La caravane ratée

Figés dans un face à face malaisant, mon père et moi.

Nous n’avons plus rien à nous dire.

Un chien jappe au loin, un jappement gras et unique.

 

Silence.

 

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

Un autre chien jappe au loin, plus petit, un jappement plus aigu.

Le premier chien répond au jappement du second.

Le premier chien jappe toujours. Deuxième chien. Un troisième chien se joint au concert. Puis un quatrième. La grosse cacophonie.

Je perds le fil.

Combien de chiens se répondent, eux, au loin là-bas sur la rue tranquille où mon père et moi sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Un loup tout d’un coup.

 

Ouhhhhhhhh.

 

L’idée de l’angoisse, de la peur me traverse l’esprit. Ça doit venir du loup.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

La meute de chiens continue de japper derrière et l’envie me prend de me retourner pour voir. Mais la peur aussi, la peur me prend de me retourner pour assister à une drôle d’orgie de cabots qui ruinerait le sérieux du beau malaise entre mon père et moi figés là, l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à se dire.

Ma crainte, c’est que le loup pourrait s’en mêler mais je suis résigné à ne pas me retourner, je reste là figé devant mon père et nous n’avons plus rien à nous dire.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

 

Wouf. Wouf.   Wouf.

Ouhhhhhhhhhhh.

 

Tout mon esprit se concentre sur ce cri malaisant comme le silence de plomb entre mon père et moi. Sur les jappements également. Mon esprit résiste. Celui de mon père tout autant et nous sommes figés l’un devant l’autre à n’avoir plus rien à nous dire.

Les chiens jappent à plus courte distance.

Mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace.

On dirait qu’il s’apprête à passer aux confessions, mais je vois bien qu’il hésite.

J’espère secrètement qu’il dira les choses qui allégeront le malaise de plomb mais je crains d’autre part qu’il ne discute vaguement que du concert débile de jappements de chiens qui n’arrête plus derrière moi. Small talk, small talk. Le silence vaut encore mieux.

 

Wouf. Wouf.

Ouhhhhhhhhhh.

Wouf.

 

Plus très très loin derrière moi maintenant, les chiens jappent et le loup hurle et mon père ajuste ses lunettes sur son nez en se plissant toute la face par en haut comme une grimace, en lieu et place d’avoir quelque chose à me dire.

 

Wouf.

 

Silence.

 

Flying Bum

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Rêves en papier

Pirate aux coffres emplis de pierres noires

Sur les mares lancées chargées d’espoir

Trois rebonds puis s’enfoncent aux vases du bassin

Épitaphes naufragés demandant grâce au destin

 

Flibustier aux yeux de lumière

Trésors fabuleux des îles aux sorcières

Bêtes fantastiques, tempêtes des mers

Peuplades nues au pays des chimères

 

Sur les grèves de l’été rêvasser

De roche, papier, ciseaux bien armé

Claire journée de juin au large attire

Le coeur, l’esprit, les plus fous désirs

 

Grand capitaine d’un petit bateau de papier

Dans le flot clair des ruisseaux lancé

Pays de rêveries à ras bord la cale

Jamais sur une rive ne devinera l’escale

 

Un bambin marche se fondre aux géants

Rus et ruisseaux coulent se faire océans

Un, deux, trois, roche papier ciseaux

Le temps son envol comme l’étourneau

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

 

 

 

chaudes glaises

 

de là d’où l’on vient,

mais encore où

nous aura rabattu le chemin

 

le temps amnésique se dandine au loin

abrille sous les ailes de sa danse crépusculaire

nos têtes séchées, nos sombres recoins

une allumette frottée en vain crie lumière

 

au bois quelques garçons en éternelle maraude

apprivoisent la pierre le bois le feu malin

ici comme les morceaux de guimauve trop chaude

l’image brûle s’étire et colle aux paumes des mains

 

mon espace habité à rêver d’en partir

quitté le coeur en rêvant d’y revenir

 

caresses toutes furtives innocentes à pleurer

dans l’ombre des trous creusés dans la pierre

les glaises chaudes de l’été bordant rus et rivières

jamais plus nos pieds nus n’iront s’enfoncer

 

un brouillard attaque la prunelle de mes lieux

regard d’abord aveugle par le temps affûté

voir d’autres enfants nés en rêvant tout autant

plier bagages et dans le premier vent de l’été

déserter là où les uns auront cessé d’être vieux

 

 

Flying Bum

New_pieds_ailés_pitonMauve

 

Bien avant le retour

Je vous parle d’un temps, chantait Charles. Bien avant son retour, votre humble scribe a commis bien des actes de création littéraire ou graphique, oeuvres adolescentes et naîves mais formant racines et radicelles pour la floraison de la suite de choses. Il fallait que cela fût, puis cesse, pour que l’on assiste au retour du Flying Bum, évidemment. Au début il y avait Ti-Lou, le Flying Bum. Une vie d’homme, normale, si cette monstruosité existe vraiment, a séparé les deux époques. Beaucoup de choses hélas, de la création sublime aux pires niaiseries ont brûlé dans ma shed sur la cinquième avenue par un triste soir de l’été 1975. Ou sont passées dans une craque de la destinée. Certaines choses ont survécu, choses originaires de la fin des années soixante jusqu’à la fin des années soixante-dix. Par les temps morts de la pandémie, je suis tombé sur certaines d’entre elles, de ces choses puisqu’il faut bien les nommer. Je les partage ici pour mon seul plaisir et un peu pour la postérité, que ma petite descendance puisse voir un jour ce côté singulier de leur père, leur grand-père. Un peu d’indulgence serait de mise, je vous en saurais gré.

Note de la rédaction, environ 1970, texte d’introduction pour un recueil qui n’est jamais venu.

Notes de la rédaction

Assez impersonnel, merci, la rédaction. C’est qui ça?

Là n’est pas la question.

Les textes que vous allez lire ici sont écrits selon les standards généralement observés dans l’occident chrétien. De gauche à droite et de haut en bas et autant que possible entre une majuscule et un point.

Pour ce qui est du style, c’est de la poésie assez vite faite qu’on peut parfois entendre pouêt-pouêt quand on la lit pas assez vite et qu’elle veut nous dépasser.

De la poésie prête à s’emporter, des vers McDonald, du fast-mood.

Quelquefois même, c’est la dactylo elle-même qui les écrit toute seule. Olivetti, son nom de plume, est très influencée par l’air du temps, l’air bête et l’air conditionné. L’air de rien, malgré son âge vénérable, elle pond des dactylo-clips pour lubrique-plus, sur le câble ou sur la corde raide de la bêtise humaine.

C’est effrayant, madame chose, les jeunes lisent plus rien!

C’est pour eux que ceci est écrit.

Ça va vite, c’est pas classé en ordre alphabétique ni chronologique, il n’y a que les numéros de page qui se suivent vraiment, et encore.

C’est fait pour lire aux toilettes.

Ça sort comme des crottes, des fois facilement, homogènes et crémeuses, des fois il faut se forcer un petit peu.

Ça sort comme des flashes.

Ça se lit par petits bouts ou tout d’une traite.

Ça veut rien dire. C’est tout dire.

Sans titre (ou samedi samedi, peut-être), je me rappelle que c’est avec ce texte-là que j’ai étrenné l’Olivetti que je venais tout juste d’acheter pour une bouchée de pain au sous-sol de l’église St-Esprit à Rosemont. On peut voir en transparence des descriptions de propriétés, je rêvais de m’acheter une maison à l’époque, pas d’argent pour m’acheter du papier.

Samedi samedi

Sans titre encore, ou peut-être Qui donc ici-bas déteste l’automne?

automne

Tentative de chanson No 1

J'sors danser_titre

J'sors danser

Tentative de chanson No 2

Dans le blanc des yeux_Titre

Dans le blanc des yeux

Le voyage inutile (carnet d’un voyage avorté)

Chicago

La frontière entre la nuisibilité et l’inutilité est-elle piquetée de certitudes ou est-elle plutôt une ligne floue tracée par des caprices du jugement? L’impuissance qui engendre la béate légumité de vivre prend soudain des allures de complot lorsque sa mauvaise herbe envahit le voisin, lorsque la ligne est nettement franchie.

Que reste-t-il à tenter lorsque tout a été essayé, même rien du tout? Après le vide, le silence, après l’immobilité, où donc puiser? Quelle source tarie faire renaître? Tirer quoi du néant? De quel néant? Être une antenne qui ne capte que ses propres ondes, un émetteur qui se tait, l’inertie déguisée en mouvements débiles sur une chorégraphie qui tourne en rond, voilà la nature de celui qui se présente aux portes d’un pays où il ne veut peut-être même pas aller, où il ne sait peut-être même pas qu’il va y aller se cogner le nez.

La gigue de l’emporté, du déporté, sur la musique des autres, dans les bottines d’un autre, poussé dans le dos par le vent de la confusion, tiré par les oreilles de l’instant présent, les yeux bouchés par la bêtise qui dort en toutes choses.

Alors, se demande-t-il, où est tout le monde, où est passée la noce? De découverte en découverte, comme l’enfant qui court sans prendre garde d’une talle de bleuets à une autre, le découvreur s’éloigne, le voyageur dérive, efface sa trace et débarrasse.

Sa patrie loin derrière, son chemin de pierres ou de bière vers une destination inconnue, il traîne sa déroute sur des chemins qui n’en ont rien à foutre.

Il finit par jouir de ses propres désirs inassouvis, de se nourrir de ses appétits, de s’abreuver à même sa soif, de vivre de sa propre mort.

Ses espoirs sont démesurés, sa démesure est désespérée. Au bout de la marche aveugle, le dernier douanier lui demandera ce qu’il a à déclarer et il déclarera forfait. Son bagage fouillé, il ira . . . il rira.

Si Chicago ne veut pas de lui, il restera toujours l’Abitibi.

Poème électro-ménager, date oubliée

VintagePoeleFrigidaire

Poème électroménager_2

Acid Queen, 1974

Acid Queen

Dans l’époque colorée des noirs à running shoes blancs, Chaplin étant lui-même au berceau, le Coca-Cola commençait doucement son ascension quand soudain surgit un drôle de son, qui traversait le bruit des roues du croisière-vapeur, un étrange son de trompette qui ne tarda pas à s’étendre dans tout le sud des États-Unis et les côtes du Mississipi, mot sur lequel j’avais commencé à halluciner, penché sur une carte du Larousse. Trop de i trop de s.

Quinze minutes s’écoulèrent avant que j’en revienne, la grande cheminée sembla la première à revenir (peut-être un pli du papier) la fumée se mettait à peine à sortir que toute la scène revint avec les étoiles, l’eau et la nuit qui tombait.

Je plongeai ma main dans mon verre à crayons. Pendant ce temps, le petit bateau faisait doucement son chemin des veines aux vaisseaux. Si bien que la pointe de mon crayon prenant contact avec la virginité du papier surprît l’image de son matin, ses étoiles, ses ponts, sa roue et sa cheminée.

Il était trop tard pour le train de six heures mais c’était doux, on était jeunes, on était fous.

On était jaunes, on était flous.

 

Qu’est-ce que je disais déjà? Ah oui, l’indulgence.

 

Flying Bum

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Circonfixe

(ou les ravages de novembre, encore)

 

No, no, vent, brrrr…

Je J sur le Q, l’âme les fesses à l’R

Jamais plus au jardin, prendre le T par l’A avec L

No, no, vent, brrrrr… non lu mi-noeud ni lu mi-air.

S’crisser des coups d’H, sauter rorisé dans les O de la B

Mon être va poreux, mon âmi perd sa dense idée

 

Mais qui a volé les volets qu’on les ferme qu’on m’enferme

Ferme la gueule me pince le nez et je plonge en moi en émois

Je squatte le bordel de ma vie engloutie extase et agonie

Atlantide démangeaison je suis cet espace où je me gratte la vie

Le X sous la galle de mes dédales enfoui

 

Chercher mon X par ci par là, ici si las

Ici pourtant toujours dès qu’on arrête de fuir par là, là-bas

Toujours y cite, juste l’A l’A l’A, drette l’A

Tomber drette dessus en ne visant plus à côté mais déçu

Chercher l’Ô,    . . . l’Ô me,   . . .  l’Ô me sweet Ô me

 

Un X sur le mot douX, un É où je sieds, où je pose mes pieds

Mais mais, me-ma-mes, ma maison, mon gîte, mon quai

N’est pas si, n’est pas ni

Ni nulle part d’où je fus ni naquis ni grandis

L’ôme crèchait là bêtement, fixe sous son X circonfixe

Où la houle coule se calme dans la mousse des bois et meurt le vent en fleurs

Icitte où les plans d’évasion viennent s’échouer par gros tapons

Tentatives de fuites de fugues opérations bidon

Proclamées ainsi pides et stupides à jamais.

 

Flying Bum

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L’ignorance de la loi ne sera pas considérée comme une excuse valable.

  • Grammaire. Le circonfixe, un type d’affixe comme la circumposition, est un type  d’adposition, à savoir un affixe en deux parties encadrant le radical du mot auquel on l’applique. Il est nettement moins courant que les affixes en un seul morceau.

 

Si l’espoir

Trois superbes pépées à la plage, trois soeurs, Colombe, Hélène et ma mère Isabelle. Vous aviez remarqué le barbouillage en bleu sur la photo? Je m’amuse à imaginer grand-mère Bureau qui censure au stylo le haut des cuisses de ma mère trop exposées à son goût aux prudes regards de l’époque. On voit où la progéniture d’Isabelle a puisé la libre-pensée, cette belle impudeur de l’esprit. Je lui donne à peu près 16 ans sur la photo, 18 au pire. On est donc entre les deux guerres, elle est née le 26 janvier 1920.

À pareille date, le 21 juin 1965 j’en étais au tout dernier jour de ma deuxième année, elle décédait sous le bistouri à l’Institut Neurologique de Montréal. Année après année depuis, mon karma s’énerve aux vents fous de juin soufflés par la fébrilité singulière de la fin des classes, le début du long congé d’été, la liberté retrouvée qui refait des enfants les êtres de lumière qu’ils sont vraiment, excités et heureux. Tout cela me ramène toujours à elle malgré toutes ces années. Tant que le coeur me pompera un sang d’encre, elle sera pour moi la conjonction sublime de toutes mes joies et toutes mes peines.

Pour toi maman en ce triste anniversaire, un petit poème d’une libre-penseuse de chez nous et de ton époque :

 

Si l’espoir… (1928)

 

On dit, mais je ne puis le croire,

Qu’un jour vient où le coeur est las

D’espérer, et qu’en sa mémoire

Il n’est plus de parfums, hélas !

 

Se peut-il que nos rêves meurent,

Chers esquifs emportés soudain ;

Que longtemps nos âmes les pleurent

Sans retour d’autre lendemain ?

 

Se peut-il que notre jeunesse

Ait un soir comme le printemps

Et que vaine soit notre ivresse

Comme un souffle des autans ?

 

Se peut-il qu’une onde glacée

Préside aux destins du réel ?

― Où vas-tu, heure cadencée

Où tout chante un hymne immortel ?

 

Hélas ! si ma pauvre âme ardente

Doit un jour pleurer et souffrir,

Venez à l’heure confidente

Me consoler, ô souvenirs !

 

Faites vibrer avec tendresse

Encore mon luth éperdu,

À vous ma dernière caresse

Si l’espoir doit être perdu.

 

               Marie Ratté (1904-1961)

Marie Ratté photo par Amos Carr 1930

(photo d’Amos Carr, circa 1930)

 

Flying Bum (Loulou, Joe Picoté le Vidangeur)

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Note: La photo me trouble lorsqu’au lieu d’y reconnaître Colombe, Hélène et Isabelle, j’y vois plutôt dans l’ordre Catherine et Daphnée (filles de mon frère Marc) et une version transgenre de mon fils Emmanuel. La ressemblance est étonnante.

 

 

Porté disparu

L’été porté disparu le ciel à jamais se perd en caprices

N’y voleront plus mille cerfs-volants Sunkist

Le bonhomme pinotte a pris son trou

Mort de faim pauvre guenillou

Déserte de ses enfants

La rue un néant

 

Un serpent géant

Couleuvre des yeux d’enfant

Paradis de bleuets à perte de vue

Le monde entier ramassé en deux bouts de rues

Une jeune polonaise blonde qui fuit le gros méchant loup

D’une armée de fourmis rouges assailli mon frère qui court partout

 

Mais encore la fatale saison venue mourir bien avant que de commencer

Emportant avec elle la maisonnée, mes plans et toutes mes clés

Du même souffle belles russes, rousses, polonaises

Pliée au fond du pire des bagages ma génèse

La proue de l’esquif aux cruels vents

Sombres droit devant

 

Sur le toît brûlant

Juchés aux hangars d’antan

Kermesses des grands jours doux

À grandes bouffées de marocain fou

Le melon d’eau frais sur nos joues ne rejaillisse

Sans fin les potes échafaudent et les filles s’alanguissent

 

Samares et akènes plumeux triste neige du solstice

Carré de sable et plan d’eau claire avilissent

Souvenirs doux s’y terrent en-dessous

Une guigne venue on ne sait d’où

De là derrière ni du devant

Le génie reste en plan

 

Vile bête de Satan

Sans fin me suce les sangs

L’esprit béat là ou s’endorment les fous

Divise les hostas multiplie les fleurs de coucou

Il me reste aussi de l’été ses éternelles pâtures à tondre

De l’aube à ses crépuscules tardifs en mémoire s’y morfondre

 

Flying Bum

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Mai dire

(mots empreintaniers)

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(illustration, source inconnue, oeuf et mimes)

 

Mai encore mai

Mai nerfs gumènes les y reçûtes,

“La carine est au soleil, nos gumènes sont presque tous rouptz” *

Rouptz, mai marre les marins goinfres proutent,

Mai le diable est aux vaches broutent,

l’exquise aux frênes grignotent.

La sauvageonne vigneronne usqu’à la quille, l’ambre usqu’aux chevilles;

Hérésie l’y mène aux eaux, freine brusque le marin.

Tout c’qui z’aux bois s’y embusquent;

Énerguphrènes épiphénoménaux,

Lambrésiens schizogouins.

Mai, mai, que mai !

 

Le Flying Bum

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*François Rabelais, Pantagruel

Voici ma participation a l’Agenda Ironique de ce mois de Mai, qui se tient sur laplumefragile. Il s’agissait de glisser quelques mots choisis (schizophrène, énergumène, maringouin, lambrusque) et glisser serait ici un oeuf et mimes . . .

Poète . . . circulez !

Cette semaine le Québec perdait un de ses grands poètes. Je dis bien le Québec parce que le québécois moyen ignore à peu près qui était ce sédentaire des longitudes syndiqué de la solitude* connu sous le nom de Claude Péloquin. Il faut leur rappeler que c’est bien lui, un soir de brosse, qui a aligné les mots de Lindberg qui sont devenus la chanson-thème de la contre-culture québécoise naissante; qui a signé la célèbre phrase-scandale inscrite sur la murale du Grand Théâtre de Québec par Jordi Bonet en 1970 : Vous êtes pas écœurés de mourir bande de caves ! C’est assez !

En 1974, à l’âge où tous les ti-culs de mon âge se demandaient s’ils voulaient être Bobby Hull qui écrasait un à un les records de Maurice Richard ou ce nouveau démon blond qui soulevait les foules, mes héros à moi, à quelques rares amis aussi, étaient des poètes. Ces poètes nouveaux qui parlaient la langue locale en vers libres, libérateurs. Même qu’un ami de ma gang de secondaire 3 avait hérité du pseudo de Pélo en hommage à sa ressemblance et à ses accointances au grand poète. Bien loin tout cela, la télévison jouait encore en noir et blanc des reprises de Cré Basile.

Pauvre Péloquin, comme bien d’autres avant lui, combien grand sera-t-il devenu une fois sa viande refroidie ! Il n’en reviendrait pas lui-même. Il aura fallu qu’il s’éteigne pour briller de ses plus beaux éclats. Les suffisants de ce monde ne cessent de se scotcher à sa mémoire, se réclament soudainement amis. Curieux tout de même, quand quelqu’un plus grand que nature disparaît, tout le monde veut s’en garder un morceau juste pour lui. Pour le garder vivant? Pour posséder jalousement un morceau d’éternité? Pour parader avec dans le cortège?

Une seule fois, je l’ai vu en personne. Mais j’ai bien connu un gars qui doit encore se promener avec la tuque de Péloquin sur la tête. Lui et aussi le cousin de Jenny Rock, une longue histoire. Dans un pays où tout le monde n’en a que pour le hockey, le pauvre gars était le petit frère inconnu d’un joueur de hockey très connu qui portait un nom de famille très particulier et rare. Partout où le pauvre gars se présentait, on lui demandait s’il était le frère de X. Puis un jour, un cousin à lui convola en justes noces avec Jenny Rock, chanteuse pop bien connue à une certaine époque. Douliou douliou douliou Saint-Tropez, tant qu’à être dans la poésie. Depuis ce jour béni, lorsqu’on lui demande s’il est le frère de X, il répond non, mais je suis le cousin de Jenny Rock!

À cette époque lointaine, j’avais été embauché par le collège de Rosemont pour y donner des ateliers de sérigraphie. J’avais jusque là un boulot dans un petit atelier de sérigraphie commerciale rue Laurier près de Papineau. Quelques semaines avant de quitter, le patron qui n’était pas un homme de métier, m’avait demandé d’embaucher moi-même mon remplaçant. Il s’était présenté ce type mi-vingtaine, originaire de la France mais arrivé à Montréal enfant, un fort accent, l’air tout à fait bohème, évaporé même. Son père pratiquait le métier de lithographe-artisan et mettait en gravure des oeuvres pour le compte d’artistes connus. Cela m’avait grandement impressionné. Edmond connaissait que dalle à la sérigraphie et cela m’avait fait sourire. Quelques années auparavant, aussitôt embauché, j’étais moi-même revenu dans cet atelier en catimini par la porte d’en arrière et j’avais dit au graveur qui était encore là, tu as deux semaines pour me montrer comment ça marche tout ça. L’histoire se répétait donc.

À ma dernière journée, nous sommes allés souper Edmond et moi chez madame Duquette tout juste à côté. Resto de cuisine familiale où nous avions nos habitudes. On a bu un peu trop d’un excellent vin rouge qu’Edmond avait apporté pour ensuite aller prendre une petite bière d’adieu ailleurs. Sur Laurier, à l’est de Papineau, il y avait une taverne de quartier à l’époque. Taverne Laurier? Taverne Garnier? Aucun souvenir précis. Passé le vestibule, pénétrant dans la buvette enfumée, nous cherchions un bon spot où s’installer. Edmond se mit à me donner du coude dans les flancs avec une insistance pas ordinaire. −Non, mais t’as vu, là?− en se balançant le menton pour ne pas pointer impoliment du doigt. −C’est Claude Péloquin, le poète, qui trinque là, t’as vu?− Je connaissais bien l’oeuvre mais moins bien le poète, c’est à peine si je l’aurais reconnu. Edmond jurait qu’il vendrait bien son cul pas trop cher pour pouvoir s’asseoir à la table du poète. Faut croire que le programme du collège français couvrait bien la poésie québécoise, mieux que nos écoles de toute évidence.

Péloquin était attablé avec deux autres personnes, un qui nous faisait dos et qui s’est avéré être Lucien Francoeur et un grand roux déjà considérablement éméché qui s’est levé d’un bond en nous voyant s’approcher. D’une gueule pâteuse, faisant des grands signes avec sa flûte de bière en fût, tenant à peine sur ses pieds: St-Pierre, tabarnak! Ah ben câlisssss! Viens t’assire estie! Qu’est-ce tu fais icitte?− J’avais connu Pat Martel au secondaire à Saint-Stanislas le peu de temps que j’ai habité rue St-Denis en face du théâtre du Rideau Vert là où mon père avait eu la géniale idée de s’installer pour importer, vendre et coiffer des toques et des perruques synthétiques horribles qui avaient commencé à faire une brève fureur chez la madame montréalaise. Une autre de ses grandes idées qui avait tourné en queue de poisson.

Pat Martel a connu une brève mais très arrosée carrière comme batteur pour Offenbach et faisait des gigs occasionnellement avec Aut’Chose, un band mis sur pied par Francoeur. Edmond jubilait, il pourrait s’asseoir à la table du poète. J’ai raté une belle chance de profiter pleinement de tout ça cependant. Je n’avais même pas l’âge légal pour être dans une taverne, pas beaucoup l’habitude des beuveries, la résistance à l’avenant. Le son et l’image sont vite devenus flous et je me suis réveillé à l’air frais après le last call, marchant vers le nord sur Papineau avec Edmond qui se bidonnait comme un malade. Tu te rends compte, Luc? Tu te rends compte? J’ai sa tuque, mec, j’ai sa tuque!− Edmond avait volé la tuque de Péloquin. Je suis convaincu qu’il a longtemps dormi avec la tuque et qu’il l’a encore sur la tête si les mites ne l’ont pas déjà mangée.

Claude Péloquin a déjà dit quelque chose comme : J’aime mieux passer pour un fou que de passer tout droit.− Ce soir-là, moi, je n’ai que passé proche pas à peu près.

Sa plus célèbre citation touche à l’universel et le rattrape aujourd’hui. Salut Péloquin. À chaque poète qui meurt, meurt la poésie un peu plus. Un art qu’on aura peut-être vu de notre vivant fondre avec les banquises. La firme Influence Communication notait un net recul de la culture dans les médias en baisse de 30 % depuis dix ans, alors que 97 % de la couverture de l’industrie du livre en 2017 a été consacrée… aux ouvrages de recettes de cuisine. Poète . . . circulez !

Le temps fait son énorme ménage alentour de nous inlassablement. Emporte tous ces artistes bénis et ces poètes maudits qu’on a tant aimés. Ils n’en finissent plus de disparaître. Ici se placent à merveille les mots de Péloquin encore et encore, vous êtes pas écoeurés...

Tout là-haut, il se sentira comme dans ses pantoufles aux côtés de Rimbaud qui écrivait en 1873 :

Elle ne finira donc point cette goule, reine de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés?

Flying Bum

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Goule: vampire femelle des légendes orientales

*du texte de la chanson de Léo Ferré : Poète, vos papiers!

Un jour l’asile

Aller-simple pour nulle part où aller

Laissez-passer gravé sur un trésor oublié,

Poches bombées de cailloux jalousement choisis

Carnets de mots doux mon enfance fossilisée

À la barre des mes jours impunis

 

Ténu baluchon d’un ciel court et avare

Un lit défait mer calme en une piaule perdue

De mille automnes au coeur suspendus

De mes mains ballotantes sur un quai de gare

Adieux tremblants spasmes sans muscles ni corps

 

Ma piste défoncée dans le dense tissage des aulnes

La palme écrasante de mes pieds nus la verte mousse violée

Dans l’orée sublime par-devant si le temps attendait arrêté

Agitant ses pieds de grue sous un ardent soleil jaune

Sans cri sans douleur à la danse de ton corps retrouvée

 

Mais un octobre trop pressé saute en fou sur l’hiver

Deux lièvres encore gris d’effroi sur la blancheur précipités

Un vent fou court s’empaler aux branches dénudées

Vole et virevolte mon corps déporté éphémère

Tes tristes poussières éparpillées souffle au diable vert

 

Je sème à tout ce vent fou mes beaux cailloux chamoirés

Débusquant gélinotte et hibou qui emportent à grandes becquées

Nos mémoires nos amours le chemin du retour

Je marche à la poste restante des meilleurs jours

Déposer la paire d’elle qui poussait à mes pieds

 

Sur mes genoux à la douane ultime revendiquent

Mes pieds meurtris la grâce le repos l’asile poétique.

 

Flying Bum

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