Feuilles brunes et ciel gris

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Léon débarque enfin sur cette terre dont il a tant rêvé. Côte de Californie, quelque part en son nord, Léon s’attendait à des blondes bronzées montées sur de longues jambes sculpturales, des surfeurs aux torses gorgés de muscles et aux abdomens comme des rangs de saucisses à hot dog. Il s’attendait à des maillots rouge feu, des sauveteurs blonds juchés sur leurs tours de bois blanc et un sable brûlant aveuglément blanc. Léon avait apporté son propre maillot rouge feu et il s’attendait à ce que la côte californienne tienne ses promesses.

Voici ce qu’il obtient en lieu et place, des escarpements de roc ébréché couvert de fientes de mouettes et de goélands. Il obtient du vent, un vent frisquet, il obtient des hommes poilus à gros bras montés sur des Harley, des femmes aux toges en tie-dye des années soixante-dix, ridées, qui sentent vaguement la lavande. Il obtient un nez qui coule et des pieds bleus dans un océan glacé qui rit à pleine gueule des maillots rouge feu, un océan qui dit fuck you, maillots rouges, je suis occupé à déchirer le littoral, à gruger lentement mon expansion sur le continent.

Ceci après 5,000 kilomètres tranquilles – après un décès, un veuvage, trois ventes de débarras, trois mois de double quarts de travail pour financer le périple, une centaine de lendemains de veille. Sans savoir combien d’heures avant de voir un premier palmier, Léon épuisé s’arrête au relais routier, prend la chambre numéro 7, celle avec un édredon à motif de phares, ou avaient-ils tous un édredon à motif de phares? On y partage la salle de bain au bout du couloir où on trouve un panier de produits de toilettes variés, gracieuseté des précédents chambreurs. Pas besoin de partir à la recherche du Wal-Mart de Crescent City, Léon est très heureux d’un fond de shampooing bon marché et d’une barre de savon à peine entamée.

En bas, au bar, Léon trouve un carton d’allumettes arborant une photo vintage d’une Mustang décapotable le toit ouvert, avec “Adéline” et un numéro de téléphone inscrits dans le rabat intérieur. Il sort sur le balcon et arrache une des allumettes pour s’allumer une cigarette, une longue cigarette fine au tabac américain qui goûte typiquement la paille, pause-cigarette que Léon croit bien mériter après ce si long périple. Au loin, l’océan gronde en frappant la pierre.

Avant de refermer le carton d’allumettes, Léon, intrigué, compose le numéro.

–“Mustang décapotable?”

–“Allo, qui appelle?”

Léon répond : “Je ne vois aucune voiture décapotable ici. Je vois une chapelle, une épicerie familiale, une bâtisse qui a l’air d’un centre communautaire et trois adolescents qui se dirigent vers la falaise, aucun d’eux n’est en rollerblade ou en skateboard. Les trois habillés mollement mais jusqu’au cou. On voit le haut de leurs fesses bien blanches tellement leurs pantalons semblent mous.

Adéline répond, –“Tu es toujours au bar? Bouge pas, j’arrive.”

Elle arrive et elle est superbe. Yeux bleus, cheveux noirs, silhouette à faire baver. Vraiment superbe femme, beaucoup plus jeune que lui, ça devrait être déclaré illégal être aussi jeune et belle. Elle se tord le cou dans tous les sens, ses yeux fouillent la place. Elle cherche définitivement quelqu’un mais ne trouve pas. Lorsqu’elle passe près de lui, Léon brandit le carton d’allumettes et lui demande s’il fera l’affaire. Elle l’examine longuement comme un tueur à gages jaugerait sa proie. Une mangeuse d’hommes son potentiel client.

–“Viens marcher,” dit-elle le plus calmement du monde et Léon se retrouve à marcher à ses côtés dans un champ de foin menant à la grève. Adéline dit à Léon qu’elle n’est pas le genre de femme à l’éternelle recherche de son père, “on se comprend?” et Léon hoche de la tête pour toute réponse, la réponse d’un homme qui ne sait pas trop quoi répondre.

–“Ce que je sais et que je peux te dire,” raconte Adéline en continuant de marcher sans lâcher la main de Léon : “Le barman, qui vient du Wisconsin, te laissera fumer à l’intérieur les jeudis soirs, les soirs où il y a tournoi de billard. Le cuisinier, qui vient du Manitoba, prépare du gruau les jours froids même s’il n’y en a pas au menu. Il paraît que c’est froid de même, le Manitoba, gruau à l’année. Le seul chauffeur de taxi en ville, qui vient de Chicago, conduit complètement givré après 7 heures du soir. Et je ne sais que dalle à propos des planches de surf, des planches à roulette et toute cette sorte de choses. Mais je peux te mixer une excellente Margarita. Je peux faire reluire ton dos avec de l’huile à massage bien chaude.”

–“Wisconsin?” que Léon répond, “Manitoba? Chicago?” rajoute-t-il, “j’essaie seulement de trouver la Californie!”

–“Laquelle tu cherches exactement, pauvre toi? Hollywood? Silicone Valley? Malibu? les Beach Boys? Pamela Anderson? Les raisins de la colère? Tu viens d’où, toi, cou’donc?”

Les adolescents à pied sans rollerblade ni rien commencent à allumer des feux d’artifice plus loin sur la plage. Léon se demande si aujourd’hui serait une fête quelconque qu’il aurait pu oublier. Le visage d’Adéline passe du violet à l’orangé, au blanc puis au bleu lorsqu’elle lève sa tête pour regarder. Léon se dit qu’il va l’embrasser lorsqu’il entendra la cent-unième pétarade – cent-un, la route qu’il reprendra demain matin, vers le sud naturellement. Il compte 84, 85, 86, et il tire de façon de plus en plus intense sur sa clope et il défie Adéline de se mettre complètement à poil et de sauter dans le Pacifique. Et il insiste “All the way!” crie-t-il pour enterrer le bruit des pétards, “All the way!

Il y a un temps pour rêver, un temps pour réaliser, et un autre temps qui pervertit toujours le rêve.

Et Adéline déboutonne, et Adéline dézippe, se tortille, pousse et tire ses vêtements. Léon siffle lorsqu’elle court en faisant lever le sable avec ses pieds nus, sable qui aurait pu tout aussi bien être de la neige, le corps gracieux d’Adéline s’illumine sous la lune et les feux d’artifice, ses fesses, particulièrement, semblent en feu. Elle se lance dans l’océan furieux, le froid glace ses jambes et ses hanches, cimente ses poumons, sa bouche paniquée cherche désespérément l’oxygène dans la nuit, Léon l’entend aspirer de loin. Une vague traître et puissante s’empare de son torse et de sa tête, et ses bras s’agitent comme un papillon de nuit perdu. Et la vague de fond aspire Adéline loin de la Californie, vers l’horizon paisible.

Tous les pétards sont finis. Tous les ados sont partis. Adéline aussi.

Toutes les feuilles sont brunes, et le ciel est gris.

T’espérais quoi, Léon?


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Odile et Marie-Luce de Jacola

Avec l’air innocent et un visage sans la moindre émotion, le client leur dit qu’il préférerait une bonne pipe parce qu’il craint que les vagins soient pourvus de dents. Il y a un nom pour ce mythe, vagina dentata. Évidemment, c’est de la bouillie pour les chats, ce mythe. La seule chose qui est vraie dans ce domaine c’est l’eurotophobie, la peur obsédante des organes génitaux féminins, de l’utérus, du vagin, des lèvres.

Odile se dit que c’est de cela que le type doit être affecté, assurément, l’eurotophobie. Odile pratique le plus vieux métier du monde avec sa coloc Marie-Luce, rien que le temps de compléter leurs études universitaires. S’assurer d’avoir de quoi financer leurs études, de quoi assumer leur subsistance dans leur bancale maison de Jacola.

“Ou l’anxiété de castration, c’est certain,” rajoutera plus tard Marie-Luce. À deux, elles cumulent deux bacs en sociologie, une demi-mineure en psychologie et trois certificats chacune dans différentes matières. Elles auraient fini depuis longtemps avec des cursus davantage linéaires mais le temps ne semble pas trop leur peser.

Marie-Luce prend une chance d’offrir son derrière à l’homme anxieux mais sans toutefois lui consentir un quelconque rabais sur la somme convenue. Elle est intraitable sur les profits qu’elles partagent, pas de ventes de feu, pas d’escomptes, Odile se considère chanceuse d’avoir une telle partenaire d’affaires.

Il ne veut rien savoir du derrière de Marie-Luce de toutes façons. “Que vos bouches,” dit l’homme. “Nous ne sommes pas venues ici pour dicter les goûts du client,” affirme Odile en descendant lentement sur ses genoux simultanément avec Marie-Luce sur le tapis du salon.

L’homme les arrête aussitôt.

“Ne pourriez-vous pas relever vos cheveux, vous faire des tresses? Ou des lulus, oui des lulus ce serait bien.” Il a besoin de quelque chose pour s’accrocher, dit-il.

Odile craque son cou lentement par en arrière avant de tourner lentement la tête vers Marie-Luce. Marie-Luce déteste les petits scénarios, elle ne s’habitue pas, elle affirme que ses performances sont plus que suffisantes pour la moyenne des ours, au-dessus de toute critique, mieux que tous leurs petits fantasmes à trente sous. Odile est moins farouche à l’idée de se laisser guider, se sentir dirigée comme dans une danse à deux, sans toutefois l’admettre à Marie-Luce. Utile, même; pas besoin de se casser le bicycle à deviner ce que le client désire. Si elle avait à élaborer avec sa partenaire, elle dirait que cela n’a rien à voir avec la crainte de la critique, c’est un genre de transcendance, non?

Les lulus appellent automatiquement le fantasme éculé de l’écolière et Marie-Luce tient mordicus à ce que l’homme ne voie pas leur transformation alors elles partent vers la salle de bain. Odile sépare les cheveux de Marie-Luce en plein centre avec le bout d’une clé, elle se transpose dans la peau de sa mère qui jadis lui enseignait à faire ses lulus ou ses tresses, elle voit ses longs ongles bling-bling violets, elle sent l’odeur d’ammoniac de sa permanente. Avec sa prédisposition à l’alcoolisme, ses pieds plats, sa mère avait trouvé le temps d’apprendre des choses pratiques à sa fille. Sa mère lui avait aussi légué son absence de scrupules par rapport à son vrai métier à elle aussi.

Marie-Luce baptise ce look la panoplie du pédophile : souliers plats, collants mi-cuisse, lulus, jupe courte craquée motif blackwatch, blouse blanche déboutonnée un peu trop bas. Elle ne le dit pas devant le client, évidemment. C’est leur demande la plus fréquente. Marie-Luce très “marketing” déclare toujours qu’elles ont dix-huit ans même si elles étaient dans la mi-vingtaine avancée. Tout cela ne tient qu’au talent de comédienne de toutes façons, poudre aux yeux, voilages évanescents et miroirs enfumés. Dix-huit printemps, c’est ce qu’on trouve de plus jeune dans la catégorie encore légale.

“C’est plus près de l’éphébophilie en réalité, on joue les vieilles adolescentes,” note Marie-Luce. Plusieurs des sales types qu’on traite de pédophiles ne sont en fait que des éphébophiles, des hommes qui fantasment sur les ados. Odile suppose qu’elle n’a aucun souci avec eux. “Ils constituent les trois-quart de nos revenus, autant encaisser, non?”

Lorsqu’elles finissent par s’y mettre, pense Odile, Marie-Luce passe vite par-dessus l’idée de porter des lulus et tout le bazar, elle se soumet généralement sans trop d’hésitation. Les demandes du type sont somme toute très classiques. Mais cela ennuie profondément Marie-Luce. Appellez-moi papa, embrassez-vous toutes les deux, toute cette sorte de merde. Elle trouve le moyen de vivre la chose à distance, elle ferme ses yeux. Elle doit fermer ses yeux. Parfois, Odile a l’impression d’entendre Marie-Luce compter. Elle bouge ses lèvres en faisant des moues comme si elle avait appris le métier dans un bouquin de sexe pour les nuls. Quand ça lui arrive, Odile lui taponne les seins avec conviction rien que pour la ramener sur terre. Oui, c’est juste du pognon, mais ne pourrait-elle pas aimer ça un tout petit peu comme moi, pense alors Odile.

Le type dit, “Allez-vous être prêtes à tout avaler?” et Odile s’arrête. Elle observe la bouche de Marie-Luce fermée bien serrée. Odile connaît bien les réactions de Marie-Luce. Elle affirme qu’elles n’avalent rien même si elle sait qu’Odile le fait. Marie-Luce dit : “On va devoir le finir ailleurs, autrement.” Elle parle sèchement, elle veut paraître la plus forte, diriger les opérations. Odile déteste lorsqu’elle agit de la sorte.

Les deux filles s’y remettent mais il devient évident que le type se concentre maintenant sur Odile et Marie-Luce le sent très bien. Elle tente de se faire pardonner avec un excès de caresses manuelles, des gémissements feints.

Finalement, le type vient dans la bouche d’Odile sans prévenir, l’habitude qui prend le dessus, faut croire.

Il existe des illusionnistes qui avalent de l’eau fraîche avec des grenouilles vivantes dedans, des limaces – à pleins gallons – et les gardent dans leur estomac pour des heures. Ils se sont pratiqués pendant des années pour retenir, contrôler leur respiration, mettre leur digestion sur pause. Ils peuvent les régurgiter sur demande, ils recrachent tout.

Abracadabra, mesdames et messieurs, regardez qui est encore bien vivant!

C’est à se demander si en avalant des tétards on pourrait plus tard cracher des grenouilles de son estomac, comme lorsque les enfants pensent qu’avaler des pépins de melon fait pousser des melons dans leur ventre. Il y a sûrement eu un temps où les hommes pensaient qu’éjaculer en bouche pouvait engrosser une femme. Quelque viking ou cromagnon ou demi-babouin plus brillant que les autres y allait-il pour une salve dans le gosier pour s’éviter d’avoir une bouche de plus à nourrir?

“Ce sera 100 pour moi, 100 pour elle,” dit Marie-Luce à l’homme qui se rhabillait. Ce n’est pas leur tarif le plus cher mais le type n’y avait mis que dix minutes et elles 15 minutes pour enfiler la panoplie, pensait-elle. Il avait usé de beaucoup de théâtralité, des grands gestes pour que Marie-Luce voie bien, pour remettre un beau vingt dollars d’extra à Odile qui avait bien “voulu” avaler son sperme.

Les deux filles de Jacola toujours solidaires ont utilisé le pourboire pour s’offrir du McDonald sur le chemin du retour, belle solidarité.

“Jamais plus pour moi, un taré pareil,” que Marie-Luce répète en mâchouillant ses frites.

“Allez, tu ne te souviendras plus de ce type le jour de tes noces,” répond Odile qui connaissait bien son amie, “tu sais ce qu’on devrait faire maintenant?” enchaîne-t-elle.

“Non.”

Marie-Luce ouvre la gueule le plus grand qu’elle peut pour croquer dans son Big Mac, mâchouille vivement puis avale lentement, elle  s’essuie les commissures des lèvres souillées de mayonnaise jaunâtre du revers de la main.

“Qu’est-ce que tu dirais maintenant d’un bac en histoire de l’art?”

 


La touche “caps lock” était restée collée au fond et tout ce que Léon pouvait maintenant écrire était en majuscules, tout le temps. Pas trop de moyens pour s’offrir un clavier neuf. Il dépensait le plus clair de ses revenus chez deux mignonnes bachelières, qu’il soupçonnait d’être deux amantes. Elles faisaient à deux des branlettes aux hommes d’un certain âge comme lui pour payer leurs études universitaires.

(Extrait de “Cap lock”)

Odile et Marie-Luce de Jacola est un spin off de Cap lock qu’on peut lire en cliquant sur ce lien : https://leretourduflyingbum.com/2021/04/21/caps-lock/


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Les yeux trépassés

La première jeune fille que j’ai embrassée avait les yeux tellement verts que je pouvais les voir même si je fermais les miens. C’était également la première jeune fille avec laquelle j’ai couché. C’était presqu’une femme, en fait, elle était de plus de dix ans mon aînée. Un soir, elle m’avait emmené voir un curieux phénomène, un visage fantôme sur le mur d’un poulailler industriel, la face géante d’un fermier qui avait l’air enragé, les traits de son visage comme esquissés à grands traits au fusain qui auraient commencé à s’effacer, s’embrouiller dans ce qui aurait pu être un flou artistique. La légende disait qu’aucune sorte de peinture, peu importe le nombre de couches, ne pouvait venir à bout de ce visage, il finissait toujours par transpercer la surface encore et encore.

“C’était qui, ce fermier?” que le lui ai demandé.

“Personne ne le sait.”

Nous avions trespassé, comme disent les chinois, mais nous n’étions pas les premiers.

“Qu’est-ce qui arrive à ceux qui trespassent?”

“Les violateurs seront prosécutés,” avait-elle répliqué en riant.

Une brèche restait découpée en permanence dans la haute clôture de broche peu importe les efforts pour la réparer et finalement, le propriétaire des lieux avait abandonné le projet. La face effrayante était un pélerinage local obligé. La puanteur des poules entassées émettait des vapeurs nauséabondes par les carrés de ventilation, une pleine lune jetait un éclairage blafard sur les structures vieillissantes. Je fixais le portrait géant et j’essayais d’imaginer ces yeux terrifiants en vert mais les seules couleurs qui ressortaient du mur décrépit et gris étaient des lignes couleur rouille qui pendaient bien droites comme des glaçons sous chaque clou planté dans la tôle.

L’été s’est achevé et la belle jeune femme aux yeux verts a signé, elle s’est engagée sur un grand chantier, un barrage hydro-électrique au nord du cinquantième parallèle, comme serveuse dans la cantine des hommes. J’ai aussi quitté la ville mais mon voyage n’avait pas été aussi loin que le sien, j’étais rentré à la maison. Le soir je m’étendais dans mon lit et j’imaginais les paysages grandioses du grand nord québécois qu’elle pouvait admirer à loisir. Je lui écrivais de longues lettres de ma plus belle main, avec mon plus beau Pilot à pointe fine noire, elle me répondait brièvement en se fabricant des cartes postales découpées dans des boîtes de céréale, textes brefs et illisibles par l’encre qui s’infiltrait dans le carton brun poreux et je les déchiffrais du mieux que je pouvais, désespéré, jusqu’à ce qu’elle cesse totalement de se donner la peine de m’écrire.

***

La deuxième fille avec qui j’ai couché avait les yeux noirs et perpétuellement vitreux, le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours. Une gothique avant son temps avec des allures de fainéante et des moues de princesse continuellement frustrée. Étui de guitare accroché au dos en tout temps, elle était auteur-compositeur et chanteuse dans un groupe peu connu aux chansons plutôt noires, style mi-chansonnier, mi-gothique. Étrangement, on aurait pu confondre son public avec un public de country. Difficile de rester fâché contre elle, son départ vers d’autres aventures, vers une ville ou une autre, je connaissais sa condition de perpétuelle nomade. Sa maison était une ville perdue sans poulailler et sans pèlerinage vers un visage fantôme effrayant. Un jour elle m’a écrit, longtemps après nos premiers et seuls ébats mais je n’ai jamais pris le temps de lui répondre ne sachant pas où elle aurait pu être le temps que la lettre voyage vers elle. Un an plus tard, elle m’a écrit à nouveau pour me dire qu’elle avait écrit une chanson à propos de moi. Difficile de croire vraiment une fille avec le regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

***

Mon coloc et moi étions partis pour une escapade estivale en auto-stop. Dans une petite ville minière du nord du Manitoba, j’ai aperçu l’affiche à la porte d’un bar. Combien de chances? Nous n’avions pas l’âge légal pour entrer dans un bar, de peu mais tout de même. Heureusement, nous avions de fausses cartes d’identité. Nous avons trespassé, comme disent les chinois. C’est là que j’ai entendu la chanson. Elle a mentionné mon nom, au complet, nom et prénom, lorsqu’elle a présenté la chanson, mais elle ne m’a jamais vu, souriant et l’égo gonflé avec mon coloc à une table isolée au fond de la salle. Les projecteurs étaient dirigés vers elle, nous étions noyés dans la noirceur. Ses yeux vitreux réfléchissaient la lumière des projecteurs en rayons, comme les yeux d’une zombie. Elle n’aurait jamais pu soupçonner ma présence et si elle avait su, aurait-elle quand même mentionné mon nom? Elle aimait toujours garder une distance émotionnelle entre elle et les gens, cette fille au regard sombre et noir comme dans le cul d’un ours.

“T’as vu, elle a dit ton nom, c’est à toi qu’elle parle?”

“Non, aucune chance, non.”

***

Les autres après elles ne se distinguaient pas vraiment. Il y a eu des yeux bruns, des yeux bleus, mais jamais d’aussi verts ou d’aussi noirs. Avec le temps, les jeunes filles se sont faites femmes et moi je commençais à me voir aussi comme un homme. Mais toujours, en premier, j’observais leurs yeux, les yeux des jeunes filles qu’elles avaient été. Je faisais des colonnes dans ma tête, une colonne verte et une colonne noire, bien égales.

***

Je vois encore les rivages de la Baie James, des yeux noirs, des yeux verts, dans le noir même, lorsque les miens sont fermés.

Et j’entends une chanson.


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Le chant des grenouilles

Adéline Rozon avait une façon particulièrement délicieuse de replacer ses lunettes sur son nez, franchement mignonne, un petit ventre rond plein à ras bord de liqueur aux fraises et de Koo-Koo*. La mère de Léon ne voulait plus lui donner la permission d’aller dormir chez elle parce que la mère d’Adéline Rozon était toujours saoule et sa maison sentait toujours la salade aux patates passée date. Adéline dormait dans une rallonge de la maison mobile et le joint qui la reliait à la roulotte n’étant pas très étanche, l’eau s’y infiltrait à chaque ondée laissant une odeur désagréable dans la chambrette. Une fois elle et Léon s’étaient couchés beaucoup trop tard pour des gamins de leur âge, la mère cuvait dans les bras de Morphée, ils avaient soupé aux saucisses à hot dog crues trempées dans de la moutarde en regardant un film à propos de travailleuses du sexe et quelque chose là-dedans avait tourné dans l’estomac de Léon à un point tel qu’il avait dû se concentrer rien que pour continuer à respirer jusqu’au matin. La mère de Léon lui avait dit qu’Adéline était bienvenue en tout temps si elle voulait venir dormir chez eux, si sa mère le lui permettait. Adéline avait plus souvent qu’à son tour profité de l’invitation et ce jour-là, fin de printemps, tout allait bien et les deux comparses se sentaient bien et étaient même devenus héros et héroïne.

Les nuages avaient fui l’Abitibi, le ciel s’était asséché et le grand étang était réduit à l’état d’une vaste flaque de boue brunâtre d’où émergeaient quelques roches rondes dont le vermoulu qui les enveloppait séchait lentement en prenant une triste teinte blanchâtre. Adéline Rozon et Léon avaient ramassé tout ce qui pouvait ressembler à une cuvette. Ils s’étaient précipités vers l’étang desséché juste à temps pour trouver les poches d’œufs collants comme de la gomme balloune qui commençaient à se déshydrater dangereusement dans la végétation mourante. Délicatement, à quatre pattes dans la gadoue, ils soulevaient les poches d’œufs à deux mains pour les transférer doucement dans des chaudières à demi-pleines d’eau qu’ils allaient ensuite transvider dans les cuvettes sous la maison mobile.

Ils étaient alors devenus parents, parents d’une nombreuse famille de grenouilles en devenir.

Une après l’autre, ils soulevaient les poches d’œufs à la hauteur de leurs yeux pour examiner chaque germe en gloussant de dégout, en riant de leurs propres peurs et en plaçant chaque ponte en sécurité sous la maison. Dans leurs esprits juvéniles, il semblait y en avoir des milliers sinon des millions suspendus dans leurs bulles, accrochées aux pieds des quenouilles ou collées aux pierres. Bientôt, les toupets leur collaient au front et on aurait dit qu’ils avaient longuement trempé leurs bras dans la gélatine. Avec grand zèle, ils avaient ramassé jusqu’au dernier œuf pour le mettre à l’abri des prédateurs dans des cuvettes et des cuvettes d’eau propre sous la maison mobile.

Comme s’ils capturaient des étoiles naissantes pour les libérer dans l’eau pure et claire des cuvettes.


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Plus tard cet été là, Adéline Rozon avait cessé de venir dormir chez Léon. Il n’en avait pas pensé grand-chose ni gardé rancune, c’était un de ces étés d’enfance rempli de joies et de jeux où l’insouciance dictait l’agenda. L’été où Les Excentriques avaient commencé à gravir les palmarès avec des traductions de chansons popularisées par les Beach Boys.

L’été suivant, il avait poussé des seins à Adéline Rozon et elle avait toujours son petit ventre bien rond de liqueur aux fraises et de Koo-Koo et elle racontait à qui voulait bien l’entendre être enceinte du beau Réginald, le chanteur des Excentriques. Puis elle était complètement disparue. Léon l’imaginait quelques fois dans cette chambrette humide aux murs tapissés d’images des Excentriques et de photos du beau Réginald Breton, chanteur soliste du groupe, câlinant son bébé imaginaire et Léon espérait sincèrement que la belle Adéline ne s’en portait pas trop mal.

Un jour Léon a demandé à sa mère ce dont elle se rappelait de tout cela. Elle s’était longuement plainte du bruit agaçant des grenouilles particulièrement nombreuses cet été là mais elle se rappelait peu d’Adéline Rozon, pas avec la même force d’émotion que Léon à tout le moins.

Elle se rappelait que Léon et Adéline avaient dansé ensemble tout l’été, inséparables, sur la musique yéyé des Excentriques et de bien d’autres groupes de l’époque, montant le volume au maximum pour enterrer les perpétuels appels à l’amour des grenouilles.


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Les Excentriques, originaires de Val d’Or en Abitibi, furent l’un des groupes les plus populaires de l’ère yéyé au Québec.

Trois signes que la fin du monde est (probablement déjà) arrivée.

1.

Pour un instant, j’ai réellement cru que l’indépendance était en train de se faire. Les gens couraient en tous sens par les rues. Des missiles, dirigés et mis à feu par des ontariens bien camouflés et invisibles ont fait disparaître deux pâtés de maison à Longueuil. Les arbres se désintègrent à Loretteville. Les anges sur les nuages chantent enfin pour nous. Quand les hommes vivront d’amour

Les familles, les amis, de parfaits étrangers se sautent dans les bras les uns des autres sans égard aux odeurs corporelles, à la grosseur des comptes en banque ou à la couleur de l’impôt. Les banquiers enlacent les vidangeurs. Les agents de voyage font les valises des anglais. Les enfants sautent dans les bras des meurtriers et moi je m’agrippe à toi. Tu n’étais même pas là, mais nous étions si proches jadis, je ne savais plus à qui étaient tous ces cheveux. Ils sentent tous pareil.

Tous les deux, on pourrait se créer des ailes à partir de vieux rideaux et de la gaze. Je pourrais te répéter ad nauseam  “dlagaze, dlagaze, dlagaze” jusqu’à ce que ce mot ne veuille plus rien dire. Si tout se mettait à bien aller, tour à tour nous nous couserions ces ailes sur les omoplates, on s’envolerait, pas très haut bien sûr, on atterrirait sans trop de difficultés, on s’envolerait encore.

Aujourd’hui je réalise l’ampleur de ma bêtise. Il n’y a pas d’indépendance qui se fait, qui ne se fera jamais de notre vivant du moins. Seulement voilà, il me manque cruellement une chaussure. J’ai passé des jours et nuits à l’enlever puis à la remettre, toujours la même, et les choses n’ont pas fini comme je l’aurais espéré. Je ne sais plus où elle est ni ce que sera ma vie maintenant, chaussé d’un seul pied.


2.

J’étais confiné, sans emploi, incapable de structurer mon emploi du temps. J’aurais bien voulu reprendre le voyage astral, la méditation transcendentale, mais mon esprit était un peu rouillé. Il s’est scindé en deux sans prévenir et chaque partie s’est précipitée sur deux chiens différents. Mon esprit a toujours eu l’esprit tordu, jamais scindé. L’une moitié sur un sale bâtard jaune et l’autre, sur un beau petit chien de madame, de maison, propret et bien éduqué.

Comme chien de maison, j’ai ressenti de l’amour comme jamais auparavant dans ma chienne de vie, je suivais, j’obéissais, je m’écroulais sur le dos comme une pétale tombée au sol, les quatre fers en l’air et des doigts agiles parcouraient mon abdomen délicatement comme la lumière sur les pétales de rose. Je me laissais enfiler le collier, je mangeais ce que la madame mangeait, seulement dans un petit bol par terre.

Comme sale petit bâtard jaune, je vagabondais. On m’associait bientôt à telle ou telle ruelle, tel ou tel autre bâtard comme moi. Je terrorisais plusieurs bêtes, écureuils, chats et rongeurs. Je suivais les odeurs. Je pistais, je traquais. J’ai traqué un autre bâtard, je l’ai baisé. Je sentais ma bonne conscience se dissoudre. J’ai suivi un sans-abri et je le considérais comme un membre de ma meute, aucun de nous n’était vraiment l’alpha, aucun de nous n’était vraiment un chien. Nous étions la neige et la pluie, nous urinions sur les édifices de cette ville érigés comme des pierres tombales remplies de fantômes, à l’effigie de personne.

Mais encore, un jour le sale bâtard jaune a croisé le beau petit chien de maison de madame et l’a baisé lui aussi. Cela semblait la chose la plus naturelle à faire, toutefois singulière à réaliser, me baiser moi-même. C’était comme plonger en moi, descendre les marches d’une piscine où l’eau était à la même température que l’air. Mais lorsque la madame nous a surpris, elle m’a frappé à grands coups de balai et les chiens se sont séparés et mon esprit est redevenu un, le mien.

Avez-vous déjà vu une chose pareille? Un endroit où deux chiens si vivement attirés l’un vers l’autre s’accouplent enfin mais tout se produit si brièvement et se termine de façon si violente que vous êtes certains que cela n’aura même pas un peu compté pour elle? 


3.

Je n’arrête pas de penser pour moi-même que je serais sorti d’ici en un rien de temps si je me dirigeais droit vers la porte mais je me retrouve constamment dans une pièce ou une autre. Je ne suis même pas certain si je suis encore dans ma propre maison. Jamais je n’aurais peint un mur vert pomme, jamais je n’aurais fait rembourrer un divan avec du velours bleu royal. Je n’arrête pas de croiser des gens que je n’ai jamais croisés auparavant. Certaines disent être ma tante, se promènent flambant nues en sirotant des thés gingembre-citron. Une qui affirme être ma sœur, je n’ai jamais eu de sœur, mais elle tient un pistolet chargé braqué sur moi, cette sœur-là.

Des lettres arrivent continuellement, adressées à des gens qui n’habitent pas ici. Ou qui ne se sont pas installées encore. J’aime bien observer ces missives passer par la craque du passe-lettres et échoir sur la mosaïque du vestibule. Elles me rappellent que cette maison n’est qu’une sorte de halte, temporairement envahie par des étrangers. Aujourd’hui, un huissier est venu déposer un mandat d’arrestation pour une personne que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. De bonnes chances que cette personne en cavale soit loin d’ici maintenant.

Tout de même j’ai composé le numéro sur les documents et je me suis livré moi-même, j’ai attendu que le panier à salade vienne me cueillir sur le balcon, je voulais tellement partir d’ici, l’occasion de ma vie qui se présentait à moi.

Au poste de police, un homme en uniforme m’a longuement questionné sur ma compréhension de la loi, sur ma santé mentale, mon nom, toute cette sorte de choses. J’ai répondu du mieux que je pouvais considérant ma connaissance limitée du dossier. Il m’a demandé, “Comprenez-vous bien l’ampleur de votre crime?” Il affirmait que les lois sont là pour une raison. J’ai pensé à toutes les fois où j’ai enfreint impunément une loi ou une autre. J’ai pensé à tous ces autres actes que j’ai commis sans enfreindre la moindre loi et qui m’ont valu d’être puni quand même. Dans la cellule, un homme plutôt singulier m’a longuement dévisagé avant d’affirmer n’avoir rien fait lui-même mais il avouait me reconnaître. Il m’a dit “Je vous reconnais, vous.” Puis, “À bien y penser, non, je ne vous connais pas.”

Quand l’homme en uniforme est revenu, je suis redevenu un homme libre. Il m’a conduit hors du poste de police, m’a supplié de ne pas me mêler aux gens dehors, les gens sont une telle source de confusion parfois, m’a-t-il dit. Il m’a tendu la carte d’affaire d’un psychanalyste local en me disant au revoir.

Mais l’adresse sur la carte était la mienne. Comment ai-je pu me retrouver dans cette maison? Comment ai-je pu m’en enfuir si facilement?


Flying Bum

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Bonus ! En prime, un petit poème.

 

Nouvel an en Tchéchoslosomnie


Quelle admirable odyssée

Que de grandes choses à faire

Les bilans des bilans laissés en plan

Des listes de merveilles à réaliser

Des listes de listes reclassées à hue et à dia

De basses résolutions en haute définition

Les images à se faire et se rejouer

Une pièce en huit actes

Un décor de vaudeville

Mais gare à l’ambition

Déception garantie si ô pure folie

Dans les brumes de la Tchéchoslosomnie

On tentait de réinventer la roue

Et réaliser les yeux grand ouverts

Que l’utopie rarement engendre

La force d’aboutir.


FB

 

Oublie ça, Léon.

 

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. Toutes les commodes, tous les placards. Sous les lits. -Impossible de retrouver mon maillot, pensait Léon frustré mais calme. –Mes sandales non plus. Oublie le maillot, Léon, nous sommes en janvier. Le maillot et les sandales. Oublie ces gens, oublie cet endroit. Oublie la côte, le paysage comme une huile sur canevas et les herbes sur les dunes tirées à grands traits de pinceau, les goélands en rase-mottes sur les vagues bleu-vert de l’Atlantique.

Oublie le ratisseur qui filtre tout ce sable à la recherche de son trésor, le couple, probablement en lune de miel, qui marche chaussures à la main à la limite de l’écume, le garçon qui creuse les douves autour de son château à tourelles en créneaux qui s’effrite lentement sous la force tranquille de l’eau, la fillette qui cueille galets et coquillages comme on cueille les roses.

Oublie ton condo plein de p’tits vieux comme toi, oublie la longue marche pour voir clair dans tes pensées. Oublie comment quatre virages à droite te ramèneront à la case départ, comment tu as dérivé, passé devant les maisons recouvertes de vinyle qui imite mal le bois, des lots vacants, des devantures de commerce – une boucherie, une pharmacie, un salon de barbier qui s’appelle Chez Bob et où, peut-être, tu t’es jadis fait couper les cheveux, fait raser la barbe. Où tu as peut-être un jour discuté de sport, de politique, de femme, de météo, du bout de la gueule, sans trop t’étendre sur chaque sujet. Oublie Chez Bob, Léon.

Je m’attache très facilement, pense Léon. Mais que le diable l’emporte, que le diable emporte Chez Bob.

Oublie les gens que tu as croisés, Léon, comme ceux que tu n’as jamais croisés. Oublie Raoul, ce bon ami qui ne t’a jamais remis ce livre emprunté un jour. Ou était-ce un DVD? Oublie le DVD, Léon. Oublie le livre. Oublie tes parents depuis longtemps disparus, oublie ta sœur que tu n’as jamais connue, oublie les bébés nés bleus. Oublie ta douce, Éveline.

Merde.

Adéline, c’est Adéline son prénom mais tu l’as toujours appelée ton ange. Oublie ton ange, Léon. Oublie Adéline. Oublie comment elle cherche toujours ta main le soir sous les céphéides, dans la balançoire, malgré les années, comment elle entrelace ses doigts dans les tiens, comment elle ferme ses yeux pour murmurer un air familier – quel air familier? – un air doux et apaisant comme une berceuse.

Oublie tes fils – Georges et Henri? Oui, Georges et Henri. Oublie-les, leurs conjointes, leurs enfants – tes petits-enfants. Oublie tous ces gens, Léon.

Oublie 1957, oublie 1965, oublie 2021, oublie la nouvelle année 2202? 2220? 2002?

Oublie-toi toi-même, Léon, oublie ton esprit cartésien à cette étape de ta vie (a) qui se retrouve sur un autre point (b) incapable de résoudre le problème faute de temps (t), question de distance (d) ou à cause d’une variable imprévue (x).

Oublie x, le temps n’est plus à se revancher contrit contre x.

Oublie le médecin, sicaire ou assassin, sa salle d’examen – plancher de tuiles blanches, murs blancs, espace blanc, blanc de mémoire.

Oublie les questions : Qu’avez-vous mangé ce midi? Qu’avez-vous fait le week-end dernier? Le week-end d’avant? Oublie le diagnostic, Léon, probablement l’Alzheimer.

Probablement? Oublie probablement, Léon.

Oublie ceci : plus tu essaies d’oublier, plus tu te souviens. Alors oublie tout. Toute cette sorte de choses. Oublie sur-le-champ cet endroit même – l’ombre des dunes qui s’allonge lentement vers la mer, toutes ces mouettes alignées dans le sable dans un drôle de garde-à-vous le bec sous une aile, oublie ces mouettes, Léon, le château du garçon vaincu par le revif de la vague et la froide caresse de l’écume sur ses ruines humides et aplaties.

Oublie ton oeil d’artiste, Léon, celui qui scrute de chaque côté de l’horizon, celui qui cherche dans la perspective sans fin tous les points de fuite imaginables.

Oublie tout ça, Léon.

 


Flying Bum

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Texte soumis à l’agenda ironique de janvier qui se tient chez Lyssamara. Ici :

Lyssamara

Les parties en gras sont les mots imposés par le thème.

En en-tête, extrait du Café de la plage, Régis Franc

Noël confiné (prise 2)

Dans le mot Noël, allez savoir comment, se cache toujours le mot enfance. J’ai cependant très peu de souvenirs bien vifs de mes Noël d’enfant, je n’ai peut-être pas été enfant assez longtemps. Cette fois où le vent et la pluie s’étaient abattus sur l’Abitibi et que les pauvres madames et les monsieurs en perdaient leurs chapeaux au sortir de la messe de minuit ou se ramassaient le cul à l’eau les quatre fers en l’air. Cette fois où ma tante Colombe avait aménagé le sous-sol de notre maison pour y tenir un vrai dépouillement de sapin. Alain, un de mes grands frères, m’avait offert un bel hélicoptère téléguidé, attaché à une grande tige fixée à une base et qui tournait alentour en montant et en descendant. En me chamaillant avec mon frère Marc, j’étais tombé les fesses sur l’installation qui n’a jamais plus fonctionné par la suite. Des grandes marches dans les rues de Bourlamaque avec Jocelyne, pour faire passer le temps avant minuit, pour voir toutes les maisons décorées et illuminées. D’autres Noël chez les tantes, dans des maisons de bois rond, maisons de mineurs, dans des trois-et-demi bondés où les enfants empilés dans un coin jouaient au bingo pour gagner des pacotilles. Il manquera toujours à mes souvenirs les figures paternelles et maternelles, témoins et piliers de toute enfance digne de ce nom, personnages de Noël aussi indispensables aux enfants que ceux de la crèche le sont au petit Jésus.

***

Voici venu le temps de remercier mon très cher lectorat disséminé dans toute la francophonie mondiale, l’Europe et l’Afrique, mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, Angleterre et Irlande, en Finlande, au Brésil, aussi loin qu’en Chine. Merci pour votre fidélité et vos beaux mots.

Malgré ce grand cycle de la vie terrestre qui s’abat sur nous, marqué par les pandémies et l’isolement, même seuls, vivez en paix, soyeux heureux, gardez le courage.

Je vous partage finalement ces superbes mots empruntés à un ami d’outre-mer :

Car s’il n’y avait qu’un vœu vraiment à formuler pour ce nouveau cycle de l’univers, ce serait que tout à chacun retrouve son propre enfant secret comme je ressens parfois le mien. – Patrick Blanchon


 

Flying Bum

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Du Québec, une magnifique chanson de Claude Gauthier, interprétée par Robert Charlebois :

Le feu, la roue, la pipe.

(une soirée comme tant d’autres au Walmart)

Les roues du panier sculptent des lignes noires dans la neige qui recouvre le stationnement du Walmart puis une seule roue commence à faire à sa tête et détruit complètement ce qui aurait été, dans un monde parfait, une très jolie symétrie de lignes noires sur le tapis de neige blanche. La mère d’Adéline suit loin derrière elle. Emmitouflée dans son paletot rose et la tête enveloppée dans un foulard aux couleurs de l’arc-en-ciel elle avait parfaitement l’air d’une licorne, tant et aussi longtemps qu’une licorne puisse peser deux cent cinquante livres, marcher et jouer à Candy Crush sur son cellulaire en même temps.

Un bon deux cent dollars de céréales sucrées, de pizzas-pochettes, de lasagnes surgelées, de chips au vinaigre, un emballage jumbo de papier-cul et une caisse de Mountain Dew. Les sacs bleus de Walmart claquent au vent. Adéline donne une bonne poussée au panier, saute les deux pieds sur son rebord, et se paie une chevauchée jusqu’à ce que le panier dérape misérablement.

La voiture est dans le fond du fond du stationnement, toute seule. Avant que le père d’Adéline ne perde son permis de conduire, sa mère lui confiait toujours les manœuvres de stationnement. Ils changeaient de place – elle sortait faire le tour de la voiture pendant que lui se tortillait le fessier sur la banquette pour rejoindre le volant – et il stationnait la voiture pour elle comme il l’avait toujours fait. Sans lui, elle devait trouver un espace vacant, entouré d’espaces vacants.

Les gens s’esclaffaient toujours à propos de la ressemblance hallucinante entre Adéline et sa mère. Sa mère toute chiée, disaient les uns, sa mère tout crachée, disaient les autres. Comme l’histoire du bon dieu qui a créé un homme à sa parfaite ressemblance en crachant abondamment sur une poignée de terre pour en faire une sorte de pâte à modeler, ce qui est une chose totalement stupide à faire si vous êtes un dieu. “Comme, check le dégât, dieu, de la bouette et du crachat partout.”

L’idée, pensait Adéline, c’est que sa mère représentait sa destinée. Les filles grandissent et finissent toujours par ressembler à leurs mères un jour ou l’autre. De toute évidence, pensait Adéline, la future moi sera une licorne, une femme vulgaire qui se dandine le fessier dans un legging rose ou mauve, il sera inscrit sur mon cul en belle lettres brodées : Pink, ou Bienvenue ou Pute, dans le Walmart où elle achèterait de la grocerie bas de gamme pour une espèce de bon à rien de conjoint et leurs enfants qu’ils aimeraient tellement, à en chier des pets d’amour foireux dans leurs culottes.

D’un bon cinquante pieds de distance, sa mère déverrouille le coffre de la voiture avec sa clé électronique. Lorsqu’Adéline en a fini de vider le panier dans le coffre, elle pointe le nez du panier vers l’ilot et le chevauche encore une fois se donnant des poussées d’un seul pied. Elle croise sa mère en chemin et lui fait des saluts de la main comme les reines dans les parades mais sa mère ne la voit pas. Toujours sur son Candy Crush.

Supposément, les paniers d’épicerie ont des sortes de laisses invisibles. Si vous les éloignez trop du Walmart, si vous sortez du stationnement, les roues se barrent automatiquement. Son prof de sciences, Gérald Labesse un français de France, affirme que les innovations technologiques résolvent des problèmes que nous ne savions même pas avoir. Un problème? Besoin d’une solution? Clignez des yeux, rouvrez-les, la v’là!  Ou comme le dit Labesse : Voilà!

Le problème avec la plus vieille invention (la roue) est maintenant résolu avec les progrès de la science (des sortes de laisses à panier d’épicerie électromagnétiques). À moins, pense Adéline, que la plus vieille invention ne soit le feu, ce qui serait plus logique selon elle. Elle ne se rappelait plus vraiment, elle jurait avoir entendu les deux versions.

Probablement que le feu est venu avant la roue.

Mais encore, pensez-y bien. Si la prostitution est supposée être le plus vieux métier du monde, alors la première invention se doit d’être l’argent. Même si c’est de l’argent primitif comme des coquillages spéciaux ou des boules d’argile aplaties. Mais si le feu était la première invention, alors la fabrication d’un feu devrait être le premier métier. Pas donné à tout le monde d’allumer un feu, au début, mais tout le monde et sa sœur peuvent se prostituer. Facile. Ou alors le feu serait la première monnaie d’échange. Genre, tu allumes un petit feu, tu allumes une torche avec et tu pars à la recherche d’une prostituée. Heille, je te donne mon bâton de feu si tu me suces bien la bite. C’est longtemps après que les humains ont réalisé que le feu était bien pratique pour les barbecues en famille et les feux de camp dans les campings. Pendant des millions d’années le feu n’avait été bon que pour obtenir une bonne pipe.

À moins que la roue ne soit venue en premier. Merde.

***

Dans la voiture, elles se vident les poches sur les cuisses. La pile d’Adéline était constituée de tubes de baume à lèvres, un masque aux algues de mer, un mascarat bleu, des Skittles saveur tropicale et une bouteille de 2 onces de supplément énergétique à la saveur de limonade. De sa sacoche fripée qui avait l’air d’une vieille poche, sa mère extirpe un chargeur à téléphone neuf dans sa boîte et son propre sac de Skittles.

“C’est moi qui gagne,” glousse Adéline.

Pantoute,” réplique la mère pointant son chargeur au visage d’Adéline comme un crucifix. “Ça vaut trente piastres, ça!”

Adéline compte sur ses doigts un moment.

“C’est une nulle alors, les baumes valent deux piastres chaque, le mascarat dix-huit, les Skittles sont, genre, une piastre et demi chaque, le masque dix piastres, le supplément trois quatre-vingt-dix-neuf.”

Le chargeur est fait pour un tout autre modèle de téléphone que le sien, mais la mère refuse d’y croire. Elle essaie de planter la prise du téléphone de tous les angles possibles et impossibles. Tout à fait probable que les vols à l’étalage sont venus les premiers, première invention, même avant l’invention de la propriété privée, pense alors Adéline.

“Oh shit,” dit-elle, “Pis ça.” De son manteau, Adéline extirpe une belle paire de lunettes fumées griffées, puis elle les met. “C’est certain que je gagne avec ça!”

Sa mère s’allume une longue et fine cigarette et range le reste du paquet dans le vide-poches de la console là où elle accumule de la petite monnaie.

“OK d’abord, t’as gagné, j’ai perdu.”

“Alors, laisse-moi conduire,” propose Adéline.

“Non, pas question.”

“Mais tu l’avais dit, c’était ça l’enjeu.”

“J’ai dit non.”

“Papa me laissait conduire, lui.”

“M’en fous,” dit la mère. Elle baisse la fenêtre juste assez pour laisser sortir la fumée de sa cigarette. “T’as rien que quatorze ans et ton père, c’est un idiot qui a perdu son permis à force de se promener saoul.”

“Tant pis.” Adéline lui vole une cigarette, l’allume, en prend une grande bouffée et laisse sortir la fumée par ses narines.

Lorsqu’elle bouge, son manteau rose bon marché fait le même son que son petit frère en couches qui se dandine, elle tente d’attraper la main d’Adéline mais ses bras sont trop courts. Adéline s’écrase contre la portière le plus possible de sorte que sa mère ne puisse lui attraper le bras ou lui foutre une baffe.

“Éteins ça tout de suite, niaise-moi pas.”

“Je ne te niaise pas, ou je conduis ou je fume, c’est clair?”

Adéline a gagné, sa mère le réalise très bien. Mais Adéline sait très bien qu’elle ne la laissera pas savourer sa victoire en bonne et due forme. Elle sait aussi qu’elle doit se faire à l’idée de perdre les petites batailles insignifiantes pour viser à plus long terme.

“Y’a rien que les petites faiseuses de pipes qui portent des lunettes fumées le soir,” dit la mère, par dépit davantage que par vengeance.

Adéline ne lui répond pas ce qu’elle avait vraiment envie de lui répondre parce qu’elle savait que ça impliquait que sa mère stoppe la voiture, traverse de son côté, ouvre la portière, la tire dehors par les tresses et lui en foute toute une devant tout le monde. Et ça n’en finirait plus de finir.

À la place, Adéline attend patiemment qu’elle prenne la bretelle d’autoroute et s’insère dans les voies trop rapides et trop achalandées pour s’arrêter.

“Alors je pense bien que je suis la plus grande suceuse de bites en ville . . .” lui lance une Adéline frondeuse, en agitant son poing fermé devant sa bouche et en poussant sa langue contre sa joue pour faire une bosse.

“. . . qu’est-ce tu veux, j’ai appris de la meilleure.”


Flying Bum

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Cervelle-o-matic

L’endroit ne paie pas de mine. Un ancien lave-auto à la main dans un quartier en manque d’amour ou en mal d’urbanistes et certainement d’un peu d’éclairage urbain le soir venu. J’attends debout dans la queue sur l’étroit rebord de ciment qui longe le derrière des bâtisses dans la ruelle, comme on attendrait pour une soupe populaire. Bien qu’à première vue cela ressemble à la liste d’attente pour être reçu en enfer en bonne et due forme, on a droit à chacun un beigne en attendant de pénétrer tour à tour dans la clinique secrète qui utilise des laveuses à pression pour décrasser les cervelles comme la mienne, cervelles avec d’exécrables synapses déconnectées en burn-out et en sévère manque d’un nouveau départ, d’une bonne douche froide. La clinique demeure secrète parce que la méthode du lavage sous pression de la cervelle manque encore à ce jour d’une bonne base de justification scientifique et de reconnaissance légale, parce qu’elle utilise des laveuses sous pression vraisemblablement volées à des entrepreneurs en lavage de terrasses et balcons, les toubibs et leurs assistantes ont l’air tout droit sortis de la taverne du port, et surtout parce que les cervelles sont des choses bien délicates et ne sauraient être soumises à de fortes pressions d’eau froide, à moins qu’il n’y ait urgence, bien sûr.

Si nécessaire, je jurerais bien, la main droite sur le coeur, devant dix hommes en complet-cravate, de l’existence de ma propre urgence interne. Messieurs, messieurs, messieurs, écoutez-moi bien. À l’exception de quelques vieux souvenirs et de certaines habiletés particulières qui, tenaces, s’accrochent à ma cervelle, tout ce qu’il reste dedans ce sont de vieilles publicités de voyage dans les Antilles avec Dominique Michel en bikini et sa brosse à dents pour unique bagage, des buffets à volonté dignes des plus grands goinfres et des outre-mangeurs anonymes excités, des rangées bien droites de chaises de plage blanches et bleues, des boulettes et des boulettes de hamburger et autres viandes provenant des cadavres de moult espèces animales, le regard perdu dans l’océan émeraude pendant que le soleil des tropiques cultive sur ma peau le plus joli des cancers dermatologiques. C’est l’hiver, calvaire.

Je suis bien préparé, j’y ai mis le temps. J’ai apporté un imper jaune avec pantalon assorti, mes bottes de caoutchouc, et j’ai tapé mon historique médical sur Words et j’en ai mis une copie sur mon portable au cas où les formulaires d’admission se feraient un brin tatillons, voici :

Naissance : Ma mère se tenait le ventre à deux mains tentant péniblement de passer de la cuisine à sa chambre à coucher et elle était tellement écoeurée – j’étais le cinquième et souhaitait-elle ardemment, son dernier – qu’elle est tombée sur ses genoux et s’est mise à vomir et je suis né précisément là, pendant qu’elle s’accroupissait et qu’elle forçait pour vomir. Près d’elle, sa sœur qui répétait ad nauseam, ébaubie, je ne savais pas que tu étais SI enceinte que ça. Moi non plus, disait ma mère, tout en essuyant son petit déjeuner de mon abdomen avec son tablier. Elle m’a installé dans un tiroir de sa commode en improvisant ma crèche et aussi une berceuse à propos de comment elle ne voulait plus d’enfants, de ne pas m’avoir moi mais qu’elle aimait tout de même mon expression niaise et indifférente et mon incapacité à questionner les paroles de sa chanson. Ma mère n’allaitait pas. Son corps ne voulait pas comme je n’étais qu’une espèce d’excroissance improvisée davantage qu’une chose attendue. Elle laissait tremper des morceaux de légumes crus dans du lait de vache avant de me présenter le biberon de lait ainsi fortifié. Avant ma troisième année, elle est décédée.

Enfance : Quelques conjonctivites, peu de fièvres et de démangeaisons. Beaucoup de taches de rousseur, surtout l’été ou lorsque j’abuse des légumes crus, une manie qui me vient on ne sait d’où.

Première fracture : À sept ans, après la mort de ma mère, lorsqu’une fille m’avait donné un bracelet de voeux. On accrochait une breloque pour chaque nouveau vœu. L’os de mon poignet s’est rompu sous le poids des breloques.

Première grosse tête : À 12 ans, je me suis réveillé les yeux croches. On m’a dit d’aller me recoucher et recommencer. Pas fonctionné. J’ai dessiné un œil sur mon patch de pirate. Mon œil s’est replacé en quelques jours mais crochit à nouveau chaque fois que la fatigue est trop grande.

Puberté : tardive, puis longue et fastidieuse.

Infections : yeux, orteils, vessie, et mon futur au complet.

Autres antécédents familiaux : laisser tout traîner, brailler en passant l’aspirateur, quelques tocs, diverticulites. 

Historique sexuel : inégal mais glorieusement infructueux. 

***

Lorsque la dame de la clinique qui portait des lunettes de protection bon marché et un sarrau de garagiste m’a tendu le formulaire d’admission, j’ai bien vu qu’ils ne s’attendaient pas à autant de détails. Tellement clinique et littéral – pas de cases à cocher pour “historique des vomissements en avion” ou “symptôme de vœux excessifs pendant l’enfance associé à la déception chronique” ou encore “érections semi-rigides par moments”– seulement quelques bêtes allergies à cocher et la promesse de leur verser 300 dollars dont j’avais grandement besoin pour le loyer, la nourriture et du rince-bouche extra puissant.

Ça y est, je m’en vais. Je tourne les talons. Une organisation qui opère sèchement avec un formulaire qui ne compte que quelques froides cases à cocher n’aura sûrement au bout du compte qu’une pression d’eau de la force d’une pissette d’enfant à lancer sur ma cervelle déglinguée. Ils ne pourront jamais atteindre la pression d’eau froide dont ma cervelle a besoin pour son nouveau départ. Il me faut quelque chose comme la force d’un boyau d’incendie. La pire chose serait de ne jamais atteindre le soulagement espéré, j’imagine à peine ma déception de voir alors disparaître mon 300 dollars avec mon nouveau départ. J’imagine qu’avec une faible pression d’eau, je ne serais jamais précipité à nouveau jusqu’aux plages du sud, une nouvelle plage où tout deviendrait possible et je me sentirais comme dans la publicité de croisière dans les Caraïbes lorsqu’une dame en robe rouge écourtichée collée à la peau grimpe sensuellement sur la scène du karaoké – je ne sais pas pourquoi j’adore le karaoké – attrape le microphone, puis se retourne vers la foule souriant d’un large ratelier de dents blanches et droites comme si tous ces gens à bord n’étaient venus que pour l’entendre performer cette plutôt banale ballade qui raconte ce que son coeur meurtri désire le plus au monde sans jamais l’obtenir vraiment.

Chanceuse.


Flying Bum

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Un Noël mauve

Contribution à l’agenda ironique qui loge chez mon ami Patrick Blanchon.

 

En ce mois de décembre 1957, la saison froide avait pris tout son temps et très peu de neige était tombée sur le village minier de Bourlamaque, fait plutôt rare dans cette région aux hivers particulièrement rigoureux. Diane Thomas habitait une de ces petites maisonnettes de bois rond de la rue Perreault à l’ombre du grand shaft de la mine Lamaque, protégée des vents d’hiver par une rangée de conifères. Le statut de contremaître de son père valait à leur famille une maison un peu plus grande et luxueuse que celles réservées aux simples mineurs et elle était flanquée de beaux trottoirs de bois entretenus à l’année par la mine. Cela provoquait hélas trop souvent la moquerie des copines de Diane qui l’appelaient ironiquement la princesse de Lamaque. Jalousie mesquine de filles.

C’était la veille de Noël et toute la maisonnée se préparait à recevoir la famille pour le grand réveillon après la messe de minuit. Les yeux bourrés d’étincelles, la fébrilité particulière de Diane s’expliquait tout autrement; elle anticipait nerveusement le rendez-vous le plus exaltant de sa courte vie. Ce soir, le beau Blaise Higgins devait venir la voir à 7 heures pour la surprendre, croyait-elle, avec la grande demande. Le genou au sol et présentant un petit écrin tout blanc de la bijouterie Baribeau, Blaise lui demanderait de l’épouser, elle le savait, elle en était convaincue.

Entre deux chansons de Noël, la radio jouait le succès de l’heure, Diana, et en toute naïveté Diane prenait les paroles de Paul Anka à son compte et voyait là un présage heureux qui venait confirmer son rêve de jeune fille. Quand Paul Anka rangea finalement son micro et que l’animateur de CKVD-Val d’Or précisa de sa belle voix radiophonique qu’il était sept heures quinze, le coeur de Diane faillit flancher. Blaise n’est jamais en retard, pensa-t-elle. Que se passait-il donc? Cela prouvait-il que la fameuse rumeur était fondée? Des langues sales racontaient avoir vu Blaise Higgins embrassant langoureusement la pulpeuse Paula Gingras dans sa rutilante Thunderbird mauve, bien à l’abri des regards, sur le sentier qui monte vers la Côte de 100 pieds au bout de la rue Allard. Et la Paula en connaissait tout un rayon dans cette sorte de choses inavouables.

Sinon, pourquoi Blaise serait-il en retard?

Diane faisait nerveusement les cent pas dans sa chambrette, vêtue de sa plus belle robe, celle que sa mère avait fait venir du catalogue Simpson’s-Sears. À fleurs mauves et blanches, bordée de dentelle et au délicat corsage lacé. Celle que Blaise préférait. Celle qu’elle portait fièrement lorsqu’il l’avait conduite la première fois au Stanley Quick Lunch avant de l’emmener au Strand pour y voir Elvis Presley et Lizabeth Scott s’acoquiner dans Loving You.

Loving You. . . un autre signe indéniable, se disait-elle.

Marco et Loulou, ses deux petits frères, ridiculement endimanchés, couraient comme des poules pas de tête partout dans la maison, survoltés par tous ces cadeaux sous le sapin, ces odeurs divines de dinde et de ragoût qui s’échappaient de la cuisine et tous ces plats de bonbons encore interdits de toucher au centre de la table du grand salon que les gamins dévoraient de leurs yeux écarquillés, enfin le jeûne de l’Avent achevait. Patience, pensaient-ils, sinon les oranges dans leurs bas de Noël risquaient de se transformer en charbon. Diane perdit patience avec eux plus d’une fois, préoccupée qu’elle était à essayer d’entendre et de courir à la fenêtre chaque fois qu’une voiture descendait la rue Perreault, comme toutes les autres fois que Blaise était venu pour la voir.

Plus tôt cet après-midi là, Blaise avait sorti fièrement la Thunderbird mauve du garage de son père, il l’avait frottée avec zèle en-dedans comme en-dehors et vers six heures trente il prenait la route. Son coeur battait la chamade, sa tête était définitivement ailleurs et ses pensées virevoltaient dans tous les sens.

Brutal retour sur terre vers sept heures moins vingt.

Blaise faisait zigzaguer la Thunderbird mauve pour éviter un chat qui appartenait à la veuve Saint-Amant qui gérait le commerce en gros de son défunt mari et qui chantait dans la chorale de l’église Saint-Joseph aux côtés de Yolande Beaudoin, la bossue, dont elle était secrètement amoureuse depuis la neuvième année. La Thunderbird mauve avait quitté la route, les moyeux en déroute, et n’avait fait qu’une bouchée d’une clôture de perches de cèdre. La voiture glissait doucement le nez devant sur une pente.

Rien n’allait plus et Diane voyait passer dans sa petite tête affolée, comme en vrai, les images de son beau Blaise embrassant lascivement la Gingras tout en prospectant maladroitement ses excitantes rondeurs blanches sur le siège de la Thunderbird mauve. Elle se jeta pesamment sur son lit, face dans l’oreiller et au diable la poudre à joues, le toupet scotché et la belle boule de cheveux savamment crêpés sur sa nuque. Elle braillait sa vie à grands flots. Ses sanglots désespérés retentissaient dans toute la maison.  Sa jeune vie venait définitivement de se terminer là, maintenant, dans cette chambrette, à la veille de Noël, l’image du sourire baveux de Paula Gingras qui obsédait ses pensées.

L’hiver n’avait pas encore eu toute la force nécessaire pour offrir un bon couvert de glace à la rivière Thompson. L’eau glaciale qui s’infiltrait dans la Thunderbird mauve par le pare-brise fissuré ramenait lentement Blaise à la conscience. Pris de stupeur et handicapé par un froid paralysant, il s’acharnait frénétiquement sur la poignée mais la longue portière restait immuable sous la pression de l’eau. L’eau atteignit rapidement son menton. Comme Blaise prenait ce qu’il pensait bien être son dernier respir, une puissante et réconfortante chaleur vint envahir son corps engourdi et il vit apparaître devant ses yeux ébaubis, dans une céleste auréole de lumière blanche, le doux visage et le beau sourire de Diane, illuminée de ravissement lorsque lui, genou au sol, sortait de la poche de son veston le petit écrin blanc de la bijouterie Baribeau.

 

La neige qui n’était toujours pas venue déposer sa blanche couverture sur le paysage d’Abitibi et un ciel sans lune ni étoiles donnaient à cette nuit de Noël un éclairage particulièrement sombre. À l’église, on se préparait lentement à l’introït au son des grelots des carrioles qui tintinnabulaient en apportant les familles à la messe.

 

Tout doucement, sans faire le moindre son, les ailes mauves de la rutilante Thunderbird disparurent les dernières dans les eaux noires de la rivière Thompson.

 


Flying Bum

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