La mort volée (2)

Deuxième partie.

systeme_limbiqueChez l’être humain, l’amygdale est un petit amas composé de structures interconnectées, perché sur la partie supérieure du tronc cérébral et près de la base du système limbique. L’amygdale est la spécialiste des questions émotionnelles. Son ablation entraîne une incapacité à évaluer le contenu émotionnel des événements. Privés de leur charge émotionnelle, les rapports humains perdent tout leur sens. L’amydgale est le siège de la mémoire affective. Sans elle, la vie perd son sens. L’amygdale n’est pas seulement liée à l’affect, elle commande toutes les émotions. Sans amygdale, toutes les émotions sont émoussées ou absentes, plus de larmes à sécher ni de chagrin à apaiser.

Centre-ville Montréal, vingt-et-un juin 2001

Une pluie droite et tenace tombait sur Montréal. J’étais allé la retrouver dans sa chambre d’hôpital après avoir déposé mon fils à l’école et après une longue et pénible chasse au stationnement dans un centre-ville aux allures de Beyrouth sous les bombes. Très tôt le matin, avant mon arrivée, ils lui avaient rasé le crâne et l’avaient apportée sous le scanner où les systèmes informatiques avaient enregistré la cartographie de son cerveau et on avait aussi dessiné au feutre sur sa peau des marques pour guider le trépan. Ils avaient déjà commencé à la calmer pour éviter que les spasmes ne nuisent au travail des anesthésistes. Elle était un peu sonnée et de commerce assez ordinaire, on le serait à moins, mais elle semblait heureuse de me voir arriver. On lui avait déjà longuement expliqué qu’elle serait une pionnière de ce type d’intervention et elle connaissait tous les tenants et aboutissants de sa chirurgie, les bienfaits espérés autant que les risques associés et elle y avait déjà consenti de son plein gré. Toute l’opération ne devait durer que deux ou trois heures.

Dans le long corridor qui mène au bloc, on l’avait transportée, allongée sur sa civière. Une couverture de flanelle blanche bordée de bleu la couvrait jusque sous les aisselles et ses bras nus longeaient son corps qui apparaissait tout apaisé par la médication qui contrôlait ses spasmes. Elle m’avait demandé de rester près d’elle jusqu’à ce que l’anesthésie ne la transporte au paradis perdu. Quand la parade s’immobilisa complètement, elle tourna doucement la tête vers moi qui la suivais, directement à ses côtés. Elle me regardait droit dans les yeux de son regard qui pouvait percer jusqu’au coeur mais elle semblait totalement en paix avec les événements. Elle déposa sa main libre sur mon avant-bras placé le long de son corps et je fus surpris de la force qu’elle mit à le retenir. Je me suis penché vers elle et j’ai approché ma bouche de l’oreille qu’elle me présentait sur un fond de tête rasée et barbouillée de savants graffitis pendant que les anesthésistes entreprenaient leurs manoeuvres sur l’autre bras. Tout doucement je récitais à son oreille quelques petits mots amoureux, quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis que dix mille matins avant celui-ci avaient pu nous entendre dire. Je la regardais attentivement du coin de l’oeil, ses lèvres qui faisaient l’ultime effort de mimer la réplique et je ne percevais qu’un mince filet de voix qui se perdait lentement dans le silence du corridor et ses grands yeux bruns qui s’en allaient doucement ailleurs et la pression sur mon avant-bras qui se relâchait jusqu’à n’être plus qu’une chaude présence immobile. On me demanda de quitter en déverrouillant bruyamment les roues de la civière et on la poussa sans autre cérémonie à travers les portes battantes du bloc opératoire.

Je suis resté là un bon moment sidéré, fixant des yeux le battement des portes tant et aussi longtemps qu’un infime mouvement ne fût perceptible. Ils avaient apporté avec eux mon amour et j’étais seul au monde dans ce long corridor blanc . . . et je ne savais plus vraiment où aller.

Après un moment, comme les petits chiots terrorisés qu’on arrache à leur mère, mon coeur s’est lassé de japper dans ma poitrine et je suis me suis rendu directement là où les choses portaient encore son odeur, m’étendre dans son lit d’hôpital et attendre en silence.

Au paradis perdu, le vingt-et-un juin 1984

Au premier jour de l’été, tout juste trois jours après la naissance d’Emmanuel, notre plus jeune, nous nous étions installés pour toute la belle saison dans un chalet qui respectait tout à fait la rigueur du chiche budget de notre jeune famille. L’été voulait dire du dernier jour d’école jusqu’à la fête du travail. Et respecter le budget voulait dire un chalet rustique à souhait, meublé de choses d’une autre époque, sans eau chaude et sans télé, avec pour tout équipement de cuisine un énorme frigo tout en rondeurs qui grondait sa vie jour et nuit, un toaster à palettes et un poêle à bois Bélanger. Tout était cependant propre et bien ordonné et le chalet campé sur un terrain très bien entretenu. Pour nous, c’était déjà le grand luxe à huit-cent dollars pour l’été, sans s’endetter, et un long moment de bonheur qui s’annonçait. Deux petits chalets du même acabit presque côte-à-côte formaient le chic domaine de monsieur Clermont qui lui, était plutôt richement installé plus bas directement sur une petite plage du lac des Quatorze-Îles où nous avions tout le loisir d’aller nous baigner, d’amuser Julien surtout qui fêterait ses trois ans plus tard cet été-là.

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Nous avions l’habitude de passer nos étés dans les Laurentides avec les beaux-parents, belles-soeurs et beaux-frères mais cet été-là, la grande famille avait été laissée de côté au grand dam de ma belle-mère qui serait privée de catiner le petit dernier à son goût, l’absence de luxe et de confort étant un repoussoir naturel dans son cas. De surcroît, nous ne disposions que d’une seule chambre digne de ce nom. Nous pourrions donc traverser ses relevailles en toute intimité. Nous nous étions sauvés comme des voleurs, seuls tous les deux, le coeur joyeux avec notre précieux petit butin, un bébé naissant de trois jours et un adorable garçon de presque trois ans.

Très loin de la folie de notre logement de la cinquième, coin Masson dans le vieux Rosemont, elle a passé toutes ses grandes journées d’été en mère aimante à s’occuper tendrement du nouveau poupon et de son grand frère dans le calme de la campagne laurentienne. J’ai toujours cru que le puissant lien qui unit encore aujourd’hui ces deux enfants avait vraisemblablement trouvé sa source dans ces quelques mois de pure joie.

À peu près pas de congé pour les nouveaux pères à cette époque, je revenais directement du travail les rejoindre tous les soirs pour préparer le souper, voir aux petits qui avaient soutiré beaucoup d’énergie à leur mère, veiller au feu avec elle une fois les petits propres et endormis dans leurs petits pyjamas. La semaine, aux aurores après le biberon du bébé, le déjeuner du plus vieux, j’allais la réveiller avec quelques petits mots amoureux. Et quelques petits gestes et quelques petits mots précis plus tard, je repartais pour la ville. Tous les week-ends et pendant toutes mes vacances d’été nous avons profité de chaque heure du jour, tous ensemble dans notre petit paradis perdu. Je crois bien qu’Allah a plané sur un high de poudre pendant tout l’été 84.

Cet été-là restera marqué au fer rouge sur mon coeur et dans mes souvenirs comme étant parmi les plus précieux instants que la vie nous ait accordés.

Après l’avoir abandonnée à sa sieste, j’avais passé une bonne partie de l’après-midi à jouer dans l’eau et dans le sable avec Julien pendant que des voisines installées sur la plage AvecManum’avaient emprunté le bébé pour s’adonner à une longue séance de catinage, au plus grand plaisir du poupon ravi. Une pluie chaude, droite et tenace vint subitement faire tomber le rideau sur ce bel après-midi d’été. J’enveloppai rapidement le bébé dans les langes de son petit panier. Je passai une serviette sur les épaules de Julien que je tenais à cheval sur ma hanche, le bébé dans son panier de l’autre main et me voilà qui volais comme une gazelle dans le petit sentier qui remontait vers elle. Je fus frappé d’une subite et violente certitude que quelque chose n’allait vraiment pas bien là-haut, j’accélérai le pas, comme paniqué. La pluie chaude lavait à mesure la sueur qui me pissait par la face. Vite, plus vite, et encore plus vite.

Stupidement, je me suis barré les pieds dans une racine en travers du sentier et toute l’équipée a amorcé un spectaculaire vol plané, Julien les bras et les jambes en étoile les yeux vers le ciel comme Superman, les jouets de plage aux quatre vents, tous les langes et le bébé éjectés du panier tournoyaient au ralenti entre ciel et terre et c’est exactement là que je me suis réveillé en sueur, la face dans un rond de bave sur son lit d’hôpital. Il était passé 4 heures et elle n’était pas encore revenue.

Quelque chose n’allait vraiment pas bien là-haut.

J’ai retourné tout l’institut à l’envers cherchant désespérément des explications. Où était-elle, que lui arrivait-il, où était passé ce foutu neurologue? Les choses avaient juste été plus longues que prévu. Je devais me calmer. Me passer une bonne débarbouillette froide. Me trouver un bon café. Retourner attendre patiemment dans la chambre et toute cette sorte d’insignifiances de circonstance, me répondait-on mielleusement de toutes parts. Je revins donc tenter de chercher la paix dans sa chambre d’hôpital le coeur en tempête. Deux préposés qui semblaient blasés vinrent refaire le lit que j’avais défait, souillé de ma bave et de ma sueur dans cette chaleur humide de juin. Ils m’avertirent poliment qu’elle s’en venait bientôt, me prièrent avec leurs deux belles faces longues de bien vouloir utiliser la chaise en attendant. Le goût d’en frapper un m’est venu mais j’ai choisi la chaise.

La noirceur s’installait doucement sur la ville lorsqu’ils me la ramenèrent. Elle revint la tête tout enturbannée de blanc comme une Francine Grimaldi endimanchée, la verve en moins. J’ai cru qu’elle allait s’envoler lorsque les deux préposés la soulevèrent vertement de la civière, surestimant peut-être son poids mais ils la firent finalement atterrir tout doucement dans son lit et l’y bordèrent consciencieusement.

Elle était calme et immobile, apaisée, les yeux fermés. À travers la jaquette bleue et un autre pansement blanc, on pouvait deviner sur sa clavicule la machine en forme de puck de hockey d’où partait un petit chemin de chair bleutée et boursoufflée qui passait par le creux de son épaule, suivait son cou et allait se perdre derrière son oreille sous le turban blanc. Je déménageai la chaise de l’autre côté de son lit, du côté où son bras était libre de toute quincaillerie médicale. Je déposai ma main sur la sienne et un long moment d’attente a suivi. Elle avait été maintenue beaucoup plus longtemps que prévu sous anesthésie et son corps amaigri prendrait bien son temps pour finir de tout absorber et me la ramener.

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Enfin, je vis ses yeux s’entrouvir lentement, puis son regard entier embrasser le plafond, vide et perdu. Les orbites de ses yeux se tournèrent ensuite vers moi et semblaient chercher mon regard. Elle essayait bien de tourner la tête et je pouvais sentir l’effort déployé, la douleur que cela semblait lui infliger. Je lui dis tout doucement de ne pas se faire souffrir pour rien et je me levai debout et me penchai sur elle pour lui permettre de me voir sans se retourner. J’attendais anxieusement cette première rencontre du regard, ses premières paroles capables de soigner d’un seul souffle toute la peine, la peur et l’angoisse qui m’avaient torturées depuis le matin. Ses lèvres sèches prirent comme dix ans pour se décoller l’une de l’autre, elles s’animèrent très lentement et, venu de nulle part, elle se mit tout bonnement, tout doucement à chanter. Chanter un stupide jingle publicitaire lancinant, en me regardant sans me regarder avec des yeux d’automate, un malaisant rictus au coin de la bouche. Tout ce qui sortait de sa bouche était ce stupide jingle pénible et lancinant.

Le clan Panneton-on, pour dé-mé-na-ger, faut signaler le 937-0707

L’incompréhension, la stupeur et l’angoisse ne firent que s’amplifier et achever de mettre le feu à mes entrailles. Après trois jours de ce tour de chant démentiel, quelques paroles anodines sont finalement venues et le supplice Panneton a lentement diminué.

Il leur aura fallu plus de deux semaines pour me donner l’heure juste sur sa condition. L’objectif du neuro-chirurgien était d’atteindre le thalamus, partie du système limbique où les voies sensorielles du cerveau établissent des communications qui activent dans le cortex une situation d’alarme, par exemple le stress, le danger, l’éveil mais aussi lorsque le corps reste immobile trop longtemps, le signal de produire un spasme musculaire, exactement ce à quoi on voulait s’attaquer. En centrant le trépan sur le thalamus, l’amygdale se trouvait sous la course de la circonférence dentue de la perceuse et il y a vraisemblablement eu contact, lésion. La masse cervicale s’est gonflée formant un oedème, accentuant la pression sur l’amygdale ce qui a pu aggraver la lésion. L’oedème en créant une poussée vers l’extérieur empêchait la pièce osseuse retirée de son crâne d’être remise en place. Ils avaient donc dû attendre de longues heures que l’oedème diminue, de longues heures endormie la cervelle à l’air, avant de pouvoir tout refermer.

Le rapport des neuro-psychologues déposé beaucoup plus tard à son dossier indiquait une atteinte à l’amygdale entraînant une incapacité à évaluer le contenu émotionnel des événements, une perte de la mémoire affective et possiblement d’autres pertes cognitives à être évaluées.

Je l’ai ramenée à la maison avant qu’ils l’achèvent.

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En ce terne et pluvieux vingt-et-unième jour de juin 2001, premier jour de l’été, dernier jour d’école et fête de saint-chose, dans un hôpital de la grande ville, un neurologue de Montréal a planté un appareil de son invention dans ses chairs et dans sa tête. Pour ce faire, il a dû trépaner le crâne de la pauvre femme. Et Allah jasait plus loin avec Machiavel. Trois jours sans fin plus tard, elle cessa son insupportable tour de chant et ils me la rendirent, émotions en moins, pour que je la ramène à son grabat, là où la maladie la talonnera jusqu’à la fin.

À suivre…

Flying Bum

pieds-ailes

Flying Bum vole au secours des abeilles

Pesticides et monoculture

L’utilisation massive de pesticides dans la production agro-alimentaire a engendré un déclin des populations d’abeilles au Québec et ailleurs dans le monde. Le déclin des abeilles préoccupe les apiculteurs, qui voient leurs colonies diminuer depuis des années. C’est également un problème de taille pour l’agriculture, puisqu’on estime qu’un tiers de ce que nous consommons dépend de la pollinisation. Or, les abeilles à miel sont les plus grands pollinisateurs.

Pour Marguerite et Violette Larose, apicultrices de Saint-Thomas-de-Joliette, le déclin de nos abeilles est aussi dû à la monoculture. « J’ai vu disparaître presque la totalité de nos belles prairies fleuries au profit du maïs et du soja. La monoculture affame mes abeilles. Elles souffrent de malnutrition et de ballonnements », souligne Violette Larose.

Les abeilles au secours des abeilles

Biapi, une entreprise apicole de Lanaudière impliquée dans l’élevage d’abeilles-reines explore depuis bientôt 5 ans la possibilité de recourir à des croisements avec des espèces différentes et plus résistantes pour renforcir le potentiel génétique de nos abeilles.

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Des spécimen importés d’Afrique par Biapi, l’apis africanus nigrus melassifica (abeille africaine noire reconnue pour la taille de ses appareils géniteurs et pour la qualité de sa mélasse) a été croisée avec succès à notre abeille à miel jaune apis flavus mellifica.

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Des résultats inespérés transformés en opportunité commerciale unique!

Résultat plutôt rare dans des expériences de ce genre, au lieu de simplement améliorer l’une ou l’autre des espèces impliquées dans le croisement, une toute nouvelle espèce est née du croisement de la race africaine et de la race québécoise que les biologistes ont aussitôt enregistrée et baptisée Apis joliettis miellassifica à cause de l’origine de la découverte (Joliette) et pour sa particularité tout à fait nouvelle. En effet le croisement de la nigrus mellassifica (noire productrice de mélasse) et de la flavus mellifica (jaune productrice de miel) résulte en un délicieux nectar de couleur rousse à mi-chemin entre le miel et la mélasse qui sera breveté et commercialisé sous le nom et la marque enregistrée de Miellasse®.

miellasse_miel.pngLa nouvelle espèce d’abeille, de par sa résistance exceptionnelle, contribuera à la survie de la race et à l’activité de pollinisation nécessaire à toute l’industrie agro-alimentaire et horticole.
Imagine Design Prototypes également de Joliette sera impliqué dans la conception des marques de commerce, des logos, prototypes et emballages de la Miellasse®. Les consommateurs seront ravis de cette découverte* des biologistes de la région de Lanaudière et tomberont sous le charme de ce nouveau produit qui s’avère particulièrement délicieux servi directement sur les poissons grillés**. La Miellasse® devrait se retrouver sur les tablettes des détaillants sous peu et sera lancée officiellement le 1er avril prochain.

Flying Bum

pieds-ailes

  • L’invention de la miellasse revient de plein droit à M. Yvan Ducharme dans le cadre de son émission radiophonique Les Insolences d’un téléphone. Yvan Ducharme était un animateur-humoriste bien connu au Québec principalement dans les années 60 à 80. On peut affirmer qu’il est également le père sinon le maître de toutes les “pranks” (arnaques scénarisées). Il était originaire de Rouyn-Noranda, né le 24 août 1937 et décédé le 21 mars 2013.
  • Avec l’ Edit de Roussillon, le 9 août 1564, Charles IX instaure le 1er janvier comme premier jour officiel de l’année en remplacement du 1er avril. Selon la légende certains ont fait preuve de résistance en offrant des cadeaux et présents de nouvel an le 1er avril, tandis que d’autres continuaient par habitude à offrir des étrennes jusqu’en avril. Peu à peu, ces cadeaux de fausses étrennes se seraient transformés en canulars, en blagues, puis en poisson d’avril accrochés dans le dos des distraits. Cette origine n’a rien de prouvée d’autant plus que le 1er avril est fêté dans de nombreux autres pays.

La mort volée (1)

Première partie

trépanation

La trépanation consiste à percer la boîte crânienne d’un trou circulaire avec un instrument qui s’appelle un trépan, d’où origine le terme trépanation. Des experts ont trouvé des indices de trépanation sur des ossements de la période mésolithique c’est-à-dire il y a plus de 2,000 ans. On parle de trépanation dans de vieux écrits grecs et égyptiens mais c’est dans l’Amérique précolombienne, chez les Incas et même avant, que la pratique réapparaît de façon courante et massive. Au fil du temps, elle a été effectuée pour des motifs spirituels, dans des rites sociaux afin de marquer la hiérarchie ou d’ouvrir son esprit, sur des patients épileptiques ou atteints de troubles mentaux dans l’espoir de chasser les mauvais esprits et aujourd’hui pour des motifs essentiellement médicaux, pour accéder directement à l’intérieur de la boîte crânienne, au cerveau.

Tétreaultville le vingt-et-un juin 2001

Dans notre hémisphère, le vingt-et-un juin est le solstice d’été, marquant le premier jour de la belle saison et souventes fois, le vingt-et-un juin est également la dernière journée de classe pour bien des écoliers. Dans la religion de mon enfance, chaque jour avait son saint. Le vingt-et-un juin n’était pas particulièrement choyé. Saint-Leufroy, Leutfridus de son nom catholique romain, obscur moine français du huitième siècle dont on ne sait pas grand chose était la saveur du jour. Mais pour moi, le vingt-et-un juin porte une tonne de souvenirs indélébiles, des signets solidement plantés dans le livre de ma vie.

Ce vingt-et-un juin 2001 ne faisait pas exception à la règle. Dans notre petit bungalow de Tétreaultville, le plus jeune de mes deux fils se préparait à partir vers l’école pour la dernière fois de l’année, l’âme joyeuse dans la circonstance mais tout de même avec un fond d’inquiétude au coeur. L’aîné avait déjà un emploi et partirait plus tard dans la matinée. La journée se démarquait définitivement des autres. Exceptionnellement, j’attendais mon fils cadet pour le déposer à la polyvalente, trajet qu’il faisait habituellement par le transport en commun. Leur mère n’y était pas ce matin-là. Elle était hospitalisée dans un grand hôpital de Montréal pour y subir dans la matinée une délicate intervention. J’allais l’y rejoindre aussitôt mon fiston déposé à l’école, avant qu’ils ne la transportent en salle de chirurgie.

Mile-end, le vingt-quatre décembre 1975

Elle et moi nous étions connus plus de vingt-cinq ans avant cette triste et pluvieuse vingt-et-unième journée de juin. Elle était la deuxième d’une famille qui comptait quatre filles et un seul garçon. Elle et sa soeur aînée faisaient partie d’un grand cercle d’amis dont je faisais également partie. Elle était connue pour son caractère jovial à souhait, frôlant parfois l’exubérance, toujours rien que sur une gosse comme l’expression consacrée le dit, party animal dotée d’une rare facilité pour socialiser, rigoler, sortir et danser et toute cette sorte de choses. Ce petit ouragan perpétuellement souriant avait son petit côté épuisant qui n’avait pas l’heur de plaire aux plus zen. Cette énergie apparemment incontrôlée ou incontrôlable passait pour de la superficialité, de la légèreté pour plusieurs, mais elle était une personne brillante et allumée, à la conversation inépuisable et au coeur gros comme la terre. Elle avait une petite craque entre ses deux grandes incisives un peu croches qui lui donnait un air frondeur et espiègle, un peu comme l’actrice Charlotte Rampling, mon fantasme de l’époque. Sinon, elle était belle comme un coeur, grande et élancée comme une danseuse et un charme fou émanait de sa personne. Ce petit air espiègle et une exposition prolongée à son charme ont finalement eu raison de mon coeur. Et Allah a été particulièrement grand pour une fois, il l’a gentiment poussée dans mon sillon.

Elle habitait encore chez ses parents avec ses soeurs, son unique frère, sa mère qui était vendeuse dans un 5-10-15 de la rue Masson et son père qui était pompier pour la ville de Montréal, un homme austère et un peu difficile d’approche. Moi, j’avais quitté le foyer familial depuis belle lurette. Vers l’âge de quatorze ans, dans la tourmente, je tournais les talons définitivement. Je me rappelle que mon père m’avait remis pour toute dote une poêle en fonte noire et une couverture de laine grise avec une petite bordure rouge comme si je partais en camping sauvage pour un week-end. Ma vie a quand même ressemblé à une sauvage expédition pour un certain temps mais depuis peu j’étais ancré. À temps partiel, j’enseignais en para-scolaire les rudiments de la sérigraphie à des étudiants de CEGEP qui avaient presque mon âge et qui venaient à l’atelier davantage pour se cacher et fumer du cannabis tranquilles, mais que le diable l’emporte, j’étais payé et j’avais l’atelier à ma disposition pour des travaux personnels. Je gagnais de quoi m’offrir un petit quatre-et-demi, deux salons doubles bout-à-bout, bordés d’un long corridor étroit. Ce type de logement était des plus courant dans le vieux Rosemont, une fenêtre à un bout, une fenêtre à l’autre bout et voilà toute l’architecture dans son plus simple apparat.

Des amis à elle avaient loué en gang un vaste appartement dans le Mile-End, histoire de socialiser à fond et de comploter la refonte de l’univers en s’éclatant le samedi soir. Ils appelaient ça leur piaule mais aucun n’y habitait vraiment. La plupart étaient des étudiants de bonne famille qui jouaient aux grands et qui retournaient éventuellement dormir chez maman. C’était comme une mode à l’époque. La veille de Noël alors que la piaule s’annonçait déserte, son plus cher ami nous laissa une clé, nous prêta gracieusement sa chambre qui fût notre refuge pour cette grande nuit-là, l’âne et le boeuf en moins. L’intimité de mon petit quatre-et-demi était compromise par la présence d’un ami qui squattait le salon et d’une petite-cousine de Val d’Or que j’hébergeais le temps d’une fugue dans la grande ville. C’est donc dans la nuit de Noël, dans cette crèche de la rue Clark qu’est né notre divin enfant et que nous avons célébré sa naissance à notre façon, que nos musettes ont résonné.

Le sommeil ne vint qu’avec l’heure bleue. Au matin clair, lorsque nos yeux s’entrouvrirent presqu’en même temps, vinrent tout naturellement quelques petits mots amoureux, quelques petits gestes amoureux, quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis, un rituel comme toutes les nouvelles amours en font naître. Un cérémonial un peu ridicule mais attendrissant. Par pudeur davantage que par gêne je vous en épargne les détails. Quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis qui allaient devenir nos seules alliances, se répétant tous les autres matins que le ciel nous apportera.

Sur le chemin de l’école, évidemment on a parlé d’elle. Cela contribuait à calmer mes angoisses et celles de fiston aussi. Mon fils disait se rappeler qu’au temps où on habitait le duplex de la rue De Grosbois, là où sa grand-mère devenue veuve avait habité avec nous jusqu’à sa propre fin, sa mère allait le conduire à l’école et elle enlevait la chaussure de son pied droit et l’enveloppait d’un ou deux bas de laine. Elle conduisait sa petite Toyota comme ça, le pied droit en pied de bas. À l’époque, je n’étais pas au courant de cet étrange détail et mon fils ne voyait là qu’une originalité de sa mère, une de plus, et n’avait jamais jugé bon de partager l’information. En route, il me posa bien quelques questions sur la chirurgie qui attendait sa mère mais je banalisais un peu tout ça pour ne pas générer davantage d’inquiétude et pour ne pas gâcher sa dernière journée d’école.

Quelques années auparavant, un peu après le décès de la grand-mère, d’un cancer qui l’emporta aussi vite que son défunt mari, elle m’appela du bureau du centre-ville où elle travaillait. Elle me disait ne pas pouvoir prendre son auto pour revenir à la maison. Elle me demandait d’aller la chercher et de la ramener.

Son pied ne l’écoutait plus.

Et la terre s’entrouvrit. Le verdict vint assez vite. Un cas fulgurant de sclérose en plaques qui ne lui laissera aucune chance. D’un pied qui n’écoute plus, elle passa à la canne, à la marchette, à la chaise roulante, au grabat, aux plaies de lit et aux spasmes douloureux en moins de cinq ans, un temps record. Je n’ai jamais eu d’autre choix que d’entreprendre ce combat, de voir aux enfants, à la maison, à elle surtout, les soins, les services qui ne viennent jamais assez vite, jamais en quantité suffisante, les batailles rangées avec les CLSC, les fonctionnaires, les compagnies d’assurance, les centres de réadaptation, les ergothérapeuthes, les infirmières à domicile, les médecins, les auxiliaires domestiques, la bouffe, le lavage. Une chiennerie de maladie, un adversaire cruel et sans pitié. Une vie totalement défaite, le coeur déconstruit. Cette fois-ci Allah avait été bien mesquin.

Et un grand vide s’installa tout alentour. Le malheur fait fuir les bonnes gens, c’est bien connu. Quelques visites, une de ses soeurs de temps en temps, venue s’apitoyer ou larmoyer devant elle, à moi la tâche de les consoler ou de les fournir en Kleenex, en café, je les entendais parfois vanter mes mérites d’aidant naturel et mon coeur aimant, des beaux mots pour s’affranchir de toute implication pour elles-mêmes. Pendant toutes ces années l’aide n’est jamais venue de là, évidemment. C’est fou ce que le drame des autres peut faire aux bonnes gens. Bientôt, il n’y avait plus que moi et mes deux fils que je tentais d’épargner au possible, quelques étrangers en sarraus blancs qui ne faisaient que passer jour après jour, mon ami Jean-Paul qui vint s’installer à demeure et qui me donnait les coups de main qu’il pouvait de peur que je ne plante en pleine face.

Chaque matin m’apportait le seul salaire qui m’importait vraiment, quelques petits gestes et quelques petits mots précis dans un ordre précis que la maladie n’avait pas réussi à nous voler.

J’ai abandonné les italiens de Laval qui m’employaient dans un boulot devenu beaucoup trop exigeant pour mes capacités qui s’en allaient chez le bonhomme et j’ai pris un travail moins exigeant, plus près de la maison, de quatre à minuit parce que c’était le seul horaire possible pour moi dans les circonstances. Ses nuits commençaient très tôt et le soir elle ne demandait pas beaucoup de soins. Un peu de cannabis à fumer de temps en temps quand elle se réveillait, de quoi boire un peu. Jean-Paul ou les enfants pouvaient faire ça pour moi; pour elle, une auxiliaire venait pour le souper de trois à six et je m’occupais de la couche au retour du travail pour les en épargner, certes, mais surtout pour préserver la dignité qui lui restait. Rien ne pouvait vraiment soigner sa maladie. Outre des quantités impressionnantes de cannabis, on la bourrait de médication pour contrer les spasmes douloureux que son immobilité provoquait. Vint un temps où la dose orale frôlait la limite de la toxicité. Dans une première intervention, ils lui installèrent une pompe interne qui déversait la médication directement là où elle était le plus efficace, pompe qu’on remplissait avec une seringue qu’on passait à travers la peau de son abdomen jusqu’à un réservoir métallique que sa maigreur nous laissait voir, comme si elle avait avalé tout rond une rondelle de hockey. Vint un temps où même ce stratagème commençait à s’avérer toxique et un neurologue lui proposa une nouvelle technologie expérimentale qui consistait à lui installer sous la peau de la clavicule un appareil de son invention qui pourrait prévoir les spasmes, une autre rondelle de hockey, raccordée par un filage sous-cutané se rendant, en passant par le cou, au-dessus et en arrière de l’oreille droite à un endroit précis du cerveau où l’autre bout de l’appareil pourrait court-circuiter le signal et éliminer les spasmes à la source.

Elle n’avait que quarante-cinq ans, elle ne savait trop combien de temps les spasmes la feraient encore souffrir. Elle consentit donc docilement à tout ça. Insérer un des bouts de l’appareil impliquait forcément qu’ils procèdent à la trépanation de son crâne.

Et c’est aujourd’hui que ça se passait, là que je m’en allais après avoir déposé mon fils à la polyvalente.

Bourlamaque, le vingt-et-un juin 1965

À l’école Saint-Joseph, une forte odeur de Comet et de bois mouillé planait dans la classe de deuxième année de mademoiselle Laliberté. L’enfant comme tous les autres écoliers frottait hardiment son petit pupitre de bois. Les premières effluves de l’été pénétraient par les fenêtres grande ouvertes et l’esprit de l’enfant les avait déjà traversées, parti pour goûter un peu l’été qui arrivait, courir le long du crique à marde, bâtir des campes dans le bois, faire des spectacles dans le garage des Gingras, jouer à la curbitch, manger des popsicles que son oncle Aurèle apportait chaque dimanche de l’été. C’était une tradition de nettoyer tous les pupitres à la dernière journée d’école. Tout devait resplendir avant la récréation de l’après-midi parce qu’au retour, mademoiselle Laliberté aurait étalé sur des tables nappées de beau papier crêpé toutes les gugusses et toutes les bébelles qu’elle avait achetées au Kresgee et que les élèves pourraient lui racheter avec l’argent scolaire que des petits succès leur avaient permis d’accumuler depuis septembre. Quatre de ses frères l’avaient précédé à Saint-Joseph, tous des premiers de classe comme on disait dans ce temps-là. Et il ne faisait pas exception à la règle, il avait une belle grosse pile de piastres scolaires, soigneusement classées par valeur, alignées bien droites et tenues par un élastique. Son rang lui permettrait de passer le premier et de ramasser la crème des bébelles sur l’étal de l’institutrice en laissant derrière lui des moins belles et des petits missels, des statuettes de la sainte vierge.

Les écoliers allaient généralement dîner chez eux à cette époque. Un peu plus tôt, une bien drôle de rumeur avait circulé dans la cour d’école. Les frères Giasson dont une partie de la famille était au chevet de la grand-mère dans un grand hôpital de Montréal répandaient une rumeur à qui voulait bien l’entendre. Au dîner à la maison, le téléphone leur avait apporté le potin de Montréal; un “longue-distance” c’était grave dans ce temps-là, et leurs petites oreilles enregistrèrent ce qu’elles en comprirent et, comme dans tous les petits bleds, ils se firent une fierté mesquine d’étendre la traînée de poudre jusqu’à l’école Saint-Joseph : –“La mère des St-Pierre est morte! La mère des St-Pierre est morte!”.

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L’enfant savait très bien que la chose n’était pas possible. Premièrement, sa mère était partie se faire soigner à Montréal par les meilleurs “docteurs” du monde, lui avait-on dit. Montréal, pour un enfant de Bourlamaque c’était la grande ville, comme New York mais en plus gros et les docteurs qui se trouvaient là ne se comparaient même pas avec les petits

Famille docteurs de Val d’Or, c’étaient des dieux en sarrau blanc, carrément. Et les grands hôpitaux de Montréal, de véritables usines à miracles de la science, rien à voir avec le petit hôpital Saint-Sauveur. Aucun docteur de Montréal ne laisserait mourir une maman d’à peine quarante-cinq ans qui avait juste mal à la tête. Deuxièmement, quand son père l’avait emportée vers Montréal, le plus vieux de ses frères jurait bien qu’il l’avait vue par la lunette arrière du gros Chrysler qui s’éloignait, lever son poing fermé haut vers le ciel, comme le guérilléro qui annonce la victoire finale. Son retour était donc imminent.

L’enfant ne voit toujours que le soleil qui poudroie.

Une pluie droite et tenace s’installa sans prévenir au-dessus de la cour d’école en récréation et les rangs furent appelés précipitamment. Deux par deux et dégoulinants, les écoliers rejoignaient leurs classes, excités à l’idée de voir les tables garnies de bébelles qui les attendaient. À Saint-Joseph, chaque classe avait son propre petit vestibule à l’arrière, qui avait une porte communiquant avec le corridor et une autre avec la classe. L’institutrice vint aux devants de l’enfant dans le vestiaire et, avant même qu’il ne se dévêtisse, elle le prit par l’épaule et c’est en passant par la classe, à l’abri du regard des autres écoliers, qu’elle le guida vers l’autre porte, sans un mot. Au passage, il embrassa furtivement du coin de l’oeil le bel étalage mais quelque chose lui disait qu’il passerait son tour. À cette époque, les enfants se gardaient bien d’interroger les adultes quand ce n’était pas le temps mais l’enfant en avait pourtant des questions. En fait, elles déboulaient à la vitesse de l’éclair dans sa petite tête. Dans l’embrasure de la porte de la classe se tenait monsieur Deschênes en personne, le principal, qui étrangement semblait avoir laissé son air de despote cruel au vestiaire. Il demanda à l’enfant de le suivre à son bureau.

La terre s’entrouvrit sous ses pas.

Le bureau du principal c’était l’antichambre de Satan, rien de moins. L’enfer était située au haut d’un escalier courbé qui faisait face à l’entrée vitrée qui elle faisait le coin, dans la nouvelle section de l’école. Par les deux grandes portes, les grandes impostes et les fenêtres claires, on pouvait voir le petit bois devant la côte de cent pieds, un bout du terrain de football, le coin Allard et Dennison et la maison des Gingras. En bas dans le grand hall, sur une banquette et comme dans un rêve un peu surréaliste, se trouvaient son frère Marc qui était en troisième, et son oncle Aurèle debout à côté qui tenait sa casquette de taxi sur sa poitrine, solennel comme à la grand-messe. Le directeur poussa légèrement l’épaule de l’enfant qu’il avait tenue jusque là et lui dit : –“Va, pauvre enfant.” Et l’enfant descendit l’escalier prudemment marche par marche, ce n’était surtout pas le temps de débouler, pensait-il. La pluie les força à faire vite, à se précipiter dans le taxi de l’oncle, coupant court à toute explication. Leur maison n’était pas tellement loin en bas par Dennison. La voiture tourna à gauche sur la huitième et un encombrement inaccoutumé de voitures devant leur maison fit qu’il dût se garer devant la maison de madame Rutkycz, de biais avec la leur. Et encore plus bizarre, c’est là qu’ils se dirigèrent, la vieille dame lituanienne les attendait dans la porte entrouverte.

Cette maison était d’une propreté impeccable, le calme serein d’une maison sans enfants. Un petit salon décoré vieille Europe avec des dentelles crochetées qui protégeaient comme autant de trésors tout ce que l’usure aurait pu attaquer, des beaux motifs fleuris comme l’enfant n’en avait jamais vus ailleurs, des belles draperies en plusieurs pans gracieusement déployés, des tables aux formes arrondies de bois foncé, protégées elles aussi par des vitres qui suivaient les courbes du plateau de bois, une carpette frangée aux motifs tout en volutes. Et au centre de la table du salon, un bol de cristal ciselé avec son couvercle assorti qui contenait, l’enfant le savait pour y avoir déjà goûté en d’autres temps, des bonbons durs d’Angleterre avec des centres liquides, ceux à la saveur de mûres noires étaient pour l’enfant rien de moins qu’un avant-goût du paradis.
Évidemment, les jackets et les souliers mouillés furent retirés, madame Rutkycz fit asseoir l’enfant et son frère sur le grand canapé fleuri et l’oncle Aurèle en face, un peu de coin, dans la bergère assortie. Elle se plaça à côté de l’enfant assise élégamment du bout des fesses et descendit un repli de sa robe pour faire disparaître un bout de jupon blanc. Elle plaça délicatement une main sur le genou de l’enfant. Une bien lugubre conférence semblait se préparer. L’oncle était blême et passait nerveusement la main dans sa chevelure épaisse et fuyait du regard les enfants qu’il aimait pourtant comme les siens et il respirait fort, plus fort qu’à l’habitude. Autrement, un malaisant silence de plomb régnait. C’est finalement l’enfant qui se pinçait les lèvres depuis l’école qui brisa le silence. Regardant son oncle droit dans les yeux.

“Elle est morte, je le sais”, dit-il le plus simplement avant d’initier un contagieux bal de larmes.

Sil-pleut

Au petit matin de ce vingt-et-un juin 1965, premier jour de l’été, dernier jour d’école et fête de saint-chose, dans un hôpital de la grande ville, un grand docteur de Montréal avait retiré une pierre de la tête de la mère de l’enfant, une pierre qui devait bien avoir la taille d’un oeuf de poule bendy. Pour ce faire, il a dû procéder à une large trépanation sur le crâne de la pauvre femme. Et Allah regardait ailleurs et elle n’a pas survécu.

Trois jours sans fin plus tard, l’enfant la retrouvait, perruquée et méconnaissable, mais tout apaisée dans son dernier lit de soie blanche chez Marcoux*.

À suivre…

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Le grand remous

Un stupide bois d’épaveLC_2-enfants_G

Plusieurs voient dans les bois d’épave des formes évocatrices qui d’un visage qui d’un oiseau et quoi d’autre encore. A-t-il été formé aux caprices d’une longue dérive en rivière ou d’un long séjour dans des eaux tranquilles et froides, toujours est-il qu’on peut voir l’oeuvre de la main humaine dans le façonnage de celui-ci. La nature ne pose pas quatre pattes coupées bien droites aux bois d’épave, c’est bien connu.

Étrange tout de même les choses que l’on conserve au fil des années. Compte tenu de toutes les fois où l’on est appelé à déménager nos pénates, de tous les triages que l’on fait qui emportent vers l’oubli des lots de peccadilles abandonnées derrière soi. Probablement parce que ce bois d’épave est spécial, parce qu’il incarne sûrement de précieuses mémoires, il a gagné le privilège de survivre à toutes ces vagues successives, à tous ces grands remous.

Il existe un endroit dans la vallée de la rivière Gatineau jadis fréquenté par les autochtones et qu’ils avaient baptisé Obémiticwang signifiant les eaux agitées, le grand remous. Squatté au temps de la colonisation par des blancs sans titres ni papiers et alors connu comme l’établissement de Baskatong, il a été inondé en 1927 lorsqu’un barrage fut érigé sur la rivière. Le barrage Mercier donna naissance au réservoir qui prit le nom de Baskatong. On déménagea par morceaux la petite chapelle du village, son cimetière et les quelques biens que l’on put récupérer vers un site plus loin en aval qui sera connu sous le nom de village Sicotte.

Grand-remous

En 1973, la société de toponymie reprit ses esprits et révisa heureusement son nom pour le rebaptiser municipalité du Grand-Remous.

Printemps 1973

Ils avaient à peine seize ans, presque treize ans encore. Une destinée ingrate avait fait d’eux des adultes avant le temps, forcés de s’assumer. En ces temps pourtant pas si lointains, on abandonnait des enfants. La DPJ n’existait pas et les familles devaient imiter la marâtre de la petite Aurore l’enfant martyre avant que quiconque ne bronche.

Ils louaient chacun leur petit studio chichement meublé dans des sous-sols sombres, sous de tristes triplex de Rosemont. Ils chérissaient la moindre des choses qu’ils y possédaient parce que ces lieux et ces objets constituaient le plus précieux de leur bien, le repère de leur liberté.

Elle lui est apparue au hasard des toiles d’amis communs qui étaient tissées plutôt larges dans ces années-là. Elle était racée et passionnée et belle comme ses seize ans. Avec trente sous de guenilles des disciples d’Emmaüs sur le dos, elle avait le don de se faire aussi glamoureuse que les plus belles actrices françaises. Comme lui, elle avait été parmi les bols dans un système scolaire mal adapté à toutes les formes de différence et malgré tout cet esprit, ils avaient dû lever leurs fessiers à regret des bancs d’école et devaient tous deux compter sur divers petits boulots pour avancer. Ils compensaient un train de vie famélique par une vie sociale et culturelle intense. Il était plutôt agile de ses mains, habile de la plume et artiste en modeste devenir. Elle aimait le cinéma français, Lelouch, Truffault même Tati mais aussi Bergman, Fellini. Lui vénérait Woody Allen, Sam Peckinpah, Kubrick, boys will be boys comme disent les chinois. Ils couraient ensemble les ciné-clubs pas chers qui étaient légion à l’époque. Leurs petits appartements servaient de lieu de rencontre pour une faune à l’avenant toujours prête à refaire le monde de bord en bord autour d’un pichet et convaincue que de s’éclater à fond accélérait leur plan.

La première fois qu’il entendit le mot féminisme, ça sortait de sa bouche à elle. Un concept qu’il accepta sans heurts tellement cela lui semblait couler de source. Et entre eux c’était comme ça, tout égal, partagé et assumé, deux lurons, deux potes. Leur condition semblant calquée l’une sur l’autre, leur solidarité devint vite complicité. L’époque suivait tout juste la période hippie et portait encore l’essentiel de ses valeurs. Il leur arrivait souvent de mettre en commun quelques sous pour étirer leurs budgets d’épicerie et colorer un peu leur gris menu ou pour s’offrir quelque drogue à la mode histoire de se barbouiller la gueule un peu.

Une soirée chaude de ce printemps 1973, c’était écrit dans le ciel en énormes lettres de feu, et comme dans son Abitibi natale à lui, une étincelle tombée d’on ne sait où vint embraser leur chair juvénile et déclencher un véritable feu de forêt, une frénétique passion dévorante.

pontSur la route 11, aujourd’hui la 117, immédiatement au nord du pont du Grand-Remous se trouvait à l’époque le relais des autobus Voyageur qui faisaient entre autres le trajet Montréal-Val d’Or. Les correspondances vers Maniwaki, Buckingham et Hull se faisaient là. Un petit édifice sans classe campé sur la seule surface asphaltée à des milles à la ronde, hormis la 11. Un restaurant bigarré, meublé avec trop de vinyle turquoise, de métal luisant et de néons à la lumière agressante, crue et bleutée. Le lieu pouvait passer du calme absolu à l’agitation la plus totale lorsqu’un ou deux autocars déversaient là une horde de voyageurs affamés à la vessie débordante et pouvait retrouver son calme malaisant aussitôt les voyageurs rembarqués.

C’était là la seule et unique halte lorsqu’on faisait le trajet express de nuit entre Montréal et Val d’Or. Au bout du stationnement, du haut d’un petit ravin, on pouvait admirer le grand remous s’agiter dans toute sa puissance et son grondement montait enterrer le bruit des diésels des autocars restés en marche.

Été 1973

Comme dans la chanson, un dimanche au soir, ils étaient partis en pèlerinage à Châteauguay. Les pieds pendants au bout du quai elle lui avait longuement raconté son enfance en ces lieux, puis marché avec lui en ces endroits qu’elle avait chéris; elle avait partagé avec lui tous les bouts de son histoire qu’il ne connaissait pas encore. En revanche, le vendredi soir suivant, il passait la prendre après son petit boulot de vendeuse au Laura Secord de la rue Masson pour l’amener à Val d’Or lui faire connaître son bout d’histoire à lui. Écoeurée depuis longtemps du riche chocolat de Laura, elle avait piqué une bonne quantité de pistaches vertes trop salées et un bloc de tire-éponge plus gros que deux livres de beurre une par-dessus l’autre, un petit en-cas pour la route. Lui, avait mis la main sur deux petits morceaux de papier-buvard jaune d’un demi-pouce carré avec une belle petite grenouille bleue malhabilement estampée dessus. Une petite goutte de LSD formait un cerne à peine perceptible en leur centre. Ils se sont bien retenus de consommer quoi que ce soit avant Sainte-Agathe, là où finisssait l’autoroute à l’époque.

Ce n’est qu’après Mont-Laurier, juste un peu avant le pont du Grand-Remous, couverts de miettes de  sucre roux et d’écales de pistache, le coeur au bord de la gueule, qu’ils ont réalisé qu’ils venaient vraisemblablement de pénétrer dans la quatrième dimension. Si l’autocar ne s’était pas arrêté là, ils se seraient probablement jetés en bas.

L’air frais de la nuit leur fit le plus grand bien. Le sol soudainement stable sous leurs pieds aussi. Ils approchèrent du petit édifice à l’architecture douteuse et se collèrent le nez contre sa vitrine un moment. Impossible pour elle d’entrer là-dedans, un mélange de paranoïa et de dégoût bien ressentis l’habitait et il respectait toujours ses moindres scrupules. Ils marchèrent donc un bon moment à l’air libre puis furent irrésistiblement attirés par le grondement du grand remous. Faisant fi du pannonceau les mettant en garde et mûs par une sévère envie de se vider la vessie, ils entreprirent de descendre prudemment le petit ravin et de s’approcher de la grève plus bas.

La lune transformait en pépites de lumière les éclaboussures du puissant remous avant de les relancer sans pitié dans les eaux noires de la Gatineau et l’embrun venait se déposer comme un baume sur leurs joues crispées et endolories par l’acide. Elle s’écrasa sur son séant jupe relevée et slip aux genoux et elle urina royalement en s’émerveillant de la scène. En revenant vers lui, plus bas assis sur un rocher, elle tenait à la main un morceau de bois d’épave ramassé on ne sait où, un stupide bois d’épave, qu’elle examinait captivée et ébaubie. Elle s’assied devant lui, dos à lui sur son rocher, entre ses jambes écartées et il l’enveloppa de ses bras pour contrer la brise quand même fraîche de cette nuit d’été. Lui présentant son trésor de bois : “Ne vois-tu pas les deux enfants qui s’aiment”, questionna-t-elle, “les vois-tu comme moi?” Il avait beau scruter et examiner, plisser les yeux, les écarquiller, les frotter, frustrer et frustrer encore, aucune image ne venait. Qu’un stupide bois d’épave avec quatre pattes, un dessus en forme d’ogive, noué et craquelé à souhait. “Ne vois-tu pas les deux enfants qui s’aiment?”, insistait-elle encore et encore. Il vit une énorme molaire, une tête de shtroumpf, il en vit bien des choses mais jamais il ne vit les deux enfants, blâmant en son esprit un nuage passant devant la lune affaiblissant l’éclairage mais aussi la petite grenouille bleue évidemment.

Et l’immobilité de leurs carcasses dura le temps que la folie d’amour ne les rattrape. Dès que leurs corps entraient en contact, leurs coeurs se mettaient à battre sur un insoutenable rythme et des hordes de fourmis envahissaient leurs sangs. Avant que son coeur ne se gonfle au point de lui sortir de la poitrine, il releva délicatement la chevelure qui cachait sa belle nuque toute blanche, il déposa du bout des lèvres quelques douces caresses sur la chair ainsi offerte et il sentit la nuque accuser réception de la caresse de ses lèvres enflammées en faisant surgir promptement une chair de poule rugueuse et piquante. Le stupide bois d’épave quitta sa main et dans le grondement du remous, elle poussa fort son dos contre sa poitrine lui offrant de sa nuque tout le riche parfum et elle ferma les yeux et son corps se débarassa lentement de toutes ses tensions. Et toutes choses trouvèrent naturellement leur place et leur chaleur soudain unie dans la folie du moment défiait affrontément la froidure du vent, la dureté du roc, la rage de l’eau, le cri du torrent, l’éternité du grand-remous.

l'éternité

Comme un rabat-joie de première classe, le klaxon de l’autocar les ramena brutalement sur la planète terre.

Le long de la 117 dans le parc de La Vérendrye, sur les parois rocheuses, des initiales souventes fois gravées ou peintes deux par deux, des prénoms, des coeurs et des flèches, des chiffres pour des années, le temps qui est, le temps qui passe, le temps qui fût. Sur les arbres, les bancs, la pierre, de tout temps les amoureux ont laissé des traces de leur histoire. Cela donne à l’imagination du passant le plaisir de deviner bien des histoires qui sont mortes et enterrées depuis belle lurette. Les âmes immortelles des amoureux rôdent toujours pas tellement loin de ces marques, on peut parfois les sentir. Mais bien d’autres ont pris des chemins différents et trouvé d’autres compagnons de route ailleurs et parcouru leur propre destin sous d’autres cieux. Des décennies peuvent s’écouler, mais des siècles ne sauraient effacer les puissants instants et les sentiments profonds qui furent jadis et qui unirent les êtres pour un moment et rien ne devrait nous soustraire à la joie de leur offrir de temps à autres une forme ou une autre de souvenir, de célébration.

Une grossière erreur de croire que tout est derrière soi. Tout est en nous et c’est une bénédiction qu’il faut chérir. Comme la mère qui peut adorer autant d’enfants qu’elle en enfantera, nous aurons la grâce de garder en nous toutes ces amours passées sans rien enlever aux êtres alentour, tant soit-il que l’ingratitude, la haine ou le regret ne nous possèdent pas.

La mémoire du coeur affolé qui voulait nous sortir du torse à la seule pensée de l’autre a sculpté les personnes que nous sommes devenues et a versé dans nos vies la partie qui fait qu’elles sont pleines et entières, prêtes à être offertes à d’autres sans rien demander en échange.

Automne 1973

Comment, pourquoi, allez savoir. Le stupide bois d’épave a tout de même fait le chemin du retour, gravé de leurs initiales et du chiffre 73 sur une des quatre pattes. Elle avait pensé à le ramasser en se précipitant vers l’autocar et le lui avait laissé pour qu’il puisse plus tard s’amuser à trouver les deux enfants, disait-elle, et il l’a ramené et l’a conservé depuis. Comme un cromagnon, c’est lui qui fit la gravure au canif du L et du C entrelacés et du 73, sans vraiment y réfléchir, comme pour les éterniser dans ce stupide bois d’épave, pensait-il naïvement. LC_canif_G

Mais l’éternité peut parfois se faire décevante et brève. Les emportements passionnés des jeunes coeurs ne sont hélas que très rarement destinés à l’éternité. Embrasser toute une vie sans filet à quinze ou seize ans est une tâche titanesque et lorsqu’on ne sait pas vraiment qui on est, où l’on s’en va, c’est quasi impossible de le faire à deux. Comme pour les plus terribles des feux de forêt, le premier orage aura tôt fait de réduire en cendres fumantes les plus chaudes passions du coeur.

Parce que c’est comme ça. Parce que c’est ça l’Afrique.

Un printemps, tout un été et un automne, la passion les a transportés comme deux enfants devenus plus grands que des hommes, ils se sont aimés en fous, comme des fous, en brûlant tout derrière eux. Un orage de novembre, glacial et soudain vint faire d’eux des êtres épuisés, rassasiés l’un de l’autre, un long moment gisant immobiles et refroidis, sans méchants ni coupables. Juste deux peines immenses, aussi immenses que l’amour qui les a précédées et qui les suivra toujours.

Plus de quatre décennies depuis, presque cinquante années de silence radio les séparent, pas de son, pas d’image. Et un océan. Et tout ce temps écoulé leur écrit lentement mais sûrement le seul épilogue possible, celui qui nous guette tous en ricanant.

Nos-coeurs

Hiver 2017

Il cherchait à tâtons un truc quelconque sous l’escalier du sous-sol, un cagibi encombré et mal éclairé. Le stupide bois d’épave était là affairé à y ramasser la poussière depuis des lunes, sur un travers de la charpente à nu, les quatre pattes par en bas. Dès qu’il le vit, le temps s’est arrêté un petit moment. Il prit ce temps pour asseoir sa vieille carcasse soudainement envahie par le picotement des fourmis sur une boîte de carton pleine de livres. Comme un vieux disque qui rejoue inlassablement le même air mélancolique, ceci s’était produit tellement de fois au fil des années en divers endroits, d’autres rencontres inopinées avec le stupide bois d’épave au fil des ans. Cette fois-ci cependant, la pénombre du cagibi et sa vue maintenant affaiblie l’empêchaient de se prêter au petit jeu qu’elle lui avait légué, qu’il avait souventes fois joué le vague à l’âme mais qu’il n’avait toujours pas résolu. Il prit le stupide bois d’épave à deux mains et ferma ses yeux.

Dans la pénombre du cagibi, son coeur se gonfla dans sa poitrine, le grondement du grand remous monta à ses oreilles et l’embrun vint toucher ses joues et il gardait toujours les yeux fermés, du plus fort qu’il pouvait pour stopper le torrent mais aussi pour garder ce moment bien vivant. Et il sentit partout sur sa poitrine serrée la chaleur de son dos, sur ses lèvres le goût de sa belle nuque blanche et il m’a bien juré sur sa vie que cette fois-là il les a vus.

Deux enfants qui s’aimaient comme deux vrais fous devant le grand remous.

Flying Bum

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Rencontrez Steeve junior!

Steeve junior est installé, et le terme est faible, dans le sous-sol du petit bungalow de ses parents à Tétreaultville. Mi-vingtaine et un peu plus, porte encore des broches ce qui n’est pas du tout pratique avec son régime alimentaire qui consiste essentiellement en carbohydrates du groupe trans dont les Doritos® et les Cocoa Puffs® sont la principale source. Il ne sort que très rarement dehors si on ne tient pas compte des fois où le détecteur de fumée a eu des ratés et encore la fois où il a halluciné ces immenses coquerelles à cause de champignons magiques pas si magiques finalement que son ami Lou lui avait apportés.

Mode de vie oblige, il n’est jamais sorti avec une fille, bien qu’il sache très bien ce que c’est. Il se rappelle avoir déjà vu des vraies filles au secondaire et il possède toute la littérature nécessaire à leur sujet un peu partout dans son ordinateur et sous son matelas. Sa vie sexuelle solitaire combinée à son régime alimentaire singulier donne à son appareil reproducteur la même teinte orangée que la face de Donald Trump et son hygiène approximative libère une rance odeur de smegma qui se répand dans tout son espace vital plutôt compact.

L’essentiel de ses activités consiste à jouer à des jeux sur son ordinateur au milieu d’un bordel monstre, un téléviseur allumé en permanence en guise de bruit de fond et qui sert également d’éclairage ambiant. Il rit de façon imprévisible la plupart du temps sur des sujets étranges ou inappropriés, en fait on peut dire qu’il émet des sons proches du rire humain. Il n’a plus vraiment la notion du jour et de la nuit et fonctionne plutôt par la présence ou l’absence de bruits de pas sur le plancher d’en haut. Si jamais il devait quitter son trou, ce serait pour aller s’installer à Farmville où il possède quelques arpents de terrain, des poulets et trois belles vaches, (rires) eha !, eha !, ehaaa ! e !*.
*prononcez le moins possible, du fond le la gorge.

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Son père, Steeve sénior, est un cadre moyen vraiment moyen dans l’industrie du box-spring, blasé et sous-performant, atteint de calvitie talléenne (les cheveux lui tombent par talles), une maladie rare de la peau qui, pense-t-il, disparaîtra d’elle-même s’il fait semblant qu’elle n’est pas là et s’il ne se gratte pas trop. Steeve sénior est court sur pattes, plutôt rond, blanc luisant avec des taches rouges ici et là. Pour une personne le moindrement en forme, il serait plus facile de sauter par-dessus que d’en faire le tour. Il grogne immanquablement lorsqu’il quitte une place assise pour une autre place assise et lâche de longs ssssssssssssstie à tout propos comme la baleine qui monte chercher son air. Il n’a pas adressé une seule phrase complète à son épouse Gisèle dans les quelque 20 dernières années minimum.

Gisèle crochette bénévolement à la journée longue de ravissantes jupes de lit bariolées en Phentex pour les handicapés grabataires du quartier en marmonnant indistinctement des tounes méconnues des Classels. À l’occasion, elle lira un roman Harlequin (parce que ça la transporte dans des pays lointains, affirme-elle), ou elle époussettera ou fera des brassées, c’est selon. Une fois par semaine, elle se met belle, pense-t-elle, et se rend au bingo paroissial où elle a déjà remporté un magnifique ensemble à fondue chinoise pour 4 que Steeve sénior ne l’a jamais laissé utiliser; c’est bien beau les chinois, il ne va quand même pas faire cuire sa viande lui-même, sssssssstie !

Le jour, quand Gisèle sort de la maison, Steeve junior part en commando dans le réfrigérateur dévaliser quelques canettes de Coca-Cola® qu’il ramène dans son refuge et qu’il verse dans un bol plein à ras bord de Cocoa Puffs®. Une fois le commando rassasié, il pousse les canettes vides et les bols sous son lit. S’y trouvent présentement 37 bols, presqu’autant de cuillères sales et 52 canettes vides de Coke® qui valent quand même $2.60 en consigne. Mais Steeve junior ne saurait quoi faire d’une telle somme, terré à perpète dans son sous-sol. Gisèle qui ignore tout de ce stratagème continue d’acheter sans cesse de nouveaux bols et de nouvelles cuillères chez Walmart. Mais peu lui importent les bols et les cuillères, Gisèle se sert de ce prétexte pour vérifier si elle maîtrise encore un tant soit peu le langage humain en engageant ses rares très brèves conversations avec des caissières du Walmart.

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Tout est là ! Dyslexie, inconfort, interactions disfonctionnelles entre les personnages, expressions colorées, sexe adolescent malaisant et tout pour faire apprécier leur vie ordinaire aux téléspectateurs du lundi soir qui en redemanderont à genoux.

Le principe sera simple. Steeve junior ne sera au courant de rien. On pousse des filles méticuleusement pré-sélectionnées par le châssis de cave, une à la fois bien sûr, jusqu’à ce que la bonne réussisse à sortir de là aux bras d’un Steeve junior ébaubi. J’ai soumis ça aux réseaux de télé et à date ils en bavent d’envie, surtout Éric Salvail. Tous les facteurs convergent pour un show de télé-réalité dans lequel des individus totalement dépourvus d’orgueil (et d’à peu près tout d’ailleurs) partagent leur vie devant nous sans artifices et vivent tous dans le suspense de voir Steeve junior enfin matché.

Budget : 3 ou 4 petites caméras vidéo dissimulées ici et là, quelques balles de Phentex pour occuper Gisèle, un tube ou deux de crème contre la calvitie pour que les cheveux de Steeve sénior durent au moins le temps de la série, quelques sacs de Doritos® et quelques boîtes de Cocoa Puffs®, quelques canettes de Coke® qui viennent régulièrement à $5.99 la caisse de 24 chez Maxi.

Une aubaine, ssssssstie !

Flying Bum

pieds-ailes

(à mon fils Emmanuel, avec humour et amour naturellement)

Dans les patates

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Oui, cela peut vous faire penser à ces hurluberlus qui publient des photos dans lesquelles on peut voir clairement la vierge Marie en personne dans les motifs d’un grilled cheese ou la face de Jésus-Christ dans un Doritos® mais récemment, je me suis ramassé pris dans une patate, dedans la patate.  Je n’ai aucun souvenir précis de comment je me suis ramassé dans la patate et c’est probablement pour ça que je m’y suis retrouvé justement. Pourrait-il y avoir un rapport avec mon métier de designer d’emballages qui m’a amené à travailler sur à peu près tous les sacs de patates qu’on retrouve sur les étals du Québec et même d’ailleurs? Une vengeance parmentière? Ou simple fatigue professionnelle?

Être dans les patates est une idiomatique bien connue définissant une condition d’embarrassement, de difficulté temporaire, de désorganisation voire de détresse.
Contrairement à se retrouver dans une situation totalement désastreuse, être dans la (les) patate(s) est une condition  légère et courante, à ne pas prendre à la légère cependant. Pour les créatifs qui tirent des choses du néant, choses qui malheureusement viennent rarement avec un mode d’emploi, c’est un lieu-commun.

Cette expression est toute québécoise et assez peu utilisée en France, où l’on préfère dire « être à côté de la plaque » ou “marcher à côté de ses pompes”.  Ici, elle tirerait son origine aux débuts de l’automobile, période où on a dû emprunter les routes jusque là destinées aux chevaux au risque de perdre le contrôle ou simplement de ne plus très bien voir où le chemin va et se ramasser carrément dans le champ de patates. Se ramasser, être dans les patates, voilà.

Cependant, gare à la confusion.

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L’observateur le moindrement perspicace verra bien que le coeur a les racines par en-haut comparativement à la patate qui les a par en bas.  Lorsque cuite, on peut piler la patate; le coeur lorsqu’on est cuit, on ne peut que se piler dessus.

Ne pas confondre avec coeur.

Au Québec, le mot patate prend plusieurs significations. Une de celles qui surprend toujours les français est l’emploi du mot patate à la place du mot cœur. J’arrête de courir, la patate va m’exploser. 

Ou encore avec faire patate.

Il existe un danger de confusion avec l’expression faire patate si notre cercle d’amis comprend des belges. Faire patate signifie échouer, rater son coup alors qu’en Belgique «faire patate» peut vouloir dire réussir.  Donc, cousins belges, ne félicitez pas un Québécois s’il vous confie : Nous avons encore fait patate au dernier referendum.

Il faudrait donc lâcher un peu la patate mais encore là, ne pas lâcher la patate est une expression qui nous vient de la Louisiane et qui signifie tenir bon, ne pas abandonner, art dans lequel les cajuns excellent comme dans leur incomparable ragoût d’écureuil.

Dans le vieux hollandais apparemment on retrouve une expression “in de pekel zitten” qui a donné naissance selon toute vraisemblance à l’expression “être dans un pickle” qui serait synonyme d’être dans les patates. Shakespeare lui-même a été le premier à utiliser la version “pickle” dans La Tempête, 1610 :

ALONSO:

And Trinculo is reeling ripe: where should they find this grand liquor that hath gilded ’em? How camest thou in this pickle?

TRINCULO:

I have been in such a pickle since I saw you last that, I fear me, will never out of my bones: I shall not fear fly-blowing.

Pour une bonne traduction de ce vieil anglais plutôt verbeux, essayez mon frère Doris, il est un excellent traducteur et se retrouve rarement dans les patates.

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Il existe plusieurs façons de déterminer que vous êtes dans une (les) patate(s). Vous êtes officiellement et profondément dedans si:
… dans une soirée vous approchez sournoisement par derrière votre douce et passez rapidement vos mains sous ses bras pour attraper discrètement ses attributs mammaires et vous réalisez que c’était sa soeur. Je revois clairement l’expression indéfinissable sur le visage de Diane Bédard même après toutes ces années.
… Vous obtenez finalement ce rendez-vous avec un très alléchant client potentiel, vous réservez dans un restaurant des plus chic et dispendieux, votre carte de crédit est refusée et vous avez $3.29 dans vos poches.
… L’impôt appelle une vérification de 5 ans le lendemain que vous avez laissé les enfants passer tous vos papiers à la déchiqueteuse pour faire du faux spaghetti.
… Votre meilleur ami vous suggère de prendre un avocat et jusque là votre meilleur ami était votre avocat.
… Vous appelez votre meilleur client Raymond et depuis quelque temps ça répond dans un accent chinois bâclé qu’il n’y a pas de Laymond ici, pas Laymond, pas ici, pas pa’lé li flançais.
… Vous vous retrouvez embarré dehors, en sous-vêtements Sponge Bob, en plein jour, après que votre personne “signifiante” se soit enfargée dans quelque courriel que vous auriez écrit à une dénommée Bambi, tout le voisinage tient une immense vente de garage avec plein de connaissances qui se promènent et que vous avez beau sonner, sonner . . .

Évidemment, toutes les patates sont biodégradables et avec un peu de patience et d’humour, on finit tous par se sortir de la (des) patate(s).
Toutefois, tous les créatifs et artistes de toutes disciplines doivent se faire un devoir sacré d’y retourner au moins une fois de temps en temps. C’est une loi non-écrite.

Ça garde le créatif humble et modeste.

Flying Bum.

pieds-ailes

Drame sans nom.

(à mon frère Marc dont c’est aujourd’hui l’anniversaire et mon ami François)

Toujours à l’affût des calamités susceptibles de perturber le calme plat de nos vies et des injustices qui n’attendent que l’instant propice pour attenter à la tranquilité de tout un chacun, votre humble serviteur a dégotté pour vous et lève le voile sur la perle des drames qui couve actuellement dans le merveilleux monde des affaires et de la gestion publique.

Au moment même d’écrire ces lignes, une ignorance crasse menant à une mauvaise réputation absolument non méritée vaut à des centaines, voire des milliers de pauvres consultants d’être lapidés sur la place publique, une annihilation radicale et cruelle s’annonce. Ces êtres offrent pourtant une contribution essentielle dans le maintien de l’équilibre et de la biodiversité des hautes sphères décisionnelles.

Certes, ils font partie d’une catégorie dentue et musclée et sont investis de pouvoirs considérables mais il suffit de gratter sous le vernis quelque peu pour découvrir qu’ils possèdent une toute fine intelligence, une prudence de soeur grise économe et un flair de sioux qu’on leur reconnaît rarement. Plusieurs ont une grande culture et savent reconnaître les yeux fermés la bonne cuisson du tataki de thon.

Combien d’entre vous se sont retrouvés inopinément face à face avec un consultant au retour d’une pause ou au détour d’une réunion et ont ressenti tout de suite un choc, la peur et l’effroi nécessaires à justifier une analyse biaisée et ont conséquemment répandu les rumeurs les plus paranoïaques à leur sujet.

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Les consultants passent le plus clair de leurs heures paisibles et tranquilles à tout simplement offrir leur aide aux entrepreneurs ou aux gestionnaires, essayant de leur éviter de prendre des décisions fâcheuses et de commettre des erreurs coûteuses. Ils offrent un univers de connaissances souventes fois puisées à même les années de service passées dans ces mêmes organisations ainsi qu’une nouvelle perspective externe à la résolution de problêmes organisationnels, irritants pour tout le monde finalement. Certains même contribuent à combattre le fléau des surplus budgétaires en ayant demeuré sur la liste de paie ou de pensionnés et tablettés de ceux-là mêmes qu’ils facturent.

Mais il suffit qu’un seul consultant ne se trouve à l’origine de la mise à mort d’un seul projet, d’une seule mise à pied, et on n’entend plus parler que de cela. La vérité toute crue c’est que bien d’autres raisons sont susceptibles d’annuler les efforts que vous avez investis dans un projet voire dans votre carrière.

Les consultants ont de tout temps inspiré les auteurs de récits d’horreur et du cinéma à sensations mais combien de tout ce verbillage est-il réellement bien-fondé?  Vos chances statistiques de tomber accidentellement sur un consultant sont de l’ordre de 1 sur 11.5 millions et vos chances que cette rencontre se transforme en attaque qui s’avère fatale sont encore moindres (1 sur 570 millions). En vérité, vos projets sont susceptibles de se retrouver écrasés sous bien d’autres choses, détruits par des facteurs environnementaux de toutes sortes pouvant inclure à titre d’exemple la chute impromptue d’une armoire IKEA mal fixée au mur.

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Chaque année, une quantité croissante de consultants sont cruellement arrachés à leur milieu par des braconniers qui utilisent ensuite leurs parties sauvagement démembrées pour garnir des sites web tape-à-l’oeil qui ne vendent que du fadasse conseil en canne.

Les confondant avec les anges de la mort, plusieurs organisations dans le monde entier ont décidé de se prémunir contre leur venue et ont installé des filets à consultants autour de leurs installations et des pauvres consultants sont fréquemment retrouvés prisonniers de ces mailles; certains même sont tout juste des tout-petits consultants-en-devenir pris à l’intérieur des filets, tentant de fuir ces entreprises. Et ceci sans compter que ces filets causent des dommages colatéraux importants en capturant accidentellement un nombre considérable de chargés de projets peu méfiants et de gestionnaires innocents.

C’est le grand ordre des choses et Mère Nature dans toute sa splendeur qui ont fait d’eux la conscience de service des indécis, des ignorants et des incapables qu’un hasard aveugle a placés en position de pouvoir. Joignons-nous aux efforts de tous les bons capitaines d’industrie et hauts-gestionnaires d’état pour éradiquer toutes les menaces qui planent sur ces créatures uniques et sensationnelles. Partons en guerre contre ces filets à consultants qui ne sont rien d’autre que des tentatives de mettre à mort la profession même de ces admirables créatures.

Joignons-nous tous allègrement et béatement au mouvement “Nager avec un Consultant” dès aujourd’hui. . .
. . . avant qu’il soit trop tard.

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(Pour joindre le mouvement, libellez vos chèques au nom du Flying Bum. Aucun consultant n’a été blessé dans la rédaction de ce blogue.)

Flying Bum

pieds-ailes

Les intelloïques anonymes

La stupidité est-elle la nouvelle intelligence?

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M. Cleese répond régulièrement en ligne à des questions du public et un interlocuteur lui demandait qui, parmi 3 personnalités dont je vous épargne les noms, pourrait être élu le twit de l’année (personnalité la plus stupide). Sa réponse des plus intelligente me laissa pensif et pantois parce que premièrement la stupidité semble affliger beaucoup plus de personnalités que ces quelques candidats et que deuxièmement aucun d’entre eux n’est qu’un bouffon totalement dépourvu de génie. Ils sont tous minimalement intelligents.

Alors j’ai eu mon épiphanie bien que j’habite le village voisin, j’ai réalisé raide comme une claque sur la gueule que voilà, il est là le problème!

Comme j’ai été stupide et aveugle !  Je dois forcément tirer la conclusion que nous avons un sérieux problème avec les personnes intelligentes. Partout sur la planète, nos brillants leaders et nos grands maîtres à penser ont tout simplement décidé d’agir délibérément de façon complètement stupide. Voilà.

Ils ont intelligemment:
1.  Foutu un bordel monstre et semé un désarroi sans nom en opposant une variété de plate-formes politiques en contradiction les unes avec les autres et une liste sans fin de passions religieuses dévorantes et d’identités culturelles de toutes sortes;
2. Se sont peinturés eux-mêmes dans les coins douillets de la morale et de l’éthique à force d’ambition, de cupidité et de courte vision;
3. Ont pompé nos richesses et fait de nos déficits des gouffres sans fond tout en nous faisant croire qu’ils s’occupaient sérieusement d’économie et ce au détriment des valeurs humaines, environnementales et même au déni de la science la plus élémentaire, et . . .
4. Ils ont semé le scepticisme, le mécontentement, le désengagement et le mépris.
Et je n’ai pas besoin de nommer de noms, juste à vous brancher sur vos médias favoris, ils sont là, partout.

Les gens stupides eux voient les choses autrement, soit de la façon la plus simple possible. Ils appliquent une logique du gros bon sens et trouvent habituellement des solutions simples et efficaces pour gérer les problèmes qui les affligent jour après jour. Généralement, ils se contenteront amplement d’un confort élémentaire et feront une grande place à la franche camaraderie, aux plaisirs du partage, aux joies familiales, aux émotions de la soirée du hockey et de la bonne bière entre potes, d’un peu d’amour, un peu de Quick.

En conséquence, je propose rien de moins que la conscription des cerveaux, qu’on inscrive de gré ou de force toutes les personnes intelligentes à un programme en 10 points que j’appellerais Les intelloïques anonymes. On organiserait des rencontres au cours desquelles elles devraient admettre devant leurs semblables être accros à l’intelligence. Leur témoignage pourrait ressembler à:

bonsoir
Mais maintenant je suis fier d’avoir ma médaille pour avoir été totalement stupide depuis 1 mois.”

Ensuite toute l’assemblée applaudirait, soupirerait d’admiration et verserait une belle petite larme de joie en pensant que cette personne se trouve maintenant sur la voie de la guérison.

Nous pourrions alors tous ensemble mettre le couvercle sur la marmite de nos idées brillantes, calmer nos ambitions, poursuivre notre vie, silencieux, sourds, aveugles, béats mais heureux, et ainsi revenir au point de départ.

Celui-là même qui nous a précipité dans un tel merdier initialement.

Flying Bum.

pieds-ailes

Mauvais trou.

Plus jeune et sous la signature du Flying Bum, j’avais entrepris d’écrire un livre avec un trou dans le milieu. Et ce trou devenait le centre du récit, forcément, puisqu’il fallait faire le tour du trou pour l’écrire. À cette époque je travaillais comme journalier dans le département de reliure d’une imprimerie commerciale et j’avais confectionné moi-même un petit livre carré d’une centaine de pages dont j’avais perforé le centre d’un trou de trois huitièmes de pouce autour duquel j’entrepris d’écrire ou de gribouiller. L’oeuvre a été placée dans mes archives en compagnie de plusieurs trucs à utilité différée* dans ma shed sur la 5ème avenue qui malheureusement embrasa le ciel de Rosemont par une belle nuit d’été.

*choses qu’on conserve dans l’espoir que leur utilité nous revienne en mémoire.

avertissement

Cette chronique, parce qu’elle traitera de choses qu’on insère dans d’autres choses, nous ramènera inévitablement au trou, à l’orifice, puisque dans le domaine des choses qu’on insére dans d’autres choses, le trou s’impose comme un grand et incontournable classique. De là l’avertissement.

Les gens trouvent toujours le moyen d’insérer des choses dans des endroits pas du tout destinés à cette fin. Des pieds dans la bouche, des clés dans les prises de courant, des oeufs dans le micro-ondes, des fèves dans le nez. Ceci constitue un problême majeur des temps modernes. Et avec tout l’internettage et le socioréseautage qui se déroulent aujourd’hui, les gens s’y donnent à coeur joie en insérant leur nez partout sauf aux places où ce serait d’une utilité optimale comme par exemple dans des choses reliées à l’élévation de l’esprit. À une certaine époque de ma vie, j’avoue avoir commis tous ces gestes questionnables (à l’exception de la fève dans le nez à laquelle je substituai un bout de papier plié en mille dans le creux de mon oreille). Et le pied dans la bouche brille de tous ses feux partout dans mon curriculum.

Les doigts constituent une grande part du problême. Ils semblent perpétuellement s’enfoncer dans les oreilles, les nez et même dans les tartes au sucre. Mais j’aimerais focuser ici davantage sur les orifices et les trous que sur les doigts comme tels (ceux pour qui les scrupules font obstacle à l’usage des mots trous et orifices, remplacez ces mots par ouvertures). Les orifices et les trous sont tellement cool parce que nous en avons tous besoin pour insérer des choses dans d’autres choses non seulement théoriquement mais aussi de façon pratico-pratique. Nous avons besoin d’insérer des wagons dans les tunnels, des cartes dans le guichet, des branchements dans des prises, des fils USB dans le téléphone, du bon manger dans’bouche . . . et dans certains cas nous avons besoin inversement de retirer des choses, de faire le vide, de diminuer la pression, d’évacuer des choses contenues quelque part (et ici je n’élabore pas).

L’acte d’insérer des choses est important mais potentiellement très dangereux quand les objets en question n’étaient pas destinés à être insérés aux dits endroits; en d’autre mots si l’insertion cause de la douleur, interrompt l’ordre naturel des choses ou nécessite une intervention médicale qui replacera chaque chose dans son contexte approprié (en harmonie avec l’ordre naturel des choses). À cette enseigne, les récits de salles d’urgence ou de belles-mères affolées abondent.

Nous ne pourrions que très péniblement survivre sans orifices corporels. Les orifices nous offrent des opportunités exceptionnelles de goûter et se nourrir, d’écouter du Vivaldi ou d’entendre arriver le facteur, de humer les parfums et de savoir quand la douce s’échappe et toutes sortes d’autres expériences digestives, ou d’autres encore, nuitamment amusantes et jouissives.

Wiiiiinnnn. . .Wiiiiinnnn. . .Wiiiiinnnn. . .Wiiinnnnnn. . .

(bruit d’alarme)

radio

Mais, hé, la nature humaine étant la nature humaine et les amants qui souffrent d’un type de distraction hypocrite sont légion, quelqu’un se devait d’inventer une application de dépistage précoce munie d’une alarme de mauvais orifice pour prévenir les insertions inappropriées. Quelqu’un avec un meilleur sens de l’entrepreneurship que moi devrait pousser le projet à fond et commercialiser l’application. Je ne retiendrai qu’un faible pourcentage des profits.

D’un autre côté si l’alarme à méchant trou avait existé, nous aurions dû vivre sans un chef d’oeuvre du ver d’oreille comme celui-ci:

Le trou.

Ou encore, pour mes lecteurs familiers avec la langue des conquérants, ce petit bijou de la chanson contemporaine:

Beans in my ear.

Définitivement, c’eût été une grande perte pour l’humanité.

Flying Bum

pieds-ailes

La cruelle chasse aux bébés boumeurs

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Au moment même où j’écris ces lignes, rien de moins qu’un carnage sans nom est en train de se produire, un véritable crime contre l’humanité. Il faut réagir. À tout moment, de façon précipitée et imprévue, des hordes de générationnels X, Y ou même les Z débarquent en sauvages sans avertir et se jettent à bâtons rompus sur d’innocents grisons, ces pauvres petits bébés boumeurs grisonnants s’épanchant nonchalamment sur leur plage, sarclant tranquillement leur jardin bio, relaxant dans leur chaud condo ou attablés pacifiquement par petits troupeaux dans les foires alimentaires de nos centres d’achat ou dans tous les Tim Horton répartis sur le territoire. Leur rancoeur est sans bornes mais leurs motivations s’appuient sur un ensemble de faits qui ne résiste à aucune analyse sérieuse. Trop de publicité négative et de désinformation par rapport aux bébés boumeurs ont généré l’incompréhension et la peur alors que ces pauvres petites bêtes s’affairent strictement à réaliser ce que le destin leur a imparti.

Il suffit qu’une seule de ces petites créatures se gave dans les mets raffinés de ce monde, s’abreuve goulûment des plus fines bouteilles, finisse lascivement ses jours à l’abri de tout souci, aux frais de l’état ou de quelque riche corporation et voilà, tout de suite on monte aux barricades, l’amalgame se motonne dans le coude de la plomberie sociale, tout déborde. Rigueur, de grâce. Voyons un peu plus clair sur cette situation.
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La génération silencieuse.
La deuxième guerre mondiale, la guerre de Corée, élevés à la douzaine par des parents trop occupés à survivre à la grande dépression, ils ont vécu des temps extrêmement difficiles. Heureusement pour eux car cela leur donnera les ressources nécessaires pour survivre aux despotiques préposés de centres d’accueil, aux patates en poudre et autres mangers mous, aux couches débordantes et aux toilettes à la serviette humide, paroisse par paroisse lorsque le temps le permet.

Les bébés boumeurs.
Les droits civiques, la guerre du Vietnam, la révolution tranquille et la moins tranquille révolution sexuelle, l’exploration spatiale, l’expo 67, le féminisme, le “peace and love”, les Beatles et les substances illicites, ce sont les bébés d’après-guerre qui deviendront les radicaux et les hippies des années 60-70 et les yuppies des années 80. On leur a fait miroiter le rêve américain et des lendemains heureux alors ils ont sauté dans le buffet à pieds joints et à bras raccourcis. I mean, why not?

La génération X.
La crise de l’énergie, Star Wars et la fin de la guerre froide, le libre-échange et le début de la mondialisation, les mères au travail, les familles à deux revenus ou le divorce et les familles mono-parentales, ils seront la première génération d’enfants avec une clé au cou. Dans leur perception, ils se sont élevés tout seuls en regardant Passe-Partout ou en écoutant les politiciens mentir honteusement en se bourrant les poches et en observant leurs parents se débattre avec les compressions, l’austérité et le prix du gaz qui zigonne tout le temps. Maudit soit l’argent sale. Ils se consoleront vite en constatant qu’ils seront la première génération à moins performer financièrement que leurs parents.

La génération Y, les milléniaux.
Souvent confondus avec le nombril du monde, ce sont les enfants-rois de l’ère numérique, des attaques terroristes et fusillades d’école, de la tablette et du téléphone intelligents. Typiquement élevés à l’abri de tous les démons du monde par des parents-poules qui les ont tenus occupés au maximum, première génération d’enfants portant des vêtements griffés, avec des agendas qui dépassent l’entendement. Ils sont convaincus qu’ils seront la prochaine “grande” génération et qu’ils créeront un monde bien meilleur. Bonne chance, petits prétentieux.

La génération Z.
La première génération susceptible de se réveiller à la vie avec deux parents pas de la même couleur qu’eux ou avec deux parents du même sexe et se demander “what the fuck?”. Est-ce qu’on leur laisse sécher le nombril avant de les analyser davantage?

Ces cruelles attaques doivent cesser maintenant.

Les attaques contre les bébés boumeurs sont essentiellement basées sur une jalousie mesquine sans nom des générations X,Y, Z. Au lieu de voir cette fantastique cohorte d’après-guerre comme une vivifiante et bénéfique onde de choc sans précédent pour l’humanité, ils la voient plutôt comme une grosse truie qui se digère lentement et péniblement dans le long python de l’histoire. On affirme que les grisons occupent encore trop de place, sont trop nombreux et sont donc directement responsables pour les diminutions de stock de tatakis de thon rouge, de tartares de saumon et des meilleurs grands crus du sud de la France.

Les X et les Y prétendent avoir été élevés entassés les uns sur les autres dans des résidences étudiantes ou autres formes de co-locations et nourris essentiellement de Ramen et de macaroni-fromage, condamnés à boire du vin de soif vendu dans des boîtes de carton munies d’une valve pratique et condamnés à rembourser ad nauseam des prêts étudiants. Pour certains le mépris est devenu l’arme de prédilection contre leurs aînés et aussi contre la langue qu’ils chérissent tant:
“Tsé ch’comme pus capa’m moé chose des hosties de tartares au saumon pis des tabarnak de tatakis de thon rouge, câlissssss.”
Noémie Laporte-Dufour, Y, participante à Un souper presque parfait.

Les innocents bébés boumeurs sont en proie à une chute de population et on prévoit qu’en 2028 la génération X les surclassera en nombre. Au milieu du présent siècle, la population actuelle de grisons sera presque complètement décimée. Qu’on les laisse donc tranquillement jouir du temps présent dans des conditions optimales, pauvres petites bêtes.

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On accuse encore ces adorables créatures d’être en déni total de leur vieillissement et même de leur mort éventuelle. Outre avoir monopolisé les meilleures situations et profité des meilleures années, on les accuse de laisser un fardeau énorme sur les générations qui suivent et de se fier sur celles-ci pour payer leur retraite dorée.

Faux, totalement faux.

Selon l’Associated Press, les pauvres grisons ont vu la valeur de leurs investissements décroître de 60% à cause du contexte économique, 42% d’entre eux retardent indéfiniment le moment de leur retraite et 25% affirment ne pas vouloir se retirer du tout. Ce sont là des quantités impressionnantes de petits boulots, beaucoup trop chèrement payés, que les X et les Y n’auront pas à se taper avant un bon bout de temps encore. Dans ce contexte, leur ingratitude laisse perplexe. Qu’ils cessent donc cette chasse sanguinaire et injustifiée contre une espèce qui ne demande qu’un peu de Brouilly et de confit de canard à la gelée de porto de temps en temps pour être heureux.

Flying Bum.

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