits, les vertus de la patience et de la persévérance, du travail, l’importance de soigner la nature et de voir comment elle nous répond si on la traite gentiment. Comment je l’ai fait pour eux et tous les autres petits enfants, les leurs, qui viendront après eux.

Et je verrais dans tous ces petits yeux allumés une image, la même image dans tous ces petits yeux multicolores, rien de moins que celle d’une sorte de bon dieu qu’ils découvriraient dans le regard du très vieil homme que je serais devenu.

Et je serais alors prêt à aller rejoindre le mien.

 

Bon été!    

 


Flying Bum

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Un gros trio

Roman-savon saveur Doritos et Root Beer

Elle avait une diction à géométrie variable, toujours lorsqu’elle venait de jaser avec sa mère au téléphone, son accent prenait les airs chantants des îles, le mot et le rythme créoles. Lorsqu’il lui a demandé avec qui elle parlait, elle a dit “ma mère,” au lieu de manman, le mot créole pour mère, alors il a compris qu’elle mentait. Elle se dirige à la salle de bains et son oreille à lui cherche un bruit de chasse d’eau, de robinet, les sons sourds d’une personne qui change de vêtements mais tout ce qu’il entend c’est le son du loquet. Et des chuchotements.

Quand elle sort finalement, il lui dit, “C’est correct si tu veux lui parler. Je comprends. Tu l’aimais, il t’aimait.” Il prend une pause puis conclut avec, “Il vaut toujours mieux rester honnête l’un envers l’autre, on finit toujours par se mêler dans nos propres menteries un jour ou l’autre.” Elle s’assoit près de lui, glisse son portable dans sa poche gauche, côté opposé à lui; elle est droitière. Elle lui explique longuement et malhabilement qu’elle n’a pas “besoin” de lui parler, toutes les choses sont on ne peut plus claires entre eux, depuis longtemps. Il reste de marbre. Elle lui demande s’il examine ses comptes de téléphone ou quoi, il reste calme. “Si tu lisais mes comptes de téléphone, tu saurais que je ne l’ai jamais appelé. C’est lui qui m’appelle chaque fois.” Il lui répond que la facture donne aussi l’historique des textos, même s’il n’en avait pas la moindre idée avant de l’affirmer. Il n’a jamais vu rien de tel sur sa facture à lui, la sienne il ne l’a jamais vue. “Il en arrache, tu sais. Toi et moi ça l’a jeté sur le cul. C’est arrivé si soudainement. Je n’essaie pas de l’agacer ou quoi que ce soit, seulement, il me connaît tellement bien, c’est agréable de parler avec lui.” Il lui demande si elle essaie de l’aider ou s’il est juste agréable pour elle de jaser avec lui. “C’est exactement pour ça que je ne peux jamais parler avec toi, c’est toujours comme un fuck’n interrogatoire,” qu’elle répond. Il lui dit qu’eux n’ont pas vraiment besoin de parler et puis il s’en va dans la chambre pour tenter de se faire une tête sur ce qui se passe au juste ici. Vraiment.

Après trois heures de lecture, il réalise qu’il ne réfléchit pas du tout, il attend. Il attend après elle, il attend qu’elle vienne finalement s’expliquer, il attend qu’elle ne soit plus sur son foutu téléphone, qu’elle vienne lui donner une raison valable de lui refaire confiance même si dans le fond, il se fout de tout ça comme de sa première dent. Il enfonce sa face dans l’oreiller de son côté à elle et se demande si ça sent la cigarette au menthol ou la lotion après-rasage. La sienne sent à peine. Il ouvre son téléphone et relit les textos qu’elle échangeait avec lui du temps où c’était lui l’autre homme.

Il copie un de ces messages particulièrement sirupeux et lui renvoie. Un texto passe de la chambre au salon d’où il venait de la laisser. Même pas à quatre pieds d’ici. Ridicule, pense-t-il un moment trop tard. Le message était parti. Après plus de soixante-cinq secondes, merde, elle n’était toujours pas venue le rejoindre dans la chambre. Ou elle n’avait pas répondu. Même le témoin de lecture n’était pas allumé encore sur le message. Il s’en va au salon pour la retrouver, ensuite dans la cuisine, ensuite dans la salle de bain, le corridor. Il vérifie par la fenêtre si sa voiture est dans l’entrée. Il l’appelle directement. Ça sonne dans le vide. Elle lui répond par texto qu’elle est juste à la station-service. Juste à? s’interroge-t-il.

Il lui demande si elle veut rapporter des Doritos et de la Root Beer qu’ils puissent regarder un film plus tard dans la soirée. Collés.

Mais n’espérons rien, pense-t-il en-dedans de lui-même, il sait très bien déjà qu’il y a du hockey à huit heures.  

 


Flying Bum – Go Habs Go!

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Adieu Cindy Garcia

Dans ces années-là, Rosemont était encore un quartier ouvrier des plus modeste. Je fréquentais alors l’école du quartier, une école dirigée par des frères maristes avec déjà plusieurs enseignants laïques mêlés au corps professoral religieux. Dans la grande salle de l’école qui pouvait autant servir d’amphithéâtre que de gymnase, les garçons de septième année étaient tous alignés debout côte-à-côte. Devant eux, assis en indiens directement par terre, un peu pêle-mêle, tous les plus jeunes de la première à la sixième qui écoutaient sans parler. Sur le mur du fond, bien assis sur les plus belles chaises de l’école, celles en chêne blond avec de confortables appui-bras, tout le corps enseignant, le frère Bonneau, obèse directeur reconnu pour sa sévérité et ses doigts parfois plutôt longs, sa secrétaire et le concierge, un monsieur de l’amicale mariste, le curé de Sainte-Philomène avec quelques vicaires et abbés. Derrière la rangée de garçons debout, le frère Côté qui déambule de long en large. Un cancre chante en faussant Gros Jambon de Réal Giguère jusqu’à ce qu’un blanc de mémoire vienne interrompre sa médiocre prestation. Le visage du pauvre garçon passe au rouge écarlate. Quelques rires étouffés mal retenus viennent momentanément briser la loi du silence. Le frère retire sa main de l’épaule du cancre, lui dit d’aller s’asseoir avec les autres. Le frère arpente derrière le long rang d’élèves toujours debout, faisant languir les pauvres garçons; s’il met la main sur l’épaule de l’un d’eux, celui-ci doit commencer à chanter à son tour. S’il ne trouve plus rien à chanter ou si la mémoire lui fait défaut en chemin ou s’il reprend par distraction un air déjà chanté auparavant, il doit abandonner et aller rejoindre le public assis par terre. À la fin il ne reste plus qu’un seul champion. On jouait régulièrement à ce petit jeu mais aujourd’hui, c’était la dernière ronde. Les quatre derniers vivants iraient chanter avec les quatre finalistes de l’école de filles voisine le jour de la remise des bulletins, seul jour de l’année où les garçons de Saint-Jean-de-Brébeuf et les filles de Sainte-Philomène se retrouvaient réunis dans la même salle. Frais débarqué à Montréal en sixième année, comme un indésirable petit “colon” de campagne débarqué de l’Abitibi, je finissais généralement bon deuxième, derrière Daigneault, le parfait petit Daigneault, rossignol à la voix d’or de la grand-messe de onze heures, fils de la présidente du comité de parents et chouchou incontesté des frères maristes. Deuxième, c’était tout de même suffisant pour que j’aille chanter contre les filles.

Il y avait bien quelques filles que j’observais de l’autre côté de la haute clôture de broche entre les deux écoles, hypocritement, aux récréations et à la pause du dîner quand les deux cours d’école étaient bondées. Carole Denis, dont je connaissais le nom parce qu’elle habitait sur ma rue et que l’épouse de mon père embauchait sa mère à l’occasion pour des travaux domestiques. Petite brunette de type rieuse et espiègle, avec un corps athlétique auquel la puberté avait déjà commencé à tracer des formes, spécialement celles qui énervent les garçons. Louise Bérubé, notre voisine du deuxième, snobinarde mais néanmoins très jolie blonde qui me rappelait les belles petites polonaises sur ma rue à Bourlamaque quand j’étais tout petit et qui, pour énerver les garçons, trichait en raccourcissant sa jupe d’écolière aussitôt qu’il n’y avait plus de religieuse en vue, exposant beaucoup plus de peau blanche qu’il n’en fallait pour énerver des cohortes de garçons de 12 ou 13 ans. Finalement, et comment ne pas la remarquer, la seule petite fille noire de toute la cour d’école Sainte-Philomène, belle comme un oiseau rare mais j’ignorais encore son nom et son prénom, je travaillais là-dessus. Il y avait beaucoup plus qu’une haute clôture de broche entre moi et ces jeunes filles. Il y avait une conviction sincère qui m’habitait, que j’étais seulement de passage à Montréal, à la première occasion je retournerais en Abitibi, en fugue ou autrement, et je n’aurais d’aucune façon voulu faire de peine à une fille. Quel romantisme innocent, quand j’y repense. Il y avait aussi cette barrière sociale malicieuse entre les gens natifs de Montréal et les “colons” comme moi venus des régions dont on se payait la tronche à la première occasion. Mais lorsque le regard de l’une de ces filles se tournait furtivement vers le mien à travers les mailles de broche, la puissance de la testostérone naissante avait tôt fait de me faire oublier toutes ces barrières. Il ne restait que la barrière invisible mais bien présente de la timidité à franchir, la montagne des émois à escalader et cela appelait en moi les plus souffrants mais les plus beaux malaises du monde dont je me souvienne. Et le soir venu, des soupirs gros comme la lune qui m’accompagnait dans la coupable découverte toute solitaire de l’exultation du corps.

Dans ces années-là, dès qu’une chanson brûlait les palmarès en Angleterre ou aux États-Unis, les gogos locaux se précipitaient sur leurs crayons pour pondre une traduction française, fût-elle boboche et bâclée au possible, et passaient la nuit même en studio à endisquer leur version sur des arrangements vite faits. Il fallait battre la compétition à tout prix. Il est même arrivé quelques fois que deux versions de la même chanson sortent le même matin dans les radios de la province. J’avais besoin de battre le rossignol à Daigneault lors de cette ultime compétition. Je voulais finir en tenant la meilleure chanteuse de l’école des filles par la taille devant une foule aussi excitée qu’ébaubie de voir un “colon” de l’Abitibi voler la palme au petit rossignol de Rosemont. À la guerre comme à la guerre, dans les semaines avant la compétition, j’avais appris plusieurs nouvelles chansons pour être bien certain de ne pas manquer de munitions. Jusqu’à la veille même du concours, les oreilles soudées à la radio, enregistreuse en mains, j’attendais la grande nouveauté du jour pour porter le coup de grâce à ce Daigneault de merde que je m’imaginais en train de dormir profondément sur ses lauriers. Imaginez ma chance, une chanson était débarquée le soir même, directement de Paris où elle enflammait déjà les palmarès comme un baril de poudre à canon. Même pas besoin d’attendre la version française des gogos de chez nous. Et cette chanson allait même devenir un succès boeuf sur une bonne partie de la planète, j’allais frapper un grand coup, c’est sûr.

Quand j’y pensais sérieusement, je me disais qu’aucune fille pour laquelle j’aurais pu avoir de l’intérêt pouvait utiliser mes origines abitibiennes contre moi, ce serait trop injuste. Élevé dans un véritable melting-pot des nations à travers les enfants de mineurs venus de l’Europe de l’est, de l’Europe danubéenne, d’Angleterre ou même d’Asie, ma mère me disait toujours que sa grand-mère était venue de Pologne à quinze ans, les aïeux de mon père étaient venus de Normandie il y a plusieurs générations de cela, que nous étions tous venus d’ailleurs, que nous étions tous pareils dans le fond. Je ne serais jamais un montréalais tout comme je ne pouvais pas passer directement de l’enfance à la vie adulte. Je devais m’habituer à vivre dans un monde plutôt ingrat pour un garçon de mon âge, de région, qui veut se faire une blonde à Montréal. Je voyais dans le concours de chant la plus belle opportunité de me faire voir sous mon meilleur jour par Carole Denis, Louise Bérubé et peut-être même la charmante petite fille noire dont j’ignorais le nom. Peut-être même la chance de m’intégrer un peu plus dans l’identité montréalaise et de faire oublier mon statut de “colon”.

La semaine avant le concours j’avais vu Carole Denis et Louise Bérubé marcher bras-dessus bras-dessous avec les frères Gagnon sur la rue Masson. Deux grandes fripouillles boutonneuses qui se voulaient la terreur de la rue Dandurand et qui avaient toujours les goussets bien remplis des fruits de leurs multiples petites rapines malhonnêtes. Je pensais bien que mon chien était mort avec elles. Je les ai vus entrer tous ensemble au Canada Hot Dog. Le seul charme que les Gagnon, laids comme des poux, pouvaient utiliser pour s’attirer les filles était leur capacité à les empiffrer de cheeseburgers-frites, de hot-dogs et de Coke à volonté. Tant pis pour elles, avais-je pensé, elles avaient beau se laisser aller dans les cheeseburgers et les frites graisseuses si le coeur leur en disait, elles avaient bien le droit de prendre de l’avance à se faire pousser un gros cul de future bonne femme de Rosemont, avais-je pensé sous le coup d’une déception certaine et de la plus mesquine jalousie.

Les frères avaient aménagé à même la grande salle une sorte de loge, une structure de tubes d’acier encerclée de rideaux noirs. J’étais arrivé un des premiers et je relisais mon cahier de chansons quand le frère Côté est venu me voir.

–“Est-ce que tes parents vont venir, jeune homme?” m’a-t-il demandé.

–“Mes parents?”

J’ai ouvert une craque dans le rideau noir et j’ai vu les seize chaises où devaient prendre place les parents des huit finalistes. J’avais peur que le frère aie procédé à des invitations sans m’avertir. Trop préoccupé ou distrait, ou par exprès allez savoir, je n’avais parlé à personne de cette compétition. Quelques chaises étaient déjà occupées mais aucun signe de la famille. J’ai refermé le rideau.

–“Ils sont probablement en retard,” que j’ai répondu tout bêtement.

Aurais-je pu tout simplement oublier d’en parler? Toutes ces longues heures de mémorisation et de pratique caché dans le fin fond de la cave n’étaient certainement pas destinées à impressionner mon père ou son épouse. Je ne voulais pas qu’ils soient là. J’avais mon propre agenda.

Lorsque les autres garçons sont arrivés, Daigneault la grande vedette en dernier naturellement, j’ai rangé mon cahier de chansons et je me sentais prêt, confortable, confiant. Les efforts que j’y avais mis devenaient payants. J’ai même senti que mon attitude décontractée avait semé un inconfort chez les autres garçons. Puis, le frère Côté nous avait donné les consignes de politesse puisque soeur Catherine viendrait bientôt nous présenter les quatre filles finalistes. Je savais d’ores et déjà que Carole Denis et Louise Bérubé n’étaient pas parmi elles. Je le savais parce qu’on me l’avait dit, mais aussi parce que je savais qu’elles chantaient comme deux dindes sur le point d’être égorgées. Je les avais déjà entendues chanter dans les balançoires du parc Pélican. Mais elles seraient dans la salle. Puis les filles sont entrées dans la loge de fortune à la suite de sœur Catherine. Et elle était là, la petite fille noire. Elle s’appelait Cindy Garcia et malgré un vocabulaire français de loin supérieur aux cancres de ma classe, elle avait un léger mais ô combien charmant accent qui lui venait de sa famille anglophone originaire de Porto Rico mais qui avait aussi vécu aux États-Unis. Il était aussi fascinant pour moi de voir les filles autrement que dans leur uniforme scolaire de tous les jours. Les familles avaient mis le paquet sur les vêtements des filles. Généralement, dans le Montréal de ces années-là, les anglais étaient les riches d’office et les canadiens-français les gueux. Il faut croire que l’ordre des choses changeait avec la couleur de la peau. Cindy Garcia détonnait à travers les autres filles dans sa robe de bazar de sous-sol d’église, quelques mailles apparentes dans ses bas trois-quarts blancs et ses petits souliers vernis qui trahissaient leur âge malgré un cirage zélé. Le jupon de la pauvreté dépasse toujours un peu sous les robes de la misère. Mais je m’en foutais, Cindy Garcia était de loin la plus belle à mes yeux. Lorsque nous avons été présentés, elle n’avait pas pu retenir un timide sourire probablement adressé à mon visage soudainement rouge pompier. Et à la main tremblante et moite qu’elle avait délicatement serrée en me regardant droit dans les yeux.

Les discours officiels avaient duré un mois et demi avant qu’on vienne nous aviser de sortir et de se placer chacun sur notre espace désigné pour amorcer la compétition. On nous avait annoncé à la dernière minute que les règles différaient quelque peu pour cette occasion spéciale. C’était la première fois que la compétition rassemblait garçons et filles. On garderait d’abord le meilleur garçon et la meilleure fille qu’on opposerait en finale en leur faisant chanter au complet une chanson de leur choix. Le public choisirait le grand vainqueur par applaudissement. J’ai alors fixé le rossignol de Rosemont droit dans les yeux avec un regard théâtral qui lui lançait au visage des poignards en feu et je suis sorti le premier de la loge en regardant droit devant, en lui marchant sur un pied au passage.

Bien installé sur mon X, quelque chose de spécial doit s’être produit. En voyant les deux sièges de la famille vides, j’ai compris qu’il n’en tenait plus qu’à moi maintenant et j’ai chanté comme je n’avais jamais chanté auparavant. Et quelque chose d’autre s’est produit. Lorsque le frère Côté enlevait sa main de mon épaule pour passer à un autre garçon, j’entendais la salle applaudir. Je ne pouvais faire autrement que de ressentir ces applaudissements comme une surprise hallucinante et bouleversante à la fois. Je n’étais peut-être plus un petit colon d’Abitibi tout d’un coup. Et les chansons sont venues l’une après l’autre, facilement et naturellement, sans bavures ni fausses notes et des têtes tombaient au fur et à mesure. Puis, quand il ne restait plus que moi et le chouchou du côté des garçons, le frère Côté, un sourire frondeur au visage, a mis la main sur l’épaule de Daigneault. Un silence pesant a envahi la salle un long moment. À la surprise générale, Daigneault stoïque s’est lentement mis à regarder le sol, à renifler, assailli par des soubresauts intempestifs et le frère gardait toujours sa main sur son épaule, beaucoup plus longtemps que de coutume. Aucun son ne sortait de la bouche du chérubin à la voix d’or. Et on a entendu du fond de la salle un garçon crier, “T’es fini Daigneault, tu voé ben, va donc t’assir à c’t’heure!

Le frère Côté a retiré sa main, furieux.

Cindy Garcia attendait, seule dans la loge. Son visage s’est illuminé lorsqu’elle m’a vu entrer.

–“Tu as été vraiment super, les gens étaient avec toi!” me dit Cindy.

–“Toi aussi tu as été franchement et de loin la meilleure,” que je lui réponds en réalisant ébaubi qu’une jeune fille noire pouvait rougir, au moins changer de coloration un brin.

–“Est-ce que ça t’intimide d’aller en finale contre moi? Contre une fille, je veux dire,” me demande-t-elle

–“Aucunement, rien que d’avoir battu le petit rossignol des frères maristes, j’ai déjà ma victoire. Le frère s’est acharné sur moi mais j’étais fin prêt, il me restait des chansons en masse, je n’ai même pas utilisé mon arme secrète.”

–“Je t’ai déjà remarqué, tu sais,” qu’elle enchaîne, “j’ai bien vu que tu m’observais dans la cour d’école.”

–“Ah oui?”

–“Mais ça ne me dérange pas,” continue-t-elle, “je t’observais moi aussi.”

Je ne savais plus où me mettre ni quoi dire. Les deux jambes sciées, complètement sous le charme de Cindy Garcia qui semblait loin d’être insensible elle aussi. Carole Denis et Louise Bérubé pouvaient se bourrer la face de cheeseburgers pour le restant de leurs jours si ça leur tentait et venir le cul quatre pieds de large. Je ne sais pas d’où m’est venu le courage mais je lui ai demandé :

–“Dans quel coin tu habites, on pourrait peut-être se faire une petite fête de champions quelque part cet été, non?”

–“Ce ne sera pas possible,” qu’elle m’a répondu le visage soudainement métamorphosé par une tristesse évidente, “on déménage la semaine prochaine, la famille s’en retourne à New York. Mon père a épuisé tous ses recours. Un rond-de-cuir de l’immigration a ordonné qu’on quitte le Canada, mon père n’a jamais réussi à avoir sa résidence.”

Ça ou un voyage de briques sur la tête . . . j’ai donc appris les émois amoureux par la logique polonaise inversée, j’ai eu ma première peine d’amour avant même d’avoir véritablement eu une blonde. Après un long et malaisant silence, Cindy m’a demandé ce que je chantais en finale. Il me restait le super tube arrivé hier qui faisait déjà trembler l’Europe et que personne ne connaissait encore ici. Alors j’en ai profité pour tricher un peu.

–“J’ai une chanson rien que pour toi, ça vient de Paris et c’est tout nouveau, ça s’appelle Adieu jolie Cindy.” Évidemment j’ai falsifié les paroles originales qui parlaient plutôt d’une Candy. Elle avait rougi encore une fois.

Sœur Catherine venait nous avertir à travers le rideau qu’il fallait se préparer à monter. Elle s’est levée, je me suis levé et je lui ai souhaité bonne chance avant qu’on quitte la loge. Elle s’est approchée et elle m’a embrassé rapidement sur la bouche avant de tourner les talons vitesse grand V et aller se placer sur son X. Elle a livré une superbe interprétation d’Amazing Grace et elle a remporté une victoire bien méritée.

Lorsque que les rubans nous ont été remis, sous les applaudissements, le photographe du journal local nous a placés un à côté de l’autre, m’a fait passer un bras derrière elle, ma main sur sa hanche délicate. Un fier petit “colon” d’Abitibi et une pauvre enfant noire déportée avaient volé le concours aux méprisants petits montréalais. J’ai vu sur les joues de Cindy Garcia descendre quelques larmes, on pouvait les voir sur la photo du journal.

J’ai marché jusqu’à la maison. J’étais tellement troublé. De plus, j’étais aussi quelque peu embarrassé de n’avoir rien dit à mon père, alors je suis rentré en catimini, sans rien dire. Je ne sais pas combien de temps je suis resté avec la conviction que la grandeur de l’amour se mesurait à la hauteur des barrières qui nous séparent de ceux qu’on aime, des mois, des années peut-être. J’espérais bien que quelqu’un noterait quelque chose dans mes humeurs, m’aiderait à comprendre cette sorte de choses. Une mère, par exemple. Ou un père. Mais rien de tout ça ne s’est passé.

J’avais intercepté la livraison du journal local et découpé la photo avant qu’on ne la voie à la maison. J’ai broché le ruban sur la photo et je les ai faits disparaître dans un livre à moi. Je la regardais occasionnellement le coeur un peu patate. Des années plus tard, je l’ai sortie de sa longue cachette et je l’ai accrochée sur un babillard au-dessus de mon bureau dans ma chambre. Un jour, mon père l’a vue et m’a demandé ce que c’était. J’aurais voulu lui dire que c’était la première fille qui m’avait déchiré le coeur, que ce concours était la façon que j’avais trouvée pour me prouver que je valais mieux que mon statut de petit “colon” d’Abitibi, de passer de l’enfance innocente à la vie de jeune adulte, de découvrir par moi-même si l’amour était la plus belle ou la plus cruelle chose au monde. Mais, connaissant mon père, je ne lui ai rien dit de tout ça.

Je lui ai dit que j’avais gagné la deuxième place dans un concours chez les frères maristes en septième année et il m’a simplement dit :

“Ah, c’est bon.”


 

Flying Bum

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Léon n’est pas ici.

 

Ma participation à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Laurence Délis.

 

Nous aurions pu survivre au pont de cordages, dansant dans le vide au-dessus des eaux. À pied, on s’entend. L’épaule blessée et souffrante d’Adéline recroquevillée au fond du cyclo-pousse lui avait fait préférer de loin le bateau-taxi. Nous avions tout de même survécu, dépoussiéré nos bagages et rangé nos petites choses dans les tiroirs et les commodes. J’ai calé l’arrêt de porte et nous regardions les grands hérons pêcher dans la petite baie au soleil couchant. Un bateau-cigare noir voguait pas très loin de l’île à petit trot. Le poirier devant la loggia avait profité de notre brève absence pour se mettre à fleurir.

Endormi sous le ventilateur à grandes palles de bois et de vannerie. Le tic-tic d’une horloge. Un rêve puis une frayeur monte en moi. Le chauffeur du bateau-taxi qui gueule “Cent balles! Cent balles ou je vous laisse là!” Une pétarade de carabines qui descend de la montagne.

Dans la lumière blafarde du réfrigérateur, je croque un cornichon à la polonaise, j’en pêche un autre dans le bocal pour l’emporter dans la loggia. La saumure trace une coulisse sur mon poignet. La lune est pleine, électrisante. Dans leur panier, les nasturtiums sont en fleurs, leurs feuilles rondes s’élèvent comme des mains ouvertes vers la lune comme pour la prier.

Le bateau-cigare trottine, cette fois-ci s’immobilise et son moteur ronronne à peine. Son pare-brise est si noir que je ne peux voir le conducteur. Je dis, “Léon n’est pas ici,” juste pour m’exercer, ma voix est étouffée. J’achève de croquer le cornichon et j’essuie ma main sur mon bermuda. “Léon n’est pas ici. Léon n’est pas ici.” Le bateau-cigare glisse doucement sur les eaux sombres et touche au quai sans faire de bruit. L’homme descend, amarre son cigare, ajuste son col et monte vers le chalet. Il demande, “Où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Non, je ne veux certainement aucun souci avec vous ou n’importe qui d’autre.”

J’ai sérieusement tout fait foirer. Ce n’est pas ma ligne du tout. Ma ligne était : “Léon n’est pas ici.” C’est évident maintenant, l’homme va me tuer. Une vapeur de la mort remonte lentement de mon œsophage, sort finalement par mes yeux. L’acide dans la gorge et plein la tuyauterie. Pourquoi j’ai mangé ces foutus cornichons?

L’homme sourit. Difficile à dire dans cette pénombre, mais son œil gauche pourrait bien être en verre et au moins une de ses dents est en or massif.

“Mon très cher ami,” dit-il, “où est Léon? Avez-vous vu Léon?”

“Léon n’est pas ici,” cette-fois-ci j’ai tout bon, que je pense dans ma tête.

“Tu sais quoi?” demande l’homme, “c’est bien dommage tout ça, où est-il passé ce coquin de Léon?” et je n’ose aucune autre réponse que : “Léon n’est pas ici.”

“On s’offre un verre en attendant? Léon aime bien le rhum des îles, as-tu une bouteille de rhum des îles qui traîne ici?” demande l’homme en se tirant une chaise près de la mienne.

Un grondement de train à peine audible, plutôt le son d’un petit avion étouffé dans l’épaisseur des nuages, l’impression générale d’un silence écrasant. Adéline, assommée par la morphine, dort comme une ourse dans la chambre du fond. Je veux faire comprendre à l’homme que nous ne sommes partis qu’une journée. Nous cherchions un chalet moins dispendieux pour allonger nos vacances. Nous ne voulions aller mettre notre nez nulle part de bien particulier. Nous ne voulions rien apprendre de bien spécial. Mais, l’homme s’attendait à ce babillage. Avec le chat si près, la souris doit se faire plus ingénieuse, garder l’esprit vif et aligner ses pensées le plus droit possible.

“Mon très cher ami,” dit l’homme, “ne pleure pas, elle va s’en tirer, t’inquiètes.”

Je touche mon visage et je réalise qu’il dit vrai. Je pleure. Sous la plaggia en dentelles de bois, pieds nus en bermuda et en camisole, la gueule qui empeste le cornichon et devant un gorille sans âme, je pleure.

“Je ne connais pas Léon,” lui dis-je, “Nous voulions juste trouver un chalet moins cher.”

“Shhhhhh…” dit l’homme. Il se lève et me soulève de ma chaise pour me placer face à lui. Il fait bien une tête de plus que moi. Il enroule ses bras alentour de moi et ma tête s’écrase de côté sur son torse. “Shhhhh….” fait-il encore comme on consolerait un enfant. Il porte un parfum viril bon marché, quelque chose de musqué et alcoolisé. Sa veste est lourde, en vrai cuir. Beaucoup trop chaude pour une soirée comme celle-ci. “Elle va s’en tirer,” dit-il, “ne t’en fais pas pour elle.” Il serre encore davantage ma carcasse entre ses bras puissants. Mes sanglots aspirent avec force l’air qui se fait dense et lourd. “Tiens … voilà … c’est bien,” dit-il après un long moment, le temps que les sanglots s’étouffent, “quelquefois, il faut juste savoir laisser aller; laisse aller, va, ça ne peut que te faire du bien.”

Son emprise est puissante et il ne la relâche pas d’un iota. Suit un très long silence coincé dans les bras de l’homme, un long temps mort envahi graduellement par un bruit étrange et beau. Un concert de petits flap-flap. Les gauches battements d’ailes de quelques chauve-souris qui batifolent alentour de deux hommes debout dans la nuit paisible, qui, de loin, auraient pu sembler apprécier un moment tendre et particulier.

Puis le son de la vibration d’un portable dans sa poche.

“Oui,” répond l’homme, “Oui. Il est avec moi. Léon est bien avec moi,” dit l’homme, tout en frottant mon dos dans une puissante et douloureuse motion circulaire.


Flying Bum

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Existences abandonnées

tout jeunes et tout beaux

on mettait le feu à la noirceur

un grand feu de bois, de camp, de joie

proclamant nos existences romantiques

des roses guimauves à s’en lever le coeur

des licornes et des divines liqueurs

vidangeur même se faisait romantique

tout spécialement vidangeur

tellement satisfaisant et spirituel

dans tout le parfum de nos aisselles

jamais dans un vaste espace

fenestré du plancher au plafond

derrière un bureau où il ne se passerait rien

jamais jamais rien

quelques années de cela

c’est là qu’on croyait tous aller

tout ce qu’on espérait mériter

élevés aux patates pilées

aux forçures de bœuf bien hachées

entre une religion bien catholique

et des grands frères beatniks

on mangerait sur un lit de pissenlits du printemps

des œufs de faisans roulés dans le safran

arrosés de ce que le Jura a de plus pétillant

on monterait une vaste organisation

pour réparer un monde en perdition

ou on partirait photographier la misère

on mettrait le nez des autres dedans

on jouerait de la musique pour l’éternité

écrirait des poèmes à s’en écoeurer

et le succès viendrait comme une brûlure

ou une démangeaison envahissante

et même la gloire nous serait méprisable

si nous n’avions pas eu de famille

on irait coucher chez les voisins

ou on essaierait la vie en tribu

nus dans des huttes au Wisconsin

ou dans des grandes piaules à Rouyn

on se baignerait dans des vérités absurdes

on laisserait pousser tous nos poils

et on goûterait à toutes les vulves

on fréquenterait une femme de loin notre aînée

ou une demoiselle beaucoup moins âgée

on goûterait à l’homosexualité rien qu’un été

ou on ferait d’autres folies à lier

là où il neigerait toute l’année

le sexe aurait toujours été bon

nous le savions rien qu’en dansant

sexe d’hôtel avec elles

sexe de cuisine avec une pas fine

un sexe sans âge et sans visage

sexe à la dope qui ferait de nous des nuages

pas tellement penser aux morts

qui viendraient bien assez tôt

d’aussi loin que les étoiles

vêtus de guenilles ou de riches linceuls

de couches de papier d’aluminium

ou de superbes papiers de Noël

coiffés de longs chapeaux ridicules

ils viendraient aussi tels qu’ils sont

sans eux-mêmes apprécier la fin

si d’aventure la mort se présentait

s’invitait à la fête sabordée

on n’aurait qu’à cesser pour de bon

de porter nos ornières de bouffons

on contournerait désormais

ou tous ensemble on ralentirait

on retrouverait nos amis

rechargés dans une nouvelle vie

on se réincarnerait en aigles

en lions ou en beaucerons

et si on n’aimait pas les aigles

ni les lions ni les beaucerons

alors en belles filles

ou en anguilles

et ce serait aussi bon.


Flying Bum

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Ah, les beaux plaisirs d’été!

 

J’étais déjà beaucoup trop intellectuel à l’époque, trop petit pour pratiquer un sport autre que jockey ou escrimeur, jamais n’aurait-on pu m’intéresser à quelque chose d’aussi insipide que le softball féminin. C’était avant de connaître Françoise Fournier.

Françoise Fournier sacrait comme un bûcheron, rien qu’une bonne éducation ne saurait éventuellement corriger cependant. Elle faisait un peu d’acné et souffrait d’un léger surplus de poids mais elle semblait être le genre de jeune fille qui, avec le temps, se métamorphoserait en une délicieuse jeune femme, le temps travaillerait pour elle, c’est certain. Je le sentais. Je la voyais déjà en une ingénue créature des dieux, à travers les yeux d’un désir troublant et maladif qui m’accablait nuit et jour et de plus en plus. Je m’étais taillé un plan ingénieux pour passer un maximum de temps près d’elle. Je m’étais porté volontaire comme marqueur bénévole pour la ligue féminine de balle-molle scolaire de l’est de Montréal et je passais mes après-midis d’été dans la chaleur humide et malodorante de la tranchée de béton qui sert d’abri aux joueuses. Une douzaine de filles toutes en sueurs, entassées les unes sur les autres. Des filles pour la plupart costaudes, mal engueulées, pas toujours des plus féminines assises écartillées sur le banc de bois, qui roulaient sur leurs bras poilus leurs manches bien serrées jusqu’aux aisselles, qui se crachaient dans les mains avant de se lancer des grands high-five pour soi-disant attirer la chance sur leur équipe. Je passais là les neuf longues manches réglementaires, souventes fois à tenter de cacher une érection naissante, aidant Françoise Fournier à enlever et remettre son lourd équipement de receveuse en me gâtant occasionnellement, effleurant ses ronds mollets, passant un doigt ou deux derrière l’élastique de son capri serré en flirtant dangereusement avec la possibilité d’en perdre connaissance de bonheur.

Après avoir été finalement éliminées par un troupeau de lourdes pointelières enragées, sur une décision au marbre tout à fait discutable, Françoise Fournier, enragée noire, m’avait offert de me ramener de Pointe-aux-Trembles à Hochelaga dans sa Thunderbird pimpée. Ce, après l’avoir écouté gueuler les pires obscénités, les jointures saignantes à frapper dans le grillage de l’abri des joueuses, à ramasser les pauvres pièces d’équipement éparpillées qu’elle faisait voler partout. “Chu tellement fuck’n enragée, ciboire, ça se peut même pas un arbitre stupide de même!” criait-elle sur le chemin de retour en omettant délibérément de faire ses stops, à ne jamais céder le passage même quand la signalisation l’obligeait, à peser un peu fort sur la pédale à gaz. “Je suis fâché, moi aussi,” que je lui disais tout en m’imaginant passer ma langue de haut en bas en suaves allers-retours sur ses mollets ragoûtants quoique légèrement poussiéreux, “Je suis fuck’n fâché, moi aussi,” que je répétais dans l’espoir imbécile qu’elle se calme un tant soit peu.

“D’la marde, juste de l’ostie de marde!” Françoise gueulait-elle à tue-tête en brûlant le caoutchouc des pneus de sa Thunderbird sur Notre-Dame en poussant son bolide à ses limites, ailleurs que vers la mort certaine, espérais-je dans ma tête terrifiée mais encore optimiste quant à mes chances de survie. Elle a soudainement fait un virage en U en plein milieu de la rue et elle est revenue dans l’autre sens. On aurait vraiment dit qu’elle filait pour tuer. Ses yeux ne parlaient que de ça à tout le moins.

Rendu au local de l’équipe adverse logé dans un école primaire attenante à un autre terrain, nous n’y avions trouvé qu’un stationnement désert, les autres filles n’ayant probablement même pas le quart du trajet de complété occupées à festoyer leur courte victoire. Qu’un rang bien serré d’autobus scolaires abandonnés là pour la nuit. Personne à tuer. Françoise Fournier toujours hors d’elle avait attrapé un bâton de softball en aluminium sur le siège arrière de sa voiture et réalisait un petit projet personnel d’après-match, elle faisait payer la décision douteuse de l’arbitre à tous les phares arrière des autobus qui partaient en éclats dans la clinquante musique du verre brisé qui tombait partout alentour d’elle. Il n’y avait pas d’autre bâton alors je marchais derrière elle émettant des sons incongrus à chaque nouveau coup qu’elle portait, chaque nouvel autobus qu’elle vandalisait, comme pour lui faire sentir toute ma solidarité avec elle. Au dernier autobus, le cerveau de Françoise n’en avait pas encore fini de tirer son machiavélique plan de vengeance à elle. Elle a déchiré le bas de son chandail, elle en a détaché un grand lambeau, qu’elle a inséré dans le bouchon de gaz du dernier autobus. “As-tu une allumette, un briquet, quelque chose?” qu’elle m’a demandé. J’ai sorti mon briquet et sans poser de question, j’ai allumé le lambeau de tissu. J’ai attrapé le bras de Françoise Fournier au passage, courant comme un fou vers la Thunderbird. En moins de trente secondes, nous avons entendu l’autobus exploser puis les bruits de tôle des morceaux d’acier qui rebondissaient sur l’asphalte et sur les autres autobus. Ébaubis, nous avons rapidement monté dans son bolide et nous sommes partis. Ce n’était pas là exactement comment moi et mes amis du club d’art oratoire occupions généralement nos soirées.

En reprenant Notre-Dame vers l’ouest, Françoise a pris ma main, se l’est mise là où les filles vont faire le pipi et les garçons vont faire le papa, elle a serré les cuisses sur ma main comme un étau. Je ne savais carrément pas quoi faire, alors je lui ai abandonné ma main, maintenant un bout de viande morte, possiblement fracturé au niveau du poignet, engourdi et frottant douloureusement sur le rude polyester de ses capris de softball chaque fois qu’elle passait de l’accélérateur au frein et vice versa.

Arrivés en face de chez moi, Françoise a finalement coupé le moteur et m’a dit, “Hostie que ça m’a fait du bien, ça.”

“Ouin, c’était bon, ça,” avais-je risqué comme réponse, ébaubi, en récupérant les débris de ma main moite prise de fortes pulsions synchronisées aux battements de mon coeur sans compter l’âcre mais ô combien délicieuse odeur.

“Je vais te faire une belle faveur, mon beau petit Léon, si tu ne parles à personne de notre petite virée, je vais te faire quelque chose de terriblement bon. Si tu en parles à quelqu’un, je vais te faire quelque chose de terriblement mal.”

“Qu’est-ce que tu vas me faire?” lui ai-je répondu aussi curieux qu’horrifié. Je savais maintenant ce dont elle était capable.

“Je vais te tailler une bonne pipe.” dit-elle.  

Automatique, une érection monstre est survenue illico, suivie d’une sorte de crainte.

“Attends,” j’ai dit, “as-tu déjà fait ça?”

Elle a fait un oui rapide et sec de la tête.

“Ben, pas moi, personne ne m’a jamais fait une pipe, je suis un peu nerveux tout d’un coup.”

“T’as pas grand-chose à faire, tu sais, mon beau Léon.”

“Faut que je te dise quelque chose avant,” j’ai dit – ah, ta gueule Léon, ta gueule, ciboire, que je me répétais mais je ne m’écoutais pas.

“C’est mes testicules…” que je commence à dire.

“OK?”

“Sont pas normales.” Même si je n’avais aucune idée de la texture normale d’une belle couille en santé. J’intellectualise toujours un peu trop dans de telles circonstances, ça peut jouer des tours.

Ça avait l’air de l’intéresser 2 sur 10. “OK?” avait-elle encore dit.

“Elles sont spongieuses comme des balles anti-stress.”

“OK?”

“Je voulais juste t’avertir, que tu ne fasses pas le saut.”

“Je ne ferai pas le saut, t’inquiètes, mais je vais examiner ça de près.”

Quand tout a été fini, elle m’a dit : “Sont bizarres, un peu, genre, mais pas assez bizarres pour que tu fasses peur à une pauvre fille qui aurait le goût de te faire une pipe.”

Le lendemain à l’école, une autre fille du club de softball, une petite grosse pas de classe mal engueulée qui portait un tatouage qui disait Fuck you derrière l’oreille gauche, est venue me voir à l’heure du dîner pour me dire : “J’ai entendu dire que tes couilles sont bizarres.”

“Pas vrai ça, ciboire!”

“Peut-être qu’elles sont pas bizarres,” avait-elle dit en riant, “peut-être que oui, aussi, spongieuses comme des boules anti-stress.”

“Qui t’a dit ça?”

“C’est Françoise Fournier qui l’a dit à Rachel Sicotte en lui faisant promettre de ne pas en parler, mais Rachel l’a dit à tout le monde.”

J’ai été appelé au bureau du principal. “Il y a une terrible rumeur qui court dans l’école.” Je n’ai rien répondu, je pensais aux autobus. “C’est à propos de toi, la rumeur,” a-t-il enchaîné, “En as-tu entendu parler?” J’ai agité la tête nerveusement en signe de oui. Il s’est levé de son bureau, est traversé de mon côté. Il s’est appuyé sur le dossier de ma chaise et s’est penché vers mon visage. “Cette rumeur,” a-t-il commencé à dire, “a-t-elle été partie par une personne du sexe opposé?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Est-ce qu’elle possède cette information d’une source fiable, un événement du type intime?” J’ai fait signe que oui, il a aussi fait signe que oui. “Laisse-moi te donner un bon conseil,” a-t-il dit, “ne fais jamais confiance à une fille,” continua-t-il, “les filles de son âge, spécialement celles qui jouent à la softball, sont la pire chose au monde. Je sais que de nos jours, ce n’est plus possible d’affirmer des choses comme celle-là mais ces softballeuses sont attardées. Elles ont quelque chose dans les gênes qui les rendent malicieuses et pour obtenir ce qu’elles veulent, elles sont prêtes aux pires bassesses sur les pauvres garçons comme toi. Si tu les contraries, Dieu ait pitié de ta pauvre carcasse.” Le principal avait l’air d’en avoir fini avec son sermon, j’ai fait un salut de la tête et il m’a renvoyé en classe, où tout le monde, étrangement, riait hypocritement en me regardant traverser la porte.

Après l’école, j’ai couru dans le stationnement vers la Thunderbird de Françoise Fournier et je lui ai demandé : “Pourquoi t’as fait ça?” On aurait dit qu’elle se mettait à brailler comme une fillette. “Je l’ai juste dit à une personne. Rien qu’à Rachel Sicotte. T’as pas ça, toi, un meilleur ami à qui tu pensais pouvoir tout dire?” J’ai hoché de la tête, je n’avais pas vraiment quelqu’un à qui je pouvais tout dire. “Câlisse d’hostie de ciboire, je suis désolée,” a-t-elle dit, avec le cordon du coeur qui lui pendait dans la merde.  Des élèves commençaient à s’amonceler alentour de nous, les visages transis de plaisir mesquin. 

“T’es grosse, Françoise Fournier,” que j’ai alors dit, comme consumé par un désir de vengeance débile, et elle n’a rien répondu. “T’es grosse et tu fais de l’acné,” aucune réaction encore, “et tu ne l’as pas retirée au marbre hier, la fille. Elle s’est glissée en-dessous de ton gant, l’arbitre l’a bien vue. Tu pensais que la fille te rentrerait dedans, tu n’étais pas prête, elle a glissé sous ton gant. Tu n’étais pas prête parce que… tu es attardée. Attardée, Françoise Fournier, attardée.”

Les mêmes yeux qu’hier, ceux qui veulent tuer, sont apparus dans ses deux orbites en feu. Elle s’est élancée vers moi comme une guerrière cruelle et sans réfléchir j’ai laissé mon poing partir se plaquer directement sur le côté de sa tête et elle s’est affalée sur le dos, coma. Je savais que je m’étais fracturé chaque doigt de la main. Je le sais parce que lorsque d’autres filles de son équipe se sont élancées vers moi et qu’une première dent est sortie de ma bouche, j’ai frappé encore quand même et je sentais les morceaux d’os se promener librement sous ma peau et la douleur s’est répandue partout dans mon corps. Je me rappelle d’avoir fait saigner un nez ou deux et d’avoir mis mon genou dans un entre-jambe tellement fort que la fille a émis un son d’ourse terrifiée comme si un gros poupon essayait de sortir de son cul. Après, comme il fallait le prévoir, de plus en plus de filles de l’équipe de softball tombaient sur ma carcasse comme la misère sur le pauvre monde, me lousser quelques dents, prélever à froid quelques mèches de cheveu en souvenir de moi, traçant de longues stries sanguinolentes de leurs ongles partout sur mon corps, visant qui du poing qui du genou mes spongieuses balles anti-stress. J’étais roué de coups, enterré sous une montagne de créatures enragées au genre douteux, psychopathes à l’haleine de cheval, obèses pissant une sueur aux relents de soupe et de vinaigre qui m’assommaient à perdre conscience, qui me ramenaient à la vie rien que pour le plaisir de m’assommer encore, tellement de fois que je rêvais maintenant que je baignais dans un océan de softballeuses nues et gluantes, nageant sur les formes rondes et molles de leurs corps m’agrippant à ce que je pouvais, glissant d’une à l’autre sans la moindre érection, priant le ciel de ne pas me noyer pour de bon avant d’arriver de l’autre bord.

Ah, les beaux plaisirs d’été, comme on s’amusait jadis en ville ! 

 


Flying Bum

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Poète de service

 

La douleur est inévitable mais la souffrance est optionnelle. Exactement, pense-t-il, avant de clamer sa ligne haut et fort. Ce n’est qu’après qu’il réalise qu’il est seul et qu’il est descendu de scène depuis vingt minutes. Heureusement, imagine la honte, tout le monde et sa soeur ont déjà écrit cette ligne sirupeuse.

La salle de bain est vide et la lumière y est insupportable. De l’autre côté de la cloison, dans une petite salle décorée essentiellement d’une épaisse fumée et de mobilier dépareillé, une chanteuse nulle à chier s’acharne sur les oreilles d’un public qui fait des efforts énormes pour trouver ça bon. Une chansonnière à la voix déchirée par le tabac pousse des mots au sens étriqué dans le vague espoir d’enterrer le piano et la contrebasse. Un peu plus tôt dans la soirée, dans la partie de la soirée qu’il se rappellera demain matin comme la meilleure partie, il était parmi eux. Il racontait à l’un d’eux, “trop jeune, on m’a lancé dans une barque de bois sec sur une rivière de feu,” ici un long silence pendant lequel l’homme ne savait plus où regarder, se demandait s’il profiterait du silence pour s’en aller, “j’ai dû faire un homme de moi tellement vite, tellement ramé que j’ai été forcé de prendre une pause.”

Apparemment, cette pause c’était maintenant, elle durait toujours. Elle s’était étirée pendant des années, trop longtemps pour la moyenne des ours, et il ne semblait plus pouvoir en apercevoir la fin ou l’envisager. Lorsqu’il s’imaginait y mettre un terme, le vertige le prenait. Qu’est-ce qui pouvait bien venir après, il n’avait plus aucun mot pour l’expliquer. Ni à lui ni à d’autres. Les gens qui savent ou qui pensent savoir appelleraient cela la maturité, c’est la maturité qui vient après, mais ce sont là les mêmes personnes qui se lamentent sans fin de leur propre vie, leur destin merdeux, leurs mariages pénibles et vivotants, leur progéniture collée au cul qui accapare la grosse part du budget, leurs vies professionnelles qui leur sucent l’énergie, jusqu’à la dernière goutte de leur moëlle. Ils l’appelaient à l’occasion pour une rencontre d’un soir, le soir que leur tendre épouse leur laissait parfois pour sortir entre gars, pour se sentir jeunes encore, rire, faire un peu de dope, se recrinquer, se replonger dans un bon vieux temps qui n’existait plus que dans leurs souvenirs, un bon vieux temps beaucoup plus extatique aujourd’hui que jadis. Ils se voyaient dans des cabarets, des bars, des restaurants ou des chambres d’hôtel le temps de se bercer dans l’illusion de voler du temps à leurs misérables vies d’hommes assumés, leurs hypothèques, leurs paiements d’auto, leurs chalets vides la plupart du temps, leurs femmes tièdes et sèches et leurs ados éteints et geignards. À la fin, lui, il se retrouvait là, exactement et encore…là. La fin n’était glorieuse pour personne mais leurs misères à eux portaient le sceau de l’approbation sociale. La sienne, il en doute encore.

Pendant longtemps il avait cru au mythe bohémien que la famille, finalement, c’était celle qu’on choisissait soi-même. Ce qu’il restait de la sienne logeait depuis toujours à l’enseigne de l’indifférence alors il s’accrochait encore à eux dans une espèce de romantisme maladif. Mais avec le temps, les choses avaient bien changé. Les gens apprivoisent leurs limites, apprennent d’instinct la longueur de leurs laisses à force de se tordre le cou, sentent de loin l’odeur des prédateurs qui menacent leur douillette tranquillité. Ils l’ont tellement vu railler, dérailler même parfois, et ils savaient qu’il était devenu subversif et dangereux sinon ennuyant à bailler aux corneilles. Ils ont lentement fait le vide alentour de lui. Les appels se faisaient moins fréquents, les invitations comme de la crotte de pape, ils lui laissaient presque gentiment de l’espace – l’univers entier d’espace, faut croire.

Toute cette soirée, cette nuit à trop boire et à trop ressentir toutes ces choses pour se retrouver seul dans cette salle de bain trop éclairée à se lancer de l’eau froide au visage; ce qu’il commençait à comprendre lentement à toutes ces choses qu’il ressentait, à comprendre que cela ne voulait absolument plus rien dire. Plus aucun sens. Toute une soirée insensée avec des poseurs feignant d’être riches et beaux, d’être en position de pouvoir, d’être intéressants, de vouloir casser la baraque en s’écriant joyeusement à l’unisson “À soir, sky is the limit, toute se peut!”  Mais ça fait longtemps que ce chant de guerre a pour eux perdu toutes ses dents. Que du vent.

La chanson à textes profonds se termine. À travers les cloisons de la salle de bain, il les entend applaudir poliment. Des bruits de scène impossibles à définir murmurent et grondent à travers les grichements d’un microphone laissé ouvert par inadvertance. Un dernier jet d’eau froide au visage, il débarre la porte de la salle de bain. Deux hommes titubants soudain aveuglés par les néons violents veulent entrer en même temps, chacun la main sur la quéquette; il se faufile difficilement entre eux dans l’étroit cadre de porte. Il scrute toute la petite salle du regard. Sa belle compagnie a fui, probablement terrorisée à l’idée d’un rappel. Il sort prendre l’air, peut-être fumer, mais se surprend à se mettre à marcher, marcher sans se retourner.

Sur la rue criarde, blancs, noirs, autochtones et toutes sortes d’hirsutes créatures de la nuit, immobiles, jouent les personnages de Hopper les yeux dans le beurre ou déambulent en se dandinant gaiment en petites tribus homogènes. Une grande rousse et blanche trop maquillée, le téton presqu’au vent, montée sur des talons aiguille impossibles se fie au coude de son escorte aux allures de proxénète pour rester debout. Plein d’autres semblables tiennent le coup appuyées sur les vitrines, spécialistes du service complet ou reines de la pipe vite faite, name it. Où était passé le décor bucolique des hippies, des mods en beau linge et des freaks poilus des années 70, tout est laid. Une ville en ruines. Il s’est déguisé en statue, immobile, le bras en l’air, puis le bras faisant des vagues dans le ciel. Les taxis passent, pleins, vides, dôme allumé ou dôme éteint, rapides ou sur les petites gears. Finalement, une Chevrolet Impala finit par s’arrêter.

Il se voit un bref moment dans le rétroviseur comme un visage qu’on croit reconnaître mais qu’on ne replace pas vraiment, familier mais avec des détails qui semblent clocher. Le chauffeur, lui, le reconnait. Soir après soir, nuit après nuit. Il récite une adresse. Encore trois lumières, quatre poteaux d’arrêt, puis la maison. La paix, l’écriture, l’aube ensuite. Il mène sa barque depuis si longtemps qu’il sait maintenant que la qualité des rencontres est étroitement liée au lieu davantage qu’au temps, on rentre seul d’un lieu pareil, ça vaut mieux pour tout le monde. Le temps n’a aucun pouvoir sur cette sorte de choses. Deux âmes qui se frottent désespérément l’une à l’autre dans de longues conversations nocturnes qui s’étirent jusqu’à l’aube ne voulaient plus rien dire pour lui, sinon qu’ils étaient jeunes et affamés et lui n’était plus là, ni dans les one-night épuisants où les belles promesses ne sont que des vampires tristes et vicieux qui fuient avant le soleil levant.

Il porte ses cicatrices et ses histoires à dormir debout comme si elles voulaient tout dire, comme si elles avaient pu être vraies ainsi, comme s’il pouvait encore en absorber davantage.

“Nos cœurs n’ont pas de jauge, ils sont condamnés à déborder.” Exactement, pense-t-il, en enfonçant sa clé dans la serrure, pressé d’aller noter sa nouvelle ligne. Celle-là est à moi.

 


Flying Bum

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Ainsi sera-t-il

Un silence qui frappe à grands coups de rame

pousse et ramène en tas le long des caniveaux

les carcasses convulsives des génies du drame

saignées à blanc comme de vulgaires pourceaux

La dernière insignifiance du très grand pédigrée

nulle à chier dans toute son unanime immunité

la cour délicieusement vaine et ridicule se pâme

sur le prie-Dieu des sots s’égosille à fendre l’âme

Le génie perdu arpente le côté sombre des rues

abreuve sa soif profonde là où le fiel pisse dru

sur sa pauvre gueule s’échouent des trente sous

pour un rien résonne sec le cliquetis des verrous

Pendant qu’une grande plume indolente et perverse

déambule pompeusement en céleste saltimbanque

gambade en sifflant des grands airs jusqu’à sa banque

canadienne impériale et du plus agréable commerce


Flying Bum

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Caps Lock

 

La touche caps lock était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires. Dans les circonstances, le budget résiduel pour le remplacement d’un clavier était à peu près nul. Lorsqu’il envoyait des courriels à ses amis, ils lui répondaient, non sans exprimer une certaine forme de frustration, qu’il n’avait pas besoin de crier après eux tout le temps. Tout le monde est tellement fuck’n rhétorique ces jours-ci. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

On lui a demandé souvent c’était quoi son problème au juste. (Simple pourtant, son problème : accroc aux délicieuses branlettes de deux bachelières homosexuelles et une foutue touche caps lock collée au fond). Il a bien essayé de leur expliquer que la majuscule ne représentait en rien une forme de sentiment ou une autre, que c’était là le boulot de la ponctuation, que s’il était fâché vraiment il abuserait volontiers de points d’exclamation en lieu et place de majuscules. Leurs réponses tièdes et sèches se faisaient toutefois unanimes : il devrait cesser de dépenser tout son argent chez ses sulfureuses bachelières et faire réparer son clavier. De quoi se mêle-t-on, merde. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Ce n’était pas exactement une épiphanie mais : il avait découvert qu’il pourrait utiliser une taille de caractère plus petite pour réfuter, à tout le moins contrecarrer l’impression qu’il crie constamment après eux. Il est passé au 7 points mais c’était tout simplement trop petit pour la moyenne des ours. Les dieux sont ligués contre moi, pensa-t-il. À force d’essais-erreurs, il avait fini par convenir que le 9 points faisait très bien l’affaire. On pouvait aisément lire du 9 points, fût-il majuscule, sans se sentir engueulé, il s’en était vaguement convaincu.

Les bachelières habitaient une maisonnette, presqu’une cabane, couverte d’un horrible papier-brique vert-mousse, dans le coin de Jacola. Elles lui prenaient cinquante balles à chaque fois, ce qui peut sembler un peu cher, jusqu’à ce que vous preniez en considération la prospérité économique sans pareille qui s’abattait sur Val d’Or et toutes les villes minières en général. L’Abitibi était maintenant hors de prix. Abitibi, Californie, enfin unies –par le coût de la vie. Tout est cher, de la saucisse locale, les fruits et légumes bio, les deux par quatre en épinette, les branlettes, name it. Pas trop abordable d’être un sincère épicurien comme Léon dans une région aussi empestée par l’odeur de la piastre. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

Adéline lui avait fait remarquer que si son caps lock était effectivement collé au fond, toute cette histoire aurait vraisemblablement dû RESSEMBLER À CECI. Adéline était professeur de français à la polyvalente, elle lisait autant Céline que Marguerite Duras et possédait tous les Larousse, les Robert et les Grévisse de ce monde alors on ne pouvait rien lui passer. Adéline était aussi celle qui avait loué une chambre à Léon le temps d’assumer sa charge de cours en littérature à l’université de Barraute à Val d’Or (UBAV). Elle et lui s’étaient en quelque sorte “acoquinés” avec le temps.

–“Écoute, ma chouchoune,” Adéline détestait ce sobriquet, “les bachelières c’est juste bon pour les petites branlettes innocentes. Tu le sais que tu es la seule que j’apprécie vraiment.”

Et voilà Marie, la sœur d’Adéline, qui s’invitait toujours dans les pires moments : –“Léon est le genre d’homme à lire et surtout vénérer Bukowski. Comme lui, il passe son temps chez les putes et finit par bander mou après trois verres de rouge quand c’est à ton tour à toi d’exulter. Je me demande ce que tu fais avec lui,” qu’elle disait à Adéline sans aucune pudeur, comme si Léon n’était même pas là à les écouter.

–“Léon est un écrivain exceptionnel, un professeur de littérature apprécié, tu es dure avec lui,” que répond une Adéline sans trop de conviction, “et un coloc presque parfait qui serait bien difficile à remplacer.”

Ainsi vont tranquillement toutes choses et toujours est-il que les deux bachelières finirent par décrocher leurs diplômes. Apparemment, cette fois-là, ce serait son ultime exultation avec elles, avaient-elles annoncé à un Léon aussi triste qu’ébaubi. Un moment, comme une borne cruelle le long d’une destinée déjà sinueuse. Les deux bachelières avaient même laissé à Léon l’impression d’avoir le coeur un peu gros, sans affecter toutefois la qualité de leur exquise pratique et elles lui avaient finalement consenti un escompte d’adieu sur leur tarif régulier. Leurs études étaient maintenant payées, après tout. Ensuite, Léon avait lentement remonté son pantalon, littéralement bu des yeux tout ce qu’il pouvait de la scène offerte par les deux jeunes femmes qui se rhabillaient lentement devant lui pour une dernière fois. Il a marché jusqu’à la fenêtre, triste. Il avait cru entendre un chant d’oiseau bucolique, un bruant possiblement, mais il n’avait vu aucun oiseau se promener dans le décor désolant de Jacola. Terrible de se faire autant chier à vivre sur une planète de même.

À la fin du semestre, Adéline et lui se sont quittés, plus précisément : Adéline a largué Léon. Elle avait simplement allégué que ce qui qualifiait le mieux l’amour de Léon pour elle était sa flaccidité. Quatre Robert, six Larousse et c’est le seul mot qu’elle avait trouvé. À son départ pour son retour à Montréal, avant de monter dans l’autobus, il avait ouvert sur une page au hasard les “Souvenirs d’un pas grand-chose”, il aurait voulu monter dans l’autobus et coller le livre ouvert sur la fenêtre pour qu’elle s’approche et vienne, appâtée par la curiosité, lire le passage pas choisi du tout. Il ne voulait que la voir de près une ultime fois. Se faire un cinéma. Il aurait juste voulu lui dire : DÉSOLÉ DE N’ÊTRE RIEN D’AUTRE QUE CE QUE JE SUIS. Une Adéline aux sentiments confus se disait, elle, dans sa tête : JE SUIS DÉSOLÉE DE M’ÊTRE SENTIE AUSSI SEULE QUE ÇA AVEC TOI. Mais aux premiers ronronnements du diésel, le climatiseur déposait déjà une buée dense sur la fenêtre de l’autocar et il était totalement hors de question que Léon y mouille son édition originale des “Souvenirs d’un pas grand-chose”.

Après son premier roman ”Au large du Cap Lock”, un peu à la Hemmingway, écrit et livré tout en majuscules et qui avait connu un succès mitigé, Léon avait finalement changé son vieux clavier. C’était pour un modèle nec plus ultra, du type ergonomique, sans fil et hors de prix, avec une légère incurvation qui lui rappelait tristement la courbure de l’horizon de cette foutue planète où il se faisait toujours autant chier à vivre de même.

Les yeux dans le vague et le vague dans l’âme, Léon pianotait distraitement, testait à répétition le mécanisme du caps lock de son nouveau clavier –barre-débarre, barre-débarre, barre-débarre; il se remémorait avec une poignante nostalgie les deux superbes jeunes femmes de Jacola qui l’avaient jadis tellement mais tellement ébranlé, presqu’autant que branlé.


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