Chroniques du péché mortel

Première partie

Bourlamaque, Noël 1965.

Cette année-là, il avait plu pendant toute la messe de minuit. Du tonnerre, des éclairs, des bourrasques de vent d’une force inouïe soufflaient sur Lamaque. Situation incongrue parce qu’un froid glacial régnait depuis au moins une semaine sur toute l’Abitibi. La couche de neige durcie qui recouvrait déjà les trottoirs et les rues s’était transformée en véritable patinoire sous la pluie. Au sortir de la messe, les monsieurs et les madames avaient été totalement surpris par la force des vents. Sur la belle glace bleue, les chapeaux partaient au vent et atterrissaient plus loin dans de grandes flaques d’eau, les monsieurs attrapaient leurs madames par les épaules et d’autres moins chanceuses étaient littéralement emportées, qui directement dans les grands cèdres au bout du pallier de l’église St-Joseph, qui au bas des marches le cul à l’eau. Deux enfants, Lothaire et Sylvie pliés en quatre se tenaient à deux mains les côtes endolories par des grands fous rires incontrôlables. Ils pointaient tantôt une pauvre femme ébaubie de se retrouver les deux fesses à l’eau, tantôt les beaux chapeaux du dimanche qui s’envolaient et partaient comme des feuilles à l’automne. Le père de Sylvie était arrivé de nulle part derrière les deux enfants et les avaient attrapés par le cou de ses deux grosses paluches de mineur. Il leur serrait les ouïes allègrement comme on disait à l’époque.

“Vous allez r’rentrer en-dedans vous confesser tout de suite mes deux petites faces laides, vous autres. Voir si on peut rire des grandes personnes de même.”

Mais les frêles épaules des deux enfants étaient bien insuffisantes pour supporter le poids de l’homme qui était particulièrement costaud. Ses deux pieds avaient levé par en avant et l’homme était parti par en arrière atterrir les deux fesses à l’eau, les deux pauvres enfants entraînés avec lui dans sa chute.

Un grand silence de plomb, le temps de réaliser que personne n’était blessé, puis de la grosse voix de ténor de l’oncle Rosaire, le père de Sylvie, un grand “Tabarnak de câlisss!” avait résonné dans la nuit de Noël. Les deux enfants stoïques regardaient l’homme, terrifiés. Puis, hésitant, Lothaire lui avait demandé sur le plus respectueux des tons : “Tu vas-tu venir à la confesse avec nous autres, mon oncle Rosaire?”, redonnant vie au concert de grands fous rires, contagieux et généralisés cette fois-ci. Devant l’unanimité de la bonne humeur, l’oncle Rosaire avait ri lui aussi du bout de la gueule mais Lothaire avait nettement senti s’abattre sur lui son regard de côté, hypocrite, frustré et menaçant.

***

“Vite, on chauffe pas le dehors ici d’dans. Allez toute mettre vos bottes dans le bain, les hommes vos manteaux dans le garde-robe, les femmes sur mon lit.”

Peu importe où se passaient les festivités, ces consignes étaient partout pareilles. Les familles étaient nombreuses et à Noël, ça fêtait fort. Lothaire avait tout juste dix ans et Sylvie, sa cousine, venait d’avoir onze ans. En réalité, Sylvie n’était pas tout à fait la cousine de Lothaire. Olive, la mère de Sylvie était la plus vieille du plus vieux des frères de son père et Olive était la cousine propre de Lothaire, sa fille Sylvie devenait donc sa petite-cousine. Des choses qui arrivaient souvent avec les grosses familles. Dans toutes les fêtes de famille, Lothaire et Sylvie étaient néanmoins inséparables et se considéraient cousin-cousine.

À Noël, on baissait le chauffage parce qu’on savait que ça allait chauffer. Tout ce beau monde-là dans la maison, le four et les quatre ronds de poêle qui ne dérougissaient jamais et aussi la boisson qui coulait à flots et venait réchauffer les buveurs quelquefois bien davantage que la couronne en demande. En général, les femmes se tenaient dans la cuisine, les hommes dans le salon et les enfants, une fois la folie des cadeaux passée, partaient jouer dans la cave avec leurs nouvelles bébelles. Lothaire préférait de loin s’amuser ou jaser longuement avec sa cousine, en retrait des autres. Du plus lointain Noël qu’il pouvait se rappeler, sa cousine Sylvie était tout près de lui ou elle le gardait à l’œil en tout temps comme un ange gardien. Et avec les années, l’écart d’âge entre eux avait fini par s’amincir comme une peau de chagrin.

Les frères et les cousins, survoltés à cette heure inhabituelle de la nuit perdaient généralement leur génie et inventaient des jeux de plus en plus nuls et désagréables au goût de Lothaire qui était plutôt intello et fluet. Dans les souvenirs de Lothaire, toutes ces longues veillées de Noël finissaient toujours de la même façon. Sylvie le délivrait des jeux débiles des garçons de la famille. Elle le prenait par la main et l’attirait avec elle à l’étage où en catimini ils rejoignaient tous deux la chambre où étaient empilés les manteaux de matantes. Ils fermaient doucement la porte derrière eux et se déshabillaient sans faire de bruit ne gardant que leurs petites culottes puis ils s’enfouissaient sous l’énorme tas de manteaux.

Le paradis perdu enfin retrouvé. Un calme si doux, loin des espiègleries des garçons, une autre planète totalement. Une Atlantide de béatitude engloutie sous l’océan fourrures de renard, de vison ou de mouton rasé court, les doublures de soie aux odeurs de muguet et de lilas qui glissaient suavement sur leurs corps, leur poids comme une caresse, les beaux foulards angora et les gros manchons à poil long comme oreillers. Le silence enfin. La sainte paix. Et la douceur et la chaleur, la chaleur du corps de Sylvie contre le sien, qu’il tenait devant lui, enroulé dans ses bras, un parfum de petite fille divin qui se concentrait dans son cou là où Lothaire plantait son nez, probablement rien qu’une savonnette bon marché de l’épicerie, son odeur glorifiée dans le flou des souvenirs. Ils s’endormaient ainsi comme des anges. Puis aux petites heures, une matante qui soulevait brusquement son manteau les réveillait bête. Aussi surprise que les deux enfants elle s’écriait tout attendrie, comme si elle venait de trouver une portée de bébés chats : “Venez voir ça. Sont tellement mignons! Germaine, apporte ton Kodak, ça vaut la peine!”

***

Ce Noël-là, Lothaire avait ressenti comme une petite gêne lorsque Sylvie ne semblait pas vraiment empressée de se dévêtir et de gagner leur cachette. Sylvie s’était assise sur le bord du lit. Il s’était assis lui aussi près d’elle. Un moment étrange qui avait mis Lothaire tout à l’envers. Leurs yeux qui s’étaient maintenant faits à la pénombre, ils s’observaient l’un et l’autre, insécures. Lothaire avait toujours vu sa cousine Sylvie comme une fleur. Sylvie en botanique, c’était aussi une fleur sylvestre, l’anémone des bois, lui avait-il une fois expliqué. Un grand fouet mais avec une belle fleur blanche et rose tout en haut de la tige. Cette nuit-là la belle fleur était toujours là mais son grand fouet avait commencé à se transformer. Les hanches de Sylvie avaient commencé à s’arrondir, il l’avait bien senti lorsqu’il avait déposé sa main sur sa cuisse déjà plus charnue que le Noël d’avant. Elle rougissait à rien. Des petits seins qu’elle dissimulait du mieux qu’elle pouvait avaient éclos sur sa poitrine comme deux boutons de rose au printemps. Ils s’étaient longuement regardés dans les yeux en silence, hésitants. Il aurait été cruel pour rien de bouder un bonheur qui durait depuis si longtemps.

“Que le diable l’emporte!” s’était-elle dit tout bas comme si elle ne s’adressait qu’à elle-même. Puis elle avait lentement commencé à se dévêtir et il avait fait comme elle. Lothaire avait déjà commencé à leur creuser un nid dans la montagne de fourrures et Sylvie, encore assise de dos sur le bord du lit ne portait plus que sa petite culotte et une camisole de coton blanc. “Que le diable l’emporte!”, avait-il cru l’entendre dire encore une fois. Lothaire regardait les deux mains de Sylvie apparaître de chaque côté d’elle en bas sur ses hanches, agripper les bords de la camisole, la hisser lentement par-dessus sa tête révélant pour un bref moment la blancheur de son dos avant que la longue chevelure ne s’y redépose. Puis, à la vitesse de l’éclair pour qu’il ne voie rien de sa poitrine, elle l’avait rejoint dans la chaleur de leur nid et s’était lovée devant son cousin comme elle le faisait toujours. Lothaire, embarrassé, ne savait plus quoi faire de ses mains. Elle s’était soulevée pour lui donner une chance de passer son bras sous elle comme il le faisait toujours. Puis elle a attrapé son autre main et l’avait guidée sur le devant de son corps où elle l’avait tenue tout contre elle, immobile. Bien centrée entre ses deux petits boutons de rose pour éviter que les mains de Lothaire ne les découvrent.

Trois cent anges auraient joué du luth à pleine tête dans leur paradis secret qu’ils se seraient quand même endormis, confortés dans la chaleur de leur innocent bonheur retrouvé.

***

Henri Richard serait-il un meilleur joueur de hockey que son célèbre grand frère? Les bleus vont-ils débarquer les rouges aux prochaines élections? Marilyne Monroe était-elle plus sexy que Mae West? Est-ce que la mine Lamaque va slaquer ou engager cette année?

La boisson aidant, tout devenait prétexte aux engueulades les plus épiques dans le salon où les hommes trinquaient allègrement. Et plus la nuit avançait, pire c’était. Rosaire Sévigny n’était pas un Santerre, il en avait épousé une, certes, mais il était ici en pays de Santerre, entouré de Santerre dans le grand salon. Et les Santerre s’amusaient ferme à le faire damner, lui qui était particulièrement susceptible et n’était pas reconnu pour avoir très bon caractère. Généralement les choses ne dégénéraient pas suffisamment pour que les hommes en viennent aux coups, mais pas loin. On savait assez bien doser l’endêvage. Rosaire particulièrement allumé et frustré par une attaque concertée des Santerre avait soudainement peine à se contenir. La famille de pince-sans-rire, l’alcool aidant, avait poussé la note au-delà de la patience de Rosaire qui avait maintenant la mèche particulièrement courte. Les baves chaudes lui montaient dans la gorge, le sang lui montait au visage et le ton montait à propos de n’importe quoi, une insignifiance, une stupide argumentation qui s’était mise à déraper désagréablement même si plus personne ne se rappelait le fin mot de l’histoire. C’était généralement à ce moment-là que les femmes, alertées pas les hauts cris, traversaient de la cuisine au salon et tentaient tant bien que mal de calmer les esprits. C’était au tour d’Olive ce soir-là d’essayer de calmer son Rosaire avec toutes les ruses de sioux qu’une bonne épouse d’homme en boisson devait savoir maîtriser.

“Olive, tabarnak, asseye pas. Habille les deux petits sans les réveiller, je m’occupe de Sylvie. On décâlisse d’icitte.”

”Sylvie, viens t’en tussuite, as-tu compris? Ces hosties de frères Santerre-là, ch’pus capable. On dirait qu’ils connaissent toute, eux autres. Ousqu’elle est, elle, encore?”, gueulait-il à pleins poumons. ”Sylvie, estie !”

“Va voir dans’chambre à Germaine ent’sours des manteaux, à doit être là”, avait répondu Olive.

***

La porte de la chambre à Germaine ouvrait maintenant des deux bords tellement Rosaire était rentré dedans avec force. Olive le suivait derrière et lui hurlait de se calmer, de prendre sur lui. Les manteaux de matantes volaient de tous bords, de tous côtés, renversant les lampes et les bibelots qui frappaient les murs avec fracas. Les enfants avaient été surpris par la violence du réveil, d’abord frappés d’apoplexie dans leur quasi nudité, leurs corps tremblaient maintenant autant du froid soudain que mus par une terreur sans nom.

“Ah ben mon p’tit tabarnak, toé ! Tu le savais-tu que c’est péché mortel de coucher avec sa cousine? As-tu été élevé dans un bordel toé, ciboire? Ça donne rien que des enfants infirmes pis mongols fourrer sa propre cousine. PÉCHÉ MORTEL, tu sais-tu ce que ça veut dire PÉCHÉ MORTEL, calvaire!”

Les postillons de Rosaire ou les chutes Niagara c’était pareil sauf en bave, ses yeux étaient revirés par en-dedans, des veines gonflées mauves dans sa grosse face rouge. Olive son épouse pleurait derrière, impuissante. Il avait agrippé le bras de Sylvie dans sa grosse main de mineur et l’avait sauvagement tirée du lit avec une force telle qu’elle avait presque frappé la lampe du plafond dans son envol vers un atterrissage forcé sur le parquet de bois. Elle n’avait jamais touché au matelas.

“Habille-toé, ça presse, sacrament.”

Quand la petite s’était penchée pour ramasser ses vêtements, une ruade de claques sur les fesses avait résonné à travers les cris de douleur de Sylvie et les pleurs de sa mère, la petite projetée au sol sous la force des coups. Les femmes ramassées en troupeau compact dans le corridor à épier la scène se gardaient silencieusement une petite gêne comme il était coutume de le faire dans ces circonstances-là.

Le suppôt de Satan assis calmement sur le gros calorifère d’acier au pied du lit attendait bien patiemment une âme à ramener en étrenne à son maître. Dans le petit catéchisme de l’école que Lothaire et les enfants devaient mémoriser par coeur, questions en rose et réponses en bleu.

Qu’est-ce que le péché mortel?

Le péché mortel est un acte si vil qu’il coupe totalement celui qui le commet de la grâce divine, plaçant ainsi l’âme en état de mort spirituelle, séparée de Dieu jusqu’au jugement dernier.

Pour les enfants qu’on éduquait avec une bonne dose de peur : la crainte ultime, l’effroi de leurs jeunes esprits, l’essence de tous les cauchemars et de toutes les terreurs nocturnes. Où se cachait donc le péché mortel? Dans le doux parfum d’anémone des bois qui se terrait au creux du cou de Sylvie ou dans les écumes de bave et l’haleine d’alcool pourri de Rosaire? Dans la douce et chaude étreinte de Sylvie ou dans la violence qui possédait son père? Avec laquelle de toutes ces âmes le suppôt repartirait-il, la sienne?, se demandait Lothaire. Pourquoi alors l’ivrogne enragé ne corrigeait-il pas Lothaire au lieu de sa fille? Lothaire sous le coup d’un bouleversement profond essayait de penser vite, le suppôt s’était déjà relevé sur ses courtes pattes et sa grosse face rouge souriait.

Lorsque dans leur paradis ravagé sa cousine avait été sauvagement arrachée de son étreinte par son père déchaîné, Lothaire avait clairement entendu le son.

Le craquement sinistre de l’humérus de Sylvie qui se fracturait en deux.

À suivre

Le Flying Bum

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La suite ici.  

En entête, Autoportrait en enfer, 1903, Edvard Munch, (détail).

Bande passante, passe bandante

Hier soir le porto était bon, moi, totalement bon à rien. Tiens, j’appelle une ex-flamme même si le mélange ex et porto n’est pas toujours une si bonne idée quand j’y repense. Je lui dis que même si je ne me rappelle plus très bien de son joli minois (et même de son nom, elle est listée dans mon bottin sous Douce 1997-1999), je n’en suis pas moins encore fou d’elle. Pourquoi, Douce, tu ne me donnerais pas une autre chance?

Je lui brode toute une romance à propos de combien la vie était meilleure avec elle que sans. Que si j’avais eu une fille, c’est une fille comme elle que j’aurais voulu. Elle m’écoute ébaubie, on dirait bien qu’elle ne sait aucunement avec qui elle parle. Tu te souviens du soir qu’on a vidé tout le mini-bar et qu’on ne souvenait même plus dans quel hôtel ou même dans quelle ville on était le lendemain? Ni où pouvaient être passés mes vêtements – Ah woin. Ça a dû être bien malaisant pour toi – qu’elle me répond sur un ton presqu’intéressé, aussi poli que sarcastique. Jusqu’à ce que je lui dise, éclair de génie, je pense que Fourré – c’est comme ça que j’appelle mon furet – Fourré aussi s’ennuie de toi,

Fourré n’est plus pareil depuis que tu n’es plus là.

Et sa voix prend vie tout d’un coup, Aaaah, c’est toi, ça: celui avec un stupide furet!

Bien sûr que c’est moi, qui d’autre (je pense qu’il y a beaucoup plus de choses à dire sur moi que la nature de mon animal de compagnie, que je ne suis pas celui avec un stupide furet autant que ce bel homme de grande classe qui possède énormément de belles qualités ET un furet. Je lui demande, si tu ne savais pas que c’était moi, à qui est-ce que tu pensais parler alors?

Un gars de Bell, ; il l’appelle tous les soirs environ à cette heure-là pour tenter lui aussi de récupérer Douce. Elle a annulé son abonnement il y a des années de cela (à peu près au même moment où elle m’avait évincé de chez elle quand j’y repense) et le type est apparemment beaucoup plus désespéré que moi de la récupérer. Une tache. En fait, hier soir encore, Kevin du département de la rétention de la clientèle lui récitait théâtralement des vers de Rimbaud en alternance avec une étude comparative de Protégez-Vous! vantant l’amélioration sans pareille de la fiabilité de son réseau et de sa grosse bande passante, les deux récités avec la même innocence attachante.

J’ai le goût de crier, là. C’EST QUI, ÇA, KEVIN ?! Mais elle venait tout juste de m’expliquer c’était qui. Porto, porto. Si tu n’en veux pas de sa grosse panse bandante, pourquoi tu passes des heures au téléphone avec lui?

Elle me dit que c’est bon de se sentir désirée à l’occasion, même par un vendeur de bande passante et, pour être totalement honnête, ses affaires ne volaient pas tellement plus haut que les miennes. Elle avait pensé que si elle annulait son abonnement chez Bell ça changerait tout – avoir une plus grosse bande, meilleur marché, plus fiable avec moins de chichis bureaucratiques l’emporterait, finalement, au sommet de sa vie adulte enfin libérée, qu’elle se sentirait loin de son sentiment d’être une éternelle payeuse de comptes, besogneuse de 9 à 5 et débarrassée des publicités télévisées stupides où on voit des femmes tout à fait souriantes et heureuses de travailler et de payer des comptes, miraculeusement exemptées de ces corvées plébéiennes et elles peuvent enfin s’adonner à toutes ces bonnes bières suintantes et ces shampooings miraculeux qui vous donnent une souple chevelure de princesse devant qui tout quidam qui se respecte sécrète des quantités de bave –mais canceller Bell n’a aucunement soulagé ses angoisses.

La cerise là-dessus, Bell a le monopole dans son bloc de condos. Alors la seule façon de s’offrir une bande passante, c’est de se réabonner à Bell ou de voler le signal à des voisins mais tous ces cons ont des bandes protégées. Ils ont tous ce petit système ingénieux à base de mots de passe qui nous souffle à l’oreille –Je sais que tu veux me voler mon signal, dégénérée que tu es, mais je ne te laisserai pas faire–  et après elle se ramasse à essayer de deviner leur foutu mot de passe –ce qui constitue un excès de confiance en ses dons divinatoires mais encore un forme pathétique de désespoir profond– et quand tu en essaies un sans succès, l’image vibre sur l’écran un bref instant puis repasse au flou. Et, oui, il y a toujours un con qui utilise une énormité comme mot de passe –tu veux même pas le savoir– et puis zut je te le dis : SuceMaMégabite mais toutes les fois que je lui chipe sa bande, je n’y trouve que des canals-culs horribles qui me donnent l’impression d’être complice de viols en série. Elle sent sa télé sucer sa mégabite et elle est convaincue qu’il sait –IL étant le gars de l’appartement 5– qui zieute toujours ses sous-vêtements goulument quand elle les sort de la sécheuse dans la buanderie de l’étage. Pervers…

Mais sa gueule est en feu! Je mets mon téléphone en mode mains libres et je me tape les joues pour rester concentré mais du même souffle je me sers un autre porto dans une longue flûte à bière.

… dégoûtant mais aussi un débile mental profond parce que tout le monde sait ça qu’un sous-vêtement même lorsqu’étalé au vu et au su de tous n’est finalement qu’une vague représentation désincarnée d’une partie du corps (ça réfère à une partie du corps sans en être vraiment une) mais dans le cas qui nous préoccupe, placés bien à l’abri du regard (bien pliés et empilés bien droit dans mon panier à linge) ils sont alors totalement dépossédés de toute symbolique sexuelle ou de la moindre référence à toute partie d’un corps de femme. Il lorgne quoi alors ce salaud? – en plus il a séparé la bande de l’internet de celle de la télé et je ne peux pas me brancher dessus. Je dois me rendre au coffee-shop pour aller sur l’internet et je te jure que pas un seul coffee-shop à des milles à la ronde ne sert un café digne de ce nom – C’est pas triste ça, quand tu y penses?

Rien qu’à mentionner un café pas buvable, haut-le-coeur, j’ai des baves chaudes qui me montent à la gorge. Je siffle une bonne lampée de porto pour stopper le geyser qui veut sortir.

Les propriétaires le savent-ils que leurs employés sont incapables de préparer un café digne de ce nom? Ou s’ils s’en foutent comme de leur première bobette? Ça ou ils ont un café à peu près buvable mais leur internet va et vient comme des marées poussées et tirées par une lune furieuse et capricieuse et que le signal dure juste assez longtemps pour compléter un formulaire de demande d’emploi en ligne mais jamais assez longtemps pour se rendre au bouton SOUMETTRE et une roue quelconque se met à tournailler et tournailler sans jamais que le MERCI D’AVOIR SOUMIS VOTRE CANDIDATURE n’apparaisse et cette éternelle roue qui tourne sans fin ne fait que vous rappeler la misérabilité de votre pitoyable existence.

Elle semble prête à y mettre fin. Succomber aux avances de Kevin du service de la rétention et ses arguments mielleux qui viendrait la prendre par la main et la guider patiemment à travers des pages et des pages de conditions verbeuses écrites en caractères minuscules et y déterrer les frais cachés tapis dans leur ombrage prêts à nous sauter direct dans le porte-monnaie.

Fourré! Non! (que je dis à mon furet qui vient de plonger dans une craque du divan à la chasse aux détritus quelconques) Et à mon ex, je dis, alors si tu succombes aux avances de Kevin, serais-tu prête à revenir vers moi aussi? Elle fait une petite pause – et si je me rappelais son visage je l’imaginerais soudainement frippé par l’ébaubissement et le doute – puis elle me demande, ouin, pis quelle grosseur de bande pourrais-tu m’offrir?

La tête un peu branlante, je scanne mon condo à la recherche d’une ferme de serveurs énormes ou d’une prise internet double que j’aurais oubliée quelque part. . . non, rien, mais cela ne me décourage aucunement, j’ai tellement à offrir! Je descends sur mes genoux (je lutte avec Fourré, on se dispute une crotte de fromage si vieille que je sens une urgente envie de la soumettre à un test de carbone-14) et je lui dis Douce, je n’ai pas de panse bandante à t’offrir, seulement tout mon coeur! Je suis en manque de bande mais plein à ras bord d’amour brûlant!

Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une relation mutuellement exclusive, si c’est de ça que tu parles? s’exclame-t-elle du tac au tac (sous son argument strident qui me griche dans les oreilles je me demande si je n’ai pas erré et que ce serait plutôt avec Minou 2001-2003 que je serais amoureux fou). Pourquoi je devrais choisir entre l’amour et la bande passante? T’es tellement fuck’n cynique! Ça ne me surprend guère que je t’aie foutu à la porte.

Elle raccroche.

Elle rappelle tout de suite. Désolée, dit-elle, j’ai raccroché accidentellement. De quoi on parlait, au juste? Ah oui, pourquoi je t’ai foutu là, ce cynisme! Et aussi ce furet! Ça pue un furet. Et pas rien que parce que tu es un grand garçon maintenant et que tu vis encore seul, avec un furet. Je parle de ce furet en particulier, Fourré, qui est une merde comparé à tout autre furet, quelle femme qui se respecte voudrait Fourré dans ses pattes?

Oh, porto, ça presse, je suis en mode défensif pas à peu près. Fourré m’a toujours accompagné à travers les hauts et les bas de l’existence, mais je vois qu’il est descendu du divan et qu’il se masturbe frénétiquement avec le pied gauche de ma paire de chaussures qui traînait sous la table du salon, les yeux grand ouverts de surcroît. Au moins s’il fermait les yeux je pourrais croire qu’il s’imagine être monté sur la femelle de ses fantasmes (ou de tout autre genre susceptible de l’exciter), et j’aurais alors la plus grande sympathie pour la pauvre bête. Mais non. Son déficit d’affection le porte aux pires démonstrations de lubricité et force m’est-il d’admettre, vu ses yeux ouverts, que la chaussure somme toute banale et d’une propreté douteuse (s’il faut admettre tous mes petits secrets) ou à le regarder aller il est tout occupé à résoudre passionnément son petit manque d’affection amplement satisfait de sa partenaire ce qui rend pour moi tout à fait compliqué de réfuter avec la moindre conviction les mots de Douce qui vient d’affirmer que Fourré est une merde. Ne le sommes-nous pas tous dans une moindre mesure? allais-je ajouter mais la ligne était morte tout d’un coup. Et cette fois, pour de bon.

Je ne peux plus accuser le porto de tous les maux. Outre un sentiment d’ivresse, travaillent maintenant en complémentarité pour faire de moi un être misérable : la migraine, l’épuisement, la dépression et un coeur brisé. Je me lève et je vais chercher une autre bouteille de porto.

Je reviens m’écraser mais Fourré a volé ma place au chaud sur le divan et semble raide mort, il ronfle dans un profond sommeil post-orgasmique. Plus rien à tirer de lui pour ce soir. Amer et avec un sentiment de rejet indéniable, hésitant ne sachant plus où m’asseoir (mon divan est comme une plage de jouets de furet à marée basse), je compose le seul numéro où je suis convaincu qu’une voix bienveillante me répondra : Service de rétention de la clientèle de Bell.

Comment est-ce que je peux vous aider ce soir? La voie robotique est si douce à mon oreille que je sens presque ses deux mains chaudes et douces passer sur mes joues. Je lui demande de parler à une personne du service de la rétention. Elle me répond. Désolée, je n’ai pas bien compris votre requête, que voulez-vous dire exactement? Et la douceur de la voix vient de tourner au vinaigre; même cette foutue robote ne me comprend pas.

Une épaisse bile remonte et je m’emporte quelque peu.

JE VEUX TOUT CANCELLER TABARNAK, INTERNET, TÉLÉVISION, CELLULAIRE, TOUTE! DÉBARRASSEZ-MOI DE TOUT ÇA! JE NE VEUX PLUS AUCUN FIL NI AUCUNE ONDE QUI ME RATTACHE À VOTRE MONDE SANS DIEU NI LOI OÙ TOUS LES DIABLES DE L’ENFER DOMINENT SANS PITIÉ LA MASSE DE CRÉTINS SOUMIS ET JE VEUX RÉCUPÉRER MON DÉPÔT!

Sur le divan, Bougé n’a même pas fourré un peu.

Un lointain son de couinage comme un ordinateur qui retrouve lentement ses esprits, se recalcule une stratégie, un son comme une chicane de couple d’écureuils dans les dessins animés du samedi matin.

Ok, dit la voix redevenue toute douce, laissez-moi vous aider. Écoutez attentivement parce que nos stratégies de rétention ont été récemment mises à jour.

Si vous désirez engueuler quelqu’un jusqu’à ce que votre angoisse diminue : Appuyez sur le 1   

Si vous êtes actuellement en furie contre l’économie, la pandémie, la température ou que vous êtes en peine d’amour et que vous considérez Bell comme responsable de tous vos malheurs : Appuyez sur le 2

Si vous voulez nous entendre vous supplier de ne pas nous claquer la ligne au nez : Faites le 3

Si vous voulez vous sentir inconditionnellement aimé et passionément désiré : Appuyez sur le 4

Elle me le dira pas deux fois, quatre.

Maudit porto.

Flying Bum

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Grève bleue

Comme la sirène un jour rêvée

Lascive sur un lointain rocher

Une mer se déverse sous ses yeux

Une rivière s’affole entre nous deux.

Si je lui lançais mes plus beaux galets

Bondir sur le sommet des remous

À mi-chemin s’y perdraient à jamais

Dans le tumulte des courants fous.

Sur un batelet de fortune

Je m’embarquerais hardiment

Sans commisération aucune

Le roc cruel percerait son flanc.

Si je plongeais tête première

Des beaux galets plein mon sac

La rivière se ferait démoniaque

M’inviterait à l’ultime prière.

Je tournerais le dos au grand remous

Elle verrait sa morsure dans mon cou.

Sur sa rive elle se languirait

Adieu tous les beaux galets.

Comme on dépose les armes

J’irais les offrir à l’humus des bois.

Sur la grève d’une rivière de larmes

Vaincu, je ne reviendrais pas.

Flying Bum

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Le trou de la fille

À ne pas confondre. Je ne sais pas pour les autres coins de la planète ronde mais chez nous à peu près toutes les grottes s’appellent le trou de la fée. J’ai eu la grâce de visiter le trou de la fille. Même pas cent pieds carrés, six cent pieds cube si on compte le plafond à six pieds du sol, creusés par un propriétaire besogneux en-dessous d’un triplex presque centenaire, une porte défoncée à travers une fondation pierre sur pierre du début du siècle, une fenêtre grande comme une feuille format lettre et voilà un trou devenu logement.

Un trou vraiment trop petit, mais on s’en foutait. Elle s’en foutait parce qu’elle se sentait bien dans une petite place, sécure. Si elle avait été un animal, elle aurait été ce genre d’animal qui vit dans une coquille et moi son petit chien, du moment qu’elle me faisait une petite place au chaud dans son trou. On s’en foutait carrément de vivre dans une version glorifiée de la grotte humide et de se laver à l’eau tiède dans une douche de tôle si étroite qu’on frappait les cloisons au moindre mouvement et que ça faisait bong! bong!

L’eau qui venait sans pression d’un minuscule pommeau posé au mur nous arrivait quelque part entre le menton et les mamelons. Impossible de se rincer la raie du cul là-dedans.

Le matin lorsque le soleil nous éclaboussait à travers la fenêtre grande comme une feuille mobile, elle nous faisait du café dans son bodum, elle allumait son boom-box et Jean-Pierre Ferland dans sa cassette quatre-pistes venait déjeuner avec nous. Elle ouvrait la seule porte qui donnait sur le boulevard et de notre situation on voyait les pieds des passants là-haut sur le trottoir et on se moquait de leurs souliers ou de leurs bas. La chatte du propriétaire qui prenait un bain de soleil sur la marche d’en haut. On jappait pour la faire suer. Elle ne bronchait même plus habituée à nos outrages. Elle savait que ça finissait toujours par des câlins coupables qu’on lui faisait pour se faire pardonner. Et on grignotait un croissant ou deux et on se remettait au lit exulter nos corps en feu parce que c’était samedi et que nos corps étaient en feu et que la semaine avait été longue.

Les jours où je venais la rejoindre après le boulot empestant l’imprimerie, elle m’attendait assise dans les marches. Quelquefois, je lui rapportais des bagels. Les jours fastes, avec des câpres, du fromage en crème et du saumon fumé. À la brunante, avant la fermeture des magasins, nous allions marcher sur la rue Masson en se moquant des petits couples habillés pareil en blanc ou en jaune canari ou des grosses madames en short et en tube-top en ratine avec des bas de nylon et des talons hauts. On essayait d’imaginer quelle sorte de vie animait ces tristes personnages. Où allaient-ils? De quoi se sauvaient-ils? Chacun son histoire. On marchait jusqu’au chic bar salon La Paz où on s’installait à la terrasse et on sifflait des grands verres de rosé à deux pour une piastre et demi.

On rentrait dans son trou où on grignotait des bouibouis de chambreurs assis sur un divan bancal, le bon manger coûte cher, comme la viande à chien. On finissait par jaser de nos maisons d’enfant, de nos familles sans jamais oh grand jamais qu’il soit question qu’on y retourne un jour. On finissait par se coucher sur le dos et on essayait de voir les étoiles à travers la fenêtre ridicule et l’atmosphère pollué du boulevard. On fumait du haschich. Elle rallumait le boom-box et la belle voix de Jean-Pierre Ferland nous invitait à faire du feu dans la cheminée et nous réalisions avec des sentiments ambigus que c’était ça chez nous maintenant. Tout le reste était derrière nous. Et parfois on s’endormait là-dessus, tout habillés par-dessus les couvertures.

Et aux premières lueurs du matin dans le trou de la fille, tout recommençait, pareil. Elle se réchauffait blottie contre moi. Elle était toujours aussi fabuleuse, la fille.

Flying Bum

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Le ridicule

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Lorsque Charline est partie, elle m’a tendu une lampe et m’a dit, “Je suis persuadée qu’elle va se briser dans le transport.” Puis elle a lancé un énorme sac de crottes de fromage à travers la fenêtre de sa Toyota. Une pile de vêtements achetés en friperie couvrait tout le siège arrière. Des souliers de toutes les couleurs couvraient le plancher arrière pêle-mêle. Quelques disques de jazz cordés dans des caisses de lait. Quelques bouquins.

Es-tu certaine? Tu l’aimais tellement ta lampe.” Je tenais la lampe à la base de verre en forme de sablier, chamoiré jaune canari et bleu, et à l’abat-jour d’un tissu mal assorti turquoise avec des fleurs blanches.

Elle va être parfaite dans ton salon déjà pas mal rococo.”

Mon appartement était bêtement fade et beige avec des formes linéaires plates mais j’ai hoché de la tête comme si j’approuvais. Lorsqu’elle s’est approchée de moi pour un dernier câlin, je lui ai tendu un petit cadre bon marché dans lequel j’avais placé une citation écrite à la plume de ma main sur un beau papier.

Est-ce que ça va me faire brailler?” avait-elle demandé, habituée à ces petits cadres que je m’amusais à offrir à tout propos.

Je ne pense pas, non, ça parle de clown.”

Pendant que la voiture disparaissait sur la cinquième, la lampe que je tenais précieusement à deux mains passait ridiculement de gauche à droite dans les airs pendant que j’essuyais mes yeux avec les manches de mon chandail.

* * *

Charline était partie depuis trois jours et ne m’avait rien texté encore. Après mes douzaines de questions idiotes à propos du trajet. Après tous les GIFs ridicules. Après que je m’inquiète de la météo sur sa route.

La lampe avait rejoint une petite table d’appoint près de mon divan. Je pouvais l’observer de plusieurs angles. Je m’étais complètement gouré. Sur le tissu de l’abat-jour, il n’y avait pas de fleurs mais bien des motifs d’écailles de poisson qui me rappelaient vaguement les boucles de Charline. Pas la couleur –ses cheveux étaient roux–mais la texture. En fait, à peu près tout me rappelait Charline.

* * *

Après le souper, la voisine est débarquée avec une bouteille de merlot. J’aime bien Lucille mais elle est un peu obsédée par les soaps américains et elle remplit mon compte Instagram avec des photos de ses acteurs favoris, des gros plans tirés directement sur l’écran de son téléviseur accompagnés de petits extraits cul-culs. J’ai rien contre sa passion pour les soaps mais les photos sont moches et hors-foyer pour la plupart. Lucille était encore belle fille tant soit-il qu’on apprécie le style girl-next-door.

Elle se tenait près du lavabo de cuisine et livrait un combat épique contre le bouchon de la bouteille de merlot. “Je ne t’ai pas vu depuis un bon moment. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose.” Avait-elle lancé comme introduction à la discussion.

Comme quoi?

Elle me tendait un petit pot Masson plein de merlot en se faufilant à mes côtés à travers les innombrables coussins. Elle faisait défiler les visages d’hommes sur un site de rencontre sur son téléphone. Elle me montrait le visage d’un type qu’elle voyait “un peu” ces jours-ci. Rien de formel encore. “Est-ce que tu vois encore ton écrivaine?

Ma journaliste. Non.” Mais elle et moi n’avons pas véritablement rompu. Pas exactement. On a juste arrêté de se parler.

En me remontrant le visage dans son cell : “Blake a de belles copines. Tu devrais sortir avec nous un de ces soirs.

Blake, n’est-ce pas un de ces personnages de soap avec qui tu me casses les oreilles tout le temps?

Quel hasard, avoue!” répondait-elle du tac au tac. “Ah wow, la lampe je ne l’avais pas vue, et quel abat-jour!” Lucille avait étendu le bras pour rejoindre la petite chaînette et allumer la lampe.

Non, touche pas à ça!” J’avais attrapé sa main un peu trop vivement. Le merlot est tombé comme une douche violente partout sur mon divan et mes coussins.

Je ne savais pas …

C’est un cadeau que j’ai eu.

Lucille avait couru à la cuisine où elle mouillait des chiffons dans l’eau chaude. Elle s’excusait de mille manières toutes plus ridicules les unes que les autres. “Est-ce qu’on devrait mettre du sel, du vin blanc quelque chose?…

Je lui avais dit de laisser tomber, que j’allais m’en occuper, qu’il était tard. Je lui avais remis la bouteille de merlot et en la prenant par le bras je la conduisais vers la porte. Avant de me mettre au lit, j’avais déménagé la lampe de Charline près de mon lit. Je l’ai allumée puis je me suis endormi.

* * *

Lorsque Charline m’avait finalement texté, il s’était écoulé plus d’une semaine. Elle avait simplement écrit “Miss you” suivi du petit émoji jaune qui donne un bisou. Plus tard elle avait ajouté un coeur jaune. Ses cœurs étaient toujours rouges, parfois violets. Jamais jaunes. Après qu’elle ait ignoré mes trois demandes de Facetime, j’ai couru au Couche-Tard m’acheter le plus gros des sacs de crottes de fromage possible. Je tentais de m’en enfoncer un maximum dans la bouche à la fois, bien écrasé au fond des coussins beiges de mon divan blanc maintenant à motifs rouge-merlot gracieusetés de Lucille. Je zappais en malade à la recherche des émissions que Charline et moi aimions regarder ensemble. Je cherchais spécialement les épisodes où les deux personnages qui étaient définitivement faits l’un pour l’autre se faisaient souffrir cruellement l’un l’autre au lieu de filer le parfait bonheur.

* * *

C’était encore la nuit lorsque je m’étais réveillé. J’ai allumé la lampe de Charline et j’ai attrapé mon cellulaire pour relire le texto que je lui avais envoyé en pleine nuit. Elle avait répondu. Désolée, je t’ai manqué. Je suis dans un jazz-bar avec Mel. Musique super forte. Le bruit a enterré mon cell.  Elle n’avait rien dit qui pouvait ressembler à je m’ennuie de toi.

Je n’ai jamais connu de Mel. Prénom masculin ou féminin?

J’aurais tellement aimé lui raconter à propos de l’autre soir, comment Lucille avait répandu du vin rouge à la grandeur de mon divan blanc et sur mes coussins beiges. Pourquoi Lucille buvait du rouge au lieu de tous ces breuvages à bulles à la mode, limpides, des fizz ou je ne sais quoi. Ou lui annoncer que Lucille s’amusait à rencontrer des hommes qui portaient les mêmes prénoms que ses personnages de soap. Et Charline aurait ri. Charline adorait rire des autres filles.

Mais voilà que tout en haut de mon Instagram trônaient maintenant Charline et Mel qui me regardaient droit dans les yeux, les yeux pétillants et manifestement heureux. Les deux sifflant joyeusement des Corona Lights. #MyNewBFF. Mel a un anneau dans le nez, chevelure rouquine et on devine des taches de rousseur sous sa barbe. Je suppose qu’il est couvert de tattoos. Un jour immanquablement, ils s’en feraient faire chacun un identique, des étoiles, des lunes, un symbole chinois, va savoir.

Sans l’éteindre, j’ai tiré sur le fil de la lampe et je l’ai tirée par le fil jusque devant la porte chez Lucille. Je me suis excusé pour l’intrusion à cette heure-là. J’ai levé la lampe à la hauteur de ses yeux en la tenant encore rien que par le fil et je lui ai simplement dit, “Je veux que tu la prennes.”

Es-tu certain?

Je lui avais raconté quelque chose à propos de comment les couleurs allaient mieux s’agencer chez elle. Lucille criait de bonheur tout en me montrant un recoin où Blake ne pourrait jamais l’accrocher et la briser. Son chat s’appelait Blake lui aussi. Lucille, ciboire! Anyway, un jour la lampe de Charline va se briser d’une manière ou d’une autre. Et quand Lucille toute triste aura balayé les derniers fragments de verre jaune-canari chamoiré de bleu et qu’elle aura fini de s’excuser de toutes les plus stupides façons, j’irai acheter un cadre bon marché et sur un beau papier je lui tracerai à la plume une citation qui parle de clown pour lui remonter le moral.

Le ridicule tient du clown, la détresse de l’abandon.

Flying Bum

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Invisible

Dans les sombres ombres en camaïeu

La nuit derrière chacun des troncs noirs

Les lucioles deux par deux se font éclats de feu

Au coin des yeux que les miens ne peuvent pas voir

Les vertes mousses des bois

Portent les marques de ton passage

S’y incrustent en vain tous mes pas

Ta course devant, un éternel mirage

Un vent fou s’empale aux branches nues

Me souffle à l’oreille des rimes sans voix

Des timbres, des tons, chansons méconnues

Émergent floues du plus profond des bois

Des verbes lancés comme autant de pierres

Sur ma vieille carcasse déjà morte à terre

Jamais ne sera venue d’image assez claire

Pour lier toute ton âme à tes chairs

Flying Bum

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Suffit d’un caillou

Suffit d’un caillou, tout petit bijou

Par la chance posé sur la route à mes pieds

Pour un infime moment plier le genou

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

hwT

Suffit d’un caillou, une minute perdue

Sur la route devant souffle un nouveau vent

La vérité crue soudain perd l’absolu

Un destin se raconte et sa route reprend

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Suffit d’un caillou, qu’au loin sur le chemin

Du joyeux traînard se présentent au regard

Imprévus et divins deux yeux dans les siens

Pour quelques secondes volées au hasard

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Suffit d’un caillou, qu’une flamme s’allume

Les sens se dédisent les corps s’embalourdisent

Les coeurs se fondent dans le blanc d’une brume

Minute exquise deux âmes s’emparadisent

TautLimpingKinkajou-size_restricted

Suffit d’un caillou, suffit qu’il soit là

Le fil du temps coupé, à jamais bouleversé

Parmi dix, cent, mille, parmi tout un tas

À mes pieds jamais le tien ne se sera déposé

Flying Bum

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Horreur sans plomb

En ville, je me sentais déjà pourchassé. Chassé, même. Je voyais clairement des silhouettes dans la nuit appuyées innocemment sur les poteaux des lumières de rue qui m’observaient, détournant leur regard dès que je m’approchais de la fenêtre. Je vis seul à moins qu’on compte une poignée de poissons rouges ou une vieille chatte à moitié sauvage avec laquelle je co-existe dans une sorte de trève, dans la plus précaire des paix. Elle consent à cesser de me mordre et de me griffer au sang, je la nourris. Nos échanges se résument à cela sauf pour son occasionnelle utilité comme système d’alarme. Écrasé sur le divan avec elle, lisant ou parcourant les infos sur mon téléphone, son oreille se dresse sans apparente raison, son poil s’hérisse sur le bas de son cou qui se dresse soudainement. Alors je me lève, je m’approche de la fenêtre et ils sont là dans leurs longs manteaux gris. Personne ne leur a dit à toutes ces vigies mystérieuses, ces espions d’un maître inconnu, d’abandonner ces longs manteaux gris une fois pour toutes. Ils croient leurrer qui?

Mais une fois que je les ai vus, je ne peux plus arrêter de les voir. Ils ne m’inquiétaient pas toujours outre mesure jusqu’à ce que je découvre qu’ils m’observaient les observer, et la rencontre de nos regards mutuels semaient en moi un sentiment d’angoisse pesant, de danger imminent. Ils savaient que je savais, ce qui voulait dire que les choses allaient prendre une tournure, incessamment. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien attendre sous les lampadaires? Pensent-ils vraiment que leurs longs ombrages suffiraient à modifier mon comportement, mes intentions, contrôler mes allées et venues de la seule crainte qu’ils m’inspirent, de l’idée que je me fais d’eux?

Motivé par la frousse, je fais la seule chose que je suis convaincu qu’ils espèrent de moi. Je disparais.

Longtemps avant qu’ils ne viennent et s’installent partout, j’avais caché ma vieille Austin Marina dans un entrepôt décrépit sous l’overpass Van Horne là où ça coûtait moins cher si on laissait la voiture immobile pour de longues périodes. Les gens en voiture sont désormais mal vus en général. Je ne l’ai pas utilisée depuis l’été, au moins trois-quatre mois que je ne leur avais demandé de me la sortir. Je l’avais repeinte noir mat à l’aérosol pour passer inaperçu de nuit. Toute repeinte en noir, les chromes aussi. À bout de fréon, l’air climatisé ne fonctionne plus, le chauffage ne fonctionne guère mieux, les freins ne sont plus vraiment fiables. Mais je l’aime toujours, plus que la chatte ou qu’un autre humain. Je la vois comme une reflet de moi-même, sombre, toute en courbes, impétueuse, aussi usée que moi. J’ai pris le chat avec moi dans une poche, quelques effets dans un vieux sac à dos, transféré les poissons rouges dans la cuvette et je les ai longuement regardés tourner et tourner vers de nouvelles aventures.

En attendant ma Austin, je regardais les informations télévisées à travers la vitre sale du guichet sur une vieille noir et blanc qui trônait sur une tablette derrière le bureau. Une annonceuse blondasse qui semblait à bout de nerfs sous son maquillage bâclé, son sourire forcé comme une patineuse de fantaisie. Il était question de calamité démographique, immigration nulle, émigration massive, taux de natalité nul, morts prématurées massives. À quand la population zéro?, indiquait l’infographie derrière la speakerine. De plus en plus de gens comme moi fuyaient, incertains de leur statut réel dans ce nouvel ordre strict, affamés de leur liberté d’antan mais angoissés de ne jamais la retrouver nulle part.

Au bulletin local, des histoires inhabituelles. Des animaux errants en détresse partout de par les rues, des morceaux de femmes démembrées éparpillés sur les trottoirs mais aussi un jeune professeur d’université propret avec une boucle violette au cou qui parlait de ses recherches. La speakerine l’écoutait comme si Dieu en personne était venu à son émission.  “Quand le loyer d’un deux-et-demi atteint le salaire annuel moyen du travailleur moyen, alors il ne se trouve plus à sa place dans cette ville.” Pas besoin d’être allé à l’université bien longtemps pour déclarer ces inepties.

Après lui, topo sur la rue, un vieux bougre interrogé déclare que finalement les choses ne seraient pas si pire qu’on le croit. Moins de monde égale moins de trouble, moins de trafic, des files d’attente plus courtes, plus facile de faire régner l’ordre enfin. Puis l’automatisation compense largement, même les balais de rue sont téléguidés maintenant.

Puis un jeune couple qui appuie le vieux bougre, beaucoup plus facile d’avoir des places pour les enfants en garderie et si la demande chute à l’extrême, les prix vont suivre, tout sera meilleur marché. Puis l’intervieweur qui demande : “La pénurie de personnel dans les services de garde et les écoles ne vous inquiète pas?” Une lueur d’angoisse a traversé le regard du jeune couple.

Retour en studio, la speakerine parle de restaurants avec personne dans les cuisines, de gazons hauts comme les foins, des enfants instruits sur un écran dans des écoles sans supervision, les enseignants en fuite. Je commençais à être surpris que le commis de l’entrepôt de voitures soit encore là.

“Tiens tes clés, mec”, dit-il en branlant le porte-clés devant mes yeux. Pendant que j’ouvrais la portière et que je lançais mon bagage sur le siège arrière, il est revenu vers moi. “Quelqu’un est venu l’autre jour et m’a posé des questions à propos de votre Austin Marina, mais je n’aime pas particulièrement les fouineux en chiennes grises, je lui ai dit que je ne savais rien de l’Austin ni de son propriétaire.” Puis il est retourné dans son aquarium. Je l’ai remercié. J’ai ouvert une craque aux fenêtres arrière et j’ai libéré la chatte qui commençait à me grogner des menaces à peine voilées.

Le son du moteur anglais sonnait comme une musique à mes oreilles. En traversant Outremont j’observais les superbes tours à condo qui abritaient des riches. Je les imaginais blottis dans leurs chaudes couettes et je les enviais un peu. Outremont avait fait abattre ou enterrer tous les poteaux de rue. En sortant de la ville, je suis passé devant mon appartement désert et j’ai cru voir deux ou trois longs manteaux gris regarder vers la fenêtre de mon salon en discutant vigoureusement.

Le pont traversé, quelques voitures se sont jointes à la mienne. Travailleurs matinaux, fêtards et fêtardes aux regards de cul qui rentraient se coucher, des fugitifs comme moi fondus discrètement dans l’heure de pointe rachitique. J’ai roulé sur l’autoroute des Laurentides au moins jusqu’à St-Jérôme avant que le paysage ne tourne aux jaunes et aux orangés et que les patrouilles n’apparaissent de chaque côté de la route scannant systématiquement les visages de tous les automobilistes avec leurs pistolets électroniques. Tous les passagers des voitures sur la ligne de gauche semblaient m’observer curieusement à travers les vitres de côté en me doublant.

Au bout de l’autoroute, les voitures se sont mises à se faire plutôt rares, idem pour les patrouilles. Passé Mont-Laurier, j’étais fin seul sur la route. Épuisé. Je suis entré sur une route secondaire puis sur un chemin de pénétration d’une ZEC ou d’une compagnie de bois quelconque et je me suis rangé. J’ai dormi jusqu’à sept heures du soir.

Je me suis réveillé avec une forte odeur d’urine. Merde, la chatte. Je suis descendu lui ouvrir la portière qu’elle aille finir ses besoins dehors. Elle est partie dans le bois comme une bombe. En furie contre elle, je l’ai abandonnée aux coyotes et j’ai repris la route.

Avant le Grand-Remous, le témoin de niveau d’essence s’est allumé. Bref, il me restait suffisamment d’essence pour faire environ une quarantaine de kilomètres encore. Assez pour me rendre au Grand-Remous ou jusqu’au Lac Saguay.

Dans un poste d’essence digne du far-west, j’ai collé la voiture sur l’unique pompe encore ouverte. Je suis descendu de ma Austin et l’air était déjà beaucoup plus frais. J’en ai pris une grande lampée pleins mes poumons et l’air est ressorti en nuage de vapeur. J’ai ouvert le bouchon et inséré le pistolet dedans et le préposé est sorti de son garage. Un grand bonhomme plutôt costaud et mal rasé, coiffé d’un chapeau de laine carreauté rouge et noir avec deux panneaux de feutre qui lui descendaient sur les oreilles. Il pouvait aussi bien avoir 25 ou 40 ans, dur à dire. Il semblait totalement ébaubi de voir retontir un humain, ou une Austin Marina noire mat, va savoir. Il approchait.

“Pas pour toé,” dit-il très calmement mais d’une voix grave et assez forte.

“J’ai de l’argent liquide,” que je lui ai répondu. Généralement ça les calme.

“J’ai dit pas pour toé, quel boutte tu comprends pas,” en souriant de façon étrangement gentille.

Un peu de gazoline était déjà passée par le pistolet mais je ne voulais absolument pas faire d’histoires avec le pompiste. J’ai relâché la poignée du pistolet et j’ai commencé à l’agiter longuement pour ne pas perdre une seule goutte. Le tintement de métal agaçant est venu à bout des nerfs du gros pompiste. Je l’ai senti accélérer le pas derrière moi. J’ai senti son poids sur le sol et son haleine de bœuf dans mon cou. Alors j’ai appuyé de nouveau sur le pistolet pour chaparder le maximun d’essence avant qu’il ne m’interrompe puis j’ai retiré le pistolet de mon réservoir en me retournant vivement. Un grand mouvement des bras. L’essence pissait encore dans le vide formant un grand cercle entre ciel et terre. La crosse du pistolet l’a frappé exactement devant l’oreillette de feutre sur la partie exposée de son crâne. Il a émis un grognement lugubre puis s’est écrasé au sol. J’ai terminé le plein le plus rapidement que je l’ai pu. En sautant dans ma Austin, j’ai bien vu un homme en gris sous le lampadaire de l’enseigne du garage. Nos regards se sont croisés pendant que l’homme tirait une allumette au sol. J’ai vu l’explosion nettement dans mon rétroviseur.

En fonçant vers Val d’Or dans le parc sauvage, la noirceur est tombée raide comme la misère sur le pauvre monde. Y a-t-il seulement encore de la vie de l’autre côté en Abitibi? Devant moi pas de lune, pas une seule étoile, rien. Rien d’autre que deux grands cônes de lumière bleutée émanant des phares de ma vieille Austin Marina qui vont se perdre au loin dans le noir profond de l’asphalte neuve, sans lignes, comme une sombre rivière sinueuse. La lumière est peuplée par une infinité d’insectes et de papillons qui se précipitent sur moi en rafales. Un assaut linéaire et furieux, perpétuellement réalimenté par une source d’insectes apparemment sans fin. Les insectes se jettent sur moi jusqu’à ce que l’essaim réalise, trop tard, que mon pare-brise sera leur tombeau. La radio éteinte, j’entends encore mon coeur battre dans la cabine à travers les tic-tic des mouches contre le pare-brise. Je suis désespérément seul sur la route, aucune voiture ni devant ni dans les rétroviseurs. Noir comme chez le diable. Noir comme dans le cul d’un ours, comme disent les anishnabe.

Je lance le liquide lave-glace pour laver les mouches écrasées puis le pare-brise devient une boue opaque de cadavres de mouches broyées sous le balayage des caoutchoucs. Je suis dans le cul d’un ours. Avant que je n’aie le temps de relancer du liquide, ma Austin frappe un orignal de plein fouet.

Il n’y aura pas de long tunnel de lumière blanche s’ouvrant devant moi, pas d’ascension verticale dans un ciel de bon Dieu ni de film de ma vie à se dérouler devant moi. Au bout de mon sang, l’image pâlit lentement à mesure que mes énergies m’abandonnent et ma carcasse est maintenant démembrée, souffrante et emmêlée dans un amas de chair animale chaude, de verre brisé et de tôle fripée. La lumière jaune et crue de deux lampes de poche me tournoie dans le visage. En plissant des yeux je parviens à apercevoir deux hommes en longs imperméables gris qui m’observent, qui sourient.

Flying Bum

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Philomène

Quatre-et-demi de l’enfer, Montréal, 1972.

Cent soixante-quinze degrés fahrenheit ou celsius, c’est pareil, pas égal mais pareil. Pas de courant d’air, pas de fan, je pense que j’ai chaud. Je pendouille bêtement entre deux couches d’air comme une capsule spatiale dans le pays des petits bébés pas baptisés entre avaler une ou deux capsules de mescaline et attendre son effet. Quand “je veux” ressemble à une crampe dans le ventre. Je pense à ce que je veux, et je pense que c’est Philomène que je veux et le ventre me tord . . . Merde! Tout s’embrouille. Un dessin, je dessine. Plutôt, un rêve dans lequel je dessine. C’est évident, lumineux. Un rêve puisque je dessine sur une table à dessin. C’est quand la dernière fois que j’ai dessiné sur une table à dessin? Des années. Des sombres années-lumière. Passer des rames de papier-scrap récupéré à l’imprimerie à inventer des tronches de quidam, des décors de BD vaguement sociales, des maisons magiques, le visage d’une fille. Rien que le visage, le visage de qui? Elle en pense quoi, la fille, elle? Où est son corps? Sous trente-six cotons ouatés se terrent des seins qu’on ne peut même pas s’imaginer. De ventre non plus. Un drôle de visage, pénible à dessiner ce visage, j’y parviens à peine, d’abord un ovale, la petite croix théorique dans le centre, je place les yeux à la bonne place comme dans un stupide manuel d’art pour les nuls attardés. Grand sourire? Sourire narquois? Ou quelque chose de plus complexe, démoniaque, un arc approximatif qui fait la moue. . . mais je dessine, je n’arrête pas de dessiner. Je me vois, de mon point de vue comme les épaules collées au plafond, le carré de la table à dessin en bas de travers, mon autre corps penché dessus et comme arrière-plan une immense image projetée dans un angle inconfortable, Liza Minelli qui danse dans un cabaret les cuisses blanches à l’air et la craque de ses seins roses au creux de son décolleté qui descend jusqu’à son blanc nombril le reste vêtue toute en noir et plein de cornets plantés au bout de plein de trompettes qui râlent en canon des airs désolants. Combien de fois ai-je vu cette scène de ce film? Pourrait-il s’agir d’un rêve dans un rêve? Un rêve qui rêve comme un disque qui saute un disque qui saute un disque qui saute. Et le visage de fille s’empare de Liza Minelli qui tourne en Philomène et un homme qui tourne autour de Philomène comme un satellite et lui marmonne des mots, sussurer serait le bon mot, lui dit des choses à l’oreille, un deal semble conclu, elle rit comme un italien quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin, une auréole de lumière autour de son visage allume ses belles dents comme un piano et j’ai mal au ventre, j’ai tellement mal au ventre. La starlette est soudainement nue, qui rit, un autre homme satellite en queue-de-pie puis un autre avec un bout de chemise blanche qui retrousse de sa braguette négligemment ouverte, les deux lui tournent autour comme deux lunes lubriques, merde la gravité deux mamelons pointent vers moi au plafond et elle danse et elle entend tout ce que je pense et se fout de tout ce que je veux comme une actrice qui obéit à son scénario cruel pendant que je dessine bêtement, sur une table à dessin. Danse, mouvements désarticulés, déhanchements, mimiques, pattes en l’air comme un autre langage, un code, peut-être une façon de combler le vide immense, de jeter un pont? Faire contact avec moi avec des sentiments qu’elle est incapable de décrire, me rejoindre, m’appeler, espérer quoi, un vil satellite de plus? Non, Philomène ne t’appellera pas, idiot. Un idiot qui dessine sur une table à dessin à la main qui n’arrête jamais. De long en large, de haut en bas, en tournant. Où est tout le monde et qui me pince les gosses?*

La mescaline est débarquée sans prévenir comme une pizza que j’ai jamais commandée. Je le jure.

Je grince des dents bruyamment dans le silence de mon propre néant.

Je pense que j’ai chaud et mon ventre se tord,  je veux Philomène, les dents m’en font mal, tout va si mal, je vais où, je fais quoi?

Les options se font extrêmement minces pour quiconque grince des dents bruyamment dans le silence de son propre néant.

 

Flying Bum

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*testicules dans le langage familier du Québec

Texte publié dans le contexte de la journée mondiale pour la prévention du suicide.

De rien de rien

Dis-moi tout ou ne dis rien de rien

Des mots, des cris, des silences

Où tu vas à tant et tant de tâtons

D’où tu viens, est-ce si affreusement loin

Ton visage enfin ou ne montre rien de rien

Viens sous la lumière oublier l’observance

Bouche inconnue, deux yeux perdus, usurpation

Même la chaîne qui prisonnière te retient

Tu te caches couchée du long dans le blanc du papier

Dans les sentiers entre les lignes ou dans le rond des o

Bercée dans le creux de l’u, perchée aux barres d’été

Le pied de ta lettre si affreusement beau

Montre-moi tout ou montre-moi rien de rien

Le son de tes pleurs le rose de tes pudeurs

Que caches-tu avec tant et tant de déraison

Comment tu es, est-ce si affreusement divin

Dis-moi tout ou ne dis plus rien de rien

De ta couleur de tes chaleurs, tes odeurs

À pleins poumons ou en petits petits soupçons

De tout sentir et ressentir je t’enjoins

Ou alors affreusement rien

de rien.

Flying Bum

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