Un soir aux barbottes

Gérald et Jean-Guy sont installés au bout du quai municipal dans leurs chaises pliantes et dans le temps de le dire ils commencent à sortir de l’eau une barbotte après l’autre. La soirée est fraîche et quelques petits nuages leur laissent profiter d’un peu de la clarté de la lune. Ils lancent les barbottes à mesure chacun dans sa chaudière d’où éclabousse l’eau propulsée par toutes ces barbotes qui y barbottent à coeur joie.

“Câlisss de barbottes,” se plaint Gérald qui essaie sans lâcher sa ligne de se décrotter les mains de tout ce sang de foie de poulet qui leur sert d’appât, “christ de barbottes,” rajoute-t-il encore.

“Ça s’appelle le Lac aux Barbottes,” lui rappelle Jean-Guy, Lac aux Barbottes, ça fait trente ans passés qu’on vient aux barbottes ici.”

“Je suis certain que si je me penche sur le quai pour me décrotter les mains dans l’eau du lac, je vais en attraper rien qu’avec mes mains.” Gérald se lève de sa chaise et se met à lancer des grands coups de pied dans le vide. “C’est sûr que je me crisse à l’eau et que je pourrais les pêcher à coups de pied dans le cul, les tabarnak de barbottes!”

“On se calme, mon Gérald, t’as la face toute violette, c’est pas bon pour toi, rassis-toi.”

Gérald se rassoit et marmonne pour lui tout seul en appâtant sa ligne à nouveau.

***

“J’ai encore reçu un de ces dépliants pour les pourvoiries de la Baie James. Veux-tu le voir ? Qu’est-ce que tu dirais de ça mon Jean-Guy ? Toi et moi ? On se traîne le cul jusqu’à la Baie James. Doré jaune géant, brochet, esturgeon . . . rivières à saumon. Y as-tu pensé ? Du vrai christ de poisson pour une sainte fois.”

Ils ont eu cette conversation déjà et, s’ils ont la grâce d’être encore en vie demain, ils l’auront encore. Et encore. Oui, demain, fort probablement, mais on ne parle jamais de demain ou de l’avenir trop loin d’ici par respect pour la superstition, la peur de mourir, la tristesse de ne pas pouvoir se rendre. Et leurs chiches pensions du gouvernement.

“On pourrait,” répond Jean-Guy du bout de la gueule. “Mais ce soir, qu’est-ce qu’il y a de mal à pêcher de la belle petite barbotte tranquille ?” demande Jean-Guy, “Il fait beau pis toute. Pis ça mord.”

Gérald se gratte un bon coup en-dessous de sa chemise, tout le tour de sa patch de Fentanyl. Jean-Guy tousse un bon coup, étouffé et le visage qui vire au violet, et il propulse un copieux morviat directement dans le lac avant de s’allumer une autre cigarette et de siffler à même un gros thermos son jus d’ananas dilué à la vodka. Un moment de tranquillité s’installe, les deux hommes sont assis pareils, immobiles, les lignes à pêche bien parallèles devant eux. Les batraciens entament lentement leur concerto d’amour.

Jean-Guy rêvasse, il s’imagine dans le grand nord, dans l’eau jusqu’à la ceinture dans ses longues bottes vertes, le saumon rôde pas loin, il agite dans le soleil levant sa longue ligne appâtée avec sa mouche chanceuse, celle qu’il a filée lui-même avec une mèche de cheveux de sa défunte Germaine chérie.

Gérald s’imagine quasiment à la même place, pas loin de son vieux comparse. Au bout de sa ligne à lui, sa mouche chanceuse qu’il a fabriquée lui-même avec les poils de son vieux Labrador mort depuis des lunes, un beau chien d’une vraie pure race en santé comme il ne s’en fait plus, descendant d’une longue lignée de champions.

Une volée de bernaches passe dans le ciel, direction nord. Deux têtes blanches se lèvent et tournent synchro pour les regarder filer vers la baie James.

Deux-trois flabadaps timides retentissent du fond d’une des chaudières.

“Bon, j’pense que c’est assez pour moé à soir, . . . toé, mon Gérald ?”


Flying Bum

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Balade au lac

Adéline Rozon m’attend assise sur l’escalier bancal devant le shack de sa mère, petite maison recouverte de papier-brique qui tient de peur. Je me tiens de peine et de misère sur ma bicyclette trop grosse pour moi, une vieille bécane trouvée sur le chemin de la mine abandonnée que j’ai repeinte à l’aérosol en noir mat au cas où elle serait reconnue. Dès qu’elle m’aperçoit, Adéline gambade vers moi dans ses bottes de caoutchouc vert flash. Elle porte une jupe courte en jeans et un t-shirt ample. Pas de soutien-gorge. Elle mange des grosses cuillérées de salade aux patates à même un bol de plastique vert, et j’essaie, je vous jure que j’essaie, de la regarder dans les yeux mais j’échoue lamentablement, parce qu’elle ne porte pas de soutien-gorge. On a les seins que l’on a à treize ans, petits et effrontés, mais cela n’a aucune importance pour moi, mes yeux sont prisonniers.

“T’en veux?” Elle agite sous mon nez une pleine cuillère en plastique de sa salade aux patates. “Elle est bonne, tu sais.”

“Je n’ai pas vraiment faim,” que je lui dis. Sa mère achète la salade aux patates au prix du gros, je crois bien, elle ne cuisine guère, même les rares moments où elle est à jeun. “Tu manges toujours avec une cuillère en plastique?” que je lui demande pour faire diversion.

“Quand j’avais cinq ans, je me suis planté une fourchette en plastique directement dans l’œil, t’aurais dû voir ça, horrible, tu dis.” Adéline me fixe avec une expression tragico-dramatique digne du cinéma muet. “C’est pas la chose la plus horrible que tu n’as jamais entendue? Tu ne te sens pas mal pour moi?”

“Un peu, je crois bien,” dis-je, “Ça doit avoir fait mal.”

You bet your sweet bippy,” me répond-elle tout en me tenant l’avant-bras à deux mains. Ses mains sont fraîches. Puis en serrant un peu plus fort et en levant le menton, elle rajoute “Mais je suis une survivante, moi, Léon Santerre, tu sauras.”

Nous contournons à pied vers le derrière de sa maison. Adéline ramasse sa bicyclette étendue par-dessus une tondeuse à gazon rouillée endormie ou peut-être bien morte contre la cabane, et nous partons. J’adore sa bicyclette. Elle doit bien avoir trente ans avec son panier en métal et sa clochette toute rouillée mais qui sonne encore très bien malgré tout. Nous suivons le boulevard tout le long puis la rue Perreault et nous arrêtons au Capitol pour une pause. Adéline demande toujours à la serveuse, le plus sérieusement du monde, une orange Crush dans une bouteille droite. L’été s’installe timidement sur notre petite ville, les plus vieux se promènent dans leur automobile ou celle de leur père, les fenêtres baissées, la musique au fond, ils montent la troisième jusqu’à Jacola, font demi-tour et descendent jusqu’au monument de pierres à l’autre bout de la ville, puis recommencent sans fin leur parade. La troisième est notre rue principale avec tous ses magasins et ses lumières le soir. Quand tu ne connais rien de mieux, c’est Las Vegas le soir.

On redescend Cadillac sur l’air d’aller presque jusqu’à l’aréna qu’on contourne pour prendre le chemin du lac Blouin. Dans ces premiers dimanche chauds de l’été, les familles traînent leurs tables vers les coins d’ombre pour y déposer leurs boîtes à pique-nique et leurs glacières puis partent installer leur campement de serviettes bigarrées sur la sable sec près de la grève. Les bling-bling des fers à cheval qui frappent la pin d’acier résonnent, les enfants sillent de joie et les chiens jappent. Adéline chantonne au son de la musique yéyé qui résonne de la rangée d’automobiles toutes fraîchement cirées, stationnées directement sur la plage. La chanson s’intitule Ton amour a changé ma vie et Adéline fait des efforts surhumains pour frapper les hautes notes. Son visage a l’air tout sérieux, fripé et du même rouge qu’arbore le visage d’un constipé à l’effort.

Nous nous arrêtons près d’une balançoire décrépie histoire de se reposer. Adéline place la paume de sa main sur ma nuque pour une seconde ou deux.

“Tu trouves-tu que j’ai les mains froides?” qu’elle me demande, “je te jure, je suis en partie reptile.”

Je peux sentir le shampooing d’Adéline et son parfum, musqué et sucré à la fois. Elle sent trop bon. Je m’approche hypocritement pour savourer ces odeurs. Nous avons transpiré tous les deux, nécessairement, au bout de cette longue balade en vélo. Elle sent bon quand même. Mon regard est attiré irrésistiblement vers les petits seins d’Adéline sous son t-shirt humide. Elle m’a surpris à fixer sa poitrine et elle m’a laissé faire, pour un moment.

En juin, le lac est de la même couleur qu’un ballon de rugby, toutes ces familles alentour de nous semblent apprécier la journée, des familles normales avec des gros chiens et des petits enfants qui se disputent les jouets de plage et les cupcakes crémés toutes sortes de couleurs. Nous nous balançons un long moment en se racontant des peurs.

***

Je suis Adéline qui remonte la côte, long chemin de sable qui rejoint la route plus haut au bout d’une longue courbe. Pas facile pédaler dans le sable. Le soleil s’affadit lentement, on abandonne à moitié de la côte, on descend et on marche le reste en traînant nos vélos. Adéline en sueur me parle de son professeur de gym, un psychopathe, un sadique, le plus grand enfant de chienne au monde. Les nuages commencent à nous cacher la grosse lune de jour mais nous commençons à voir quelques étoiles, Vénus peut-être. Adéline chante une chanson des Excentriques que nous aimons tous les deux, j’essaie de lui fournir des harmonies. Nous marchons près l’un de l’autre, nos bicyclettes du côté opposé, nous nous touchons parfois. La douceur de ses bras humides, d’une cuisse chaude. Cette soirée est à peu près parfaite. Devant nous les lumières de la ville commencent à combattre la noirceur et essaient de nous guider. Les camionneurs avec leurs chargements de bois roulent sur les hautes. 

Au parc devant l’aréna, des gamins dans leurs jolis uniformes jouent au baseball. Plus loin sur la route, partout où il y a des points de vue et des places pour stationner une voiture, des couples s’encanaillent lentement dans de rutilantes voitures, des camions pimpés. Dans l’une d’elles, une Mustang rouge, les jambes nues d’une femme sortent par la fenêtre du côté passager. Elle rit, mais vraiment fort, elle bat des jambes de haut en bas, en alternance, comme quelqu’un qui nage, sous l’eau, sur le dos.

Adéline s’immobilise un instant. Elle observe la femme pendant que mes yeux en profitent pour zieuter encore un coup ses petits seins. Elle replace sa main de reptile dans mon cou et tire lentement ma tête vers elle. Mon coeur s’emballe mais sa bouche passe tout droit devant la mienne.

 

“Dernier à Bourlamaque est un hostie de crapaud,” crie-t-elle dans mon oreille en enfourchant son vélo.

 


Flying Bum

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La nuit de l’exil

La nuit avant d’avoir douze ans, Léon et son père fonçaient à travers le parc provincial de LaVérendrye, vitesse grand V laissant l’Abitibi derrière eux pour de bon. La radio jouait à pleine tête des chansons en anglais, la route était un long serpent plat qui se précipitait en ondulant de gauche à droite et de bas en haut à travers une mer d’épinettes grises, la seule mer que Léon n’avait jamais vue. Il était installé sur la banquette arrière, le visage collé à la fenêtre à l’affût d’un raton, d’un ours, mieux, d’un orignal ou deux. Il n’y avait sur le bord de la route que des petits piquets aux extrémités phosphorescentes qui annonçaient les milles un par un, des talles d’épinettes dénudées comme de longues aiguilles pointant vers l’azur les pieds submergés dans l’eau d’un lac. Loin derrière, les derniers hommes graisseux aux longues barbes emmêlées, guenilles en main à côté de leurs pompes à essence.

Lorsque Léon avait demandé à son père s’ils étaient pour s’arrêter bientôt, taponnant les papiers de gomme balloune au raisin qui jonchaient la banquette, les mâchoires endolories d’avoir tant mâché, les bouteilles de Grapette, la langue tournée définitivement au violet – tout ce que Léon avait eu à se mettre en bouche dans sa journée – son père lui avait tendu une liasse de billets sortie de ses poches, dernier petit bas de laine récupéré in extremis dans la maison familiale vendue à un militaire américain, et lui avait demandé de les démêler et de les compter histoire de l’occuper, et Léon les avait patiemment défroissés, triés, comptés, en pensant tout le long à la ville laissée derrière eux, sa petite patrie, ses amis, et comment le lendemain du haut de ses douze ans il verrait le monde d’un œil nouveau, différent. Un regard tout neuf, probablement comme celui d’un gamin qui tient une grosse liasse de billets pour la première fois de sa vie et qui imagine à peine son pouvoir, ou qui regarde un homme mourir lentement devant lui en l’observant, impassible, de la façon dont on regarde les gens et que l’on pense pouvoir tout faire disparaître. Léon avait appris plus tard qu’on ne peut jamais vraiment faire disparaître les choses, la mort d’une mère qui prend lentement tout son sens dans cet exil troublant mais qui ne veut pas disparaître, pas même lorsqu’on se retrouve seul complètement dans le noir et qu’on plisse les yeux du plus fort qu’on peut.

“On vient de passer le 200,” Léon affirme-t-il, voulant dire les 200 milles, 200 piquets, 200 millions d’épinettes et le soleil était sur le point de disparaître sous la cime des arbres dans un paysage morne où il n’y avait plus de couleurs, juste un grand firmament gris et une lune blafarde. Le père de Léon a négocié une courbe à grande vitesse et Léon est tombé de côté sur la longue banquette de cuir glissant. Le père pompait du pied sur l’accélérateur en déclarant adorer ce Jim Morrison parce que sa musique lui donnait l’impression que toutes les choses pouvaient maintenant recommencer, que les incendies n’ont jamais été vraiment allumés, que tous les vides ne demandent qu’à se faire combler, que personne ne meurt plus et la route n’attendait que de se faire chauffer l’asphalte par les roues des voyageurs pressés d’aller au-devant d’une vie inconnue et toute cette sorte de choses nouvelles et insoupçonnées pour Léon aussi.

Lorsqu’il parlait ainsi, son père tournait la tête de coté comme s’il espérait que quelqu’un d’autre que Léon, un gosse, ne l’écouterait, ne lui répondrait, comme si c’étaient là des choses qu’un enfant ne pourrait pas comprendre. Léon avait appuyé ses deux coudes sur la console entre les deux sièges, la tête en étau entre les deux dossiers avant, essayant de boire toutes les paroles anglaises qui sortaient de la radio.

“Et d’autres fois,” continue le père, “il ne me donne que le goût de fumer une bonne cigarette.”

Plus tard cette nuit-là, lorsque le ciel était devenu aussi noir que l’asphalte, le père de Léon a immobilisé la grosse voiture américaine devant un poste d’essence avec une sorte de magasin général adjacent. Je sors m’acheter des cigarettes, avait-il simplement dit, lui qui ne fumait plus depuis peu, en proie à un début de cancer de l’œsophage. Mais Léon savait fort bien qu’il reviendrait avec une surprise pour lui, sinon il l’aurait laissé l’accompagner dans le magasin. Un doute tout de même, Léon connaissait très peu son propre père, à peine un peu plus depuis que sa mère était morte. Léon se demandait s’il était passé minuit, si son père lui rapporterait un gâteau de fête. Léon se demandait aussi si son père se rappelait que le lendemain ce serait sa fête.

Léon, tout petit, s’est tortillé pour se faufiler entre les deux banquettes avant, il s’est assis dans le siège du conducteur où il a posé ses mains sur le volant, il tournait la roue à gauche, à droite, sans fin, pensant à tous les endroits où il pourrait aller si seulement il était assez vieux, s’il pouvait voir par-dessus le tableau de bord, s’il savait différencier l’accélérateur des freins, si ses pieds se rendaient.

S’il pouvait choisir lui-même les bonnes chansons pour se propulser de cette vie-là vers une autre, ailleurs.

Au loin, son père qui revient.

Les mains vides.


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La vallée de travers

Adéline se tient sur la pointe des pieds, entre deux voitures, le trottoir et la rue, avenue du Parc et elle fait des grands signes de la main. Le chauffeur de taxi n’a même pas ralenti. “Enculé,” Adéline murmure-t-elle à elle-même. Elle retourne sur le trottoir où grouillent les corps et se laisse entraîner entre une grande femme en tailleur et un petit homme asiatique qui porte un uniforme de baseball, une casquette des Expos. Elle se sent faible et gouverne à travers les piétons pour entrer dans le premier restaurant sur son chemin. L’affiche, superbe, annonçait quelque chose de chic et à la mode. À l’intérieur cependant, des mètres et des mètres de prêt-à-manger alignés dans des réchauds en acier inoxydable sous des projecteurs infra-rouges, des fumets d’épices de toutes natures, des voix qu’elle ne comprend pas, des bruits de vaisselle, des paires et des paires d’yeux posés sur elle. “Crevettes du désert” écrit tout en majuscules sur une affichette plantée dans le fond du plat. Elle attrape un morceau, le lèche du bout de la langue et le dépose dans sa paume, l’examine longuement, intriguée.

“Tu le manges ou je tire.”

Elle tourne ses yeux mais pas tant sa tête. Il était mince, grand et très beau. Terrifiant à la fois.

“C’est une arme que tu tiens là, dans ta poche, ou c’est une émotion . . .”

Elle n’a pas le temps de finir.

“C’est une émotion,” dit-il, “la plus belle des émotions.” Il ramasse le morceau de la paume de la main d’Adéline et le présente à sa bouche. Elle croque. Croustillant. Salé. Épicé. Un peu de jus, un peu d’huile, quelque chose qui a la consistance d’une écale de poisson, quelque chose ressemble à une brindille.

“Ça vient de la mer?”

“Ça habite sur terre, un peu dans les airs, c’est une sauterelle.”

Vision périphérique éclair, un présentoir d’ustensiles en plastique, une affiche encadrée d’un étalon, un homme qui porte une robe de soie qui gesticule des bras, passionné comme un prédicateur baptiste en feu, une dame perruquée de cent kilos avec du rouge à lèvres cinq centimètres tout le tour de la bouche. Des ailes et des pattes piquantes roulent dans sa bouche, des choses qui volent, qui sautent, qui rampent. Les images.

Elle aurait bien voulu tout recracher mais elle a tout avalé.

***

La chambre du tourist room sur avenue du Parc était plus petite que sa garde-robe d’Outremont. Le lit, étroit, couvert d’une courtepointe de velours élimé, se tord et se tortille lorsqu’elle s’assoit. L’homme ne semble aucunement préoccupé de la chose. Il la descend sur le matelas au son des ressorts qui couinent, un jardin de fleurs cousu à la main sous elle. Le contour rose des gratte-ciels apporte une douce lumière à travers les carreaux d’une fenêtre étroite et haute. Les yeux de l’homme sont davantage lapis que violets. Un mot qui ne sort pas de la bouche d’Adéline, ses propres incisives qui croquent sa lèvre, une gouttelette de sang qu’elle lèche et fait disparaître aussitôt.

Et si elle arrachait les rideaux de polyester, si elle les déchirait en longues bandelettes, si elle attachait ses jambes et ses bras avec? La laisserait-il faire? Est-ce que l’air se remplirait de poussière, de la poussière de peau, des morceaux microscopiques de fibre industrielle toxique? Saurait-il tout ce qu’elle savait? En aurait-il envie?

Sa langue a pénétré les tréfonds de sa gorge, suivi la descente de son cou, descendu sur sa poitrine, et Adéline dérivait. La succion sur ses mamelons se relâche avec fracas, il tète le lait qui vient encore, elle le pousse et il relève sa tête, il lui sourit pour la toute première fois, il bouge sa langue comme un chat qui lape un bol de crème pour la première fois.

Elle voulait ressentir leurs quatre paumes réunies sur sa tête, ses mains tirer ses hanches contre les siennes, elle voulait sentir son propre sang couler comme le lait qui sort de ses seins. Elle le ferait elle-même si elle pouvait, matraquer cette femme qui venait tout juste de décorer une pouponnière éternellement ensoleillée, qui venait d’encadrer des images de jolis moutons et de petits ratons charmants pendant que son tendre époux regardait des bidons de lait congelé alignés comme des soldats dans le congélateur d’un paquebot de la marine marchande, qu’il goûterait le meilleur rhum des Antilles dans les bras d’une précieuse guatémaltèque, ou deux. Adéline tourne la tête fuyant les yeux violets de l’homme. Elle pousse sa tête vers le bas, son bas à elle. Des larmes qu’il ne verrait pas, du lait qui ne lui appartient pas, qui n’appartient à personne. Elle entend une musique jazzée à travers les murs de carton qui font de ces espaces claustrophobiques de grandes salles de concert. Occasionnellement, le bip d’un détecteur de fumée. Elle aurait voulu avoir un rasoir ou un scalpel, un marteau ou une masse. Elle voulait y laisser son propre sang.

***

Un bruit s’élève au-dessus du perpétuel grondement de la ville, un bruit sec suivi d’une cacophonie de moteurs et de klaxons qui braillent. Elle enlève délicatement le bras de l’homme qui enveloppe ses rondeurs, s’en va à la fenêtre. Elle soulève les carreaux et avale l’air du soir le front appuyé sur les barreaux d’acier. Cette nuit, la ville sent la petite ville négligée, seule la fraîcheur de l’air compense. Phares bleus, blancs, rouges, sirènes, la brume qui vient de ses propres yeux, l’horloge qui sonne minuit. Elle a faim. Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu manger? Quelle horreur encore?

La tête de l’homme se relève, ses paupières se soulèvent synchro comme une vieille poupée de caoutchouc rose. Ses pupilles énormes sucent toute la lumière de la chambre minuscule. Elle est revenue, s’agripper à lui, s’emparer de lui . . . le bas de lui.

Elle sait qu’elle peut en finir avec lui, le détruire totalement. Se détruire totalement, si seulement, si seulement c’étaient eux les coupables.

Elle aurait bien voulu tout recracher mais elle a tout avalé.


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Des grenouilles dans l’eau de Pâques

Dans l’église déserte et silencieuse, les anges de granit regardent Odile et Adèle de haut, juchés sur leurs piédestaux de bois dur. Ils ont les ailes arquées vers l’arrière comme prêts à prendre leur envol. La madone de plâtre blanc les observe également, elle et Adèle. Odile n’est pas au courant qu’une madone devrait toujours avoir un regard bienveillant. Le visage de la vierge a ce regard figé, les lèvres serrées et les yeux froncés comme lorsqu’une personne s’apprête à dire quelque chose, mais que le diable les emporte toutes les deux si la blanche madone prononce un seul traître mot avant qu’elles ne sortent de l’église.

Odile ne voit rien de tout cela, concentrée qu’elle est de fixer le reflet de son propre visage dans l’eau bénite stagnante au fond d’un bénitier de cuivre verdi, comme un chat effrayé de se jeter sur sa pitance.

Odile a ce quelque chose à propos de l’eau. Elle raconte à qui veut l’entendre que son petit ami Gérald a un jour empoisonné l’eau du puits, comment il est apparu avec un sourire débile au visage, les veines remplies de toute cette sorte de cochonneries qu’il avait laissées tomber dans l’eau, innocent. Quelques mois après, après qu’ils se soient disputés à propos d’argent mystérieusement disparu, Gérald était allé bavasser à la mère d’Odile une histoire à propos de tous ces hommes et de tous ces actes sexuels dépravants qu’elle avait échangés avec eux pour un peu de drogue. Le chien bâtard de Gérald en avait pourtant eu une large part, donne à manger à un cochon . . .

Après, sa mère ne lui ouvrait plus, cadenassée à double tour dans sa piaule, peu importe combien longtemps et avec quel acharnement Odile insistait. Gérald en avait parlé à son père aussi, tant qu’à y être. Lorsqu’elle avait frappé à sa porte à lui, il l’avait ouverte toute grande, le temps de lui lancer une paire de jeans et un manteau court en suède qu’elle avait oublié chez lui, comme si cela lui suffirait à survivre dans le froid de l’hiver montréalais.

Il n’y avait plus nulle part où aller pour elle que la Maison de la Miséricorde, le refuge pour femmes itinérantes. Elle et Adèle s’y étaient rendues pour le dîner de Pâques, s’étaient connues là, devant deux assiettes remplies de jambon et d’une variété festive d’accompagnements. Adèle l’avait tout de suite flairée, cheveux noirs gothiques avec une longue repousse jaune, les yeux contournés de eyeliner charbon, une peau blanche effrayante – elle remplissait son assiette à grandes pelletées comme si c’était le denier repas qu’elle faisait sur terre. Adèle était à sa place habituelle sur un vieux divan fleuri lorsqu‘Odile était venue s’assoir près d’elle, ce qu’aucune autre fille n’avait osé à ce jour, et Adèle aurait bien aimé que ça se poursuive. Elle lui avait alors lancé un regard de braise. Odile avait pris la balle au bond et lui avait retourné un regard semblable, fini d’une longue grimace de la langue.

De près, Adèle avait pu apercevoir à travers le rouge à lèvres noir, une boule d’argent piquée au bout d’une petite langue rose bonbon. Odile avait une tache de sauce brune au coin de la bouche qu’elle laissait sécher là comme si cela ne regardait personne d’autre qu’elle. Adèle avait admis admirer la chose. Odile sentait bon, aussi. Ce n’était pas vraiment du parfum. Ce n’était pas le fumet du jambon sur-bouilli que les bénévoles servaient. Elle sentait davantage l’odeur fraîche de toutes choses lorsqu’une forte pluie avait emporté l’odeur des mauvaises choses au loin.

Pour mettre la main sur un dessert, sur quelques chocolats de Pâques dans un cellophane craquant et un lit pour la nuit, elles avaient dû se taper Les dix commandements, la vieille version en noir et blanc avant d’écouter sœur Germaine leur raconter l’histoire de Lilia au puits. La sœur racontait que Lilia était une bonne femme qui s’était vendue à un homme riche pour sauver l’homme de sa vie et que bien qu’elle ait été cruellement honnie par tout le village, on la laissait encore se rendre au puits y boire de l’eau. La sœur disait que c’était la preuve que Dieu l’aimait quand même.

Odile s’était levée carré pour crier à soeur Germaine que Lilia valait bien mieux que cela, “câlissement mieux que ça.”

Odile croit qu’elle n’a rien, rien que des petits seins bien fermes qui allument les bonhommes, le cul rebondi d’une adolescente, et son Gérald vers qui elle pourrait bien ramper à genoux même si cela impliquait de traverser toutes sortes de limites que le commun des mortels était incapable de comprendre. Les voisins, parmi les pires. L’alignement de pauvres paumés sur les trottoirs devant le foutoir où crèche son Gérald. Les longues lignes de poudre blanche étendues sur la table à l’heure bleue en lieu et place d’un petit déjeuner digne de ce nom.

Odile pense que toute cette sorte de choses va s’empirer encore plus avant de se mettre à aller un peu mieux et elle ne se trompe jamais là-dessus.

Elle en rajoute pour la sœur, “Lilia avec son linge de riche, son lit moelleux, ses repas servis dans son assiette avec des grands vins, c’est toujours bien mieux que de fouiller dans les vidanges et de prendre plein la gueule des queues sales de petits vieux.”

Tout le monde a ri, sauf sœur Germaine, mais maintenant, des mois plus tard, Adèle se dit qu’Odile avait raison. Lilia n’a pas eu à jeter un bébé dans le placard du concierge, elle, comme Odile venait de le faire, le cacher dans les poils sales et malodorants d’une vieille moppe au fond d’une chaudière d’eau grise. Odile criait, serrant la main d’Adèle en sacrant contre tous les hommes de la terre prête à l’assassinat de masse – et bien qu’Adèle aurait aimé la croire, elle savait qu’elle n’était pas prête à franchir cette ligne, pas encore. Le pauvre bébé était un garçon.

Entre les cris, les sanglots, elle s’est accroupie prise de soubresauts intempestifs de la poitrine. Les yeux à peine ouverts, les cheveux tapés par la sueur, elle ressemblait à la madone de plâtre blanc sauf pour le rouge de son sang, écrasée là essayant de décider si elle poursuivait sa calvaire de vie juste pour voir si les choses pouvaient encore s’empirer ou si le meilleur s’en venait pour elle.

Odile avait l’air effrayée, détruite, mais Adèle lui répétait qu’elle était une brave. Peu importent les emmerdes, qu’elle tiendrait bien le coup, à la putain de vie qui s’accrochait en elle. Mieux qu’Adèle l’avait fait l’année d’avant. Pensant bien faire, Adèle racontait à Odile comment elle avait été totalement tétanisée à s’imaginer voir sortir de son corps un bébé monstrueux qui la fixerait avec les yeux à moitiés croches de son propre père avec la même peau dégueulasse picotée de taches de rousseur. De l’avorteur avec son cintre et l’odeur de sang et de pisse de sa “clinique”, odeurs impossibles à faire disparaître ni de là ni de sa tête. Elles pleuraient maintenant toutes les deux. Puis Odile s’est remise à crier. Mais il n’est jamais trop tard. Le bébé respire encore.

Ce matin, Adèle accompagne Odile et son bébé chez les sœurs. Sœur Germaine – elle devrait aller à Vegas celle-là, elle a un œil que personne ne peut lire – elle a ouvert la porte. Elle a pris le bébé sans offrir la moindre prière, pas un seul bon mot ni même de reproches. Elle s’est retournée, est partie avec le poupon dans ses langes de fortune en trottinant dans le corridor, ses jupes bruissant dans leur frotti-frotta comme d’habitude, comme si chaque jour des bébés arrivaient ici. Pas de papa. Pas de grand-maman, pas de grand-papa. Pas de maman non plus, rien qu’une fille tachée de sang de la tête aux pieds qui tend son poupon comme on retourne une paire de pantalons qui ne nous va pas.

***

Aujourd’hui Pâques est revenu, Odile se tient près du bénitier de cuivre verdi comme s’il restait quelque chose à faire, à espérer. Elle se demande à voix haute si une pute peut mettre ses doigts là-dedans sans prendre en feu dans une flamboyante combustion spontanée.

Adèle, elle, se serait contentée d’une entente à l’amiable avec le diable, d’un unique verre d’alcool dans les circonstances, c’est Pâques après tout, un seul, promis, – innocente – comme Lilia qui a échangé son cul contre une vie. Dieu l’a bien pardonnée, elle.

Odile clapote du bout de l’index dans l’eau bénite, puis elle se recule craintive. Elle examine son doigt. Elle sait bien. Les filles comme elles doivent se méfier des anges en granit prêts à s’envoler, aux blanches et vierges madones qui regardent les filles comme elles de côté. Elles doivent se contenter de décanter une eau à peu près potable puisée dans les fonds vaseux, être prêtes à amorcer un jour des siècles de repentance.

Après seulement, elles pourront peut-être les trouver, frapper aux bonnes portes et s’attendre à une sorte de paix, de résurrection.

Ou encore et encore de l’agression, c’est selon.


Flying Bum

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La saison morte

Adéline était dans la salle de bain à se laver le visage au savon antibactérien lorsqu’elle a entendu le message en espagnol sortir des haut-parleurs. Les porte-voix étaient attachés au toit du tracteur qui parcourait les sentiers de pierre entre les cottages, le message se répétait sur un mode automatique. Elle s’est essuyée le visage et les mains avec sa serviette de plage puis elle a traversé la chambre et rejoint le salon.

–“Mais qu’est-ce que ça raconte?” lui demande-t-elle.

Il l’a regardée d’un oeil éteint par-dessus les pages de son magazine puis l’a roulé pour en faire un gourdin comme s’il avait l’intention de frapper quelque chose avec.

–“Ils disent qu’ils procéderont à un épandage d’insecticides dans environ une heure.”

C’était la première fois qu’il lui adressait la parole depuis le matin, depuis une dispute stupide et débile à propos de la cafetière. Elle n’aurait jamais pensé lui adresser la parole en premier mais il parlait l’espagnol et pas elle. C’est tout ce qu’il avait fait, toute la journée, parler en espagnol avec tout un chacun sauf avec elle. Même que parfois, il se parlait tout haut en espagnol lorsqu’il croyait qu’elle ne l’entendait pas. Elle mouchait comme un chat lorsqu’elle l’entendait.

–“Nous devons fermer toutes les fenêtres et tout rentrer à l’intérieur,” rajoute-t-il sèchement.

L’enregistrement s’est encore fait entendre et ils sont restés figés tous les deux à écouter. Le seul mot qu’elle a saisi avait été amigos.

–“Sinon nous risquons des troubles respiratoires sévères,” conclut-il.

–“C’est une excellente nouvelle,” répond-elle. “J’avale des pochetées de moustiques depuis que nous sommes ici. Et je pue constamment l’insecticide en aérosol.”

Il n’a rien rajouté, rien que tapé au creux de sa main avec son magazine roulé. Beaux-Arts Magazine, une parmi la dizaine de copies anciennes qu’il avait emportées dans son bagage.

Ils ont passé les quinze minutes suivantes à faire le tour et fermer toutes les fenêtres du cottage.

–“Penses-tu qu’on devrait aller ailleurs?” demande-t-elle, “je pense qu’il faudrait aller ailleurs.”

–“On va être très bien ici,” qu’il lui répond, “où veux-tu qu’on aille, de toutes façons? Moi, je reste ici, je vais en profiter pour faire la sieste.”

Elle le dévisage longuement. On ne sera pas très bien ici, pense-t-elle.

Ils étaient venus pendant la saison morte mais ils ne l’avaient réalisé qu’une fois sur place. L’île entière était dans une sorte de léthargie. La plupart des restaurants étaient même fermés, ils avaient dîné essentiellement aux sandwichs la plupart du temps. Adéline avait choisi méticuleusement l’endroit, lui, homme occupé, la date, et aucun d’eux n’avait pensé à vérifier si c’était un bon moment pour séjourner sur l’île. Et les voilà maintenant, coincés dans un cottage sombre attendant que les hommes procèdent à l’épandage.

–“Je pars,” dit Adéline.

–“C’est ça, va-t-en.”

Elle est passée par la chambre, elle a ouvert légèrement chaque fenêtre et tiré le rideau opaque. Puis elle est partie.

Elle s’est rendue aux abords du quai du traversier avec la jeep de location. Des chiens bâtards jaunes et maigres se couraillaient en rond dans le stationnement. C’était la première fois en cinq jours où elle se retrouvait seule avec elle-même. Elle avait laissé tourner le moteur et poussé le climatiseur à fond. Elle écoutait la radio rock locale. Elle se grattait les vieilles morsures de moustiques pour passer le temps.

Lorsqu’elle est rentrée deux heures plus tard, il avait entrepris un nouveau Beaux-Arts Magazine allongé sur le lit dans la chambre.

–“J’ai tenu le fort,” dit-il, et ce furent là les derniers mots qu’il lui adressa pour le reste de la journée.

Plus tard alors qu’il passait sa nuit à chercher son souffle et à vomir, accroupi au sol en serrant la cuvette dans ses bras, elle se tenait au-dessus de son pauvre corps spastique dans la salle de bain.

–“Putain,” râla-t-il gutturalement, “fais quelque chose.”

–“Habla espanol, señor ?” lui demandait-t-elle tout en lui bottant le derrière un bon coup.


Flying Bum

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Toute bonne chose a une fin

Marie-Diana s’était réveillée et avait aperçu l’ambulance et les voitures de patrouille avant moi – même si c’est moi qui conduisais. C’était à l’heure bleue, quelques nanosecondes à peine avant le lever du soleil, comment ai-je pu manquer le concert lumineux de tous ces gyrophares multicolores? J’étais totalement éclaté, buzzé, très loin même d’une infime possibilité de sommeiller. Les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, comme des mirages à l’envers, ou de côté c’est selon. Mais le flou, lui, indéniable.

Zappa jouait dans le lecteur CD. “Over-nite sensation”, Dirty Love, Zomby Woof, Moving to Montana, Camarillo Brillo, toute cette sorte de grands classiques du rock underground. J’essayais de mon mieux d’élargir l’horizon musical de Marie-Diana avec la musique de Frank, entre autres choses. Presqu’une génération nous séparait, Marie-Diana était ma cadette de près de dix ans. Si ma mémoire est fiable, je crois que c’était plutôt moi qui étais dix ans trop jeune pour elle. Elle était tombée endormie à peine cinq minutes après qu’on ait quitté ma maison mais je ne l’ai tout de même pas poussée en bas de la voiture, bien que l’idée de mettre un terme à tout ceci m’obsédait de plus en plus. Toute bonne chose a toujours une fin, même les bornes ont des limites.

“Merde,” crie Marie-Diana, “c’est la police!”

“Calme-toi, ils ne courent pas après nous.”

“Où tu l’as mis?” s’inquiète-t-elle.

“Dans le coffre à gants.”

Marie-Diana me regarde, paniquée.

“Dans la poche de dépôt bancaire avec une fermeture-éclair?”

Elle respire à grands traits voraces.

“Ils vont la trouver là, c’est certain.”

“Mais non, tu vois bien qu’ils en ont plein les bottines maintenant.”

Sur la chaussée, il y avait un corps. Quelqu’un l’avait déjà recouvert d’une bâche blanche sur les côtés de laquelle des flaques de sang s’étendaient ici et là sur le bitume. Triste fin que voilà. Je pouvais l’entrevoir entre deux voitures de police. Quelques voisins de Marie-Diana se tenaient sur les trottoirs derrière les cordons jaunes, se tiraillaient pour les meilleurs postes d’observation.

“Roule jusqu’à la première entrée, de l’autre côté,” que Marie-Diana demande.

“En plein mon plan,” que je lui rétorque.

“Penses-tu qu’ils vont frapper à toutes les portes pour poser des questions?”

“Aucune espèce d’idée.”

“Et s’ils le faisaient?”

“On n’a rien qu’à ne pas répondre. Ils n’ont aucune idée de qui est chez lui et qui ne l’est pas.”

À l’exception de quelques bonjour et quelques au revoir en allant et en sortant de ma voiture lorsque je venais chez Marie-Diana, je ne connaissais personne dans le complexe immobilier. Le cadavre n’avait à peu près aucune chance d’être quelqu’un que je serais à même d’identifier formellement.

J’ai traversé les places de stationnement terrestre, tourné à la première entrée de garage, Marie-Diana appuyait déjà sur la télé-commande et les grandes portes se soulevaient lentement. Elle s’était tenue le cou tordu vers l’arrière les yeux rivés sur la scène jusqu’à ce qu’elles se referment derrière nous.

“Relaxe,” dis-je en essayant de la calmer, “nous y sommes presque,” que je lui disais tout en gardant un œil sur les rétroviseurs. Derrière, les paramédics glissaient déjà le corps dans l’ambulance. J’aurais dû sérieusement me demander pourquoi un cadavre avait besoin d’être emporté en ambulance, les gens et les objets ne registraient pas du premier coup entre eux, je me répète, les idées non plus. Pas à mon goût du moins. 

Stationné dans la bonne case, j’ai éteint le moteur et j’ai laissé ma tête aller s’échoir sur l’appuie-tête, fermé les yeux. J’étais encore alerte mais épuisé, les yeux rouge sang, Frank Zappa achevait sa Dinah Moe Hum, le couplet où il raconte qu’enfin, après bien des efforts, il avait finalement commencé à entendre les Dinah moe hum tant espérés.

I couldn’t say where she’s coming’ from
But I just met a lady named dinah-moe
She stroll on over, say look here, bum
I got a forty dollar bill say you can’t make me cum

I whipped off her bloomers and stiffened my thumb an’ applied rotation on her sugar plum

I poked and stroked till my wrist got numb

An’ you know I heard some

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe humm

Dinah-moe

Dinah-moe

Dinah-moe

(Frank Zappa, Dinah Moe hum)

Pas que j’étais particulièrement en forme pour faire jaillir moi aussi des Dina moe hum, ceux de Marie-Diana en particulier qui devenaient davantage lassants qu’excitants à la longue. La fin de la nuit sentait déjà la mort, la fin de toutes choses.

“On sort de la voiture, ça me suffit les émotions, allez.” Marie-Diana me dit-elle.

“Oui, oui, on descend, attends, je veux juste te faire entendre la fin de la chanson, tu vas rigoler, promis. Pour elle j’étais essentiellement un jeu mais j’avais aussi le droit de m’amuser un peu, parfois.

Je me suis tortillé sur le siège. J’ai ouvert le coffre à gant et mis la main sur le sac de dépôt bancaire qui contenait la dope, pour me rassurer. La chanson était presque finie.

J’ai attrapé la main de Marie-Diana et je la tenais dans la mienne appuyée sur sa cuisse. Elle n’a pas résisté même si elle avait murmuré tout bas, “pas ici tout de même”.

Si elle savait.

C’était son bloc-appartement mais on était encore dans ma voiture.

“Écoute,” lui ai-je dit avec un insistance douce et ferme à la fois, sur les dernières notes de Zappa . . .

“Écoute bien, c’est ici, c’est la fin.”


Flying Bum

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L’amitié de Dorothée

La toilette coule, encore, et le plombier est déjà venu deux fois ces derniers temps. Le réfrigérateur nécessite des soins intensifs tous les deux mois ou à peu près et les calorifères s’appellent les uns les autres de bord en bord de l’appartement avec de longs sifflements stridents et des sons de métal qui craque comme des locomotives en rut qui chercheraient désespérément à copuler ensemble. Léon pensait y jeter un coup d’œil lui-même mais après avoir soulevé le siège, regardé ce qui se trouvait là et je vous l’épargne, soulever le couvercle du réservoir et admirer la mécanique vermoulue de la chose, il se sentait aussi con que l’ingénieur dans la Cité de l’Émeraude qui pensait que le magicien d’Oz et Dorothy sortiraient par là. Ce serait évidemment un énorme désappointement pour tout le monde.

Mais cela lui rappelait de bien beaux souvenirs. Léon et son amie Dorothée regardaient ensemble Le Magicien d’Oz tous les ans lorsqu’ils étaient petits. C’était bien avant la vidéo, l’internet ou la télévision à la carte, une fête grandiose lorsqu’un poste de télé repassait le film dans le congé des fêtes, impossible de laisser filer l’occasion. Pour Léon et Dorothée, la télévision, même en noir et blanc, était la plus merveilleuse chose au monde, bien plus beau que ces nouvelles explosions de couleurs en haute définition qui ne diffusent que des insignifiances la plupart du temps. Bien des choses dans cette fabuleuse histoire sont encore vraies aujourd’hui. Avoir une armée de singes liguée contre vous, qu’ils soient des singes volants ou non, est une bien terrible chose, le prélude à une mort cruelle et imminente. Des personnes qui sont dépourvues des plus élémentaires capacités humaines peuvent néanmoins devenir des amis chers et fidèles. Mais encore, peut-être que tous les êtres sont bâclés d’une façon ou d’une autre par une divinité malveillante. On ne voit pas leurs failles jusqu’à temps qu’on se mette à y penser et voilà qu’elles sont là. Et après on ne peut plus s’empêcher de les voir.

Dans le cas de Dorothée, vieille amie d’enfance, les failles étaient devenues cliniques et Léon les avait vues mais il avait gardé d’autres images d’elle en tête, heureusement. Elle peut penser, par exemple, que les parquets sont en papier mâché. Elle peut retenir son souffle dans la salle à dîner et s’arrêter net à la fin de la moquette orientale n’osant mettre le pied sur le parquet. Elle peut bien décider que les lettres et les mots dans un bouquin peuvent se mettre à tomber au sol comme de la cendre. Cela faisait en sorte que Léon devait toujours vérifier si entre leurs débuts et leurs fins ses pensées ne s’effilochaient pas dans sa tête.

Le plus grand drame, c’était d’emmener Dorothée à ses rendez-vous. Il fallait s’y prendre de bonne heure et utiliser toutes les ruses de sioux disponibles. Elle dit que les moulures sont toutes arrondies et qu’elles ondulent et que le plancher ondule à leur rythme.

–“Comment t’es-tu rendue jusqu’ici?” Léon lui demande-t-il.

–“Parle-moi-z-en pas,” dit Dorothée, “je suis venue de la salle à dîner par la chambre mais je voulais venir me chercher un verre d’eau à la cuisine.”

Depuis plusieurs années déjà, les choses qu’elle sait et les choses auxquelles elle croit ne correspondent pas nécessairement. Léon l’avait aidée à s’installer dans ce vieil appartement. Oui, les planchers ondulent et craquent un peu par endroits. Léon a monté son énorme commode jusqu’au troisième à l’aide d’habiles et musclés complices et elle n’est toujours pas passée à travers le plancher depuis le temps. Dorothée ne bouge pas d’un cil. Léon essaie encore, “Ne serais-je pas passé à travers le plancher et ne me serais-je pas ramassé dans le divan du voisin d’en-dessous avant aujourd’hui?

Dans les bonnes journées, elle s’arrange très bien avec toutes ces choses. L’accompagner à ses rendez-vous, la convaincre de sortir, cela consomme plus d’énergie que ce que Léon croit encore posséder. Léon sent qu’il s’énerve parfois, qu’il passe extrêmement proche de lever le ton mais cela ne se produit jamais. Il revient de la cuisine avec son verre d’eau bien qu’il sache que ce verre d’eau fait partie d’une stratégie.

–“Non, Dorothée, l’homme derrière le rideau ne sortira pas aujourd’hui, ne t’occupe pas de lui, il va bouder tranquille derrière sa draperie, viens mettre ton manteau, de grâce.”

Léon était toujours aussi intrigué qu’il n’y ait pas eu d’organes à l’intérieur du lion. Même si le magicien d’Oz lui avait greffé un rein ou un autre organe quelconque il n’aurait pas pu partir en chasse et faire des veuves à volonté dans les troupeaux d’antilopes. Et lui, il n’était pas imaginaire. Les épouvantails et les robots en fer-blanc ne peuvent généralement même pas marcher, mais un lion, oui. Mais le lion avait une peur bleue des criquets, vienne le soleil et les ombrages s’allongeaient au sol comme des bras prêts à l’attraper, le terrifier.

Léon s’imagine avoir été un enfant bien ennuyant, empoté. Quels morceaux lui manquait-il, à lui? Encore aujourd’hui même les petits travaux manuels les plus simples le dépassent et il doit laisser des messages sur le répondeur d’un homme qui s’appelle presque toujours Mike pour qu’il vienne étaler ses outils et résoudre ce que Léon voyait comme une catastrophe écologique.

Léon lui enlève le verre d’eau qu’elle étire en trempant à peine le bout de ses lèvres dedans. Il tourne le verre en fixant le regard ébaubi de Dorothée qui suit ses moindres gestes pendant qu’il laisse l’eau couler sur le parquet. Léon commence à regarder sa montre toutes les quinze secondes.

–“Tu vois, je me tiens ici, directement sur la flaque d’eau, et le parquet de papier-mâché ne s’est pas désintégré.” Léon tend le bras lentement pour attraper la main de Dorothée qui se raidit illico.

–“Très bien, alors, je vais faire semblant que je ne pèse plus rien,” répond une Dorothée résignée.

Léon sourit.

–“Mais tiens bien ma main, le vent pourrait m’emporter.”


Flying Bum

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Une fois, une nuit, une fille au parc

Léon n’arrive pas à dormir. Cinquième nuit consécutive à combattre une insomnie plus combattive que lui. Pas sa meilleure séquence à vie. La nuit est chaude, Léon tambourine doucement de la paume de la main sur le ventre de sa conjointe – un estomac dur et rebondissant comme un tamtam et il aime le son sourd que cela fait dans le silence de la nuit. Aucun danger, elle est sous somnifères.

Mais dans le milieu de son solo, la femme tente malhabilement de changer de position en tirant toutes les couvertures qui se sont ramassées sur son corps raidi et amaigri par la sclérose. Léon se retrouve nu.

Léon écoute les vrombissements légers des ailes du ventilateur de plafond. Il se lève et marche jusqu’à la cuisine, il se prépare la version minimaliste d’un sandwich au fromage, deux tranches de pain cru, du beurre, une tranche de fromage. Un verre de lait. Sa chatte Mambo number five arrive de nulle part et lèche trois gouttes de lait échappées sur le sol au passage.

–“Bonne fille, Mambo,” que Léon lui murmure, pas trop fort pour ne réveiller personne.

Léon ne parvient pas à dormir et c’est encore l’été, une nuit d’été chaude et humide, alors il enfile un pantalon de pyjama à motifs de léopard, plante ses pieds dans les premières gougounes qu’il croise et sort dehors. Trois heures du matin et tout le voisinage ronfle, toutes les lumières sont fermées, les chiens sont tous rentrés aussi, à l’exception de quelques bâtards en goguette éternelle.

Un chien galeux dans une niche de fortune soulève sa tête et grogne tout bas s’adressant à Léon, à peine, comme s’il régimbait par principe seulement.

Léon s’adresse à la pauvre bête au passage, “Quelqu’un doit vraiment te détester pour te laisser dehors toutes les nuits de même.” Le chien se tait et redépose sa tête sur ses pattes en émettant un léger sifflement.

Une brume d’à peu près un pied d’épaisseur vole bas sur les gazons du parc au coin de la rue en faisant de lentes volutes, prête à préparer la rosée du matin, on dirait une image comme on en voit seulement dans les rêves. Léon s’avance dans le parc, s’arrête un moment, agrippe à deux mains la clôture derrière le marbre, regarde le losange du terrain de baseball désert, à peine visible sous le tapis de brume. Il se souvient avoir déjà joué quelques fois, sans grand talent toutefois, se demande comment ce serait de frapper le point gagnant de l’ultime partie d’un tournoi, des pensées comme celle-là lui viennent à chaque fois qu’il s’arrête là. Généralement, ces pensées vont pour son fils, joueur-étoile de l’équipe locale. Léon traverse s’installer sur la plaque, son corps prend la position de champion frappeur et ses bras s’élancent dans le vide d’un grand swing puis il court vers le premier but comme si le diable était à ses trousses, aussi gracieusement qu’on peut courir gougounes aux pieds; en arrivant sur le but, il lève ses bras vers le ciel.

–“Oh yeah, Léon !”, dit-il, hors d’haleine, ”t’es le meilleur, Léon !” et si on prête l’oreille, le vent dans les feuilles joue à imiter tout bas la foule en liesse.

Quelqu’un rit de lui, il l’entend, ébaubi. Une jeune femme. Une jeune femme installée dans l’abri des joueurs avec un bébé. En pleine nuit. Le bébé porte un pyjama couvert de dinosaures. La jeune femme sent le trouble à plein nez.

–“Es-tu gelé comme une balle, saoul mort ou t’es rien qu’un moron?”, qu’elle demande.

Le pyjama du bébé est trois tailles trop petit pour lui, le pauvre a l’air d’une étoile de mer paralysée les bras étirés. Vue de plus près, la jeune femme passe soudainement à l’état de fille, de jeune fille. Elle fume une cigarette. À l’évidence elle a définitivement besoin de prendre rendez-vous chez la coiffeuse, besoin d’un bon bain également. Elle porte un grand t-shirt, trop grand pour elle, à l’effigie d’un de ces nouveaux rappeurs à la mode et le chandail aussi est dû pour une bonne lessive.

Léon s’installe sur le banc, à bonne distance quand même.

–“Je ne suis simplement pas capable de dormir, j’habite à côté,” dit-il, “j’ai arrêté la dope, arrêté de boire aussi, t’inquiètes.”

–“Une christ de bonne idée, ça, mon conjoint me frappe quand il consomme.”

–“Tu devrais le laisser.”

–“T’as raison à 100%, seulement voilà, je suis la reine des connasses.”

Le bébé tente un gazouillis, Léon le regarde et lui dit, “Non, non, bébé, shhhhhhhh.” Le petit essaie de bouger ses bras, ses jambes suivent automatiquement tellement il est coincé dans son trop petit pyjama. Le frein-moteur d’un autobus siffle au loin sur Honoré-Beaugrand puis le son disparait dans le silence de la nuit.

–“Est-ce que je peux prendre ton bébé?” demande Léon.

–“Tu peux l’avoir pour dix piastres si tu veux,” dit la fille en lui passant le bébé. “Je niaise,” dit-elle, “c’est le bébé de ma sœur.”

Bien sûr, à sa sœur, pense Léon pour lui-même. “Mes garçons à moi sont grands maintenant, j’en ai deux,” qu’il ajoute, “ils dorment à la maison.”

Léon sent la tête du bébé, de la poudre de talc, aussi quelque chose de fruité, de la purée de poire peut-être. “Ils dorment à la maison, deux adolescents, en pleine adolescence. Ils ont l’air de croire que tout va bien, que leur mère ne se porte pas si mal que ça. Je ne sais pas trop si c’est par lâcheté ou par compassion que je ne les emmerde pas avec la vérité, j’ai de la misère à aligner deux bonnes idées, même mes pensées suicidaires veulent en finir.”

–“Je ne l’aime même pas,” dit la fille, “je dois m’acheter de l’affreux fond de teint hors de prix pour cacher mes bleus.”

Léon lui remet le bébé. Ses mains lui semblent moites, il se renifle discrètement les paumes – elles sentent l’animalerie.

–“Pourquoi tu traînes au parc à une heure pareille?” demande Léon

–“C’est un mauvais soir,” répond la fille, “je laisse le temps passer, le temps qu’il dégrise.”

Léon fouille ses poches de pyjama à la recherche de gomme à mâcher, un bonbon pour elle, n’importe quoi. Il avait vécu une vie relativement facile jusqu’ici, tant soit-il qu’une vie relativement facile puisse encore exister pour lui. À tout le moins, il avait vécu une vie où personne ne frappait personne pour tout et pour rien et les bébés n’étaient pas traînés dans les parcs en pleine nuit.

–“La nuit c’est tout ce qu’il me reste. Le seul temps où je ne me sens pas obligé de m’occuper de personne d’autre que de ma petite personne à moi. Ce qu’il reste de ma santé mentale en a besoin,” se confie Léon. “Je ne peux pas aller bien loin, je n’ai pas d’autre place à aller qu’ici.”

–“Tu fais bien,” répond la fille, “en pyjama léopard et en gougounes, moi non plus si j’étais toi je n’irais pas trop loin. Moi, je retourne à l’école,” poursuit-elle, “ma sœur ne me croit pas, mais moi j’y crois, elle verra bien c’est qui qui va s’en sortir.”

Léon sentait qu’il devait au moins tenter un petit quelque chose pour que la fille se sente un peu mieux. Il aurait voulu toucher son bras, au moins lui acheter un chandail propre qui serait à sa taille, un de ses fils en a peut-être un qui lui ferait, un pyjama plus ample pour le petit, il devait bien en rester au moins un dans sa maison.

“Aimes-tu la crème glacée?” demande-t-il à la fille.

“Tout le monde aime la crème glacée, innocent, surtout par une chaleur pareille,” répond-elle avec un sourire moqueur.

“J’en ai au moins six gallons à la maison,” dit Léon, “tu pourrais changer le bébé aussi si tu veux.”

La fille se lève et grimpe le bébé sur son torse en tenant sa tête contre son épaule et ramasse son sac.

–“T’es pas un de ces fous maniaques au moins, non?”

–“Si avoir six gallons de crème glacée c’est fou-maniaque, oui,” répond Léon sans rire, “aimes-tu les chats, j’en ai cinq, le bébé est allergique?”

–“J’pense pas, non. Moi je les aime bien, les chats.”

–“Bonne réponse, moi je déteste les chiens.”

Ils sortent de l’abri des joueurs et empruntent le sentier. Pas d’étoiles, pas de lune, pas d’avion dans le ciel non plus. En marchant, le nez de la fille sifflait comme le nez de tous les fumeurs de longue date, les bras du pauvre bébé semblaient vouloir pointer vers le ciel, là où aurait dû se trouver une étoile, une lune, un avion. À mi-chemin vers la maison de Léon, un vieil homme se berçait sur son balcon d’en-avant, seul. Un voisin de longue date, veuf depuis peu. Léon le salue de la main. L’homme le salue en retour, en silence, l’air tout de même intrigué par la jeune fille et son bébé.

À la maison, Léon s’empresse d’enfiler un chandail et d’aller fouiller à la cave pour une chaise de bébé, un chandail propre, un pyjama plus grand. En attendant, la fille fait le tour du rez-de-chaussée sans bruit et entrevoit, par la craque de la porte, la femme grabataire qui dort profondément dans sa chambre qui sent pareil comme une clinique.

–“J’ai pêche, vanille, napolitaine, un sorbet à la cerise noire,” dit Léon en fouillant dans le congélateur.

–“Pêche,” répond la fille.

–“Pêche ?”, demande Léon, “Félicitations ! Y’a rien comme pêche.”

Léon s’assoit à la table, en face de la fille et du bébé. Mambo s’est réveillée et est venue sentir le bébé, curieuse, puis est repartie dormir au salon. Les autres chats ronflent ici et là comme des grosses boules de poil mortes. Léon s’était efforcé de façonner deux énormes boules de crème glacée pour la fille. En les déposant devant elle, le long toupet de la fille s’était mis à tourbillonner comme des essuie-glaces devant ses yeux. Dans la lumière blafarde de quatre heures du matin qui entrait par la porte patio, Léon voyait sous son oeil gauche la texture étrange de la peau, sa teinte bleutée perçant sous une couche malhabile de fond de teint, presque violette. Avant d’engouffrer une cuillérée monstre de crème glacée et avant de finir tout son bol, la fille a trempé un doigt à la propreté suspecte dans la crème fondue au fond du bol et elle beurrait les lèvres du bébé de ses doigts. Une petite langue rose et agitée est immédiatement apparue, les traits de la petite personne tout allumés par le ravissement de découvrir la saveur de crème à la pêche.

La fille enfile le chandail directement par-dessus le sien et réussit à extraire l’autre de là au prix de longues contorsions mais Léon à tout de même pu entrevoir des choses, des ecchymoses jaunissantes.

En bas, les deux fils de Léon étiraient jouissivement les derniers tournis dans leurs lits douillets avant l’heure de se lever pour l’école. À travers la fenêtre ouverte, les sons que ferait une ville qui reprend lentement vie, le bruit d’une voiture qui démarre, la 85 Hochelaga qui freine en sifflant, quelqu’un, un jeune homme rebelle et insouciant cheveux au vent, sur une planche à roulettes qui s’en va on ne sait où, le chanceux.

–“Non mais t’as vu l’heure? Il faut vraiment que je décrisse. S’il se réveille et que je ne suis pas là, il va me tuer. Merci beaucoup, monsieur, pour la crème glacée pis toute, un gros merci.”

Et adieu, monsieur, au cas.”


Flying Bum

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L’opinion de Léon

Léon Santerre n’a d’opinion sur absolument rien. Chaque jour en déjeunant, il lit une chiée d’articles dans les publications de gauche, puis même chose pour le centre-droite et même la droite et vice versa. Au bas de chaque colonne, il conclut invariablement : “Wow, il tient un bon point celui-là.”

Longtemps Léon Santerre a cru qu’il n’avait pas d’opinion à lui parce que, pensait-il, toutes les bonnes opinions étaient déjà prises. De nature humaniste, lorsqu’il s’était retrouvé totalement incapable de se faire une opinion sur les famines meurtrières en Afrique de l’Est, il avait eu recours à du soutien professionnel. Et à beaucoup de porto. Un réputé technicien en radiologie lui a passé un test de résonnance magnétique, une tomodensitométrie du cervelet et des deux lobes cervicaux pour en venir à un diagnostic clair, une très rare forme d’ambivalence d’origine imprécise. Paniqué, le pauvre Léon a tout de suite couru chercher une seconde opinion mais aucun médecin spécialiste ne voulait regarder son cas à moins d’avoir préalablement un premier diagnostic clair.

Léon Santerre était au bout du rouleau.

Avec tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux de nos jours, c’est une bien triste époque pour quiconque n’est pas muni d’un fort arsenal d’opinions originales, solides et incontestables. La nation était plus divisée que jamais, des experts prédisaient un troisième conflit mondial, d’autres le morcellement du pays en parcelles de terrains privés tout juste assez grands pour loger des minimaisons sur roues faites de conteneurs maritimes recyclés – Léon Santerre n’avait pas la moindre opinion sur cette rumeur mais ressentait tout de même une forte angoisse.

Vivre dans la métropole ne faisait qu’empirer les choses. Avec tous les antagonismes possibles dans une ville cosmopolite et polyglotte, tous ces militants écologistes mal rasés et ces activistes aux aisselles fournies, cette ville est bien connue comme un essaim d’activistes de toutes natures où l’incapacité à se forger une opinion sur tous les grands sujets du jour est considérée comme le lot des idiots et des insignifiants. Par conséquent, les efforts de Léon Santerre pour dissimuler son état étaient devenus un travail à temps plein, bien qu’heureusement il pouvait le pratiquer en télétravail bien penaud chez lui.

Pendant de nombreuses années Léon a assumé que ses concitoyens le suspectaient, constataient un côté louche en lui mais de façon générale on était très tolérant à son égard. Lorsqu’on lui adressait directement une demande formelle d’exprimer une opinion sur un sujet précis et que tous ses organes vitaux paralysaient simultanément, on lui donnait généralement le week-end pour y repenser et Léon se fiait sur la fin de semaine pour qu’ils l’oublient. On l’invitait gracieusement à d’agréables cocktails politiques pendant lesquels Léon tentait désespérément de dévier tout sujet de conversation du terrain politique vers celui de l’art de la mixologie, entre autres, les cocktails, le vin, la bière maison et toute cette sorte de choses. Pour cela, il était grandement apprécié de la crème politique et philosophique de la cité comme un homme avec une belle écoute et une culture des breuvages alcoolisés impressionnante.

Pour les rares fois où il avait tenté de mettre son grain de sel dans un débat politique, les résultats avaient été désastreux. Lorsqu’un voisin avait exprimé l’idée que la lutte à la pandémie avait coûté beaucoup trop cher aux contribuables considérant qu’une frange impressionnante de nos concitoyens éprouvait énormément de difficulté à mettre de la nourriture dans leur assiette, Léon avait argué qu’ils n’utilisaient probablement pas le bon ustensile. Devant les faces longues ébaubies de ses interlocuteurs et leur silence pesant, il avait dû conclure en riant jaune : “Je blague, évidemment.” Et il avait eu tout de même droit au dessert, de justesse.

Si cette fois-là il l’avait échappé belle, rien ne se compare à la dernière élection où le couvert de sa marmite a carrément sauté au plafond. Habituellement, après avoir analysé dans le détail les plateformes de chaque parti, Léon votait généralement pour le plus grand des candidats. Après avoir voté accidentellement pour le candidat d’extrême droite, un type de six pieds six, bien connu pour sa misogynie sans pareille, une manifestation de féministes enragées avait eu lieu devant chez lui avec des pancartes qui disaient simplement Ta gueule, Léon.

Léon devait maintenant se méfier constamment. Avec tous ces gouvernements minoritaires à tous les paliers imaginables, il y avait maintenant élection tous les deux mardis. Considérant qu’une vaste partie du globe vivait sous des dictatures communistes, il pensait à l’exil vers ces contrées où nul n’a droit à sa propre opinion, cela lui conviendrait, pensait-il. Un pays où on fusillait carrément toute personne prise à exprimer une opinion aurait aussi fait son affaire. De fait, en regardant la chute du mur de Berlin en 1989, Léon Santerre avait déclaré, “Putain, j’aimais quasiment ça le communisme. À part le côté économique et la répression, tu sais…”

En rétrospective, c’était là la seule fois où il avait presqu’exprimé une opinion mais elle n’avait pas été entendue en Allemagne de l’ouest, heureusement. L’acoustique était très moche à cette époque-là dans Berlin-ouest et les allemands n’engageaient que rarement la conversation sauf pour affirmer : “Pas maintenant, j’entends rien, je martèle un mur.”

Pendant que Léon Santerre agonisait en tentant de se faire une opinion sur ses projets d’exil, il a mis un terme à toute vie sociale et cessé d’assister à toute espèce de rassemblement de plus d’un individu incluant lui-même. Il a complété tous les formulaires officiels pour se faire déclarer ermite.

Puis un jour qu’il était nonchalamment allongé sur la clôture dans sa cour, on a frappé à sa porte. Léon Santerre a essayé de prétendre qu’il n’avait rien entendu mais il n’était vraiment pas versé dans les arts dramatiques alors il est allé répondre. C’était un homme de chez Léger & Léger sondages qui lui demandait s’il avait une quelconque opinion sur un quelconque sujet. Pris de court, Léon lui a simplement répondu, “Non,” réponse à laquelle le type a rétorqué “Merci pour votre temps,” puis s’en est retourné gros Jean comme devant, même si Léon ne le voyait plus que de dos.

“Tabarnak,” avait pensé Léon, “je viens de révéler mon lourd secret à un pur étranger et  . . . rien. Rien ne s’est passé. Peut-être que tout ce temps, j’en ai fait un énorme plat pour absolument rien.”

Tout enhardi, Léon frappe à la porte de son voisin Lucien, une homme aux mille et une opinions, multi-millionnaire de gauche qui a un jour décrit Mao comme un cochon de capitaliste. Lucien est venu répondre portant un renfort métallique encombrant au genou et Léon voyant là l’outil idéal pour briser de la glace : “Qu’est-ce qui se passe avec ton genou?” Embarrassé, Lucien répond : “J’ai déboulé les marches de mon Bombardier privé et je me suis déchiré la charte des droits et libertés.” Lucien invite Léon à prendre un petit cocktail puis lui lance, mine de rien, “Tu sais Léon qu’on est en train de détruire complètement la planète avec toutes nos histoires à la con.” Et Léon qui répond : “Va falloir s’habituer à faire sans, faut croire.” Les yeux de Lucien ont rapetissé, puis sont devenus énormes, ont rapetissé à nouveau puis ont repris leur taille normale. “Je me trompe ou tu n’as aucune espèce d’opinion, Léon?”, que Lucien réplique. Léon a bougé la tête de gauche à droite honteusement.

“Non.”

Seul mot de sa réponse. “Bouge pas trente secondes,” dit Lucien “je place un appel.”

Lucien sort sa carte de crédit, décroche le combiné et achète La Presse. Sa première décision de patron du plus grand quotidien français d’Amérique fut d’offrir une position d’éditorialiste à Léon Santerre. Tous les mercredis et les samedis en page éditoriale, quatorze pouces de colonnes qui restaient en blanc mis à part la photo de Léon Santerre avec un sous-titre qui disait L’opinion de Léon. Quatorze pouces de colonnes absolument vierges, hormis la fibre du papier journal bien visible, qui lui ont tout de même valu le Pulitzer. La Presse a augmenté sa fréquence de parution à quatre fois semaine sans aucune dilution apparente dans la qualité de la prestation de Léon. Avec un lectorat en fulgurante progression, sa présence est devenue un incontournable dans tous les salons, toutes les conférences, tous des engagements extrêmement lucratifs, où il prenait l’estrade et ne disait aucun traître mot pendant d’interminables minutes, suivies d’une période de questions. Les spectateurs ébaubis n’osaient lui poser la moindre question puis se laissaient emporter dans des ovations debout à n’en plus finir. Lorsque des crises d’envergure nationale ou internationale survenaient, Léon était le panéliste par excellence à toutes les discussions télévisées où tout un chacun s’efforçait d’y aller de la meilleure analyse, de poser les questions les plus carrées et Léon, à son tour, y répondait toujours avec son maintenant classique “Fouille-moé, ‘stie” et l’auditoire s’y reconnaissait, trouvait dans ces quelques mots une sorte de réconfort dans ce monde totalement chamboulé. Léon était maintenant une icône, tout le monde et sa sœur connaissaient son nom, son visage. La Presse le publiait maintenant six jours par semaine sur une pleine page excepté le coin publicitaire que les commanditaires s’arrachaient à prix d’or. Finalement, après deux ans, Léon a commencé à trouver ses colonnes vierges légèrement redondantes, son travail éreintant. Son chef de pupitre l’encourageait avec des rengaines comme “Allez, Léon, continue le beau travail, fais pas le fou, là.” Mais ces bons mots se transformaient vite en lettres mortes.

Épuisé, Léon Santerre a pris une longue sabbatique histoire de recharger ses batteries mais il semble qu’il n’y soit jamais parvenu. Pendant une certaine période, son chef de pupitre l’appelait dans l’espoir que l’inspiration lui reviendrait. Puis, ses appels sont passés à une fois semaine, puis de retour à trois jours semaine avant de diminuer au point de devenir une occasionnelle carte d’anniversaire signée par ses confrères et consoeurs du journal qui se rappelaient encore de lui, des rigolotes et des plus classiques dans la facture terne des cartes de souhait bon marché.

Des guerres éclataient, des dictateurs frustrés lançaient des missiles au hasard, des désastres naturels emportaient des villes entières, la bourse s’égrenait en petite monnaie, les politiciens suçaient l’os des contribuables jusqu’à la moelle, les riches se levaient toujours aussi tard et Léon Santerre, lui, reprenait lentement sa sombre place dans la noirceur totale de l’anonymat, bien que parfois il paressait sous la lumière éblouissante d’un soleil de plomb, couché sur le dos sur la clôture de sa cour.


Flying Bum

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