Noël confiné (prise 2)

Dans le mot Noël, allez savoir comment, se cache toujours le mot enfance. J’ai cependant très peu de souvenirs bien vifs de mes Noël d’enfant, je n’ai peut-être pas été enfant assez longtemps. Cette fois où le vent et la pluie s’étaient abattus sur l’Abitibi et que les pauvres madames et les monsieurs en perdaient leurs chapeaux au sortir de la messe de minuit ou se ramassaient le cul à l’eau les quatre fers en l’air. Cette fois où ma tante Colombe avait aménagé le sous-sol de notre maison pour y tenir un vrai dépouillement de sapin. Alain, un de mes grands frères, m’avait offert un bel hélicoptère téléguidé, attaché à une grande tige fixée à une base et qui tournait alentour en montant et en descendant. En me chamaillant avec mon frère Marc, j’étais tombé les fesses sur l’installation qui n’a jamais plus fonctionné par la suite. Des grandes marches dans les rues de Bourlamaque avec Jocelyne, pour faire passer le temps avant minuit, pour voir toutes les maisons décorées et illuminées. D’autres Noël chez les tantes, dans des maisons de bois rond, maisons de mineurs, dans des trois-et-demi bondés où les enfants empilés dans un coin jouaient au bingo pour gagner des pacotilles. Il manquera toujours à mes souvenirs les figures paternelles et maternelles, témoins et piliers de toute enfance digne de ce nom, personnages de Noël aussi indispensables aux enfants que ceux de la crèche le sont au petit Jésus.

***

Voici venu le temps de remercier mon très cher lectorat disséminé dans toute la francophonie mondiale, l’Europe et l’Afrique, mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, Angleterre et Irlande, en Finlande, au Brésil, aussi loin qu’en Chine. Merci pour votre fidélité et vos beaux mots.

Malgré ce grand cycle de la vie terrestre qui s’abat sur nous, marqué par les pandémies et l’isolement, même seuls, vivez en paix, soyeux heureux, gardez le courage.

Je vous partage finalement ces superbes mots empruntés à un ami d’outre-mer :

Car s’il n’y avait qu’un vœu vraiment à formuler pour ce nouveau cycle de l’univers, ce serait que tout à chacun retrouve son propre enfant secret comme je ressens parfois le mien. – Patrick Blanchon


 

Flying Bum

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Du Québec, une magnifique chanson de Claude Gauthier, interprétée par Robert Charlebois :

Le feu, la roue, la pipe.

(une soirée comme tant d’autres au Walmart)

Les roues du panier sculptent des lignes noires dans la neige qui recouvre le stationnement du Walmart puis une seule roue commence à faire à sa tête et détruit complètement ce qui aurait été, dans un monde parfait, une très jolie symétrie de lignes noires sur le tapis de neige blanche. La mère d’Adéline suit loin derrière elle. Emmitouflée dans son paletot rose et la tête enveloppée dans un foulard aux couleurs de l’arc-en-ciel elle avait parfaitement l’air d’une licorne, tant et aussi longtemps qu’une licorne puisse peser deux cent cinquante livres, marcher et jouer à Candy Crush sur son cellulaire en même temps.

Un bon deux cent dollars de céréales sucrées, de pizzas-pochettes, de lasagnes surgelées, de chips au vinaigre, un emballage jumbo de papier-cul et une caisse de Mountain Dew. Les sacs bleus de Walmart claquent au vent. Adéline donne une bonne poussée au panier, saute les deux pieds sur son rebord, et se paie une chevauchée jusqu’à ce que le panier dérape misérablement.

La voiture est dans le fond du fond du stationnement, toute seule. Avant que le père d’Adéline ne perde son permis de conduire, sa mère lui confiait toujours les manœuvres de stationnement. Ils changeaient de place – elle sortait faire le tour de la voiture pendant que lui se tortillait le fessier sur la banquette pour rejoindre le volant – et il stationnait la voiture pour elle comme il l’avait toujours fait. Sans lui, elle devait trouver un espace vacant, entouré d’espaces vacants.

Les gens s’esclaffaient toujours à propos de la ressemblance hallucinante entre Adéline et sa mère. Sa mère toute chiée, disaient les uns, sa mère tout crachée, disaient les autres. Comme l’histoire du bon dieu qui a créé un homme à sa parfaite ressemblance en crachant abondamment sur une poignée de terre pour en faire une sorte de pâte à modeler, ce qui est une chose totalement stupide à faire si vous êtes un dieu. “Comme, check le dégât, dieu, de la bouette et du crachat partout.”

L’idée, pensait Adéline, c’est que sa mère représentait sa destinée. Les filles grandissent et finissent toujours par ressembler à leurs mères un jour ou l’autre. De toute évidence, pensait Adéline, la future moi sera une licorne, une femme vulgaire qui se dandine le fessier dans un legging rose ou mauve, il sera inscrit sur mon cul en belle lettres brodées : Pink, ou Bienvenue ou Pute, dans le Walmart où elle achèterait de la grocerie bas de gamme pour une espèce de bon à rien de conjoint et leurs enfants qu’ils aimeraient tellement, à en chier des pets d’amour foireux dans leurs culottes.

D’un bon cinquante pieds de distance, sa mère déverrouille le coffre de la voiture avec sa clé électronique. Lorsqu’Adéline en a fini de vider le panier dans le coffre, elle pointe le nez du panier vers l’ilot et le chevauche encore une fois se donnant des poussées d’un seul pied. Elle croise sa mère en chemin et lui fait des saluts de la main comme les reines dans les parades mais sa mère ne la voit pas. Toujours sur son Candy Crush.

Supposément, les paniers d’épicerie ont des sortes de laisses invisibles. Si vous les éloignez trop du Walmart, si vous sortez du stationnement, les roues se barrent automatiquement. Son prof de sciences, Gérald Labesse un français de France, affirme que les innovations technologiques résolvent des problèmes que nous ne savions même pas avoir. Un problème? Besoin d’une solution? Clignez des yeux, rouvrez-les, la v’là!  Ou comme le dit Labesse : Voilà!

Le problème avec la plus vieille invention (la roue) est maintenant résolu avec les progrès de la science (des sortes de laisses à panier d’épicerie électromagnétiques). À moins, pense Adéline, que la plus vieille invention ne soit le feu, ce qui serait plus logique selon elle. Elle ne se rappelait plus vraiment, elle jurait avoir entendu les deux versions.

Probablement que le feu est venu avant la roue.

Mais encore, pensez-y bien. Si la prostitution est supposée être le plus vieux métier du monde, alors la première invention se doit d’être l’argent. Même si c’est de l’argent primitif comme des coquillages spéciaux ou des boules d’argile aplaties. Mais si le feu était la première invention, alors la fabrication d’un feu devrait être le premier métier. Pas donné à tout le monde d’allumer un feu, au début, mais tout le monde et sa sœur peuvent se prostituer. Facile. Ou alors le feu serait la première monnaie d’échange. Genre, tu allumes un petit feu, tu allumes une torche avec et tu pars à la recherche d’une prostituée. Heille, je te donne mon bâton de feu si tu me suces bien la bite. C’est longtemps après que les humains ont réalisé que le feu était bien pratique pour les barbecues en famille et les feux de camp dans les campings. Pendant des millions d’années le feu n’avait été bon que pour obtenir une bonne pipe.

À moins que la roue ne soit venue en premier. Merde.

***

Dans la voiture, elles se vident les poches sur les cuisses. La pile d’Adéline était constituée de tubes de baume à lèvres, un masque aux algues de mer, un mascarat bleu, des Skittles saveur tropicale et une bouteille de 2 onces de supplément énergétique à la saveur de limonade. De sa sacoche fripée qui avait l’air d’une vieille poche, sa mère extirpe un chargeur à téléphone neuf dans sa boîte et son propre sac de Skittles.

“C’est moi qui gagne,” glousse Adéline.

Pantoute,” réplique la mère pointant son chargeur au visage d’Adéline comme un crucifix. “Ça vaut trente piastres, ça!”

Adéline compte sur ses doigts un moment.

“C’est une nulle alors, les baumes valent deux piastres chaque, le mascarat dix-huit, les Skittles sont, genre, une piastre et demi chaque, le masque dix piastres, le supplément trois quatre-vingt-dix-neuf.”

Le chargeur est fait pour un tout autre modèle de téléphone que le sien, mais la mère refuse d’y croire. Elle essaie de planter la prise du téléphone de tous les angles possibles et impossibles. Tout à fait probable que les vols à l’étalage sont venus les premiers, première invention, même avant l’invention de la propriété privée, pense alors Adéline.

“Oh shit,” dit-elle, “Pis ça.” De son manteau, Adéline extirpe une belle paire de lunettes fumées griffées, puis elle les met. “C’est certain que je gagne avec ça!”

Sa mère s’allume une longue et fine cigarette et range le reste du paquet dans le vide-poches de la console là où elle accumule de la petite monnaie.

“OK d’abord, t’as gagné, j’ai perdu.”

“Alors, laisse-moi conduire,” propose Adéline.

“Non, pas question.”

“Mais tu l’avais dit, c’était ça l’enjeu.”

“J’ai dit non.”

“Papa me laissait conduire, lui.”

“M’en fous,” dit la mère. Elle baisse la fenêtre juste assez pour laisser sortir la fumée de sa cigarette. “T’as rien que quatorze ans et ton père, c’est un idiot qui a perdu son permis à force de se promener saoul.”

“Tant pis.” Adéline lui vole une cigarette, l’allume, en prend une grande bouffée et laisse sortir la fumée par ses narines.

Lorsqu’elle bouge, son manteau rose bon marché fait le même son que son petit frère en couches qui se dandine, elle tente d’attraper la main d’Adéline mais ses bras sont trop courts. Adéline s’écrase contre la portière le plus possible de sorte que sa mère ne puisse lui attraper le bras ou lui foutre une baffe.

“Éteins ça tout de suite, niaise-moi pas.”

“Je ne te niaise pas, ou je conduis ou je fume, c’est clair?”

Adéline a gagné, sa mère le réalise très bien. Mais Adéline sait très bien qu’elle ne la laissera pas savourer sa victoire en bonne et due forme. Elle sait aussi qu’elle doit se faire à l’idée de perdre les petites batailles insignifiantes pour viser à plus long terme.

“Y’a rien que les petites faiseuses de pipes qui portent des lunettes fumées le soir,” dit la mère, par dépit davantage que par vengeance.

Adéline ne lui répond pas ce qu’elle avait vraiment envie de lui répondre parce qu’elle savait que ça impliquait que sa mère stoppe la voiture, traverse de son côté, ouvre la portière, la tire dehors par les tresses et lui en foute toute une devant tout le monde. Et ça n’en finirait plus de finir.

À la place, Adéline attend patiemment qu’elle prenne la bretelle d’autoroute et s’insère dans les voies trop rapides et trop achalandées pour s’arrêter.

“Alors je pense bien que je suis la plus grande suceuse de bites en ville . . .” lui lance une Adéline frondeuse, en agitant son poing fermé devant sa bouche et en poussant sa langue contre sa joue pour faire une bosse.

“. . . qu’est-ce tu veux, j’ai appris de la meilleure.”


Flying Bum

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Cervelle-o-matic

L’endroit ne paie pas de mine. Un ancien lave-auto à la main dans un quartier en manque d’amour ou en mal d’urbanistes et certainement d’un peu d’éclairage urbain le soir venu. J’attends debout dans la queue sur l’étroit rebord de ciment qui longe le derrière des bâtisses dans la ruelle, comme on attendrait pour une soupe populaire. Bien qu’à première vue cela ressemble à la liste d’attente pour être reçu en enfer en bonne et due forme, on a droit à chacun un beigne en attendant de pénétrer tour à tour dans la clinique secrète qui utilise des laveuses à pression pour décrasser les cervelles comme la mienne, cervelles avec d’exécrables synapses déconnectées en burn-out et en sévère manque d’un nouveau départ, d’une bonne douche froide. La clinique demeure secrète parce que la méthode du lavage sous pression de la cervelle manque encore à ce jour d’une bonne base de justification scientifique et de reconnaissance légale, parce qu’elle utilise des laveuses sous pression vraisemblablement volées à des entrepreneurs en lavage de terrasses et balcons, les toubibs et leurs assistantes ont l’air tout droit sortis de la taverne du port, et surtout parce que les cervelles sont des choses bien délicates et ne sauraient être soumises à de fortes pressions d’eau froide, à moins qu’il n’y ait urgence, bien sûr.

Si nécessaire, je jurerais bien, la main droite sur le coeur, devant dix hommes en complet-cravate, de l’existence de ma propre urgence interne. Messieurs, messieurs, messieurs, écoutez-moi bien. À l’exception de quelques vieux souvenirs et de certaines habiletés particulières qui, tenaces, s’accrochent à ma cervelle, tout ce qu’il reste dedans ce sont de vieilles publicités de voyage dans les Antilles avec Dominique Michel en bikini et sa brosse à dents pour unique bagage, des buffets à volonté dignes des plus grands goinfres et des outre-mangeurs anonymes excités, des rangées bien droites de chaises de plage blanches et bleues, des boulettes et des boulettes de hamburger et autres viandes provenant des cadavres de moult espèces animales, le regard perdu dans l’océan émeraude pendant que le soleil des tropiques cultive sur ma peau le plus joli des cancers dermatologiques. C’est l’hiver, calvaire.

Je suis bien préparé, j’y ai mis le temps. J’ai apporté un imper jaune avec pantalon assorti, mes bottes de caoutchouc, et j’ai tapé mon historique médical sur Words et j’en ai mis une copie sur mon portable au cas où les formulaires d’admission se feraient un brin tatillons, voici :

Naissance : Ma mère se tenait le ventre à deux mains tentant péniblement de passer de la cuisine à sa chambre à coucher et elle était tellement écoeurée – j’étais le cinquième et souhaitait-elle ardemment, son dernier – qu’elle est tombée sur ses genoux et s’est mise à vomir et je suis né précisément là, pendant qu’elle s’accroupissait et qu’elle forçait pour vomir. Près d’elle, sa sœur qui répétait ad nauseam, ébaubie, je ne savais pas que tu étais SI enceinte que ça. Moi non plus, disait ma mère, tout en essuyant son petit déjeuner de mon abdomen avec son tablier. Elle m’a installé dans un tiroir de sa commode en improvisant ma crèche et aussi une berceuse à propos de comment elle ne voulait plus d’enfants, de ne pas m’avoir moi mais qu’elle aimait tout de même mon expression niaise et indifférente et mon incapacité à questionner les paroles de sa chanson. Ma mère n’allaitait pas. Son corps ne voulait pas comme je n’étais qu’une espèce d’excroissance improvisée davantage qu’une chose attendue. Elle laissait tremper des morceaux de légumes crus dans du lait de vache avant de me présenter le biberon de lait ainsi fortifié. Avant ma troisième année, elle est décédée.

Enfance : Quelques conjonctivites, peu de fièvres et de démangeaisons. Beaucoup de taches de rousseur, surtout l’été ou lorsque j’abuse des légumes crus, une manie qui me vient on ne sait d’où.

Première fracture : À sept ans, après la mort de ma mère, lorsqu’une fille m’avait donné un bracelet de voeux. On accrochait une breloque pour chaque nouveau vœu. L’os de mon poignet s’est rompu sous le poids des breloques.

Première grosse tête : À 12 ans, je me suis réveillé les yeux croches. On m’a dit d’aller me recoucher et recommencer. Pas fonctionné. J’ai dessiné un œil sur mon patch de pirate. Mon œil s’est replacé en quelques jours mais crochit à nouveau chaque fois que la fatigue est trop grande.

Puberté : tardive, puis longue et fastidieuse.

Infections : yeux, orteils, vessie, et mon futur au complet.

Autres antécédents familiaux : laisser tout traîner, brailler en passant l’aspirateur, quelques tocs, diverticulites. 

Historique sexuel : inégal mais glorieusement infructueux. 

***

Lorsque la dame de la clinique qui portait des lunettes de protection bon marché et un sarrau de garagiste m’a tendu le formulaire d’admission, j’ai bien vu qu’ils ne s’attendaient pas à autant de détails. Tellement clinique et littéral – pas de cases à cocher pour “historique des vomissements en avion” ou “symptôme de vœux excessifs pendant l’enfance associé à la déception chronique” ou encore “érections semi-rigides par moments”– seulement quelques bêtes allergies à cocher et la promesse de leur verser 300 dollars dont j’avais grandement besoin pour le loyer, la nourriture et du rince-bouche extra puissant.

Ça y est, je m’en vais. Je tourne les talons. Une organisation qui opère sèchement avec un formulaire qui ne compte que quelques froides cases à cocher n’aura sûrement au bout du compte qu’une pression d’eau de la force d’une pissette d’enfant à lancer sur ma cervelle déglinguée. Ils ne pourront jamais atteindre la pression d’eau froide dont ma cervelle a besoin pour son nouveau départ. Il me faut quelque chose comme la force d’un boyau d’incendie. La pire chose serait de ne jamais atteindre le soulagement espéré, j’imagine à peine ma déception de voir alors disparaître mon 300 dollars avec mon nouveau départ. J’imagine qu’avec une faible pression d’eau, je ne serais jamais précipité à nouveau jusqu’aux plages du sud, une nouvelle plage où tout deviendrait possible et je me sentirais comme dans la publicité de croisière dans les Caraïbes lorsqu’une dame en robe rouge écourtichée collée à la peau grimpe sensuellement sur la scène du karaoké – je ne sais pas pourquoi j’adore le karaoké – attrape le microphone, puis se retourne vers la foule souriant d’un large ratelier de dents blanches et droites comme si tous ces gens à bord n’étaient venus que pour l’entendre performer cette plutôt banale ballade qui raconte ce que son coeur meurtri désire le plus au monde sans jamais l’obtenir vraiment.

Chanceuse.


Flying Bum

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Un Noël mauve

Contribution à l’agenda ironique qui loge chez mon ami Patrick Blanchon.

 

En ce mois de décembre 1957, la saison froide avait pris tout son temps et très peu de neige était tombée sur le village minier de Bourlamaque, fait plutôt rare dans cette région aux hivers particulièrement rigoureux. Diane Thomas habitait une de ces petites maisonnettes de bois rond de la rue Perreault à l’ombre du grand shaft de la mine Lamaque, protégée des vents d’hiver par une rangée de conifères. Le statut de contremaître de son père valait à leur famille une maison un peu plus grande et luxueuse que celles réservées aux simples mineurs et elle était flanquée de beaux trottoirs de bois entretenus à l’année par la mine. Cela provoquait hélas trop souvent la moquerie des copines de Diane qui l’appelaient ironiquement la princesse de Lamaque. Jalousie mesquine de filles.

C’était la veille de Noël et toute la maisonnée se préparait à recevoir la famille pour le grand réveillon après la messe de minuit. Les yeux bourrés d’étincelles, la fébrilité particulière de Diane s’expliquait tout autrement; elle anticipait nerveusement le rendez-vous le plus exaltant de sa courte vie. Ce soir, le beau Blaise Higgins devait venir la voir à 7 heures pour la surprendre, croyait-elle, avec la grande demande. Le genou au sol et présentant un petit écrin tout blanc de la bijouterie Baribeau, Blaise lui demanderait de l’épouser, elle le savait, elle en était convaincue.

Entre deux chansons de Noël, la radio jouait le succès de l’heure, Diana, et en toute naïveté Diane prenait les paroles de Paul Anka à son compte et voyait là un présage heureux qui venait confirmer son rêve de jeune fille. Quand Paul Anka rangea finalement son micro et que l’animateur de CKVD-Val d’Or précisa de sa belle voix radiophonique qu’il était sept heures quinze, le coeur de Diane faillit flancher. Blaise n’est jamais en retard, pensa-t-elle. Que se passait-il donc? Cela prouvait-il que la fameuse rumeur était fondée? Des langues sales racontaient avoir vu Blaise Higgins embrassant langoureusement la pulpeuse Paula Gingras dans sa rutilante Thunderbird mauve, bien à l’abri des regards, sur le sentier qui monte vers la Côte de 100 pieds au bout de la rue Allard. Et la Paula en connaissait tout un rayon dans cette sorte de choses inavouables.

Sinon, pourquoi Blaise serait-il en retard?

Diane faisait nerveusement les cent pas dans sa chambrette, vêtue de sa plus belle robe, celle que sa mère avait fait venir du catalogue Simpson’s-Sears. À fleurs mauves et blanches, bordée de dentelle et au délicat corsage lacé. Celle que Blaise préférait. Celle qu’elle portait fièrement lorsqu’il l’avait conduite la première fois au Stanley Quick Lunch avant de l’emmener au Strand pour y voir Elvis Presley et Lizabeth Scott s’acoquiner dans Loving You.

Loving You. . . un autre signe indéniable, se disait-elle.

Marco et Loulou, ses deux petits frères, ridiculement endimanchés, couraient comme des poules pas de tête partout dans la maison, survoltés par tous ces cadeaux sous le sapin, ces odeurs divines de dinde et de ragoût qui s’échappaient de la cuisine et tous ces plats de bonbons encore interdits de toucher au centre de la table du grand salon que les gamins dévoraient de leurs yeux écarquillés, enfin le jeûne de l’Avent achevait. Patience, pensaient-ils, sinon les oranges dans leurs bas de Noël risquaient de se transformer en charbon. Diane perdit patience avec eux plus d’une fois, préoccupée qu’elle était à essayer d’entendre et de courir à la fenêtre chaque fois qu’une voiture descendait la rue Perreault, comme toutes les autres fois que Blaise était venu pour la voir.

Plus tôt cet après-midi là, Blaise avait sorti fièrement la Thunderbird mauve du garage de son père, il l’avait frottée avec zèle en-dedans comme en-dehors et vers six heures trente il prenait la route. Son coeur battait la chamade, sa tête était définitivement ailleurs et ses pensées virevoltaient dans tous les sens.

Brutal retour sur terre vers sept heures moins vingt.

Blaise faisait zigzaguer la Thunderbird mauve pour éviter un chat qui appartenait à la veuve Saint-Amant qui gérait le commerce en gros de son défunt mari et qui chantait dans la chorale de l’église Saint-Joseph aux côtés de Yolande Beaudoin, la bossue, dont elle était secrètement amoureuse depuis la neuvième année. La Thunderbird mauve avait quitté la route, les moyeux en déroute, et n’avait fait qu’une bouchée d’une clôture de perches de cèdre. La voiture glissait doucement le nez devant sur une pente.

Rien n’allait plus et Diane voyait passer dans sa petite tête affolée, comme en vrai, les images de son beau Blaise embrassant lascivement la Gingras tout en prospectant maladroitement ses excitantes rondeurs blanches sur le siège de la Thunderbird mauve. Elle se jeta pesamment sur son lit, face dans l’oreiller et au diable la poudre à joues, le toupet scotché et la belle boule de cheveux savamment crêpés sur sa nuque. Elle braillait sa vie à grands flots. Ses sanglots désespérés retentissaient dans toute la maison.  Sa jeune vie venait définitivement de se terminer là, maintenant, dans cette chambrette, à la veille de Noël, l’image du sourire baveux de Paula Gingras qui obsédait ses pensées.

L’hiver n’avait pas encore eu toute la force nécessaire pour offrir un bon couvert de glace à la rivière Thompson. L’eau glaciale qui s’infiltrait dans la Thunderbird mauve par le pare-brise fissuré ramenait lentement Blaise à la conscience. Pris de stupeur et handicapé par un froid paralysant, il s’acharnait frénétiquement sur la poignée mais la longue portière restait immuable sous la pression de l’eau. L’eau atteignit rapidement son menton. Comme Blaise prenait ce qu’il pensait bien être son dernier respir, une puissante et réconfortante chaleur vint envahir son corps engourdi et il vit apparaître devant ses yeux ébaubis, dans une céleste auréole de lumière blanche, le doux visage et le beau sourire de Diane, illuminée de ravissement lorsque lui, genou au sol, sortait de la poche de son veston le petit écrin blanc de la bijouterie Baribeau.

 

La neige qui n’était toujours pas venue déposer sa blanche couverture sur le paysage d’Abitibi et un ciel sans lune ni étoiles donnaient à cette nuit de Noël un éclairage particulièrement sombre. À l’église, on se préparait lentement à l’introït au son des grelots des carrioles qui tintinnabulaient en apportant les familles à la messe.

 

Tout doucement, sans faire le moindre son, les ailes mauves de la rutilante Thunderbird disparurent les dernières dans les eaux noires de la rivière Thompson.

 


Flying Bum

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Petit papa Noël, quand est-ce tu ramènes ton cul, calvaire?

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, dans les repousses anarchiques des terres abandonnées par les premiers colons découragés, pas de numéro, pas de nom, tout juste 7 milles d’asphalte pleine de craques où poussent sans gêne le foin et moult mauvaises herbes de toutes sortes. Les restes de la mine Fontana, de la Claverny, de la Standard Gold se terrent tant bien que mal dans les environs, la nature qui peine à effacer leurs désastres. Au bout de ce chemin en cul-de-sac, se prolonge un chemin de terre tapé autant par les sabots que les quatre-roues et si vous suivez ce chemin jusqu’au bout, se trouve une fourche pour les demi-tours, une ancienne roulotte de chantier transformée en habitation de fortune, encerclée par un amassement de choses disparates et à la fenêtre de la roulotte vous croiserez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent.

 

L’une porte deux tresses, les joues colorées par le soleil et le vent mais aussi, force est-il d’admettre, la crasse, puis elle a les yeux rouge sang d’avoir trop pleuré. La plus vieille vient tout juste de lui annoncer – la plus âgée nommée Gervaise qui porte les cheveux beaucoup plus courts surtout à cause d’une récente histoire de poux et qui n’a plus que neuf doigts à cause d’une récente histoire de couteau – lui annoncer donc qu’elles ne partiraient pas à la poursuite de leur père en remontant le long du lit de la rivière desséchée parce qu’il est parti dans l’autre direction, et elles ne partiraient pas de l’autre côté non plus parce qu’elles avaient déjà essayé la veille.

 

Celle avec les tresses, Charlotte, six ans, en reniflant constamment, observe sans arrêt à travers la fenêtre la piste prise par leur père au crépuscule, il y a cinq jours de cela. C’est un ruisseau desséché, plein de roches rondes immobilisées dans un lit de poussière qui attendent les eaux du printemps pour se faire belles et vermoulues à nouveau. Elle sait, forte de leur épopée d’hier, que si vous remontez la piste assez loin, plus loin que vous n’avez jamais essayé d’aller, si vous marchez assez longtemps pour que votre gorge ne soit plus que poussière et vos pieds arrondis brûlent d’avoir chevauché toutes les pierres, vous parviendrez au pied d’une croix de bois, penchée par le vent et à moitié mangée par les pique-bois et les fourmis. Derrière cette croix, plus de chemin de pierre et de poussière. Une vaste plaine lisse et grise, sans vie, grande comme un océan, qui s’étend jusqu’à l’horizon comme s’il n’existait plus rien à partir d’ici que ce désert gris déversé jadis par la mine.

 

“Tante Madeleine est enterrée ici,” déclare solennellement Gervaise à leur arrivée, aussi certaine de son affaire que peut l’être une fillette de huit ans.

 

“Peut-être que c’est quelqu’un d’autre?”

 

“Non” répond Gervaise en pointant le M gravé dans le bois, elle savait à peine lire mais elle savait reconnaître un M lorsqu’elle en voyait un.

 

Charlotte n’était pas du tout convaincue d’avoir déjà entendu parler d’une tante Madeleine qui aurait un jour vécu dans les alentours – une terre, aux dires de leur père, qui leur appartenait à eux seuls et à personne d’autre et qui était entourée d’eau. Et si ce n’était de cette terre, de leur père, elles seraient perdues au milieu de l’océan. Dévorées par les requins. Le monde entier, disait-il, voulait goûter à leur sang.

 

“Est-ce qu’on continue?” demande Charlotte, les yeux suppliants.

 

“Non,” répond sèchement Gervaise qui rebroussait déjà chemin.

 

Sur le chemin du retour, aucune des fillettes n’a dit mot, même pas pour se plaindre. Lorsqu’elles ont enfin rejoint la roulotte, Charlotte jurait qu’elle avait aperçu quelqu’un à l’intérieur. Il y avait de la lumière, elle était certaine, et comme l’ombre de leur père, la même silhouette, est passée derrière la fenêtre avec la même démarche que lui. Elle pouvait le voir tenant deux belles boîtes colorées et enrubannées, le visage scrutateur se demandant : Où sont mes filles, où diable sont-elles passées?

 

”C’est pas lui,” dit Gervaise.

 

“Oui, mais si c’était lui? Si c’était lui qui avait rien que mis un peu trop de temps pour trouver nos cadeaux de Noël?”

 

“Non, c’est pas lui.”

 

Gervaise avait raison. Ce n’était pas lui. Ce n’était rien. Il n’y avait même pas de neige, même pas de père, même pas de Noël. Lorsque Charlotte a ouvert la porte pour constater elle-même la vérité, elle a pleuré. Gervaise, elle, est restée étendue sans bouger sur le divan bancal jusqu’à l’heure où les coyotes commencent à se faire entendre.

 

”Est-ce qu’il va finir par revenir à la maison?” Charlotte demande-t-elle tout haut comme si elle parlait toute seule dans l’obscurité.

 

Un silence a duré le temps des roses, un vide angoissant, puis : “Non.”

 

***

 

Au matin, Gervaise faisait l’inventaire des provisions s’amenuisant dans le fond de leur réservoir d’eau qui descendait de la tour d’eau dehors. Encore deux gallons dans un baril de 5 gallons, trois boîtes de chili en conserve, une boîte de maïs, un sac d’haricots séchés. Après son inventaire du matin, elle avait rejoint Charlotte qui attendait toujours, faisait le guet à la fenêtre inlassablement – et c’est comme ça que vous les trouveriez. Vous croiseriez le regard de deux petites filles qui regardent toujours par la fenêtre, qui attendent, qui font exactement ce qu’on leur a demandé de faire, rien de moins, rien de plus.

 

Une fine neige s’était enfin présentée devant elles, comme pour leur rappeler cruellement que le vingt-quatre décembre était arrivé lui aussi. Charlotte essuie son nez morveux avec le revers de sa manche barbouillant au passage ses joues crasseuses.

 

“Avec la neige, on va le voir venir,” dit Gervaise pour consoler la petite.

 

“Il est peut-être déjà là, il est peut-être venu par en arrière de la maison. Il joue peut-être à un jeu, il se cache peut-être sous la roulotte.”

 

“Non, il se cache nulle part,” réplique Gervaise mais Charlotte se précipite dehors pour aller voir par elle-même.

 

À plat ventre sur un vieux carton, elle compte une couleuvre à moitié engourdie, un mulot qui déguerpit, trois cent araignées – mais pas de père, sauf si elle ferme les yeux très fort et les tient comme ça longtemps. Il apparaît alors comme par magie, toujours le même que lorsqu’il est parti, avec sa carabine, son sac à dos, sa promesse de revenir avant le prochain matin. Un seul dodo à l’attendre. Elle se souvient avoir dansé autour de lui, ses mains comme des pistolets qui tiraient ici et là, de lui avoir demandé de rapporter un lion. Il a dit non; ils sont trop difficiles à attraper, trop lourds pour les rapporter.

 

Alors, de ses pistolets-doigts, bang bang, elle l’a tiré dans le dos alors qu’il s’éloignait, criant, “Je t’ai eu, papa, t’es mort!”

 

Même s’il ne s’était pas donné la peine de se retourner, Charlotte pensait l’avoir atteint quand même pour vrai. Qu’il est allé mourir plus loin, que la croix était pour lui.

 

Lorsqu’elle est rentrée dans la roulotte, Gervaise lui avait lancé : “Te l’avais dit.”

 

***

 

“Je veux voir l’océan,” annonçait Charlotte.

 

“Tu ne sais même pas nager, innocente.”

 

“Qui a besoin de nager rien que pour regarder?”

 

“Il nous a demandé de l’attendre.”

 

“Tu m’as dit qu’il ne reviendrait pas.”

 

“Il ne reviendra pas non plus,” Gervaise se voyait-elle concéder à sa sœur, réalisant brutalement ce que cela voulait dire.  Elle savait comment coudre et repriser des fonds de culotte, comment attraper des écureuils, comment partir un feu avec des bouts de bois. Cela pourrait suffire pour un temps si seulement la citerne n’était pas si proche de la sécheresse; elle ne savait pas comment faire tomber la pluie.

 

Charlotte enfile ses godasses, se parle à elle-même.

 

“Et si c’était facile de nager, finalement? Ou si on pouvait flotter sur des feuilles géantes comme les grenouilles? Et si . . . ?”

 

“Et si tu te faisais dévorer par un requin?” réplique Gervaise qui avait tout entendu, mais les lacets de Charlotte étaient déjà attachés jusqu’en haut.

 

Elle réclamait sa juste part, une boîte de chili en conserve et la boîte de maïs chacune coincées sous ses aisselles, prête à partir. Sa voix craquait. “Tu ne veux pas venir avec moi, Gervaise?”

 

Gervaise fixait sa petite sœur, elle pensait aux carcajous sanguinaires, aux ours impitoyables, aux coyotes, à leur père, à la possibilité que tout ceci ne soit qu’un jeu, un défi. Un test étrange. “Non,” a-t-elle finalement décidé.

 

“Mais pourquoi, pourquoi tu veux pas venir avec moi?”

 

Aucune réponse ne venant, la porte s’ouvre dans un grincement malaisant, et après une pause nourrie d’espoir, “Joyeux Noël, quand même, Gervaise,” dit Charlotte du bout de la gueule et la porte se referme en claquant. Il y a le son de ses petits pieds qui descendent les quelques marches, qui s’éloignent, des pistes dans la neige qui s’additionnent une après l’autre. Joyeux Noël, Charlotte se dit Gervaise dans sa tête, croyant dur comme fer à une autre comédie de la petite.

 

Il existe une route dans le nord-ouest, passé Saint-Dominique-du-Rosaire, une route pas de nom, pas de numéro, un chemin pas pavé au bout, une rivière desséchée qu’on emprunte comme un sentier. Et si vous remontez la piste à reculons dans la neige, vers le couchant, vers la roulotte de chantier rouillée transformée en maison de fortune, vous croiserez le regard d’une seule petite fille qui gratte la glace dans la vitre pour regarder toujours par la fenêtre givrée, une petite fille seule qui attend.

 

Excepté, bien sûr, si vous traînez trop longtemps, dans ce cas vous ne verrez plus rien du tout.


Flying Bum

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NDLR : Surtout, n’allez pas lire ce conte à vos fillettes et garçons.