Escalade

J’ai mis deux bas de la même couleur. Je t’attends. Des bobettes propres. Je t’attends. Les fenêtres sont impeccables. Je t’attends. Est-ce qu’elle aime l’eau plate ou pétillante? Je t’attends. Température pièce ou glacée? Je t’attends. J’ai changé un bas de couleur. Je t’attends. Google, au secours! Je t’attends. Sept femmes sur 10 préfèrent l’eau plate froide. Je t’attends, Je sors trois bouteilles d’eau pétillante du frigo. Je t’attends. Je mets 4 bouteilles d’eau plate au frigo. Je t’attends. Est-ce qu’elle m’a dit qu’elle a peur des araignées? Je t’attends. Je fais une tournée des toiles d’araignée. Je t’attends. Ranger le plumeau. Je t’attends. Je regarde sur mon cell. Je t’attends. Rien. Je t’attends. Le gazon est fait. Je t’attends. La vaisselle est faite. Je t’attends. Je m’assois. Je t’attends. Je me lève. Je t’attends. Je m’assois ailleurs. Je t’attends. Je replace les coussins. Je t’attends. Poils de chats, ciboire. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Est-ce qu’on peut mettre un chat dans la sécheuse si on la part pas? Je t’attends. Est-ce qu’elle sent bon? Je t’attends. Quelle question! Je t’attends. C’est certain qu’elle sent bon. Je t’attends. Et moi? Je t’attends. Juste mon déo? Je t’attends. Un peu d’Azzaro? Je t’attends. Oui mais ses cheveux? Je t’attends. Attachés? Je t’attends. En tresses ou en toque. Je t’attends. À quoi elle s’attend? Je t’attends. Merde, je me rase. Je t’attends. Je rase mon sexe? Je t’attends. Elle aime ça hippy-style? Je t’attends. Je rase mais pas trop court. Je t’attends. Elle aime ça pas de poil du tout? Je t’attends. Court, ça pique beaucoup trop. Je t’attends. C’est louche aussi. Je t’attends. Voir si j’aurais déjà eu des morpions! Je t’attends. J’enlève mon pantalon. Je t’attends. J’enlève mon slip. Je t’attends. On rase. Je t’attends. Mais pas trop. Je t’attends. Est-ce qu’on va vraiment baiser la première fois? Je t’attends. C’est pas écrit dans le ciel ces affaires-là. Je t’attends. Dans mon temps, non. Je t’attends. J’ai changé mes draps pareil. Je t’attends. J’ai l’air de quoi tout nu avec des bas? Je t’attends. Ne jamais oublier d’enlever mes bas. Je t’attends. J’enlève mes bas. Je t’attends. Mes bas sont pleins de poils. Je t’attends. Mes jambes aussi. Je t’attends. Je retourne dans la douche. Je t’attends. Les miroirs sont embués. Je t’attends. Je remets mon slip. Je t’attends. Un blanc ce serait mieux. Je t’attends. Je change pour un blanc. Je t’attends. Je trouve d’autres bas. Je t’attends. Je remets mon pantalon. Je t’attends. Je mets une chemise. Je t’attends. Non, un chandail, c’est plus vite enlevé. Je t’attends. Mes cheveux? Je t’attends. Merde, mes cheveux. Je t’attends. Impossible les cheveux avec la buée. Je t’attends. Fuck, elle va penser que je me suis peigné avec un pétard à mèches. Je t’attends. En partant, la tête ébouriffée. Je t’attends. Je regarde mes courriels. Je t’attends. J’écris un mot. Je t’attends. Non, je recule le curseur. Je t’attends. Lettre par lettre. Je t’attends. Est-ce qu’elle est en route? Je t’attends. Oui mais où est-elle rendue? Je t’attends. Si elle est en route, elle ne lit pas ses courriels. Je t’attends. Est-ce qu’il fait trop froid ici? Je t’attends. Si c’est trop froid? Je t’attends. Je monte le chauffage. Je t’attends. Si c’est trop chaud? Je t’attends. Elle enlèvera des pelures, c’est tout. Je t’attends. Elle défera des boutons. Je t’attends. Je touche pas au chauffage. Je t’attends. Un beau décolleté? Je t’attends. Une jupe courte? Je t’attends. On remontera le chauffage. Je t’attends. Moi, j’ai chaud tout d’un coup. Je t’attends. Merde, on ne peut pas aller à la guerre avec une arme chargée à bloc. Je t’attends. Je me masturbe un coup. Je t’attends. Si elle arrive trop vite et me saute dessus avant l’apéro? Je t’attends. Deux érections rapprochées? Je t’attends. Je regrette de m’être masturbé, finalement. Je t’attends. Quelle heure est-il? Je t’attends. La salade s’est écrasée? Je t’attends. Je vais au frigo. Je t’attends. La salade est encore belle. Je t’attends. Le rouge est trop chaud? Je t’attends. Je le mets au frigo 5 minutes. Je t’attends. Les pâtes sont parfaites. Je t’attends. Un coup d’eau bouillante, on les ramène à la vie. Je t’attends. La sauce sur le rond d’en arrière. Faut pas oublier le rouge dans le frigo, froid c’est dégueu. Je t’attends. Et si elle aime le blanc? Je t’attends. Je mets du blanc sur la glace. Je t’attends. Merde, le persil. Je t’attends. Chop-chop le persil. Je t’attends. Maudit persil, ça éclabousse partout. Je t’attends. Balayeuse. Je t’attends. Les escalopes? Je t’attends. Dans le lait. Je t’attends. Dans la farine. Je t’attends. Dans l’œuf. Je t’attends. Dans la chapelure. Je t’attends. Je vais te rouler dans toute. Je t’attends. Fuck, y’en a partout. Je t’attends. Balayeuse, encore. Je t’attends. Y’a rien qui joue. Je t’attends. Je mets Indigo les vieux succès francos. Je t’attends. Elle va me prendre pour un vieux ringard. Je t’attends. Pas rock classique, on s’entendra pas parler. Je t’attends. Le rouge, faut je le sorte du frigo. Jazz, toujours une bonne idée le jazz. Je t’attends. Y’en a qui saignent des oreilles avec le jazz. Je t’attends. Merde. Je t’attends. Du classique? Je t’attends. Non, ça fait pincé, le classique. Je t’attends. Du québécois-woua-woua. Je t’attends. Calvaire, C’est quoi que j’écoute d’habitude? Je t’attends. Préchauffer le four. Je t’attends. 350. Je t’attends. Moi pas besoin de me préchauffer. Je t’attends. J’ai chaud, sacrament. Je t’attends. Me suis préchauffé moi-même tantôt quand j’y repense. Je t’attends. Tant pis pour moi. Je t’attends. Ma température baisse pas. Je t’attends. La température du four monte. Je t’attends. Je place la nappe. Je t’attends. Je mets la table. Je t’attends. Face à face? Je t’attends. Côte-à-côte? Je t’attends. Fait trop longtemps, m’en rappelle plus. Je t’attends. Et les ustensiles, je ne veux même pas y penser. Je t’attends. Je les lance sans regarder. Je t’attends. Woups, ça sonne. Je t’attends. Pas la porte, le four. Je t’attends. Allez hop, escalopes. Je t’attends. Au four! Je t’attends. Escalope avec une salade. Je t’attends. Faut pas que la langue me fourche. Je t’attends. Pas une escapade avec une salope. Je t’attends. Faut vraiment pas que la langue me fourche. Je t’attends. Une autre couche de déo? Je t’attends. La bol de toilette est propre? Je t’attends. Je pisse. Je t’attends. Je prends pas de chance. Je t’attends. Pisse assis. Je t’attends. Ça sonne. Je t’attends. Le four, pas la porte. Je t’attends. T’es où? Je t’attends. Les escalopes attendront pas. Je t’attends. Sont prêtes, les maudites. Je t’attends. Ça se réchauffe pas. Je t’attends. Ça fige dans le micro-ondes. Je t’attends. Ce serait à peu près temps que tu arrives.

Je te l’ai-tu dit que je t’attends?          

Flying Bum

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Impie prière

Il y a des jours de ciel si lourd

Les paupières ploient sur les yeux

Le sombre achève les contre-jours

Un ciel rase-mottes se purge en pleurs

Les oiseaux déglingués deux par deux

Se heurtent, chutent et puis meurent

……..Il y a des jours de souffle court

……..Regards perdus distinguent à peine

……..La nuit, la lune, la barre du jour

……..Un vent doux dernière caresse

……..Enveloppe à deux mains pleines

……..De ta chaude brume mon ivresse

Il y a des jours d’impies prières

Sur les prie-Dieu de nos envies,  

Prends-moi dans ton lit belle rivière

Mon bel arbre par le vent effeuillé

Dans ta sève sucrée, toute la vie

Tiens-moi fort dans tes bois serré

Flying Bum

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Un temps pour chaque chose

L’Agenda Ironique, défi littéraire, édition de novembre. Voici mon petit grain de sable – le sel ne durcit-il pas les artères? – sur un thème imposé : Un temps pour chaque chose. Autres défis, utiliser le patois du célèbre concombre masqué : Bretzel liquide! et inclure un ou plusieurs anapodotons, je vous laisse le défi de chercher. Et dans mon cas, essayer d’arrêter de faire trop québécois et d’utiliser un français à la portée de toute la francophonie. Voilà.

***

Bien installés sur les rayures vives aux couleurs primaires de leurs serviettes de plage envahies par les seaux, les petites pelles et les moules de tourelles, Adéline soudainement distraite de son portable passait doucement la main dans les cheveux du petit garçon. Blond comme le sable, pensait-elle, qu’il est beau cet enfant – à vérifier, usage du démonstratif cet dans le cas de son propre fils – , pensait-elle les yeux dans le vide.

“Ce n’est pas du tout ce que nous avions convenu,” avait dit Léon, “tes foutues révisions, un temps pour chaque chose, t’as oublié déjà?”.  Son visage était demeuré sans expression, seules ses lèvres avaient bougé. Par-dessus son épaule, Léon fixait Adéline derrière lui directement dans les yeux, leurs deux enfants bien concentrés devant eux sculptant des fenêtres dans un énorme château de sable.

“Pas maintenant, pas tout de suite,” avait-elle répondu. Elle avait soulevé son portable et balayé le sable du revers de sa main avant de le redéposer à sa place devant elle. Elle avait relevé l’écran et s’était replongée dans ses travaux de révision.

Léon avait pris une lente et profonde respiration comme un long soupir de frustration. Il s’était levé et avait agrippé un seau. S’adressant aux enfants il avait crié : “Chasse au verre de mer, chaussettes à clous! Premier qui en trouve un rouge, bretzel liquide!” Les enfants avaient bondi, piétinant sans façon les tourelles du château dans leur précipitation impétueuse et joyeuse vers la grève.

Adéline avait momentanément cessé de grignoter la peau de son pouce et observait Léon et les enfants se lancer à la chasse au trésor. Elle se rappelait leur premier voyage ici, il devait bien y avoir 15 ans de cela. Elle et Léon, seuls, marchant lentement sur la plage en se tenant par la main dans les dernières chaleurs du mois d’août, à regarder le soleil descendre sur le lac. Bien loin, pensait-elle, le temps où la seule idée de vivre avec quelqu’un – n’importe qui, mais aussi lui en particulier – avec qui tout semblait calme et normal, réconfortant, sexy même. Combien tout cela lui semblait étrange maintenant.

“Maman!” criait la fillette en brandissant bien haut une pièce de verre polie chamoirée bleue de la taille d’un franc, “Regarde!”

“Superbe,” avait répondu Adéline du bout de la gueule avant de replonger le visage dans son portable et son pouce entre ses dents, “vraiment belle.”

Un matin encore récent, elle avait bien dit à Léon que ses week-ends leur appartenaient. Les ententes avec les éditeurs appartiennent aux jours de semaine, elle était d’accord. Avant le dîner, encore, elle était d’accord. Puis les échéanciers approchant, une soirée ou deux venaient d’y passer. Son petit déjeuner du samedi se prenait seule dans son bureau à l’étage. Les après-midis au parc avec les enfants sacrifiés dans les allers-retours sans fin de courriels avec les éditeurs. Éventuellement, sa présence se faisait rare. Elle se déplaçait comme une ombre gênée dans la maison après le coucher du soleil. Léon savait qu’elle vivait toujours là à observer ici et là un pommeau de douche qui dégoulinait, une brosse à dent encore humide, une banane de moins dans le régime.

Deux jours avant de partir en week-end, Léon lui avait dit : “Encore une fois, et je me trouve un appartement.” De longues et larmoyantes conversations avaient déjà eu lieu mais cette fois-ci, les yeux de Léon étaient bien secs. Adéline l’avait regardé dans les yeux pour se faire une opinion par elle-même, ils exprimaient toute la fatigue de Léon mais affichaient également toute la clarté et la limpidité de la détermination. Elle avait pris un temps puis avait fini par promettre.

Mais, assise là sur sa longue serviette colorée, tout semblait la distraire et ralentir son travail de révision. Le sable, l’eau, les bouées, les mouettes. Ce chapitre qu’elle ne cessait de relire et de réécrire – peut-être avait-il à voir avec toutes ces choses, sable, chaud, doré, granuleux, granulaire – elle cherchait des mots déterminant le sable. Elle avait même pensé à demander l’opinion de Léon, dans le choix des déterminants, écouter ce qu’il en pensait. Elle avait ultimement senti l’odieux de son idée, heureusement.

Léon l’avait hypocritement observée à distance, à quelques reprises, les deux chevilles caressées par le va-et-vient de l’eau. Il n’avait pas l’air outré ni enragé. Ni même si préoccupé que ça, finalement. Il tendait les mains pour recueillir les trouvailles des enfants ravis de s’amuser avec leur père.

Elle le voyait là, les deux mains tendues devant les enfants radieux de joie. Il avait l’air tout jeune dans son maillot aux couleurs impossibles, jeune et beau. Il semblait constituer le centre de l’image, tout le reste du décor en orbite autour de lui. S’appuyait sur lui. Un appui fiable, solide. Lui, il avait toujours tenu ses promesses, se disait-elle. Elle pensait à ses propres engagements à la fiabilité plutôt variable. Les cheveux de Léon brillaient dans la clarté d’été, sa silhouette dansante dans la lumière aveuglante. Il était déjà midi et le temps filait. Elle s’imaginait se lever, marcher vers eux et se sentir entière et heureuse, l’image d’eux-quatre ensemble, immobilisée dans un superbe instantané enluminé de soleil et d’amour.

Mais l’image aurait pu être plus forte encore.

“Je retourne au chalet, ma pile est à plat, on se rejoint plus tard.”, leur avait-elle lancé en levant les voiles sans se retourner.

Le Flying Bum

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Les doigts dans le nez

J’aurais pu écouter mon père.

J’aurais pu être un administrateur ou un politicien.

J’aurais pu faire des tonnes de fric.

J’ai pris l’autobus.

***

Adéline nous avait offert toute la rangée, trois bancs de large pour qu’on puisse prendre nos aises. Elle m’avait laissé le siège du fond, côté fenêtre. Elle avait fait faire ses ongles d’orteil rouge cerise éclatant. Sa jambe droite était embarquée par-dessus les miennes. Parle-moi du grand luxe. Ses petites jambes molles étaient tremblotantes comme une victime du Parkinson. Mais tout va bien, elle ne faisait pas de Parkinson. Elle avait juste exagéré un tantinet sur la Prednisone, un genre de stéroïdes.

La conductrice, ouf. J’avais rarement vu une plus belle fille que ça. Plus sexy non plus. J’avais presque planté en pleine face dans l’escalier en la voyant. Est-ce qu’on s’était trompé d’autobus, est-ce qu’on avait pris l’autobus pour le ciel?

Lorsque nous avions monté, j’étais nerveux de présenter nos billets à la conductrice. Une superbe fille, noire. Je me disais qu’elle allait bien voir; qu’elle me jugerait. Comme un p’tit jeune à qui une riche madame paie le voyage, ses fringues et tous ses comptes de fin de mois probablement aussi. Mais elle n’avait même pas bronché. Sur sa (superbe) poitrine, un écusson avec le logo du transporteur disait : Bonjour, mon nom est Layla! Elle avait tout juste balayé du regard les billets avec une moue dédaigneuse, de beaux grands yeux noirs, ses écouteurs bien plantés dans les oreilles d’où on pouvait distinguer une musique soul et pour finir elle avait gonflé et laissé éclater une gomme balloune comme si de rien n’était.

Installés sur nos banquettes, j’avais eu droit aux recommandations formelles d’Adéline. Si ceci, alors cela, si cela alors ceci, et elle s’était endormie dès les premiers ronronnements du moteur. J’avais senti un nœud douloureux se former dans mon estomac.

On s’était rencontrés sur un site spécialisé où les riches cinquantenaires de trente ans magasinaient leurs fantasmes juvéniles, et vice versa naturellement. Adéline St-Onge et moi discutions tous les soirs sans jamais s’être vus avant qu’elle ne se décide à m’emmener rencontrer sa mère à Val d’Or. Sa mère faisait partie d’une communauté de vieilles madames riches qui vivaient dans un centre d’hébergement de grand luxe où des gardes à la porte empêchaient fort probablement les petits gigolos comme moi d’entrer. Moi, drop-out du secondaire, éternellement cassé, travaillant occasionnellement comme bus boy dans un bar à la mode du Mile-End.

J’aurais pu ramasser des bourses et des prêts et étudier jusqu’à temps que mon cerveau ressemble à un raisin Sun-Maid.

J’aurais pu avoir un immense loft dans le Plateau Mont-Royal, au penthouse, vue sur le centre-ville.

Caro m’avait ramassé rien que parce qu’elle me trouvait beau, j’habitais dans son petit appartement. Pas l’amour fou mais ça me convenait tout à fait, pauvre fille.

Adéline, elle, un fonds de commerce apparemment sans fond, trop amicale, attentive et occupant ses journées essentiellement à jaser avec des jeunes hommes dans le besoin comme moi. Je l’appelais ma hot little thing sur un ton mielleux, je la provoquais subtilement, je l’agaçais tout le temps et quand je raccrochais je lui disais Bonne nuit ma beauté. Je lui disais qu’elle serait superbe même la tête rasée. On apprend vite à ferrer le gros poisson.

J’aurais pu être un super acteur.

J’aurais pu être connu, reconnu.

J’aurais pu passer toutes les auditions, les doigts dans le nez.

Adéline me disait que j’avais un énorme potentiel mais que mes babines travaillaient beaucoup trop par rapport à mes bottines. J’étais rendu à 28 ans, les fenêtres d’opportunité commençaient à rétrécir considérablement devant moi. J’écoutais tous les bons conseils d’Adéline d’une oreille attentive. Elle me les rabâchait sans cesse avec ses vingt années passées à devenir un véritable magnat dans l’industrie des médias qui lui a permis d’empocher des millions avant de tout revendre à prix d’or et s’assoir sur le magot. Elle racontait qu’elle avait à ses pieds tous les hommes qu’elle voulait à l’époque. Je saurais sûrement faire comme elle, disait-elle, si je le voulais vraiment. Avec son aide naturellement, si je voyais à ses moindres caprices.

Adéline est malade. Elle peut à peine marcher sur de courtes distances, sa face et son cou se mettent à enfler au moindre effort. Quand on s’est finalement rencontrés il y a quinze jours, elle ne ressemblait en rien à sa photo de profil. Belle fraude ces foutues applications de rencontre. Quelquefois, elle tousse péniblement et elle crache ses mucosités épaisses dans des foulards de soie hors de prix qu’elle jette à mesure. Dans l’autobus, je veille sur sa trousse de médicaments en tout temps. Je suis préparé pour chaque situation. J’ai son Épi-Pen, ses stéroïdes, ses pompes. Je garde un inventaire de Bénadryl, d’Aspirine et de Zoloft. J’ai des Band-Aids, des Tums, des petites bouteilles de Pédialyte. Des comprimés de curcuma, du Dayquil, des somnifères et des Wake-Up. Tout ce dont elle peut avoir besoin ou ce qu’elle peut réclamer à tout moment. Je ne sais pas ce que je fais avec elle. Et je n’ai aucune idée de ce qu’elle a comme maladie, vraiment. Je ne l’ai jamais baisée, à date. L’estomac me vire chaque fois que je pense qu’éventuellement elle va me demander de la sauter et de la faire jouir.

***

Une craque dans la fenêtre déposait une petite fraîche agréable dans mon cou. Elle avait acheté la moitié de la Côte-nord pour être bien certaine d’avoir la paix et de voir le soleil se lever sur le fleuve. De Sept-Iles à Val d’Or, au moins dix-huit heures d’autobus nous attendaient encore et nous n’avions même pas encore fait 100 milles. Prochain arrêt : Baie-Comeau, bientôt et heureusement. Avec le poids de sa jambe, j’avais les miennes en picots et une sérieuse envie de pisser. Derrière nous, un homme avec des yeux énormes se parlait tout seul, fort. Il sentait fort aussi mais je n’avais pas le goût d’être celui qui lui annonce alors, je plantais mon nez dans la craque de la fenêtre.

Le fleuve s’enflammait dans les derniers rayons de soleil de l’après-midi et mon nez attrapait de bonnes effluves de varech. Je voulais m’étirer les jambes un peu cherchant le soulagement mais Adéline dormait comme un ours, la gueule ouverte. Sa respiration semblait normale. Inspire expire inspire expire inspire . . . instant de panique, expire tarde à revenir alors je me redresse, en cas. Je place un doigt sous ses narines pour vérifier mais éventuellement elle expulse l’air massivement puis tout redevient normal. Inspire expire inspire expire.

Adéline aura 51 ans demain mais elle ne les fait pas. On lui en donnerait facilement quinze de plus. Quand elle dort et que sa bouche molle pendouille je regarde son visage, je veux dire, j’examine à fond son visage. Elle a de bien grosses pores à mon goût et le nez peuplé de points noirs. Des litres et des litres de Botox et ses nombreuses chirurgies paraissent à peine, quand j’enlève mes lunettes.

Je sors mon cellulaire et j’examine toutes les brillantes idées que j’ai ramassées pour elle sur Pinterest, un album rien qu’en ballons, en ridicules chapeaux et en trompettes de papier. J’espère que quelque part en chemin je vais pouvoir lui dénicher un gâteau couvert de fondant rose. Bonne fête ma beauté! que j’y ferais inscrire dans un beau script en saccharine rouge juste pour la faire sourire. Créer comme un moment, avec elle, et la regarder s’empiffrer de sucre voir si ça lui ferait faire un AVC.

J’aurais pu lui organiser quelque chose de gros rendu à Val d’Or, au Forestel ou une autre grande table régionale mais je n’ai pas ce genre de budget.

***

Je niaise sans fin sur mon téléphone et je vois que j’ai 6 notifications, toutes de Caro.

-T’es où?

-T’es où?

-Youhou?

-Es-tu correct?

-Je vais me tanner, là, réponds-moi.

-Farce à part, dis-moi t’es où . . . ok . . . s’il te plaît.      

Caro est contrariée parce que je prends des moments pour moi. Elle sait que je reviens toujours après mes petites excursions, que j’ai besoin d’avoir des zones de décompression. Une autre chose avec laquelle Adéline m’aide. Je m’en viens habile pour traduire en mots mes émotions. Adéline me dit que je m’améliore en matière d’affirmation de soi, de moi en fait.

Mon loyer sera encore en retard ce mois-ci mais Caro comprendra, pauvre fille. J’étais cassé de même quand elle m’a ramassé, rien de neuf. J’en ai pour quelques jours, une semaine tout au plus.

***

On sortait à peine de Baie-Trinité quand l’homme avec les gros yeux a commencé à désorganiser sérieusement. Il parlait de plus en plus fort et on aurait dit qu’il s’était mis à sentir encore plus fort. Il s’était pissé dessus, ma foi. Il s’était levé et avait couru vers le devant de l’autobus et s’était mis à crier après Layla.

“J’veux descendre de ton foutu bus, j’veux débarquer, tabarnak!”, criait-il comme un demeuré, en plein milieu de nulle part.

Quand il a attrapé la pauvre fille par le cou, j’ai paniqué.

J’aurais pu aller au gym comme un malade.

J’aurais pu jouer dans l’équipe de football du collège.

J’aurais pu avoir un corps rien qu’en muscle, des six-packs du tabarnak.

J’aurais pu ramasser le bonhomme avec les gros yeux et le geler d’un seul coup de poing.

J’aurais pu, les doigts dans le nez.

Tous les passagers sont paralysés sur place et on entendait même des gémissements. Dangereux que la belle Layla perde le contrôle de l’autobus dans toutes ces côtes, ces courbes et ces falaises de la basse Côte-nord. J’ai entendu clairement la femme en avant de nous prier à voix haute et elle serrait ses deux enfants contre elle. Layla a manoeuvré comme une pro. L’autobus a à peine zigzagué, elle a freiné sec, elle s’est collée sur le bord de la route. Les précipices sont impressionnants dans le coin. Les portes s’ouvrent laissant pénétrer une grande bouffée d’air chaud, chaleur de juin. L’homme aux gros yeux déboule presque les marches, atterrit de peine et de misère sur l’asphalte, saute le garde-fou et part à courir en hystérique sur le bord de la falaise. Tout l’autobus le regarde disparaître dans le décor, terrorisé, le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une tache qui sautille au loin. Le coeur veut me sortir de la poitrine. Au bout d’à peu près trois minutes, Layla a retrouvé sa vitesse de pointe et Adéline se réveille. De la bave séchée plein la face. J’ai un haut-le-coeur.

“J’ai manqué quelque chose, mon ange?” 

Je secoue la tête et je me tords le cou pour voir au loin si l’homme avec des gros yeux n’est pas tombé dans le vide. Rien.

***

Enfin l’autobus s’arrête dans le stationnement d’un Walmart. Nous descendons Adéline et moi et je me dirige machinalement vers le McDo. Il y a un Score’s de l’autre côté de la rue, Adéline insiste, “C’est toujours mieux que rien.”, dit-elle, et nous traversons. Je trouve ça cher comme place et je me demande combien j’ai encore d’argent dans mes poches mais Adéline sent mon désarroi, elle insiste de façon un peu théâtrale, c’est moi qui invite. Je m’attendais à rien de moins. Elle ne peut pas manger du McDonald’s de Walmart, c’est hors de question.

Elle paie et elle commande aussi. “Le bar à salades pour moi et assurément un combo côtes levées-poitrine pour monsieur.” Le monde à l’envers, calvaire. Elle me commande une grande bière-pression et un thé glacé pour elle. Juste à regarder la bière, mon envie de pisser momentanément endormie se réveille. Je la remercie et je cours aux toilettes.

J’aurais pu m’éclipser dans la confusion.

J’aurais pu faire un homme de moi.

J’aurais pu me sauver là, les doigts dans le nez.

Avant la fin du souper, j’en aurai sifflé trois ou quatre autres de même toujours sur le bras d’Adéline. “C’est correct de relaxer, mon ange, bois, bois. J’aimerais ça être capable, moi.”, avait-elle commenté.   

***

Tout en mangeant, Adéline me débite les instructions bien précises quant à savoir quoi faire rendu à Val d’Or. Avec la démence de sa mère qui ne va pas en s’améliorant, elle ne se rappelle pas toujours de tous les détails, mais Adéline veut qu’elle se rappelle que sa fille est installée avec quelqu’un de bien. Si elle me demande qui je suis, je suis son fiancé chéri. Si elle demande où on s’est connus, je dis au travail. Si elle demande à quand les noces, je lui dis l’été prochain. Après toutes les leçons, Adéline s’approche de la table et attrape mes deux mains dans les siennes. Elle me masse gentiment les jointures avec un sourire presque potable. La gorge me serre. Je lui souris aussi mais j’ai l’impression que je vais étouffer.

Au moment de partir, un autre moment angoissant. Pour un instant, je pensais avoir perdu le sac de médicaments. Pendant que je passe les mains nerveusement sur la banquette de chaque côté, partout, Adéline regarde tranquillement son téléphone. Je l’ai. Je l’ai trouvé. J’ai tout, le Naproxen, les Centrum One-a-Day pour femmes, l’Épi-Pen, l’Allegra, Alleluïa. Le stress m’a gonflé le coeur, ça et les bières, le sucre des côtes levées, le goût de vomir m’a pris. Je me tiens après elle autant qu’elle se tient après moi et j’espère que rien n’y paraît. On entre dans le Walmart deux minutes le temps de ramasser des revues, de la gomme, quelques trucs. Il reste encore toute une route à faire avant Val d’Or. Je la soutiens sous les bras pendant qu’elle remonte dans l’autobus. “Non, attends.”, me dit-elle en retournant les talons. “Je veux aller dans une vraie toilette.” La belle Layla nous regarde avec une superbe moue, cette fille a toute une paire de lèvres pour faire la baboune.

***

Layla s’en vient en furie, Adéline est toujours enfermée dans la salle de bain du Walmart. Elle vient tout proche de mon nez pour m’engueuler, je sens son parfum, son haleine fraîche de gomme à la menthe, je zieute au fond de son corsage quelque chose d’absolument sans pareil. Les femmes noires n’ont pas cette démarcation désagréable. Des seins parfaits, brun chocolat au lait avec à peine un soupçon de bronze déposé là par les puissants néons du Walmart. “Savez-vous combien d’heures ça va prendre si madame a une phobie des toilettes d’autobus?”, qu’elle me dit en roulant de superbes yeux noirs comme du charbon.

J’aurais pu l’accoter sur le mur.

J’aurais pu la faire languir d’un regard de James Bond à n’en plus finir.

J’aurais pu m’offrir ses grosses lèvres pulpeuses et pousser ma langue dans sa bouche pendant qu’elle m’écraserait le torse sur ses gros seins en m’attirant sur elle de ses deux bras.

J’ai entendu la toilette flusher.

***

 “Dans le Lundi, il y a des horoscopes, tu serais chou de me lire la mienne.”, Adéline m’avait demandé en me tendant sa revue. “Veux-tu de la gomme, mon ange?”

Quand j’ai bu, j’ai la fâcheuse manie de parler trop près des visages des gens. Pour ça probablement qu’elle veut que je lui fasse la lecture. Je lui mets son comprimé de somnifère dans le creux de la main et je me mets à lui lire ce qu’on raconte aux gémeaux pendant qu’elle l’avale péniblement à sec. Quelque chose à propos de combien la lune est en parfait transit pour l’amour et la créativité. Et à quel point elle s’approche d’une véritable renaissance et de nouvelles richesses. En guise de remerciement, je crois bien, elle colle sa bouche sur la mienne. J’ai horreur de ça mais je ne résiste pas. Nos bouches se mouillent lorsqu’elle entreprend de me grimper dessus s’aidant avec son bras. C’est drôle, elle ne tremble plus tout d’un coup. Son somnifère et mes bières n’aidant pas, on s’embrasse de façon très molle et brouillonne pour un moment. Je retiens mes hauts-le-coeur et on jase de tout et de rien jusqu’à ce que ses mots commencent à s’empâter. Elle remet les embrassades mouillées. Putain, ça finira jamais. Elle se laisse partir vers sa banquette, comme elle y glisse, sa bouche se décolle de la mienne et elle s’encastre finalement dans son siège. J’aperçois une petite coupure sanguinolante sur sa main, elle s’est probablement coupée par inadvertance, ou grattée trop violemment avec ses longs ongles rouges. Je sors un Band-Aid et le Neosporin. Je nettoie la petite coupure avec un coton-tige et de l’onguent. Tout brille. Je colle minutieusement le Band-Aid bien centré sur la petite plaie. J’ai tout bien fait, je m’occupe d’elle comme un pro. J’ai hâte de voir la couleur du fric. Pourquoi le coeur me lève? J’étouffe encore. Le nœud se remet à me serrer l’estomac, sérieusement. Layla baisse l’éclairage dans tout l’autobus. Il fait si noir tout d’un coup, je ne vois plus le visage d’Adéline. Je ne le cherche pas non plus. Je peux la localiser aux ronflements.

En avant, au loin, si je plisse les yeux, je vois le beau cou brun chocolat au lait de Layla qui dépasse de son siège de chauffeur. Une couleur de peau à faire rêver, une douceur qu’on ose à peine s’imaginer. Je ne peux pas m’empêcher de la regarder. Je rêve qu’elle se retourne et qu’elle me refait sa moue toute à elle de ses belles grosses lèvres. Qu’elle me gonfle une autre balloune rose. Qu’elle me la pète sur le nez en riant. Elle frotte lentement le bas de son cou, là où l’homme aux gros yeux l’a empoignée. Pauvre fille, elle a mal.

Je me vois dans un motel bon marché de Mont-Laurier baiser sauvagement Adéline en lui serrant le cou de toutes mes forces et elle ne crève pas, elle en redemande, elle jouit en gueulant comme une hyène et je sens que je vais mourir avant de venir.

Pour un moment je me suis dit, ça y est. C’est maintenant que ça se passe. L’affirmation de soi finit toujours par servir même aux crétins dans mon genre. Je peux décider maintenant, là, que j’en ai soupé. Que c’est fini. Et j’emporte Layla avec moi aussi. Elle freinerait en fou, stationnerait sans façon cette grosse merde d’acier de travers dans le chemin, je courrais dans l’allée et on se pousserait tous les deux. On serait correct, tout se passerait très bien. On trouverait le moyen de refaire nos vies aux Escoumins.

Je pourrais tirer la corde d’urgence. Maintenant, tout de suite. Layla et moi on pourrait s’élancer ensemble, se perdre dans le décor. Courir comme des fous en riant, vite comme l’éclair sans toucher à terre, main dans la main dans le soleil couchant. On s’arrêterait un bref instant pour s’embrasser, alanguis et ébaubis. On repartirait en gambadant comme deux enfants. J’aurais pu tout arrêter ça là.

J’aurais pu le faire, garanti.

Les doigts dans le nez.

Flying Bum

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Beau mardi pour mourir

On est rendus en novembre, je sais que je vais mourir. Pas comme cette vague certitude qu’ont tous les gens et qu’ils refoulent tous par en-dedans. Ou comme cette cruelle certitude des condamnés à mort lorsqu’ils reçoivent la cédule de la chambre à gaz. Non, beaucoup moins glorieux que ça. Ni celle des suicidaires déterminés et bien organisés. Dans un peu plus d’une semaine, mardi le 10, toute trace de vie quittera brusquement ma vieille carcasse quand j’irai porter mon bac de récupération sur le petit chemin qui mène au rang. Plus précisément, je me ferai frapper par la camionnette du facteur. Même pas à cent pieds de la maison que j’habite depuis plus de dix ans. Mon sang va se répandre jusque dans le fossé avant que les ambulanciers arrivent ici. C’est long par chez nous obtenir une ambulance. J’espère que ma mort poussera dans le derrière de la municipalité pour qu’elle répare ces énormes dépressions dans la chaussée qui ont fait perdre le contrôle de son véhicule à la pauvre femme qui distribue le courrier. Je me sens vraiment mal pour elle, pauvre femme.

Shirley que je n’appréciais pas beaucoup au début, elle m’avait fait rallonger le poteau de la boîte aux lettres parce que madame Shirley était passée d’une petite Honda Fit à une camionnette et qu’elle craignait une bursite. Mais elle était fidèle au poste depuis une dizaine d’années et elle m’envoyait toujours la main quand je promenais la chienne et qu’on se croisait, quand elle me remettait mes colis en mains propres on jasait toujours un peu mais je sentais qu’elle voulait tellement juste savoir ce qu’il y avait dans le colis. Et je faisais exprès pour parler de tout sauf de ça. Il n’y a aucune raison pour que la pauvre Shirley assiste à mon dernier souffle. Et en même temps pourquoi pas. Elle fait autant partie de mon quotidien que n’importe qui d’autre, on se voit de façon ma foi amicale depuis une dizaine d’années. Je ne peux pas lui tenir rigueur éternellement pour ses caprices à propos de la hauteur du poteau. Tout ça n’a plus vraiment d’importance maintenant.

“Tu vas devoir t’occuper de la chienne bientôt.”, que j’ai dit à mon fils au téléphone.

“P’pa, j’embarque pas là-dedans, tu le sais. Voir si tu vas mourir mardi. T’es pas tuable, tu as toujours dit que tu allais tous nous enterrer.”

Mon fils, l’incrédulité en personne, éternel optimiste.

***

Dans l’après-midi, la voisine est venue pour sa petite jasette régulière.

“Désolé, Francine, je ne reçois plus personne d’ici le poisson d’avril. Je suis fatigué du futur, l’avenir m’épuise.”

Et voilà Francine toute froissée qui proteste.

“Mon fils,” plaide-t-elle, “il est encore en train de commettre une grossière erreur.” Et elle gesticule sur place dans le cadre de porte, elle piétine bruyamment sur place. Avec sa perruque frisée noire, elle me fait soudain penser à un ours de cirque, un ours mal nourri toutefois.

“OK d’abord,” que je lui dis. “Tu peux entrer mais dis pas ça à personne.” Elle acquiesce frénétiquement de la tête pendant qu’elle me suit jusqu’à la table de cuisine. “Tu sais que je vais le savoir si tu en parles à quelqu’un.”, que je rajoute juste pour l’effrayer un peu.

Je connais Francine depuis le premier jour où j’ai habité ici. Elle avait envoyé son chien après moi parce que je m’étais accidentellement aventuré sur son terrain. Je n’ai jamais connu Francine autrement que dans une sorte d’état de panique. Elle dépasse les soixante-quinze ans et elle est maigre comme un pied de lampe comme si pour elle manger était juste une corvée de trop par-dessus toutes les autres.

“Tiens, prends un biscuit aux pommes, c’est moi qui les ai faits”, que je lui dis en lui tendant le plus dodu de l’assiette. “Ah non merci, j’peux pas.”, réplique-t-elle comme elle le fait la plupart du temps en faisant des grands non de la tête. J’ai essayé avec les brisures de chocolat, les carrés aux dattes, les pains aux bananes, rien à faire.

Elle s’assoit sur le bout des fesses le dos bien droit, les deux mains jointes déposées sur ses cuisses comme une fillette à l’église. Je fais bouillir l’eau pour le thé et elle m’observe en silence. Je croque dans un biscuit et je la fixe comme un dans duel de clignage jusqu’à ce qu’elle détourne le regard, gênée. J’aime donner le ton, intimider le client un peu.

Drôle de boulot. On voit toujours les gens lorsqu’ils sont misérables pour une raison ou pour une autre. Quand ils manquent de travail, d’amour, de chance. Tout le monde cherche une sorte de réconfort dans ces moments-là. Mais je les avertis toujours un peu d’avance, je ne suis pas un foutu psy, j’ai pas de diplôme et je ne suis pas votre mère non plus, mais on dirait qu’ils ne m’écoutent jamais. Du moins ce bout-là. Je fais ça depuis assez longtemps pour savoir que la plupart du temps pour tous ces malheureux, non ce ne sera pas facile, tout ne sera jamais facile. Ça peut toujours aller un peu plus mal avant d’aller mieux. Ta blonde te trompe avec la petite traînée qui travaille au Shell mais qui a de superbes seins, quelle époque. Ton employeur c’est un trou-de-cul qui cherche juste une craque dans la convention pour te mettre à la porte et c’est pour ça qu’il te fait la vie dure, tu ne viendras pas à bout de rien, jamais, pas dans cette vie-ci à tout le moins. Une femme enceinte a déjà fracassé sa tasse juste parce que je lui ai dit que son fils à naître serait probablement un violeur et un meurtrier. Elle l’avait lancé de toutes ses forces sur le mur de pierre de la salle à dîner. J’ai trouvé des morceaux partout pendant trois mois.

Généralement, ceux qui finissent par tout casser veulent se faire rembourser. Mais c’est là que je trace la ligne. Je ne négocie pas avec les terroristes.

La bouilloire siffle. Je verse délicatement l’eau sur le dos d’une petite cuillère qui cache un peu plus qu’une cuillère à soupe d’English Breakfast dans une vieille tasse anglaise en porcelaine. Les petites feuilles brunâtres tournoient et finissent par caler dans l’eau avant de s’agglutiner au fond. Je retire la cuillère et j’apporte minutieusement la tasse pour ne pas troubler le thé au fond et je la dépose délicatement devant Francine qui observe le thé avec des grands yeux interrogatifs. Et maintenant, ma partie favorite.

“Fais attention, Francine, c’est chaud.”, que je l’avertis, Elle sape longuement le thé comme si perdue dans le désert c’était son dernier thé à vie. Ensuite avec la petite cuillère elle agite les derniers débris trois fois dans le sens contraire des aiguilles et vire la tasse à l’envers sur la petite soucoupe. Le thé tombe en créant un motif plutôt boueux sur la petite assiette bleue. Ensuite elle me regarde dans les yeux avec le regard suppliant d’un caniche dépressif.

Qu’est-ce qu’elle vient foutre ici? Qu’est-ce qu’elle aimerait bien que je lui dise?

J’observe les feuilles attentivement. Généralement ça vient assez vite quand la question est claire. Je lui dis “Francine, je pense que ton fils s’apprête à commettre une grossière erreur.”

“Oh my god!”, répond-elle les yeux qui s’agrandissent à vue d’oeil. “J’peux-tu faire quelque chose?”

“Non, rien. Tu peux rien faire, pauvre Francine, c’est fait.”, que je déclare solennellement en ramassant la vaisselle. “C’est comme ça.”

Elle fouille dans sa sacoche en marchant vers la porte, elle me tend quarante piastres. Je tiens la porte le temps qu’elle sorte. Pas de ma faute si elle est crédule de même. À force de vieillir, un homme se ramasse littéralement encerclé de veuves malheureuses, une vraie manne.

***

Dans la soirée, j’ai appelé mon ex directement du lit que nous avons longtemps partagé.

“Salut, douce.”, que je lui dis.

“Qu’est-ce  qu’y a?”, sa voix a l’air épaissie par un surplus important de vin rouge –pas que j’en bois pas un peu moi-même – “Qu’est-ce qui s’passe encore?”, me demande-t-elle

“Je vais mourir.”

“Ben là. Bienvenue dans le club.”

“Mardi, mardi qui vient je vais mourir.”

Elle ne parle plus. J’entends clairement le son du vin qu’on verse dans une coupe, un téléroman qui joue en bruit de fond, je dois la déranger.

“Selon qui, ça, tu meurs mardi?”, finit-elle par dire.

“Selon moi. Je l’ai vu dans un rêve, clairement.”

“…”

Elle ne parle plus encore. Je regarde les rideaux de chambre danser lentement sous l’action de la brise du soir. J’entrevois entre les mouvements de rideau s’agiter la touffe de black-eyed Suzan qui ont gelé debout et que je n’ai pas encore eu le temps de couper.

“Tu pourrais venir me voir, veux-tu venir me voir? Tu sais, pour fermer nos livres, une fois pour toutes.”, que je lui demande.

“T’as toujours été un original, toé, un genre de freak.”, il y avait un peu de rage contenue dans sa voix et aussi un autre petit quelque chose d’indéfinissable. “Un peu fucké même, depuis le début. Je sais pas pourquoi je ne voyais pas ça. Ça nous aurait épargné bien du trouble à tous les deux. Non, je ne veux pas te voir et quand tes feuilles de thé te raconteront que je vais me tordre une cheville, ou que je vais tomber dans un trou d’homme ou manger des sushis passés date pis en crever, appelle-moi pas non plus.”

“Je suis vraiment désolé.”, que je lui dis.

J’ai du mal à croire que je lui dis ça. Ma voix sonne comme si elle venait d’une autre pièce, une autre maison, une autre vie. “Je suis vraiment désolé pour tout.” 

“Ben sur”, dit-elle comme si ça l’intéressait un peu. Mais la ligne a coupé.

***

Pour ce qui est de mes affaires, il n’y aura pas grand-chose à gérer. J’ai cette petite maison qu’on va probablement jeter à terre après mon départ, le terrain a une bonne valeur, on y construira sûrement quelque chose bien plus à la mode avec un loyer de beaucoup supérieur. Au début c’était une petite campagne plutôt pure-laine ici mais avec le temps, les choses ont changé. Les pure-laines ont pris une débarque, les chinois magasinent sans pitié. Et la moyenne d’âge a considérablement baissé. Les jeunes familles cherchent à se loger. Quoi d’autre? La chienne, un gros bulldog américain tellement grasse qu’elle ressemble bien plus à une vache que n’importe quoi d’autre. Tellement de trouble, je ne m’ennuierai pas de ça. Je m’étais aussi acheté un tout-inclus à Cuba pour février. Une chance que je l’ai pris transférable. Du soleil, ça fait longtemps, me semble, j’avais pensé. Ça fait toujours du bien à nos vieux os le bon soleil de Cuba, et à mes pieds d’athlète aussi. Des fois aussi, une belle cubaine…

La chienne réussit à se hisser dans le lit et vient se répandre davantage que s’étendre à côté de moi. Elle pue de la gueule, la vache. Je la gratte vitement en arrière d’une oreille et sa grosse tête carrée se soulève, laisse aller une longue coulisse de bave et elle gémit comme si elle atteignait l’orgasme, sa petite queue en moignon s’agite tellement frénétiquement que je pense qu’elle va finir par se la déboîter.

Je pense donner mon tout-inclus à Shirley. Est-ce que ça va la consoler ou achever de l’effrayer? Elle ne pensera plus à rien de tout ça lorsqu’elle aura un beau long cigare brun cubain (blink blink, clins d’œil) dans la bouche. Je me fais des images.

Mon père avait à peu près mon âge lorsqu’il est mort. On pourrait croire à une conspiration de la génétique, je n’en crois rien. Tout est destin. Lui, un terrible cancer qui a traîné une dizaine d’années pour finir sur la morphine pendant trois mois. La dernière fois que je l’ai vu, il disait qu’il se levait la nuit et allait copuler avec des belles sauvagesses dans le corridor de l’hôpital. Pas de la morphine de la rue Ontario, ça. Pour une rare fois mon père serait d’accord avec moi, ma mort sera plus efficace que la sienne.

***

Dimanche, mon fils est là. Lui et ma bru vont préparer le souper.

“Ma dernière scène?”, je leur demande.

“Fais pas ton comique, p’pa. T’es donc bien morbide depuis quelque temps.”

Ils sont exagérément de bonne humeur ce soir mais on sent l’inconfort dans l’air. Pesant, pas à peu près. Ils bardassent dans la cuisine bruyamment, les casseroles qui se frappent, la porte du frigo qui claque sans arrêt comme si le bruit pouvait exorciser ma mort imminente. La maison sent bon. Ils sont rendus presqu’aussi bon que moi en cuisine. Je peux partir tranquille.

Ma bru est toujours rien que sur une gosse. Quatre enfants sur les bras, toujours à courir d’un bord et de l’autre, à dévaliser les internets et attendre des colis entre ses interminables brassées de lavage. Nous n’avons jamais été vraiment proche. Pas que j’ai vraiment essayé.

“Viens t’asseoir deux minutes,”, que je lui dis de mon lointain divan.

“S’ra pas long!”, répond-elle de sa voix rauque de ligne érotique. Et je l’entends chuchoter à mon fils “Vas-y toé, j’sais jamais quoi lui dire.”

Il fut un temps où une partie de moi, il y a un bail quand même, une partie de moi voulait lui révéler ou lui transmettre ce don, ce que je connais à propos du futur, la cruauté du destin qui frappe aveuglément et toute cette sorte de choses. Ça se passe de père en fille mais je n’ai pas eu de fille. Mais je me suis dit qu’elle en avait déjà pas mal sur les épaules de toutes façons.

Surprise, c’est mon fils finalement qui vient se coller sur son vieux père.

“Te rappelles-tu quand tu étais un bébé?”, que je lui demande. Question idiote s’il en est une.

”… non.”

Je lui dis “Moi, oui.” Et on reste assis un bon deux minutes avant que je me mette à brailler comme un veau.

“Je pensais vraiment que j’aurais plus de temps.”, que je réussis finalement à lui dire entre les sanglots. “Je pensais honnêtement avoir le temps de me bâtir un plus gros cabanon.”

Long silence. Mon fils se décolle, se redresse sur le divan.

“Maman m’a appelé hier soir, elle m’a dit que tu avais l’air étrange.”

“Ah, elle, elle ne m’a jamais vraiment compris.”

“Pas sûr qu’il a été question de vos vieilles chicanes, p’pa. Elle avait l’air très inquiète et un peu saoule, by the way.”

“Je le savais, ça. Je vois tout, tu le sais.”

Il ne me regardait plus vraiment dans les yeux mais par-dessus mes épaules, il fixait une petite cage à homard qui datait de l’année où il est né. J’avais sauté dans l’auto en plein milieu de la nuit et j’avais roulé sept ou huit heures comme un zombie jusqu’aux plages du Maine. Je l’avais abandonné à sa mère et roulé et roulé sans jamais m’arrêter. Une brosse de quinze jours. Tout ce que je me souviens c’est d’avoir repris mes esprits sur le chemin du retour sur la 89, un CD de Sade qui jouait Smooth operator à pleine tête et une cage de homard avec un homard en plastique dedans sur le banc du passager. Le soleil se levait à peine. Je me suis arrêté à Plattsburgh, j’ai bu comme trois silex de café noir avec une seule pensée obsédante, je ne reviendrai jamais, jamais je ne vais retourner là.

“Il fallait que je le fasse, je voyais clairement ce qui allait se passer si je revenais. Elle me crisserait là de toutes façons.”

J’étais revenu et elle était partie la semaine suivante. Et ensuite? La vie. Rien que la vie. Mon fils avait grandi dans deux maisons dans l’obsession de nous revoir ensemble puis plus vieux celle de nous pardonner et de passer par-dessus sa vie d’enfant à la valise. J’ai vu passer des ouragans, des tempêtes de verglas, de neige, de la bisbille, des faillites, des dépressions avant qu’ils ne reviennent, tous ceux que j’ai perdus, qui sont partis sur d’autres planètes, dans d’autres dimensions. Je les voyais dans les fenêtres, dehors, dans mes rêves. Ils me parlent, me préviennent.

“Est-ce que j’ai été un père aussi pourri que le mien?”, je lui avais demandé. “Vraiment aussi nul que lui?”

Il a pris un long moment. “Pas pire qu’un autre, tsé, p’pa.”, qu’il me répond sur un ton plus que neutre.  

***

Il reste toute la question de ma conscience. Je ne trouve rien d’intelligent à dire à propos de mon âme ou de ma conscience, pas à moi de juger, mais j’aimerais bien croire qu’ici-bas je n’ai pas fait que des niaiseries et surtout pas trop de mal à personne.

***

Ils sont partis maintenant mais dans la maison tout est comme si jamais ils n’étaient venus. Pas un seul morceau de vaisselle sale, pas une miette nulle part, pas un coin de tapis retroussé nulle part non plus. Je saute dans mes bottes de caoutchouc, dans ma grosse chemise de chasse et je sors par la porte patio. La chienne se faufile entre mes pattes, opportuniste petite merde, jamais moyen d’être tout seul, ici. Dans la balançoire, ils ont oublié les dernières coupes de vin et le vinier avec sa petite valve pratique à peine entamé. Je bois dans chacune des coupes, tour à tour, comme un stupide ado qui essaie de prouver quelque chose. Comme un homme qui est à veille de mourir.

On peut croire, tout le monde croit, en fait, que c’est une damnation de savoir exactement quand et comment on va mourir, comme un sort jeté cruellement sur nous par une sorcière débile. Mais ce n’est pas le cas. C’est la liberté. Le savoir, c’est la liberté, disait la publicité.

Au loin dans la cuisine, j’entends les derniers soupirs du lave-vaisselle. Je me souviens brutalement que j’ai laissé la cafetière allumée depuis le souper. Ça sent le cramé jusqu’ici. Le mécanisme qui doit l’éteindre ne fonctionne plus depuis longtemps, ça finit par être dangereux.

Je finis le vinier tranquillement et ensuite je rentrerai l’éteindre, faut pas que j’oublie.

La maison ne s’embrasera pas en pleine nuit, je l’aurais su.

Le temps est doux pour un soir de novembre.

Tout va bien.

Flying Bum

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Corona mon amour

Une armée de chiures ridicules

D’elles-mêmes gonflées et imbues

Fauche de l’aube au crépuscule

Drague à fond les rivières et les rus

Deux cœurs nus secrètement émus

De vieux amants déjà sous serment

Peu lui chaut vraiment le statut

Frappe et frappe sans discernement

Lève des pelotons d’interdictions

Les grandes criées les mises en garde

Aux potences de sa déraison

La corde aux amants qui renardent

Sur les plages froides à perte de vue

D’une marée basse qui s’étire sans fin

Éparpille distanciés les cœurs éperdus

Les roule un brin dans l’eau de boudin

Nos amours méduses et médusées

Gisent sur le dos cœurs retournés

Ports d’échouage qu’embrassent les sargasses

Où tous nos espoirs s’accrochent ou trépassent

Sur nos carcasses entre les vagues scélérates

Des chiures couronnées d’un nouvel apocalypse

Une mouette y va de quelques radadas d’acrobate

Dépose en cible une bonne fiente et puis s’éclipse

Flying Bum

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Corona mon amour 1,201,833 cœurs détruits à ce jour

Hiroshima mon amour 250,000.

Rose et Chose

“Hey, es-tu là?”

“Oui, je suis là.”

“ Je peux te parler de quelque chose?”

“Donne-moi une petite seconde.”

“Tu es dans une autre conversation?”

“Ouin, laisse-moi conclure.”

“Elle s’appelle comment?”

“Aucune idée mais son nom de profil c’est Éléonore J

“Comme la chanson?”

“Exact.”

“Tout à fait ton genre.”

“ Si tu veux. 21 – 39, cherche homme, dans un rayon de 50 milles.”

“Vous parliez de quoi?”

“Elle est en vacances ici. Une pause de sa vie trépidante à Beauharnois, peux-tu croire ça? Elle a un mari et un fils, je pense. Elle dit que je la fais se sentir jeune.”

“Qu’est-ce que tu fais avec elle?”

“Elle vient me voir et nous couchons ensemble.”

“Vous ne sortez pas ensemble avant, quelque chose, un resto, un cinéma?”

“Nah, elle ne veut pas que j’existe, je veux dire, elle ne veut pas me voir comme quelqu’un de vrai, qui existe pour vrai. Elle ne veut même pas savoir mon vrai nom de famille.”

“Ton prénom c’est Chose, elle t’appelle juste Chose?”

“Tout à fait.”

“Elle m’envoie toujours un message à la dernière minute. Je pense que toute la journée elle se dit qu’elle ne me contactera pas et vers onze heures onze heures et demi, bingo, mon téléphone vibre pour m’annoncer sa notification.”

“Tu ne te sens pas un peu comme un objet, une simple chose?”

“Mais c’est moi, ça, Chose. Si je me fie aux expériences passées, dans encore deux ou trois rencontres, je vais commencer à me sentir un peu comme une merde le matin. Mais je pense bien qu’elle ne sera plus qu’un vague souvenir avant ça. Une nuage flou en forme de belle fille.”

“Tu trouves pas ça un peu bizarre qu’on se parle dans cette application-là?”

“Qu’on se parle dans une application de rencontres mais qu’on ne se soit jamais vraiment organisé une rencontre. Oui. Oui je pense que c’est pour le moins bizarre.”

“Te souviens-tu du premier message que tu m’avais envoyé après qu’on ait matché?”

“Attends.”

“Non, je ne suis pas capable de scroller jusque-là.”

“Tu m’avais dit: “Qu’est-ce qu’une belle fille comme toi fait dans une application comme cette merde?”

“Et t’en as pensé quoi quand tu as lu ça?”

“Je me suis dit: oh shit.”

“Je me rappelle très bien t’avoir offert de sortir prendre un verre et tu m’avais demandé si c’était le genre de choses que les gens faisaient sur ce genre de site.”

“C’était ma première fois.”

“Tu m’avais dit que tu avais le nette impression d’être en train de commettre une grosse niaiserie.”

“Oui, une foutue de grosse niaiserie. C’était après une journée étrange, vraiment une mauvaise journée. J’avais rencontré ce gars-là. Il s’appelait Kevin. Kevin Picotte. Il m’avait dit qu’il était très heureux que je me rappelle de son nom de famille mais de l’utiliser le moins possible. Au bout de Kevin, ça chiait selon lui. On révisait des textes de poésie et on avait eu un moment, il avait touché ma main et il m’avait dit qu’il me trouvait superbe. Le lendemain, je suis entrée de bonne heure au bureau et je l’avais vu en train de faire tout un bagou à une femme qui plus tard s’était avérée être sa femme. Je ne savais plus très bien ce que ce moment avait signifié mais je me rappelle que je m’étais dit que c’était le dernier, un de trop. Je ne me laisserais plus jamais approcher par quelqu’un qu’il s’appelle Kevin ou non avant d’avoir un rapport officiel de l’état civil.”

“Généralement pas le moment parfait pour se rabattre sur les applications de rencontre.”

“Je voulais juste vérifier si c’était dans l’ordre des possibilités qu’un homme s’intéresse à moi. Peu importe ce que cela peut vouloir dire sur un site comme ici.”

“…”

“T’es encore là?”

“Oui, désolé. Éléonore J vient tout juste de me demander de lui envoyer une photo … spéciale.”

“Ishhhh.”

“Attends, non. Il y a quand même des règles non-écrites ici. C’est totalement impoli de ne pas envoyer une photo spéciale à quelqu’un qui vient de vous en envoyer une.”

“C’était quoi sa photo spéciale?”

“Ah, une pose quelconque dans une salle de bain. Je ne reconnais pas la salle de bain.”

“Et la tienne?”

“T’es une petite curieuse, toi.”

“Oui mais d’un point de vue sociologique, c’est tout. Ça m’intéresse.”

“Bon, moi je m’intéresse à ce que tu voulais me dire exactement, tu voulais jaser de quoi?”

“Est-ce que tu as fini avec Éléonore J?”

“C’est correct. Je suis tout à toi. J’ai déjà écrit une série de petites notes grivoises sur Words, je lui en copie-collerai une de temps en temps.”

“Mon grand romantique, toi.”

“Assez parlé de moi, tu voulais me dire quoi?”

“Je voulais juste jaser.”

“Jusqu’à temps que la conversation tourne à quoi?”

“Te rappelles-tu d’une raison précise pour laquelle on ne s’est jamais rencontrés?”

“Je me rappelle vaguement que tu considérais comme une grossière erreur de t’être inscrite ici. Tu m’a envoyé des gigabytes de textes à t’excuser avec au moins cent raisons et huit-cent versions de m’expliquer que tu ne voulais absolument pas m’agacer ou me faire croire des choses ou quoi que ce soit du genre.”

“Alors, comment on en est rendus là? Quand j’ouvre mon téléphone, je ne vérifie pas mes textos ni mes courriels. Je saute directement ici. Juste pour te parler. Quand je trouve quelque chose de pissant et que je veux le partager, je te l’envoie à toi.”

“Voulais-tu me rencontrer?”

“Je pense que si on le faisait maintenant, ça ruinerait notre belle relation.”

“Pis quoi encore? Tu t’inquiètes que je pense que tu ne m’utilises que pour ma belle personnalité?”

“Non, je veux juste savoir … qu’est-ce que tu penses de moi? En tant que … personne.”

“Comme personne?”

“J’avais à peu près vingt-cinq ans sur ma photo de profil. J’étais maigre, j’avais l’air cool pis toute. Je ressemble encore à la personne sur la photo, je pense, mais en même temps je ne suis plus vraiment la personne sur la photo. Alors, voilà. Tout ce que tu connais de moi ce sont les petits mots que je te tape dans la petite boîte de cette application. Quelle idée de ma personne est-ce que ça te donne? Quelle image est-ce que cela te communique?

“…”

“Youhou, t’es encore là?”

“Oui, oui.”

“Éléonore J est revenue?”

“…”

“Est-ce que c’est trop? Est-ce que je suis comme trop?”

“Nah, Je ne sais juste pas quoi dire. Comment on répond à une question comme ça?”

“Je ne sais pas. De façon honnête peut-être?”

“Si je voulais être honnête, je répondrais en te disant que tu as l’air d’être une personne très insécure.”

“Tu es dur avec moi, là.”

“Oui, je sais que c’est dur. Et je suis loin de me sentir bien que tu me forces à te dire des choses dures. Je suis ici justement parce que je ne veux pas de tous ces verbillages émotionnels qui viennent avec les relations mutuellement exclusives. J’ai beaucoup de squelettes dans mon placard. Des choses que tu ne veux pas savoir. Pas de questions, de grâce.”

“C’est pas juste. Je te parle de ma vie tout le temps mais la tienne semble tourner essentiellement alentour de coucher avec des femmes désespérées.”

“Oui, mais elles me semblent beaucoup moins désespérées après.”

“C’est ce que tu penses mais je suis à peu près certaine qu’elles sont à la recherche de quelque chose qu’elles ne trouveront sûrement pas sur une application comme celle-ci.”

“Quoi donc?”

“L’amour, l’engagement à long terme.”

“Ah oui? Et comment ces choses-là se produisent-elles dans la vraie vie? Les gens ne tombent pas amoureux du premier coup. Ils veulent baiser et baiser et parfois à force de baiser de gauche à droite, un jour l’amour se présente. L’application fait juste accélérer le processus.”

“Es-tu en amour avec Éléonore J?”

“Je ne pense pas, non.”

“Et les gens ne tombent pas en amour sans sexe?”

“Pas dans mon monde à moi.”

“…”

“…”

“Alors… c’est quoi tout ceci?”

“Ceci quoi?”

“Tous ces messages. Ce que l’on fait, qu’on s’écrit. Nous.”

“Nous?”

“Je n’aurais pas dû utiliser le mot Nous?”

“Je ne sais pas. Y a-t-il un Nous? »

“Quand je pense à toi et moi je pense à un Nous. »

« Et ce Nous serait quoi au juste?”

“D’abord moi, je suis une Je. Rose. Une poétesse avec beaucoup trop de temps à perdre. Je blogue, je vais au gym, je travaille chez un éditeur et mon restaurant favori est, je l’avoue, n’importe quel boui-boui italien bon marché. J’ai des pensées profondes et des sentiments admirables. Toi tu es Chose 31-49 cherche femme dans un rayon de moins de 30 milles. Je ne sais rien de toi sauf ce que tu écris toi aussi dans la petite boîte de l’application.”

« Si toi tu es hors de Nous, alors, ça fait de moi un … fantôme? Un être sans corps physique réel. Je ne vis que dans ton téléphone?”

“Une bonne façon de voir les choses. Tu pourrais être une création de l’esprit. Une photo de profil. Qui dit que tu ne l’as pas piquée sur Google et que tu ne ressembles en rien à Rose. Tu pourrais fort bien être le fruit d’une sorte d’intelligence artificielle qui prétend être une femme dans la quarantaine.”

“Je ne fais pas semblant d’être moi. Je suis moi.”

“Mais comment est-ce que tu peux le prouver?”

“Je pourrais développer sur ma vraie vie. Comment j’ai déjà été heureuse mais ça fait un bail. Quand je libère mon esprit du travail, tout ce que je fais c’est de fixer le plafond de ma chambre jusqu’à temps que ça me tente de brailler ma vie. Que j’en suis rendue à parler avec un gars rencontré sur une application de rencontre et que je n’ai jamais eu de véritable personne signifiante dans ma vie et que je me sens près de cette personne quand on s’écrit. Le genre d’émotions qui m’assaillent, me font souffrir mais si je souffre, n’est-ce pas la preuve que j’existe?”

“Non, tout ça ne sont que des mots, l’intelligence artificielle peut très bien en écrire des tonnes de semblables.”

“Alors, nous avons atteint une impasse. Comment est-ce que je pourrais te prouver que ces sentiments sont vrais, que je suis vraie, une vraie personne. Que j’existe physiquement et de belle façon en plus, que je ne suis pas juste une créature de l’intelligence créée essentiellement pour ton unique plaisir?

“Il y aurait bien une manière.”

“Ah oui, laquelle?”

 

“Tu pourrais m’envoyer une photo … spéciale.”

 

Flying Bum

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Chroniques du péché mortel (fin)

Ils étaient restés plantés là, un peu sonnés quand même. Leurs regards se sont immobilisés un long moment l’un dans l’autre. Sylvie avait finalement pris la main de Lothaire dans la sienne et en l’attirant dans la chambre elle lui avait dit : “Envoye, mon beau Lolo, c’est pas à notre âge qu’on va commencer à bouder notre plaisir, ça serait pas fin pour les filles.”

Ils avaient déjà bu presqu’une bouteille de porto gracieuseté de Petteux et fumé quelques pipées de hasch avec les filles. Lothaire était debout depuis longtemps et avait conduit six-sept heures, Sylvie avait coiffé plein de madames et de monsieurs pour Noël depuis les aurores. La journée avait été longue. Mais la Veuve Clicquot était tentante et Lothaire avait beaucoup de choses à discuter avec Sylvie. Ils avaient “slacqué” leur linge un peu, fait sauter les souliers et s’étaient installés bien calés dans les fauteuils-crapauds pour trinquer au champagne.

“Comment ça se fait que toutes les filles semblaient me connaître tant que ça?”, avait lancé Lothaire, “Ça m’a chicoté toute la soirée.”

“Tu sais comment sont les filles, imagine un paquet de filles ensemble. Une méchante gang de marieuses. Elles se demandaient tout le temps comment ça se faisait que je n’avais jamais d’homme dans ma vie. Elles arrêtaient pas de m’en pousser un dans les pattes de temps en temps. Toutes sortes d’hosties de bozos. Je me suis tannée et je me suis inventé une histoire d’amour impossible pour qu’elles me sacrent la paix. Je m’excuse d’avoir abusé outrageusement de toi.”, avait-elle ajouté en passant sa main sur la cuisse de Lothaire et en mimant une face cochonne de méchante abuseuse d’hommes.” Lothaire avait souri mais, fatigue et champagne aidant, dans sa petite tête pesante, des pensées troublantes commençaient à sentir drôle sur le rond d’en arrière.

“Pis, toé, comment ça se fait que tu débarques icitte après dix-huit ans pis que tu débarques direct dans mon salon?”

Lothaire avait été ébranlé par la question, une claque sur la gueule, il avait calé sa flûte de champagne tranquillement avant de risquer une réponse sensée.

“J’sais pas. J’filais pas bien. Des idées noires, tu croirais même pas ça. C’est fort les mottons de Noël quand ça pogne à la gorge mais c’était pas rien que ça. J’me suis juste rappelé les rares fois dans ma vie où j’avais été vraiment bien pis j’ai sauté dans mon char.”

Sylvie l’avait écouté sans parler, le coeur sur le bord de la gueule, en siphonnant lentement son champagne et en croquant une fraise. Tout en lui répondant, Sylvie s’était levée debout, ouhhhh les jambes commençaient à être molles, elle avait laissé tomber sa jupe sur le tapis. “Vous avez jamais manqué de front, vous autres les Santerre.” Penchée péniblement par en avant, les bas-culottes de nylon descendaient une jambe après l’autre. “Tu penses que tu vas débarquer le soir de Noël toutes les quinze-vingt ans pis que ta cousine va être encore là à t’attendre?” et les pieds de Sylvie piétinaient péniblement sur place pour faire définitivement sortir de ses pieds les bas tout mêlés. Et elle avait perdu l’équilibre et s’était ramassée sur le cul. Lothaire s’était précipité pour l’aider à se relever et l’avait assise sur le bord du lit. “Ben oui, tabarnak, ta cousine va t’attendre, mon beau Lolo. Envoye, déshabille-toé, on va se coller.”, avait-elle ajouté la tête un peu chambranlante.

Tout son corps réclamait tellement celui de Sylvie, Lothaire avait perdu toute notion d’orgueil. Pendant que Sylvie se battait avec les boutons de sa blouse, il s’était déshabillé lui aussi et s’était embarqué rien qu’en petit caleçon dans le grand lit king. Sylvie s’était hissée dans le lit et s’était assise les fesses sur ses talons devant Lothaire en slip et en brassière. Un beau petit slip blanc avec des cannes de Noël rouges. Des rivières de larmes descendaient sur ses joues.

La tête de Sylvie était descendue et sa longue chevelure couvrait presque tout son corps replié sur lui-même. “Ah, pis, que le diable l’emporte.”, avait-elle murmuré avant de relever lentement la tête, de relever ses fesses de ses talons et de se tenir agenouillée bien droite dans le lit. “J’ai jamais montré ça à personne, t’es le premier. Tout le monde me dit qu’ils sont pareils comme avant mais c’est pas vrai.”, avait-elle dit pendant que ses mains passaient dans son dos défaire les agrafes de son soutien-gorge. La brassière détachée pendait mollement sur sa belle poitrine. Sylvie l’avait lentement relevée en baissant les yeux.

Deux grandes cicatrices épaisses rose-brun en forme de U découpaient le bas de ses seins. Deux autres plus petites partaient du bas de chaque sein et montaient rejoindre deux faux mamelons tatoués sur sa peau blanche au centre desquels un petit motton de chair servait de mamelle.

“Le cancer avait commencé à manger les autres, ils me les ont enlevés. Les filles se sont cotisées pour m’aider à me payer ceux-là.”

Au loin dans le Dix, on entendait en sourdine la voix chaude de Gloria Gaynor qui chantait I will survive pour une pauvre fille grimpée dans un poteau qui essayait d’aguicher encore deux-trois saoulons qui avaient oublié de s’en aller chez eux.

Sans qu’un autre mot se prononce, Sylvie avait rejoint Lothaire, s’était installée toute du long devant lui comme elle le faisait toujours. Elle avait levé son corps pour lui donner une chance de passer son bras et Lothaire avait compris. Après avoir rabattu un maximum de couverture et de manteaux sur eux, la main de Sylvie était partie derrière chercher celle de Lothaire pour la ramener devant elle. Au lieu de la placer contre elle entre ses deux seins comme elle le faisait toujours, elle avait enveloppé de sa main tous les doigts de Lothaire, sauf l’index et le majeur restés bien droits. Puis elle avait entrepris de faire voyager au ralenti les doigts de Lothaire sur les sentiers raboteux de ses cicatrices, un sein à la fois, une cicatrice à la fois comme une sainte onction, comme si les doigts de Lothaire avaient un pouvoir magique de guérison sur son corps meurtri.

C’était maintenant Lothaire qui avait libéré sa main, de ses paumes chaudes il caressait doucement les seins de Sylvie comme un vrai homme aurait caressé les vrais seins d’une vraie femme. Le coeur était à veille de leur exploser tous les deux. Sylvie avait calmé le jeu en attrapant la main de Lothaire et en la replaçant exactement là où elle avait l’habitude de passer la nuit de Noël. Elle avait achevé les manœuvres usuelles pour se rapprocher le plus possible de la chaleur de Lothaire, poussant lentement ses fesses contre son bassin. Chaque nouvelle manœuvre était éxécutée dans une douceur extrême semblable au travail minutieux et réfléchi d’un désamorceur de bombes qui risquait sa peau au moindre faux-pas. On aurait pu entendre circuler le sang qui s’affolait dans leurs veines. L’Atlantide retrouvée, la chaleur intense maintenant humide de leurs peaux l’une contre l’autre, le parfum délicat de l’anémone des bois qui venait même à bout de leurs sueurs, le bien-être ultime retrouvé.

Lothaire serrait sa cousine fort comme jamais, le pauvre pénis raide et spastique et probablement tout bleu d’avoir si longtemps souffert, qu’il ne savait plus comment placer à l’abri du péché mortel. Mais la vulve chaude et suintante de Sylvie coulait de désir et venait souiller son beau slip de coton blanc avec des belles cannes de Noël rouges dessus. Sylvie avait démissionné la première. Elle avait lentement tourné la tête et avait déposé un long et doux baiser sur les lèvres de Lothaire. Elle avait libéré la main prisonnière de Lothaire qui montait lentement rejoindre le cou de Sylvie, puis sa joue brûlante. L’autre main de Lothaire prenait le relais pour la serrer contre lui bien appuyée sur l’extrème limite encore prude du bas de son ventre. Il avait lentement tourné la tête de Sylvie vers lui et avait repris là ou elle avait laissé mais il avait plongé doucement sa langue dans la bouche de Sylvie, et la langue de Sylvie dansait maintenant avec la sienne, suavemente.

Une énorme onde de choc était descendue tout le long du corps de Sylvie et était venue s’écraser en fracas dans tout le bas de son corps et des spasmes de jouissance faisaient vibrer son bassin, ses hanches, ses fesses.

Elle réalisait qu’elle s’était agitée bien davantage qu’elle ne l’aurait cru. Elle sentait maintenant sur sa cuisse derrière elle couler le sperme chaud de Lothaire.

Deux petits suppôts de Satan plutôt blasés étaient évachés sur la commode au pied du lit en train de mutuellement se débarrasser des dreads poignés dans les poils de leurs longues queues.

“Je n’ai jamais vu de ma ciboire de vie un péché mortel aussi plate.”, avait affirmé le premier. “On rapporte pas ça au maître, il va rire de nous autres.”, avait dit le second.

Malgré l’issue en queue de poisson, une honte sans nom et les regrets profonds qui les avaient plongés dans la gêne la plus malaisante, le sommeil avait quand même gagné Sylvie et Lothaire qui n’avaient jamais quitté leur étreinte mais qui croyaient bien y avoir perdu toute leur grâce sanctifiante.

-Qu’est-ce que la grâce sanctifiante?

– La grâce sanctifiante est celle qui demeure en notre âme, et qui la rend sainte et agréable à Dieu.

Pouvons-nous perdre la grâce sanctifiante?

– Oui, un seul péché mortel suffit pour nous faire perdre la grâce sanctifiante.

La grâce est-elle nécessaire au salut?

– Oui, la grâce est absolument nécessaire au salut; et sans elle nous ne pouvons rien faire pour mériter le ciel.

Des coups dans sa tête, une vessie gonflée et la gueule en sable avaient réveillé Lothaire. Il faisait encore bleu dehors à travers les rideaux du motel et on entendait aucun bruit de voiture sur la troisième avenue. Lothaire taponnait doucement cherchant désespérément Sylvie partout dans le motton maintenant tout mêlaillé de leur crèche de Noël. Après la honte de leurs misérables ébats, il serait probablement mieux qu’elle lui ait refait le coup et qu’elle soit disparue en catimini. Beaucoup mieux. Mais rien qu’à y penser, tout d’un coup, ça ne faisait plus aucun sens. L’angoisse qui le prenait au ventre en était témoin. Forcé d’admettre son départ et de se réaligner sur la triste existence qui l’attendait maintenant à Montréal, Lothaire s’était assis sur le bord du lit et se prenait la tête à deux mains. Il s’était rincé la gueule avec un restant de champagne flat et croquait dans une fraise molasse lorsqu’il avait entendu la douche partir dans la salle de bain.

Une fleur mourante de soif qu’on arrose abondamment qui se relève et se déploie gracieusement, un oiseau qui s’envole gauchement après avoir frappé la vitre d’une fenêtre, les braises qui rougissent à nouveau sous le souffle du vent matinal. Un bonheur difficile à expliquer mais de taille gargantuesque, indéfinissable, inconfulgurable. Lothaire s’était précipité dans la salle de bain. À travers les vitres embuées, l’objet de sa résurrection, Sylvie dans son plus simple appareil, celui qui lui seyait le mieux malgré toutes les cicatrices et les os brisés. Lothaire avait glissé lentement la porte vitrée pour ne pas l’effrayer mais Sylvie avait tout de même réagi sous la peur. Le bras avait sauté de bord en bord de ses seins pour en cacher le maximum, son autre main déployée sur le bas de son corps pour cacher sa vulve.

“Fais-moi pas peur de même, mon sans-dessin, toé.”, avait été sa première réaction. Elle s’était vite calmée en voyant la face déconfite de Lothaire désolé de l’avoir effrayée mais ses mains étaient quand même restées en position de vigile sur sa pudeur, la défensive est toujours la meilleure attaque.

“Je pensais que tu t’étais sauvée comme la dernière fois.”, avait dit Lothaire autant pour elle que pour se consoler lui-même, “C’est toé qui m’a faite peur, ma petite mozus.”, avait-il conclu. Trois-quatre petites larmes imprévues en avaient profité pour se camoufler sur les joues mouillées de Sylvie.

“L’hostie de Rosaire avait raison dans le fond. Vous autres les Santerre vous pensez toute savoir pis vous arrangez toujours les affaires pour que ça fasse votre affaire.

Sylvie avait pris le temps de prendre une longue pause pour achever de stresser le pauvre Lothaire.

“Moé, ça, je me suis défilée? T’as un front de beu, Lothaire Santerre. Oui j’ai eu longtemps peur du péché mortel pis des vieilles affaires de cousin pis de cousine pis de bébés mongols quand j’étais plus petite. Penses-tu vraiment que si on fait jamais de péché mortel dans notre vie on mourra jamais? Je vais jamais avoir aimé l’homme de ma vie à mon goût pis sais-tu quoi? Je vais crever pareil. Tu’seule.” Là, ça y allait, les larmes, la débâcle.

“J’peux-tu embarquer dans la douche avec toi?”, avait demandé Lothaire le plus innocemment du monde. Sylvie l’avait longuement regardé droit dans les yeux. Elle avait relâché la vigile sur son sexe et ses seins meurtris puis elle avait allongé les bras lui tendant les mains pour l’aider à enjamber le bord du bain sans se péter la gueule. Avec un regard de feu elle l’avait sévèrement mis en garde.

“Toé si t’embarques icitte, mon p’tit tabarnak de Lothaire Santerre, tu débarqueras plus jamais, as-tu compris?”

Mais la vie étant ce qu’elle avait toujours été pour eux, Lothaire et Sylvie avaient finalement dû débarquer de la douche quand même. Avec les doigts et les orteils ratatinés, épuisés, les jambes molles et les petits yeux qui empestaient le sexe à plein nez. Le bon sexe.

Jamais plus ils n’allaient redormir ailleurs qu’ensemble, quelque part entre Val d’Or et l’Atlantide.

Pis le péché mortel, lui?, avait demandé Lothaire en enjambant le bord du bain, ses mains dans celles de Sylvie.

Ah, ben, lui, que le diable l’emporte, hostie!

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

En rose et bleu, extraits du petit catéchisme.

Chroniques du péché mortel (3)

C’est ce soir de Noël-là, devenu cette nuit-là que Lothaire et Sylvie savaient très bien, dans le fond, qu’une bonne fois ou une autre cette nuit adviendrait. C’était écrit dans le ciel. Pour elle comme pour lui. Et après ces quelques minutes passées sans respirer tous les deux sur le côté encastrés l’un dans la chaleur de l’autre, plongés dans le noir total sous le poids des couvertures, à ne pas oser bouger un orteil comme si le moindre mouvement du drap qui glisserait sur leur peau aller trahir cette envie irrépressible qu’ils avaient l’un de l’autre et déclencherait à la fois une chaude tempête et la froide colère des dieux. Cette envie coupable qu’ils avaient déjà vu passer entre leurs yeux à plusieurs reprises en plein jour quand furtivement leurs regards plongeaient l’un dans l’autre, après que des armées de fourmis rouges enragées aient envahi leurs entre-jambes respectifs, comme on tombe lentement dans la bouche d’un volcan, presque au ralenti tout en se disant « calvaire, ça y est je tombe, je glisse, ça y est, câlisss, ça part, je m’enfouis, c’est même en toi et carrément dans toi que je pénètre tout entier, c’est toi mon précipice, toute ma chute et ma mort. Ma chute et toute ma vie.

Et toujours Lothaire et seulement Lothaire qui finissait par reprendre enfin son souffle, alors que Sylvie non plus n’en pouvait plus de cette apnée étouffante. Et c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire qui, après avoir retrouvé son oxygène comme un noyé sort la tête de l’eau miraculeusement au tout dernier moment et inspire comme s’il allait faire éclater ses poumons sous la pression du désir de vivre encore, c’était toujours Lothaire qui, le cœur battant comme une machine déréglée, déjà avant le geste, par à la fois le désir fou de la toucher et la peur folle de ne jamais pouvoir lui toucher, c’était toujours Lothaire et seulement Lothaire, qui finissait par lui redonner aussi son souffle à elle alors qu’elle basculait vers la tétanie, que le souvenir douloureux de la pénitence démesurée qui avait battu et brisé son corps à elle pour lui, à sa place, si injustement et cruellement, que l’imminence du vrai péché mortel lui faisait craindre le pire pour elle et commandait sa retenue. C’était toujours Lothaire, qui venait lui sortir la tête de l’eau et la tenait serrée dans ses bras avec une force exagérée, le visage entier enfoui dans son cou, une étreinte qui valait cent fois tous les mots, comme pour lui dire en même temps comment sa retenue le tuait, incrustée en eux la peur du péché mortel et la crainte de perdre à jamais leur ange gardien, leur lien le plus proche avec leur propre âme, leur enfance bénie.

Tous les anges sont-ils restés bons et heureux?
– Non, les anges ne sont pas tous restés bons et heureux; beaucoup d’entre eux péchèrent et furent précipités dans l’enfer.

Le suppôt de Satan s’était gelé le cul sur le bord du châssis toute la nuit pour rien. Son maître Satan n’aurait aucune âme en offrande en ce matin de Noël, aucun ange déchu à accueillir parmi les démons. Et lorsqu’au matin encore bleu, le suppôt avait vu Sylvie quitter son Lothaire profondément endormi sur la pointe des pieds en catimini, il s’était bien fait la promesse de ne plus rien espérer d’eux, jamais. Jamais.

Troisième partie

Val d’Or, 18 ans plus tard, Noël 1989.

Les hommes ne comprennent jamais rien, la vie n’est toujours qu’un éternel recommencement. Au début, cette ville avait été ouverte en plein bois par des hommes partis à la recherche de la richesse. Puis ils s’étaient retrouvés dans une contrée aux hivers cruels, aux étés empoisonnés par les mouches sanguinaires, un travail titanesque à abattre, une vie bien difficile à gagner. Peu de femmes honorables aux alentours. Heureusement aux jours de paye des mineurs, les filles d’affaires débarquaient de Montréal pour peupler les bordels le temps que les payes disparaissent dans les coffres des pimps installés un peu partout dans des squats entiers de shacks en bois rond. Des villes entières constituées essentiellement de bordels naissaient, mourraient et renaissaient au rythme des chèques de paye. Et les bootleggers y débarquaient aussi avec les eaux-de-vie pour aplanir la rugosité des jours des braves pionniers. Le diable connaissait bien la place dans le temps, il y faisait des affaires d’or.

En 1989, les églises maintenant vidées de leurs fidèles, le diable ne faisait plus peur à personne sauf à quelques fillettes les soirs d’Halloween. La ville était pleine à craquer de travailleurs spécialisés venus de partout, les salaires étaient redevenus gros, les logements introuvables, l’or se transigeait maintenant au-dessus de douze-cent piastres l’once. Dans une région éloignée d’une province dirigée par des politiciens corrompus, des policiers à l’intégrité douteuse, le diable et ses suppôts portaient maintenant des noms plus exotiques. Gérald “Apache” Gauthier, Conrad “Petteux” Doiron, Ti-Guy “Grosse Queue” Ouellette ou une horde invisible de petits mafieux anonymes, vestons-cravates et discrets qui contrôlaient les paradis artificiels et le grand cirque de tous les vices. Les patchés du nord-est ontarien ou du nord-ouest québécois se partageaient la manne de la prospérité revenue à Val d’Or pour la gloire des Anges de l’Enfer ou de d’autres bandes criminelles chrissement bien organisées.

***

La belle Louise avait manqué de patience. À dix-sept ans elle avait tourné le dos à la maison paternelle pour aller habiter chez Lothaire, enfin. Elle avait dû compléter ses études par les soirs et tenir des petits boulots en même temps pendant trois-quatre ans et les choses s’étaient compliquées juste un peu plus lorsqu’elle avait donné à Lothaire son premier fils. Lothaire avait trouvé le moyen de racheter l’atelier de son employeur dévalué à cause d’une sévère récession. Une occasion, certes, mais qui venait avec une récession à traverser. Il s’était passé bien des mois difficiles avant que la prospérité ne revienne. D’autant que la belle Louise avait enfanté encore, un deuxième fils pour Lothaire qui avait enterré son père Henri-Évariste après la naissance du premier.

Lothaire disait tout le temps : “Ça va aller encore juste un peu plus mal avant d’aller mieux.” Et il ne se trompait jamais. Un bon matin, à trente ans à peine, la belle Louise avait été diagnostiquée d’une sévère maladie dégénérative, une cochonnerie qui courait dans sa famille. Lothaire s’épuisait à la soigner et à s’occuper de son commerce et de ses deux garçons en même temps. Dans l’hiver 89, Lothaire affaibli et en proie à la dépression, les médecins avaient ordonné le placement dans un centre spécialisé de la belle Louise maintenant grabataire et confuse. Lothaire devait prendre une pause, confier le commerce à son homme-clé, ses fils à leur grand-mère pour un moment. Comme un matou frappé par un char, il n’avait plus que le goût de se rouler en boule et rester caché dans son trou, brailler tranquille. La nuit de l’avant-veille de Noël, il ne voyait plus beaucoup de dénouement heureux à toute ses histoires. Ses plans noircissaient à vue d’œil. Il aurait eu grand besoin qu’un ange passe le ramener vers la lumière. Dans l’heure où le soleil se demande encore si on est rendus demain et que la lune se demande si elle a encore d’affaires là, il s’était levé raide dans son lit, s’était paqueté un petit bagage, une seule idée en tête.

“M’a sauter dans mon char, m’a descendre à Val d’Or.”*

***

Dans un recoin du hall principal de l’hôtel Val d’Or, un espace emmuré d’à peine deux-cent pieds carrés qui donnait aussi sur la rue, on y avait été aménagé un tout petit salon de coiffure. Une coiffeuse y accueillait une clientèle régulière sur rendez-vous et acceptait occasionnellement un badaud ou un touriste qui entrait sans avertir. Il fallait vraiment savoir qu’il y avait là un salon de coiffure. Mais Lothaire, lui, savait, même s’il reconnaissait à peine la ville de son enfance où il n’avait pas mis les pieds depuis belle lurette. Arrêté à Louvicourt pour de l’essence et manger une bouchée, il avait appelé Olive qui lui avait donné le tuyau. Puis il avait appelé au salon pour prendre un rendez-vous sur un faux nom pour surprendre Sylvie. Il ne portait plus sa longue chevelure bouclée de hippie et portait maintenant le goaty taillé bien proprement, de bonnes chances qu’elle ne le reconnaisse pas, surtout dans sa maigreur, cadeau de la dépression. Lorsqu’il avait entendu la voix de sa cousine même à travers le crépitement du téléphone, un choc électrique dans toute la colonne, le courant de chaleur et de bien-être qui l’avait envahi l’avait surpris au point de le faire bégayer. Elle n’y avait vu que du feu.

“Vous êtes chanceux, c’est la veille de Noël, je vais vous faire un petit trou à cinq heures mais je vais vous“passer” les portes barrées pis les stores baissés, je ne serais même plus supposée d’être là, à cette heure-là.”

 Lothaire riait tout seul dans son auto, fier de son coup. Mais la rigolade s’était transformée en un trac sans nom lorsqu’après avoir garé l’auto tout juste devant l’hôtel Val d’Or, il pénétrait le hall en tentant tant bien que mal de gérer ses pensées. Un tout petit deux minutes de retard, les stores étaient déjà baissés. “Je pense qu’elle est partie, monsieur!”, lui avait lancé le commis à l’accueil. “Je vais prendre une chance de cogner”, avait répliqué Lothaire. Lorsque Sylvie avait ouvert la porte, les genoux ont failli lui plier. Les années n’avaient jamais réussi à lui chiper ne serait-ce qu’une once de sa grâce et de sa beauté. Tous les hommes de Val d’Or devaient venir défiler ici tenter de soulager tant bien que mal le bon vieux fantasme de la coiffeuse pulpeuse. “Monsieur Smith?”, avait-elle demandé avec un joli sourire. Refermant la porte derrière lui, Lothaire avait nettement entendu le clic de la serrure et elle l’aidait maintenant à enlever son paletot et le guidait vers la chaise. “Vous êtes pas de Val d’Or, vous?, avait-elle d’abord demandé et Lothaire savait maintenant qu’elle ne l’avait pas reconnu. “Accotez votre cou, je vais descendre votre tête sur le lavabo. Qu’est-ce qui vous amène dans le coin? En visite pour les fêtes? Les affaires? Lothaire écoutait tout ce small talk et parlait le moins possible, en cas. Elle avait levé les bras bien haut pour attacher sa longue chevelure et le bas de son ventre lui était apparu pour un moment, la peau nue avait frôlé sa main déposée sur l’appuie-bras. Lothaire ne filait pas bien. Puis elle s’était approchée de lui, son odeur était maintenant à portée de nez du pauvre Lothaire. Ce délicieux parfum d’anémone des bois. Pendant que l’eau coulait en attendant d’être juste assez chaude elle s’était approchée davantage et penchée sur lui, ses seins frôlaient carrément le visage de Lothaire, elle aurait franchement pu boutonner un ou deux boutons de plus. Ou elle savait y faire pour extorquer des pourboires faramineux aux pauvres hommes alanguis. Elle avait failli le rachever lorsque ses mains étaient passées sous sa tête et massaient lentement son cuir chevelu. Elle relevait la tête de Lothaire lentement vers la craque de ses seins qui, gêné, tentait de la rabaisser subtilement à mesure. Puis, elle lui donna le coup de grâce et le gros nez de Lothaire sentait déjà le contact des deux lobes de chair tendre contre lui. Et elle tirait finalement un grand coup rapide et sournois pour lui aplatir carrément la face dans ses seins.

“Tu pensais berner qui, Lothaire Santerre? Tu pensais-tu vraiment que je ne t’avais pas reconnu?

Et elle riait de toutes ses belles dents en redéposant sa tête dans le creux du lavabo et en lui passant la douche en pleine face. Le fou rire contagieux s’était emparé de Lothaire cruellement démasqué. Il se demandait c’était quand la dernière fois qu’il avait autant ri.

***

Rosaire Sévigny était mort dans le gros “fall” à la Palmarolle. Une douzaine d’hommes morts horriblement broyés par le roc entre deux galeries de mine. Olive disait, et le coroner également, que Rosaire était probablement saoul et avait mal placé les charges de dynamite et que son ivrognerie avait privé onze familles de leur père. Sylvie, elle, pensait qu’il s’était suicidé en se foutant égoïstement des autres hommes dans le trou avec lui. Le corps de Rosaire n’avait jamais été remonté. À la profondeur où cela s‘était passé, il ne lui restait pas très long à creuser pour aller brûler en enfer, disait-elle aussi. Olive s’était fait un nouveau chum, ses frères avaient maintenant chacun leur famille, loin de Val d’Or.

Et les deux cousins s’étaient longtemps rattrapés dans les nouvelles, raconté des vies résumées en grands traits, la pauvre Louise, ses deux fils et tout ça pendant que Sylvie finissait la coupe de cheveux et la barbe de Rosaire. Leurs vies étaient devenues tellement différentes. “Est-ce que tu penses qu’on va pouvoir réveillonner ensemble?, avait risqué de lui demander Lothaire. Le visage de Sylvie s’était décomposé devant lui. Ses joues avaient rougi au bord d’exploser, ses mains tremblaient. Un silence de la mort, Lothaire ne comprenait pas, ne savait plus où se mettre. “C’tu plate, je réveillonne avec mes filles.”, avait-elle dit en le regardant avec un irrésistible sourire retrouvé. “T’as des filles? Combien de filles que t’as?” avait demandé Lothaire, ébaubi. “Une quinzaine.”, avait répondu Sylvie en mesurant l’effet de sa réponse sur les expressions de Lothaire. “On passe chez nous me changer, je pense que les filles vont être contentes de te rencontrer, on va réveillonner tous ensemble. Penses-tu vraiment que je vais te laisser tu’seul comme un coton la nuit de Noël, mon sans-dessin, toé.”

***

Lothaire en avait profité pour examiner hypocritement le garde-robe d’entrée de Sylvie. Aucun vêtement d’homme là-dedans. Sylvie habitait un des petits shacks en bois rond du village minier historique de Lamaque, celui-là même qu’elle avait racheté de son grand-père Santerre qui l’avait habité de plein droit une bonne partie de sa vie sacrifiée à la mine Lamaque. Grand-papa Frank était allé s’installer au foyer de Val d’Or où la platitude des jours et la pesanteur de sa solitude avaient achevé de le tuer. Simple journalier, le shack de Frank était à l’avenant, petit. Un quatre-et-demi quand même coquettement aménagé par Sylvie. Mais il était clair pour Lothaire qui attendait sa cousine au petit salon ouvert sur la cuisine qu’on ne pouvait pas élever une quinzaine de filles là-dedans.

Hôtel Motel Dix, pour une raison obscure, à Val d’Or, tout le monde prononçait Dix comme on prononce “Dicks” en anglais. On disait “Le Dicks”, tout court. Pas très loin d’être le plus gros trou en ville après le trou de la mine Sigma. Au plafond, tout le long des fausses poutres de bois pour faire country, les suppôts de Satan, blasés, étaient vautrés nonchalamment. Certains zieutaient les pauvres filles nues qui se dandinaient devant un public mâle déjà pas mal engourdi par trop de bière en fût, d’autres visaient le racoin discret où les pauvres accrocs allaient supplier Ti-Guy “Grosse Queue” de leur “fronter” un dernier quart de poudre avant la prochaine paye, d’autres essayaient de suivre de loin les écrans des machines pour voir si de pauvres mères de famille avaient fini de jouer toute l’argent de la grocerie, on suivait aussi la parade des filles rien qu’en bobettes et en talon haut qui, cabaret en main, distribuaient les drinks en se faufilant entre les mains tâteuses; dans un autre recoin discret, ils tentaient de voir dans les confessionnaux alignés un à côté de l’autre où pour dix piastres d’autres pauvres filles se dandinaient l’entre-jambes sur les culottes à moitié déboutonnées des gars, les seins bien étampés dans leurs faces, jusqu’à temps que leur sperme gicle à travers leurs bobettes ou que la toune finisse, c’était selon. Certains suppôts s’amusaient même à gager là-dessus. Il y avait tellement de ces âmes perdues, toutes pareilles, qu’aucun d’eux ne fournissait plus l’effort d’en ramener une à Satan qui se plaignait d’avoir maintenant beaucoup trop de gueules semblables à nourrir pour rien.

 Comment appelle-t-on le péché dont les hommes naissent coupables?
– On l’appelle le péché originel, parce que nous naissons tous avec cette tache sur notre âme. Il a obscurci notre intelligence et affaibli notre volonté, en nous donnant une inclination au mal.

“Veux-tu bien me dire pourquoi tu m’amènes ici la veille de Noël?”, avait immédiatement questionné Lothaire en prenant place au Dix. Lorsque Darquise Trépanier était partie de Val d’Or, avait expliqué Sylvie, le doorman que je connaissais parce que je le coiffais m’a demandé si je voulais venir la remplacer. Coiffer les filles avant la soirée, m’occuper des retouches entre les sets, voir qu’elles soient bien maquillées, c’était bien payé. Je n’avais rien à faire de mes soirées alors j’ai dit oui. Ces pauvres filles-là viennent de Montréal la plupart, ou des campagnes creuses, on les loge dans la vieille partie de l’hôtel, certaines arrivent ici à dix-sept-dix-huit ans, j’en ai même eu de seize ans. Ils leur font des faux papiers mais la police pose jamais de questions. Je suis un peu comme leur mère, je m’occupe d’elles, elles se confient beaucoup à moi. Je raccomode leurs petites chicanes. On a beaucoup de plaisir ensemble. Je suis un peu leur seule famille. Lothaire écoutait, ébaubi. Une petite blonde avec d’énormes seins à la hauteur des yeux de Lothaire s’était présentée à leur table pour prendre leur commande. “Josée, je te présente Lothaire.” Les deux mains pleines, elle avait fait sauter ses deux mamelles en souriant devant ses yeux pour le saluer. “Josée, Petteux y’es-tu arrivé, faudrait que j’y parle, tu nous apporteras chacun un porto.”, avait demandé Sylvie. “J’vas aller te le charcher tu’suite.”

Le hippie qui vivait toujours quelque part au fond de Lothaire, plongé dans la musique disco, les danseuses tout nues et tout le bling bling du Dix avait les yeux ronds comme des trente sous. Josée était revenue avec les deux portos, les avait déposés devant eux, et en faisant un clin d’œil à Lothaire elle avait dit à Sylvie : “Beau bonhomme, ton Lothaire, check-lé comm’faut, j’en connais qui se feraient pas prier pour le passer au confessionnal.” Lothaire et Sylvie avaient siroté leur tawny et avaient placoté un peu, encore. Les boss avaient fait venir un gros buffet pour les filles qui devait être à veille d’arriver. On installerait tout ça dans la grande loge commune en arrière du stage où les filles avaient déjà décoré et monté un beau sapin. C’était là que Sylvie s’occupait des filles. Quand Petteux est finalement arrivé s’asseoir à leur table, Sylvie l’avait présenté lui aussi à Lothaire. “Mon beau Petteux, lui avait demandé Sylvie en lui roulant des yeux de biche, on peux-tu faire exception à soir? Est-ce que je pourrais amener Lothaire avec moi dans la loge? Les filles sont d’accord avec ça. Il est venu de Montréal, il connait plus personne icitte.” Petteux avait inspecté Lothaire de la tête aux pieds, les yeux froncés. “Qu’est-ce que je ferais pas pour toé ma belle Sylvie. Depuis le temps qu’on entend parler de lui, ton beau Lothaire, on va l’accueillir en grand.” Lothaire avait du mal à cacher son ébaubissement, il avait lancé un regard de chien perdu à Sylvie qui avait habilement détourné le regard. “Josée! Va leur porter une bouteille de porto dans la loge, c’est on the house.”

 ***

Une série de miroirs au-dessus d’un grand comptoir où s’amoncelaient des sacoches ouvertes d’où sortaient des cosmétiques de toutes sortes, des paquets de cigarettes, des briquets et des brosses, des peignes, des séchoirs, des fers à friser et toute cette sorte de choses. Quelques tabourets le long du comptoir. Derrière, pêle-mêle, un assortiment de divans et de causeuses de toutes sortes de couleurs qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres, des bobines de bois virées sur le côté faisaient office de tables de salon et au fond, une ou deux grandes tables pliantes avec des nappes en papier qui attendaient le buffet. Et des filles de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, installées un peu partout les pieds dans des pantoufles en Phentex pour se reposer des talons hauts, certaines avec une petite veste sur le dos même pas fermée en-avant, personne n’avait vraiment le réflexe de la pudeur. Des seins partout. Ça allait et ça venait, toujours une dizaine de filles sur le plancher et cinq-six filles dans la loge et plus la clientèle fuyait avec l’heure, plus le ratio changeait. Sylvie passait les filles au besoin, l’une après l’autre. Un petit coup de ciseaux par ci, un petit coup de fer à plat par là, un touch-up de make-up, les cheveux vaporisés à l’eau remis en pli au séchoir et parfois même une fille complètement écartillée sur le comptoir devant Sylvie qui maniait avec une main de maître le rasoir droit et taillait des petites œuvres d’art dans le poil de leurs entre-jambes. Deux filles étaient venues s’installer de chaque côté de Lothaire seul dans sa causeuse et s’étaient mises à faire semblant de lui faire du bagou. Une belle grande rousse puis une jolie petite blonde. Il n’avait pas pu se retenir de demander aux filles comment ça se faisait que Sylvie leur avait parlé de lui. “Parle-moé-z’en pas. À toutes les Noël, elle arrête pas de nous casser les oreilles avec son histoire de petite fille que son père avait pogné tout-nue avec son cousin en d’sours des manteaux de matantes la nuit de Noël pis y l’avait battue pis y y’avait cassé le bras.”, avait lâché la fille, sans façon. “A nous conte ça pis à toutes les fois, les filles braillent, faut qu’elle leur refasse le make-up après.”

Lothaire avait répondu du tac au tac, un peu contrarié : “On était pas tout nus, calvaire, pis même à ça, on avait juste dix-onze ans.” Les deux pauvres filles réalisaient abasourdies que c’était Lothaire, le cousin. Pour racheter la grande rousse, la petite blonde avait rajouté : “Ben non, on le sait ben, Sylvie se serait jamais montrée tout-nue. Même encore, même si elle a un beau corps pis des christ de beaux totons pour une fille de 36 ans, elle les a jamais montrés à personne. Même avant, elle les montrait pas à personne.”

“Avant quoi?”, avait vivement rétorqué Lothaire, mais les deux filles, aussi confuses que contrites, s’étaient regardées l’une l’autre rougir puis elles s’étaient sauvées en courant sur le plancher sans se revirer.

***

La veillée avançait, le buffet était finalement arrivé et les filles affamées étaient tombées dedans, la bouteille de porto de Petteux descendait. Sylvie, occupée, Lothaire entretenait la conversation avec les filles en se demandant ce qu’il pouvait bien foutre là. Sylvie venait le voir de temps en temps heureusement. Passé minuit, même aux danseuses, les gars avaient le motton de Noël et rentraient plus de bonne heure que d’habitude rejoindre leurs Germaine ou aller brailler tout seuls dans leur trou. Beaucoup de filles réveillonnaient maintenant sur un méchant temps dans la loge. La petite blonde et la grande rousse qui se sentaient coupables avaient organisé un plan de nègre en cachette pour se faire pardonner. Vers une heure du matin, avant que trop de monde soit trop barbouillé, la grande rousse était montée nu pieds sur une bobine de bois et sifflait les deux doigts dans la bouche pour attirer l’attention. Quand ce fut fait et qu’un silence acceptable se soit installé, elle avait fait son petit speech. “Comme vous le savez, à soir c’est un Noël spécial pour quelqu’un que nous autres les filles on aime d’amour. C’est pas à toutes les Noël que Sylvie a la chance de voir son beau Lothaire qu’à nous casse toujours les oreilles avec. On s’est toutes mis ensemble les filles, les doorman, les barmaids, toute le staff pour leur offrir un beau cadeau de Noël. Mais on l’a caché quelque part.” Puis la petite blonde s’était approchée de Lothaire et Sylvie et leur avait remis la clé d’un motel.

“Y’est là, votre cadeau. Vite, allez le chercher.”

Étrangement, personne ne les avait suivis de l’autre bord. Rendus devant la chambre avec le bon numéro, Lothaire avait remis la clé à Sylvie. “Après tout, c’est un cadeau de tes filles”, avait-il dit en souriant et Sylvie avait nerveusement ouvert la porte.

Une lumière tamisée reignait sur toute la chambre, un seau à glace sur pied d’où on pouvait voir dépasser le bouchon typique d’une bouteille de champagne trônait entre deux fauteuils-crapauds, deux flûtes sur la table d’appoint, quelques bouchées, des chocolats Laura Secord et des fraises dans une assiette de Noël en plastique.

Sur le lit king, les filles avaient fait une montagne avec tous leurs costumes à froufrous, leurs couvertes de flanellette, leurs manteaux de guenille, de mouton, de fourrures cheap de toutes sortes.

 

À suivre

Flying Bum

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La suite ici

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

*Paroles extraites de Quand j’vas être un bon gars, Richard Desjardins

Chroniques du péché mortel (2)

Le suppôt de Satan avait fait son choix, un choix facile. Il avait vu de ses yeux vu bien plus de péchés mortels commis par Rosaire que par n’importe qui d’autre cette fameuse nuit-là dans cette chambre-là. Heureux les cœurs purs, le suppôt avait laissé les pauvres enfants tranquilles et s’en était retourné vers son maître avec l’âme de Rosaire, inutile de faire la litanie de ses fautes.

Faut-il beaucoup de péchés mortels pour mériter l’enfer?

– Non; pour mériter l’enfer: il suffit d’un seul péché mortel.

De peur de son propre père, Sylvie s’était endurée jusqu’au lendemain soir avant de se plaindre de son bras qu’elle cachait de son mieux. Olive avait raconté au médecin que la petite se l’était cassé en traîne sauvage dans la côte de cent pieds.

-“C’est la dernière fois que je te couvre, Rosaire Sévigny, là tu vas faire un homme de toé. Tu vas arrêter de boire pis tu’suite.”

Et quand elle l’appelait par son nom de famille, c’était du sérieux. Mais le péché de gourmandise le rongeait toujours, l’addiction était sévère, l’ivrognerie la plus vile. Mais encore son âme appartenait maintenant au diable de plein droit.

Après ce fameux Noël, les Santerre avaient fermé leurs portes aux Sévigny, pauvre Olive. Et le printemps suivant un cancer fulgurant avait emporté Germaine, la mère de Lothaire. Olive avait mis son Rosaire à la porte en lui disant de revenir sobre ou de ne jamais revenir. Sylvie n’avait plus jamais revu Lothaire.

Deuxième partie

Montréal, Noël 1971.

Cette année-là, il était clair que nous aurions un Noël bien blanc. La neige avait tombé en légères boules blanches flottant suavement entre ciel et terre tout l’avant-midi. Dès l’heure du dîner passée, le vent du nord avait remplacé le calme plat et cette neige de contes de Noël se faisait maintenant compacte et humide. Ça tombait dru partout. Une neige pour hommes. Et les rafales menaçaient de s’en mêler.

***

Si on n’avait pas su, on aurait pu facilement croire que Simone Fréchette était une de ces madames imposantes comme celles qui tiennent les rennes d’un grand bordel de luxe. Imposante poitrine et fessier à l’avenant, toujours bien mise dans de belles robes de chez Dupuis & Frères, une masse drelin-drelante de bijoux de qualité douteuse, des parfums de magasins à rayons et un maquillage digne des grandes actrices de cabaret. Rue Ontario près de Plessis, Simone Fréchette tenait effectivement maison. Une maison de chambres, on devrait plutôt dire une pension, pour les jeunes filles qui étudiaient de l’autre côté de la rue à l’Académie de coiffure de Montréal. Toutes des jeunes filles de bonne famille qui venaient des régions, des lointaines campagnes, et que leurs familles confiaient aux bons soins de madame Fréchette le temps de leurs études. Les tenir loin des tentations de la grande ville et du péché qui sévissait toujours un peu partout à portée de marche dans le bas de la ville était la mission que Simone s’était donnée et elle l’accomplissait avec zèle. Montréal était encore la ville de Jean Drapeau, entre l’expo 67 et les olympiques de 76; un vent d’optimisme et de joie de vivre soufflait toujours joyeusement, et nuitamment surtout, sur les braises du vice montréalais qui brûlaient perpétuellement.

Ce matin de veille de Noël, les filles étaient excitées, affairées à compléter leur bagage. Enfin, la longue session d’automne était complétée. On viendrait les prendre et les ramener dans leurs familles pour la période des fêtes. Une à une elles disparaissaient dans de grands au revoir tristounets et des grandes embrassades entre copines. Mais leurs sourires revenaient à mesure qu’un parent arrivait pour les prendre à leur tour. Madame Fréchette supervisait les opérations avec flegme et fermeté. Elle cachait mal son propre bonheur de s’envoler en soirée rejoindre son frère et sa belle-sœur qui tenaient un petit motel à Pompano Beach en Floride. Elle avait une sainte horreur de la neige et du froid.

Aucune fille ne pouvait demeurer à la pension pendant la période de vacances. Et la maison se vidait une à une de ses pensionnaires. La toute dernière rongeait encore son frein assise devant son bagage et il était déjà 3 heures passé. Simone Fréchette tapait du pied et s’inquiétait pour le père de sa plus rebelle protégée qui devait être aux prises avec la tempête quelque part entre Val d’Or et Montréal. Quelques coups de téléphone n’avaient rien donné de bon pour rassurer la femme et la jeune fille. Simone Fréchette en était à se demander si elle n’appellerait pas la Sûreté du Québec pour voir s’il n’y avait pas eu un grave accident dans le parc de la Vérendrye ou quelque part d’autre sur la 117.

“Il ne viendra pas, c’est rien qu’un ivrogne qui tient jamais ses promesses.”, avait affirmé la jeune fille par dépit. “Ça ou il a commencé à fêter trop de bonne heure et il a pris le champ dans le parc.”, avait-elle ajouté. “Ils vont le retrouver vivant demain matin. Ça gèle pas un saoulon. C’est ma mère qui l’a forcé à venir me chercher, sûrement pas son idée à lui.”

“Oui mais écoute, jeune fille, moé je pars en Floride, là, j’ai mon avion à 6 heures, faut je parte moé là, j’peux pus attendre ben ben, j’avais bien dit avant 2 heures à tout le monde”, plaidait Simone Fréchette. “Je ne peux pas te laisser ici tu’seule de même, t’as rien que dix-sept ans. As-tu de la parenté à Montréal, quec’chose?” Simone Fréchette n’avait jamais, oh grand jamais, laissé une de ses filles dans le trouble. Même ses plus révoltées comme Sylvie Sévigny.

***

En ces temps-là, les jeunes de Montréal vivaient à l’heure de l’underground. Les nouvelles radios alternatives jouaient Pink Floyd, Led Zeppelin, Frank Zappa, King Crimson, combien d’autres encore. Toute une contre-culture qui venait de l’Europe et des États était venue faire oublier la récente crise d’octobre et la morosité qui avait suivi. La belle jeunesse sombrait du même coup dans une multitude de paradis artificiels maintenant disponibles partout. Pot, mescaline, haschich, LSD. Les soirs dans les bars du Vieux-Montréal ou de la rue Saint-Denis, les spectacles au Campus, au Forum, au parc des Nations, des dizaines de bars alternatifs du rock au jazz faisaient leurs choux gras de la jeunesse délurée et en avant la fête, rien de trop beau! Mais pas aussi facile pour tout le monde, le monde comme Lothaire, par exemple. Après la mort de sa mère, son père Henri-Évariste avait perdu sa job à la mine East-Sullivan et s’était ramassé le bec à l’eau avec en bonus une condition pulmonaire attrapée dans le fond de la terre. Il s’était exilé en ville où il s’était amouraché d’une anglophone détestable qu’il a tout de même épousée envers et contre tous. Déracinement forcé pour Lothaire qui, après multiples drames et mélos familiaux de toutes sortes, s’était sauvé de la maison paternelle à quinze ans. Il s’était pris un petit boulot de lettreur-graveur après avoir fait croire au patron qu’il savait ce qu’il faisait. Après supplications de Lothaire, le type qu’il remplaçait était resté deux semaines de plus en cachette pour lui montrer le métier et Lothaire lui refilait son salaire en échange. Heureusement que Lothaire était habile et brillant.

Lothaire s’était pris un petit quatre-et-demi des plus modeste dans le vieux Rosemont, une cuisine avec salon attenant sans cloisons et un autre salon-double qui était en fait, sa chambre. Lothaire faisait ce qu’il pouvait pour suivre le rythme de ses amis qui habitaient la plupart chez leurs parents mais souvent il se rabattait sur la lecture et le dessin pour passer ses veillées moins fortunées seul chez lui.

Ce soir de Noël-là, quelques amis étaient passés, histoire de se geler la gueule tranquillement avant de repartir en soirée rejoindre leur famille dans les festivités de Noël. À un certain moment il y avait eu beaucoup d’action dans le petit quatre-et-demi mais vers les dix heures, le dernier visiteur avait quitté. Lothaire ramassait seul les traîneries, les bouteilles vides et vidait les cendriers. Il s’était confortablement installé pour lire un énorme bouquin d’art que sa récente flamme lui avait offert comme cadeau de Noël. Elle l’avait volé chez Raffin où elle était caissière à temps partiel juste pour se payer des frivolités; elle ne manquait de rien, en fait. Volé ou pas, le bouquin était superbe. Il le feuilletait en pensant à sa belle Louise qui était elle aussi repartie vers sa famille l’abandonnant seul avec lui-même. Lothaire était toujours persona non grata dans la famille de Louise, famille aisée et snobinarde, qui acceptait mal que l’une des leurs fréquente un hippie qui n’allait même plus à l’école de surcroît. Comme lui, elle était mineure et devait se plier aux caprices de son père en attendant l’âge de sa majorité qui venait fort commodément de passer à dix-huit ans. Plus que deux ans à attendre.

Lothaire s’était tout de même ménagé un petit réveillon. Pain français, quelques pâtés et fromages, une bouteille de porto d’assez bonne qualité et quatre ou cinq grammes de libanais blond. Il n’attendait plus que minuit vienne et que la forte odeur de tabac se dissipe dans le petit appartement avant de se souhaiter joyeux Noël à lui-même et de passer à table. Il avait rarement revu son père depuis son départ de la maison familiale.

Un disque de James Taylor sur la platine, Lothaire soudainement envahi d’une tristesse profonde, blotti au creux de son divan était tout simplement tombé dans les bras de Morphée avant le grand banquet-solo.

Le suppôt de service cette nuit-là s’emmerdait perché sur le chauffe-eau au fond de la cuisine. Lorsque l’ennui le prenait ainsi il s’amusait à pénétrer les esprits endormis et de faire tourner leurs rêves au noir. Trop facile de tirer une jeune âme, esseulée de surcroît, vers les abysses où se terrent la tristesse et le désespoir. Heureusement, il passait un ange de temps en temps, spécialement dans la nuit de Noël, pour prendre les esprits par la main et les ramener dans la lumière.

Dieu a-t-il donné à chacun de nous un ange gardien?

– Oui, Dieu a donné à chacun de nous un ange gardien, pour nous préserver du mal.

Tout juste avant minuit, des coups dans la porte avaient réveillé brusquement Lothaire. Il s’était précipité le long du corridor. En ouvrant la porte, il avait accueilli une superbe jeune femme et il l’avait reconnue malgré le temps, sa tuque profondément calée sur son front et le foulard qui recouvrait sa bouche. Sylvie était là.

“Qu’est-ce que tu fais icitte? Comment t’as faite pour me trouver? Entre, vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans.”

Après l’avoir laissée se débarrasser de son linge d’hiver couvert de neige et de glace et de lui avoir trouvé des gros bas de laine pour mettre dans ses pieds, Lothaire était aller accrocher tout ça sur la pôle de douche. Elle grelottait. De toute évidence elle traînait dehors depuis un bon bout de temps. Il l’avait installée dans le divan et il était allé lui chercher sa plus chaude couverture et lui avait préparé un bon café.

“Je me suis dit qu’il devait pas en avoir beaucoup des Henri-Évariste Santerre à Montréal. Ça m’a pris du temps à allumer, j’ai marché beaucoup. Je suis entrée dans un bar et j’ai demandé un bottin et j’ai fouillé. Ton père m’a dit que tu ne restais plus là puis il m’a donné ton adresse. Il fait dire joyeux Noël, de l’appeler. Toi, je ne t’ai jamais trouvé dans le bottin.”

“Normal, j’en ai pas de téléphone.”

Lothaire était rien de moins qu’ébaubi. Sa belle anémone des bois avait grandi en grâce et en beauté et se promenait désormais dans un superbe corps de jeune femme. Ils avaient longuement bavardé, rattrapé toutes les nouvelles des uns et des autres, remémorés les bons souvenirs et se regardaient maintenant les yeux dans les yeux, alanguis et heureux.

“Fuck, j’avais oublié! Chu donc ben sans dessin. Viens, on va réveillonner!”

Lothaire avait sorti et tranché le beau pain croûté, placé des beaux couverts et les pâtés et les fromages gracieusement disposés sur la petite table de salon et ouvert la bouteille de porto.

“Un toast à nos retrouvailles!”

Après les bombances, les cousins heureux avaient fumé le libanais blond en finissant tranquillement la bouteille de porto et en placotant. Lothaire avait bien senti que Sylvie n’en était pas à sa première fumerie. Les yeux brillants ils se dévoraient du regard encore et encore. Elle était le plus beau cadeau de Noël qu’il pouvait espérer, et lui était le sien. Après un moment, Sylvie avait parlé de son autobus aux aurores le lendemain matin, et de sa mère Olive, disait-elle, qui devait se morfondre seule avec ses deux petits frères. C’était la première fois qu’elles n’étaient pas ensemble à Noël.

“On se fais-tu une grosse pile de couvertures et de manteaux sur ton lit et on va se coller en-dessous pour dormir un peu?” avait-elle proposé bien candidement avec un sourire à faire dégeler un iceberg. “On boudera quand même pas notre plaisir, pour les fois qu’on se voit!” avait-elle ajouté. Sur ce, on frappait encore à la porte. Lothaire se demandait bien lequel de ses amis s’était évadé d’un ennuyeux party de famille et était simplement revenu gâcher sa soirée de retrouvailles. Pour une rare fois, il n’aurait pas voulu que ce soit sa belle Louise qui lui fasse une surprise. Il était allé ouvrir pendant que Sylvie organisait l’installation dans la chambre de son cousin. Lothaire n’avait eu que le temps de voir la grosse face rouge et l’énorme poing brandi, d’entendre la grosse voix qui criait :

“Ah ben, toé, mon p’tit tabarnak!”

Puis, black-out.

***

Depuis le temps, elle s’y était fait et elle n’avait pas froid aux yeux. Rosaire ne comprenait rien, ni du cul ni de la tête et elle le détestait. On ne négocie pas avec les saoulons. Elle avait scanné rapidement les lieux du regard et aperçu une espèce de tête en plâtre qu’elle avait agrippée solidement par le cou. Lorsque Rosaire s’est présenté dans le cadre de la porte de chambre, elle l’attendait. Elle s’était élancée de toutes ses forces et lui avait égrené le bel apollon grec dans le front. Le temps que Rosaire reprenne ses esprits, elle l’avait poussaillé jusque sur le balcon et barré la porte derrière lui, même flanqué une chaise sous la poignée, en cas. Il avait probablement décidé de lâcher le morceau parce qu’elle l’avait entendu descendre l’escalier puis, plus rien. Rosaire avait été chanceux qu’elle ne finisse pas jusqu’au bout le mandat qu’elle s’était donnée et ne pousse sa carcasse en bas des marches.

***

Lorsque Lothaire avait repris ses esprits, une douleur lancinante pulsait au rythme de son coeur sur le côté de son visage enflé. Les bleus mauves de l’œdème avaient déjà commencé à descendre sur son œil. Sylvie était assise près de lui sur son lit envahi par tout ce qu’elle avait pu trouver de couvertures et de manteaux. Elle appliquait doucement sur le visage de Lothaire un sac de bleuets congelés qu’elle avait trouvé dans le congélateur du frigo. “Pauvre Lolo”, répétait-elle comme à elle-même lorsqu’il avait repris conscience. Elle lui avait doucement raconté le bout que Lothaire avait loupé. Rosaire était resté pris trois fois dans les neiges du parc ce qui l’avait retardé et s’était cogné le nez sur la porte de Simone Fréchette partie vers les plages de la Floride. Il avait eu le même réflexe que sa fille et l’avait retrouvée ainsi chez Lothaire dans l’espoir de la ramener à sa mère à Val d’Or.

Sylvie avait fouillé dans sa sacoche et en avait sorti deux 222 qu’elle lui avait fait avaler pour passer la douleur. Elle s’était levée près du lit et avait commencé à s’extirper de son jeans moulant. “Là on va se coucher et on va dormir un peu, faut que je sois au terminus Voyageur à 7 heures demain matin, déshabille-toi, je vais t’aider si tu veux, on va se coller.” Lothaire avait été épluché jusqu’à son caleçon de coton et s’était glissé sous le tas de couvertures. Sylvie assise sur le bord du lit en bobettes s’était débarrassée de ses bas et défaisait un à un les boutons de sa blouse. Quand elle s’était tortillée et qu’elle s’en était extraite c’était un superbe corps de femme qui se révélait à lui, Lothaire était bouleversé. La blouse disparue, elle avait pris un temps d’arrêt. Étiré le bras pour fermer la lampe puis Lothaire l’avait nettement entendu dire : “Ah, pis, que le diable l’emporte!” Il avait vu les doigts de Sylvie chercher dans la blancheur de son dos les agrafes de son soutien-gorge qui s’était scindé en deux avant de disparaître par en-avant sur la table de chevet.

Dès qu’il avait entendu l’appel au diable, le suppôt s’était réveillé en sursaut et était passé comme un éclair de son chauffe-eau dans la cuisine vers le bord de la fenêtre de la chambre à coucher. Il avait eu tout juste le temps de zieuter les deux seins bien ronds et bien fermes de Sylvie. Quelle aubaine, pensait-il. Il y a ici un potentiel sans pareil ! Luxure, adultère, inceste. Le maître à son réveil demain matin recevra la plus belle étrenne de Noël, deux anges devenus démons.

Elle s’était littéralement encastrée le long du corps arqué de Lothaire et avait soulevé le haut de son corps et Lothaire avait compris. Il avait passé un bras sous elle comme il le faisait toujours. Sauf qu’il n’avait plus dix ans. Et elle non plus. On aurait pu entendre voler une mouche dans le quatre-et-demi. La température grimpait vitesse grand V.

Sylvie était allée chercher l’autre main de Lothaire et l’avait ramenée entre ses seins où elle la maintenait tendrement mais fermement. On était bien loin des boutons de roses, la chair tendre de sa poitrine était impossible à cacher ou à oublier. Le souffle court, tout le sang du pauvre garçon voulait lui sortir par les blessures infligées par Rosaire. Et en poussant lentement elle avait fini de mouler ses fesses dans le bassin de Lothaire assez pour comprendre que le petit cousin était maintenant un grand garçon.

“Ciboire, Sylvie, c’était pas péché mortel ça? On est encore cousins, non?” avait-il murmuré du bout de la gueule.

Il caressait doucement le bras de Sylvie et le terrible son de craquement d’os brisé lui revenait comme un cauchemar vivant. Dans la respiration saccadée de Sylvie il avait compris qu’elle n’avait jamais oublié la cruelle pénitence de son innocent péché. Mais Lothaire totalement ébaubi ne faisait que faire son farouche. Il retrouvait son paradis perdu, la chaleur de sa peau douce, son Atlantide engloutie sous les couvertures pesantes, le parfum de l’anémone des bois ramassé dans le creux de son cou si doux que son nez retrouvait avec un plaisir évident et toutes les fourmis rouges de l’Abitibi avaient trouvé le moyen de descendre à Montréal malgré la tempête et de pénétrer son pauvre corps qui démangeait et qui brûlait de partout.

“Des petits-cousins seulement, rappelle-toi.” avait répondu Sylvie sur un ton rigolo.

À suivre.

Flying Bum

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En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).