Le bon père

Dans les années soixante, les enfants de mon Abitibi natale, qui comme moi, avaient un père prospecteur bénéficiaient de deux périodes dans l’année où ils avaient le bonheur d’avoir leurs pères à la maison. Sans compter la période des fêtes, évidemment. À la fin de l’hiver, lorsque les lacs étaient sur le point de caler, ils devaient sortir du bois avant que ni les hydravions ni les snowmobiles puissent venir les ramener ou aller les ravitailler. Et à l’automne de même, le temps que les lacs finissent de prendre, une autre semblable trève. Nos pères prenaient le bord du bois la plupart du temps le reste de l’année. J’attendais toujours fébrilement ces périodes bénies où toute la famille était enfin réunie et que mon père était à la maison pour un moment.

Quelquefois trop de désir ou d’attentes, d’images idéalisées, de rêves d’enfant ou simplement la nature profonde des pères de cette génération, une désillusion venait immanquablement jeter un voile gris sur ces périodes tant espérées. Mon père captif de sa propre maison prenait les allures d’un ours en cage, un ours bourru qui plus est. Il ne possédait aucun talent pour amuser, faire rire les enfants ou il l’avait peut-être tout épuisé sur les trois plus vieux. Un désintéressement total qui le poussait en ville presque tous les jours qu’il passait hors du bois. Il partait sous tous les prétextes, organiser son prochain claim, courir les fournisseurs et remplir le garage de matériel, aller boursicoter avec ses amis prospecteurs à la petite bourse de Val d’Or, déposer ses dernières carottes de minérai au Assay Office de monsieur Jehnsen pour les faire analyser et toute cette sorte de choses que devaient faire les prospecteurs entre deux expéditions. Sinon, on le retrouvait au café Windsor où avait l’habitude de se rencontrer toute la confrérie des prospecteurs de Val d’Or. Étrange confrérie par intermittence qui n’existait qu’en ville et qui redevenait aussitôt une rivalité féroce quand tous ces gens retournaient dans le bois. Chacun s’y lançait dans une course pour toucher le coeur de la faille de Cadillac où se terrait dans leurs rêves tout l’or du monde, celui de l’Abitibi du moins. Et ils discutaient des heures durant, chacun s’épiant, cherchant dans les propos de l’autre des mots-clés, des indices de stratégie, où s’en allaient celui-ci et celui-là pour leurs prochains claims. On faisait boire les plus faibles pour leur délier la langue, on se collait aux plus forts pour arriver au filon à leurs côtés, mieux, les y devancer. Et mon père ne rentrait à la maison que pour se précipiter dans son bureau au sous-sol, y passer de longues heures à étendre sur une grande table de bois ses immenses cartes géologiques de l’Abitibi et cogiter à la lumière de toutes les informations glanées dans la journée, noter des choses à la mine de plomb en codage illisible, en cas, rêver encore et encore au métal jaune et à la meilleure route à prendre pour s’y rendre.

Ma mère n’était pas insensible aux grandes déceptions que nous vivions dans ces moments-là. Elle forçait quelque peu le destin pour le mettre en notre présence. “Les petits ont besoin d’une coupe de cheveu, peux-tu les amener chez Boucher?” lui disait-elle en lui tendant la somme pour acquitter le barbier. Ou encore, ils vont avoir besoin de linge pour l’école, les emmènerais-tu chez Paul Quesnel? Et toujours, il nous déposait ici ou là pour venir nous y reprendre plus tard ayant toujours quelque chose de plus important à faire entre-temps. Et c’est le barbier Boucher qui nous faisait rigoler ou nous envoyait acheter quelques bonbons chez Marchildon à côté le temps qu’il revienne, ou la cousine Jacqueline qui travaillait à la mercerie de Paul Quesnel qui appelait maman en consultation et qui choisissait les vêtements pour nous. Avec le temps je m’étais résigné en croyant que c’était ainsi dans toutes les autres maisons, que tous les pères agissaient ainsi. Mais ça ne se passait pas exactement comme ça chez les Berthier de l’autre bord de la rue.

Monsieur Berthier avait beau avoir des airs sévères, il passait tout l’hiver à la maison avec sa famille, lui. À toutes les Pâques ou dans les environs, madame Berthier aussi régulière qu’un angélus lui pondait un nouveau petit Berthier ou une nouvelle petite fille. Ils en étaient à cinq filles toutes semblables avec leurs queues de cheval, leurs frickles et leurs grands yeux piteux comme les minous aux grands yeux ronds, peints sur du velours noir qu’on pouvait voir dans la vitrine du Kresge. Si on n’avait pas su la chance qu’elles avaient d’avoir un père aussi assidu à sa descendance, on aurait pu facilement croire qu’elles étaient profondément malheureuses. Fallait-il qu’il aime les enfants pour en faire un nouveau tous les printemps, brave homme. Heureusement que les allocations familiales et l’aide sociale soutenaient les louables efforts de l’homme à peupler Bourlamaque.

La famille était complétée par trois garçons dont Éloi qui était mon ami, nous avions le même âge. Il était un garçon plutôt timide et très discret, un peu nerveux mais habile en toutes choses et un admirable camarade dans les jeux et les sports. Nous n’avions jamais le droit d’entrer dans sa maison, pour ne pas déranger son père, mais leur petit garage était souvent le refuge de nos jeux d’enfant. Il fallait y faire très attention aux choses de son père qui méritait qu’on respecte ses choses religieusement aux dires même d’Éloi et il me le rappelait plus souvent qu’autrement, pour être bien sûr que rien de fâcheux ne survienne. Vivait dans ce garage un raton laveur qu’ils avaient ramené tout petit bébé d’un voyage aux bleuets et qu’ils avaient nourri au biberon, domestiqué et finalement ils s’y étaient attachés et l’avaient gardé. Éloi disait que c’était un immense cadeau que leur père leur avait fait lui qui n’avait pas toujours les moyens et qui ne faisait jamais de cadeaux à toute cette trolley d’enfants. Quel père admirable. Et quand venaient les grandes vacances d’été, il fallait se lever avant les poules pour les voir partir toute la famille ensemble dans le vieux pick-up de monsieur Berthier. Madame Berthier à ses côtés avec un poupon sur les genoux, un autre dans son panier et tous les autres bien cordés dans la boîte du camion en arrière. Comme je les trouvais chanceux de partir ainsi avec leur père pour de longues journées en famille.

Dès la Saint-Jean-Baptiste, tous les enfants et la mère à quatre pattes au chaud soleil de juin cueillaient ensemble la petite fraise des champs ou l’ail des bois à l’ombre des épinettes, au grand plaisir des mouches noires et des brulots qui venaient de gagner tout plein d’enfants à dévorer. Et le bon papa que le tour de camion avait probablement fatigué s’en remettait en jetant sa ligne à l’eau et en taquinant le poisson dans les cachettes qu’il avait découvertes à force d’emmener ses enfants partout avec lui. Et quand ils rentraient à Bourlamaque juste avant le souper, il arrêtait chez Germain Houde pour lui vendre toute la cueillette du jour. De toutes façons les enfants pourraient en manger amplement le lendemain des petites fraises, le bon père leur promettait de les ramener en cueillir tant qu’il y en aurait. Même chose pour les framboises. Il connaissait des talles impressionnantes dans des swompes à mouche noire le long des chemins de pénétration des compagnies de bois où les enfants pouvaient en ramasser tant qu’ils voulaient à travers les épines qui finissaient par leur percer la peau et leur faire pisser le sang. Ils avaient tout juillet pour en profiter avec leur père. Et lui faisait sa job de père avec un zèle admirable. Il prenait sa petite bière tranquille, assis dans sa chaise pliante à côté de son camion, chapeau de paille bien calé sur le front, avec sa 30-30 appuyée au sol au cas où un ours viendrait menacer la famille qui cueillait gaiment le petit fruit.

Puis, le mois d’août venu, c’est aux bleuets que le père invitait tous ses enfants. Le bonhomme connaissait les plus belles talles d’Abitibi et les plus populeux ruisseaux à truite, mais les enfants étaient tenus de garder tout ça avec les autres secrets. Ils partaient à l’heure bleue en famille armés de leurs tapettes à bleuet et ne revenaient qu’en fin d’après-midi. En cueillant à la tapette, ils ramenaient des quantités impressionnantes de bleuets mais ils attrapaient aussi des feuilles et des bleuets blancs du même coup. Alors le bon père avait patenté une vanneuse dans son garage. Pendant que la mère était libérée pour aller faire à souper, le père dirigeait de main de maître sa petite équipe dans le garage. Ludger, le plus vieux des garçons, lui amenait une à une les chaudières de bleuets que le père faisait descendre sur une chute de tôle. En tombant d’un pied ou deux sur un tapis roulant, un ventilateur placé derrière la chute soufflait au loin les feuilles et les petites filles cordées de chaque côté du tapis roulant enlevaient à la main les petits bleuets pas assez bleus ou toutes les autres cochonneries qui auraient pu se trouver là. Mon ami Éloi se tenait à l’autre bout et veillait à ce que les bleuets ainsi nettoyés tombent dans la chaudière placée au bout du tapis et transvidait les fruits dans les paniers de balsa.

Je me collais quelquefois le nez au châssis du garage et je les regardais faire. Comme je les trouvais chanceux de travailler ainsi en famille sous le regard sévère de leur père qui d’une seule claque sur le grand dalot de tôle faisait sursauter de peur sa marmaille et ramenait à leur concentration ceux que la lassitude avait transportés dans la lune un moment et qui auraient pu laisser passer un bleuet blanc. Les plus indisciplinés se faisaient rougir une fesse, les tapettes à bleuet ne servaient pas qu’aux bleuets. J’imagine la peine que devait ressentir le pauvre père à devoir les remettre au pas ainsi.

Mais, aussitôt le souper englouti, le bon père laissait sortir les garçons assez grands pour se joindre aux enfants de la huitième qui profitaient de la clarté des soirs d’été pour jouer une partie de curbitch en plein milieu de la rue. Mais jamais ses filles. Elles étaient la prunelle de ses yeux de toute évidence.

Cette année-là, les lacs avaient calé dans la dernière semaine de mai. Dès les premiers jours de juin mon père avait repris le bord du bois, nous abandonnant à nos affaires d’enfant pour un long moment. Il restait encore une bonne vingtaine de jours avant que l’école ne finisse et que je perde à toutes fins pratiques mon ami Éloi dont le père s’occuperait bien pendant les journées d’été. Le vendredi, sur le chemin de retour de l’école, mon ami Normand, Éloi et moi avions convenu de partir le samedi et d’aller au quai du lac Blouin en bicycle à pédales essayer d’attraper du brochet qui s’approchait du rivage le printemps, affamé et à l’affût des première grenouilles à émerger de la vase. Naturellement, Éloi devait obligatoirement avoir l’aval de son père qui ne pouvait pas être partout pour protéger ses enfants le pauvre homme. En bon père qu’il était, il donna la permission à Éloi de nous accompagner à condition que son frère Ludger, plus vieux et pas mal plus costaud que nous, vienne lui aussi au brochet avec nous autres. C’est donc bien gréés et avec un lunch pour le dîner que nous avons tous enfourché nos bicycles à pédale le samedi matin de bonne heure et que nous avons pris le chemin du lac Blouin.

C’était quand même une bonne promenade entre Bourlamaque et le quai du lac Blouin. Quand nous sommes arrivés, quelques petits bums de Val d’Or étaient déjà installés sur le bout du quai mais la carrure de Ludger Berthier nous offrait une assurance-paix contre les petits baveux. Nous nous sommes donc installés en toute tranquillité et nous avons commencé à préparer nos agrès. Nos gréements de pêche étaient somme toute assez rudimentaires et c’est à se demander s’ils auraient pu réellement survivre à la morsure d’un gros brochet. Mais Ludger, lui, avait une vraie ligne à pêche, cadeau de son parrain disait-il. Et quand il sortit son agrès de son petit coffre de pêche, Éloi faillit s’étouffer. “T’es malade, Ludger, c’est à papa ce rapala-là! S’il apprend ça, il va te tuer, il est flambant neuf dans sa boîte!”.

Ludger lui expliqua qu’il le nettoierait après et qu’il le remettrait dans sa petite boîte de plastique transparent avec le petit carton illustré minutieusement repositionné là où il était, qu’il le remettrait exactement là où il l’avait pris. “Papa n’y verra que du feu, t’inquiètes”. Le père Berthier était maniaque avec ses agrès de pêche, personne n’avait même le droit de regarder dans son coffre, ni même de penser s’imaginer avoir l’idée de regarder dedans. Et si son père venait à le savoir, continua Ludger, c’est juste Éloi qui aurait pu bavasser et ça, entre frères, c’était un crime sans nom et punissable des pires sévices. Éloi est venu blanc comme un drap. Mais la pêche a commencé quand même.

Les trois plus jeunes, nous pêchions avec un simple hameçon appâté d’un ver de terre, une pesée et une balloune rouge et blanche comme flotteur. Ludger faisait son frais chié en lançant au loin le superbe rapala armé de petits tripodes argentés piquants comme les aiguilles de la garde Dupuis. Et il ramenait son appât en faisant des manèges et des simagrées pour avoir l’air d’un vrai. L’eau du lac était encore proche du point de congélation, nous étions convaincus que le brochet viendrait se réchauffer au bord dans les eaux moins profondes et mordrait à nos vers bien avant de sauter sur le rapala de Ludger. Rien ne nous aurait satisfait davantage que de lui faire ravaler ses grandes manières.

Beaudet avait déjà attrapé deux crapets-soleil, mais ça ne comptait pas vraiment. Et Ludger était toujours là, à l’extrémité du quai, à lancer patiemment et avec grand style le beau rapala de son père dans les eaux plus profondes.

Après un moment, le cri est parti, “Tabarnak de câlisssss” criait un Ludger désespéré qui venait d’accrocher le rapala de son père dans le fond du lac. “Venez m’aider, bande de petits morveux, au lieu de me regarder de même”, dit-il en nous regardant découragé. Éloi pris de panique accourait vers son frère en criant : “Je te l’avais dit, je te l’avais dit, papa va te tuer, maudite tête heureuse!”.

Les frères finirent par se calmer et après avoir analysé la situation Ludger demanda à Éloi de tenir la ligne pendant qu’il enlevait ses bottes, ses bas et sa chemise ne gardant que son jeans. Devinant le plan de Ludger, nous lui disions tous de ne pas sauter, l’eau était beaucoup trop froide, c’était trop dangereux. La peur l’emporta sur la raison, sans compter l’orgueil de l’aîné. Pour toute réponse il nous demanda si nous avions une meilleure idée et il s’élança dans l’eau tenant le fil passé dans un anneau formé de son pouce et son index pour trouver son chemin vers le rapala perdu dans les eaux opaques du lac. Les petits bums de Val d’Or sont accourus à nos côtés questionnant à grands cris : “Il a pas vraiment sauté, l’innocent?, il a pas vraiment sauté?”

Nous n’étions plus qu’un rang cordé bien serré de statues de sel fixant la surface du lac. Les dernières ondes laissées par son plongeon totalement absorbées par le flot monotone du lac, on entendit au loin partir l’angelus du clocher de l’église Saint-Sauveur. Comme si le bon dieu offrait à la remontée de Ludger un solennel compte à rebours.

Après que les dernières résonances du douzième coup de cloche se soient perdues dans le silence pesant, toutes nos longues faces blêmes se sont retournées d’instinct vers le pauvre Éloi. Catatonique et livide, un murmure à peine audible sortit du bout de la gueule du pauvre enfant qui scrutait fixement l’opacité des eaux :

“Ludger . . . viens-t’en là . . . papa va nous tuer.”

Plus tard dans l’après-midi, il est enfin remonté. Le corps raide et bleu comme ses jeans au bout du long grappin des pompiers de Val d’Or. Bien piqué dans le creux de sa main droite, le beau rapala argenté de monsieur Berthier.

Son père devait être tellement fier de lui.

Flying Bum

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(Adapté librement) En mémoire d’un ami d’enfance.

 

Noire story

Je ne vous retiendrai pas longtemps. C’est novembre pour tout le monde après tout, les journées sont courtes et la noirceur tombe vite. Si tout alentour de vous chie l’enfer et que le monde entier s’en va directement dans cette merde noire jusqu’au cou, votre lecture finit ici. Passez à autre chose pendant que vous le pouvez encore.

Mais si vous êtes totalement en paix avec la tournure des événements et que la vie vous apparaît absolument belle, que vous n’anticipez que des lendemains radieux, que vous considérez que votre univers évolue tout à fait dans la bonne direction, définitivement quelque chose vous échappe, ou c’est moi encore?

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Si vous n’êtes pas totalement submergé dans les abysses de l’angoisse à simplement écouter les bulletins de nouvelles en continu, que vous ne captez aucun signal prémonitoire de catastrophe imminente et que vous ne vous êtes pas récemment réveillé en plein milieu de la nuit en sueurs froides, quelque chose cloche en vous, vous avez probablement un sérieux problème.

Heureusement, j’ai assemblé pour vous un panel d’experts dans les questions politiques, philosophiques, scientifiques, médicales et dans les questions de santé mentale et de survie planétaire et ceux-ci sont unanimes. Ils vous prescriront sur-le-champ tous les affreux tics faciaux dont vous aurez besoin et l’irrépressible envie de vous dévorer la peau des doigts jusqu’à l’infection.

Et pour ne pas vous laisser totalement sans mots, ils vous offrent ceci:

Le cri de Wilhelm est un clip sonore bien connu. Il représente un cri d’homme effrayé et a été utilisé dans plus de 360 productions holywoodiennes et d’innombrables productions télévisées.

Mes recherches personnelles m’ont démontré qu’il y a actuellement une population épidémique hors de contrôle, non pas des zombies mais des êtres bien vivants qui sont heureux de la vie qu’ils mènent, qui paient leurs comptes rubis sur l’ongle sans problème, qui font leur travail docilement dans la joie et l’allégresse, qui élèvent correctement des enfants tout à fait fonctionnels et pourvus de sens commun et de savoir-vivre, et qui espèrent béatement que tout continue à aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Si vous faites partie de ces pauvres gens “heureux”, vite, tirez la poignée sans plus tarder, sonnez l’alarme.

Je vole à votre secours.

Flying Bum

pieds-ailes

Un gros flash mauve

Brouillard en novembre, l’hiver sera tendre.

Vieux dicton dont l’origine se perd dans la nuit des temps ou dans les grandes brumes de l’oubli c’est selon. La conclusion du dicton est quand même porteuse de tendresse et d’espoir pour les grands déprimés de novembre comme moi tant soit-il qu’on puisse d’abord vaincre les brouillards de sa prémice.

On nous explique de toutes les plus scientifiques façons pourquoi novembre affecte les humeurs. La lumière, l’heure qu’on gagne et qu’on reperd aussitôt à retrouver comment changer l’heure au tableau de bord, la vitamine D, la noirceur, les morts, l’humidité, le froid, la nature qui se dépouille, les moustaches molles qui poussent spontanément au même rythme que les abris Tempo s’érigent, l’imbuvable Beaujolais nouveau, le magasinage de Noël qui s’annonce et toutes cette sorte de choses. Dans nos sociétés basées sur le travail, la productivité, l’argent (les dettes?), rares sont les analystes qui osent regarder les choses en pleine face. Tout ce qui vit ici-bas possède son rythme propre, ses cycles, ses hauts et ses bas et novembre est assurément le grand N (neutre) du bras de transmission de la voiture humaine. Et comme dit mon fils en rigolant, les règueul’ments c’est faite pour être sui, je rajoute mon corollaire, les rythmes aussi. Au risque de souffrir du grand mal de novembre, on doit toujours respecter le rythme de toutes choses, si lent soit-il et quoiqu’en pense le supérieur immédiat. Novembre ne serait-il pas un temps dont l’humain et sa douce auraient viscéralement besoin de passer au ralenti ne serait-ce qu’un temps, s’habiller en mou pour trente jours, chienner de l’aube au crépuscule et tout recéduler à l’agenda de décembre?

Dans son célèbre ouvrage qui date quand même de 1880, Le droit à la paresse, Paul Lafargue s’étonnait de l’étrange folie qu’est l’amour que la classe ouvrière porte au travail alors qu’il décrit celui-ci comme la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique.  Le travail est définitivement une chose dont on doit se détacher à tout le moins momentanément pour combattre en nous ses effets pervers. En pratiquant, à l’exemple de la nature de novembre, un engourdissement systématique de trente jours, se gratifier d’une longue période de paresse absolue mais nécessaire. Paresse étant un bien grand mot de tout temps galvaudé et méprisé, je préfère parler ici de participation sélective aux affaires courantes. Ce mot français paresse, vient de parece, au douzième siècle, de l’ancien français, peresce qui dérivait du latin pigritia, de piger, qui répugne à. Piger c’est choisir et rien n’est plus noble que de répugner à des choses, des choses contre son principe par exemple. Rien de mal, à date. Les humains sont les premiers animaux à considérer que de ne rien faire pour une certaine période de temps est une bien vilaine chose (alors que d’autres bêtes croient que c’est exactement la chose à faire – rien – après avoir suffisamment mangé pour survivre et après avoir suffisamment exhulté son corps et celui de la douce pour aujourd’hui). Nous ne sommes cependant pas des animaux, me direz-vous, nous avons cette chose dite pouce opposé qui vient avec son immense lot de responsabilités sociales.

Toute notre éducation sous-entend que nous devrions éviter d’être surpris à glander trop longtemps et que nous devrions opérer en tout temps la pédale au fond et la musique au boutte. Ça remonte au tout début de l’ère industrielle où nous sommes tous devenus rien de moins qu’une pièce de plus dans une machine qui avait son propre rythme à nous imposer. Quiconque ne s’active pas au rythme alarmant prévu dans la grande convention sociale est considéré comme porteur du gêne suspect de la paresse et l’organisme planifie son rejet immédiat dans l’éventualité que la contagion se répande. Démontrer des signes évidents de non-productivité est associé aux pires caractéristiques du mode végétatif (ce qui est une bien vilaine chose spécialement si vous êtes végétariens), du légume à la patate de divan au loafer (de l’anglais loaf of bread). Personnellement, je préfère l’indolence, c’est tellement plus distingué, ou encore l’oisiveté, espèce de péché intello mais vicieux qu’on associe aux grandes bourgeoisies qui l’ont élévé au niveau du grand art du seul fait qu’ils ont les moyens, eux, de chienner à volonté. Ils ont quand même offert la philosophie à l’humanité ainsi qu’à des cohortes de cégepiens blasés.

Depuis Lafargue, des gens ingénieux (appelons-les les activistes de la paresse, bien que ce soit là un délicieux oxymoron) ont réfléchi et publié les plus belles théories sur les aspects créatifs de la paresse, en ont vanté les vertus et milité activement pour l’inaction organisée en réaction à l’exploitation des classes ouvrières. Les temps nouveaux militent également dans ce sens et nous ont apporté des choses merveilleuses comme le yoga et la méditation, les grands embouteillages pour se recueillir, les retraites zen, les spas et les massages aux pierres chaudes, les marathons de séries télévisées sur Netflix, l’admirable vacuité intellectuelle des Barmaids sur V télé.

Les forces évolutives du cerveau humain ont exploité des nouvelles zones du cortex et developpé des habiletés nouvelles et surprenantes comme somnoler innocemment devant son ordinateur pour de longues périodes en activant machinalement la souris, au moment opportun, pour éviter que l’écran ne tombe en veille alertant l’immédiat supérieur ou encore snoozer les yeux ouverts en pleine réunion tout en conservant l’étonnante capacité d’acquiescer en hochant de la tête au moment opportun. Que voilà de grandes habiletés. Nous n’entendons hélas que très rarement parler de ces nouveaux titans de la paresse contemporaine.

Mais n’est-ce pas là toute l’idée, finalement?

Flying Bum

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« Paressons en toute chose, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »   – Gotthold Ephraim Lessing

J’haïs les huîtres

Je dis souvent à ma douce qui est une maniaque de la bonne sauce, elle qui en met toujours abondamment sur tout et dans tout, qu’elle mangerait probablement des petites crottes tant fût-il qu’elles soient nappées d’une bonne sauce. Loin de moi l’idée de faire la fine gueule, mais je désagrée totalement comme disent les chinois. N’empêche que ces mêmes chinois détiennent la palme des choses que l’humain a eu l’idée de manger sans sauce: la cervelle de singe servie à même le crâne de la pauvre bête, parfois vivante ou d’autres fois simplement ivre et attachée solidement à la table.

singe

On prête à ce plat la vertu de guérir l’incontinence bien que l’idée même de planter ma fourchette dans le crâne encore tiède de la pauvre bête me ferait chier au plus haut point. Sans compter que manger de la matière grise crue n’a non seulement aucune vertu scientifiquement démontrée mais comporte le risque documenté de contracter des maladies graves comme celle de Creutzfeldt-Jakob.

Je ne suis nullement végétarien ou coach de vie végane, loin de là. Je ne dédaigne pas occasionnellement de savourer les parties démembrées du corps de nos soeurs les poules avec du chou sadiquement haché et intoxiqué au vinaigre et des pommes de terre sauvagement tailladées et cruellement immergées dans l’huile bouillante. Mais il y a des limites à ce que je suis prêt à avaler, comme ma douce d’ailleurs.

Le sperme par exemple. Le sperme de thon séché et salé est servi comme mignardise en Sicile et est considéré comme aphrodisiaque. Tout ceci me rappelle étrangement l’angoissante question de l’oeuf et la poule.

Le sperme ou l’aphrodisiaque?

Et tant qu’à se vautrer dans les choses du sexe, du peuple qui créa le Kamasutra, nous vient le mot kobukuro qui signifie utérus et les Nippons s’en régalent. Pas de panique, douce, ils ne mangent que l’utérus des truies qu’ils apprécient particulièrement sautés, les utérus, pas les nippons.

 

utérus de truies
Utérus de truies

Depuis la nuit des temps et surtout le matin de bonne heure, l’homme partît à la chasse pour ramener à sa douce de quoi se sustenter bien à l’abri des reptiles géants dans sa grotte. Fallait-il qu’il soit nul à la course à pied le primate qui a eu l’idée de ramener à sa douce un escargot pour souper ! Ou d’une paresse inouïe. Lorsque l’intelligence de ce branleux se développa suffisamment pour inventer un outil, un mécanisme, il était mûr pour attendre tranquillement sur son séant bien dodu que l’animal s’insère lui-même dans le piège et dès lors, il se mît à attrapper sans avoir à bouger son séant bien dodu, toutes sortes de créatures à manger. Pas toutes bonnes à manger mais bon. Il nous aura fallu attendre encore quelques glaciations, que l’homme invente le wise-grip, le long-nose, la pince-monseigneur, la masse et le marteau à oreilles pour que sa douce puisse enfin lui préparer le homard pour dîner. En ce qui me concerne, j’admets qu’elle est délicieuse, la chair de cet animal et celle de ses semblables comme le crabe ou la langouste mais je me fatigue plutôt rapidement de manger un animal qui nécessite la présence de mon coffre d’outil complet sur la table et le port d’une ridicule bavette en polyéthylène imprimée de farces à peine risibles. D’autant que c’est un des rares mets qu’on nous vend encore vivant, prêt à assassiner froidement devant les petits garçons ravis et les petites filles en larmes.

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La douce et son pourvoyeur bien repus et prêts à passer aux choses sérieuses, l’invention du vin s’est imposée d’elle-même pour faire descendre toutes ces choses du long du tube digestif, se replacer l’haleine à un niveau un tantinet tolérable et permettre à l’esprit de doucement louvoyer côté sexe. Si votre journée fut fastidieuse et épuisante et que la dernière chose qui vous viendrait à l’esprit serait de laisser votre douce sous l’impression que la chose vous indiffère momentanément et que vous préféreriez de loin passer au balcon et regarder passer les machines, je vous suggére un vin fabriqué en Corée et en Chine, le vin de souriceau. Son goût s’apparente à celui de l’essence à briquets et sa saveur s’amplifiera à la seule pensée qu’il est fait de souriceaux naissants arrachés à leur mère dès la naissance et plongés vivants dans le vin de riz. Garanti que la douce se trouvera une excuse et passera à ses appartements privés pour le reste de la nuit.

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Vin de souriceaux

Et pour en revenir à ses petites crottes, si ma douce était absolument forcée d’en manger sans aucune sauce, pour des motifs quelconques ou farfelus, voici ce que je lui recommanderais. Se mouiller toute la main en pressant un citron bien juteux, sûr et amer au-dessus de la dite main, se la tremper directement dans la boîte de gros sel, se la lécher goulûment jusqu’à ce que ses papilles gustatives soient totalement anéanties pour un moment, cracher longuement sur les petites crottes pour les lubrifier d’une gluante onction et avaler la petite crotte tout rond, d’un coup sec, en se pinçant le nez.

C’est vous dire comment j’haïs les huîtres.

Flying Bum

pieds-ailes

Gougoule-moi un mouton

Moi-même, comme une habitude ridicule, je dis souvent à ma douce: “Gougoule-moé donc ça.” À mon corps défenfant, en voiture je n’ai pas le droit de le faire moi-même, sinon je n’ai qu’à me justifier en lui disant que mes lunettes sont loin. Ce fameux engin dont le dictionnaire nous propose machin comme synonyme et membre viril dans la catégorie du langage familier est devenu pour l’humain et sa douce le dépositaire de toute la science du monde. Google est le plus célèbre engin mais si vous cherchez bien (sur Google!?!), il en existe une bonne vingtaine d’autres. Sans eux, tout le savoir du monde ne serait plus qu’une botte de foin virtuelle aux dimensions galactiques dans laquelle il nous serait carrément impossible de trouver la moindre aiguille ni même de savoir quoi faire avec un coup la dite aiguille trouvée.

LOUPE

Aspect pratico-pratique de la chose, nous n’avons plus à époussetter ou pire à déplacer ces immenses encyclopédies en six mille tomes que nos parents achetaient jadis, à bout de résistance face aux colporteurs tenaces et maléfiques dont les pieds empêchaient les portes de nos chaumières de se refermer et que les enfants en mal d’images finissaient toujours par taillader gaiement, les livres pas les colporteurs évidemment. En passant, ils ne les brûleront pas finalement tous les livres, ils vont juste les numériser.

Assez curieusement, les engins de recherche ne fournissent pas vraiment eux-mêmes les réponses à toutes nos questions. Ils sont un peu comme ces bons vieux receleurs de taverne d’une autre époque généralement connus sous le nom de Gérald qui, lorsqu’ils n’avaient pas sous la main ce dont vous aviez besoin, connaissaient toujours un gars qui connaissait un gars qui l’avait. Et Gérald se faisait toujours un plaisir de nous l’apporter à la taverne le lendemain moyennant un petit quelque chose pour son “trouble” en nous spécifiant longuement qu’à ce prix-là ça venait comme ça, pas de retour de marchandises possible. Les engins de recherche se gardent donc une petite gêne parce que s’ils nous fournissaient eux-mêmes la réponse, ils seraient les premiers à blâmer si les choses se mettaient à chier. Alors, ils vous réfèrent à d’autres sources sans se mouiller.

Gérald, Google, pareil.

Il est clair que nous sommes sur un bon engin de recherche quand celui-ci nous renvoie à des tonnes de résultats en un temps record, que ces résultats sont savamment classés par pertinence, par popularité ou odieusement passés devant tout le monde dans la file en échange d’une enveloppe brune (commandite). On dirait qu’ils veulent nous en mettre plein la face et veulent qu’on lance nos bras en l’air d’extase. Ils ne s’attendent pas vraiment à ce qu’on consulte tous ces résultats. Juste nous jeter à terre avec la magnificience de leur savoir et de leur efficacité. Mpfff. Poudre aux yeux.

Les nouveaux rois de la montagne seront ceux qui auront la grâce de se retrouver sur la première page de résultats, tout le reste est désormais déclaré nul et non avenu ne dégageant que des odeurs d’impertinence totale, voire de suspicion. Creuser plus loin que la une risque d’aspirer le chercheur trop zélé dans les abysses de la connaissance. Heureusement, une simple mathématique nous protège contre l’éventualité de tomber jusqu’au fond de ces horribles choses que sont les connaissances. Par exemple, pour faire la démonstration qu’ils savent très bien qu’on ne consultera jamais tous les résultats, j’ai gougoulé le mot recherche (tiens, un pléonasme, vicieux?).

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En 0,53 secondes, 990 000 000 résultats sont apparus pour ce mot!

En visitant ces 990 000 000 sites, disons, à 10 secondes par site, il vous faudrait 2 750 000 heures pour faire le tour complet. Ou environ 3 820 mois. Ou environ 318 années. Si nous nous reproduisions à un rythme d’une génération aux 25 ans, notre douzième génération de descendants verrait le bout de la recherche, tant soit-il qu’un descendant par génération y consacre toute sa vie.

Un peu pour ça que je demande tout le temps à ma douce de me gougouler des choses, le temps m’est trop précieux. Je n’ai jamais même pris le temps de lire Saint-Éxupéry autrement que diagonalement.

Chérie, gougoule-moé donc ça, s’il te plaît: Le mouton a-t-il oui ou non mangé la fleur?

On va en avoir le coeur net.

Flying Bum

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La chienne a envie

Novembre s’en vient et avec lui les sombres et déprimants mardis soirs qui mouillent. Juste à regarder dehors, une irrépressible envie de pisser me prend mais je n’ai pas le coeur de m’extirper du mou divan et dans ma tête je m’invente alors un jeu totalement débile, mettre ma vessie au défi pour voir combien de temps elle peut tenir avant d’échapper des gouttes. Pas grave, ma douce est à sa réunion, je suis seul avec moi-même et habillé en mou. La déprime de novembre est définitivement commencée.

Fermez vos yeux et transportez-vous un moment avec moi en Caroline du Nord un sombre mardi soir de novembre qui mouille et les Glorieux affrontent les Hurricanes dans un match de “C’est qui qui va se traîner les bottines de la plus lamentable façon dans l’indifférence la plus totale d’un aréna désert”. Par chez nous plus au nord, au pays du “watch ou crève”, on est quelques centaines de milliers anesthésiés devant l’écran à chercher un sens à tout ça en s’arrachant nonchallamment les ongles d’orteils. Et Pacioretti domine honteusement cet anti-jeu, semble se mouvoir au ralenti propulsé apparemment par les Mystérons, ses pieds ne bougeant même pas. À croire que la glace penche d’un bord et qu’il se transporte par simple gravité. Et ça penche rarement vers les coins.

CaptnPacioret

Arrive avec l’entracte une publicité qui va donner une chance à Max d’aller se reposer un peu, pauvre homme, et la chienne qui jusque-là dormait profondément à mes pieds est soudainement animée des petits soubresauts caractéristiques de la chienne qui rêve. Le volume qui grimpe inévitablement pour les pubs, comme pour nous dire: “Hé, réveille, on a de quoi à te vendre nous autres!”, et la pauvre bête qui se lève contrariée, réalisant qu’elle a les yeux jaunes, se dirige péniblement vers la porte au son des tic-tics de ses griffes sur le plancher de céramique. Apparemment, la fatalité frappe dur sur ma molle carcasse, je vais devoir me lever.

Ssssssss, je me lève, je me lève, on se calme.

En novembre, on dirait qu’il commence à faire noir pas longtemps après le dîner. La noirceur me surprend toujours et me pogne à tout coup les culottes baissées, les lumières fermées devrais-je dire. Il fait noir partout dans la maison en-dehors du rond de lumière émis par la télé. Je dois donc allumer des lampes en chemin. La première glisse un peu sur sa position quand je tâtonne avec l’interrupteur me laissant voir que la petite table était envahie de poussière, le pied de la lampe nettement imprimé dedans. “Nan…”, me dis-je alors frustré, “…je ne peux pas endurer ça”. Je m’en vais m’armer de push-push et d’une bonne guenille et je reviens époussetter tout ça. Sur le chemin du retour, après avoir vu briller la petite table, ça devient évident par contraste. La poussière est partout, fuck.

Une autre fois. Il fait trop noir.

En allant ranger le push-push et la guenille dans le cagibi, je vois que les bols de la chienne sont vides. Je les remplis donc et le bol d’eau à ras bord me valse dans les mains en chemin et j’en échappe la moitié sur le plancher. Je sors l’artillerie et je moppe tranquillement le chemin d’eau que j’ai fait entre le lavabo et le coin de la chienne. Je vois bien que je réveille sur la tuile un éclat nouveau et je réalise qu’il faudrait bien que je moppe l’ensemble de l’oeuvre, mon cellulaire vibrant sur ma fesse me sauve de la corvée. C’est Daniel, un vieil ami et bon client qui se demande bien quelle sorte de routeur j’ai pour être capable de lui envoyer autant de fichiers en si peu de temps, chez lui ça prend une éternité à télécharger. Il insiste. Je vais donc dans mon bureau à l’autre bout de la maison, je soulève le routeur et le revire de bord pour lui lire de vive voix le nom et le numéro de modèle.

Accidentellement, je le débranche et la ligne meurt, fuck. En rebranchant tout ça je m’accroche dans la petite étagère et un papier s’échappe au vol d’un livre qui vient de plonger gracieusement sur le plancher. Mystère. Je me penche pour ramasser la feuille de papier qui contient peut-être un message secret, une recette d’osso bucco divine que je cherche depuis des lunes, qui sait? Finalement, rien, nada, que des notes insignifiantes concernant un vieux mandat livré depuis longtemps. J’en fais une grosse boule et choqué je l’envoie de toutes mes forces vers le panier mais je manque mon coup. Elle frappe la souris qui en absorbant le choc réveille l’écran de l’ordi me laissant voir que j’avais des courriels, toujours une bien excitante chose que d’avoir des courriels, impossible de résister. Alors je m’asseois un moment et j’entreprends la lecture, la plupart sont des conneries et des spams. En faisant danser de gauche à droite ma chaise de bureau je réalise que tantôt je me suis arraché un ongle d’orteil un peu plus que nécessaire et que l’orteil me brûle, l’écran gèle au même moment. Je redémarre l’ordi et j’examine longuement les dégâts sanguinolents sur mon pied souffrant et je décide de remettre les premiers soins à demain. J’ai joué dans le bobo assez longtemps, mon écran s’endort paisiblement sous l’effet du screen saver.

Je me relève, je suis debout en plein milieu de mon bureau et je commence à me demander pourquoi je me suis levé du divan. C’est là que je prends la décision que les choses ont assez duré, que ce bureau a définitivement besoin d’une bonne peinture et je m’en retourne vers le cagibi pour voir s’il n’y aurait pas quelques vieux gallons de peinture que je pourrais récupérer éventuellement.

En passant devant la télé, je vois Max Pacioretti étendu sur le dos sur la glace et je me dis, fuck, il a fini par s’endormir celui-là. Je m’acotte du bout des fesses sur la table de salon pour voir un peu. Les quelques spectateurs dans l’aréna sont stoïques et silencieux et je n’entends que des tic-tics insistants sur la vitre de la grande porte patio. Merde.

La chienne a envie.

Flying Bum

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À la douce mémoire de Mouska.

 

De l’oxymoron à la pouding au pain perdu

Je révisais bien tranquillement des textes au milieu de mes dictionnaires et de mes grammaires en savourant distraitement un bon bol de pouding au pain perdu, nappé de bonne crème, lorsque ce que je soupçonne être un raisin sec réhydraté en révolte contre ce cruel procédé qui le fait passer interminablement d’un taux d’humidité à un autre ne vienne intoxiquer ma concentration un moment, vengeance du fruit cette fois-ci et non fruit de la vengeance comme c’est généralement le cas. Mon esprit bifurqua sur le triste sort de ces fruits de la vigne et réalisa soudain que le raisin sec réhydraté devenait alors, par la magie de l’oxymoron, un raisin sec bien juteux. En rhétorique, un oxymoron est une figure de style qui vise à rapprocher deux termes que leurs sens devraient pourtant éloigner, dans une formule en apparence contradictoire, comme chez Pierre Corneille — cette obscure clarté qui tombe des étoiles — ou encore chez Baudelaire — un silence assourdissant—; chez Camus — une oublieuse mémoire —, chez le Flying Bum — un raisin sec bien juteux—. Mais le mot oxymoron est lui-même composé de deux mots aux significations diamétralement opposées, d’abord du grec oxy — òξύμωρος — aigu, spirituel, fin et de môros — μωρός — niais, stupide. Donc un stupide niais à l’esprit aigu et fin.

L’oxymoron n’est plus qu’affaire de poêtes en mal de figures de style, il est de retour en force comme les plus précieux éléments de langage de nos politiciens insignifiants et repris par les analystes et journalistes qui n’y voient froidement que du feu. On a pu ainsi récemment voir apparaître les fascinantes discrimination positive et croissance négative, sans oublier l’épatante TVQ sociale et autres guerre propre, espace carcéral ou deshérence sociale. Il est vrai que si l’oxymoron n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer, pour rendre compte de façon élégante d’une nouvelle forme de vérité. Celle qui, d’une contradiction dans les termes, entend faire un nouveau concept. En bref, l’oxymoron a la capacité charmante de brouiller les évidences, surtout quand elles sont désagréables pour le bon concitoyen, pour créer un objet flou mais lénifiant. Bien sûr, la réalité colle toujours aux choses comme une tache de graisse et la croissance négative a fini par être démasquée et se révéler sous son vrai jour, juste un beau petit nom doux pour le mot récession et cette manipulation verbale n’est plus juste une astuce de mots, elle est aussi une entreprise d’inversion des valeurs, sinon d’effacement du sens. Et en cela l’oxymoron alimente le cynisme et l’apathie repue de tous ces bons concitoyens et qui leur fait dire, comme le rappelait Cornelius Castoriadus: “Tout se vaut, tout est vu, tout est vain.” Et c’est là le plus bel exemple d’oxymoron, c’est là que la désillusion vient nous mystifier.

Le mot oxymoron est donc un autologisme puisqu’il est lui-même un oxymoron, l’autologisme étant le mot qui se définit en lui-même et par lui-même. Si vous êtes soudainement pris d’un vertige lexicologique ou sémantique, il n’y a rien comme un bon vieil exemple. Essayez d’imaginer où on aurait bien pu retrouver le pain nécessaire à fabriquer une bonne pouding dite au pain perdu et du coup penser que la dite pouding aurait tôt fait de se perdre elle-même, oubliée trop longtemps sur un comptoir de cuisine par exemple. Une pouding au pain perdu perdue, et vérifiez l’orthographe tant que vous le voulez. Toute chose héberge son propre paradoxe ici-bas, même l’autologisme de l’oxymoron trouve son Waterloo dans son hétérologisme qui est totalement la même chose comme phénomène sauf que c’est tout à fait le contraire dans le sens.

Le paradoxe de Grelling-Nelson est un paradoxe sémantique formulé en 1908 par Kurt Grelling qui repose justement sur la définition du terme hétérologique (du grec ancien hétéro, différent, et logos, langage) qui s’applique à un mot qui ne se décrit pas ou ne se définit pas lui-même. Par exemple long est un adjectif hétérologique en ceci que le mot n’est pas long puisqu’il est composé de seulement quatre lettres. De même, le mot illisible peut parfaitement être lu, il est donc hétérologique lui aussi. Selon sa définition, le paradoxe de Grelling-Nelson vient du fait que l’adjectif hétérologique est lui-même hétérologique si et seulement si il ne l’est pas. Qui veut une aspirine? De plus, les substantifs et les verbes ne peuvent être ni autologiques ni hétérologiques à l’exception, parce qu’il y en a toujours au moins une, du verbe existe parce qu’il est indéniable que ce mot existe.

Comme le pouding au pain perdu existe parce qu’il est clair qu’on a dû le retrouver avant qu’il n’existe. Le pain, bien sûr.

Flying Bum

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Les voies parallèles

Après avoir passé la plus grande partie de ma vie à enrichir les autres, j’avais maintenant ma propre petite affaire dans une ville de province et j’habitais la maison de mes rêves, tapie au fond des bois dans un recoin de Lanaudière. On sort facilement un homme des bois de l’Abitibi mais on ne sort pas aussi facilement les bois d’un homme d’Abitibi pour utiliser la formule éculée.
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La maladie avait depuis belle lurette emporté ma première conjointe, mère de mes enfants. Quand même pas trop engourdi pour mon âge, j’avais trouvé quelques années plus tôt une femme merveilleuse en zigonnant sur les tout nouveaux réseaux sociaux, sous les bons conseils d’un vieil ami, et je l’avais emmenée dans le bois avec moi. La vie semblait enfin redevenir une expérience toute simple, apaisante et agréable. Mes deux fils étaient devenus des hommes et de bons pères de famille, j’avais gagné une fille au passage, j’étais donc devenu un grand-père cinq fois plutôt qu’une. Arrivant à la soixantaine, l’âge et l’expérience m’avaient permis de relativiser quelque peu mes ambitions professionnelles et je n’étais pas parti en fou dans cette nouvelle affaire comme cela m’était déjà arrivé dans le passé. J’avais déjà eu l’audace notamment de me lancer en affaires dans la crise économique du début des années 80 lorsque les taux d’intérêt avaient bondi à 18%, affaire qui avait particulièrement mal tourné à plusieurs points de vue.
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J’ai toujours porté le coeur à gauche mais j’ai aussi un peu hérité de la maladie de mon défunt père qui échafaudait perpétuellement des plans de nègre de toutes sortes pour se repartir en business encore et encore. Tout ceci faisant que l’histoire de ma vie est jalonnée de contradictions pas toujours évidentes. Malheureusement ou heureusement c’est selon, j’ai toujours eu cette forte tendance à rêver la gueule grande ouverte et de quelquefois perdre contact avec certaines réalités jugées bêtement inintéressantes à mes yeux, mais une espèce de douce nonchalance philosophique qui me vient fort probablement de ma mère vient toujours comme contrebalancer le tout.
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Au fil des ans, je m’étais construit un bon réseau de contacts dans le domaine de l’emballage et je poursuivais dans la même foulée en offrant mes services comme designer d’emballage, graphiste évidemment et j’avais aussi mis sur pied un petit atelier spécialisé dans la production de prototypes d’emballages. Cette dernière activité attirait une clientèle nouvelle, peu d’entreprises oeuvrant dans ce secteur précis dans la province et même au pays. J’avais développé au fil des ans une expertise très particulière dans l’impression des pellicules plastiques qui m’avait servi à monter un atelier somme toute assez unique en son genre. Un passage récent dans une grande foire commerciale m’avait permis de rencontrer plusieurs nouveaux prospects intéressants de la région de Toronto et j’y avais délégué un ami qui faisait de la représentation pour des fabricants d’emballage dans la région. Il avait bien voulu dégrossir le terrain pour moi, l’atelier me tenant relativement occupé. Mais ça mordait à la ligne et mon ami qui ne comprenait pas à fond tous les tenants et aboutissants de mon entreprise m’avait appelé en renfort, convaincu qu’avec ma présence on pourrait closer des bons deals. Comme il s’était déplacé dans la ville-reine en automobile, j’avais donc décidé d’aller l’y rejoindre en train. Mais j’avais aussi promis à mes petits-enfants d’aller courir l’Halloween avec eux, Toronto allait devoir attendre un jour ou deux. Sans aucune crainte du ridicule, je me suis donc affublé du plus stupide des costumes que j’avais patenté moi- même juste pour faire rigoler les enfants. Je suis allé passer l’Halloween comme convenu avec ma douce et les petits, chose que je n’avais pas faite depuis moult lunes et le lendemain, elle me déposait à la gare. L’âge m’avait effectivement calmé le gros nerf des affaires, mes priorités étaient maintenant organisées bien différemment qu’avant.
En prenant place dans mon wagon ce matin-là, j’ai réalisé que je n’avais pas pris le train depuis plus de 40 ans, à l’automne 1974 pour être précis.
Halloween 1974.
Je fixais le sol désespérément, d’où j’étais c’était tout ce que je pouvais voir, ça et mes deux pieds. Le terrazzo chamoiré du plancher me semblait animé d’étranges mouvements et me plongeait dans un état de vertige indescriptible et inconfortable. Beaucoup de consommations diverses contribuaient à ce malaise évident. La musique vrombissante sonnait sourd à travers la peau de vache en peluche dans laquelle j’étais englouti et la chaleur torride me faisait suer à mesure les quelques bières que j’avais pu boire quand la satanée vache cessait de parader pour un moment dans le café étudiant en pleine euphorie. Mon ami Claude et moi avions loué cet horrible costume de vache chez un costumier du vieux Montréal, costume qui exigeait deux opérateurs. “On va y aller chacun notre tour”, disait l’hostie de Généreux à marde. Mais en fin de compte, j’étais prisonnier dans le cul d’une vache depuis le tout début de la soirée. Claude était mon meilleur ami et à l’époque nous bambochions presque toujours ensemble, je ne lui aurais jamais tenu rigueur d’une niaiserie pareille, c’était un de ces soirs où tout était matière à rire.
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Contrairement à moi, Claude ne supportait pas toutes les dopes à la mode et se contentait de la bonne bière. Nous nous complétions bien, moi c’était un peu l’inverse, l’alcool ne m’attirait pas spécialement. Mais en ce soir de party d’Halloween, le diable était aux vaches et il m’avait carrément oublié dans le derrière de celle-ci. Lui avait le beau jeu, une grande gueule pour respirer bien à l’aise, toutes les manettes pour actionner les ridicules grands cils de la bête, la gueule par en haut et par en bas et l’insupportable meuhhhh électronique qui sonnait la cacanne dont il abusait allègrement. Mais surtout, il avait l’avantage énorme de pouvoir rester debout. En arrière je devais rester plié en deux me tenant par les mains sur ses hanches pour me guider, une petite fenêtre grillagée aménagée dans l’abdomen de la bête pour regarder par terre et le dos commençait à m’élancer sérieusement.
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Et puis les choses ont commencé à aller encore un peu plus mal avant d’aller mieux. Quelqu’un avait gaiement pris la vache comme monture et s’était ramassé sur mes épaules. J’avais maintenant une charge à supporter malgré moi. Une fille, selon toute vraisemblance. Le poids n’était quand même pas si important mais surtout, ce que je ressentais dans mon cou ne portait pas de pénis dans l’entre-jambe de toute évidence. Dans la noirceur d’un cul de vache, mon esprit adolescent rêvassait à l’idée d’avoir une chaude vulve qui se frottait sur mon cou au gré du mouvement. Et les choses ont soudainement pris une tournure singulière. La température s’est mise à chuter considérablement, le volume sonore à diminuer, la musique s’est éteinte graduellement. Je n’entendais plus que quelques rigolos qui s’amusaient ferme à déconner allègrement alentour de l’animal, des bruits de voiture en sourdine et j’ai commencé à apercevoir du ciment mouillé par la grille de la bedaine de vache, de l’asphalte, des feuilles mortes. La vache avait pris le champ! La rue, en fait. La vache et une rigolote escorte de clowns en tout genres cherchaient désespérément une épicerie licenciée dans les rues de Rosemont, le café étudiant venait de manquer de bière. Nous fêtions solide. L’Halloween d’une part mais aussi nous célébrions notre départ imminent. Claude et moi avions planifié rien de moins qu’un tour du monde en s’élançant d’abord vers l’ouest. Nous prenions le train dans les jours suivants pour nous rendre à Vancouver dans un premier temps. Nous avions souventes fois voyagé ensemble sur le pouce dans le Québec et dans l’Ontario mais la distance Montréal-Vancouver en auto-stop nous rebutait quelque peu, on voulait se donner un bon swing en partant, de là l’idée de se payer des billets sur le train trans-continental. Et nous n’aurons pas été les premiers ni les derniers innocents à s’élancer de la sorte à la conquête du monde et à finalement se cogner le nez sur l’océan Pacifique qui se parcourt très mal sans le sou et sur le pouce. On en retrouvait partout des innocents petits québécois sur la grève de l’île de Vancouver, faméliques les yeux dans le vague du Pacifique, l’esprit emporté par le légendaire champignon magique.
À cette époque précise, ma vie ne s’en allait strictement nulle part. J’avais quitté la maison paternelle, l’école du même coup devant pourvoir à ma subsistance à un âge plutôt précoce selon les critères d’aujourd’hui. J’avais loué un petit studio meublé au sous-sol d’un triplex de la huitième avenue qui était devenu l’after hour par excellence du toute l’amicale de Rosemont. Mes amis étaient pour la plupart des étudiants qui vivaient chez leurs parents, quelques intellectuels, de futurs brillants scientifiques ou ingénieurs, syndicalistes, politiciens, avocats, ou artistes qui suivaient l’air du temps tout simplement, vivant candidement leur bohème en attendant que leur vraie vie ne commence. La vraie mienne était bel et bien commencée, elle, modestement et tout de travers.
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Pour rajouter au spleen, je m’étais désespérément amouraché de cette fille qui m’obnubilait et que je voyais dans ma soupe. Cela durait depuis au moins deux ans, tout remontait à la première fois où je l’avais vue, ce fut comme un sauvage bombardement ennemi sur mon coeur et j’y ai perdu tout mon génie sur le champ. Il existe bien pire que les atroces douleurs d’un amour à sens unique, je n’avais aucune espèce d’idée des sentiments que cette fille pouvait ressentir à mon égard. L’ignorance se faisait alors souffrance. Quatre décennies plus tard, j’ai encore plein de questions restées sans réponses. Cette adorable jeune fille avait réussi avec grande distinction son doctorat en confusion relationnelle. Peine perdue de tenter de déchiffrer ses sentiments réels et de voir clair dans son jeu. Nous nous croisions partout, fréquentant les mêmes lieux, et elle venait souvent chez moi socialiser à travers tous les habitués de la place et je forçais souvent la note pour me retrouver dans les mêmes lieux qu’elle, le plus près d’elle possible. La belle Nancy Donovan, jadis reine de beauté de Saint-François-Solano, me torturait le coeur comme un bourreau de première classe. Nous avions une relation des plus cordiale mais ambiguë au possible, on ne pouvait jamais savoir ce que cette fille pensait vraiment, ses dispositions illisibles même pour un oeil-de-lynx de la psychologie féminine comme mon ami Michel T devant lequel toutes les filles finissaient par tomber. On ne lui connaissait aucun béguin particulier mais plusieurs semblaient croire qu’elle leur était destinée, moi le premier. Sa gentillesse toute naturelle et son attitude trop avenante se prêtaient à toutes les interprétations selon les circonstances. Plusieurs fois je m’étais dit, ça y est, je suis l’élu! Mais chaque fois, dans la fraction de seconde qui suivait, sentant qu’elle s’était compromise davantage que de raison, elle me glissait des doigts comme une couleuvre. J’étais sur le point de m’en rendre malade. Tout ce que je possédais de crayons et de papiers étaient au service des odes à sa grâce et à sa beauté, en textes, en images, en prose, en poésie que je gribouillais à tout moment du jour et de la nuit. Quand je m’ennuyais d’elle profondément, elle disparaissait sans pitié pour un bon moment. Quand elle m’exaspérait totalement, elle apparaissait comme par magie, toute candide et souriante. Je devais tirer un trait et me guérir d’elle une fois pour toutes pour mon propre salut et ce voyage tombait fort à point pour soutenir mes efforts à sevrer mon coeur de cet amour impossible.
“Ti-Lou, tu t’achètes-tu de la bière?” entendis-je soudain du fond de mon trou de cul de vache. “Je voudrais bien mais délivrez-moi de la cavalière, quelqu’un.” Un grand garçon qu’on appelait affectueusement la zoune, sous les habits d’un zombie vomissant, se fit un plaisir d’aider la belle fermière à descendre de mon dos et je m’extirpai de ma fâcheuse position pour sortir me déplier au grand jour, au grand soir devrais-je plutôt dire. Je suis ensuite entré dans l’épicerie avec les autres et je me suis ramassé un six-packs d’O’Keefe. Et toute la rigolote compagnie se bidonnait de voir ma tronche sortir de son guet-apens de peluche, ma cavalière particulièrement amusée de découvrir enfin qui avait été sa victime. Déguisée en coquette fermière, elle s’était sentie toute pertinemment justifiée de grimper sur la pauvre vache et d’en abuser allègrement. Avec quelques picots sur les joues comme seul maquillage, tout le monde pouvait aisément la reconnaître. Son entre-jambes tout chaud avait eu raison de mon cou maintenant tordu par la douleur, on était rendu bien loin de mes doux fantasmes.
C’était Nancy Donovan en personne cette fermière. Merde, me dis-je alors, c’était vraiment un don spécial qu’elle avait de toujours apparaître dans ces moments-là.
Le progrès, c’était bien beau quand ça a commencé, disait mon père. Les trains avaient maintenant des connections wifi à bord. J’avais éteint le portable et le cellulaire pour me retremper dans cette sensation bénie qui m’envahit toujours quand mon corps se déplace dans l’espace, surtout quand personne ne sait vraiment où je suis précisément et que mon corps n’est plus qu’une masse à déplacer, sans utilité aucune. Ne reste que l’esprit vagabond qui vit. De Repentigny au centre-ville première étape, les wagons sentaient le neuf, je baptisais presque cette toute nouvelle ligne de trains qui reliait maintenant Mascouche au centre-ville de Montréal mais nous étions quand même très loin des splendeurs de l’Orient-Express malgré les scandaleux dépassements de coûts que cette nouvelle ligne ferroviaire avait engendrés. Dans cette ville que je pensais bien connaître par coeur, le train passait par des endroits que je n’avais tout de même jamais vus, des points de vue hors de la portée des trottoirs et des rues. Après une brève correspondance à la gare centrale, me voilà embarqué pour quelques heures vers la ville-reine. Quelques instants bénis de voyagement que j’ai toujours préféré occuper à rêvasser plutôt qu’à travailler comme les autres stressés qui faisaient le voyage dans ce même wagon. Le rêve éveillé est un passe-temps lénifiant pour l’esprit qui gagnerait à être pratiqué plus largement par les angoissés de ce monde, ils n’en seraient que plus allumés et efficaces le temps vraiment venu d’accomplir quoi que ce soit d’intelligent.
Tout de même magique comment notre odorat possède la capacité d’enregistrer et de garder en mémoire toutes les odeurs du passé. L’odeur particulière des gares, le diésel des engins dans l’air frais et humide, toutes des odeurs profondément inscrites en moi et qui sont revenues comme ça pour me ramener illico moult années en arrière, refaire momentanément de moi cet adolescent fébrile amorçant naïvement son tour du monde sur un quai de cette même gare. Et tout naturellement, cet embarquement de 1974, les interminables préparatifs, cette mémorable soirée d’Halloween et ces curieux coups de Jarnac du destin qui sont venus marquer les derniers jours ont rejailli des recoins lointains de ma cervelle et se projetaient comme un cinérama devant les yeux ébaubis de ma conscience en mouvance vers Toronto.
L’étrange procession avait quand même parcouru une distance respectable. Du collège rue Beaubien coin 16ème avenue, nous nous étions rendus à l’épicerie Lafond sur Dandurand! Si bien que tous n’étaient pas convaincus que la fête continuait toujours au collège étant donné qu’il n’y avait plus de bière là, qu’il se faisait tard vu que nous avions tout de même niaisé longuement dans les rues. Alors, il y eut comme une dispersion des troupes, quelques-uns ont pris une chance de retourner au collège, d’autres sont rentrés chez eux et une poignée d’habitués se sont dirigés vers leur after hour habituel, chez moi huitième et Bellechasse. Nancy nous y a suivis et d’autres sont venus nous y rejoindre plus tard. La fête a continué jusqu’à l’heure bleue lorsque quelques cadavres commencèrent à joncher les meilleures places de mon petit studio, le temps que les autobus ne reprennent du service et les ramènent chacun chez eux. Nancy qui ne voulait aucunement dormir parmi les corps morts m’a demandé si je voulais la raccompagner chez elle, à pieds on s’entend. Pourquoi moi, pensais-je? D’autres avant étaient retournés chez eux et auraient pu l’accommoder sans faire le moindre détour. Cela représentait une bonne marche pour des gens dans notre état mais je ne pouvais jamais lui refuser quoi que ce soit. Je me fis donc bon prince et nous sommes partis encore une fois par les rues de Rosemont. Elle avait passé sa main sous mon bras comme le font les vrais amants en me regardant d’un air tendre et en me faisant la grâce d’un ravissant sourire comme elle seule savait les faire, ce qui m’avait davantage troublé que ravi dans les circonstances. La fille n’allait quand même pas me tomber dans les bras au moment même où je partais sur un nowhere sans date de retour prévue, les billets achetés et payés! Elle avait le tour d’apparaître quand on ne l’attendait plus, comme le petit Arlequin qui sort d’une boîte à surprise recrinquée et qui surprend toujours les enfants même s’ils savent très bien qu’il en ressort toujours. J’étais maintenant rompu à ses étranges manoeuvres sentimentales et je me suis dit que ce n’était qu’un soir de même sans plus, une autre soirée à la Nancy.
En route elle me dit qu’elle ne pouvait pas croire que nous nous en allions Claude et moi, que ce ne serait plus pareil sans nous !?! Encore cette sale ambiguïté pénible et douloureuse. Elle n’a jamais dit plus pareil sans moi, ce qui m’aurait flatté et ragaillardi mes espérances sûrement, elle avait simplement dit sans nous. Et elle m’a demandé le plus simplement du monde si elle pouvait venir avec nous à Vancouver.
Ce qu’il me restait de genoux à cette heure-là de la nuit a plié d’un coup sec. Ma volonté n’était toujours qu’une vue de l’esprit nulle et non avenue devant toute demande qu’elle avait la magnanimité de bien vouloir m’adresser. J’allais devoir lui dire oui à mon corps défendant et traîner mon petit malheur avec moi partout autour du monde !?!
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Coudon, comme chante le poête, a voula-tu m’tuer?
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J’étais allé rejoindre mon ami Marc à l’hôtel où il m’avait réservé une chambre près de la sienne en face de l’aéroport Pearson. Marc était un représentant qui travaillait à son compte pour divers fabricants et distributeurs de produits d’emballage. Je l’avais connu par le biais de mon associé qui utilisait ses services sur une base régulière et il avait bien voulu collaborer avec moi. Comme bien des représentants, Marc était d’un entregent hors du commun, de très agréable compagnie, et ses connaissances en plasturgie constituaient pour moi un atout précieux. Un homme avec une intéressante et inépuisable conversation mais pas exactement le genre party animal. En voyage d’affaires, il était homme à se replier dans ses quartiers assez promptement, peu porté sur l’alcool et davantage concentré sur les affaires. Un homme de famille, un couche-tôt.
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Rien à voir avec les voyages d’affaires totalement fous que je faisais jadis avec Michel Malorni qui attirait comme un aimant, partout où on allait même dans les pires recoins du Wisconsin, des cohortes de belles femmes sorties d’on ne sait où. Pour Michel, la vie en voyage n’était rien d’autre qu’un grand buffet à volonté à tous les égards, le budget du plaisir sans limites. Mais, grand bien me fasse, je m’étais également calmé considérablement le bozarlo depuis belle lurette à ce chapitre, la sagesse nous prenant d’assaut sans pitié avec les années. Après un souper somme toute assez agréable dans une brasserie torontoise à regarder les Maple Leafs se faire battre lamentablement par les Hurricanes de la Caroline, nous sommes directement rentrés à l’hôtel et bonsoir la compagnie. J’avais absorbé une bonne quantité de vin rouge, aucune aide de Marc pour finir la dernière bouteille, il était notre chauffeur. J’ai bamboché un peu dans le complexe hôtelier et je suis finalement monté à ma chambre, ouvert une bouteille de rouge du mini-bar et je suis sorti sur le balcon prendre une bouffée d’air de Toronto, le temps étant spécialement doux pour cette période de l’année.
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Nous étions directement en face de l’aéroport. Je pouvais observer les avions atterrir et décoller dans le ciel rose et mauve de cette nuit d’automne. Une chorégraphie de machines d’acier dessinée très serrée meublait le ciel de Toronto, leur vaste scène au sol décorée de milliers de lumières alignées bien droites jusqu’à l’horizon, scintillantes et clignotantes comme dans les plus heureux Noël. Le vin plutôt triste, l’âme demeurée en mode voyagements et le corps bien engourdi sur mon balcon, j’enviais tous ces étrangers que la mouvance emportait on ne sait où. Une tenace mélancolie me collait au corps. Je me rappelais la fois où nous regardions paisiblement décoller les avions Michel et moi à Dallas et que les haut-parleurs hurlaient nos noms dans un anglais de patate chaude et que nous ne bougions même pas un peu, tellement le sale accent massacrait nos noms. Et mon baptême du sud, la fois où Denise et moi étions descendus à pied directement sur la piste de Port-au-Prince et qu’une chaleur étoufante nous avait complètement pris par surprise, suffoqués mais ébaubis du contraste après un embarquement à Mirabel à moins 35; la fois où ma douce a fait son baptême de l’air à elle en route pour Miami, paniquée comme une enfant qui attend son tour pour aller dans les grandes montagnes russes pour la première fois de sa vie. Une fois à Chicago, de retour d’être allé fumer au diable vert dans le seul 4 pouces carrés autorisé à cette fin, une énorme femme noire amputée du sourire, en uniforme et armée jusqu’aux dents, m’avait demandé mon passeport et en lui tendant, je lui avais fait remarquer à quel point je ressemblais à Ben Laden sur la photo, pas ma meilleure blague à date. Ou la fois où Claude et moi regardions décoller les avions à Dorval et qu’il me pointait celle-ci ou celle-là en commentant leurs caractéristiques et qu’il m’en pointait une qui était exactement comme celle qu’il s’en venait prendre. Le drame étant que nous regardions béatement décoller celle-là même dans laquelle il devait monter.
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À l’image de tous ces gens que les grands oiseaux d’acier emportent avec eux, le temps fuit à la vitesse grand V quand nous remontent à l’esprit tous ces souvenirs. Qu’il emporte avec lui toutes ces bonnes gens qui ont tissé des grands morceaux de nos vies et qui continuent de squatter nos pensées.
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J’étais là dans cette grande métropole à y placer mes jetons dans des conditions idéales, j’avais monté ma petite entreprise dans des conditions de rêve qui auraient fait baver d’envie le jeune entrepreneur impétueux mais sans le sou que j’avais déjà été, j’avais construit une niche quasi sans concurrents, les pronostics étaient des plus optimistes et pourtant. Je ruminais là, sur ce triste balcon d’hôtel, pour la première fois fort probablement, le bilan de tout ce parcours. Sans même le réaliser, sans même l’avoir planifié, c’était surgi tout seul de mon esprit trop aviné comme une bulle d’air qui s’arrache mollement du fond vaseux pour remonter tranquillement en se dandinant à la surface du marais.
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Le temps ne fuit pas devant nous comme on en est convaincu toute notre vie durant. Prétentieux de croire à ces sornettes à la tempus fugit. Le temps se fout de nous, il n’en a rien à branler de fuir devant nous. Il s’amuse à nous rattraper par derrière, tout simplement, en se payant nos vies sans jamais perdre son sinistre sourire. Et nous courons toutes nos vies devant lui sans jamais gagner la moindre avance. Vient un temps où il faut définitivement se faire violence et essayer d’autres ruses de sioux pour sauver notre misérable peau. Louvoyer, ralentir, respirer calmement, faire exactement comme si l’ennemi ne nous effrayait plus et espérer le regarder du coin de l’oeil nous dépasser et nous oublier là dans la confusion.
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Sur ce balcon de Toronto seul avec mon rouge, j’ai eu le goût de tout abandonner et de me fondre à tous ces étrangers en mouvance perpétuelle, m’envoler vers nulle part rien dans les poches comme dans le train de Vancouver.
Et c’est précisément là, ce soir-là, que j’ai été vieux pour la première fois de ma vie, vieux et seul.
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Courtyard Marriott brillait dans sa jolie police de caractères classiques sur l’enseigne lumineuse flambant neuve tout juste à côté de mon balcon. Drink to me Marriott, s’tie, fis-je en lui levant mon dernier verre.
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Les lettres de néon usées de la vieille enseigne art déco parvenaient encore à allumer sur le boîtier de tôle à la peinture toute craquelée, directement devant ma fenêtre. Et les mots s’imprimaient distordus pour s’effacer aussitôt le temps d’un battement de cils puis revenaient se projeter sur le mur défraîchi de ma chambre. Clarence Hotel clignotait l’enseigne, incessamment toute la nuit durant. On se serait cru dans un vieux polar des années 30. Hôtel bâti en 1894 selon les registres de Vancouver, le Clarence faisait tout le coin Seymour et Pender dans la partie du centre- ville où à l’époque vous n’auriez pas envoyé votre fille se promener seule, même en plein jour. Par les journées de grandes brumes opaques, quand celles-ci s’abattaient sans prévenir, on pouvait entendre tous les grillages tomber dans un fracas de tôle et d’acier pour protéger les vitrines des commerces plus bas sur Hastings et sur Cordova et quelques fois, le fracas du verre quand les malfaisants gagnaient de vitesse les pauvres commerçants et les pillaient sans vergogne protégés par l’opacité des grands brouillards. Les beaux jours de cet hôtel étaient définitivement derrière lui et ce quartier avait accumulé un déficit d’amour important à force de négligence. Le Clarence était un des quelques établissements qui acceptaient les coupons de l’aide sociale et recevait à coucher tous les parias détenteurs de l’heureux coupon tant fut-il qu’ils étaient des hommes. Un homme par chambre, couvre-feu à respecter, tranquillité obligée. Claude avait ses appartements un peu plus loin sur le même étage, un immense 50 pieds carrés comme moi, un lit simple à barreaux de métal, une chaise bancale, un petit lavabo en coin, toilettes à l’étage sans cloison entre les cuvettes. On y chiait en famille.
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Nancy habitait au St-Francis plus bas sur Seymour. Même principe, cet établissement hébergeait les jeunes filles et les femmes détentrices de coupons de l’aide sociale. Impossible pour moi de décrire l’intérieur des lieux, la matrone qui protégeait l’entrée possédait un sens de l’humour qui se comparerait à celui de la trappe à ours. La bonne femme avait davantage de barbe que tous les poils que moi et Claude aurions pu avoir où que ce soit à l’époque, un coeur de hyène dans un corps de cachalot échoué dans le triste lobby. Aucun individu mâle ne franchissait cette créature du diable. Pour ma lune de miel à Vancouver avec miss Saint-François-Solano, vous vous trompez d’histoire pas rien qu’un peu. Le tour du monde ne tournait pas exactement comme prévu.
La carcasse de la vache était échouée dans un coin perdu de mon petit studio que j’avais abandonné à mon frère le temps de faire le tour du monde. Claude et moi avions décidé que le costumier devrait se contenter du dépôt que nous lui avions versé et faire son deuil de l’horrible mammifère de peluche et du reste du paiement. De toutes façons, nous avions tant et tellement de fois fêté notre départ que le chiche budget de voyage imposait maintenant ce genre de choix. Jusqu’à la dernière minute, j’étais resté convaincu que Nancy ne se présenterait jamais au départ. Elle habitait encore chez ses parents et pour ce que j’en savais, son père, un homme d’une certaine sévérité, ne laisserait jamais partir sa fille avec deux hurluberlus pour un voyage pareil. On parle d’un homme qui avait trois portraits magnifiquement encadrés ornant les murs de sa salle à dîner : John F. Kennedy, la reine Élisabeth et Jean XXIII. Mais elle était toute là, en chair et en os, lorsque nous avons monté dans le train à la gare centrale. Même si mon pouls avait atteint un sommet historique en la voyant, le moins que l’on puisse dire c’est que je m’embarquais avec le coeur rempli de sentiments ambigüs et l’esprit noyé dans les questionnements profonds. Le mystère entourant sa décision de partir avec nous n’avait pas été résolu bien que j’y jonglais presque jour et nuit. Tout ceci me troublait beaucoup plus que l’idée de partir comme ça au loin avec une toute petite poignée de dollars en poche. Claude avait accepté de bon gré qu’elle se joigne à notre projet sans s’interroger davantage. Alors, en voiture les amis, la terre entière nous attendait!
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À l’époque il existait deux lignes trans-continentales. Le Canadien Pacifique avait la sienne au sud qui passait notamment par Calgary et Banf et le Canadien National exploitait la ligne du nord, celle-là même qui est toujours en opération et qui passe par Edmonton et Jasper. C’est cette dernière que nous avions choisie parce qu’elle traversait les Rocheuses de jour. Trois nuits et quatre jours avec le CP contre quatre nuits et trois jours avec le CN. Nous avions pris la classe économique il va sans dire, sans wagon-lit.
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Nous passions le plus clair de notre temps assis sur les banquettes du coach, wagon pour passagers de classe économique muni de sièges seulement, et nous y dormions également en s’y contorsionnant, cherchant sans fin le confort là où on ne le trouverait jamais finalement exception faite des rares petites joies lorsque la belle Nancy dormait comme un ange la tête blottie au creux de mon épaule, mieux, carrément allongée sur mes cuisses. Une réelle intimité était chose impossible dans ce drôle de ménage à trois. Pas de belles salles à dîner pour nous non plus, budget oblige, et nos présences dans le bar du dome-car étaient également comptées. La nourriture de la cantine des pauvres était hors de prix malgré sa piètre qualité et la petitesse des portions. Si bien que lorsque le train s’est arrêté une première fois à Winnipeg après le long calvaire du nord de l’Ontario, nous nous étions précipités dehors à la recherche de la première épicerie pour faire des provisions à prix raisonnable.
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Nous commencions déjà à ressentir sévèrement l’insouciance avec laquelle nous avions dépensé en festivités et en futilités avant d’embarquer, les réserves de liquidité se faisaient maintenant plutôt sèches. À l’escale de Winnipeg un passager très singulier était monté à bord. Un riche cultivateur du Manitoba qui venait tout juste d’en finir avec sa saison agricole. Il avait probablement reçu un énorme chèque de Kellog’s ou de je ne sais quel gros acheteur de céréales, le monsieur avait besoin d’un Cessna pour aller au bout de ses terres et en revenir dans la même journée! Chaque année après les récoltes, rituellement, il montait dans ce train rejoindre sa soeur et sa mère installées à Vancouver, prenait place dans le bar du dome-car et payait tournée après tournée à qui voulait bien l’écouter se vanter de ses richesses et de l’immensité de ses exploitations et ce jusqu’au bout du voyage. Nous nous sommes donc nourris à la bière et aux peanuts de bar une bonne partie du voyage tant qu’on y servait les clients et tant que les oreilles ne nous tournaient pas en choux-fleurs à force d’écouter les forfanteries de l’homme totalement imbu de lui-même.
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Arrivés à Vancouver, nous étions déjà pratiquement sans le sou. Nous nous sommes immédiatement précipités au bureau de l’aide sociale où on nous a gentiment remis des coupons pour manger et pour nous offrir des places à coucher. Pour obtenir quelque somme que ce soit, il nous fallait une adresse fixe à tout prix, alors va pour les coupons le temps que nous trouvions un travail quelconque et qu’on s’installe quelque part. Claude et moi étions des habitués du mode survie et les choses ne se passaient pas nécessairement comme prévu certes, mais nous étions encore loin du mode panique, notre périple commençait à peine. Nous ne vivions cependant pas tous cette expérience avec un égal bonheur. Pour la jeune fille qui nous accompagnait et qui avait quitté le confort de la maison paternelle pour la première fois de sa vie, tout ceci n’était pas sans générer une bonne dose d’angoisse.
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Claude et moi avions éprouvé beaucoup de plaisir à découvrir Vancouver et nous poussions l’insouciance jusqu’à à jouer aux touristes malgré tout, abusant sans gêne des titres de transport gratuits que nous avait remis le bureau de la main d’oeuvre, titres qu’on devait utiliser pour notre recherche d’emploi. Mais le soir quand nous revenions dans les tristes quartiers du bas de la ville de Vancouver où se trouvaient les cafétérias qui acceptaient nos coupons-repas et les hôtels qui faisaient de même pour nos chambres, et toute leurs clientèles de parias, quand nous allions reconduire Nancy au St-Francis, on pouvait lire l’angoisse et même la peur sur son visage. Cette situation m’attristait considérablement mais il fallait tous prendre notre mal en patience et essayer de voir venir en toute sérénité.
Où se trouve aujourd’hui le Sinclair Center au coin de Granville et de West Hastings, se trouvait à l’époque un vaste édifice propriété du gouvernement fédéral. Magnifique bâtiment de style baroque edwardien, l’atrium central d’une hauteur impressionnante accueillait un comptoir postal, premier grand bureau de poste du vieux centre-ville. De majestueux guichets aux barreaux de bronze et aux comptoirs de marbre d’un côté et dans le centre se trouvaient de grands comptoirs ouvragés dans les bois les plus nobles où les clients pouvaient s’installer et préparer leur courrier, ouvrir ou préparer leurs colis, compléter des formulaires et toute cette sorte de choses. Nous nous y étions rendus pour nous inscrire à la poste restante de façon à pouvoir éventuellement recevoir du courrier. L’aide sociale nous avait demandé de faire la démonstration que nous n’étions pas éligible à l’assurance-chômage, nous avions donc besoin d’une adresse postale. Nous avions des formulaires à compléter et nous nous étions installés sur un des comptoirs au centre de l’immense hall. Claude et moi étions d’un côté et Nancy de l’autre et directement à mes côtés se trouvait une religieuse en uniforme et en cornette qui devait bien friser les 140 ans. La vieille dame avait de toute évidence beaucoup d’affaires à régler au bureau de poste à en juger par la façon dont elle s’était étalée sur le comptoir. Papiers, cahiers, enveloppes, sacs, il y en avait partout et elle zigonnait d’une pile à l’autre, écrivait, cachetait, léchait des enveloppes, faisait des piles. Son bazar s’approchait tranquillement de mon espace à mesure qu’elle s’affairait de façon tout à fait désordonnée à ses petites tâches. À un moment, elle souleva une pile de papiers près de moi dévoilant son porte-monnaie, posé et oublié là. Je voyais des beaux billets du dominion qui dépassaient par le repli de la maroquinerie de cuir verni. J’ai ressenti comme une petite absence de génie, je jure que ces billets s’adressaient à moi personnellement. J’ai agi sans même réfléchir ne serait-ce qu’un peu. J’ai déposé nonchalamment un formulaire sur le porte-monnaie de la bonne soeur et tout en faisant l’innocent, j’ai attendu un certain temps une réaction qui n’est jamais venue. Elle continuait à picocher dans ses affaires comme si de rien n’était. J’ai tiré le formulaire vers moi, le porte-monnaie dissimulé dessous qui a suivi par le fait même. En levant le bon coin du formulaire, j’ai sorti les billets prestement et repoussé innocemment le tout à sa place. Ni Claude à qui mon corps cachait la vue, ni Nancy directement en face de moi n’ont soupçonné la moindre chose. Voilà qui illustre de brillante façon le fameux dicton, l’occasion fit de moi tout un larron, me voilà à voler une fille du bon Dieu! J’ai dû prendre une centaine de dollars à la nonne en uniforme mais ce fût là la seule et unique fois que j’ai volé qui que ce soit, Allah m’en soit témoin. J’avais considéré le plus sérieusement du monde et même pris Dieu à témoin que nous en avions davantage besoin qu’elle.
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Je devais trouver une façon de réconforter la belle Nancy qui en avait maintenant plus qu’assez de la petite misère et qui parlait déjà de rentrer à la maison après seulement 4 jours de ce régime. Avec mon larcin, nous sommes allés dans un quartier plus décent nous offrir un vrai restaurant payé avec de la vraie argent, pas de coupons, pas de parias, rien. La chose nous fût bénéfique et d’un grand réconfort. Nous avons tellement bien mangé, longuement et gaiement discuté. Bien rigolé en se régalant comme des riches jusqu’au dessert avant de finalement l’accompagner là où elle voulait maintenant aller.
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Reprendre le train pour Montréal.
Clarence Hotel me clignotait dans la face sans fin. J’avais retourné la chaise et je l’avais placée devant la fenêtre même si mon regard ne visait plus que la noirceur et le vide. Monté à califourchon, les coudes bien appuyés sur le dossier, le menton calé sur le revers de mes mains je regardais dehors, le coeur complètement détruit, son cordon qui pendait misérablement jusqu’au plancher sale. Toute l’énergie que j’avais déployée à rester composé d’un seul morceau à la gare était maintenant disparue et une lassitude profonde m’envahissait. L’impression tenace et puissante que le destin venait de me faire dans les mains, que ma vie venait de prendre un tournant significatif, que je venais de manquer un gros virage et de prendre le champ. D’être tombé dans un trou noir sans fond.
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Elle était partie.
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Sur le quai de la gare, le poids des derniers instants m’avait écrasé sur place. Je laissais Claude faire tout le small talk de circonstance, les mots m’étouffaient la gorge avant même de pouvoir en sortir, alors peine perdue, je fermais ma gueule et j’écoutais. Nous n’étions pas des amoureux, elle ne me devait rien, elle s’en allait comme elle était venue sans autre histoire ni promesse. Mais le moment pesait sur elle aussi, on pouvait le sentir. Au son du dernier appel, après deux petits baisers de cousin sur ses joues rouges à exploser, elle s’était ravisée. Elle s’est approchée de moi, elle a inséré les doigts de ses deux mains dans mes longues boucles et elle m’a déposé un tout petit baiser humide et chaud sur la bouche, juste assez mouillé pour éteindre mes espoirs à jamais. Une demi-seconde de cent ans sans bouger, ses yeux dans les miens, puis elle s’est retournée sèchement pour s’engouffrer dans le wagon.
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Plusieurs en rient mais toutes ces chansons larmoyantes de cowboys qui abandonnent leur amour sur un quai de gare, toutes de la plus insignifiante à la mieux ficelée, celles à trois accords ou celles aux grandes orchestrations, les savantes comme les cucues me tirent encore des larmes à ce jour, larmes qui descendent tout droit de cette fin d’après-midi d’automne à la gare de Vancouver. Tellement de questions seront restées sans réponses comme autant de brûlantes grafignes sur mon coeur.
Dans la pénombre plus bas, dans le petit square de l’autre côté de la rue Pender, je pouvais distinguer dans le noir les visages des gens que le feu allumait brièvement d’un rouge reflet les uns à la suite des autres, le temps de prendre chacun leur touche. On s’y passait le thaï stick tour à tour. Les rouleuses que je fumais une après l’autre à la fenêtre prenaient soudain un goût bien fadasse et je salivais à m’imaginer le goût épicé de la drogue divine en pensée, je pouvais presque sentir son bonheur envahir mes veines. Mon coeur détruit en mille miettes réclamait haut et fort à mon esprit cet exil narcotique pour tenter de refermer sa plaie béante, calmer la douleur des spasmes du coeur. Et l’exil doré était tout juste là, de l’autre côté de la rue, je le voyais.
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C’était notre dernière nuit au Clarence et à Vancouver. Nous avions décidé Claude et moi de jouer le tout pour le tout et de partir pour Victoria poursuivre ce périple. Et le périple allait durer encore plusieurs mois et nous permettre de voir des lieux à la beauté innommable, de rencontrer des gens hors du commun et de vivre des expériences fascinantes. Pire que deux frères, nous mettions toutes nos ressources en commun, Claude n’aurait pas compris que je gaspille nos rares ressources à sortir engourdir ma peine d’amour avec les tôqueux de Pender Square.
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Je n’en étais pas à un deuil près cette nuit-là et la force m’est venue je ne sais d’où de rester dans cette misérable chambre et de lever à froid le drap blanc sur le visage de cet amour mort-né, une fois pour toutes. C’est dans cette nuit d’automne maussade et pluvieuse dans les bas-fonds de mon coeur et ceux de Vancouver, sous les néons clignotants du Clarence Hotel que j’ai pris une première dure décision d’homme. Je ne suis pas descendu me geler la gueule avec les tôqueux.
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Ce soir-là, j’ai abandonné dans cette misérable chambrette mon adolescence et toute son innocence.
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Drink to me, belle Nancy, stie!
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Endroit de rêve s’il en est un pour venir déposer un cadavre. Cette nouvelle ligne de train avait coûté des tribillions de plus que prévu, livrée des siècles après les échéanciers initiaux et la gare de Repentigny n’était qu’une plate-forme livrée aux quatres vents, coiffée par endroits seulement d’une marquise de plexiglass, sans abri chauffé, sans guichet, sans restaurant, téléphone, rien. Et au beau milieu de nulle part sous un sinistre tronçon sombre de la 40 avec comme seule vie environnante une cour à bois fermée à cette heure-ci. Bien dissemblable de la moindre petite gare de banlieue de Toronto que je venais de voir, toutes équipées minimalement d’un guichet, d’un Starbuk Café ou d’un Tim, d’une tabagie. Je m’y gelais le cul carrément, seul avec moi-même, maugréant tous les sales mots du monde en y attendant ma douce que j’avais appelée au secours et qui ne tarderait plus à arriver maintenant. Il devait faire moins 80 avec le facteur vent et le facteur what the fuck combinés.
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Après cette petite virée à Toronto plutôt fructueuse d’un point de vue des affaires mais éprouvante au chapitre des états d’âme, j’étais revenu dans de bien meilleures dispositions que je ne l’aurais espéré. Tout le long du trajet de retour, j’avais eu tout le temps de cogiter. Le bercement du wagon de me remémorer cet autre retour à Montréal bien des années auparavant.
Deux bonnes années s’étaient écoulées depuis. J’étais revenu de Vancouver et la vie joyeuse avait repris tranquillement ses droits. J’avais quitté le petit studio de la huitième pour un quatre-et-demi du vieux Rosemont et je revoyais toujours les mêmes amis. Sauf la belle Nancy que je n’avais pas revue depuis mon retour. Mon ami René m’avait invité un soir à la piaule de la rue Clark où on faisait formellement la fête sous un prétexte que j’ai malheureusement oublié. Des amis qu’on appelait la gang de l’ouest parce qu’exilés de Rosemont, avaient loué cette immense piaule dans le Mile-End. Quelques-uns y habitaient à demeure et plusieurs autres cotisaient au loyer pour y avoir droit à une planque à fesses ou un endroit pour aller socialiser en-dehors du giron familial. J’attendais toujours qu’on m’y invite formellement parce que je ne cotisais pas dans cette aventure ayant mon propre appartement à Rosemont.
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J’étais encore célibataire à l’époque et une des filles de cette gang de l’ouest ne me laissait pas complètement indifférent, début de flirt tout au plus, alors j’acceptai l’invitation dans le vague espoir qu’elle y soit. En entrant dans ce qui était la salle à manger, lieu central de la piaule, je vis Nancy. Elle était là attablée avec plusieurs autres à refaire le monde. Elle a tourné la tête, m’a vu de toute évidence, puis elle a retourné la tête et poursuivi la conversation avec ses compagnons de table. Je ne l’avais pas revue depuis mais ce bref échange m’avait laissé dans un état plutôt indifférent, à tout le moins perplexe. Je cherchais déjà des yeux cet autre visage pour lequel j’étais venu.
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Elle semblait encore fonctionner exactement comme avant, mon indifférence l’avait probablement contrariée. Plus tard dans la même soirée elle me cherchait d’une pièce à l’autre puis elle m’a trouvé et elle est venue m’adresser directement une demande surprenante. “Est-ce que je peux rentrer avec toi après la soirée?”, me demanda- t-elle sans autre préambule. J’avais acheté une bagnole moitié-moitié avec mon ami Michel T, on était voisins et on s’échangeait la petite voiture au fil des besoins, j’étais d’ailleurs venu dans l’ouest en automobile ce soir-là. “Bien sûr”, lui dis-je, ne sachant pas vraiment où elle habitait maintenant. “Où est-ce que tu veux que je te dépose?” lui demandai-je le plus naturellement du monde quand nous sommes montés dans la voiture.
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“Chez vous, innocent!” fit-elle du tac au tac.
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Ishhhhhhhh. Elle était toujours aussi belle, peut-être même un peu plus avec une certaine maturité qui était venue la transformer de belle façon. Et mon prospect ne s’était pas présentée à la soirée. Je venais de mettre ma main dans un engrenage terrible, pensais-je alors. L’idée de la ramener à la maison me faisait autant d’envie que de chagrin sincère. J’étais déchiré. Mauvais timing, nos vies avaient définitivement pris des chemins différents sur un quai de gare de Vancouver, rien ne pourrait jamais plus nous remettre sur la même route, j’en étais alors convaincu, j’en étais guéri. Pourquoi était-elle là? Le remords ou les regrets? À la quête d’un pardon payé au prix de sa chair? Juste pour du bon vieux sexe hygiénique? La doctoresse en confusion sentimentale frappait encore, et frappait fort.
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J’avais l’opportunité unique de prendre une autre belle décision d’homme, rien ne militait en faveur du succès d’une rencontre pareille. Mais quand la chair est faible, hostie que la chair est faible. Cette nuit-là j’ai appris une grande et triste leçon. On ne guérit pas de cette façon nos vieilles blessures même si la sirène chante haut et fort, rien de bon ne pouvait se produire dans de telles circonstances et c’est exactement ce qui s’est produit. Rien de bon.
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Après des ébats gauches, tristes et misérables, elle avait quand même décidé de finir la nuit chez moi, on achève bien les chevaux. Elle a dormi toute cette nuit blottie contre moi dans un lourd silence. Au matin, sans avoir à piller une religieuse en cornette, je l’ai emmenée déjeuner au chic Miss Masson, célèbre greasy spoon de l’époque sur la rue Masson. Et nous n’avons eu besoin d’aucun bec de cousin ni de baiser chaud et humide pour réaliser que c’était là notre ultime adieu, l’adieu de trop. La lourdeur de l’ambiance faisait la conversation à elle seule. Et je ne l’ai jamais revue.
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L’implacable passage du temps a depuis transformé cette douleur qui a longtemps ulcéré les replis ridés de mon coeur en douce petite tendresse qui a valu à la belle Nancy son siège à bord de mon coeur pour le reste du voyage, jusqu’au bout de la ligne. Drôle quand même comment la vie peut se payer notre gueule de toutes les façons. C’est au Miss Masson que je regardais partir pour la dernière fois la belle Miss Saint-François-Solano qui m’avait tant et tellement massacré le coeur.
Sur l’express Toronto-Montréal,  j’avais pris le temps de bien terminer toutes ces profondes réflexions amorcées par un soir de brouillard mental sur un balcon d’hôtel de Toronto et de remettre toutes ces choses en contexte. Après tout, pensais-je en traversant le pont ferroviaire longeant le pont de Charlemagne, la vie n’était plus aussi mesquine avec moi qu’elle l’avait déjà été. Ma nature profonde m’empêchera probablement toujours de cesser toute activité pour de bon, d’arrêter d’entreprendre toutes sortes d’initiatives, de partir sur des plans de nègre aussi variés qu’insensés parfois. Et le hasard fait bien les choses, je m’y soumettrai sans problème parce que j’aime profondément cette vie telle qu’elle est et telle qu’elle fût. Faire et créer, tirer moult choses du néant m’allume encore et toujours. La retraite, très peu pour moi finalement, le hamster tournera jusqu’au dernier tour de roulette. Mais je n’ai rien contre l’idée de bien prendre le temps qu’il faut pour faire toutes choses, pour bien aimer et apprécier les miens et les autres. Défier le temps n’est-il pas notre seul salut?
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Je voyais maintenant au loin arriver la Honda Civic de ma douce et mon coeur s’emballait comme au premier jour. En prenant place au chaud dans sa voiture, lorsqu’elle me vit l’allure elle a bien ri. La connaissant, elle n’allait quand même pas se priver de l’occasion de se payer totalement ma vieille gueule tremblotante qui se la gelait aux frais de l’ATM dans cette gare digne du Twilight Zone, la moustache blanche de frimas sous mon nez violet et dégoulinant. La joie de me narguer lui transpirait de partout mais elle me ramenait tout de même là où toutes les choses étaient maintenant douces à vivre, où je pouvais regarder le temps me dépasser stupidement, respirer le parfum d’humus de mon bois, y courir avec ma trolley de petits, me remémorer toutes ces choses, les plus douces comme les plus douloureuses et pourquoi pas, être vieux bien d’autres fois encore et encore, avec elle.
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Flying Bum
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Le temps des cerises

On en est en plein dedans. Assez étrangement, j’ai reçu beaucoup de questions à propos des cerises récemment. Pourquoi n’écrirais-je pas sur les cerises, ce serait le temps, comme le dit la chanson.

Mais il est bien court, le temps des cerises
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles…
Cerises d’amour aux robes pareilles,
Tombant sous la feuille en gouttes de sang…
Mais il est bien court, le temps des cerises,
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant !

Les cerises sont comestibles heureusement sinon elles ne seraient que des munitions gratuites pour d’énormes tire-pois et on s’arracherait les poumons à les lancer sur les touristes. Elles commencent leur vie sous la forme d’une jolie fleur que les chinois appellent gentiment chéli blossom et elles ne gôutent pas du tout le chocolat bon marché mais bien la cerise, ce qui est complètement différent comme goût sauf que ce n’est pas pareil du tout. Elles font partie de la famille des fruits avec une peau tout le tour, peau qui retient à l’intérieur une chaire tendre et juteuse tant soit-il qu’elles soient bien mûres, non pas le fruit du mûrier mais dans l’état d’être prête à cueillir, mûres mais pas comme le petit fruit qu’on appelle mûre, merde; un dur petit noyau à l’intérieur qui fera la joie de votre dentiste si vous croquez dedans sans réfléchir et elles poussent généralement dans un arbre fort commodément baptisé le cerisier. L’unique fonction de ce type d’arbre est de faire pousser des tas de cerises généralement accouplées deux par deux comme des boucles d’oreille. Tout autre type d’arbre qui se risquerait à faire pousser des cerises ne serait que pure fraude évidemment. Récemment, des cerises poussées dans un citronnier ont été aperçues sur le marché et elles furent aussitôt dénoncées par des hordes de consommatrices dégoutées. La dénonciation de ces cerises de citronnier les ont laissées sur un goût bien amer.

La cerise est le seul fruit que je connaisse qui donne son nom à une couleur, rouge cerise, mises à part les oranges (d’accord, et les tangerines et les pêches et les limes et les bananes et tutti frutti, merde) et elles viennent dans l’une ou l’autre des ces deux personnalités: sûrettes ou sucrées. Ces caractères leur viennent de leurs gènes et ne sont en rien des notions acquises lascivement au soleil. Ces deux personnalités peuvent fort bien faire l’affaire le temps venu de faire de la tarte aux cerises, un dessert populaire fait de deux pâtes abaissées dans le centre desquelles on introduit une garniture de cerises confites, au lieu de d’autres choses comme des pommes, avant de finalement les cuire. Sinon ce ne serait plus que de la tarte aux pommes et on serait hors-sujet totalement. La bonne tarte aux cerises garnie d’une boule de crème glacée à la vanille, dite tarte à la mode mais qui ne se démode jamais bafouant sans vergogne la définition même du mot mode, est le dessert favori des grosses polices américaines dans les vieux films américains qu’ils savourent dans des greasy-spoons d’une autre époque le long des routes poussiéreuses du midwest en sapant goulument un café noir et épais, leur 12 tronçonné sur la table près de leur tarte, tout en zieutant vicieusement la belle Betty-Joe, bombe de sexe rousse à frickles.

Parlant d’armes à feu et de bombes, des choses comme la bombe-cerise ne font pas du tout partie de la grande famille des cerises. Ce sont plutôt des petits feux d’artifice cylindriques dans des tailles variant de trois-quart de pouce à un pouce et demi, munis d’une mèche pratique pour les allumer et voir la poudre qu’ils contiennent exploser dans une brève mais excitante féérie de couleurs. Les vraies cerises n’explosent pas quand vous les allumez. Au contraire des bombes-cerises, les vraies cerises ne sont d’aucune utilité en plein party pour déboucher les toilettes de CEGEP ou pour faire peur aux pauvres touristes qui passent par là innocemment. Si par hasard vous tombez sur une cerise avec une mèche à la place de la queue, ne la mangez pas, offrez-là gentiment à un cégepien en goguette, il vous remerciera d’un grand mehhh.

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Et parlant de confusion, je crois bien que les cubains n’ont absolument aucune idée de ce que sont réellement les cerises. Après avoir longuement salivé en attendant une côte d’agneau grillée confite aux fraises dans un chic restaurant de l’île de feu Fidel, quel ne fut pas mon ébaubissement de voir apparaître devant moi un petit morceau d’agneau de provenance inconnue enterré sous un tas de cerises au marasquin. Je soupçonne encore du derrière de genou de mouton.

La cerise est une bénédiction des dieux pour le palais des humains si vous n’êtes pas cubain il va sans dire, mais aussi pour celui de notre belle langue française. Pour épargner les jeunes et prudes oreilles, elles se substituent à la perte de virginité, perdre sa cerise; pour porter malheur, porter la cerise; pour ne jamais donner de savants conseils à un fou, ne pas donner de cerises au cochon; un commode fourre-tout pour la pop-philosophie, la vie est un bol de cerises mais — insérer ici une niaiserie de votre choix; elles remplacent élégamment le bout de la marde par la cerise sur le sundae et finalement se faire la cerise, fuir, s’en aller.

C’est donc ça, bonsoir chez vous, je me fais la cerise.

BONUS D’ÉTÉ FLYING BUM: Somnifère gratuit, écoutez: Le temps des cerises, paroles Jean-Baptiste Clément 1866, musique Antoine Renard, rendue célèbre par Yves Montand

 

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La trahison du corps

Oubliez le HIV, les ITS, les MTS, la FTQ, voici maintenant que le STC vous menace. À moins que vous ne fassiez partie de cette frange parfaite (et par le fait même éminemment haïssable) de la population de la planète (et ils sont peu nombreux), il y a de fortes chances que vous vous soyez retrouvé dans une situation qui a potentiellement toutes les chances de bien aller mais qui tourne brutalement au vinaigre. Vous savez exactement comment contrôler la situation et vous savez exactement quoi dire et quoi faire mais des forces occultes s’emparent d’une quelconque partie de votre corps et s’en servent sans pitié contre vous. En bref, votre propre corps s’improvise en traître contre vous-même. Résultat, tout se met à chier. Vous êtes à chier, rien ne va plus.

C’est le Syndrôme de la Trahison du Corps.

Selon les circonstances, le STC s’exprime par la génération spontanée d’énormes boutons d’acnée à des endroits tout sauf discrets, des montées de couperose ou d’urticaire, des mèches rebelles résistantes au peigne ou au meilleur spray net, un ramollissement des genoux ou des hanches qui nous donnent la démarche d’un ivrogne, une subite haleine de soupe pas très fraîche, l’apparition d’énormes cernes sous nos aisselles ou des spasmes de la langue qui nous fourche misérablement dans la bouche et ce, dans un moment où nous aurions eu tout avantage à paraître sous notre meilleur jour, une entrevue d’embauche par exemple.

Dans un monde où la science fait des miracles, il doit assurément exister une cure contre le STC. Un article publié dans La Psychologie pour les nuls il y a quelque temps déjà recommandait de mettre en pratique une thérapie dite par auto-causerie. Je suppose que cela veut dire qu’il faudrait qu’on se parle à soi-même. Et non seulement faudrait-il se parler, il faudrait par la suite se prêter (bien qu’elle nous appartienne déjà) une oreille attentive. Jusque là, je n’ai rien contre l’idée à moins qu’il ne faille ensuite se donner la réplique à soi-même et que ça ne devienne une source de discorde à l’interne et ne finisse par nécessiter l’intervention d’un consultant interne, chose qui n’existe pas naturellement. Et tous ces conflits internes consomment beaucoup de notre précieux temps qu’on pourrait beaucoup mieux investir ailleurs, à savourer des cheeseburgers ou déconner sur Facebook pour ne citer que ces deux exemples.

Un autre article du même éditeur suggérait une thérapie par la gestion efficace de nos perpétuelles attentes de contentement, un laisser-aller dans la rationnalisation de nos échecs et un meilleur contrôle sur les auto-limitations qu’on impose à nos pensées. Tout ceci m’apparaît un peu négativiste, à moins que vous ne fassiez dans l’auto-flagellation, un peu nouvel-âgeux aussi, excellent pour ceux qui croient aux entités, aux coachs personnels et autres êtres supérieurs.

Je fais partie de ceux qui priorisent une tactique plus simple. L’auto-dérision est assurément la meilleure façon de désamorcer le Syndrôme de la Trahison du Corps. Parce que lorsque vous êtes capables de rire de ces manifestations incongrues de votre corps à des instants critiques, vous leur déniez le pouvoir qu’elles exercent sur vous, vous leur servez le bon vieux châtiment royal de la trappe et les empêchez d’agir empiriquement. Vous dites haut et fort à ces gestes détestables que votre corps pose sans votre permission qu’ils sont tout bêtement comiques. Parce qu’ils le sont. Rire de soi-même est une technique qui a épargné à des milliers d’individus qui n’en avaient vraiment pas les moyens de lourdes factures de thérapies de toutes sortes, et j’en suis.

Alléluia, je suis pauvre et con !

  • AVERTISSEMENT: Rire de soi-même est une thérapie qui doit s’exercer de façon interne et en silence parce que vous ne pouvez tout simplement pas vous promener partout en riant de vous-même à haute voix. Vous savez, les gens jugent et les gens jasent. L’intention derrière ce texte n’est pas de se substituer à toute pratique sérieuse de la psychologie ou de la psychiâtrie et le Syndrôme de Trahison du Corps n’est pas vraiment une maladie mentale ni même une condition reconnue. Si la lecture de ce blogue ou votre situation personnelle devenait soudainement troublante, consultez un professionnel immédiatement.

 

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