Le temps des cerises

On en est en plein dedans. Assez étrangement, j’ai reçu beaucoup de questions à propos des cerises récemment. Pourquoi n’écrirais-je pas sur les cerises, ce serait le temps, comme le dit la chanson.

Mais il est bien court, le temps des cerises
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles…
Cerises d’amour aux robes pareilles,
Tombant sous la feuille en gouttes de sang…
Mais il est bien court, le temps des cerises,
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant !

Les cerises sont comestibles heureusement sinon elles ne seraient que des munitions gratuites pour d’énormes tire-pois et on s’arracherait les poumons à les lancer sur les touristes. Elles commencent leur vie sous la forme d’une jolie fleur que les chinois appellent gentiment chéli blossom et elles ne gôutent pas du tout le chocolat bon marché mais bien la cerise, ce qui est complètement différent comme goût sauf que ce n’est pas pareil du tout. Elles font partie de la famille des fruits avec une peau tout le tour, peau qui retient à l’intérieur une chaire tendre et juteuse tant soit-il qu’elles soient bien mûres, non pas le fruit du mûrier mais dans l’état d’être prête à cueillir, mûres mais pas comme le petit fruit qu’on appelle mûre, merde; un dur petit noyau à l’intérieur qui fera la joie de votre dentiste si vous croquez dedans sans réfléchir et elles poussent généralement dans un arbre fort commodément baptisé le cerisier. L’unique fonction de ce type d’arbre est de faire pousser des tas de cerises généralement accouplées deux par deux comme des boucles d’oreille. Tout autre type d’arbre qui se risquerait à faire pousser des cerises ne serait que pure fraude évidemment. Récemment, des cerises poussées dans un citronnier ont été aperçues sur le marché et elles furent aussitôt dénoncées par des hordes de consommatrices dégoutées. La dénonciation de ces cerises de citronnier les ont laissées sur un goût bien amer.

La cerise est le seul fruit que je connaisse qui donne son nom à une couleur, rouge cerise, mises à part les oranges (d’accord, et les tangerines et les pêches et les limes et les bananes et tutti frutti, merde) et elles viennent dans l’une ou l’autre des ces deux personnalités: sûrettes ou sucrées. Ces caractères leur viennent de leurs gènes et ne sont en rien des notions acquises lascivement au soleil. Ces deux personnalités peuvent fort bien faire l’affaire le temps venu de faire de la tarte aux cerises, un dessert populaire fait de deux pâtes abaissées dans le centre desquelles on introduit une garniture de cerises confites, au lieu de d’autres choses comme des pommes, avant de finalement les cuire. Sinon ce ne serait plus que de la tarte aux pommes et on serait hors-sujet totalement. La bonne tarte aux cerises garnie d’une boule de crème glacée à la vanille, dite tarte à la mode mais qui ne se démode jamais bafouant sans vergogne la définition même du mot mode, est le dessert favori des grosses polices américaines dans les vieux films américains qu’ils savourent dans des greasy-spoons d’une autre époque le long des routes poussiéreuses du midwest en sapant goulument un café noir et épais, leur 12 tronçonné sur la table près de leur tarte, tout en zieutant vicieusement la belle Betty-Joe, bombe de sexe rousse à frickles.

Parlant d’armes à feu et de bombes, des choses comme la bombe-cerise ne font pas du tout partie de la grande famille des cerises. Ce sont plutôt des petits feux d’artifice cylindriques dans des tailles variant de trois-quart de pouce à un pouce et demi, munis d’une mèche pratique pour les allumer et voir la poudre qu’ils contiennent exploser dans une brève mais excitante féérie de couleurs. Les vraies cerises n’explosent pas quand vous les allumez. Au contraire des bombes-cerises, les vraies cerises ne sont d’aucune utilité en plein party pour déboucher les toilettes de CEGEP ou pour faire peur aux pauvres touristes qui passent par là innocemment. Si par hasard vous tombez sur une cerise avec une mèche à la place de la queue, ne la mangez pas, offrez-là gentiment à un cégepien en goguette, il vous remerciera d’un grand mehhh.

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Et parlant de confusion, je crois bien que les cubains n’ont absolument aucune idée de ce que sont réellement les cerises. Après avoir longuement salivé en attendant une côte d’agneau grillée confite aux fraises dans un chic restaurant de l’île de feu Fidel, quel ne fut pas mon ébaubissement de voir apparaître devant moi un petit morceau d’agneau de provenance inconnue enterré sous un tas de cerises au marasquin. Je soupçonne encore du derrière de genou de mouton.

La cerise est une bénédiction des dieux pour le palais des humains si vous n’êtes pas cubain il va sans dire, mais aussi pour celui de notre belle langue française. Pour épargner les jeunes et prudes oreilles, elles se substituent à la perte de virginité, perdre sa cerise; pour porter malheur, porter la cerise; pour ne jamais donner de savants conseils à un fou, ne pas donner de cerises au cochon; un commode fourre-tout pour la pop-philosophie, la vie est un bol de cerises mais — insérer ici une niaiserie de votre choix; elles remplacent élégamment le bout de la marde par la cerise sur le sundae et finalement se faire la cerise, fuir, s’en aller.

C’est donc ça, bonsoir chez vous, je me fais la cerise.

BONUS D’ÉTÉ FLYING BUM: Somnifère gratuit, écoutez: Le temps des cerises, paroles Jean-Baptiste Clément 1866, musique Antoine Renard, rendue célèbre par Yves Montand

 

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La trahison du corps

Oubliez le HIV, les ITS, les MTS, la FTQ, voici maintenant que le STC vous menace. À moins que vous ne fassiez partie de cette frange parfaite (et par le fait même éminemment haïssable) de la population de la planète (et ils sont peu nombreux), il y a de fortes chances que vous vous soyez retrouvé dans une situation qui a potentiellement toutes les chances de bien aller mais qui tourne brutalement au vinaigre. Vous savez exactement comment contrôler la situation et vous savez exactement quoi dire et quoi faire mais des forces occultes s’emparent d’une quelconque partie de votre corps et s’en servent sans pitié contre vous. En bref, votre propre corps s’improvise en traître contre vous-même. Résultat, tout se met à chier. Vous êtes à chier, rien ne va plus.

C’est le Syndrôme de la Trahison du Corps.

Selon les circonstances, le STC s’exprime par la génération spontanée d’énormes boutons d’acnée à des endroits tout sauf discrets, des montées de couperose ou d’urticaire, des mèches rebelles résistantes au peigne ou au meilleur spray net, un ramollissement des genoux ou des hanches qui nous donnent la démarche d’un ivrogne, une subite haleine de soupe pas très fraîche, l’apparition d’énormes cernes sous nos aisselles ou des spasmes de la langue qui nous fourche misérablement dans la bouche et ce, dans un moment où nous aurions eu tout avantage à paraître sous notre meilleur jour, une entrevue d’embauche par exemple.

Dans un monde où la science fait des miracles, il doit assurément exister une cure contre le STC. Un article publié dans La Psychologie pour les nuls il y a quelque temps déjà recommandait de mettre en pratique une thérapie dite par auto-causerie. Je suppose que cela veut dire qu’il faudrait qu’on se parle à soi-même. Et non seulement faudrait-il se parler, il faudrait par la suite se prêter (bien qu’elle nous appartienne déjà) une oreille attentive. Jusque là, je n’ai rien contre l’idée à moins qu’il ne faille ensuite se donner la réplique à soi-même et que ça ne devienne une source de discorde à l’interne et ne finisse par nécessiter l’intervention d’un consultant interne, chose qui n’existe pas naturellement. Et tous ces conflits internes consomment beaucoup de notre précieux temps qu’on pourrait beaucoup mieux investir ailleurs, à savourer des cheeseburgers ou déconner sur Facebook pour ne citer que ces deux exemples.

Un autre article du même éditeur suggérait une thérapie par la gestion efficace de nos perpétuelles attentes de contentement, un laisser-aller dans la rationnalisation de nos échecs et un meilleur contrôle sur les auto-limitations qu’on impose à nos pensées. Tout ceci m’apparaît un peu négativiste, à moins que vous ne fassiez dans l’auto-flagellation, un peu nouvel-âgeux aussi, excellent pour ceux qui croient aux entités, aux coachs personnels et autres êtres supérieurs.

Je fais partie de ceux qui priorisent une tactique plus simple. L’auto-dérision est assurément la meilleure façon de désamorcer le Syndrôme de la Trahison du Corps. Parce que lorsque vous êtes capables de rire de ces manifestations incongrues de votre corps à des instants critiques, vous leur déniez le pouvoir qu’elles exercent sur vous, vous leur servez le bon vieux châtiment royal de la trappe et les empêchez d’agir empiriquement. Vous dites haut et fort à ces gestes détestables que votre corps pose sans votre permission qu’ils sont tout bêtement comiques. Parce qu’ils le sont. Rire de soi-même est une technique qui a épargné à des milliers d’individus qui n’en avaient vraiment pas les moyens de lourdes factures de thérapies de toutes sortes, et j’en suis.

Alléluia, je suis pauvre et con !

  • AVERTISSEMENT: Rire de soi-même est une thérapie qui doit s’exercer de façon interne et en silence parce que vous ne pouvez tout simplement pas vous promener partout en riant de vous-même à haute voix. Vous savez, les gens jugent et les gens jasent. L’intention derrière ce texte n’est pas de se substituer à toute pratique sérieuse de la psychologie ou de la psychiâtrie et le Syndrôme de Trahison du Corps n’est pas vraiment une maladie mentale ni même une condition reconnue. Si la lecture de ce blogue ou votre situation personnelle devenait soudainement troublante, consultez un professionnel immédiatement.

 

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Maudit bordel de marde

“Ce n’est pas parce que nos lunettes sont crottées que nous vivons nécessairement dans un sale monde.” 

                                                                  Flying Bum

 

Je serais vraiment dû pour passer l’aspirateur. Je devrais aussi faire la vaisselle, époussetter tous mes ramasse-poussière, sortir les vidanges et si les autorités sanitaires n’ont pas déjà cadenassé ma salle de bain, je pourrais aussi y passer une bonne brosse bien savonneuse. Et mon automobile, à crever de honte. Mon bureau pffffff, mon atelier ishhhhhhhhh. J’ai toujours la fâcheuse manie de laisser un peu aller toutes ces choses, spécialement quand je suis occupé à des choses plus intéressantes (i.e. pratiquement nimporte quoi d’autre). Inévitablement, tous ces détritus et autres objets inanimés qu’on ignore finissent par s’empiler, se multiplier, se reproduire nuitamment et il vient un temps où on ne mystifie plus personne en plaçant stratégiquement un balai ou une moppe icitte et là dans la maison pour faire croire qu’on s’en occupe, on ne se leurre que soi-même et encore. Quelques fois je m’amuse à dire que ma pauvre femme de ménage a été diagnostiquée d’une malfonction du cordon du coeur (qui lui pend dans la marde).

Puis on finit par voir clair et adopter un tout autre point de vue, le bon angle vient se présenter à nous et on se rend compte dans quel piteux état on a laissé les choses glisser et dans quel foutoir on s’est retrouvé. L’épiphanie nous frappe, on reconnaît qu’on devrait bien s’y mettre et on se surprend à considérer sérieusement l’utilisation des chiffons, des balais, des brosses, des moppes et des produits domestiques à notre disposition et nous nous lançons gaiement dans une autre opération nettoyage. Une des parties difficiles est de faire le tri entre ce qui reste et ce qui part. (Indice: poussière et saleté, mauvais, ça part; petit change trouvé dans le divan ou un chat caché dans le panier à linge sale, bon, ça reste.) Et quand nous aurons appliqué cette savante technique partout dans la maison et rangé tout l’attirail de bobonne, nous pourrons retourner aux choses éminemment plus agréables, un p’tit verre de rouge à la main.

D’une certaine manière, le design c’est un peu la même chose. Après être resté la tête plantée trop longtemps dans un projet et s’être activé fébrilement à la tâche en négligeant tout le reste alentour, on doit prendre un peu de recul, observer le travail accompli et commencer tout de suite à y faire un bon ménage avant que ça ne commence à craindre. On doit faire ça forcément. En initiant un projet, on est assaillis par les idées et les concepts qui nous pleuvent sur la gueule. Et on s’imagine que toutes ces idées sont du pur génie mais plusieurs de ces choses ne vont pas vraiment bien ensemble, la cohérence est souvent aux antipodes de l’abondance. Et comme disait mon ancien beau-père en toutes circonstances: “Résume, calvaire, résume!”

Les designers débutants ou inconscients, un peu comme les syllogomanes* ont la facheuse manie d’esquiver cette partie essentielle du travail de designer. Leur travail est tout plein de belles choses toutes plus intéressantes les unes que les autres mais trop c’est comme pas assez et les gens qui auront à regarder le résultat ne sauront plus où donner de la pupille. Pire, le message qui devrait émerger clairement du concept reste coincé dans la beauté de toutes ces belles choses et l’oeil s’englue dans le processus. Et le message au lieu de poindre au premier plan de l’oeuvre meurt de sa belle mort dans la confusion.
*nom commun, de la syllogamanie, accumulation compulsive de choses.

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Les vieux designers comme moi essaient de garder toutes choses dans un état de netteté absolue. En fait, à force d’habitude, il devient comme une seconde nature de produire du matériel avec clarté et simplicité et cette nature amplifie la vision des idées claires dans nos têtes, nous apprend à reconnaître instinctivement ce que nous allons éventuellement mettre aux ordures et à prendre grand soin de tout garder propre et impeccable au fur à mesure que nous agissons.

Sachant tout ça, comment se fait-il que la maison, elle, finit toujours dans le gros maudit bordel de marde?

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L’amour est un acte politique

Amour, le mot.

Sa signification moderne embrasse beaucoup plus large que sa définition d’origine qui désignait essentiellement le mouvement de dévotion que porte un être envers une divinité, une entité idéalisée, amour de Dieu, par exemple. La signification moderne du mot est beaucoup plus récente que l’on ne pourrait le croire.

Elle a été inventée par Louis XV de France (que ses intimes appelaient Louis du Ha-Ha) en 1728 pour détourner l’attention de ses sujets de La Grande Épidemie de Marseilles, vaste éclosion de peste bubonique s’il en fût une qui avait tué alors plus de 100,000 de ses sujets français. Des mesures désespérées avaient été mises en place pour tenter de repeupler les zones dévastées et ainsi recommencer à voir les écus tomber dans les coffres du roi. Une proclamation royale fut donc rédigée. Désignée comme La Proclamation Royale de l’Amour Français, elle fût affichée partout sur les terres françaises par des centaines de courtisanes spécialement sélectionnées selon de stricts critères, les plus ingénues naturellement, bien proprettes, bien coiffées et courte-vêtues, et chantant une version ancienne de la célèbre chanson “Mon coeur est un violon”. Ce cérémonial qualifié de mesure exceptionnelle à l’époque a probablement été à l’origine du premier véritable mouvement hippie d’amour libre.

Des perles fabriquées de pierres de rein trempées dans les teintures naturelles d’époque, des petits coquillages et des petites pierres peintes à la main étaient portées au cou des femmes, la barbe bien taillée pour les messieurs était ramenée au goût du jour ainsi que les sandales de cuir bien tressées qu’on devait cependant porter sans bas et avec des pieds bien propres sous peine de passer sous la guillotine.

La réponse de la population mâle a été enthousiaste et spontanée. Il n’y avait qu’à voir leurs yeux s’illuminer devant ces courtisanes courte-vêtues aux voix célestes chantant et proclamant la joie nouvelle de l’intimité entre les sexes, toutes grandes joies autrefois ressenties exclusivement à la délectation des bons vins et des bons mets ou devant l’agonie d’un ennemi fraîchement décapité. Les épouses légitimes ou les maîtresses de ces sujets mâles émoustillés se mirent à chasser de la place publique toutes ces courtisanes au chant de sirènes et entreprirent de se livrer elles-mêmes à ces chants enjôleurs, se mirent à la poésie romantique et s’arrosèrent des meilleurs parfums pour sentir bon; résultat, les sujets mâles posèrent soudainement un tout nouveau regard sur elles. Ils s’adonnèrent spontanément au nouvel art du bain et de l’hygiène corporelle et s’activèrent à régler tous les petits soucis de la maisonnée sans qu’on ait à leur demander, à rincer les déjections dans les canniveaux sans qu’on n’ait à les menacer de jeûner, par exemple. L’amour humain était né.

Avant la grande épidémie de peste de Marseilles et cette Proclamation Royale de l’Amour Français, les gens avaient des interactions, certes, mais celles-ci étaient considérées comme des activités plutôt sales, malodorantes, purement physiques, un mal nécessaire à la procréation. Éxécutés à la va-vite, ces échanges impliquaient essentiellement quelques grognements gutturaux et des éclaboussures de liquides corporels variés.

L’attribution par sexe des tâches de tous les jours était strictement basée sur l’idée que les hommes s’affairaient à toutes choses qui les tenaient éloignés de toutes choses qui occupaient les femmes entre elles. Et les femmes étaient tout à fait heureuses d’un tel arrangement.

Après la sévère et rigoureuse mise en application de La Proclamation Royale de l’Amour Français de 1728, la France s’est métamorphosée. Sachant que cette nouvelle chose définie dans la proclamation comme l’amour humain avait l’aval du roi Louis XV, tomber en amour devint la nouvelle chose populaire, une véritable lubie nationale. Tout le monde voulait sa part de luxure et de lubricité. En l’honneur de la cour du roi Louis XV et de sa proclamation qui encourageait l’acte d’amour, la sollicitation des mâles fût appelée la courtoisie et l’action de courtoisie nommée faire la cour.

Les français et les françaises y mirent tant de zèle que bientôt la population de France atteignit et dépassa même la population recensée avant la terrible épidémie de Marseilles et la douce musique des écus tombant à nouveau dans les coffres du roi accompagnait les gémissements langoureux d’une France désormais unie nuitamment dans un érotisme tout patriotique.

(Tout ce qui précède n’est que pure foutaise, évidemment. Tout le monde sait parfaitement qu’ici-bas ce sont les grecs qui ont tout inventé.)

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La cervelle recrinquée

Apparemment il existe autant de façons de se recrinquer la cervelle sur internet qu’il n’existe de type de cervelles.  Comme il existe autant de types de cervelles que d’individus, chaque type d’individu trouvera sur les internets quelqu’un qui possède la bonne crinque qui fonctionnera parfaitement pour son propre type de cervelle. À force d’en lire et pour vous éviter de perdre du temps, j’ai constaté qu’il existe des catégories bien spécifiques d’adeptes du clavier selon qu’ils s’alimentent aux mêmes stimulis ou non. Étant moi-même à la fois quelque peu obsessif-compulsif et curieux de nature, j’ai décidé de procéder à un inventaire scientifique de ces grandes familles. Mes savantes études en sont encore à un stade très préliminaire mais voici, dans un ordre très quelconque, mon classement initial.

Les langues sales (les pas de classe de l’internet).

Si c’était possible de se recrinquer le cerveau avec l’odeur de dessous de bras, ces individus-là seraient tous des lapins Energizer, le piton collé au fond. Ils s’excitent généralement en émettant des commentaires rudes et grossiers dans l’unique but d’enrager les participants à un débat et s’amusent ferme à faire culminer la pression sanguine de tout un chacun. Leurs propos sont souvent à la limite du compréhensible vue leur très faible estime du bon français et ils n’hésitent pas à citer, très mal bien souvent, les grandes gueules des radio-poubelles ou les blogueurs de l’extrême-boutte (on ne sait pas si c’est à droite, à gauche, en bas ou en haut). La plupart sont issus de mouvements conspirationnistes contrôlés par des individus à l’imagination fêlée qui se tiennent devant les clôtures d’écoles primaires pour les y recruter le plus jeunes possible. Ils ont généralement le visage abandonné à une économie de lames de rasoir, leur tête montre des signes de négligence capillaire qui leur neige sur les épaules. Ils portent des vêtements de polyester ne nécessitant aucun repassage heureusement, des sandales brunes avec des bas blancs et de lourdes breloques plaquées or représentant différents signes du zodiaque, qui leur pendent au cou au bout de grosses chaînes en plaqué or également. Ce sont les interlocuteurs parfaits pour ceux qui éprouvent l’irrépressible envie de soigner leur amertume passagère avec de violentes rages de clavier irrationnelles parce que, de toutes façons, ces individus lisent les répliques en diagonale nonchalante et ont depuis longtemps classé la pertinence de l’intelligence dans le tiroir des bagosses futiles et inutiles.

Les becs secs

Cette classe très sélecte d’individus plutôt rares est motivée par les plus admirables ambitions et son membership est généralement  réservé à la crème de la crème des classes instruites. Leur cervelle se recrinque dans la poursuite de réponses songées et bien développées à des préoccupations idéologiques toutes plus théoriques les unes que les autres. Ils s’adonneront volontiers à la guerre aux grandes injustices qui plongent dans le souci les individus moins outillés ou fortunés qu’eux, l’appel irrésistible à la réparation de choses qui ont ou n’ont pas nécessairement besoin de réparation et finalement sont caractérisés par un académique besoin de discourir brillamment, de publier de grands mémoires, de superbes essais aux prémisses indéfinissables et autres publications hautement scientifiques et pointues. Toutes ces honorables missions de leur intellect supérieur les laisse par contre avec très peu de ressources disponibles pour la sélection d’une coupe de cheveux convenable ou d’un assortiment conséquent de pièces vestimentaires. La boucle et la casquette anglaise sont une constante et on peut toujours se demander si les tissus formant leurs habits n’ont pas déjà été des draperies de salon dans une autre vie. À leur crédit, ils ont généralement la chaussure très propre et bien cirée. On les soupçonne également d’être la victime-type d’hémorroïdes ou d’avoir une digestion des plus problématique. En dehors de ces quelques indices, ils seront extrêmement difficiles à repérer parce qu’ils ont tendance à rester bien tranquilles et répugnent de s’associer socialement ou autrement avec des gens stupides qui sont légion pour eux, dont la plupart d’entre nous évidemment;  leurs arguments sont frappés du sceau de l’incontestabilité et ils sont très prompts à référer à des tiers toute requête qui leur est personnellement formulée dans l’unique intention d’étaler la vasteté de leurs contacts ou par pure philanthropie. Si vous appréciez la présence de quelqu’un qui est assez intelligent pour savoir qu’il ne faut jamais rien dire de stupide et pas assez stupide pour croire que vous pourriez dire quelque chose d’intelligent, vous apprécierez grandement sa belle écoute.

Monsieur ou madame Roger

Voici la catégorie des Roger et des Monique, demain des Logan et des Lili-Rose, qui sont essentiellement préoccupés (soupir) à vivre leur vie sans faire de vagues et payer leurs comptes.  Des gens sympathiques, terre à terre, le bon sel de la terre en fait.  Ils boivent de la bière industrielle à rabais à même la bouteille, du vin de soif dans des boîtes de carton avec la pratique petite valve. Levant le nez sur la boutique spécialisée, on les retrouve généralement dans les grandes surfaces où ils apprécieront occasionnellement une promenade dans ces triporteurs de courtoisie vraiment cool , en conduisant d’une main et de l’autre main tenant trois enfants en laisse qui peinent à suivre. Ils rêvent de grandes aventures et à tous ces plaisirs que la vie leur a bêtement refusés à l’exception bien sûr du plaisir de remonter patiemment un pick-up 1966, plaisir auquel ils s’adonnent depuis bientôt 20 ans. Leur but n’est pas nécessairement de lancer de grands débats ou d’allumer chez les autres les plus brûlantes passions sur internet mais plutôt de garder leur pied sur le gaz égal juste assez longtemps pour amener leur vie jusqu’au point où leurs rejetons auront atteint l’âge de les entretenir à leur tour. Parmi les sous-catégories plus radicales de ce groupe se retrouvent également les éternels chiâleux, les couponneuses offusquées par le prix de la saucisse qui rit de nous autres, les beaux-frères qui votent pour la CAQ et qui font leur propre vin.

Les loleux

Cette catégorie regroupe toutes ces bonnes gens qui se recrinquent la cervelle en reprenant à leur compte toutes les plus belles légèretés que la vie sur le net leur offre. Les mèmes, les gifs, les étalages fleuris de citations cucu-sucrées, les insoutenables images où les gens se brisent les os en attentant les plus stupides manoeuvres, vos commentaires insipides sur la vie sexuelle de vos grands-parents, les chats, les calvaires de chat, tout est sujet à loler pour le véritable loleux. Ils adorent se bidonner et on les retrouve souvent la rate totalement dilatée de plaisir devant des clips de pauvres chats terrorisés par des concombres. Vous ne lirez jamais rien de sérieux provenant de leur clavier en-dehors de citations et de phrases toutes faites et empruntées pour soutenir leurs opinions insignifiantes. À quoi servirait donc l’argument parfait compte tenu qu’ils devraient se taper un temps fou à s’en googler un et parce qu’ils croient sincèrement que leur légèreté les honore et qu’il en pleut des sites sérieux et qu’il y a beaucoup trop de finfinauds et de trous-du-cul sur internet de toutes façons. Rire avec d’autres est une excellente façon de se recrinquer la cervelle, ils ont raison sur ce point, mais il y a toujours un risque de surlolage, on peut pousser trop loin l’art de loler. Plus que 3 lols dans la même conversation laisserait à vos interlocuteurs une impression dure à effacer que vous avez un potentiel de pensée indépendante très limité.

Peu importe finalement ce qui est susceptible de vous recrinquer les idées, il n’y a rien de vraiment mal, rien de vraiment bien, tout fait partie de l’unicité de tout un chacun. En fin de compte. . .

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Cette liste est fragmentaire, vous n’appartenez pas nécessairement à l’une de ces catégories. Décrivez-moi la vôtre au besoin en commentaire.

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Va pour Loretka!

…du haut de ses neuf ans, j’ai réalisé qu’elle faisait maintenant presqu’une demi-tête de plus que moi et que même habillée en fille, c’était encore et de loin la plus belle chose qu’il m’avait été donné de voir à ce jour… (extrait)

Ce récit est un amalgame de biographie et de création littéraire, appelons ceci du bio-roman, tant qu’à créer des mots . . . la création y compense un peu pour la mémoire.

Longtemps avant tout ceci, mon père et quatre de ses frères originaires du Témiscouata arrivèrent à Val d’Or avec les premières vagues de pionniers à investir l’Abitibi dans les années 30-40. Les premiers arrivants incluaient des canadiens anglais ou français mais aussi des gens venus de la lointaine Russie, des marchands juifs, des restaurateurs chinois, des épiciers d’origine slave, des mineurs originaires de l’Europe de l’Est ou de l’Europe danubienne, des Polonais, des Irlandais, Ukrainiens, Lithuaniens, des Finlandais, Croates, Slovènes, Slovaques, alleluïa. Notre famille était maintenant installée depuis les années 50 à Bourlamaque sur la huitième rue, aujourd’hui connue sous le nom de rue du Curé-Roy. Comme nombre des pionniers de la première heure, mon père était un prospecteur à son compte et sa présence à la maison se faisait plutôt rare, essentiellement dictée par la météo, au petit bonheur des claims* et par l’appel de l’aventure en général. Dans les temps morts, on le retrouvait inévitablement avec d’autres prospecteurs attablé à l’hôtel Bourlamaque, au café Windsor ou à la petite bourse de Val d’Or sur la quatrième. Naturellement, le train de vie familial était à l’avenant, fluctuant et imprévisible, et notre mère tenait le fort de son mieux en brave mère de famille. Certains hivers, des sacs de pain dans mes bottes de caoutchouc brunes protégeaient mes petits souliers de l’eau mais je gelais quand même des pieds et je portais toujours les vêtements que les plus grands avaient usé avant moi. D’autres hivers plus fastes voyaient ma garde-robe gagner en beaux vêtements neufs, mes pieds bien au chaud à l’épreuve du froid. Je ne connaissais rien de mieux, alors dans mes yeux d’enfant, tout baignait. La vie était ainsi faite, point à la ligne. En ce mémorable été 64, j’étais sur la fin de mes six ans, j’en aurais sept en septembre.

Été 1964

Notre voisin immédiat était un immigré russe** à qui la fortune avait souri à en juger par l’immense Cadillac blanche décapotable qu’il promenait dans les rues de Val d’Or et qu’il avait conduite pour mon frère Réal lors de ses noces à la demande de ma mère. Ce devait être la seule Cadillac de Val d’Or sinon la plus tape-à-l’oeil. Ma mère et le voisin Pete entretenaient de cordiaux rapports initiés du fait de leur origine, la grand-mère de ma mère étant venue de Pologne d’une famille que le voisin avait connue jadis dans les vieux pays. Les langues sales disent encore que mon frère Marc ressemblerait davantage au voisin Pete qu’au reste de la fratrie, allez donc savoir. Pour moi, un aura de mystère entourait ce voisin toujours bien mis et des plus discret. Parce qu’il n’avait ni femme ni enfants, l’intérieur de sa maison m’était toujours restée inaccessible, mystérieuse. Un gros bloc carré de deux étages aux lignes sobres recouvert d’un stuc toujours bien blanc, au toit plat. Un jardin bien tenu, quelques beaux arbres matures et finalement la classique petite clôture blanche, a little white picket fence comme disent les anglais. Mon frère Doris y était entré une fois par étourderie au terme d’une soirée bien arrosée d’adolescent en goguette et s’était tout bonnement allongé sur le divan du salon et s’y était endormi sans réaliser où il était. Les gens ne barraient pas encore leur porte dans ce temps-là. Au petit matin, le voisin l’a calmement réveillé et tout simplement retourné chez nous sans la moindre esclandre. Un jour avec mon ami Normand, nous nous étions amusés à jouer aux peintres prenant comme cobaye la clôture mitoyenne entre chez nous et chez Pete. Un résultat plutôt désastreux comme on pourrait s’y attendre de la part de deux ti-culs de cinq-six ans armés de pinceaux, mais aucune représaille, aucune punition ne sont venues. Pete était le propriétaire du Peter Dry Cleaner, une buanderie commerciale située directement en face de l’église Saint-Sauveur sur la troisième rue qui est la rue principale de Val d’Or et sa Cadillac était vue régulièrement le dimanche devant la petite église orthodoxe russe. La rumeur disait que lorsque Pete est arrivé à Val d’Or, il n’avait comme bagage qu’une toute petite valise et qu’après s’être assis sur un banc frais peint, il aurait sali son seul pantalon décent et aurait décidé sur-le-champ d’ouvrir un commerce de nettoyage à sec. Il nous offrait toujours de belles récompenses lorsque mes frères et moi déneigions le toit plat de son garage, son immense entrée pavée. Il nous rachetait pour un sou l’unité les supports à vêtements en broche qu’on lui rapportait et qu’il réutilisait dans son commerce. Il s’adressait toujours à nous en anglais avec des relents d’accent russe qui rajoutaient à la singularité du personnage. Comme la plupart des enfants de Lamaque à l’époque, baignés dans une communauté exceptionnellement multi-ethnique, je me débrouillais quand même assez bien en anglais malgré mes six ans, Pete l’avait sûrement remarqué.

Nos vacances d’été se passaient généralement chez nous. Notre imagination était notre unique coffre à jouets et toutes nos journées se passaient dehors à s’amuser avec les innombrables enfants qui peuplaient ces deux bouts de rue où nous vivions, la septième et la huitième en bas du boulevard Dennison et coincées entre des petits bois sur les trois autres côtés. Dans les brèves chaleurs de l’été abitibien, la baignade ne faisait généralement pas partie de nos activités quotidiennes. Il n’y avait à mon souvenir que le docteur Fortin qui défiait effrontément le climat avec la seule piscine du secteur, creusée à même sa cour. Le beau temps venu, de véritables guerres étaient appelées entre la 7 et la 8. On nommait un chef par rue et les chefs dictaient les règles, on s’équipait pour le combat, packsacks, frondes, slingshots, boucliers, gourdes et gamelles, des camps étaient installés, bien cachés dans les bois, des prisonniers étaient constitués et la seule façon d’être aministiés c’était de rester dans nos maisons. Le seul qui échappait à la règle était Yvon Henri un garçon plus que rondelet qui habitait la 7, qui ne courait pas vite et qu’on attrapait tout le temps le premier. Pour ne pas faire repérer notre campement, il fallait le faire taire et la seule façon de réussir était de lui sacrifier les lunchs que nos mères nous avaient préparés. Alors, on avait fini par l’ignorer pour pouvoir manger nos sandwichs tranquilles. Les filles ne faisaient pas partie de ces guerres et elles occupaient leur été à je ne sais quoi. Pour moi, habitué de vivre avec mes quatre frères et de jouer essentiellement avec d’autres garçons, la fille demeurait un mystère bien ténébreux. Et comme pour tous les mystères qu’il m’était donné de croiser, ma curiosité n’en était qu’exacerbée. Comme la guerre c’est la guerre et que la guerre de l’été 64 était bien lancée, les filles attendraient bien encore un peu.

Le destin a parfois le don de sentir ces choses-là et j’allais apprendre bien assez vite que la fille est une étrange créature qui a toujours l’heur de s’imposer quand on s’y attend le moins. Ce matin-là, mon frère Marc et moi préparions notre attirail pour la guerre. Ma mère était assise une jamble repliée sous les fesses, sur une des chaises de la salle à dîner, affairée à plier du linge en écoutant ses joyeux troubadours à la radio. Elle avait placé une toute petite pile de vêtements à part des autres sur un coin de la table. En la poussant comme pour me l’offrir elle me dit que ce matin je ne m’en allais nulle part habillé de même, de mettre ce linge-là plutôt pour ne pas lui faire honte. Le voisin Pete avait une soeur qui vivait à Toronto, m’expliqua-t-elle, elle venait lui rendre visite pour quelques jours avec sa fille Loretka, une jeune fille à peu près de mon âge et le voisin m’avait tout bonnement emprunté à ma mère pour servir d’ami à la petite Loretka! Et elles arrivaient aujourd’hui. On m’avait marchandé comme une vulgaire fesse de boeuf et à cette époque, inutile de régimber, le droit de réplique des enfants n’était qu’une abstraction futile. Alors va pour Loretka, acquiesçai-je docilement, quand même un peu piqué par la curiosité. Si la riche petite russe a besoin d’un jouet qui parle anglais, ainsi soit-il. Par la bande, je gagnais mon entrée dans la maison inconnue et j’en aurais aussi le coeur net avec le ténébreux mystère des filles, pensais-je . . . belle naïveté.

Je guettais à la fenêtre du salon pour voir arriver Pete en Cadillac, ramenant de l’aéroport sa soeur et sa nièce. Que les riches qui prenaient l’avion. Nous, les rares fois où nous allions à Montréal, on s’entassait dans l’auto et on s’embarquait pour sept heures épouvantables dans mon souvenir. Mon père et ma mère fumaient allègrement et on ne devait pas ouvrir nos fenêtres de peur d’attrapper la grippe ou de faire entrer les mouches. Quand la grosse Cadillac blanche a finalement tourné le coin, je crois bien que toute la huitième s’était précipitée vers ses fenêtres, le spectacle détonnait avec l’ordinaire des choses. Le toit de la rutilante machine était rabaissé. Pete distingué dans ses habits impeccables tenait le volant de ses deux mains gantées, la casquette anglaise bien enfoncée. Il fit un grand virage en U comme s’il avait voulu présenter la scène sous tous ses angles aux senteuses dans leurs châssis. Sa soeur à ses côtés était une grande femme élégante à la chevelure couleur de feu tenue par un foulard à la Bardot qui finissait en noeud sous son menton, des grosses lunettes fumées blanches déposées sur un nez gracieux, les joues garnies de frickles et des lèvres exagérément rouges comme les actrices dans les magazines. Elle se tenait droite comme une barre, le torse bien bombé. Elle portait une robe d’été blanche bien ajustée du haut avec un délicat motif fleuri qu’on oubliait très vite dès que nos yeux se perdaient dans un profond corsage qui exposait sans pudeur des rondeurs bien blanches, toutes belles choses assez rares au prude pays des mouches noires. La fillette, seule à l’arrière, portait la tête bien haute comme pour voir au-dessus des portières ou pour se donner des grands airs de Toronto, c’est selon. Sa longue chevelure d’un brun-auburn aux profonds reflets de rouge avait de toute évidence souffert du grand vent, seul un foulard similaire à celui de sa mère avait tenu le coup enveloppant son petit visage serti de belles joues rosies par le vent et d’une moue de la bouche qui semblait révéler une humeur de princesse contrariée. Une petite robe de coton colorée lui collait au corps, elle aussi portait des lunettes fumées, ses mains gantées de dentelle blanche qui tenaient une petite sacoche de cuir verni déposée sur ses cuisses. Pete descendit le premier et ouvrit la portière de sa soeur puis celle de la petite avant d’aller ouvrir le coffre et s’occuper des bagages. La petite passa sa main sous le bras de sa mère et toutes deux se dirigèrent vers la maison le menton bien haut regardant droit devant. Notre petite rue n’avait jamais rien vu de tel, et moi donc.

Un bon moment s’était écoulé depuis leur arrivée, il ne restait plus que moi et ma mère à la maison, les autres étaient tous partis, libres comme l’air les chanceux. Je présumais que la petite et sa mère devaient défaire leur bagage, se rafraîchir, grignoter un peu, je ne sais quoi. Puis le téléphone sonna et ma mère, après une brève jasette en anglais avec Pete, reçut le signal de me livrer aux touristes. Elle ne s’était pas déplacée avec moi, je devais y aller seul, un peu gêné et le vague à l’âme comme un petit esclave prêté au voisin. Ma mère eût bien quelques paroles rassurantes et m’ordonna aussi de me comporter comme il faut. Pete m’attendait par la porte de côté qui donnait sur un petit palier à mi-chemin entre le sous-sol et la cuisine. Il m’invita à monter et je n’avais même pas fait deux pas dans la maison que j’entendais déjà les éclats de voix de la petite et de sa mère qui se crêpaient le chignon en russe plus loin dans le salon. Les seuls mots qu’elles disaient en anglais et que je semblais saisir étaient Mary Poppins et Beatles !?! À la vue de Pete qui s’en venait avec moi pour les présentations, le combat de poules s’est momentanément calmé. Me montrant la fillette de la main, Loretka dit-il, et je signai de la tête en récitant le nice to meet you Loretka que ma mère m’avait fait répéter plus tôt, la petite fit de même du bout de la gueule. Puis, pointant vers moi, Luc, Loulou will be easier, and Loretka’s mamochka Iélizavéta, me pointant la superbe dame. Elle s’approcha de moi, plia légèrement les genoux, me baisa le front en disant hello Loulou. Ma mère n’avait pas prévu celle-là alors je répondis bien candidement hello mamochka. Mon russe était complètement nul et j’avais compris que le prénom de la mère était mamochka et son nom de famille Iélizavéta alors que mamochka voulait dire maman et Iélizavéta, son prénom Élizabeth, comme la reine. Je l’avais appelée mamochka et cela l’avait fait sourire, alors j’étais convaincu d’avoir bien compris les choses. Loretka elle, m’avait à peine regardé du coin de l’oeil, arborant toujours la même moue dédaigneuse de princesse contrariée. Ils nous firent asseoir côte-à-côte sur le beau divan de cuir brun du salon et s’en allèrent à la cuisine discuter. Les premières paroles qu’elle m’adressa me laissèrent ébaubi. “Toi, si tu choisis Mary Poppins, je t’en pince une jusqu’à ce qu’elle tourne au mauve”, me dit-elle, en anglais bien sûr, en cachant sa bouche du regard de sa mère avec sa main. Je crois bien qu’elle avait réussi à me faire rougir davantage qu’à me faire peur. Nous écoutions la discussion de la cuisine qui tournait autour du cinéma. Je comprenais que Mary Poppins jouait en matinée au Capitol et A hard day’s night avec les Beatles au Strand, mais le Strand n’avait pas de matinée. Mamochka insistait pour Mary Poppins, l’autre film finirait trop tard et tout le monde était fatigué et les Beatles ce n’était pas pour les enfants, affirmait-elle. La petite hurlait Beatles, Beatles, Beatles. La mère criait non, lui intimait de se taire et de se comporter en jeune fille et le crêpage de chignon était reparti de plus belle mi-russe, mi-anglais. Je commençais à me demander à quel cirque ma mère venait de me vendre. Pete demanda à tout le monde de se calmer et de se taire, décrocha le combiné et fit un appel. Après coup, nous fûmes tous invités à monter dans la Cadillac mais la mamochka frustrée ne voulait rien entendre, nous partîmes donc Loretka et moi sur la banquette arrière et Pete au volant occupait seul la grande banquette avant, comme un chauffeur privé. Il avait fait ouvrir le Strand juste pour nous et la princesse vindicative aurait son film des Beatles à son heure à elle, en projection privée, seule avec moi et le projectionniste qu’on avait aussi forcé à préparer du popcorn frais. Pete nous abandonna aux bons soins de l’homme et s’en alla décompresser à l’hôtel Val d’Or le temps que les Beatles s’époumonent un peu. Je n’avais même pas idée que de telles choses étaient possibles, ils savaient bien s’amuser les riches, me disais-je. Mais mamochka n’avait pas eu entièrement tort. Probablement épuisée par l’excitation du voyage en avion, son popcorn à peine fini, je sentis la tête de Loretka descendre lentement sur mon épaule, les traits de son visage soudainement adoucis par le sommeil. Elle était partie pour un long somme qui dura tout le reste du film. Au bout d’un moment je me suis surpris à mettre mon nez dans ses cheveux, histoire d’étudier l’étrange parfum des cheveux de fille russe. J’avoue que ça sentait bon.

Le reste de la journée a continué en ne s’améliorant pas. La lumière vive qui était venue réveiller Loretka en sursaut après la projection et la frustration de n’avoir rien vu des Beatles n’avaient pas vraiment arrangé son humeur. Pete qui était allé chercher sa soeur à Bourlamaque attendait avec elle devant le Strand pour nous conduire à l’Escale où il avait réservé des places. Silence et baboune de la jeune fille durant tout le trajet pendant que les adultes en avant faisaient tranquillement la conversation en russe sans s’occuper de nous. Peu habitué aux beaux restaurants, j’ai mangé un spaghetti pendant que Loretka n’avait que picoché avec dédain une belle tranche de rosbif au jus avec des légumes et une patate au four. Le chemin du retour n’avait rien donné de mieux en terme de conversation et ma mère a dû mettre son pied à terre très très fort pour me convaincre de me joindre aux “festivités” du lendemain qui avaient été appelées pour 10 heures.

Ce lendemain a sûrement été la journée la plus insignifiante de l’aventure. La journée a commencé par une visite de la buanderie de Pete, tout passionné par son affaire et zélé à nous expliquer dans le moindre détail le nettoyage des chemises et des pantalons. Après un dîner à la roulotte de patates juste de l’autre côté de la rue, Pete a abandonné la Cadillac à sa soeur et nous sommes allés visiter des amis de leur famille, tous des russes ne parlant pas français, sans enfants de surcroît. Une de ces familles était de Malartic et nous avons donc bénéficié d’une longue balade à haute vitesse dans cette superbe voiture, Mamochka avait le pied surprenamment pesant et semblait y prendre beaucoup de plaisir. Impossible de tenir une conversation sur la banquette arrière d’une Cadillac décapotable qui file comme une bombe. Chez les amis de Malartic, dans une balançoire de jardin où les adultes nous avaient abandonnés avec des limonades et l’ordre formel de ne pas aller se salir, la langue de Loretka avait commencé à se délier quelque peu. Elle avait huit ans et comme son oncle Pete, son père était dans les affaires et ses affaires allaient rondement. Affaires de quoi? Pas clair, mais définitivement un homme riche et extrêmement occupé. Assez pour être resté à Toronto et avoir abandonné la petite à sa mère comme c’était souvent le cas, et elle s’en plaignait lascivement en prenant des airs tristes un peu empruntés. Aux aurores le lundi matin, on allait la conduire au pensionnat orthodoxe russe de Toronto où ne se retrouvaient que des filles et on venait l’y reprendre le vendredi soir seulement. Nous, à St-Joseph, garçons et filles étaient réunis sans façon et on allait tous coucher chacun chez nous les classes finies. Cette idée lui semblait aussi saugrenue que celle de coucher à l’école ne l’était pour moi mais j’ai quand même senti poindre un peu d’envie, de jalousie. Moi qui m’étais longtemps demandé ce que mangeaient les russes, j’allais devoir rester avec mon ignorance. Ni mamochka ni Pete ne faisaient la cuisine. Au retour, mamochka a récupéré son frère et nous sommes tous allés souper au Capri où Pete avait toujours sa table. Ces gens-là mangeaient donc toujours au restaurant? Un petit arrêt à la crème glacée molle, retour à Bourlamaque, merci bonsoir et à demain la compagnie.

Les installations touristiques ne couraient pas les rues dans l’Abitibi des années soixante, surtout celles susceptibles d’intéresser les enfants. Heureusement, tous les étés Beauce Carnaval installait ses manèges sur le terrain de football de Val d’Or pour quelques jours. Cette longue journée dans les manèges où les rapprochements physiques étaient inévitables était venu à bout de toutes les petites gênes qui subsistaient entre Loretka et moi. Le naturel s’était installé, comme disait ma mère. Nous nous sommes amusés ferme et j’ai eu l’occasion de voir apparaître autre chose que des moues dédaigneuses de princesse contrariée sur son visage. C’était rafraîchissant. Elle s’est avérée très habile dans les jeux d’adresse mais, pour une raison qui m’a toujours échappé, jamais mamochka ne l’a laissé récupérer les babioles et les toutous que sa dextérité lui méritait. Mamochka payait tant que la petite voulait jouer mais elle remettait systématiquement les lots gagnés aux préposés abasourdis. Tout ceci ne se passait pas sans une bonne quantité de crêpage de chignon volubile entre la fille et la mère, en russe. Je reste convaincu qu’on aurait pu remplir à ras-bord le coffre de la Cadillac en peluches de toutes grosseurs qu’elle avait gagnées.

Cette interminable empoignade entre elles devait connaître son zénith l’avant-dernière journée de leur séjour, une merveilleuse journée chaude et ensoleillée où mamochka nous avait amenés à la plage du lac Blouin. La journée avait pourtant bien commencé. Mamochka avait stationné la Cadillac devant le Kresge sur la troisième et nous sommes entrés dans le magasin pour s’approvisionner en jeux de plage, c’était mamochka qui régalait. La mère et la fille portaient des sandales, des lunettes fumées et des paréos identiques qui cachaient, j’allais le voir plus tard, deux bikinis identiques. Autres belles choses plutôt rares dans le prude pays des mouches noires. Ceci et leurs chevelures aux couleurs de feu suffisait amplement pour que tout le Kresge se retourne sur notre passage, la gueule ouverte et le menton pendant. Même chose sur la plage, nous étions l’attraction centrale mais tout ceci ne semblait nullement indisposer mamochka ni Loretka. Une belle assurance, les riches, pensais-je. Encore une fois, nous nous sommes amusés ensemble dans la joie et la bonne humeur, sur le sable et dans l’eau avec toutes les bébelles rapportées du Kresge. En se remémorant les premières paroles qu’elle m’avait adressées, Loretka m’avait montré comment on dit “je vais te l’attrapper” en russe: “Ya poymayu yego vam” et elle courait après moi en criant “Ya poymayu yego vam”, “Ya poymayu yego vam”, mimant avec ses doigts des pinces de crabes. Mamochka riait à pleines dents mais personne d’autre sur la plage ne comprenait ce qui se passait. Plus tard, dans l’accalmie qui a suivi notre pique-nique, nous ne pouvions retourner à l’eau avant un certain temps parce que les crampes mortelles nous guettaient soi-disant. Mamochka se faisait bronzer le dos tranquillement, les bretelles du bikini détachées, allongée sur sa longue serviette et elle avait clairement exprimé le désir d’avoir congé de surveillance pour un petit moment nous invitant à rester tranquilles près d’elle. Loretka a été soudainement reprise de moues et de soupirs d’impatience. Nous nous amusions à je ne sais quoi de tranquille depuis un moment dans le sable près de mamochka lorsque la bombe explosa. Une des deux filles dans la vingtaine installées près de nous a bondi de sa serviette comme un kangourou dont on aurait piqué les fesses à la fourche, en criant sa vie à tue-tête. Quelqu’un avait volé dans ses souliers cachés sous sa serviette tout l’argent qu’elle avait apporté, c’était la petite fille à la tête rouge, elle l’avait bien vu lorsqu’elle était dans l’eau plus tôt, “C’est la petite fille à la tête rouge!”, criait-elle, hystérique. Mamochka s’est levée en panique tentant de se rattacher et de se cacher les rondeurs en même temps. Elle ne comprenait toujours pas le français et se demandait ce qui pouvait bien arriver à cette pauvre fille, me priait de lui traduire ses hauts cris. Quand ce fut fait, la réaction de mamochka m’a carément paralysé sur place. Elle est devenue cramoisie, le visage d’une bête sauvage et féroce. Elle s’est mise à gueuler en russe après sa fille comme je ne l’avais jamais entendue gueuler auparavant, elle taponnait Loretka de partout, elle fouillait de ses mains fébriles tout ce qui appartenait à la petite, souleva sa serviette violemment laissant voler un nuage de sable sur nos deux pauvres voisines de plage et retaponnait la petite avant de la projeter violemment au sol où la pauvre enfant atterrit sur les fesses, les yeux rouges de furie mais sans la moindre larme. Elle refouillait encore et encore tout ce qui appartenait à Loretka. Comme il était devenu évident que mamochka ne trouverait rien, les voisines se sont lentement calmées, mamochka a plié bagage en furie et nous avions intérêt à la suivre parce que je crois bien qu’elle allait nous abandonner là. J’avais eu à peine le temps de sauter dans mes culottes courtes, mon gaminet, mes sandales et de lancer toutes mes choses dans mon sac. Le chemin du retour n’a été qu’un long moment de silence malaisant du lac Blouin jusqu’à Bourlamaque. J’étais tellement bouleversé que je suis resté totalement immobile sur mon siège tout le long du retour. Ankylosé d’être resté immobile tout ce temps, lorsque j’ai recommencé à sentir mon corps on était presqu’arrivé à la maison. Et j’ai senti une bosse sous mes fesses. J’ai bien tenté de passer ma main discrètement pour aller voir ce que c’était mais la main de Loretka a attrapé la mienne de vitesse et l’a enlevée de là avec tellement de force que je suis resté avec un bleu sur le bras. Elle me lançait un regard corrosif et son visage en feu me parlait sans le moindre son avec de savantes mimiques qui voulaient clairement dire “Fais pas ça ou je t’en pince une jusqu’à ce qu’elle tourne au mauve”, et je suis resté immobile le reste du trajet, de peur. Mamochka n’avait rien vu de la scène et nous a conduits directement à la maison, pas de restaurant, rien. Je suis monté directement à ma chambre et je me suis assis sur le bord de mon lit. J’ai passé ma main sous mes fesses et j’ai sorti un petit rouleau de ma poche d’en arrière.

L’élastique enlevé, j’ai compté quatre billets de deux et trois billets d’un dollar.

Le dernier jour, mamochka n’avait rien prévu et c’était très bien ainsi pour moi. Je me croyais prêt à retourner a ma petite guerre d’été entre garçons lorsque Loretka cogna à la porte du tambour. Je ne voulais pas y aller malgré l’insistance de ma mère. C’est finalement elle qui est allée répondre. Loretka demanda à ma mère si elle pouvait simplement venir passer la journée avec moi et ma mère la fit entrer. Après un bref échange téléphonique entre mères, mamochka était d’accord pour se reposer de sa fille pour la journée, et de moi aussi peut-être. J’étais furieux après ma mère, je voulais aller à la guerre, les autres étaient déjà tous partis, et on ne pouvait pas se présenter au combat avec une fille. Mais c’était sans compter avec le petit côté original de ma mère dont je crois bien avoir hérité. Elle me demanda d’aller gosser une belle branche de merisier et de fabriquer un beau slingshot pour Loretka. Elle me donna aussi une vieille paire de bottes de femme dont la souple languette de cuir a vite fait de devenir le cul d’une belle fronde, les lacets comme poignées. Pendant que je m’affairais à gosser ma branche, elle est partie dans sa chambre avec Loretka. Je les entendais rire aux éclats depuis le tambour où je m’étais installé pour bricoler et je me demandais bien ce qu’elles manigançaient. Quand elles sont sorties de là, maman avait transformé Loretka en p’tit gars pas de gosses, les cheveux ramassés avec des bopépines dans un vieux chapeau de pêche de mon père, du linge à moi sur le dos et une paire de bottes de pimp dans les pieds, prête pour la guerre. Elle lui avait même sali un peu le visage avec de la cendre de cigarette pour durcir ses traits. J’ai donc complété le bagage et nous sommes sortis de la maison, partis pour la guerre. Je ne voulais quand même pas risquer quoi que ce soit, alors j’ai décidé d’amener Loretka là où je ne soupçonnais aucun éventuel souci. Par la cour en arrière, j’ai bien examiné la voie. Il n’y avait qu’un bout de ruelle long comme le terrain de madame Cooper à parcourir, puis on pourrait couper par la cour des Lapointe et se retrouver directement sur le boulevard Dennison qui était considéré zone démilitarisée. À go, nous nous sommes élancés à la vitesse de l’éclair. Arrivé en zone sécuritaire son sourire ravi avait bien valu la course à lui seul. Nous avons monté Dennison jusqu’au bout, puis continué le long de la cour d’école jusqu’au fond où s’amorçait un petit sentier dans le bois. Elle se demandait bien où on allait et je lui ai simplement répondu qu’on s’en allait faire un pique-nique sur la lune.

Au bout du petit sentier, on croisait le chemin de la mine abandonnée. Jadis gravelé donc plein de munitions pour nos armes, j’en ai profité pour faire un arrêt et sortir de mon sac le slingshot et la fronde que je lui avais fabriqués. On aurait dit que je venais de lui offrir l’or, l’encens et la myrrhe des rois-mages tellement ses yeux brillaient. Elle n’a pas mis grand temps à comprendre le fonctionnement de ses armes et comme à Beauce Carnaval, elle s’était avérée très habile. Nous avons fait bonne provision de cailloux en lui expliquant que sur la lune, on n’en trouverait à peu près pas et nous avons repris le chemin de la mine abandonnée qui devait bien se trouver à une demi-heure de marche de là. En route évidemment il a été question du petit rouleau que j’avais trouvé dans ma poche. Je l’avais bien caché dans le coin du fond de mon tiroir de bas et régulièrement j’allais voir, anxieux, si l’argent du diable avait brulé le fond du tiroir. Au début, le sujet l’avait réellement mise mal à l’aise et elle détournait le sujet mais je me faisais insistant. Elle finit par m’expliquer qu’elle avait une “condition”, je ne savais pas vraiment ce que le mot anglais pouvait vouloir dire de plus que le mot français. Puis, par bribes, elle m’expliqua que quelquefois elle faisait des choses qu’elle ne devrait pas, que c’était plus fort qu’elle, comme une maladie. Que ça arrivait souvent lorsqu’elle était contrariée, contrainte à faire des choses qu’elle ne voulait pas faire, comme se tenir tranquille quand elle avait le coeur à s’amuser, ou quand quelqu’un ne tenait pas ses promesses comme quand son papochka lui faisait faux bond. Ou d’autres fois, pour aucune raison. Le mystère des filles s’épaississait dans ma tête. Puis nous sommes arrivés à l’orée de l’immense champ de résidus miniers qui formaient un plancher lisse, gris et sans aucune trace de végétation dans le milieu duquel on se croyait sur la lune. Au bout de la slam*** trônait un grand bâtiment tout en hauteur, grande tour couverte de tôle qui sécurisait les ouvertures vers le centre de la terre et qui soutenait les systèmes de cables qui servaient à voyager les hommes et le minerai; à même ce bâtiment se trouvait une partie plus basse qui contenait les machines de transformation qui crachaient les résidus dehors pour créer ce grand désert gris. Elle avait été impressionnée de marcher sur la slam lisse, douce et chaude, pieds nus sans ses bottes de pimp. Nous sommes allés jusqu’au shaft où un coin de tôle déplié nous permettait d’entrer. L’écho y était impressionnant, le vent qui faisait parfois grincer les longs cables d’acier rouillés lui glaçaient le sang. Je lui ai demandé de s’asseoir tranquille une minute. Je sortis mon slingshot et visai la tôle le plus haut que je pouvais atteindre. Suivit un son sec et son écho, puis la pétarade de milliers de chauve-souris surprises dans leur sommeil qui batifolaient un moment puis allaient se raccrocher la tête en bas. Nous nous sommes mis à dégainer, essayer de toucher des cibles, de faire traverser nos cailloux par les petits carreaux sans cogner les murs, à la fronde, au slingshot. Puis après s’être amusé un bon moment, nous avons cessé de tirer avant de se rendre au bout de nos munitions, on ne sait jamais.

La musique de mes étés dans les bois d’Abitibi se résumait au chant bucolique des bruants à gorge blanche que tout le monde appelait simplement des Frédéric. Plusieurs versions existaient mais les enfants, pour rigoler et imiter l’oiseau chantaient: “Cache ton cul, Frédéric, Frédéric, Frédéric”. J’enseignai les paroles en français à Loretka en lui expliquant bien ce qu’elle chantait et elle riait à chaudes larmes. Le cul, c’est drôle même pour les petites filles russes. Nous chantions dans le shaft, synchro ou en canon et l’écho nous rajoutait des Frédéric à l’infini. Nous sommes ensuite retournés au milieu de la slam où comme promis, nous y avons pique-niqué s’imaginant être sur la lune. J’ai sorti un linge à vaisselle et étendu les provisions dessus. Rempli deux verres en plastique de Kool-Aid à l’orange à même ma grosse gourde et je lui montrai comment savourer les traditionnels sandwichs Paris-Pâté et moutarde que ma mère avait préparés, en les trempant dedans tout simplement. Elle sillait de joie et de délectation. Suivirent les chips, les morceaux de fromage jaune, les biscuits éponge aux confitures. Elle mangeait avec appétit, comme une défoncée. Le lunch englouti, nous nous sommes racontés des peurs un long moment allongés sur le dos sous le chaud soleil de juillet. Puis, j’ai ramassé les affaires nous gardant chacun une pomme pour la route et nous sommes partis en chantant “Cache ton cul, Frédéric, Frédéric, Frédéric” et jamais son sourire ne l’abandonnait bien longtemps. Nous étions devenus comme deux larrons et son sourire faisait du bien à voir.

En arrivant à l’orée du bois, sous des cris de guerre qui nous prirent totalement par surprise, ti-cul Lortie et Chouchou Ballaj, deux guerriers ennemis de la sept, sortaient du bois et se précipitaient vers nous, boucliers en l’air. Avant même que je n’aie eu le temps de déposer ma pomme par terre, Loretka avait son slingshot à la main et dégainait. Une trainée de sang s’est mise à couler le long de la cuisse de ti-cul Lortie en culottes courtes. Ses braves cris de guerre ont immédiatement fait place à des pleurs de bébé-lala. Elle savait viser la petite. Chouchou Ballaj beaucoup plus costaud n’a jamais ralenti sa course mais Loretka l’attendait de pied ferme. Elle lui ramassa les bijoux de famille de toutes ses forces, combinées à la vitesse du garçon qui fonçait vraiment vers elle en fou, en levant le genou précisement là où ça fait mal. Le pauvre Chouchou dansait la polka les yeux pleins d’eau en se tenant le bas du corps à deux mains. Avant que les deux ennemis ne reprennent leurs esprits et n’aient eu le temps de se tirer un plan, nous étions loin dans le bois les jambes à nos cous. Quand nous fûmes convaincus de les avoir semés, elle jubilait et n’arrêtait pas de me répéter le récit de ses exploits, le visage transi de joie et de fierté. La rumeur avait circulé que les deux pauvres garçons avaient été attaqués par Loulou St-Pierre et un grand gars costaud qu’ils ne connaissaient pas. Je ne leur ai jamais avoué l’imposture. Sur le chemin du retour, nous avons passé par la dam de castor histoire de lui montrer les lieux et de se reposer un peu de notre longue course. J’avais apporté du fil et des agrès. J’ai coupé deux belles grandes branches d’aulne pour se faire des perches et nous avons fouillé sous les pierres et dans la mousse pour attraper de quoi exciter les toutes petites truites de ruisseau qui trouvaient refuge au frais, dans le creux des eaux plus profondes de la dam. Nous avons grimpé prudemment sur le haut du barrage, nous nous sommes installés tranquilles et après lui avoir montré comment appâter, nous avons jeté nos lignes à l’eau. La chance nous a souri, à deux nous avons ramené six belles petites truites.

Quand ce fut l’heure de rentrer, je suis descendu le premier et elle m’a passé tout le matériel qui traînait sur le haut de la dam. Elle avait des picots dans les jambes d’avoir tant marché, couru et aussi d’être restée accroupie trop longtemps à pêcher tranquille. J’avais peur qu’elle ne parte à la renverse et tombe à l’eau. Je suis remonté vers elle sur le flanc du barrage pour aller l’aider à descendre de là. Elle me regardait droit dans les yeux, craintive. J’ai avancé les mains pour attraper ses deux petites hanches de fille et quand mes mains l’ont touché, dans ce bel après-midi d’été j’ai vu se dessiner devant moi une image qui m’a collé à la mémoire. Là-haut, la petite fille russe souriante, même en p’tit gars pas de gosses, en bottes de pimp crottées, petite voleuse en linge de gars, le visage sale avec deux moustaches oranges de Kool-Aid, était quand même et de très loin la plus belle chose qu’il m’avait été donné de voir dans toute ma courte vie. Rendue en bas, avec l’élan de sa descente, elle a atterri dans mes bras, la joue appuyée sur mon torse et elle m’a dit sans me regarder et en m’entourant de ses bras: “Thank you, Loulou, this was the best day of my life ever, ever.” En rentrant à la maison, ma mère qui n’avait jamais eu de fille à catiner, s’était fait une joie de la mettre dans le bain et de la rhabiller en fille, de sécher et de longuement brosser ses longs cheveux bruns aux reflets rouges avant de la retourner chez Pete décente, toute belle et rafraîchie. Il me semblait alors que l’hiver serait bien long avant que mamochka ne me la ramène à Bourlamaque l’été suivant.

Été 1965

Dès la rentrée des classes en septembre, des maux de têtes de plus en plus violents assaillirent ma pauvre mère. Tout l’hiver et le printemps 64-65 la maisonnée était chamboulée de vivre avec une mère de plus en plus malade et de moins en moins présente aux besoins de tout un chacun. À la fin du printemps, les médecins prirent la décision de l’envoyer dans un grand hôpital de Montréal où on lui retirerait une pierre qui s’était logée dans sa tête. Le vingt-et-un juin, dernier jour d’école, premier jour de l’été, elle passait sous le bistouri et elle ne survécût pas à la chirurgie. À la St-Jean-Baptiste, elle fut mise en terre à l’aube de ses quarante-cinq ans dans le cimetière de Val d’Or. Mon père qui n’avait jamais véritablement pris soin des enfants a été vraiment pris au dépourvu. Les plus grands sauraient déjà bien se débrouiller, mon frère le plus vieux était déjà marié, mais les deux plus jeunes, dont j’étais, avaient besoin d’une présence et des bons soins d’une grande personne à la maison. Plusieurs petites mesures temporaires avaient été organisées mais le grand plan consistait à la venue de mon oncle Aurèle, ma tante Colombe et ma cousine Jocelyne qui viendraient s’installer à la maison en permanence. Dès les premiers jours de juillet, pour préserver sa liberté de mouvement de père absent, il avait décidé de nous déposer pour quelques jours mon frère et moi chez une lointaine cousine, ma tante Éva de Rivière-Héva, et je ne l’invente pas, le temps que le déménagement et que les réaménagements s’organisent dans la maison. Le deuil qui était une chose sérieuse à l’époque nous avait fort probablement amnistiés mon frère Marc et moi de la guerre des rues et j’étais convaincu qu’il avait aussi annulé mon mandat d’enfant-jouet pour la riche petite fille russe de Toronto. Pete avait perdu son bon contact en la personne de ma mère et je ne crois pas qu’en vertu de la mortalité il aurait même osé penser m’emprunter. Un autre deuil pour moi.

À notre retour de Rivière-Héva, aussitôt descendu du camion de mon oncle Léon, époux de tante Éva, quelle ne fut pas ma surprise de voir mamochka à genoux dans les plate-bandes fleuries de Pete, toujours aussi gracieuse avec un joli chapeau de paille, une coquette salopette de fermière et des souliers de toile blanche. J’ai aussitôt crié: “Hello, mamochka!” et elle s’est retournée et m’a répondu d’un grand sourire: “Hello Loulou, Loretka is in the back yard.” Je me suis précipité par le petit trottoir qui longeait notre maison et elle était là, bien tranquille à lire dans la balançoire chez Pete. Lorsqu’elle m’a vu, elle s’est mise à sauter. “Mamochka, mamochka, Loulou is back!”, criait-elle, puis s’adressant à moi elle me dit d’attendre une toute petite minute, qu’elle reviendrait. J’en ai profité pour courrir à la maison chercher le petit rouleau dans le fond de mon tiroir de bas. Elle revint à la clôture plus riche d’un après-midi de permission, à condition qu’elle ne salisse pas, elle devait reprendre l’avion le soir même. Nous devions profiter au maximum de ce court après-midi qui serait tout le temps qu’on nous allouait pour l’été 65. Je l’aidai à sauter la clôture et nous sommes partis par le fond de la cour, courant jusqu’au bout de la ruelle puis à travers la propriété des Lapointe jusqu’au boulevard Dennison. Elle m’a trouvé bien drôle quand je lui ai dit qu’on s’était essoufflés pour absolument rien, qu’il n’y avait pas de guerre pour moi et qu’on avait pas besoin de la cacher ni de l’habiller en garçon. Puis nous avons sauté, gambadé et rigolé jusqu’au bout du boulevard comme deux chiots évadés pour la première fois de leur boîte en carton. Le souffle nous manquait quelque peu rendu là et c’est sur un rythme de marche beaucoup plus calme que nous avons poursuivi notre chemin sur la rue Allard. Elle se demandait bien où je l’emmenais cette fois. Nous avons continué jusqu’à la rue Perreault en jasant de choses plus sérieuses. Je lui racontai pour ma mère. Elle était bien triste pour moi mais elle le savait déjà, Pete lui avait tout raconté. Puis elle me raconta qu’après les fêtes, papochka l’avait retirée du pensionnat de jeunes filles orthodoxes mais seulement pour la placer dans une école un peu plus spéciale, qui était mieux adaptée à sa “condition” qui l’avait plongé dans de graves soucis plus d’une fois pendant cet automne-là. Elle n’en sortait qu’aux grands congés et attendait encore pour savoir si elle devait y retourner en septembre, sa “condition” s’étant beaucoup améliorée avec les efforts qu’elle y mettait.

Sur Perreault, nous sommes entrés au Capitol Lunch et nous avons pris place à une table isolée dans la vitrine. Puis je sortis de ma poche le petit rouleau et le déposai sur la table pour qu’elle le voie bien en lui disant que nous allions régler le cas de ce petit rouleau aujourd’hui même. Onze dollars, c’était une fortune en 65, mais nous allions y mettre tout l’effort nécessaire. Elle rougit sérieusement et baissa les yeux. La serveuse qui arrivait juste à point me fit de la monnaie d’un dollar et j’ai rempli de trente sous la machine à musique et je l’ai laissé choisir toutes les chansons. Son sourire est revenu aux premières notes du “Wooly Bully”, elle se dandinait sur sa banquette, ravie. L’été d’avant, mon frère et moi avions patiemment ramassé quelque chose comme six millions trois-cent quarante emballages de gomme Bazooka et ce, pour faire venir une petite caméra d’espion qui entrait dans le creux de la main et qui faisait de véritables photographies noir et blanc. Nous n’avions jamais pu bien vérifier la chose puisqu’aussitôt arrivée à la maison la petite caméra avait mystérieusement disparu. Las de se blâmer l’un et l’autre, la chose avait fini par sombrer dans l’oubli. Et toc, la petite caméra atterrit sur la table sortie de ses poches. “I am very sorry, Loulou” me dit-elle, piteuse en me la rendant. Le peu de temps qu’elle avait passé dans notre maison l’été d’avant, elle avait trouvé le moyen de nous la chiper. Comme moi, elle avait caché son larcin tout l’hiver et m’avait avoué n’avoir éprouvé aucun plaisir à l’idée de m’avoir volé, moi. Ces paroles me réconcilièrent sur-le-champ avec tous les malheureux cleptomanes de la terre. Les Beatles nous attendaient avec leur dernier film “Help!” vers trois heures au Capitol tout juste à côté, nous avons donc eu amplement le temps de se régaler d’orangeade, de frites et de hot dogs et d’écouter toutes les chansons qu’elle aimait une bonne partie de l’après-midi. En sortant du cinéma, nous n’avions pas réussi encore à dépenser la moitié du petit rouleau. De l’autre côté de la rue, il y avait le magasin de monsieur Gelot, un magasin de variétés où l’on pouvait trouver toutes les sortes de bonbons de la terre. Nous avons donc traversé et juste pour rigoler et parce qu’on avait les “moyens” nous avons pris toutes les sortes de bonbons qui étaient bleus, des petites pailles emplies de sucre bleu au goût de raisin, la même poudre dans des petits sachets, des bonbons durs, des bonbons mous, des jujubes, des petits tubes de cire emplis d’un liquide bleu sucré, chacun un popsicle bleu, une bouteille de Grapette avec des pailles et nous avons pris gaiement le chemin du retour. Et il nous restait encore une bonne somme entre les mains!

Dans ma tête d’enfant de huit ans, il n’existait jusque là dans la vie qu’un seul véritable grand mystère. Dans le petit bois qui séparait la septième rue du terrain de football, en ligne droite avec la ruelle qui passait derrière la maison du docteur Fortin, sur le flanc d’une colline de pierre dénudée bien arrrondie par le lointain passage des glaciers, il y avait là un trou à même le roc, presque parfaitement carré, qui faisait bien cinq ou six pieds de côté. Nous jouions souvent dans ce trou à quelque chose qui pouvait ressembler au contraire du roi de la montagne. Plus bas, presque cinquante pieds plus loin, au pied de la colline, il se tenait là, seul au milieu d’une talle de mousse mêlée de rachitiques plants de bleuets. Un énorme bloc de pierre presque parfaitement carré qui provenait indubitablement de ce trou presque parfaitement carré. Oui mais encore? Quelle force occulte avait bien pu le tailler comme ça, le sortir de là, le déplacer au pied de la colline sans le briser et pourquoi donc? Les lychens et l’usure de la pierre nous laissaient deviner que cela s’était passé il y a bien des années, des siècles, dans la nuit des temps peut-être. Mystère et boule de gomme complet pour le petit garçon que j’étais.

Sur le chemin du retour, nous sommes passés par un raccourci dans le petit bois et j’ai amené Loretka jusqu’au trou carré pour le lui montrer. Nous sommes descendus au fond sur le lit d’humus déposé là par les saisons et nous sommes restés assis là un bon moment pour finir de se sucrer la gueule avec notre butin de chez Gelot et se raconter des peurs, des histoires de grottes maléfiques, de chauve-souris qui collent aux cheveux. Je lui ai aussi dit qu’elle devait maintenant cesser de se crêper le chignon avec mamochka, les mères on ne les a pas pour tout le temps, je le savais maintenant. Et elle devait aussi cesser de chaparder toutes sortes de babioles, elle n’en gagnerait que des soucis. Ce bon temps qu’on venait de se payer et ces bonbons partagés avec moi aujourd’hui, fruits de son crime dont j’avais été un peu complice malgré moi, devaient venir marquer la fin de ses méfaits. De toutes façons, sa famille avait amplement de quoi pourvoir à ses moindres caprices. Et aussi qu’elle n’avait qu’à sourire, pas juste pour moi, que son sourire était une arme magique, assez irrésistible pour obtenir qu’on aille lui décrocher la lune. Qu’elle aurait beau frapper et frapper la pauvre mamochka à grands coups de bâtons et voler tous les joyaux de la couronne, son papochka ne serait jamais vraiment là, c’était comme ça les papochkas, la vengeance était inutile. J’ai creusé le fond du trou avec mon canif et nous avons convenu d’y déposer le reste de l’argent sale, du butin de bonbons et la petite caméra afin qu’ils se transforment en trésor pour d’autres et surtout pour lui éviter questions et réprimandes. Au moment de partir, lorsque nous nous sommes levés debout au fond du trou, du haut de ses neuf ans, j’ai réalisé qu’elle faisait maintenant presqu’une demi-tête de plus que moi et que même habillée en fille, c’était encore et de loin la plus belle chose qu’il m’avait été donné de voir à ce jour. Elle me regardait droit au coeur de ses beaux yeux couleur de noisette puis elle s’est appuyé le dos contre la paroi, plié les genoux un peu pour se ramener à ma hauteur arborant un sourire que je ne lui connaissais pas. Me prenant totalement par surprise, elle m’a tout délicatement pris la tête de ses deux mains toutes chaudes; j’ai déposé les deux miennes sur ses petites hanches qui n’étaient déjà plus aussi osseuses que l’été d’avant. Et son beau sourire ne s’était alors qu’en-mieux-té. Elle m’a tiré vers elle au ralenti, les yeux maintenant couleur du péché, et ses petites lèvres bleuies par le bonbon au raisin se sont le plus naturellement du monde collées aux miennes. L’apoplexie m’a frappé raide comme un coup de mailloche. Les cigales, les criquets et tous les Frédéric de l’Abitibi se sont tus rien que d’une claque. Les yeux subitement clos, et la lune et la terre et le soleil ne tournaient plus qu’alentour de ces douces petites lèvres bleues au délicieux goût de bonbon au raisin, le temps parti prendre une marche ailleurs pendant tout cet indéfinissable instant où nos bouches d’enfant se sont gauchement exprimées l’une à l’autre, les sangs tout retournés. Tout le reste de l’univers était soudainement devenu d’une telle insignifiance, à des millions et des tribillions d’années-lumière du fond de ce trou où la plus exquise félicité venait d’atterrir sans avertir.

Plus tard dans ce même été 65, au terme d’un long siège tranquille qui avait duré depuis la dernière glaciation terrestre, l’énorme bloc de pierre presque parfaitement carré qui faisait bien cinq ou six pieds de côté s’était volatilisé comme ça, du jour au lendemain. On a découvert bien assez vite que madame Gloria, l’épouse du docteur Fortin l’avait fait déplacer sans le moindre scrupule dans sa cour où il a fini sa vie en stupide ornement de jardin et le mystère du trou carré y a dès lors perdu l’essentiel de sa magie. Après cet été-là, je n’ai plus jamais revu Loretka, la riche petite fille russe de Toronto. Triste, mais toutes ces choses-là sont écrites longtemps d’avance dans le grand livre du destin et notre vie durant nous aurons à nous marcher sur le coeur et faire avec. Quand je reviens à Bourlamaque, je vais souvent revoir le trou dont le mystère tout géologique d’antan a laissé place pour moi au grand mystère romantique qu’une ravissante petite fille russe au sourire irrésistible m’avait jadis fait la grâce de goûter, là au fond de ce trou, le temps du plus sucré des premiers baisers dont un petit garçon puisse rêver. Pour moi, ce trou est désormais et pour toujours rempli à ras bord de la magie de tous ces indélibiles souvenirs d’été. Madame Gloria aurait eu beau déplacer toutes les montagnes de Lamaque, quand la magie choisit son trou et décide d’y faire son nid, c’est pour la vie. Une vague odeur de bonbon aux raisins flottera éternellement au-dessus du trou carré mais ça, le randonneur au nez fin qui d’aventure passera par là ne pourra ni deviner où peut bien être passée la pierre presque carrée qui avait dû jadis remplir ce mystérieux trou presque carré ni dans cent ans s’imaginer d’où cette odeur sucrée de bonbon au raisin pouvait-elle bien venir.

Prochchaï krasavitsa Loretka, i ya zhelayu chtoby vy byli schastlivy de vy nakhodites.

(Adieu belle Loretka, et je te souhaite d’être heureuse où que tu sois.)

Flying Bum

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* Permis de prospection.
** Peter-J. Belawski, 25 mars 1898 – 23 février 1968, notre voisin et partie défenderesse d’un jugement historique : Peter-J. Belawski c Sa Majesté La Reine (1954) – Cour d’appel du bureau de la perception, ministère canadien du revenu, devant l’honorable C. Monet.
Peu de gens à Val d’Or à l’époque n’était au courant de ceci, sauf bien évidemment ses compagnons de jeu. Notre voisin Pete jouait et gagnait sur une base régulière au poker et aux dés. En homme droit et intègre, il décida de déclarer ses gains illicites au fisc, ce qui constituait une première au pays. L’idée étant des les faire admettre comme des revenus d’entreprise pour blanchir son péché aux yeux de l’église orthodoxe russe et à la loi canadienne qui voyait là un méfait. Dans un bref jugement, la cour décida que même si ces revenus étaient considérables et croissants, il n’était pas déraisonnable de croire qu’ils constituaient des revenus d’entreprise taxables, vu la déclaration volontaire du      contribuable, le temps, l’organisation et le talent qu’il y devait y consacrer sans toutefois que cela ne constitue l’essentiel de ses activités ni ne fasse de lui un malfaisant. Ce jugement sert encore aujourd’hui de jurisprudence en ce qui attrait à la taxation des jeux de hasard. Les gains de jeu annuels de Pete variaient entre $5,000 et $10,000 par année sur une période documentée de quatre ans (1946-1950). Ces sommes représenteraient entre $50,000 et $100,000 par année en dollars de 2017. Ceci explique peut-être pourquoi mamochka ne laissait pas Loretka rapporter ses gains de jeu de Beauce Carnaval à la maison.

*** Slam, de l’anglais slime. Désigne les champs d’épandage de résidus miniers.

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Crimes glacés

Les autorités policières viennent d’émettre un avertissement national. Il y a des gens sans scrupules qui se préparent fébrilement à profiter du retour du beau temps pour mettre dans des cornets tout un tas de choses qui n’ont vraiment pas leur place dans un cornet. Une énorme fraude se prépare. À la réouverture des crèmeries et le retour des triporteurs de glaces, la population doit prendre bonne note que tout ce que l’on peut présenter dans un cornet n’est pas nécessairement de la crème glacée. En fait, ces tristes dividus de race louche n’utilisent aucune crème glacée dans cette fraude qui se répand à la vitesse de l’éclair au chocolat. Cette pratique tombe sous le coup de la loi punissant les crimes glacés et sera promptement réprimée et les perpétreurs seront abattus froidement.

MarioLes fraudeurs n’hésiteront pas à donner aux saveurs des noms excitants pour leurrer les consommateurs. Ne laissez pas leur apparence rire de votre belle naïveté. Les autorités ont émis des mises en garde à l’effet que ces crimes glacés peuvent contenir des ingrédients impropres à la consommation humaine que les bons manufacturiers de crème glacée n’auraient jamais même penser utiliser. Selon les saveurs elles peuvent s’avérer indigestes voire porteuses de maladies potentiellement mortelles si vous n’avez pas pris la sage habitude de passer vos cornets longuement au micro-ondes ou de les griller sur le barbecue de bord en bord.

ViandeLes victimes de ces fraudeurs sans scrupules rapportent que ces crimes glacés ne goûtent pas particulièrement bon et dans bien des cas goûtent carrément le vieux, le remâché. On leur donne des noms qui sont uniquement destinés à faire rêver les naïfs ou brailler les nostalgiques. Même si on les décore habilement avec des choses qui ressemblent vaguement à des garnitures régulières, on aura très tôt fait de démasquer l’arnaque. Non seulement l’expérience habituellement suave qui consiste à lécher goulûment quelque chose de bon est brutalement trahie, l’imposture se révèle d’elle-même lorsque l’on sort ces crimes glacés du congélateur. Ils ne fondront pas et aucune dégoulinure ne rendra collants les petits doigts des lanceurs pee-wee qui trichent.

Expos

D’autres de ces crimes glacés ne sont rien de moins que de pâles imitations bon marché qui sont destinées à être consommées en quantités phénoménales par tous les I-maniaques qui achètent nimporte quoi sans réfléchir suffit-il que cela vienne d’un grand manufacturier, porte un brand prestigieux et soit mis en marché avec un “I” en avant. Ils font les choux gras des sweat-shops du tiers-monde où un surplus inespéré d’enfants sont nés comme une manne neuf mois après qu’une vaste et interminable panne de courant ait frappé de grands pans du Blabla-Desh et n’ait laissé que la copulation débridée comme activité à sa population bridée.

IconeLes fraudeurs sont particulièrement habiles et visent toutes les ethnies sans discernement. Certains de ces bijoux de la contrefaçon sont même munis de puces électroniques qui lorsqu’humidifiées par la salive de votre langue activent une rigolote musique de gaz intestinaux (prout) et émettent en même temps une odeur de méthane (pet) dans l’unique but de vous distraire de la totale absence du bon goût de chocolat et d’un manque total de la belle fraîcheur typique à la crème glacée. J’ose croire que l’arrêt Jordan ne puisse jamais servir d’échappatoire à ces criminels sans vergogne. Inutile de zoomer vos i-phones, petits vicieux, ce sont bien là de belles grosses foufounes noires.

Afrique

Si jamais vous êtes mis en présence de l’une ou l’autre de ces fraudes, rapportez-vous immédiatement au poste de police le plus près de chez vous, tant soit-il que vous ayiez la conscience tout à fait tranquille et que toutes vos contraventions soient payées. Sinon, ne perdez pas votre sens civique pour autant, déléguez votre beau-frère le plus clean.

Si un tel crime glacé se préparait près de chez vous, sauriez-vous le voir venir?

Flying Bum

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Dans tes dents!

La perspicacité peut devenir parfois une lame à deux tranchants. Je parle ici par rapport aux grandes vérités de la vie. Le silence vaut-il vraiment son pesant d’or lorsque nos yeux tombent sur un détail incongru qui vient briser la belle image de nos interlocuteurs?

Comme par exemple, comment je dois réagir correctement à la vue d’un petit bout de chemise blanche qui retrousse par le trou béant laissé par le zipper ouvert de votre pantalon. Vous mentionner le détail équivaut à avouer que je regardais par là, alors le silence s’impose. Ou quels mots prendre pour dire que vous avez une belle guédille verte qui vous colle aux côtés de la narine gauche. Je ne peux  tout simplement pas y aller rondement et vous révéler toutes ces choses juste comme ça! Ça demande réflexion. Même pas en privé, ce serait “so gauche” comme disent les chinois.

Le motif de votre pyjama Spiderman est visible à travers le tissu de votre chemise griffée, artistiquement frippée, celle-là même qui porte deux grands ronds de sueur aux aisselles, je dois garder ça pour moi. Je dois envisager la possibilité de vous causer un embarras personnel profond en vous révélant les effluves de poisson mort que dégage votre haleine, aucune chance à prendre ici. Peut-être ne mangez-vous pas vraiment de poisson pourri mais vous êtes plutôt affligé d’une grave et rare infection buccale résistante au Listerine, comment pourrais-je savoir? Ça expliquerait les taches vertes sur vos dents, n’est-ce pas? On pourrait sur-le-champ innocenter les épinards que vous avez mangés hier au souper. Et c’est bien de vos affaires si votre coiffure me fait imaginer que vous vous seriez fait lécher longuement la tête par une vache affectueuse. Et c’est encore moins de mes affaires si vous traînez un bout de papier-cul qui vous retrousse dans le dos, c’est peut-être là un signe de sénilité précoce qu’il n’est pas de mon ressort de vous annoncer.

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Personnellement, je trouve plus qu’astucieux que vous ayez conservé la moitié de votre petit déjeuner dans votre barbe, un petit creux dans le milieu de l’avant-midi ne vous prendra jamais au dépourvu au moins. Je ne commenterai donc aucunement. Votre belle frugalité vous honore. Et toutes ces traces de relish, de moutarde et de ketchup se mêlent admirablement bien aux motifs de votre cravate, en passant. Mais encore là, peut-être que votre pauvre femme a été occupée avec un bébé malade toute la nuit et s’est assoupie quelques minutes avant votre réveil et que vous avez dû vous habiller dans le noir et piger par erreur dans le panier à linge sale au lieu du panier de linge propre, ce qui expliquerait également vos bas dépareillés, dont un qui est à l’envers.

Vous devez probablement assumer que parce que dans le passé je vous ai déjà dit certaines petites choses (entre autres comment le problême de spot mouillé sur votre pantalon serait miraculeusement résolu par le simple port d’une couche pour adultes) que je devrais toujours vous révéler tous ces petits détails qui vous affligent et que ma perspicacité capte toujours avec acuité. Encore un fois, le silence est la meilleure tactique à privilégier. Jamais ne devrais-je vous avertir à voix haute devant des gens importants parce que peut-être le prendriez-vous mal. Peut-être que ce serait la goutte. Peut-être tomberiez-vous en mille miettes, vous écrouleriez-vous, seriez-vous même totalement détruit.  Que votre famille vous dépossèderait et vous finiriez dans le caniveau aux côtés d’un type amical et malodorant connu sous le seul nom de Mike, qui prêterait un regard attendrissant de son seul oeil qui marche sur un restant de Doritos pris dans vos rebords de pantalon.

Et si jamais je vous mentionnais quoi que ce soit qui aurait comme conséquence de vous tirer du terrible embarras que causent toujours ces petites choses-là, peut-être aurais-je enfin trouvé un sens utile à ma vie. Et je devrais vous en remercier personnellement et éternellement. Peut-être que vous aussi pourriez découvrir une toute nouvelle signification à votre propre existence, si vous étiez impeccable, une sorte de résurrection, de rebirth (pour les maniaques de pop-psycho).  Les gens s’exclameraient “Wow, vous avez l’air merveilleusement bien attriqué, votre grâce serait-elle par hasard aussi contagieuse qu’admirable, voici un tas de petite monnaie, en cas.”  Et vous partiriez motivé, sauver la planète de toutes ses tares et tous ses tarés et vous ramasser au passage un César, un Oscar, un Pulitzer, un Nobel de la paix, qui sait?

Et je resterais là à me questionner à savoir si j’ai vraiment bien agi en vous indiquant ces petites choses gênantes qui ruinaient votre image parce que vous seriez maintenant devenu un frais chié pompeux et insupportable.

Non, je ne peux pas vous faire ça. Je vous aime bien tel quel.

Flying Bum

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La mort volée (3)

3ème Partie.

Trois jours sans fin

L’enfant et son frère avaient été amenés chez le barbier Boucher à Lamaque pour se faire mettre beaux. Puis conduits et abandonnés par leur père chez Paul Quesnel, un magasin de linge où travaillait la cousine Jacqueline qui serait chargée de les habiller pour le salon et les reconduire ensuite au Café Windsor où leur père les attendrait. C’était extrêmement rare que l’enfant faisait un tour de machine avec son père, ça ajoutait à l’incongru de ces journées-là.

Ces trois jours sans fin avaient aussi vu débarquer la famille venue de loin, les oncles et les tantes avec des cousins, des cousines. Ses frères et ses soeurs vivants étaient tous venus. Sa famille était disséminée sur un vaste territoire allant de Toronto au Lac-Mégantic, de Montréal au Témiscouata et l’enfant était toujours heureux de voir débarquer les mononcles et les matantes qui ne descendaient pas souvent jusqu’en Abitibi. L’oncle Bobby était venu avec sa roulotte qu’il avait campée en face de la maison déjà pleine à ras bord de visite et dieu sait où le reste du monde était logé, la famille était bien grande.

Trois jours sans fin s’étaient écoulés et l’enfant s’était moult fois replié longuement dans ses songes d’enfant en attendant le retour de sa mère. À cette époque, le règne de l’enfant-roi était une chose qu’on aurait même pas imaginée, les enfants devaient tenir leur place et respecter le règne absolu des adultes qui était lui-même largement inspiré des valeurs religieuses encore présentes à l’époque. Toute une panoplie de règles de bienséance et de savoir-vivre complétait le topo dont des règles de conduite en cas de deuil particulièrement strictes. Chez lui, toutes les règles passaient à la relecture et étaient largement réinterprétées par une mère à l’esprit ouvert, singulier et indépendant, une femme bien “instruite” comme on disait dans le temps, une mère définitivement aimante et protectrice pour qui sa trolley passait avant tout diktat, fut-il prononcé par le curé Roy lui-même. Avec un mari plus souvent dans le bois qu’à la maison, elle avait le champ libre pour agir à sa guise en cette matière. Malgré tout, l’époque voulait qu’on voit les enfants un peu comme des êtres inachevés, qu’on ne prête guère attention à leur intériorité, on se contentait généralement de les élever et attendre d’eux une bonne conduite et du respect en retour. Devant la mort on disait généralement qu’un enfant ça ne pouvait pas “réaliser” ce qui se passait, pauvre enfant. Dans cette interruption complète de l’ordinaire des choses, condamné par les règles strictes du deuil qui contraignaient les enfants à se restreindre de bouger, de s’amuser, de rire, l’enfant pouvait facilement passer inaperçu. Et comme toute sa fratrie totalement muette sur le triste sujet de l’heure, absorber le choc avec ses propres moyens et tenter par lui-même d’en trouver le sens, mettre ses propres mots sur les oeuvres de la grande faucheuse qui frappait fort et proche de lui pour la première fois.

Son père étant parti plus tôt pour arranger des affaires, c’est son oncle Aurèle qui était venu chercher l’enfant propre et bien peigné, aussi confortable qu’un ours de cirque dans les habits que sa cousine Jacqueline avait choisis pour lui. En route et pour toute musique, sa tante Colombe assise sur la banquette avant qui avait sanglotté pendant tout le trajet et sonné des grands coups de trompettes dans ses beaux mouchoirs du dimanche. À l’arrière entre son frère et sa cousine Jocelyne, stoïque et silencieux comme ses deux compagnons de banquette, l’enfant essayait de s’imaginer l’intérieur de chez Marcoux, là par où tous les morts devaient inévitablement passer même si on ne mentionnait pas nommément Marcoux dans le petit catéchisme que l’enfant avait appris par coeur à l’école. C’était un terrain totalement inconnu pour lui. L’enfant supposait qu’on devait y entrer les cadavres par un châssis de cave sur un dalot chromé, de grands hommes maigres tout de blanc vêtus, échevelés et livides devaient s’adonner à de mystérieuses manoeuvres sur des corps nus allongés sur une vaste plaque d’acier, une vieille bonne femme trop laide et effrayante pour les vrais salons de beauté s’affairant à les coiffer et les maquiller, l’enfant devinait de fortes odeurs de formol mêlées à des odeurs de spray net, un silence de plomb et une lumière blafarde enveloppant tous leurs funestes travaux. L’auto de l’oncle Aurèle qui s’immobilisait à sa destination tira fort à point l’enfant de son petit film d’horreur. En voyant les quelques marches qui menaient à la porte de chez Marcoux, l’enfant était plus que jamais inquiet de pénétrer dans la maison des morts, là où il n’avait jamais mis les pieds auparavant. Avant de monter, il jeta un coup d’oeil furtif de chaque côté de l’escalier sur les petits châssis de cave mais un faux vitrail d’église obstruait la vue sur l’intérieur. Ishhhhhhh. Il voulait plus que tout revoir sa mère, alors il suivit docilement la triste parade qui s’engouffrait dans le salon funéraire.

La date de naissance précise de la tragédie grecque est inconnue : le premier concours tragique des Dionysies se situe vers 534. Représentation théâtrale aux origines religieuses indéniables, la tragédie grecque nous est principalement connue à travers trois grands auteurs aux vies successives et rapprochées : Eschyle, Sophocle et Euripide. L’âge d’or de la tragédie grecque s’achève dès la fin du Ve siècle. Les tragédies grecques constituent jusqu’à aujourd’hui une référence incontournable, qui se traduit par la fréquence de la reprise de sujets et de personnages propres aux tragiques grecs.

Chez Marcoux

En voyant le décor se présenter devant lui, l’enfant s’est immédiatement senti comme dans un théâtre, cette analogie et l’austérité des lieux eurent pour effet de le calmer un tant soit peu. Un élégant comptoir de bois à l’entrée, tenu par un groom placide, costumé et ganté de blanc, qui semblait veiller sur tout. Des cordons violets montés sur des poteaux chromés qui fermaient les endroits où nous n’étions pas les bienvenus, comme au théâtre Capitol à Bourlamaque. Des boiseries travaillées ornaient les contours de majestueuses portes françaises avec des dessins givrés dans les carreaux, les murs étaient tapissés de motifs plutôt foncés et rejoignaient les hauts plafonds en passant par un assemblage de moulures compliqué. Partout, des tapis de Turquie épais et moëlleux effaçaient tout bruit de pas, probablement là pour assourdir aussi le son des pleurs et des gémissements, éventualités dont on avait prévenu l’enfant. Un large corridor avec des grands salons de chaque côté qui rappelaient les salons de riches où les enfants n’avaient pas le droit d’aller, comme chez les Baribeau. Des tableaux, des scènes religieuses pour la plupart, ornaient les espaces vides entre les nombreuses portes. Des effluves planaient dans l’air, odeurs de propre, de fleurs, d’encens et de parfums de matantes à travers lesquelles l’enfant fût incapable de distinguer l’odeur du formol d’en bas. Puis, sur le mur près d’une porte, sur un petit panonceau de feutrine noire encadré de métal argenté était inscrit Madame Paul E. St-Pierre avec des petites lettres de plastique blanc. Sa mère s’appelait Isabelle mais en société les mères n’avaient pas de nom bien à elles dans ce temps-là. Dans son salon, des causeuses et des fauteuils aux allures Louis XVI savamment répartis dans la pièce, des lustres qui déposaient un éclairage plutôt tamisé sur un décor aux teintes feutrées. Sur le mur du fond, un savant étalage de fleurs formait un impressionnant encadrement de couleurs alentour de la grande boîte de bois ouvré où elle était allongée dans des nuages de soie frisée blanche, comme figée dans le temps.

L’enfant ne remarqua ni les quelques matantes endimanchées de couleurs mornes qui étaient déjà arrivées, ni les quelques mononcles tout en noir, il ne vit qu’elle et il s’avança prestamment vers sa mère. Trop petit pour s’agenouiller sans la perdre de vue, l’enfant monta irrespectueusement, que le diable l’emporte, debout sur le cuir du prie-dieu. L’effrayante grosse bonne femme d’en bas avait fait une job de cabochon. Pour cacher la boucherie, une perruque trop noire, trop courte, lui couvrait la tête et lui descendait presqu’aux yeux, pas comme ses cheveux à elle, pas peignée du tout comme elle, son visage n’était plus qu’une peau de poudre sèche même pas de la bonne couleur, des lèvres trop rouges et deux paupières rosies de fard, fermées, comme un rideau tombé pour toujours sur son bienveillant regard de mère. L’enfant toucha les blanches mains dont les doigts étaient entrelacés d’un chapelet. La froideur qui s’était emparé de ses mains le surprit et l’effraya même un peu. Le catéchisme disait donc vrai. La mort avait emporté son âme ailleurs, avec elle toute sa chaleur, ne laissant aux vivants à pleurer qu’un méconnaissable pantin de chair raide et froide. Après avoir bien observé la triste scène, l’enfant se ferma les yeux un bon moment pour laver cette sale vision et reconstruire dans sa tête une image d’elle, rassurante, bienveillante et aimante, à qui dire au revoir. Quand il rouvrit ses yeux, c’était le torrent. Un torrent abondant, violent, libérateur.

Anne, ma soeur Anne? Pas loin derrière, l’oncle Aurèle avait échappé la tante Colombe qui fonçait droit sur la tombe en hurlant le petit nom de sa soeur, Zouzou, Zouzouuuuu, Zouzouuuuuuuu, en vociférant sa douleur à tue-tête. Si les autres matantes ne l’avaient pas attrapée à temps, elle l’aurait sûrement sorti de sa tombe manu militari et entrepris sur le corps des manoeuvres de réanimation. Allah avait décidé de s’offrir un peu de tragédie grecque. Pendant que le diable était carrément aux vaches, l’enfant disparût dans la confusion prendre une bouffée d’air frais dehors, y cacher son tourment surtout.


ISMÈNE

Quelle satisfaction éprouves-tu donc à me blesser?

ANTIGONE

Tiens, tu me ferais rire, si j’avais le coeur à rire.

ISMÈNE

À présent, du moins, ne puis-je rien faire pour toi?

ANTIGONE

Sauve ta vie. Je n’en suis pas jalouse.

ISMÈNE

Quelle n’est pas ta misère! Faut-il que tu m’écartes même de ta mort?

ANTIGONE

Tu as opté pour la vie; moi, je vais en mourir. Ne te décourage pas : ta vie est devant toi; la mienne est finie; il y a longtemps que le l’ai consacrée à ma mort.

Sophocle, Antigone


Tétreaultville, automne 2002

Bien des lunes et quelques saisons avaient passé dans le ciel de Tétreaultville depuis ce jour où je l’avais ramenée dans sa maison. Je l’avais installée dans le lit que nous partagions encore malgré les aménagements que son état requerrait. Sur le moment, j’accusais la fatigue car elle semblait avoir été tout au plus confortable à l’idée d’être de retour chez elle, de revoir ses deux fils, ses chattes, sa maison. Certes, elle était allumée à l’idée de retrouver enfin la possibilité de fumer le cannabis que je cultivais pour elle en toute légalité dans le sous-sol. C’était relativement nouveau à l’époque et je crois bien avoir été le premier à avoir pu obtenir cette dérogation à Montréal. Une autre bonne corvée pour moi mais sa consommation nous aurait probablement mené à la faillite sans ce petit jardin botanique singulier.

Et elle s’en était donné à coeur joie ce jour-là, un joint de cannabis n’attendait pas l’autre, si bien que dès son souper englouti, elle était partie dans les bras de Morphée jusqu’au lendemain matin. Pour ma part, la cervelle emprisonnée dans les méandres de ses pensées décousues, le sommeil ne vint qu’avec l’heure bleue. Il y avait longtemps que je ne fumais plus l’herbe qui me suçait l’énergie dont j’avais tant besoin.

Au matin clair, lorsque nos yeux s’entrouvrirent presque simultanément, j’entrepris tout naturellement quelques petits mots amoureux, quelques petits gestes amoureux, quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis comme dix mille fois avant. La réplique n’est pas venue. En fait, elle n’était pas venue depuis le corridor d’hôpital où elle avait tout juste sussuré un mot ou deux avant que l’anesthésie l’emporte. Pour toute réponse, il ne vint qu’un rictus malaisant, comme un rire jaune hors d’ordre, on aurait dit que ses grands yeux bruns me fixaient le dedans de la tête en passant par mes yeux sans les voir, puis ces quelques mots: –“Moi, est-ce que je peux fumer, là?”. Le ton était tristement donné pour la suite des choses. Les séquelles dureraient encore un temps, pensais-je alors. Un fils revenait avec une victoire à l’escrime, rictus, remportait un important championnat, rictus, un méritas scolaire, toujours rien qu’un rictus malaisant. L’amie de coeur de son fils se pendait dans une chambre du Reine-Élisabeth à dix-huit ans, belle comme un coeur et toute la vie devant elle, encore rien qu’un rictus malaisant, un petit rire jaune déconcertant qui nous tuait tous à petit feu. Toutes les émotions émoussées, plus jamais de vrais sourires bien sentis pour les petites joies, plus de larmes à sécher ni de chagrin à apaiser. Finalement, ses émotions toutes brisées, jamais plus la réplique que j’attendais tant n’est revenue dans ce rituel vieux comme nos deux vies ensemble.

La démission

Sa condition a continué de se détériorer inexorablement. L’ampleur de la tâche prenait des proportions insoupçonnables et la petite maison de Tétreaultville n’était plus qu’une triste clinique où circulaient quotidiennement des aides familiales, des infirmières, un médecin, une femme de ménage que je m’étais décidé d’embaucher à mes frais. J’avais conservé mon emploi de soir et je disais souvent à la blague que j’allais me reposer au bureau mais c’était devenu une réalité un peu gênante avec le temps. Chaque matin j’étais confronté à la certitude que les choses ne pouvaient qu’aller encore un peu plus mal avant d’aller mieux et je ne me trompais jamais. Les journées s’amorçaient de plus en plus péniblement et je n’avais plus le temps de me prêter aux longues réflexions philosophiques qui me ramenaient généralement sur les rails. Le temps m’était volé, les énergies sucées, je devais mettre une grande partie de moi-même au neutre pour pouvoir maintenir ma partie utile fonctionnelle. Vint un temps où ce fut comme un pilote automatique qui opérait pour moi le plus clair du temps, puis comme un tout petit pilote de poêle à gaz, une toute petite flamme bleue et vacillante.

Je souffrais d’une peine d’amour profonde avec des racines de plus de vingt-cinq ans de profondeur, même si son corps malade était toujours bien là avec moi, même si elle m’appelait jour et nuit. Elle ne me parlait presque plus, jamais la première à initier quelque conversation. Elle gémissait longuement mon prénom pour un verre d’eau, un repas, une couche pleine, un joint, un autre joint, encore un autre joint et chaque nouveau gémissement devenait un supplice qui perçait une nouvelle grafigne brûlante sur mon coeur qui n’était plus qu’une grosse boursouffle douloureuse peinant à battre le rythme. Et chaque lendemain se ramenait exactement pareil comme la veille, mais en pire. Mon corps qui avait beaucoup donné s’était amaigri, comptait ses morceaux, cherchait continuellement la force d’exécuter toutes choses. Mon coeur n’était plus qu’angoisse, tristesse et fatigue. Dans les circonstances, mon esprit a commencé à prendre des petites libertés, se dire qu’il pouvait bien se permettre de dérailler un petit peu lui aussi.

“Quand tout à coup l’amour n’est plus que douleur au fond de notre être et que plus aucune fenêtre ne laisse passer le beau temps.”

Jean Leloup, Je suis parti

Vint un temps où presque toute mon énergie ne servait plus qu’à traîner de force mes pas vers la lumière davantage que dans l’ombre enjôlante, pour mon propre salut et pour celui de mes deux fils.

Le mercredi était normalement jour de grande visite médicale. Le médecin, petit homme somme toute assez sympathique, comme tout médecin de CLSC prêt à faire des visites à domicile au lieu de faire des tonnes de fric, belge avec un fort accent et plutôt rigolo à ses heures. L’infirmière, une belle jeune fille dans la trentaine avec toutes ses rondeurs aux bonnes places qui était tombée dans l’oeil de mon ami Jean-Paul qui habitait encore chez moi. On l’appelait nurse Betty entre nous pour se payer la tête du pauvre Jean-Paul tout émoustillé. Elle passait généralement avant le médecin pour refaire des pansements propres sur les deux immenses plaies de lit qui perçaient ses ischions et qui semblaient ne jamais vouloir guérir, puis attendait pour assister le médecin au besoin ou prendre de nouvelles consignes. Mais ce matin-là, ils étaient arrivés tous ensemble avec en bonus la travailleuse sociale qui ne s’était pourtant pas annoncée. Une maigre fonctionnaire un peu grisâtre à la peau acnéeuse qui donnait l’impression d’exercer sa profession juste pour se tenir occupée entre deux congés de maladie payés. J’avais pris l’habitude de continuer à leur offrir le café par politesse parce qu’ils avaient toujours refusé mon offre. Ce matin-là, ils acceptèrent l’offre unanimement. Tous connaissaient les airs de la maison, alors tous les manteaux enlevés, la travailleuse sociale s’installa au salon pendant que j’allais refaire du café frais, un peu ébaubi. À la cuisine, Jean-Paul visiblement mal à l’aise était déjà affairé à verser du café frais coulé et préparer un cabaret pour apporter tout ça au salon. Surpris, je lui lançai un regard suspicieux tout en poignards acérés. Il a esquivé les couteaux en tournant la tête; je lui donnai quand même un coup de main pour le service. De retour au salon, je vis la porte de la chambre étonnamment fermée, le médecin et nurse Betty étaient plutôt venus rejoindre la travailleuse sociale sur le long divan fleuri.

L’automne livrait tout un spectacle par la grande baie vitrée du salon, nous laissant voir les énormes érables qui formaient une majestueuse marquise aux couleurs de feu par-dessus la rue Cirier. Personnellement, je n’y voyais plus que cinq grandes fenêtres sales de plus à laver. En me pointant la bergère rouge qu’ils avaient commodément placée devant eux, dos à la baie vitrée : –“Venez donc vous asseoir, monsieur St-Pié-re” (accent belge) dit le médecin. –“Elle dort bien là, on a un petit moment devant nous.”

Jean-Paul s’installa dans la causeuse en retrait, toujours en évitant nerveusement mon regard et tous finirent de préparer le café à leur goût en yap-yappant des banalités. Une bien lugubre conférence semblait se préparer. Nurse Betty soulignait de façon bien niaise qu’elle n’était pas du tout à l’aise que je fasse des pansements complexes la nuit, les week-ends, même si elle me l’avait enseigné à son corps défendant et que ce n’était pas éthique de me confier ça et qu’elle n’avait pas le choix parce que ses urines et ses selles pouvaient parfois contaminer ses plaies et qu’on ne pouvait pas la laisser comme ça et qu’elle, elle ne pouvait pas se déplacer tout le temps surtout la nuit, les week-ends, et le maudit budget d’heures-soins accoté au plafond et blablabla et blablabla et blablabla. La travailleuse sociale y allait innocemment de la situation dans les centres de soins de longue durée comme on parle du temps qu’il fait ou de recettes de tarte au sucre, en m’observant hypocritement par-dessus ses lunettes de soeur grise comme pour essayer de capter une réaction. –“Et c’est comme ci dans ce centre-là et c’est comme ça dans ce centre-ci,” et blablabla et blablabla. Le petit médecin belge vint mettre un terme au malaise des deux pauvres filles de toute évidence embarrassées. Lentement, comme une maîtresse d’école expliquerait les choses à un enfant un peu lent, le médecin se prononça :

–“Monsieur St-Pierre, vous savez, nous avons maintenant deux très grands malades dans cette maison, vous savez, et nous pourrons n’en sauver qu’un, vous savez. Et c’est vous, monsieur St-Pierre, vous savez. Laissez-nous vous aider maintenant.”

Oui, oui, oui je savais. Je ne voulais pas le voir mais je le savais. Il ne m’apprenait rien le pauvre homme, le mal était déjà bien installé en moi et son ravage ne faisait alors que commencer. Dans la jaunâtre lumière de ce matin d’automne qui jetait un voile sur tout le petit salon ainsi qu’un maquillage théâtral sur les visages figés de la compagnie, les dernières paroles du médecin marquèrent un long time-out sur la rencontre.

Démasqué, tout plein de tensions se sont momentanément calmées dans mon corps et j’ai pris le temps de bien apprécier toutes ces sensations depuis longtemps oubliées dans chacun de mes membres. Devant moi toutes ces personnes étaient comme pétrifiées, suspendues dans cet instant de silence qui n’en finissait plus de finir et me fixaient tous du regard à l’affût du moindre mouvement, de la moindre réaction.

Et l’invincible chevalier servant, que sa propre armure d’acier achevait de digérer par en-dedans, descendit de sa monture calmement, s’avança devant les troupes qui lui faisaient face et mit docilement le genou au sol, déposa toutes les armes à leurs pieds, épuisé, vaincu.

Cimetière de Val d’Or, le vingt-quatre juin 1965

À l’époque, on exposait les corps au moins deux jours. De ces journées de salon funéraire, l’exposition comme on disait alors, l’enfant avait retenu que la plupart des gens braillaient en haut puis allaient fumer en bas, retournaient brailler en haut et revenaient toujours fumer en bas. Les gens fumaient absolument partout dans ces années-là. La majorité des gens fumaient en fait. Au restaurant, dans les magasins, dans les émissions de télévision, même au bout des corridors dans les hôpitaux mais devant un mort, au grand jamais. Un fumoir était prévu pour ça et la fumée y était à couper au couteau. L’humeur était cependant sur un bien meilleur registre dans le fumoir malgré l’odeur de boucane. La matante était toujours prête à sortir quelques sous pour faire sonner les distributrices qui impressionnaient beaucoup l’enfant. On en passait beaucoup aux pauvres enfants qui ne réalisaient pas. Personne ne s’opposa à ce que l’enfant choisisse son carrosse et c’est avec sa marraine Nininne, tante Suzanne de son vrai nom, et son mari Preston que l’enfant prît la route vers l’église pour le service. Preston Nix était le dernier mari en lice de sa marraine, un anglophone de Toronto pince-sans-rire exceptionnel que l’enfant appréciait énormément et qui avait toujours de belles voitures de l’année propres et dispendieuses. On n’irait pas à l’église à pied, ô que non!

Ces messes pompeuses et interminables apportaient toute la solennité et le décorum à ces instants rituels incontournables mais ennuyaient considérablement les enfants. On ne personnalisait pas tellement les rites à cette époque, autre que d’insérer un prénom dans les blancs prévus ce qui déclenchait quand même des pleurs à chaque fois qu’on nommait la défunte. Après le long supplice de la messe, un autre grand tour de machine s’amorçait sous le glas. Une lente parade sans majorettes ouverte par le corbillard qui contenait sa mère; toutes les autres voitures qui suivaient à la queue-leu-leu, en silence toutes lumières ouvertes en plein jour. Après un bref chaos à l’arrivée au cimetière, le rituel reprenait en plein air, comme une grande tragédie grecque, alentour d’une fosse, au-dessus de laquelle la tombe était suspendue par un système de courroies.

La grosse face rouge du curé Roy dominait la mise en scène, coiffé d’une barrette ecclésiastique noire à pompon. Il portait un surplis de soie vert bouteille tout orné de dorures sur une soutane violette foncée et était flanqué de deux enfants en soutane noire couverte d’un surplis de coton blanc. Un des enfants tenait bien droit le bâton de Saint-Jean-Baptiste dont c’était la fête. À l’arrière-scène, les hommes de Marcoux en noir et bien droits, trois de chaque côté du trou, et derrière eux Marcoux lui-même, en queue de pie, chapeau claque à la main. On aurait dit des grandes corneilles noires debout sur leurs pattes d’en-arrière veillant sur le trou. Une butte de terre dissimulée sous une grande bâche noire bien propre formait l’arrière du décor. Les autres acteurs classés par famille se tenaient tout autour de la scène, les femmes en beau linge, chevelures couvertes de chapeaux cloche ou de nids d’hirondelle et le visage voilé de noirs filets, les hommes droits comme des épinettes, couvre-chefs tenus sur le coeur. L’enfant s’était reculé, réfugié dans les jupes de sa marraine qui le tenait par les épaules. Le curé lisait ses textes à même le grand livre que tenait devant lui son enfant de choeur, appelait des réponses connues par coeur et marmonnées du bout des lèvres par l’assistance, commandait des prières, et tous obéissaient sagement. Puis il s’approcha côté jardin du décor central et entreprît un cérémonial qui eût l’heur de repartir de plus belle la litanie des gémissements et des sanglots. Même des hommes pleuraient à chaudes larmes. Oncle Ti-Noir, qui était aux yeux de l’enfant non seulement le mononcle à qui il manquait un pouce, mais aussi l’incarnation même de la force tranquille, laissait aller deux grandes coulées de larmes sur ses joues; l’enfant avait toujours imaginé que l’homme qui avait osé partir avec le pouce de son oncle Ti-Noir ne devait même plus avoir assez de morceaux de face pour pouvoir décorer le dessus de ses pauvres épaules, mais même lui pleurait. C’est donc presqu’avec fierté que l’enfant laissait couler toutes les larmes de son corps en silence, comme un homme, comme mononcle Ti-Noir. Éventuellement, d’un hochement de la tête le curé fît signe aux hommes de Marcoux leur indiquant de descendre lentement le tombeau de bois dans le fond du trou, lançant au passage sur le couvercle des petites poignées de cendre.

Allah n’avait pas encore eu tout son soûl de tragédie grecque.

La tante Nininne poussa brutalement l’enfant de côté et l’abandonna là, sonné, partît en trombe avec sa soeur Hélène attrapper au vol la pauvre tante Colombe que l’oncle Aurèle avait encore une fois échappée. En hurlant sa peine d’un bout à l’autre du cimetière et probablement entendue jusqu’en ville, la pauvre femme possédée par une douleur innommable s’était précipitée vers le trou comme un orignal affolé sur la 117. Si les deux matantes n’avaient pas eu d’aussi bons réflexes, elle faisait le saut de l’ange directement dans le fond du trou rejoindre sa soeur tête première. Ils portèrent la pauvre femme plus loin et chacun y allait de ses gestes et de ses paroles pour la calmer, ou suivait l’attroupement bêtement juste pour sentir. La diversion donna tout juste le temps à l’enfant d’aller se pencher sur le bord de la fosse en toute impunité. Il regardait les derniers mouvements de courroie qui emportaient la tombe vers le fond sous le regard éteint des hommes de Marcoux.

Un enfant ça ne réalise pas, pauvre enfant, mais lui avait réalisé une chose. Il savait, en entendant le bruit sourd de la tombe qui frappait le fond du trou qu’elle emportait pour toujours avec elle les plus belles images de sa jeune vie, la plus lumineuse partie de son enfance.

La condamnation

Au temps jadis, les gens appelaient à la blague notre maison le refuge Meurling*. C’est encore comme ça chez moi. Parmi son frère et ses soeurs, c’est nous qui avions hérité du “bonheur” de veiller sur leur mère lorsque son mari est décédé et partagé l’essentiel de nos quotidiens avec elle et même souvent nos vacances d’été aussi. Nous avons toujours aidé sans jamais juger ceux qu’elle aimait. Ouvert nos goussets sans compter à ceux que la gêne affligeait, fait manger à notre table ceux qu’un triste hasard avait affamés, consolé affectueusement ceux que la vie faisait cocus, hébergé sans questionner celles que de tristes amours avaient mises à la rue. Tous et toutes ont eu leur part de nos bonnes grâces.

* En 1912, la ville de Montréal reçoit un legs de Gustave Meurling qui ne doit être utilisé qu’à des fins charitables. La Ville décide alors de construire le refuge Meurling, répondant ainsi aux nombreux réformateurs sociaux qui déplorent le manque d’asile public pour les indigents à Montréal.

J’ai erré et voyagé

Et même si je pense à toi à toutes les heures de la journée

Et même si je pense à toi

Jamais je ne reviendrai

S’il faut recommencer la bataille

Je laisse tomber, je ne suis pas de taille

Je ne veux plus me battre avec toi

Je ne veux plus me battre avec toi.

Jean Leloup, Je suis parti

Ils ont formé équipe, équipe d’intervention, appelaient-ils ça. Les diagnostics sont tombés, les plans ont été tirés. Je devais retrouver la manière de respirer, de boire, le goût de manger, de marcher dans la lumière, retrouver l’envie de rire et d’aimer, et que le corps exulte comme tout le monde et surtout de suivre le strict plan de traitement qu’une sévère dépression impose. Quant à elle, il devenait évident que les soins que requerrait son état dépassaient déjà largement les ressources à domicile disponibles et la garder à la maison devenait un danger pour sa santé, la mienne et par la bande, celle de nos deux fils. La travailleuse sociale a pu la faire héberger une semaine dans un centre de soins de longue durée où ils ont eu le loisir d’évaluer correctement sa condition. Par la suite, l’évidence de son état a fait en sorte qu’un placement permanent a été organisé rapidement. J’ai confié à sa famille l’administration de ses biens en bonne et due forme et je leur ai confié la mission de veiller sur elle, de voir à ce que tout se passe bien pour elle.

Pour moi, la vraie noirceur commençait à peine. C’était parti pour aller encore un petit peu plus mal avant d’aller mieux. Sa famille, prise de court, devait maintenant jauger toutes choses et tout un chacun devait trouver où faire son lit. Le verdict est tombé, immédiat, cruel et sans appel. Pour la première fois de ma vie, je traversais du côté des méchants, des sans-coeur et des écoeurants. De ceux qui abandonnent au caniveau, même après presque dix ans de bons soins et plus de vingt-cinq ans de vie commune, une malade qu’ils ont tant soignée, tant aimée. Je n’ai pu bénéficier du retour d’aucune bonne grâce passée ni même été épargné du cruel jugement que je croyais pourtant avoir toujours épargné aux autres. D’autant qu’une autre femme, dont l’histoire sera bien écrite un jour, était déjà venue me tendre la main pour m’aider à sortir de ce marais opaque. La traîtrise s’ajoutait à la liste sans fin de mes méfaits. Dans la plus grande des pénombres, bien malin celui qui différenciera à l’odeur l’innocent du coupable sans juger aveuglément et moi je ne me pardonnais déjà plus rien de toutes façons.

Mon chemin de Damas se ferait un peu plus long que prévu, à pic et sinueux, avec des trous sombres qui gobent vos pieds, les murs de béton qui se dressent devant vos matins et les monstres sous le lit qui vous assaillent sans avertir à la moindre occasion. La dépression est une salope de première classe qui a plus d’un tour dans son christ de sac. Toutes choses organisées et mises en place, je ne retournerais plus la voir pour un temps, le temps de guérir tant soit-il possible.

Le poête Francoeur disait fort à propos qu’un coeur cassé collé, ça reste toujours un coeur cassé collé. Au début trop fragile, la terreur immense de le voir se recasser en mille miettes m’empêchait de retourner la voir; ensuite, je pensais qu’une visite la troublerait plus qu’autre chose et que ma présence serait plutôt malvenue dans les circonstances et que si elle avait exprimé clairement le besoin ou le désir de me voir, de me parler, j’ose croire que le message me serait parvenu. J’y travaillais mais je n’en suis jamais venu à l’étape de ramasser mes esprits suffisamment pour embarquer dans le char et y aller. Puis un soir en rentrant à la maison, un messager vint se manifester. M’apprendre par le répondeur téléphonique sur un ton froid et monocorde qu’elle était morte.

Montréal, fin avril 2004

Ses soeurs avaient très bien organisé toutes ces choses-là. Elle avait voulu que son départ soit souligné en toute intimité. Quelques rares amis bien triés étaient venus. Toute sa famille proche y était aussi, son frère, ses soeurs, leurs conjoints, leurs enfants. Personne de ma famille. Croyant pourtant m’être présenté à l’heure dite avec mes deux fils, il ne restait plus que quelques places dans le dernier rang d’une toute petite salle lorsque nous sommes arrivés. Nous nous y sommes installés comme des intrus de dernière minute sous une fusillade de regards gris et noirs. Sa famille formait une haie infranchissable au premier rang entre l’urne déposée près d’une photo d’elle, quelques fleurs, un célébrant dont je ne voyais que le dessus de la tête, et nous, loin derrière. Chaque fois qu’un visage s’est retourné furtivement vers moi, il portait tout le mépris du monde dans les plus belles moues qu’une face humaine peut réussir. J’en suis venu à me demander si j’étais à ma place, si je devais attendre là pour voir où étaient les limites de mon endurance, comment ce serait de perdre conscience sur place ou si je devais aller me ressusciter dans la fontaine du grand hall ou aller me décomposer dans les jardins dehors. Mais je suis resté, pour elle et pour nos deux fils, tristes et stoïques à mes côtés. Je sentais tout le poids d’une sévère sentence sur mes épaules venir s’ajouter à la tristesse du moment, le deuil de celle qui fut ma compagne pendant plus de vingt-cinq ans, le deuil de deux garçons qui perdaient leur mère encore une fois.

Le supplice ne dura qu’un temps, le célébrant débitait déjà les platitudes de circonstance, comme s’il n’avait attendu que moi pour ouvrir la machine. Je ne portais pas vraiment attention à ses paroles récitées sans façon, occupé que j’étais à tenter de me contenir, me recomposer, le visage brûlant et les jambes flageolantes. J’avais cependant remarqué que l’homme s’étirait souvent le cou faisant des pointes sur les pieds, cherchant je ne sais quoi du regard par-dessus les premiers rangs. Après plusieurs tentatives, son regard tomba finalement sur le mien, contact momentané entre quatre yeux, puis il regarda les deux garçons à mes côtés et le visage soudain vivant, il contourna la haie et vint se placer devant nous un petit moment. Il prononça bien quelques paroles apaisantes à l’intention d’un père, de ses deux fils éplorés mais comme pris d’apoplexie je n’en ai rien retenu de ses paroles, sauf la chaleur de sa voix. Et aussi une autre chose, fondamentale. Un homme inconnu, par instinct ou par expérience et mû par une compassion profonde, était venu me rassurer malgré l’apparât et le protocole traficoté, que j’étais bien à la bonne place, que ma peine était aussi vraie que celle de n’importe qui d’autre ici présent.

Je ne crois pas qu’on m’ait dit si, ni où ni quand ni comment on disposerait de ses cendres. J’ai présumé qu’ils la déposeraient près de sa mère et de son père dans le cimetière en arrière du funérarium. Je ne crois pas non plus que nous avions été comptabilisés dans le calcul des petits sandwichs pas de croûte. Aussitôt la cérémonie terminée, je suis sorti précipitamment m’asseoir sur un banc de parc dehors, seul, fumer clope sur clope en attendant mes deux fils qu’une de leurs tantes avait attirés dans un petit salon discret pour leur parler. La mort révèle souvent les recoins les plus sombres et les plus étranges de l’âme humaine. Sur le chemin du retour, mes fils m’expliquèrent que la tante avait de son propre chef décidé de modifier certaines dispositions prises par leur mère, geste qui aura eu pour seul et principal effet de me mettre dans la gêne et provoquer des conséquences en cascades qui m’affectent encore aujourd’hui. J’ose croire que la pauvre fille a agi uniquement aveuglée par une peine plus grande que son génie, l’autre seule option étant que la malice l’aurait investie d’une mission de vengeance, son méfait n’ayant avantagé personne à la fin de la chanson. Peut-être aussi avais-je tout simplement payé là pour tous mes péchés, rien n’est moins clair. Je sentais pourtant que ce jour-là on m’avait sciemment volé sa mort comme une ultime mesquinerie.

Avec le recul je sais que dans l’auto qui nous a ramenés à la maison, je me sauvais au vu et au su de tous avec la plus grosse part du butin. Deux fils aimés dans lesquels elle vit toujours, près de moi, qui sont devenus des hommes brillants, des pères aimants et admirables et à leur suite, tous ses petits-enfants qu’elle n’aura pas eu le bonheur de connaître et à qui je me fais un devoir de raconter son histoire.

À celle qui fut ma joie et ma vie pendant toutes ces années, mon esprit aujourd’hui cicatrisé est capable de voir, de faire défiler à sa guise par-delà les sombres images qui ont longtemps obstrué la vue, les images d’un sourire à la charmante petite craque, l’image d’un petit ouragan perpétuellement souriant toujours rien que sur une gosse, brillante et allumée, mère aimante et aimée de tous. Où que tu sois, que la vue de toute ta trolley de petits-enfants qui s’amusent dans le bois avec leur grand-père sous le regard attendri de tes fils te ramène toutes tes émotions perdues et la paix du coeur. Et je remercie sincèrement celles et celui à qui j’ai dû confier le confort et la sérénité de tes derniers jours et qui ont rempli leur mission avec amour.

À la mère de l’enfant que j’ai été, sache qu’il y a belle lurette que l’enfant a réalisé toutes ces choses que les enfants ne devaient pas réaliser. Éclairé par le frère Côté, l’unique directeur de conscience que je n’aie jamais eu, le vingt-et-unième jour de juin 1969, dernière journée d’école de ma septième année et première journée de l’été, j’ai fui seul la grande ville par l’express de nuit jusqu’à Val d’Or avec une mission. Au petit matin, j’ai demandé à l’oncle Aurèle qui m’attendait au terminus d’autobus de me conduire jusqu’à ta pierre que je n’avais pas revue depuis. J’y suis venu pour y déposer tout mon amour et t’offrir de bon coeur toutes ces plus lumineuses années de mon enfance que je t’avais accusé d’avoir emportées avec toi, pour que tout tourment s’éloigne de toi et que tu puisses reposer en paix en attendant mon retour.

Ces deux femmes que j’ai tant aimées et que la mort est venue chercher en plein midi de la vie auront fait l’objet de bien des coïncidences, partagé de bien tristes hasards. À la fin de l’histoire, l’une m’aura donné ma propre vie ainsi que celles de mes quatre frères, l’autre tout son amour ainsi que mes deux fils. Finalement, si on fait le compte, ces deux femmes n’auront eu que des garçons à aimer. Et encore trois autres tout petits garçons nés de mes deux fils sont venus à leur suite. Et comme toutes les bonnes grâces reviennent toujours en indulgences, leur sang de femme coule à nouveau aujourd’hui, enfin réuni, dans les veines d’une adorable petite fille, enjouée et brillante, véritable petit ouragan perpétuellement souriant et toujours rien que sur une gosse, portant fièrement à bout de bras, en elle seule, toute la vie de ces deux femmes.

Allah avait donc gardé le meilleur pour la fin.

Adèle

À Isabelle, Denise et Adèle.

Flying Bum

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C’est la faute au pain brun

Dans ma tendre enfance dans les années soixante, il existait déjà deux sortes de pain: le pain blanc et le pain brun. Le pain blanc régnait en maître absolu sur toute la province de Québec. Supérieur parce qu’il n’ajoutait aucun arrière-goût indésirable à nos tartines de beurre de pinottes-confitures qu’on dévorait en écoutant Bobino au retour de l’école et son élasticité sans pareille nous permettait plier les tartines en deux sans les déchirer. 073f1a64b58db367cc8d77a27ddfc3f0

Le pain brun, qui était parfois juste du pain blanc bruni avec de la mélasse, était “correct” à l’occasion et possédait sa petite clientèle certes un peu louche et n’était nullement destiné à une consommation quotidienne, cela faisait l’unanimité. Du pain pour immigrants ou pour rachitiques principalement. Et puis, les choses ont sournoisement commencé à changer, comme c’est généralement le cas pour les choses qui ont la mauvaise habitude de se mettre à changer quand tout allait déjà très bien comme ça.

Groucho

Dans le temps du pain blanc, Groucho Marx lui-même nous vantait les mérites, cigare au bec, de la céréale avec assez de sucre dedans pour tuer un diabétique.

Des commandos granolas de chevaliers de la santé se sont formés ici et là et ont commencé à soulever des idées de retour à la nature, inventer des choses comme les aliments biologiques et l’agriculture équitable et dans le temps de le dire, notre bon vieux pain blanc a été déclaré poison vif pour l’humanité, le gluten sa nouvelle cigüe. On décréta unilatéralement qu’une vie pleine et entière dans la santé et dans la joie ne devenait plus possible sans la fibre, le transit intestinal régulier et la selle bien ronde, d’un beau brun légèrement caramel et avec tout juste la fermeté nécessaire pour l’expulser sans douleur deux fois par jour idéalement. Un coup d’état dans la boîte à pain rien de moins, comme si un matin on s’était réveillés sous le nouveau régime totalitaire du blé entier. La farine blanche réagît en produisant du pain blanc enrichi mais nous ne sommes pas dupes, nous savons très bien que ce n’est là que du pain brun blanchi, ce qui n’est guère mieux. La vie comme nous l’avions connue avec du bon pain blanc caoutchouteux était définitivement révolue.

Le pain blanc a tellement été démonisé qu’il est devenu le symbole d’un mode vie carrément inconséquent ou simplement rétrograde et quétaine. Cela devenait l’apanage des banlieusards moyens, clean-cut et modérés en toutes choses, des pauvres du bas de la ville, des nostalgiques de La Famille Stone où les enfants heureux s’empiffraient de piles de tartines sous l’oeil indulgent des mamans ravies.

drinks
Les mères n’allaitaient pas au temps du pain blanc, on mettait les bébés au 7up aussitôt qu’ils avaient une dent à livrer à la carie. Pepsi pouvait nous montrer des fesses et même des bouts de mamelon sans que personne ne monte aux barricades.

La culture des mangeux de pain blanc était née avec pour étendards la naïveté, le consumérisme aveugle et la propension à ne pas trop réfléchir, ne jamais remettre quoi que ce soit en question. Faisaient généralement partie de la culture des mangeux de pain blanc: le bingo et les jeux de société, le bowling, Barbara Streisand et Tom Jones, une fixation sur les fertilisants à gazon et les pesticides, le café instantané, les Pop-Tarts et les TV dinners, les haies de cèdre bien rasées, la droite modérée voire le renouveau charismatique, le vin servi dans des boîtes de carton avec de pratiques petites valves et toutes les sortes de thérapies, pilules légales et autres drogues pour les empêcher de littéralement capoter. Parce que leur cercle social rapetissait à vue d’oeil, on les mettait au ban, on les pointait du doigt, coupables d’être trop “pain blanc”, pire, d’en manger et d’aimer ça.

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La rectitude tout azymuts n’existait pas dans le temps du pain blanc, toutes ces images étaient parfaitement correctes, un enfant ça ne voit pas le mal partout.

Il aurait été grandement préférable quant à moi que ce changement-là ne se produise jamais, ayant grandi à l’ère du pain blanc et grossi à l’ère du pain brun. C’était beaucoup plus simple alors, la vie coulait comme un bonheur tranquille, les gens n’avaient même pas besoin de barrer leurs portes. Il n’y avait que trois postes de télé à regarder et il fallait traverser courageusement huit pieds de shag, trois pouces d’épais, pour aller tourner manuellement la roulette des postes, gosser avec l’antenne quand ça rentrait mal, le journal en papier imprimé ne nous apportait que le lendemain aux aurores toutes les nouvelles qu’on avait besoin de connaître, les gens étaient entraînés tout jeunes pour pouvoir calculer dans leur tête pour de vrai et ne transportaient rien de numérique partout où ils allaient. Les gens se parlaient beaucoup entre eux, une belle paix régnait entre voisins et les enfants s’amusaient beaucoup ensemble, dehors, et pouvaient fort heureusement tirer profit d’un bon coup de strap de temps en temps ce qui les épargnait du ritalin, des étiquettes de TDAH et des ortho-pédagogues toutes choses qui, dois-je vous le rappeler, n’existaient pas au temps du pain blanc.

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Dans le temps du pain blanc, tous ces hommes avaient la syphilis de toutes façons, alors pourquoi se forcer à manger du pain brun?

La science de la statistique nous démontre aujourd’hui hors de tout doute que le pain blanc n’est pas plus nocif que le pain brun qui bénéficie probablement de larges efforts de désinformation de la part des puissants lobbys du grain entier.

La preuve, les russes mangent beaucoup de pain blanc et boivent trop de vodka et sont moins souvent victimes de maladies cardio-vasculaires que les britanniques ou les américains. Les français mangent énormémement de pain blanc, c’est bien connu, boivent des quantités impressionnantes de vin blanc ou rouge et souffrent également de moins de maladies coronariennes que les britanniques ou les américains. Les japonais boivent très peu de vin rouge, ne mangent que très peu de pain blanc et sont moins souvent victimes de cancers mortels que les américains. Les italiens boivent des quantités excessives de vin rouge et mangent beaucoup de pâtes de farine blanche et aussi beaucoup de pain blanc et sont moins souvent victimes d’infarctus que les britanniques ou les américains quand même. Les allemands boivent beaucoup de bière, mangent beaucoup de saucisses, de choucroute, de wienerschnitzels et de pretzels de pain blanc et sont également moins souvent victimes de trombo-phlébites que les britanniques et les américains réunis. Alors la conclusion saute aux yeux, parler anglais est davantage susceptible de vous tuer que la consommation excessive de pain blanc.

La vie est devenue beaucoup trop compliquée pour rien depuis qu’on a condamné le pain blanc.

Flying Bum

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