Des grenouilles dans l’eau de Pâques

Dans l’église déserte et silencieuse, les anges de granit regardent Odile et Adèle de haut, juchés sur leurs piédestaux de bois dur. Ils ont les ailes arquées vers l’arrière comme prêts à prendre leur envol. La madone de plâtre blanc les observe également, elle et Adèle. Odile n’est pas au courant qu’une madone devrait toujours avoir un regard bienveillant. Le visage de la vierge a ce regard figé, les lèvres serrées et les yeux froncés comme lorsqu’une personne s’apprête à dire quelque chose, mais que le diable les emporte toutes les deux si la blanche madone prononce un seul traître mot avant qu’elles ne sortent de l’église.

Odile ne voit rien de tout cela, concentrée qu’elle est de fixer le reflet de son propre visage dans l’eau bénite stagnante au fond d’un bénitier de cuivre verdi, comme un chat effrayé de se jeter sur sa pitance.

Odile a ce quelque chose à propos de l’eau. Elle raconte à qui veut l’entendre que son petit ami Gérald a un jour empoisonné l’eau du puits, comment il est apparu avec un sourire débile au visage, les veines remplies de toute cette sorte de cochonneries qu’il avait laissées tomber dans l’eau, innocent. Quelques mois après, après qu’ils se soient disputés à propos d’argent mystérieusement disparu, Gérald était allé bavasser à la mère d’Odile une histoire à propos de tous ces hommes et de tous ces actes sexuels dépravants qu’elle avait échangés avec eux pour un peu de drogue. Le chien bâtard de Gérald en avait pourtant eu une large part, donne à manger à un cochon . . .

Après, sa mère ne lui ouvrait plus, cadenassée à double tour dans sa piaule, peu importe combien longtemps et avec quel acharnement Odile insistait. Gérald en avait parlé à son père aussi, tant qu’à y être. Lorsqu’elle avait frappé à sa porte à lui, il l’avait ouverte toute grande, le temps de lui lancer une paire de jeans et un manteau court en suède qu’elle avait oublié chez lui, comme si cela lui suffirait à survivre dans le froid de l’hiver montréalais.

Il n’y avait plus nulle part où aller pour elle que la Maison de la Miséricorde, le refuge pour femmes itinérantes. Elle et Adèle s’y étaient rendues pour le dîner de Pâques, s’étaient connues là, devant deux assiettes remplies de jambon et d’une variété festive d’accompagnements. Adèle l’avait tout de suite flairée, cheveux noirs gothiques avec une longue repousse jaune, les yeux contournés de eyeliner charbon, une peau blanche effrayante – elle remplissait son assiette à grandes pelletées comme si c’était le denier repas qu’elle faisait sur terre. Adèle était à sa place habituelle sur un vieux divan fleuri lorsqu‘Odile était venue s’assoir près d’elle, ce qu’aucune autre fille n’avait osé à ce jour, et Adèle aurait bien aimé que ça se poursuive. Elle lui avait alors lancé un regard de braise. Odile avait pris la balle au bond et lui avait retourné un regard semblable, fini d’une longue grimace de la langue.

De près, Adèle avait pu apercevoir à travers le rouge à lèvres noir, une boule d’argent piquée au bout d’une petite langue rose bonbon. Odile avait une tache de sauce brune au coin de la bouche qu’elle laissait sécher là comme si cela ne regardait personne d’autre qu’elle. Adèle avait admis admirer la chose. Odile sentait bon, aussi. Ce n’était pas vraiment du parfum. Ce n’était pas le fumet du jambon sur-bouilli que les bénévoles servaient. Elle sentait davantage l’odeur fraîche de toutes choses lorsqu’une forte pluie avait emporté l’odeur des mauvaises choses au loin.

Pour mettre la main sur un dessert, sur quelques chocolats de Pâques dans un cellophane craquant et un lit pour la nuit, elles avaient dû se taper Les dix commandements, la vieille version en noir et blanc avant d’écouter sœur Germaine leur raconter l’histoire de Lilia au puits. La sœur racontait que Lilia était une bonne femme qui s’était vendue à un homme riche pour sauver l’homme de sa vie et que bien qu’elle ait été cruellement honnie par tout le village, on la laissait encore se rendre au puits y boire de l’eau. La sœur disait que c’était la preuve que Dieu l’aimait quand même.

Odile s’était levée carré pour crier à soeur Germaine que Lilia valait bien mieux que cela, “câlissement mieux que ça.”

Odile croit qu’elle n’a rien, rien que des petits seins bien fermes qui allument les bonhommes, le cul rebondi d’une adolescente, et son Gérald vers qui elle pourrait bien ramper à genoux même si cela impliquait de traverser toutes sortes de limites que le commun des mortels était incapable de comprendre. Les voisins, parmi les pires. L’alignement de pauvres paumés sur les trottoirs devant le foutoir où crèche son Gérald. Les longues lignes de poudre blanche étendues sur la table à l’heure bleue en lieu et place d’un petit déjeuner digne de ce nom.

Odile pense que toute cette sorte de choses va s’empirer encore plus avant de se mettre à aller un peu mieux et elle ne se trompe jamais là-dessus.

Elle en rajoute pour la sœur, “Lilia avec son linge de riche, son lit moelleux, ses repas servis dans son assiette avec des grands vins, c’est toujours bien mieux que de fouiller dans les vidanges et de prendre plein la gueule des queues sales de petits vieux.”

Tout le monde a ri, sauf sœur Germaine, mais maintenant, des mois plus tard, Adèle se dit qu’Odile avait raison. Lilia n’a pas eu à jeter un bébé dans le placard du concierge, elle, comme Odile venait de le faire, le cacher dans les poils sales et malodorants d’une vieille moppe au fond d’une chaudière d’eau grise. Odile criait, serrant la main d’Adèle en sacrant contre tous les hommes de la terre prête à l’assassinat de masse – et bien qu’Adèle aurait aimé la croire, elle savait qu’elle n’était pas prête à franchir cette ligne, pas encore. Le pauvre bébé était un garçon.

Entre les cris, les sanglots, elle s’est accroupie prise de soubresauts intempestifs de la poitrine. Les yeux à peine ouverts, les cheveux tapés par la sueur, elle ressemblait à la madone de plâtre blanc sauf pour le rouge de son sang, écrasée là essayant de décider si elle poursuivait sa calvaire de vie juste pour voir si les choses pouvaient encore s’empirer ou si le meilleur s’en venait pour elle.

Odile avait l’air effrayée, détruite, mais Adèle lui répétait qu’elle était une brave. Peu importent les emmerdes, qu’elle tiendrait bien le coup, à la putain de vie qui s’accrochait en elle. Mieux qu’Adèle l’avait fait l’année d’avant. Pensant bien faire, Adèle racontait à Odile comment elle avait été totalement tétanisée à s’imaginer voir sortir de son corps un bébé monstrueux qui la fixerait avec les yeux à moitiés croches de son propre père avec la même peau dégueulasse picotée de taches de rousseur. De l’avorteur avec son cintre et l’odeur de sang et de pisse de sa “clinique”, odeurs impossibles à faire disparaître ni de là ni de sa tête. Elles pleuraient maintenant toutes les deux. Puis Odile s’est remise à crier. Mais il n’est jamais trop tard. Le bébé respire encore.

Ce matin, Adèle accompagne Odile et son bébé chez les sœurs. Sœur Germaine – elle devrait aller à Vegas celle-là, elle a un œil que personne ne peut lire – elle a ouvert la porte. Elle a pris le bébé sans offrir la moindre prière, pas un seul bon mot ni même de reproches. Elle s’est retournée, est partie avec le poupon dans ses langes de fortune en trottinant dans le corridor, ses jupes bruissant dans leur frotti-frotta comme d’habitude, comme si chaque jour des bébés arrivaient ici. Pas de papa. Pas de grand-maman, pas de grand-papa. Pas de maman non plus, rien qu’une fille tachée de sang de la tête aux pieds qui tend son poupon comme on retourne une paire de pantalons qui ne nous va pas.

***

Aujourd’hui Pâques est revenu, Odile se tient près du bénitier de cuivre verdi comme s’il restait quelque chose à faire, à espérer. Elle se demande à voix haute si une pute peut mettre ses doigts là-dedans sans prendre en feu dans une flamboyante combustion spontanée.

Adèle, elle, se serait contentée d’une entente à l’amiable avec le diable, d’un unique verre d’alcool dans les circonstances, c’est Pâques après tout, un seul, promis, – innocente – comme Lilia qui a échangé son cul contre une vie. Dieu l’a bien pardonnée, elle.

Odile clapote du bout de l’index dans l’eau bénite, puis elle se recule craintive. Elle examine son doigt. Elle sait bien. Les filles comme elles doivent se méfier des anges en granit prêts à s’envoler, aux blanches et vierges madones qui regardent les filles comme elles de côté. Elles doivent se contenter de décanter une eau à peu près potable puisée dans les fonds vaseux, être prêtes à amorcer un jour des siècles de repentance.

Après seulement, elles pourront peut-être les trouver, frapper aux bonnes portes et s’attendre à une sorte de paix, de résurrection.

Ou encore et encore de l’agression, c’est selon.


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L’amitié de Dorothée

La toilette coule, encore, et le plombier est déjà venu deux fois ces derniers temps. Le réfrigérateur nécessite des soins intensifs tous les deux mois ou à peu près et les calorifères s’appellent les uns les autres de bord en bord de l’appartement avec de longs sifflements stridents et des sons de métal qui craque comme des locomotives en rut qui chercheraient désespérément à copuler ensemble. Léon pensait y jeter un coup d’œil lui-même mais après avoir soulevé le siège, regardé ce qui se trouvait là et je vous l’épargne, soulever le couvercle du réservoir et admirer la mécanique vermoulue de la chose, il se sentait aussi con que l’ingénieur dans la Cité de l’Émeraude qui pensait que le magicien d’Oz et Dorothy sortiraient par là. Ce serait évidemment un énorme désappointement pour tout le monde.

Mais cela lui rappelait de bien beaux souvenirs. Léon et son amie Dorothée regardaient ensemble Le Magicien d’Oz tous les ans lorsqu’ils étaient petits. C’était bien avant la vidéo, l’internet ou la télévision à la carte, une fête grandiose lorsqu’un poste de télé repassait le film dans le congé des fêtes, impossible de laisser filer l’occasion. Pour Léon et Dorothée, la télévision, même en noir et blanc, était la plus merveilleuse chose au monde, bien plus beau que ces nouvelles explosions de couleurs en haute définition qui ne diffusent que des insignifiances la plupart du temps. Bien des choses dans cette fabuleuse histoire sont encore vraies aujourd’hui. Avoir une armée de singes liguée contre vous, qu’ils soient des singes volants ou non, est une bien terrible chose, le prélude à une mort cruelle et imminente. Des personnes qui sont dépourvues des plus élémentaires capacités humaines peuvent néanmoins devenir des amis chers et fidèles. Mais encore, peut-être que tous les êtres sont bâclés d’une façon ou d’une autre par une divinité malveillante. On ne voit pas leurs failles jusqu’à temps qu’on se mette à y penser et voilà qu’elles sont là. Et après on ne peut plus s’empêcher de les voir.

Dans le cas de Dorothée, vieille amie d’enfance, les failles étaient devenues cliniques et Léon les avait vues mais il avait gardé d’autres images d’elle en tête, heureusement. Elle peut penser, par exemple, que les parquets sont en papier mâché. Elle peut retenir son souffle dans la salle à dîner et s’arrêter net à la fin de la moquette orientale n’osant mettre le pied sur le parquet. Elle peut bien décider que les lettres et les mots dans un bouquin peuvent se mettre à tomber au sol comme de la cendre. Cela faisait en sorte que Léon devait toujours vérifier si entre leurs débuts et leurs fins ses pensées ne s’effilochaient pas dans sa tête.

Le plus grand drame, c’était d’emmener Dorothée à ses rendez-vous. Il fallait s’y prendre de bonne heure et utiliser toutes les ruses de sioux disponibles. Elle dit que les moulures sont toutes arrondies et qu’elles ondulent et que le plancher ondule à leur rythme.

–“Comment t’es-tu rendue jusqu’ici?” Léon lui demande-t-il.

–“Parle-moi-z-en pas,” dit Dorothée, “je suis venue de la salle à dîner par la chambre mais je voulais venir me chercher un verre d’eau à la cuisine.”

Depuis plusieurs années déjà, les choses qu’elle sait et les choses auxquelles elle croit ne correspondent pas nécessairement. Léon l’avait aidée à s’installer dans ce vieil appartement. Oui, les planchers ondulent et craquent un peu par endroits. Léon a monté son énorme commode jusqu’au troisième à l’aide d’habiles et musclés complices et elle n’est toujours pas passée à travers le plancher depuis le temps. Dorothée ne bouge pas d’un cil. Léon essaie encore, “Ne serais-je pas passé à travers le plancher et ne me serais-je pas ramassé dans le divan du voisin d’en-dessous avant aujourd’hui?

Dans les bonnes journées, elle s’arrange très bien avec toutes ces choses. L’accompagner à ses rendez-vous, la convaincre de sortir, cela consomme plus d’énergie que ce que Léon croit encore posséder. Léon sent qu’il s’énerve parfois, qu’il passe extrêmement proche de lever le ton mais cela ne se produit jamais. Il revient de la cuisine avec son verre d’eau bien qu’il sache que ce verre d’eau fait partie d’une stratégie.

–“Non, Dorothée, l’homme derrière le rideau ne sortira pas aujourd’hui, ne t’occupe pas de lui, il va bouder tranquille derrière sa draperie, viens mettre ton manteau, de grâce.”

Léon était toujours aussi intrigué qu’il n’y ait pas eu d’organes à l’intérieur du lion. Même si le magicien d’Oz lui avait greffé un rein ou un autre organe quelconque il n’aurait pas pu partir en chasse et faire des veuves à volonté dans les troupeaux d’antilopes. Et lui, il n’était pas imaginaire. Les épouvantails et les robots en fer-blanc ne peuvent généralement même pas marcher, mais un lion, oui. Mais le lion avait une peur bleue des criquets, vienne le soleil et les ombrages s’allongeaient au sol comme des bras prêts à l’attraper, le terrifier.

Léon s’imagine avoir été un enfant bien ennuyant, empoté. Quels morceaux lui manquait-il, à lui? Encore aujourd’hui même les petits travaux manuels les plus simples le dépassent et il doit laisser des messages sur le répondeur d’un homme qui s’appelle presque toujours Mike pour qu’il vienne étaler ses outils et résoudre ce que Léon voyait comme une catastrophe écologique.

Léon lui enlève le verre d’eau qu’elle étire en trempant à peine le bout de ses lèvres dedans. Il tourne le verre en fixant le regard ébaubi de Dorothée qui suit ses moindres gestes pendant qu’il laisse l’eau couler sur le parquet. Léon commence à regarder sa montre toutes les quinze secondes.

–“Tu vois, je me tiens ici, directement sur la flaque d’eau, et le parquet de papier-mâché ne s’est pas désintégré.” Léon tend le bras lentement pour attraper la main de Dorothée qui se raidit illico.

–“Très bien, alors, je vais faire semblant que je ne pèse plus rien,” répond une Dorothée résignée.

Léon sourit.

–“Mais tiens bien ma main, le vent pourrait m’emporter.”


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Une fois, une nuit, une fille au parc

Léon n’arrive pas à dormir. Cinquième nuit consécutive à combattre une insomnie plus combattive que lui. Pas sa meilleure séquence à vie. La nuit est chaude, Léon tambourine doucement de la paume de la main sur le ventre de sa conjointe – un estomac dur et rebondissant comme un tamtam et il aime le son sourd que cela fait dans le silence de la nuit. Aucun danger, elle est sous somnifères.

Mais dans le milieu de son solo, la femme tente malhabilement de changer de position en tirant toutes les couvertures qui se sont ramassées sur son corps raidi et amaigri par la sclérose. Léon se retrouve nu.

Léon écoute les vrombissements légers des ailes du ventilateur de plafond. Il se lève et marche jusqu’à la cuisine, il se prépare la version minimaliste d’un sandwich au fromage, deux tranches de pain cru, du beurre, une tranche de fromage. Un verre de lait. Sa chatte Mambo number five arrive de nulle part et lèche trois gouttes de lait échappées sur le sol au passage.

–“Bonne fille, Mambo,” que Léon lui murmure, pas trop fort pour ne réveiller personne.

Léon ne parvient pas à dormir et c’est encore l’été, une nuit d’été chaude et humide, alors il enfile un pantalon de pyjama à motifs de léopard, plante ses pieds dans les premières gougounes qu’il croise et sort dehors. Trois heures du matin et tout le voisinage ronfle, toutes les lumières sont fermées, les chiens sont tous rentrés aussi, à l’exception de quelques bâtards en goguette éternelle.

Un chien galeux dans une niche de fortune soulève sa tête et grogne tout bas s’adressant à Léon, à peine, comme s’il régimbait par principe seulement.

Léon s’adresse à la pauvre bête au passage, “Quelqu’un doit vraiment te détester pour te laisser dehors toutes les nuits de même.” Le chien se tait et redépose sa tête sur ses pattes en émettant un léger sifflement.

Une brume d’à peu près un pied d’épaisseur vole bas sur les gazons du parc au coin de la rue en faisant de lentes volutes, prête à préparer la rosée du matin, on dirait une image comme on en voit seulement dans les rêves. Léon s’avance dans le parc, s’arrête un moment, agrippe à deux mains la clôture derrière le marbre, regarde le losange du terrain de baseball désert, à peine visible sous le tapis de brume. Il se souvient avoir déjà joué quelques fois, sans grand talent toutefois, se demande comment ce serait de frapper le point gagnant de l’ultime partie d’un tournoi, des pensées comme celle-là lui viennent à chaque fois qu’il s’arrête là. Généralement, ces pensées vont pour son fils, joueur-étoile de l’équipe locale. Léon traverse s’installer sur la plaque, son corps prend la position de champion frappeur et ses bras s’élancent dans le vide d’un grand swing puis il court vers le premier but comme si le diable était à ses trousses, aussi gracieusement qu’on peut courir gougounes aux pieds; en arrivant sur le but, il lève ses bras vers le ciel.

–“Oh yeah, Léon !”, dit-il, hors d’haleine, ”t’es le meilleur, Léon !” et si on prête l’oreille, le vent dans les feuilles joue à imiter tout bas la foule en liesse.

Quelqu’un rit de lui, il l’entend, ébaubi. Une jeune femme. Une jeune femme installée dans l’abri des joueurs avec un bébé. En pleine nuit. Le bébé porte un pyjama couvert de dinosaures. La jeune femme sent le trouble à plein nez.

–“Es-tu gelé comme une balle, saoul mort ou t’es rien qu’un moron?”, qu’elle demande.

Le pyjama du bébé est trois tailles trop petit pour lui, le pauvre a l’air d’une étoile de mer paralysée les bras étirés. Vue de plus près, la jeune femme passe soudainement à l’état de fille, de jeune fille. Elle fume une cigarette. À l’évidence elle a définitivement besoin de prendre rendez-vous chez la coiffeuse, besoin d’un bon bain également. Elle porte un grand t-shirt, trop grand pour elle, à l’effigie d’un de ces nouveaux rappeurs à la mode et le chandail aussi est dû pour une bonne lessive.

Léon s’installe sur le banc, à bonne distance quand même.

–“Je ne suis simplement pas capable de dormir, j’habite à côté,” dit-il, “j’ai arrêté la dope, arrêté de boire aussi, t’inquiètes.”

–“Une christ de bonne idée, ça, mon conjoint me frappe quand il consomme.”

–“Tu devrais le laisser.”

–“T’as raison à 100%, seulement voilà, je suis la reine des connasses.”

Le bébé tente un gazouillis, Léon le regarde et lui dit, “Non, non, bébé, shhhhhhhh.” Le petit essaie de bouger ses bras, ses jambes suivent automatiquement tellement il est coincé dans son trop petit pyjama. Le frein-moteur d’un autobus siffle au loin sur Honoré-Beaugrand puis le son disparait dans le silence de la nuit.

–“Est-ce que je peux prendre ton bébé?” demande Léon.

–“Tu peux l’avoir pour dix piastres si tu veux,” dit la fille en lui passant le bébé. “Je niaise,” dit-elle, “c’est le bébé de ma sœur.”

Bien sûr, à sa sœur, pense Léon pour lui-même. “Mes garçons à moi sont grands maintenant, j’en ai deux,” qu’il ajoute, “ils dorment à la maison.”

Léon sent la tête du bébé, de la poudre de talc, aussi quelque chose de fruité, de la purée de poire peut-être. “Ils dorment à la maison, deux adolescents, en pleine adolescence. Ils ont l’air de croire que tout va bien, que leur mère ne se porte pas si mal que ça. Je ne sais pas trop si c’est par lâcheté ou par compassion que je ne les emmerde pas avec la vérité, j’ai de la misère à aligner deux bonnes idées, même mes pensées suicidaires veulent en finir.”

–“Je ne l’aime même pas,” dit la fille, “je dois m’acheter de l’affreux fond de teint hors de prix pour cacher mes bleus.”

Léon lui remet le bébé. Ses mains lui semblent moites, il se renifle discrètement les paumes – elles sentent l’animalerie.

–“Pourquoi tu traînes au parc à une heure pareille?” demande Léon

–“C’est un mauvais soir,” répond la fille, “je laisse le temps passer, le temps qu’il dégrise.”

Léon fouille ses poches de pyjama à la recherche de gomme à mâcher, un bonbon pour elle, n’importe quoi. Il avait vécu une vie relativement facile jusqu’ici, tant soit-il qu’une vie relativement facile puisse encore exister pour lui. À tout le moins, il avait vécu une vie où personne ne frappait personne pour tout et pour rien et les bébés n’étaient pas traînés dans les parcs en pleine nuit.

–“La nuit c’est tout ce qu’il me reste. Le seul temps où je ne me sens pas obligé de m’occuper de personne d’autre que de ma petite personne à moi. Ce qu’il reste de ma santé mentale en a besoin,” se confie Léon. “Je ne peux pas aller bien loin, je n’ai pas d’autre place à aller qu’ici.”

–“Tu fais bien,” répond la fille, “en pyjama léopard et en gougounes, moi non plus si j’étais toi je n’irais pas trop loin. Moi, je retourne à l’école,” poursuit-elle, “ma sœur ne me croit pas, mais moi j’y crois, elle verra bien c’est qui qui va s’en sortir.”

Léon sentait qu’il devait au moins tenter un petit quelque chose pour que la fille se sente un peu mieux. Il aurait voulu toucher son bras, au moins lui acheter un chandail propre qui serait à sa taille, un de ses fils en a peut-être un qui lui ferait, un pyjama plus ample pour le petit, il devait bien en rester au moins un dans sa maison.

“Aimes-tu la crème glacée?” demande-t-il à la fille.

“Tout le monde aime la crème glacée, innocent, surtout par une chaleur pareille,” répond-elle avec un sourire moqueur.

“J’en ai au moins six gallons à la maison,” dit Léon, “tu pourrais changer le bébé aussi si tu veux.”

La fille se lève et grimpe le bébé sur son torse en tenant sa tête contre son épaule et ramasse son sac.

–“T’es pas un de ces fous maniaques au moins, non?”

–“Si avoir six gallons de crème glacée c’est fou-maniaque, oui,” répond Léon sans rire, “aimes-tu les chats, j’en ai cinq, le bébé est allergique?”

–“J’pense pas, non. Moi je les aime bien, les chats.”

–“Bonne réponse, moi je déteste les chiens.”

Ils sortent de l’abri des joueurs et empruntent le sentier. Pas d’étoiles, pas de lune, pas d’avion dans le ciel non plus. En marchant, le nez de la fille sifflait comme le nez de tous les fumeurs de longue date, les bras du pauvre bébé semblaient vouloir pointer vers le ciel, là où aurait dû se trouver une étoile, une lune, un avion. À mi-chemin vers la maison de Léon, un vieil homme se berçait sur son balcon d’en-avant, seul. Un voisin de longue date, veuf depuis peu. Léon le salue de la main. L’homme le salue en retour, en silence, l’air tout de même intrigué par la jeune fille et son bébé.

À la maison, Léon s’empresse d’enfiler un chandail et d’aller fouiller à la cave pour une chaise de bébé, un chandail propre, un pyjama plus grand. En attendant, la fille fait le tour du rez-de-chaussée sans bruit et entrevoit, par la craque de la porte, la femme grabataire qui dort profondément dans sa chambre qui sent pareil comme une clinique.

–“J’ai pêche, vanille, napolitaine, un sorbet à la cerise noire,” dit Léon en fouillant dans le congélateur.

–“Pêche,” répond la fille.

–“Pêche ?”, demande Léon, “Félicitations ! Y’a rien comme pêche.”

Léon s’assoit à la table, en face de la fille et du bébé. Mambo s’est réveillée et est venue sentir le bébé, curieuse, puis est repartie dormir au salon. Les autres chats ronflent ici et là comme des grosses boules de poil mortes. Léon s’était efforcé de façonner deux énormes boules de crème glacée pour la fille. En les déposant devant elle, le long toupet de la fille s’était mis à tourbillonner comme des essuie-glaces devant ses yeux. Dans la lumière blafarde de quatre heures du matin qui entrait par la porte patio, Léon voyait sous son oeil gauche la texture étrange de la peau, sa teinte bleutée perçant sous une couche malhabile de fond de teint, presque violette. Avant d’engouffrer une cuillérée monstre de crème glacée et avant de finir tout son bol, la fille a trempé un doigt à la propreté suspecte dans la crème fondue au fond du bol et elle beurrait les lèvres du bébé de ses doigts. Une petite langue rose et agitée est immédiatement apparue, les traits de la petite personne tout allumés par le ravissement de découvrir la saveur de crème à la pêche.

La fille enfile le chandail directement par-dessus le sien et réussit à extraire l’autre de là au prix de longues contorsions mais Léon à tout de même pu entrevoir des choses, des ecchymoses jaunissantes.

En bas, les deux fils de Léon étiraient jouissivement les derniers tournis dans leurs lits douillets avant l’heure de se lever pour l’école. À travers la fenêtre ouverte, les sons que ferait une ville qui reprend lentement vie, le bruit d’une voiture qui démarre, la 85 Hochelaga qui freine en sifflant, quelqu’un, un jeune homme rebelle et insouciant cheveux au vent, sur une planche à roulettes qui s’en va on ne sait où, le chanceux.

–“Non mais t’as vu l’heure? Il faut vraiment que je décrisse. S’il se réveille et que je ne suis pas là, il va me tuer. Merci beaucoup, monsieur, pour la crème glacée pis toute, un gros merci.”

Et adieu, monsieur, au cas.”


Flying Bum

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Madame Clémence

Madame Clémence aime bien les fleurs coupées, les voitures mauves et les hexagones, particulièrement les hexagones. Elle traîne en permanence un compas de métal, un œillet séché mauve et blanc et un rapporteur d’angles en plastique dans son sac. Madame Clémence a longtemps été l’institutrice crainte autant qu’adorée de bien des générations d’enfants qu’elle a eus sous sa férule.

Aujourd’hui madame Clémence regarde passer ses journées à l’ombre d’un chêne dans la cour intérieure de son complexe résidentiel, elle surveille les écureuils et les geais bleus se disputer les arachides et les grains de maïs séchés. Elle cogite sur la congruence des triangles et les angles obtus bissecteurs, mais elle en parle rarement avec quiconque vient s’assoir près d’elle. Elle est épuisée du regard condescendant que portent les plus jeunes sur les vieilles comme elle, leurs hochements de tête ridicules comme s’ils se préoccupaient d’elle ou même s’ils savaient de quoi elle parlait.

Le fils de madame Clémence et ses petites-filles lui apportent des casse-têtes et des livrets de sudoku, essaient de la convaincre de vendre sur Ebay sa copie impeccable des Éléments d’Euclide dans une édition ancienne. Ça vaut une fortune, mamie, mais leur intérêt s’arrête là. Madame Clémence n’est pas certaine de ce qu’est Ebay au juste, mais elle s’est procuré une lourde armoire métallique et un cadenas hors de prix pour conserver et surtout protéger tous ses trésors incompris. Plus de vingt ans après sa retraite, madame Clémence rêve encore de géométrie.

De jeunes gens passent leur chemin, mais ne s’arrêtent pas. Dans sa tête, elle a envie de leur crier : N’oubliez pas vos postulats ! Récitez vos théorèmes !

Madame Clémence observe longuement un rosier hybride qui fleurit en plein soleil, elle fait un bref aller-retour sur la lune, replace son sac à mains sur ses cuisses.

***

Samedi, Léon le fils de madame Clémence est venu la visiter. Il lui a apporté deux sacs d’épicerie et une pile de magazines. Madame Clémence ne porte pas le moindre intérêt aux magazines à potins des deux ou trois derniers mois mais elle s’abstient de le mentionner. Elle lui a souri tout simplement lorsque Léon lui a fait une bise sur le front.

“Est-ce qu’on devrait aller au parc, aujourd’hui?” lui demande-t-il.

“Je veux un tableau,” répond Clémence, “un tableau noir et des craies.”

Léon dispose méticuleusement les boîtes de soupe dans le garde-manger. Il s’arrête, soupire. “Un tableau, veux-tu bien me dire ce que tu vas faire d’un tableau?”

“Ça te dérange en quoi? Je ne te demande pas de le payer. C’est une demande assez simple quand même.”

Léon termine son petit travail d’étalagiste et plie le sac de papier brun contre son abdomen.

“Tu n’as même pas encore touché au livre de cryptogrammes que je t’ai apporté la dernière fois.”

“Je n’aime pas tous ces casse-têtes. Je n’ai jamais demandé un livre de cryptogrammes.”

Léon disparaît dans la chambre de madame Clémence. Elle entend des sons de draps qui claquent dans les airs. Léon est un ingénieur, il travaille pour une compagnie d’ordinateurs sur le design de quelque chose qui s’appelle un chip. Madame Clémence aurait bien aimé comprendre son travail mais Léon a toujours été chiche sur les détails. Madame Clémence voyait dans ses explications vaseuses un manque d’intérêt de Léon pour le métier qu’il pratiquait, cela la préoccupait. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément.

Léon était divorcé; madame Clémence voyait ses filles plus souvent que lui. Cela la préoccupait également, mais ses petites-filles étaient de bonnes filles. Elles lui apportaient des tablettes de papier quadrillé et des crayons de plomb.

Adéline avait à peine vingt ans et étudiait la psychologie à l’université. Elle avait les mathématiques en sainte horreur mais elle pouvait écouter patiemment madame Clémence lui en parler pendant des heures en conservant le sourire.

Marie-Luce avait seize ans et elle peignait des formes géométriques abstraites avec de l’acrylique fluo; elle aimait discuter, philosophiquement on s’entend, de la représentation spatiale, de la haute-dimensionalité des formes. Madame Clémence n’avait rien à redire sur les centres d’intérêt de ses petites-filles, bien qu’elle aurait grandement apprécié connaître une jeune personne capable de voir clair dans le théorème de Pythagore.

***

Léon réapparaît au salon avec en mains le beau cardigan bleu marine de madame Clémence.

“Allez, on va au parc,” dit-il.

“Tu ne me feras pas porter ce foutu chandail. On est encore en plein été.”

***

Lundi, les côtes de madame Clémence ont commencé à la faire souffrir, elle avait aussi développé de lancinantes démangeaisons et une toux sèche. En agrippant fermement le bord de son lit pour se lever, elle avait ressenti une sensation de vrombissement dans ses oreilles; elle a transféré son poids sur ses hanches et des éclairs blancs venaient perturber sa vision périphérique lorsque ses pieds ont touché le sol. En s’appuyant sur les murs, elle s’est lentement glissée jusqu’à la salle de bains.

Elle ne ressentait aucune envie de s’habiller ni de manger; même respirer lui demandait de consentir trop d’efforts pour rien. Elle est restée dans sa robe de chambre, s’est installée sur le divan au salon, rideaux tirés. Lorsque la fatigue s’est faite un peu trop lourde, elle a fermé ses yeux.

***

Madame Clémence se tenait debout devant sa classe. Un paquet de jeunes frimousses dans leurs chemises blanches propres et bien repassées, la regardaient en lui souriant. Yvan Chamberland avait levé la main avec tant de vigueur s’agrippant de l’autre main sur le côté de son pupitre.

Madame Clémence s’est avancée vers lui et lui a remis la craie puis s’est placée sur le côté du tableau.

Chamberland debout perpendiculairement au tableau, d’une parfaite rotation de son bras traçait un cercle parfait; il y a ensuite tracé un triangle-rectangle parfaitement inscrit dans le cercle. Pendant qu’il écrivait le nom de toutes les composantes de son graphique, madame Clémence s’est assise sur le petit pupitre, le premier en avant. Puis elle s’est mise à pleurer.

Les enfants se sont réunis alentour d’elle pour la consoler.

“Ça va aller, madame Clémence,” disaient-ils, “On aime ça la géométrie, nous, vous savez.”

Madame Clémence a levé les yeux sur Éliane Fortin, ses deux tout petits yeux perdus derrière d’épaisses lentilles et ses queues de cheval bien égales de chaque côté de son visage, puis elle dit, “Je sais que vous aimez la géométrie, les enfants, je le sais.”

***

Madame Clémence s’est réveillée dans une pièce blanche et froide. À première vue, cela lui semblait être un hôpital, mais il n’y avait ni médecins, ni infirmières, ni machines. Elle était assise dans une bergère aux motifs dorés; un bouquet de glaïeuls et des roses irisées baignaient dans un vase de cristal sur un comptoir de tuiles blanches au dessus en acier inoxydable étincelant.

Madame Clémence n’a que cligné des yeux, lui avait-il semblé, et Léon était là, comme une apparition, traînant un grand tableau noir sur roulettes. Il l’a installé près des fleurs, tiré les freins, puis il a disparu comme il était venu.

Madame Clémence s’est réchauffé les mains, les frottant l’une avec l’autre, elle entendait des voix étouffées.

“Fais-lui la lecture,” disait une voix douce mais presqu’inaudible, “lis-lui un beau théorème, elle les aime tellement.”

Madame Clémence aurait bien aimé avoir une craie à ce moment-là et sur ce, Marie-Luce est apparue. Elle lui tendait un long bâton de craie jaune tout neuf. Madame Clémence l’a cassé en deux comme elle l’avait fait systématiquement pendant toutes ces années, presque quarante ans, puis elle a marché lentement jusqu’au tableau.

Définition numéro un, disait une des voix étouffées. “ Le point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même.

Madame Clémence a frappé le tableau d’un seul coup sec du bout de la craie puis elle a souri.

Définition numéro deux : “La droite est une longueur sans largeur.”

Madame Clémence trace une ligne, ses doigts tenant la craie bien serrée, d’un seul trait, le dos bien droit, d’un bout à l’autre du tableau. En regardant la belle ligne jaune, fière d’elle, madame Clémence a plissé les yeux et elle a vu jaune. De belles grosses fleurs de tournesol. Plein.

Sa sœur Joséphine courait loin devant elle entre deux rangs de tournesol, ses cahiers dansaient en tous sens dans un sac d’école en coton cousu par leur mère à même un sac de semences.

“Essaie de m’attraper, Clémence,” que Joséphine criait.

“Cours, Clémence, cours, cours …”

Clémence a déposé la pile de livres qu’elle tenait entre son avant-bras et sa poitrine et s’est mise à courir le plus rapidement qu’elle pouvait. Mais Joséphine n’a jamais ralenti. Elle était plus vieille du haut de ses dix ans, si forte et compétitive.

La petite voix étouffée de fille s’est fait entendre à nouveau.

Postulat numéro un : “Un segment de droite est une ligne qui relie deux points.”

Madame Clémence cherchait le tableau dans la brume dense et jaune qui avait envahi la pièce.

Postulat numéro deux : “Un segment de droite peut être étendu à l’infini de chaque côté des deux points d’origine.”

Madame Clémence a repris son souffle un moment. Elle s’est placée devant le tableau. Elle a placé la pointe de sa craie directement sur une des extrémités du segment de droite. Puis elle a tracé.

Jusqu’à l’infini.


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À la mémoire de Clémence Blais, bien qu’il ne s’agisse pas d’elle vraiment, sauf pour les émotions, les miennes, qui m’ont servi de matière première.

Un mardi au lac

Adéline attend pendant que son Jules tatillonne avec les agrès et les appâts dans la boîte du camion. Il tatillonne éternellement avec les choses, toutes les choses. Toujours. Elle entend un bruit vague au loin, une sorte de musique, cela vient des beaux terrains de pique-nique plus haut sur la côte derrière eux, mais elle n’écoute plus vraiment de musique autre que celle que Jules lui joue sur sa guitare. Une part du prix à payer pour s’être mariée, la perte d’une partie d’elle-même, sa musique. Celle qu’elle aimait avant. Elle avait remarqué cela et bien d’autres choses encore depuis qu’elle s’était installée avec son Jules.

“Je t’ai apporté des trucs pour passer le temps.” Jules agite devant les yeux d’Adéline un CD fraîchement gravé avant de l’insérer dans le lecteur du camion. Elle a mis un moment à comprendre, un riff de guitare rockabilly saccadé davantage que rythmé, comme une litanie de spasmes, que les haut-parleurs du camion projettent en craquelant et en grinchant jusqu’à l’autre côté du lac. Idée horrible. Avec un peu de chance, quelqu’un attendrait qu’ils soient sur le lac et viendrait éteindre le lecteur – ou le détruire à coups de bâton de baseball. Adéline observe Jules dans son jeans coupé juste en bas des genoux pendant qu’il descend péniblement la chaloupe sur la rampe de mise à l’eau vers les eaux plus profondes. Elle maintient l’embarcation sur place en tenant une rame appuyée au fond du lac. “Tabarnak, avais-tu vraiment besoin de le laisser descendre aussi loin,” que Jules lui crie. Il s’est hissé à bord avec la grâce d’une ballerine de 100 kilos mais le bateau a dangereusement calé sous son poids, est devenu instable pour un moment.

“Je n’ai rien fait, moi. Le bateau est exactement là où tu m’as dit de le stopper. Il a juste bougé un peu à cause de son air d’aller.” Adéline s’est appuyée sur la rame plus fortement pour stabiliser l’embarcation. Léon Santerre était quelque part pas loin, elle le savait. Ils l’avaient vaguement planifié, Jules serait tellement préoccupé par la pêche, elle se mettrait à avoir chaud soudainement, à se sentir mal, à devoir retourner au bord où Léon l’attendrait. Déjà, elle sentait presque le regard de Léon venu de quelque part dans la pinède au bord du lac, Adéline se demandait combien de temps encore elle attendrait avant de forcer son Jules à la ramener au bord, elle attendait que son stress culmine suffisamment pour qu’elle passe à l’acte.

Jules maniait les rames et les amenait lentement de l’autre côté du lac, un endroit à l’ombre des grands pins ou disait-il, se trouvait la belle grosse truite. Adéline ne savait pas si cela était vrai ou non – qui peut affirmer vraiment savoir où se trouvent les belles grosses truites – mais elle savait que la peau de Jules ne supportait pas le soleil, alors un coin à l’ombre semblait une chose sensée. Alors qu’elle se sentait mal pour lui, cela ne la préoccupait guère que dans une demi-heure à peine elle s’offrirait une petite douceur bien dissimulée dans la fraîcheur de la pinède avec Léon. Jules et elle avaient fait le tour de la question depuis longtemps, toute cette sorte de choses, que ferais-tu pour moi, pourquoi ne ferais-tu pas cela, changerais-tu cela pour moi, les choses ne devraient pas se passer ainsi et ils semblaient s’entendre sur cet équilibre précaire dans lequel Jules ne poserait pas trop de questions et en retour Adéline s’occuperait de Kevin, Émile et Adèle comme toute bonne mère le ferait. Occasionnellement, mais très occasionnellement, elle ouvrait ses cuisses et laissait Jules s’y insinuer et y tatillonner sans fin à sa façon. Elle prétendait sourire lorsque Jules lui écrivait une chanson d’amour et la lui jouait sur sa vieille guitare usée. Mais l’amour de Jules était maintenant comme un virus qu’elle craignait attraper à nouveau et retransmettre comme une vulgaire grippe, une maladie d’amour transmise subtilement.

Jules a relevé les rames et laisse dériver la chaloupe qui tangue fortement, les vagues giflent puissamment les côtés du bateau dans une parodie de tranquillité, et Adéline ne peut penser à autre chose que Léon qui la pénètre avec force en immobilisant ses poignets derrière sa tête. Jules jette l’ancre, attrape sa ligne à pêche et l’appâte, la jette à l’eau et commence à attendre patiemment que ça morde. Jules ne la prendrait jamais de la sorte, d’aucune façon qui implique la force ou une virilité bien assumée – beaucoup trop gentil de nature – et c’est une chose qu’elle avait réalisée assez vite, un besoin extrêmement difficile à lui exprimer, bien que pour elle il aurait pu essayer, rien que pour elle, mais le fantasme aurait perdu sa magie. Adéline le savait. L’expliquer à Jules aurait été aussi futile que lassant, troublant comme l’idée même qu’elle pourrait obtenir la chose qui lui semble la plus satisfaisante de l’homme à qui elle fait confiance plutôt que d’un homme dont elle n’était certaine de rien. Peut-être tout cela faisait-il partie de l’excitation particulière de son fantasme. Toute une affaire, cette chose pour Léon Santerre, passionnée et à la limite violente, comme les vagues qui s’écrasent violemment contre le roc, quelque chose comme un roman à trente sous vendu sous le comptoir, excepté en vrai.

Adéline pense vite et prend une décision intempestive, elle se lève et plonge à l’eau, dans la profondeur des courants froids à la limite de capacité de ses poumons, puis elle arque son corps comme un boomerang et refait surface pour entendre Jules qui lui crie : “Adéline, tabarnak, what the fuck? Voulais-tu nous faire chavirer? ”

“J’ai chaud. Ce foutu mardi de pêche était ton idée.” Elle replace ses cheveux pendant qu’elle se maintient en surface.

“Je voulais juste passer du temps avec toi,” que Jules répond.

“Pêche Jules, pêche. Attrape quelque chose, attrape n’importe quoi. Je vais aller faire une sieste dans le camion maintenant que je suis rafraîchie.” Adéline commence à nager à grandes brassées rapides vers la rive sans attendre ce que Jules pourrait rajouter, en s’en foutant royalement. Lorsqu’elle atteint la rampe de mise à l’eau, qu’elle y grimpe et qu’elle remonte, Léon était déjà assis derrière le camion à l’abri du regard de Jules, il attendait Adéline. Elle regarde furtivement par-dessus son épaule, là où Jules, comme d’habitude, fait comme elle le lui a demandé – la laisser aller se rafraîchir, pensait-il – et il pêche en pensant à ce qu’il avait bien pu faire pour mériter un sort pareil. Il n’était plus qu’un petit reflet pâle sur la grande masse verte du lac, les yeux fixés sur les ronds que sa ligne traçait dans l’eau.

“Mmmmmm,” dit Léon Santerre en étirant le bras pour fermer la musique débile. Léon passe son nez dans le décolleté d’Adéline, puis sa langue. “Mmmmmm, huile de coco et merde de poissons.”

“Ta gueule, Léon, ne parle pas.” Adéline le prend par la main, l’entraîne vers la boîte du camion et l’aide à enjamber, le tire vers elle. Elle peut entendre les bruits de métal qui résonnent un moment dans la boîte et lorsqu’elle s’étend, elle s’imagine Jules qui revient et qui les prend sur le fait; il y aurait meurtre peut-être, comme dans les films, le craquement des pas dans le gravier, la montée d’adrénaline, le coeur parti en fou, le sang qui gicle partout. Elle s’imagine les choses les plus affreuses même lorsque Léon tire ses deux poignets et les tient serrés contre un pneu de secours pendant qu’il la pénètre sans plus de cérémonie; elle ferme ses yeux et oublie ses pensées paranoïaques, elle tortille son bassin sentant un écrou – ou va savoir quoi – coincé sous elle, qui l’agresse. Léon Santerre grogne, lui raconte quelque chose à l’oreille d’une voix gutturale et malgré elle, elle ne peut s’empêcher de penser à Jules qui pêche à l’ombre de la pineraie, perdu totalement et insignifiant dans ce décor vert immense.

Et du bien que l’amour pourrait lui faire si c’était puissant et régulier comme la force de la vague qui gifle le bateau, violente, incessante, éternelle.

Mais déjà là, en grommelant un long borborygme, Léon Santerre lui étend une belle petite crêpe de sperme sur le ventre.


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Les yeux trépassés

La première jeune fille que j’ai embrassée avait les yeux tellement verts que je pouvais les voir même si je fermais les miens. C’était également la première jeune fille avec laquelle j’ai couché. C’était presqu’une femme, en fait, elle était de plus de dix ans mon aînée. Un soir, elle m’avait emmené voir un curieux phénomène, un visage fantôme sur le mur d’un poulailler industriel, la face géante d’un fermier qui avait l’air enragé, les traits de son visage comme esquissés à grands traits au fusain qui auraient commencé à s’effacer, s’embrouiller dans ce qui aurait pu être un flou artistique. La légende disait qu’aucune sorte de peinture, peu importe le nombre de couches, ne pouvait venir à bout de ce visage, il finissait toujours par transpercer la surface encore et encore.

“C’était qui, ce fermier?” que le lui ai demandé.

“Personne ne le sait.”

Nous avions trespassé, comme disent les chinois, mais nous n’étions pas les premiers.

“Qu’est-ce qui arrive à ceux qui trespassent?”

“Les violateurs seront prosécutés,” avait-elle répliqué en riant.

Une brèche restait découpée en permanence dans la haute clôture de broche peu importe les efforts pour la réparer et finalement, le propriétaire des lieux avait abandonné le projet. La face effrayante était un pélerinage local obligé. La puanteur des poules entassées émettait des vapeurs nauséabondes par les carrés de ventilation, une pleine lune jetait un éclairage blafard sur les structures vieillissantes. Je fixais le portrait géant et j’essayais d’imaginer ces yeux terrifiants en vert mais les seules couleurs qui ressortaient du mur décrépit et gris étaient des lignes couleur rouille qui pendaient bien droites comme des glaçons sous chaque clou planté dans la tôle.

L’été s’est achevé et la belle jeune femme aux yeux verts a signé, elle s’est engagée sur un grand chantier, un barrage hydro-électrique au nord du cinquantième parallèle, comme serveuse dans la cantine des hommes. J’ai aussi quitté la ville mais mon voyage n’avait pas été aussi loin que le sien, j’étais rentré à la maison. Le soir je m’étendais dans mon lit et j’imaginais les paysages grandioses du grand nord québécois qu’elle pouvait admirer à loisir. Je lui écrivais de longues lettres de ma plus belle main, avec mon plus beau Pilot à pointe fine noire, elle me répondait brièvement en se fabricant des cartes postales découpées dans des boîtes de céréale, textes brefs et illisibles par l’encre qui s’infiltrait dans le carton brun poreux et je les déchiffrais du mieux que je pouvais, désespéré, jusqu’à ce qu’elle cesse totalement de se donner la peine de m’écrire.

***

La deuxième fille avec qui j’ai couché avait les yeux noirs et perpétuellement vitreux, le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours. Une gothique avant son temps avec des allures de fainéante et des moues de princesse continuellement frustrée. Étui de guitare accroché au dos en tout temps, elle était auteur-compositeur et chanteuse dans un groupe peu connu aux chansons plutôt noires, style mi-chansonnier, mi-gothique. Étrangement, on aurait pu confondre son public avec un public de country. Difficile de rester fâché contre elle, son départ vers d’autres aventures, vers une ville ou une autre, je connaissais sa condition de perpétuelle nomade. Sa maison était une ville perdue sans poulailler et sans pèlerinage vers un visage fantôme effrayant. Un jour elle m’a écrit, longtemps après nos premiers et seuls ébats mais je n’ai jamais pris le temps de lui répondre ne sachant pas où elle aurait pu être le temps que la lettre voyage vers elle. Un an plus tard, elle m’a écrit à nouveau pour me dire qu’elle avait écrit une chanson à propos de moi. Difficile de croire vraiment une fille avec le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

***

Mon coloc et moi étions partis pour une escapade estivale en auto-stop. Dans une petite ville minière du nord du Manitoba, j’ai aperçu l’affiche à la porte d’un bar. Combien de chances? Nous n’avions pas l’âge légal pour entrer dans un bar, de peu mais tout de même. Heureusement, nous avions de fausses cartes d’identité. Nous avons trespassé, comme disent les chinois. C’est là que j’ai entendu la chanson. Elle a mentionné mon nom, au complet, nom et prénom, lorsqu’elle a présenté la chanson, mais elle ne m’a jamais vu, souriant et l’égo gonflé avec mon coloc à une table isolée au fond de la salle. Les projecteurs étaient dirigés vers elle, nous étions noyés dans la noirceur. Ses yeux vitreux réfléchissaient la lumière des projecteurs en rayons, comme les yeux d’une zombie. Elle n’aurait jamais pu soupçonner ma présence et si elle avait su, aurait-elle quand même mentionné mon nom? Elle aimait toujours garder une distance émotionnelle entre elle et les gens, cette fille au regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

“T’as vu, elle a dit ton nom, c’est à toi qu’elle parle?”

“Non, aucune chance, non.”

***

Les autres après elles ne se distinguaient pas vraiment. Il y a eu des yeux bruns, des yeux bleus, mais jamais d’aussi verts ou d’aussi noirs. Avec le temps, les jeunes filles se sont faites femmes et moi je commençais à me voir aussi comme un homme. Mais toujours, en premier, j’observais leurs yeux, les yeux des jeunes filles qu’elles avaient été. Je faisais des colonnes dans ma tête, une colonne verte et une colonne noire, bien égales.

***

Je vois encore les rivages de la Baie James, des yeux noirs, des yeux verts, dans le noir même, lorsque les miens sont fermés.

Et j’entends une chanson.


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Le chant des grenouilles

Adéline Rozon avait une façon particulièrement délicieuse de replacer ses lunettes sur son nez, franchement mignonne, un petit ventre rond plein à ras bord de liqueur aux fraises et de Koo-Koo*. La mère de Léon ne voulait plus lui donner la permission d’aller dormir chez elle parce que la mère d’Adéline Rozon était toujours saoule et sa maison sentait toujours la salade aux patates passée date. Adéline dormait dans une rallonge de la maison mobile et le joint qui la reliait à la roulotte n’étant pas très étanche, l’eau s’y infiltrait à chaque ondée laissant une odeur désagréable dans la chambrette. Une fois elle et Léon s’étaient couchés beaucoup trop tard pour des gamins de leur âge, la mère cuvait dans les bras de Morphée, ils avaient soupé aux saucisses à hot dog crues trempées dans de la moutarde en regardant un film à propos de travailleuses du sexe et quelque chose là-dedans avait tourné dans l’estomac de Léon à un point tel qu’il avait dû se concentrer rien que pour continuer à respirer jusqu’au matin. La mère de Léon lui avait dit qu’Adéline était bienvenue en tout temps si elle voulait venir dormir chez eux, si sa mère le lui permettait. Adéline avait plus souvent qu’à son tour profité de l’invitation et ce jour-là, fin de printemps, tout allait bien et les deux comparses se sentaient bien et étaient même devenus héros et héroïne.

Les nuages avaient fui l’Abitibi, le ciel s’était asséché et le grand étang était réduit à l’état d’une vaste flaque de boue brunâtre d’où émergeaient quelques roches rondes dont le vermoulu qui les enveloppait séchait lentement en prenant une triste teinte blanchâtre. Adéline Rozon et Léon avaient ramassé tout ce qui pouvait ressembler à une cuvette. Ils s’étaient précipités vers l’étang desséché juste à temps pour trouver les poches d’œufs collants comme de la gomme balloune qui commençaient à se déshydrater dangereusement dans la végétation mourante. Délicatement, à quatre pattes dans la gadoue, ils soulevaient les poches d’œufs à deux mains pour les transférer doucement dans des chaudières à demi-pleines d’eau qu’ils allaient ensuite transvider dans les cuvettes sous la maison mobile.

Ils étaient alors devenus parents, parents d’une nombreuse famille de grenouilles en devenir.

Une après l’autre, ils soulevaient les poches d’œufs à la hauteur de leurs yeux pour examiner chaque germe en gloussant de dégout, en riant de leurs propres peurs et en plaçant chaque ponte en sécurité sous la maison. Dans leurs esprits juvéniles, il semblait y en avoir des milliers sinon des millions suspendus dans leurs bulles, accrochées aux pieds des quenouilles ou collées aux pierres. Bientôt, les toupets leur collaient au front et on aurait dit qu’ils avaient longuement trempé leurs bras dans la gélatine. Avec grand zèle, ils avaient ramassé jusqu’au dernier œuf pour le mettre à l’abri des prédateurs dans des cuvettes et des cuvettes d’eau propre sous la maison mobile.

Comme s’ils capturaient des étoiles naissantes pour les libérer dans l’eau pure et claire des cuvettes.


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Plus tard cet été là, Adéline Rozon avait cessé de venir dormir chez Léon. Il n’en avait pas pensé grand-chose ni gardé rancune, c’était un de ces étés d’enfance rempli de joies et de jeux où l’insouciance dictait l’agenda. L’été où Les Excentriques avaient commencé à gravir les palmarès avec des traductions de chansons popularisées par les Beach Boys.

L’été suivant, il avait poussé des seins à Adéline Rozon et elle avait toujours son petit ventre bien rond de liqueur aux fraises et de Koo-Koo et elle racontait à qui voulait bien l’entendre être enceinte du beau Réginald, le chanteur des Excentriques. Puis elle était complètement disparue. Léon l’imaginait quelques fois dans cette chambrette humide aux murs tapissés d’images des Excentriques et de photos du beau Réginald Breton, chanteur soliste du groupe, câlinant son bébé imaginaire et Léon espérait sincèrement que la belle Adéline ne s’en portait pas trop mal.

Un jour Léon a demandé à sa mère ce dont elle se rappelait de tout cela. Elle s’était longuement plainte du bruit agaçant des grenouilles particulièrement nombreuses cet été là mais elle se rappelait peu d’Adéline Rozon, pas avec la même force d’émotion que Léon à tout le moins.

Elle se rappelait que Léon et Adéline avaient dansé ensemble tout l’été, inséparables, sur la musique yéyé des Excentriques et de bien d’autres groupes de l’époque, montant le volume au maximum pour enterrer les perpétuels appels à l’amour des grenouilles.


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Les Excentriques, originaires de Val d’Or en Abitibi, furent l’un des groupes les plus populaires de l’ère yéyé au Québec.

Last call pour un miracle

Jules et Émile, les deux fils de Léon, l’un tout juste ado et l’autre pré-ado, se chamaillaient perpétuellement sur la banquette arrière. Les coups de pieds intempestifs d’Émile derrière le siège de Léon étaient la chose qui l’exaspérait le plus au monde, bien au-delà des argumentations semi-débiles entre les deux frères désoeuvrés que le père, d’une patience d’ange, avait appris à oublier, opté pour la stratégie de ne jamais s’en mêler pour les laisser trouver la paix à leur façon. Mais les coups de pied dans son dos, merde.

En plein milieu du vaste stationnement, il pleuvait des cordes. Léon avait éteint le moteur. La buée dans les fenêtres empêchait l’équipée de regarder vers l’extérieur et Léon avait laissé la radio allumée espérant que la musique adoucirait la pénible attente. Il y avait bien 100 mètres à faire avant d’atteindre les portes du vaste magasin à rayons, impossible de sortir pour le moment sans prendre la douche de leur vie. Léon avait été pris de court par cette pluie abondante qui s’était mise à se déverser violemment sur la ville après un assourdissant coup de semonce du tonnerre qui avait semblé illuminer tout l’hémisphère nord. Pas d’imper, pas de parapluie.

***

Au K-Mart sur l’Adirondak Northway à Plattsburgh, il y avait un stationnement dans le ciel. Sur le toit du grand magasin, en fait. Lorsque Léon l’avait repéré, il s’était cru béni des dieux. Ils pourraient s’adonner aux courses et stationner gratuitement la camionnette sur le toit. Pas besoin non plus de monter la poussette en panique entre deux voitures sur la rue pour y installer le plus petit, de zigzaguer pour toujours au risque de leurs vies dans le stationnement terrestre aux dimensions intergalactiques et aux automobilistes excités et distraits. De revenir avec tous les articles qu’Adéline aurait amassés compulsivement et qu’elle espérait passer sous le nez des douaniers au retour. Léon pourrait prendre tout son temps et rassembler ses idées, regarder le paysage de Plattsburgh bien relax. Adéline adorait partir sur des rages de magasinage juste avant de rentrer au pays espérant faire des économies monstres sur le dos du taux de change avec le dollar américain. La récession avait fait grimper le dollar canadien démesurément. De son siège d’auto, le petit Émile réussissait à marteler le dossier de Léon avec ses petits pieds. Jules dormait encore. Adéline s’agitait déjà à sortir et à déplier la poussette. Pénible. C’était quand ses jambes la supportaient encore avec un aplomb relatif.

Émile ne s’est même pas réveillé lorsque Léon l’a transféré dans la poussette. Jules est sauté en bas de la camionnette aussitôt libéré de son siège d’appoint. Il avait les cheveux longs et bouclés, de grands boudins qui s’étiraient pour toujours et reprenaient leur forme dès qu’on les lâchait. Adéline ne voulait pas lui couper les cheveux, elle disait qu’il cesserait aussitôt d’être son petit bébé à elle, que cela ferait s’évanouir un morceau d’enfance en lui, en elle surtout. Léon a entrepris de pousser le carrosse d’une main en tenant fermement la main de Jules pour avancer dans ce stationnement du ciel, sans garde-fous qui plus est. Il tenait apparemment la main du petit assez fort pour lui faire mal, Jules lui a-t-il avoué, une fois plus grand. Émile, lui, ronflait comme un vieux grincheux dans ses langes.

Du haut du toit de l’édifice, on voyait au bas une strip insignifiante de commerces et de restaurants, la laideur comme seuls les américains peuvent en produire lorsqu’ils s’y mettent, de l’autre côté vers le sud-est on pouvait voir aussi loin que la rivière Saranac, le lac Champlain au bord duquel s’alignaient dans de superbes îlots de verdure les pierres tombales de trois cimetières. Le Oldwest, le Riverside et le Saint Peter’s, de loin le plus vaste. La légende, ou l’orgueil des locaux, leur faisait dire qu’Harry Houdini y serait enterré sous un pseudonyme. Ailleurs, on disait qu’il était dans un cimetière juif de Glendale ou encore à Appleton au Wisconsin mêlé à travers les protestants. Léon pensait qu’il pouvait très bien se faufiler à gré d’une tombe à l’autre, ce foutu Houdini, comme la boule d’aluminium sous les trois gobelets de plastique des amuseurs publics. On s’en fout dans le fond où se ramasseront nos carcasses sans vie, rendu là.

Adéline suivait, bien appuyée sur sa canne. Pour le moment, toute la famille était encore bien vivante.

***

À demi somnolent malgré la pluie forte et incessante, Léon achevait de siphonner un énorme Coke Diet du McDo. Il était allé chercher les deux garçons à l’école puis les avait régalés de malbouffe avant de les conduire à ce qui serait le dernier des derniers Miracle Mart au monde, bien triste gloire pour le quartier Rosemont. La fermeture avait été annoncée, les soldes seraient divins, ça tenait effectivement du miracle. Toutes ces choses, comme le lui avait dit Adéline, que ça ne vaudrait même pas la peine de ne pas acheter. Mais elle s’arrachait le coeur, seule à la maison, de n’avoir pas pu venir elle-même, triste à mourir d’avoir à se priver d’un tel Eldorado de la camelote en liquidation. Elle avait délégué Léon en mission.

***

“Papa?”

Jules avait sorti Léon de sa douce torpeur.

“Oui, mon homme?”

“Pourquoi on est là? On fait quoi, là?”

“On est où, là?” avait à son tour lancé Émile qui émergeait d’une sieste trop brève le regard perdu.

Léon actionne brièvement les essuie-glaces pour que les garçons puissent constater par eux-mêmes. Devant eux, un des deux énormes M de l’enseigne lumineuse vivote et vibre, s’éteignant totalement par moments pour ne laisser lire que Miracle art, ce qui fait bien rigoler les garçons. Et si l’art tenait du miracle?, pensa Léon. Plus loin sur l’autre bâtisse à gauche, il ne reste que les trous du filage électrique, quelques fils pendouillants et sur la brique brun sale et usée, les fantômes en brique encore bien propre de quelques lettres disparues – Toy World – un autre commerce que la récession a fini par couler. En fond de décor, un immense parc de transformateurs électriques alignés en rangs bien droits et prisonniers de hautes clôtures barbelées, donne des allures apocalyptiques à toute la scène.

***

–“Pourquoi l’auto est montée sur le toit?” Pourquoi toutes les autos sont montées sur le toit, ça ne va pas s’écrouler?”, demande Jules les yeux ronds comme des deux piastres.

Tout finit toujours par s’écrouler lamentablement, pense Léon en lui-même, tout finit toujours par partir en merde. Il ne sait pas trop quoi répondre au petit. Ils sont tous plantés là devant les portes d’ascenseur en inox mal léché qui mène du toit directement à la foire alimentaire du K-Mart juste en-dessous. Le soleil tape. Au départ, Adéline disait n’avoir besoin que de sous-vêtements et des bas bon marché pour toute la famille, mais elle retrouverait vite son plaisir à errer par les allées, rien qu’à être là, en immersion jouissive dans le royaume de la consommation, empiler les choses disparates dans les paniers. Juste un endroit où elle semblait retrouver sa joie dans la compulsion.

Dans la réflexion des portes d’ascenseur, Léon observait une image digne des miroirs déformants des cirques ambulants. Jules à ses côtés, adorable et tout petit, exagérément plus petit. Lui, un double distorsionné et grotesque de son fils, Léon s’étirant plus grand et mince que nature, son bras s’étirant sans fin comme un spaghetti ondulé pour rejoindre la main du petit. Léon se sentait comme un extra-terrestre adulte en possession d’un enfant humain. La police de Plattsburgh allait le capturer, l’enfermer dans un laboratoire et le livrer à une horde de scientifiques fous et excités. L’esprit de Léon était toujours à cheval sur deux réalités.

La foire alimentaire n’était pas vraiment une foire alimentaire mais une version rudimentaire d’un Little Caesar’s Pizza, une populaire chaîne américaine de cuisine vaguement italienne. Décor bon marché, installation négligée, odeur trop forte de fromage et de pain grillé qui se mêlaient à des relents de désodorisants floraux pour créer dans le nez une sensation nauséeuse, hôtesse et serveuses qui se cachaient on ne sait où. Comme le dernier Little Caesar’s Pizza négligé, abandonné au bout du monde.

Un agent de sécurité se tenait debout près de l’ascenseur. Un vieil homme noir avec un impressionnant trousseau de clés accroché à la ceinture. Il ne semblait aucunement préoccupé que Léon soit un extra-terrestre adulte. Après que Léon eut plié la poussette comme le demandait un pictogramme au mur et pris le bébé dans ses bras, l’homme s’est gentiment occupé de la poussette les invitant à prendre place dans l’ascenseur. Il les a suivis sans dire un mot.

–“Down, down, down,” répétait-il tout le long et l’ascenseur ne semblait pourtant jamais atteindre le plancher des vaches.

–“Mais jusqu’où descend ce putain d’ascenseur?”

Soudainement silencieux comme un moine, l’agent picochait d’un coin de carton d’allumettes quelque morceau de nourriture pris dans ses dents. Rendu au sol, il a lui-même déplié la poussette et Léon a installé Émile dedans. Léon l’a remercié d’un timide thank you sir en hochant de la tête. L’homme s’est reculé dans la cabine et s’en est retourné vers le toit.

L’intestin d’Adéline était intolérant à tout ce dont elle n’était pas carrément allergique, le Little Caesar’s Pizza n’était même pas une option pour elle. Ils se sont tous dirigés dans la première allée à travers les étalages de gougounes colorées et de t-shirts trop grands pour la plupart des êtres humains normaux. Léon s’est jeté sur une boîte de beignets Krispy Kreem qui avait été remise au hasard par un outre-mangeur repentant entre un étalage de bottes de pluie et de parapluies. Cette trouvaille saurait se faire pratique lorsque les garçons commenceraient à crier famine. Leur dernier repas digne de ce nom remontait au matin après avoir dit adieu aux plages du Maine. Dans un endroit comme celui-ci à une période de l’année comme celle-ci quand tout était soldé, Adéline s’attendait toujours à trouver un véritable trésor qui ne coûterait à peu près rien. Léon ne comprenait pas son optimisme délirant. Des bottes d’hiver pour les garçons, la parfaite petite robe noire, un jeans designer, le tout à un dollar pièce. Folie furieuse. Adéline inspectait chaque pouce carré de chaque étalage et traînait loin derrière un Léon qui semblait perdre ses moyens. Il avait installé le plus petit dans le siège à même le panier et le plus grand directement dedans, le pousse-pousse plié dessous. Les enfants perdaient lentement mais sûrement leur génie et leurs échanges frénétiques produisaient de plus en plus de décibels dans le grand magasin.

Rien n’attirait vraiment l’attention de Léon sur les étalages pendant que la famille déambulait lentement, Adéline suivait, claudiquant loin derrière. Au bout de l’allée devant eux était apparue une sinistre image, ce que Léon avait d’abord cru être une vision, gracieuseté de son état de lassitude extrême. Une vieille dame, limite bag lady, qui trimballait tant bien que mal un appareil à oxygène en poussant du même coup un panier plein à ras bord. Dieu qu’elle est laide, avait pensé Léon. Quand elle fût proche de Léon et ses fils, sa tête pivotait d’un enfant à l’autre, vers Léon, vers les enfants encore, elle s’est arrêtée. L’agitation des enfants a cessé d’un coup sec. Des tubes partaient de sa bonbonne, parcouraient son corps maigrichon par-dessus les mailles de sa veste de laine élimée. Jules s’est reculé dans le panier vers son petit frère, reculant par coups saccadés sur ses fesses comme un animal traqué. Léon a souri poliment à la vieille et elle a répondu en approchant son visage de celui de Léon en grimaçant comme si elle avait senti l’odeur d’une carcasse de poulet avarié. Sans reculer, de deux doigts, elle avait renfoncé sous son nez l’embout qui lui apportait l’oxygène en fixant toujours Léon droit dans les yeux, puis avait continué son chemin. De longs cheveux gris secs comme de la paille émergeaient d’un bonnet de laine verge d’or et balayaient son dos arqué derrière son passage. Elle s’approchait maintenant d’Adéline, stoïque et chambranlante.

***

–“On s’en vas-tu, là, la pluie n’arrêtera jamais,” protestait Jules pendant que le ciel grondait constamment et que de grandes explosions de lumière illuminaient momentanément le ciel.

–“Maman ne serait pas contente, elle veut que je vous trouve du linge d’hiver et des espadrilles pour l’école et des bobettes, plein de bobettes. Le Miracle Mart ferme dimanche, pour toujours, c’est notre dernière chance d’en trouver en super solde,” réplique Léon mais, dans le fond, rien au monde ne lui tenterait davantage que de rentrer à la maison lui aussi. Là ou n’importe où sur cette planète où il ne pleuvrait plus de la crotte à boire debout sur leurs vies. Un nowhere droit devant avec ses deux fils comme il avait l’habitude d’en faire parfois l’été pour les amuser. Aller se cacher des heures dans un cinéma sombre en se faufilant sans payer d’une salle à l’autre toute la journée. Adéline s’était toujours occupée avec un zèle indéfectible de la garde-robe des garçons mais elle ne pouvait plus conduire sa voiture maintenant. Léon l’avait expliqué longuement aux garçons. Elle tenait à peine debout et la voiture ne pouvait pas contenir son triporteur.

–“Regarde, papa, on est juste à côté du Toy World, maman nous amenait souvent au Toy World avant, lorsque nous avions de beaux bulletins scolaires. Elle nous laissait toujours choisir quelque chose nous-mêmes. Il y a une place juste devant pour garer la voiture, on se ferait mouiller juste un petit peu,” ajoutait Émile les yeux tout allumés.

Assez de bombes étaient tombées sur ces deux enfants récemment, sur Léon également. Toute chose finit toujours par se savoir, pensa Léon, mais il esquiva habilement la proposition, passant sous silence la fermeture définitive du magasin de jouets par excellence de leur enfance. Une enfance innocente maintenant passablement écorchée.

–“OK, d’abord, on rentre à la maison,” conclut-il pour dévier l’attention d’Émile.

***

À la caisse, la ligne s’allongeait. Une seule caisse ouverte à ce bout-ci du plancher, une pauvre fille seule à affronter des montagnes de camelote, souventes fois sans prix affiché, et devant faire appel au secours dans un microphone grinchant à quelque commis boutonneux et à peine réveillé. Les enfants déjà hors de contrôle s’animaient encore plus à l’approche de toutes les friandises subtilement disposées à proximité des caisses.

–“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye,” scandait l’un, “Je veux des Tootsie Rolls,” criait l’autre en tentant d’étirer les bras comme le Rubber Man pour en attraper un lui-même.

Adéline à bout de forces et gênée par les regards exaspérés des magasineuses prisonnières de la file d’attente, s’est approchée du panier. Appuyant sa hanche sur le bord du panier, dans un équilibre très approximatif, elle a ramassé la boîte de Krispy Kreem enterrée sous les fringues qu’elle avait trouvées en solde et en tremblotant allègrement, elle avait extrait de la boîte un beignet pour chacun des garçons. Jules avait engouffré la moitié du sien d’une puissante mordée, se poudrant de sucre blanc sur une large circonférence tout le tour de la bouche et des coulisses de crème blanche lui faisaient une barbichette gluante. L’autre est parti en vol plané, en kamikaze aveugle pendant que le petit Émile, entêté, continuait : –“Je veux un Pez de Popeye, je veux un Pez de Popeye!”

Une sorte de victime collatérale, avec les traces d’un beignet écrasé sur l’épaule, la vieille emphysémique était apparue de nulle part pour planter son visage hideux à portée de nez du visage d’Adéline.

–“Ils n’ont pas besoin de sucre, ces enfants-là, ils ont besoin de leur mère, vous voyez bien” gueulait la vieille, “le sucre va achever de les rendre débiles, vous voyez bien que votre mari est à bout.”

Léon se mordait douloureusement la lèvre d’en bas, les petits s’étaient éteints d’une seule claque. Le visage d’Adéline prenait toutes sortes d’expressions lugubres comme Léon n’avait jamais vues auparavant. Les mains d’Adéline s’agrippaient fortement au panier comme si elle se retenait de se mettre à frapper la femme qui venait de traiter ses enfants chéris de débiles. Et ses jambes flageolaient.

–“Elle va pas me frapper, la marâtre,” répliquait la sorcière, “si t’es pas capable de t’en occuper de tes enfants, la prochaine fois, ferme tes jambes, l’envie va te passer.”

Léon se demandait à quel point ils avaient vraiment besoin de toute cette camelote et qu’y avait-il de bon pour lui et sa famille à rester là et à écouter vociférer une vieille chipie américaine frustrée lorsqu’une autre vision indésirable lui apparût. Les mains d’Adéline étaient maintenant agitées de spasmes violents et son corps descendait sur ses jambes maintenant de chiffon et elle s’est affalée sur le plancher de terrazzo, la chute produisant des sons sourds et creux insupportables. Finalement immobile au sol, ses grands yeux cherchaient désespérément ceux de Léon. Il n’avait pas pu l’attraper à temps.

–“Tiens, vieille scrounche, t’aimes ça les aubaines,” répétait Léon en transférant tous les articles de son panier vers celui de la vieille qui protestait du bout de la gueule en examinant les items. Puis il fit descendre Jules et installa Adéline dans le panier avant d’asseoir Jules sur elle. “Qui veut des hosties de beigne icitte, c’est moi qui régale,” adressait-il aux femmes estomaquées dans la file tour à tour en leur présentant la boîte ouverte. Devant le bide évident de sa généreuse offre, il avait placé la boîte sur les genoux de Jules. La tronche du monsieur noir lorsqu’il a vu la famille revenir à son ascenseur.

–“Poor lady, what happened?” répétait-il en examinant Adéline honteuse, en pleurs, avec quelques ecchymoses bien apparentes et un nez sanguinolent. L’événement avait sidéré les enfants qui n’étaient plus que des statues de sel ne sachant pas comment réagir. En haut, l’homme noir avait aidé Léon à installer une Adéline raide et spastique sur son siège. Léon avait vu dans son rétroviseur l’homme noir debout et immobile tenant sa casquette sur son abdomen aussi loin que la chose fût possible.

Le Christ avait eu droit à trois chutes. Adéline, beaucoup moins chanceuse, seulement celle-là. Elle n’avait jamais plus tenu sur ses deux jambes après, ni sur une chaise, bientôt même plus dans un lit. Les esprits purs ne tiennent sur rien.

***

Léon s’était empressé de mettre la clé au moteur avant qu’Émile ne découvre la triste façade sombre du Toy World et ses vitrines éteintes à jamais. Léon essayait de les préserver de toutes les fois où on pouvait voir ces choses qu’on aime et qui disparaissent, comme ça. Mais, tout y passe, finalement. Tout finit toujours par y passer. Les choses, les gens, qu’on les aime ou qu’on les déteste, rien à faire. Le plus immense des éclairs s’est alors produit dans un fracassant coup de tonnerre, comme si la foudre avait frappé tout juste à côté. Un feu d’artifice aveuglant, vibrant et bleu a suivi l’éclair. Au moins un des transformateurs du parc électrique explosait, expulsant des fragments incandescents en tous sens, puis un autre, et un autre.

–“Papa, papa, on va voir!” criaient à l’unisson les enfants oubliant totalement la forte ondée qui tombait toujours. Ils sont tous descendus de voiture pour se ruer aux premières loges du spectacle hallucinant. Il fallut bien peu de temps avant que voitures de police et camions de pompier envahissent les lieux. Le plus beau du feu avait duré à peine une dizaine de minutes et bientôt les policiers circulaient et demandaient aux badauds de regagner leurs voitures.

Près de la petite voiture qu’Adéline ne pouvait plus conduire depuis longtemps, deux enfants totalement détrempés, droits comme des piquets, quatre grands yeux humides et découragés comme ceux des truites sur la glace concassée de l’étal de la poissonnerie, regardaient droit dans ceux de leur père ébaubi. Le moteur tournait toujours. La radio jouait toujours comme si de rien n’était, Riders on the storm, les portières qui s’étaient automatiquement vérouillées après le temps prescrit.

–“Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, papa, comment on s’en revient? Ça va nous prendre quoi?”

Léon a fermé les yeux et levé la tête vers le ciel pour recevoir calmement l’ondée rafraîchissante sur son visage. Un long moment. Le temps d’absorber encore. Encore. Le plus jeune a inséré sa tête sous le chandail de son père et s’est serré fort contre sa cuisse. Ça va nous prendre quoi, Léon se répétait-il dans sa tête, bonne question.

–“Un miracle, mon homme, un p’tit miracle.”


Flying Bum

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La nuit des feux follets

Léon adore la sensation de non-être qui l’envahit la nuit, dans le silence, entre Parent et Senneterre où rien n’existe plus pour de longues heures, à part peut-être un bled isolé du monde entier qui s’appelle Clova. Lorsqu’il lui semble que son âme sort de son corps. Que le temps s’arrête et il n’existe plus que le mouvement du train et l’image qui file, monotone, dans les fenêtres. Léon n’a pas pu mettre la main sur un siège avec fenêtre. Une femme le sépare du tableau aussi fascinant que désolant de la nuit noire sans lune. En fait, il y a deux belles grosses lunes blanches qui aspirent irrésistiblement le regard de Léon, dans l’échancrure profonde du col en V de sa voisine de cabine. Léon est encore un adolescent qui, malgré ses dix-sept ans, rêve encore à ces choses davantage qu’il ne les vit. Beau gosse, yeux bleus et bouclettes blondes, il se dit qu’il faudra bien que ces choses se passent un beau jour. Ou encore une nuit, comme dit la chanson.

Des kilomètres et des kilomètres qui sont tous identiques, épinettes grises, épinettes grises, épinettes grises.  Sur les rails immobiles, le train entier tremble et vacille dans le vide monotone d’une forêt sombre à perte de vue, ses roues d’acier marquent les temps comme un métronome entêté et insistant. La réflexion du visage de la femme se transpose au loin contre un ciel de charbon mouillé et luisant, puis dans le vert profond des ifs. Adéline détourne son regard assombri par une tranquille panique qui éteint son regard, collant son visage contre la fenêtre, elle se distancie du jeune homme près d’elle, un adolescent qui s’était présenté à elle plus tôt, Léon, qui empestait les Doritos, le cannabis et qui se tenait désagréablement un peu trop près d’elle à son goût. Il croyait probablement qu’elle ne s’apercevait pas de ses furtifs regards dirigés vers le gouffre que l’encolure de son chandail ouvrait entre ses seins, mais Adéline n’était pas dupe. Elle, elle l’avait examiné dans les détails sans gêne aucune. Beau gosse, quand même, et le visage du garçon avait pris des belles teintes de vermillon sous le regard inquisiteur d’Adéline.  Elle aimait le froid cinglant de la fenêtre du wagon contre sa joue. Des souvenirs lui venaient à l’esprit, les jets piquants d’une douche froide sur son visage après une longue soirée de scotch, beaucoup trop de scotch et une gorge brûlante et asséchée par les Gauloises.

Elle se demande pourquoi toutes ces gens qui ronflent dans la noirceur de leurs sièges à deux heures du matin sont montés dans ce train, pour aboutir au bout de la marde, dans un trou qui s’appelle Hervey Jonction, ou Senneterre, ou LaSarre. Pourquoi ce foutu train Montréal-Barraute devait-il rallonger son trajet du simple au triple en contournant par LaTuque? Faisaient-ils exprès? Mais Adéline réalisait qu’elle s’en foutait dans le fond. Elle ne voulait plus que le train s’arrête, elle ne voulait plus descendre. Le train pourrait frapper un orignal, dérailler. Un des passagers pourrait se lever debout et se mettre à tirer dans le tas. Une balle perdue pourrait l’attraper. Elle avait même pensé descendre au prochain arrêt, si jamais il existait un endroit plus profondément plongé dans le néant qu’un trou nommé Clova. Elle avait planifié rompre avec sa douce, Marie-Luce, juste avant d’apprendre pour son père, mais elle avait décidé de s’occuper des désastres un par un. Adéline pensait qu’elle excellait dans les situations d’urgence, qu’elle savait se mettre en mode gestion de crise, mais est-ce que la mort se qualifie vraiment comme une urgence? Spécialement lorsque cette mort avait été annoncée, qu’elle savait qu’il mourrait, mais qu’elle ne s’était jamais donné la peine de répondre aux courriels de la conjointe de son père.

Adéline, je t’écris pour te dire que le cancer de ton père est revenu, dans ses poumons cette fois-ci. Il souffre terriblement mais ils font ce qu’ils peuvent. Je sais que tu ne lui as pas parlé depuis longtemps et que vous ne vous entendez pas à merveille ces temps-ci mais ce serait gentil de l’appeler, au moins.  – Betty-Lou

Pendant des jours après avoir reçu le courriel, une vieille chanson de Claude Dubois la suivait partout, la hantait comme un fantôme tenace, un ver d’oreille accroché solide de toutes ses ventouses. Derrière la fenêtre, le vent sur cette marée d’épinettes à perte de vue, c’était la mer. Pareil.

Mon père parlait du Labrador, du vent qui dansait sur la mer. . .

Elle l’avait joué en boucle, ses doigts de petite fille tournant le bouton du volume pour enterrer les bruits venant de la chambre de sa mère pendant qu’elle s’agitait à tout ranger, tout nettoyer alentour d’elle pour minimiser la colère qui s’ensuivait toujours. Mode panique, gestion de crise.

À l’âge adulte, la gestion de crise face à la mort imminente consistait maintenant à cuire des quantités ridicules de muffins aux canneberges ou aux noix, de les ficeler dans du coton-fromage et d’aller les distribuer aux copines même si c’était la dernière chose dont elle avait envie, vraiment. Elle se sentait trop coupable pour être capable d’envisager la moindre notion de chagrin. Des muffins, encore des muffins.

Adéline, les médecins disent que le foie ton père est affecté. Ils ont dû interrompre sa chimiothérapie. Il a murmuré ton nom, il y a quelques jours de cela. Je me suis dit que tu devais le savoir . . .

Les gens laissent toujours rancir le pain trop longtemps sur le comptoir, puis ils le lancent aux vidanges quand les fourmis le trouvent.

Ta tante Odile est ici avec moi. Elle dit que tu es aussi têtue que lui mais que peu importe ce qui a détruit votre relation, ça s’est passé il y a bien longtemps de ça. Tout ce qui est révolu est révolu, Adéline. Je sais qu’il peut parfois être un homme difficile mais ça demeure ton père. Il ne lui reste plus beaucoup de temps, le médecin nous l’a dit ce matin.  – Betty-Lou

Elle n’a aucun droit de s’immiscer dans ta vie, un affront aux années que tu as passées à te placer entre ta mère et lui, à prendre les coups à sa place. Sa maladie n’a rien fait pour te faire briser la promesse à toi-même de ne jamais plus lui adresser la parole. Tout ce qui est révolu est révolu mais ça ne veut pas dire que l’heure du pardon est venue pour cet homme cruel et sans-coeur. Adéline se demande quand est-ce qu’elle a cessé d’être une bonne personne elle-même.

* * *

Léon retire ses écouteurs et pivote son corps pour faire face à Adéline. Il toussote pour éclaircir sa gorge ou attirer son attention puis lui demande, “C’est la première fois que tu montes à Barraute?”

”Oui, mais j’ai entendu dire que c’était très bien,” ment-elle du mieux qu’elle peut. Mais elle ne sait pas pourquoi.

“Pour quelqu’un qui aime les épinettes et la neige, peut-être,” répond l’adolescent. ”Mais je pourrais te montrer des endroits sympathiques si tu veux.”

“Non, merci, ça va aller, je ne serai pas là assez longtemps,” répond Adéline assez sèchement.

Elle s’imagine sa douce, Marie-Luce, dormant avec les chats vautrés sur son côté du lit, près d’elle, ignorant complètement qu’Adéline feuilletait déjà les petites annonces à la recherche d’un logement. Adéline essaie de se rappeler ce que c’était d’être folle raide en amour avec Marie-Luce, de découvrir les belles petites choses qu’elle savait broder comme une vraie fille, les bonnes confitures qu’elle savait mettre en conserve et les émissions de télé tellement trash qu’elle regardait. Adéline se rappelait du moment où elle s’était remise à fréquenter les bars, laissant Marie-Luce à ses petites affaires à la maison, pour aller repousser les avances de filles beaucoup trop butch à son goût puis se mettre à les sérénader elle-même après la bonne quantité de shooters, puis rentrer sur sa moto malgré sa condition, son casque resté accroché derrière le banc, sa longue chevelure au vent. Adéline était convaincue qu’elle se ferait éventuellement frapper par une voiture –qu’elle l’aurait bien mérité comme son père le lui criait toujours– mais cela ne s’était jamais produit. Pas facile à comprendre pour une petite fille, la notion de mériter une chose, bonne ou mauvaise, mais aujourd’hui Adéline croit que personne ne mérite rien. Les choses se produisent, c’est tout.

Chaque fois qu’elle rentrait saine et sauve, une partie d’elle était déçue, une drôle de déception doublée d’une bonne dose d’euphorie. Elle avait défié la mort en pleine face mais elle l’avait vaincue. Aux bruits provoqués par l’ébriété de ses mouvements, Marie-Luce sortait de leur chambre à coucher et la trouvait là, les cheveux en tempête. –Quelle heure qu’il est?” grognait-elle à Adéline. –“Pourquoi tu me gueules après?” se plaignait Adéline en valsant malhabilement à travers la cuisine, en explorant bruyamment le frigo, totalement imperméable à la présence et aux questions de Marie-Luce.

* * *

Le dernier courriel de Betty-Lou contenait quatre mots.

Ton père est mort.

Il y avait ensuite un lien vers son avis nécrologique sur le web. La note nécrologique était minimaliste, aseptisée, mais on pouvait y lire qu’il laissait derrière lui sa charmante épouse Betty-Lou. Aucune mention de sa fille. Aucune mention des longues années passées à prendre la peau de sa première épouse, la mère d’Adéline, comme canevas pour peindre des toiles abstraites explicites et violentes, faisant éclore partout des oedèmes dans les tons de violet et de bleu, se métamorphosant en vert puis en jaune, parfois ornés de jolies coutures pour retenir ensemble des bouts de chair sanguinolents. Oubliées des années de chômage, de dope et de luxure, puis, marche rapide avant, vers sa rencontre avec Betty-Lou et le bon dieu, apparemment (“Après une lutte courageuse contre la maladie, dieu l’a rappelé à lui dans le royaume des cieux”) avec la date, l’heure, l’adresse des funérailles et pas grand-chose d’autre.

La vie d’un homme en 78 mots, pas un de plus, Adéline les a comptés.

Marie-Luce était à son travail lorsqu’Adéline avait reçu l’ultime courriel. Elle a fermé son portable, tiré les rideaux, s’est étendue au sol sur le plancher de la chambre. Elle a écouté en boucle Le Labrador, le volume au fond, fixant désespérément des fissures au plafond qui prenaient vaguement la forme de la baie d’Hudson. Vide, détachée, un corps gisant, là et pas vraiment là, laissant la voix chaude de Claude Dubois envelopper le monde entier pour ne plus rien voir d’autre. Gestion de crise.

À la dernière note de la dernière boucle, Adéline s’est levée et est allée se planter debout devant le petit miroir ovale dans un coin de la chambre. Elle s’est regardée intensément, à travers les yeux noisette qui lui venaient de son père, recherchant quelqu’autre trace de ressemblance qu’elle pouvait partager avec lui. Elle a décidé qu’elle devait le voir une dernière fois maintenant qu’il n’était plus capable de faire davantage de dommages. Elle avait besoin de valider qu’il n’était qu’un homme, comme tous les hommes, mortel comme tout le monde. Et mort. Impossible pour elle d’avoir peur d’un homme mort. Il ne lui ferait plus jamais peur. Ni lui, ni aucun autre.

Elle a acheté son billet de train sur internet. Il partait le soir même. Un pénible trajet de 18 heures et 17 minutes, Montréal-Barraute en passant par LaTuque. Pas le budget pour s’offrir une couchette. L’avion aurait été trop rapide, trop irréel. Elle avait besoin de ce temps pour s’y faire, se préparer, laisser la forêt boréale absorber tout ça.

* * *

Dans la noirceur du train, Adéline réalise qu’elle traînait toujours une peur, peur de ne pas réagir comme les gens à Barraute (la famille, se rappelait-elle, ces gens sont sa famille). Ils vont s’attendre à ce qu’elle assiste aux funérailles, qu’elle soit triste, qu’elle pleure, à la limite. Il lui faudra plisser les yeux et se rappeler les scènes les plus tristes de son film fétiche The way we were. Ce serait là une bonne façon de produire des larmes, ou feindre une quelconque émotion, en conjonction avec suffisamment de shooters.

Dans le train, toutes les veilleuses sont éteintes. Tout le monde dort. De son regard périphérique un peu parano, elle peut voir Léon encore sournoisement affairé à zieuter au plus profond de son canyon de chair blanche. On dirait qu’elle ressent vraiment le regard d’un homme sur son corps. Que ça produit une sensation sur elle. Adéline se demande s’il a une copine, elle se l’imagine jeune collégienne intello qui écoute Joni Mitchell et qui a une longue chevelure brune, des broches dans les dents peut-être, et qui aime s’éclater au cannabis légal avec Léon. Ils pratiquent probablement une sexualité immature et étrange avec les lumières éteintes, en croyant dur comme fer qu’ils aiment cela parce qu’ils ne connaissent rien de mieux.

Comme un automatisme, sans vraiment la moindre préméditation, elle sent sa propre main abandonner son livre toujours fermé sur ses genoux. Elle se sent comme si elle sortait de son corps, un voyage astral, une main complètement détachée de son corps, indépendante de son contrôle cérébral et qui agit pour elle, malgré elle. Les petites lampes de sécurité au sol lancent de faibles lueurs orangées qui tracent des ombrages profonds sur les sièges, elle réalise que les yeux de Léon suivent le moindre mouvement de sa main qui s’approche de lui, manipule la boucle de sa ceinture, détache le bouton de son jeans. Il prend une grande inspiration bien sonore pour dissimuler le son de la fermeture-éclair qui descend, puis sa respiration s’épaissit, lourde et pesante. Elle ferme ses yeux. Au creux de sa main, elle sent battre le sang dans cette chose rigide et brûlante qu’elle ne croyait jamais toucher un jour. Elle appuie doucement sa tête contre lui, commence à lui faire ce que les adolescents comme lui ont l’habitude de faire par eux-mêmes, quittes à devenir sourds. Elle les voit en rêve, lui et cette étrangère qui agit pour elle, partout sauf ici mais un petit coin d’elle veut toujours y être malgré tout. Adéline se demande quel genre de personne peut accomplir des actes semblables avec une conjointe aimante qui l’attend à la maison. Le mal est en elle, quelque chose de très mal, pense-t-elle.

Sa main suit le rythme des roues d’acier sur les rails, en haut, en bas, en haut, en bas, et elle rêve de se rendre ainsi jusqu’à Barraute dans sa plus troublante relation à vie. Mais, ô amère déception et si précipitamment, le garçon rote un borborygme étouffé et la main d’Adéline se remplit de sa semence visqueuse et chaude. Elle se trouve tellement ridicule de n’avoir rien vu venir, de se sentir soudainement si dédaigneuse. Elle l’aura bien mérité comme son père le lui criait toujours. Les choses se produisent, c’est tout.

Elle s’essuie la main sur le tissu du siège bleu Victoria. L’histoire ne dit rien à propos de toutes les substances imbibées dans les banquettes de train. Près d’elle, le garçon remonte sa fermeture-éclair et dans son ébaubissement total et sa bêtise adolescente, il marmonne merci du bout de la gueule. Adéline se retient de pouffer de rire tellement le malaise est singulier. Il est encore plus hébété qu’elle de ce qui vient de se produire. Adéline ne répond rien, elle le regarde dans le blanc des yeux un moment avec une tendresse indéfinissable, puis elle détourne le regard vers le décor fuyant, rafraîchit sa joue étrangement rouge et brûlante contre le froid de la vitre.

Dans la nuit boréale, quelques timides lames de lumière percent lentement l’épaisse étendue d’épinettes grises, accentuant la dureté des lieux avec une violence nouvelle et belle.

Quelques feux follets bleus dansent brièvement entre les grands ifs et semblent s’adresser à elle, la pardonner. Adéline est séduite, hypnotisée.

Dans ce silence de cimetière, Adéline est enfin calme et apaisée, toutes ses peurs sont parties rejoindre les âmes des morts que font danser les feux follets. Elle tient toujours fermement, emprisonnée entre sa cuisse et sa main, la main douce de Léon, son premier homme à elle.


Flying Bum

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Le dieu des frappe-à-bord

 

Le vieux pollock squattait un petit bois dans un shack près de la rivière Bourlamaque, juste pour dire à l’abri des regards de ceux qui, rarement, empruntaient le chemin de la mine abandonnée. Volubile comme un gramophone accroché, il nous a raconté tant de choses, il nous a tout appris des autres races qui parlent toutes sortes de langages, des vieux pays beaux comme le ciel, même les racoins du monde que nous ne verrions jamais. Mais tout cela était fini maintenant.

Le vieux nous avait mis dehors après la bataille. Nous avons dû marcher en examinant le sang sur les jointures et le visage de Doiron et Chouchou Telleki. Nous allions de par les rues sombres, regardions les rares lumières que projetaient encore quelques chambres à coucher ici et là. C’est comme ça, une minute on se met la gueule en sang et une minute après on est les meilleurs amis du monde, encore. Lorsqu’il n’y eut plus de lumière du tout, nous regardions nos pieds et nos bicyclettes qu’on traînait à côté de nous, les pneus à demi-crevés qui faisaient crépiter les cailloux dans le chemin de gravier. De loin, trois ti-culs effrayés dans la nuit. De près, trois hommes. Des hommes de huit-neuf ans.

–“Ces frappe-à-bord là sont descendus directement de la baie d’Hudson,” avait proclamé Doiron alors qu’une d’elles s’agitait autour de nos têtes, tenace, la plus énorme mouche à chevreuil qu’on avait jamais vue. Le vieux pollock nous avait raconté le froid cinglant de la baie d’Hudson, les baleines, les hommes rouges qui les chassaient montés dans de fragiles coquilles de noix qui dansaient entre les glaces, armés seulement de bâtons pointus ridicules. Mais jamais d’un frappe-à-bord presqu’aussi gros qu’un bruant.

–“Celle-là, c’est le dieu des frappe-à-bord.” Doiron était sérieux. Nous ne l’avions jamais vu aussi sérieux, aucun rictus dans le visage. “Dix de même sur ton cas et tu meurs au bout de ton sang.”

–“Les frappe-à-bord n’ont pas de dieu, innocent,” avait répliqué Chouchou, “Ça ne vit pas assez longtemps pour se voter un dieu, un dieu c’est fait pour nous protéger, pas pour nous sucer le sang.” Chouchou l’avait capturé au creux de sa main d’un mouvement sec et rapide comme l’éclair et l’avait écrabouillée jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une bouillie pâteuse rouge sang au creux de sa paume. “Tu vois? Elle est où l’omnipotence des dieux à c’t’heure?”

–“Rien que parce que tu as été capable de l’attraper, ça ne veut pas dire que ce n’était pas un dieu.”

Doiron avait coincé la tête de Chouchou Telleki dans son bras comme un étau. Il avait étrillé du revers de son poing l’épaisse chevelure de Chouchou et ne l’avait relâchée qu’après en avoir fait une grosse boule de poils, statique et emmêlée comme une laine d’acier. –“C’est ça qui arrive lorsqu’on part la chicane.”

Chouchou avait tiré Doiron par les oreilles, à presque les lui arracher de la tête. –“C’est ça qui arrive quand tu veux absolument te battre.”

–“Ça n’existera même plus bientôt les frappe-à-bord, le gouvernement et les pourvoiries se mettent ensemble pour toutes les tuer, ils en font tous des garçons avec des produits chimiques, ils ne se reproduiront plus jamais, vous saviez pas ça?” que je leur dis pour les ramener un peu.

–“Elles vont disparaître?” que Chouchou m’a demandé.

–“Vrai comme j’suis là.”

Après cela, nous étions tous calmés, tranquilles. Il ne nous restait plus de sujet de discorde, plus de bataille en vue, nous marchions tête basse, la queue entre les jambes –mais nous ne voulions pas rentrer, nous voulions crier et sauter et grimper sur les voitures. Nous réclamions la rue entière comme notre possession incontestable, toutes les maisons en papier-goudron craquelé, les trous d’homme où se cacher, les lumières de rue agonisantes dans leurs clignotements sporadiques. Tout nous appartenait. Et nous voulions courir. Nous voulions sauter. Nous voulions crier à pleins poumons.

–“On se pousse de ce trou maudit,” gueulait Doiron alors que le pâté de maison s’éloignait derrière nous.

–“On est des fugitifs, des bandits en cavale,” que je répondais.

–“On est des complices, des passagers clandestins,” rajoutait Chouchou Telleki.

–“On est des fuck’n kings !”

Tout cela voulait dire qu’on était des hommes, pompeusement du haut de nos huit-neuf ans.

On riait, tous les trois, se donnant des grands coups d’épaule, maintenant remontés sur nos bicyclettes et faisant crisser les pneus, la roue d’en avant dans les airs. Le soleil n’y était plus, la lune cachée derrière d’épais nuages. Doiron s’est arrêté. –“Vous savez quelle heure qu’il est?” Il hurlait comme un loup à la lune invisible avant de dire, “L’heure des fuck’n démons!”

–“On est des fuck’n démons, c’est nous autres les démons de l’enfer !” rajoutait Chouchou.

Je retenais mon souffle à chaque nouvelle noirceur entre les lampadaires de rue trop espacés à mon goût et je ne voulais surtout pas les voir. Nous n’étions aucunement supposés d’avoir peur mais je n’aimais pas l’idée d’être un démon moi-même. Imaginez tomber face-à-face avec un. Je ne voulais pas vraiment en voir un descendre sur terre.

Je n’aimais pas l’idée que je ne pourrais plus voir le vieux pollock. Je n’aimais pas la noirceur. J’aurais voulu rentrer à la maison mais je savais très bien que nous ne rentrions pas avant le lever du soleil le matin suivant, pas avant que l’horizon ne s’enflamme à nouveau dans ses lueurs orangées. Les gars savaient très bien qu’ils recevraient une raclée de leur père, mais ils s’en foutaient, qu’ils feraient pleurer leur mère, mais ils s’en foutaient. Nous étions des sauvages, nous étions libres, nous étions dehors dans la noirceur avec les fuck’n démons. Même la foudre avait aucune chance de nous attraper vivants.

Moi je m’en foutais, mon père prospectait quelque part au Matchimanitou. Moi je m’en foutais, ma mère venait de mourir.

Et loin derrière nous le vieux pollock était encore assis sur sa galerie, immobile, et regardait le soleil se lever. C’est comme ça que nous l’avions trouvé plus tard cet été-là. À l’heure bleue, comme s’il nous attendait dans sa vieille chaise berçante, attendant les enfants qu’il n’avait jamais eus, ou qu’il avait perdus quelque part dans les vieux pays, attendant de nous raconter des histoires de tous ces vieux pays où il était allé et toutes les choses qu’il avait vues, attendant comme si c’était là tout ce qui lui restait à faire, son seul bonheur. Avant de mourir. Seul.

C’était avant la grande ville, avant le grand déchirement, avant l’enfant exilé, sa maison abandonnée de peur, vendue à des anglais.

Je m’ennuie parfois de ce maudit pays qui me respire dans le cou tout le temps, des frappe-à-bord que les pourvoiries et les poisons du gouvernement n’ont jamais réussi à tuer, qui sont toujours là, qui descendent toujours de la baie d’Hudson, et aussi de leur dieu si le dieu des frappe-à-bord existe, s’il nous a pardonnés, s’il peut me protéger. Je ne peux pas demander à Doiron, ni à Chouchou Telleki, ni à ma mère, ni au vieux pollock, aucun d’eux ne saura jamais ce que c’est grand et dur Montréal, ni ses démons bien pire que ceux qui courent l’Abitibi, ni les gouffres qui s’ouvrent sous nos pieds, ou si la foudre a des chances de nous attraper vivants deux fois dans la même vie.


Flying Bum

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