Nous nous étions retrouvés plus de quatre décennies après une romance adolescente turbulente et compliquée. Moi, accroché depuis plus de vingt ans dans une troisième relation qui n’allait nulle part et moi, Adéline, divorcée pour une énième fois. À deux, nous avions cinq enfants maintenant éparpillés aux quatre coins du globe. Retrouvés, ça sonne tellement pathétique, le mot tout à fait inapproprié ; après tout, je ne te cherchais pas, Adéline. Ma relation avec Lauréanne n’était pas très excitante mais davantage du genre confortable. Bon, quel serait alors le bon mot? Foncés l’un dans l’autre, enfargés l’un dans l’autre, heurtés l’un sur l’autre? D’accord, ma vie et celle d’Adéline s’étaient heurtées l’une sur l’autre encore une fois, cela et les souvenirs du passé nous laissant croire que le destin n’a jamais eu l’intention de nous voir bien loin l’un de l’autre bien longtemps. Un premier spectacle auquel on avait assisté ensemble, Frank Zappa et ses Mothers of Invention au vieux forum en 1972. Nous avions pris le métro et niaisé au centre-ville un moment en faisant semblant d’être un vrai couple adulte, fiers et bourrés d’illusions en même temps. On s’était même choisi une maison de rêve, un castelet de briques rouges avec de mignonnes tourelles et des rambardes de béton ouvragé sur De Maisonneuve pas très loin derrière le forum. Une pacotille d’un million ou deux, prix d’époque.
C’était comme il y a un siècle de cela et maintenant, une relation toute en tourbillons – les choses semblent tellement plus claires et plus simples maintenant, après une vie de mauvaises décisions à répétition derrière soi – heureux comme des poissons dans l’eau de s’être carrément foncé l’un dans l’autre dans le bureau d’un dentiste, d’avoir revécu ce choc. Rencontre qui nous a valu, non seulement une longue discussion de retrouvailles dans un café, mais encore d’avoir aujourd’hui discuté ensemble, déjà, de nos premiers problèmes majeurs en matière d’immobilier. Nos problèmes d’immobilier, douce musique à nos oreilles. Moi, Adéline, bien qu’enseignante en architecture, j’avais laissé la maison que j’avais moi-même dessinée partir en décrépitude à force de négligence. Mes finances personnelles avaient également un besoin criant de redressement. Lauréanne se faisait compréhensive et prête aux accommodements mais envisageait très mal l’éventualité de vendre et partager notre propriété. Lauréanne, accommodante? Elle te manipule comme un pantin et tu t’y es lentement fait sans rechigner, pauvre Léon. Peut-être mais les chiffres parlaient par eux-mêmes, plaidaient pour Lauréanne. Des problèmes de taxes et d’impôts ténébreux, les frais de notaire, d’avocats, perdre un bras et une jambe à se partager les épargnes-placements, les fonds de pension, vendre dans un marché d’acheteurs voraces, la plus jeune encore à l’université tellement attachée à sa chambre de bébé qu’elle rentrait à tous les congés scolaires et au moins un week-end sur deux. La solution de Lauréanne : Nous sommes des personnes sophistiquées, intelligentes, hein Léon ? Pourquoi on ne dirait pas à tout le monde qu’on est divorcés sans le faire vraiment dans les faits ? Malgré le piètre état du marché – de la maison – Adéline (moi) j’ai décidé de mettre ma maison en vente. Lui et moi magasinons pour un condo au centre-ville, une version revue et corrigée de nos rêves d’adolescents. Adéline enseignait au centre-ville et il n’existait plus aucune contrainte d’école ou de garderie pour nous. Tout ce qui préoccupe Adéline c’est la lumière naturelle. Léon (moi), écrivain, je n’ai vraiment qu’un seul impératif, un bureau fermé. Non, pas un impératif. Un désir. Une place où travailler sans déranger Adéline. Adéline, encore du type bohémienne, aime bien dormir jusqu’à midi. Attends, qui écrit cette histoire ? Si tu veux continuer à revoir mes terminologies, Léon, vas-y, ne te gêne surtout pas. Ensemble, Adéline, nous faisons tout ceci ensemble, oui ou merde ? Tu as bien raison, je m’excuse. Pourquoi on ne s’en tiendrait pas à la troisième personne, sans attaques personnelles, il s’agirait de s’entendre : troisième personne du singulier ou du pluriel ? Ah, chère Adéline. Si tu veux que quiconque et nos enfants comprennent quoi que ce soit à cette histoire et comprennent bien nos choix, tu vas avoir à te taper toute une séance de révision. Que je relirai ensuite. Qu’on relira, si tu veux. Ensemble.
Johanne, notre agent d’immeuble, est vraiment une des pires agents d’immeuble au monde. La pire. La compréhension de la différence entre un million et deux millions était tellement trop une bête question d’arithmétique pour elle. À chaque nouvelle visite, elle dressait immédiatement une liste en commençant par les désavantages et sa liste finissait toujours avec les inconvénients. Tout l’édifice avait une plomberie douteuse, la rue est bruyante, les murs sont trop minces, un rez-de-chaussée une vraie porte ouverte pour les cambrioleurs, un penthouse est toujours un risque de dégâts d’eau, le plafond trop bas ou le plancher pas vraiment de niveau, le balcon un nid de pigeons, la boulangerie au niveau de la rue et sa file d’attente devant l’édifice, vous allez finir obèses. Bien sûr, dit-elle, je veux vous aider à trouver l’endroit parfait. Je ne fais pas ça pour tous mes clients, croyez-moi. Et combien de temps ça va te prendre, Johanne? À peu près deux, trois ans max. Johanne, la fille du cousin germain d’Adéline apparemment redevable à son cousin pour un coup de pouce dans sa thèse il y a au moins trois bonnes douzaines d’années de ça. Je t’avais averti, Léon. C’est ça qui arrive quand tu t’amouraches d’une femme qui vient d’une longue lignée de femmes reconnues pour leur sens de la reconnaissance.
Deux ans? Vous ne voyez pas qu’on est excités comme deux adolescents. On ne peut pas attendre deux ans!? Quand on était adolescents, on ne pouvait même pas attendre le temps qu’Adéline finisse sa maîtrise pour se retrouver ensemble enfin. Alors on s’est séparés et Adéline s’est inscrite à Laval et elle besognait comme commis pour un architecte de Limoilou qui dessinait des garages et des stationnements en rêvant de dessiner un jour des musées ou une maison de l’opéra; et Léon, tu faisais quoi? Je déteste quand tu simplifies les choses de cette façon, Adéline. À t’écouter, on dirait qu’à l’époque tu m’as quittée parce que tu m’aimais trop. Dans un sens, je peux te croire, un peu, Léon. Je sais qu’on aurait pu se marier et avoir des enfants mais j’avais beaucoup trop la tête dans les nuages à l’époque. Moi, je rêvais aux grands amours courtisans, la grosse patente romantique, poétique même. Rien qu’à l’idée de ne pas coucher avec toi, j’étais terrifié. J’écrivais jour et nuit. Tout ce que je voulais dire c’est que c’est toi, Adéline, qui a rompu avec moi. Je n’étais pas assez bon pour toi, à l’époque, et tu es partie illico direction Québec, vrai ou merde? Et? – J’ai joint un équipage d’avironneurs olympiques et j’ai attrapé une bursite, ensuite une troupe de théâtre pour enfants où je me faisais huer je ne sais pas pourquoi, j’ai essayé le cigare, le rhum, le hachish et toute cette sorte de choses et je me suis ramassé correcteur d’épreuves dans une imprimerie et on s’est totalement perdus de vues toutes ces années.
De temps à autres, on se voyait. En rêves, particulièrement Léon après avoir installé sa famille dans le plateau Mont-Royal là où ils avaient eux-mêmes grandi à l’époque où c’était encore un quartier populaire et Adéline dans Outremont, après son premier divorce. En rêves, comme dans les romans à l’eau-de-rose dont tu étais friande, Adéline. Et Léon en rêves, comme dans les grands romans littéraires et les dramatiques à la télé, ce qui n’est guère mieux mais moins embarrassant pour un homme de son âge. Deux ans? Mais la petite-fille d’Adéline qui a trois ans et qui lui demande déjà, pourquoi mamie tu as les cheveux si blancs? Quand est-ce que tu vas être jeune encore? Oh my god, Johanne, arrête ça tout de suite, les listes, casse-toi pas la tête avec ça, n’importe quelle piaule va très bien faire l’affaire.
Organiser le home staging de la maison d’Adéline, ouf, tout un projet. Si on peut juger le caractère d’une personne à partir d’une simple visite de sa maison, Adéline était un foutoir contemporain, décoré en autodidacte plus audacieux que talentueux de quatre chambres à coucher et de quatre salles de bain. Tous ses livres étaient empilés entre le canapé du salon et le manteau de la cheminée. Sa table à dessin traînait aussi au salon alignée approximativement devant la grande fenêtre en baie qui offrait une vue saisissante sur le jardin de roses de sa vieille voisine. Une souris qui faisait maintenant partie de la famille à toutes fins pratiques, juchée confortablement, rien de trop beau, sur une pile de livres d’art, surtout pas sur des livres de poche, et qui laissait négligemment tomber ses crottes dans les rouleaux de plans accotés dans un coin, en levant méticuleusement le nez sur les morceaux de fromage piqués dans les pièges Victor.
Le design contemporain compensait un peu, certes, mais – Johanne avait raison sur ce point – la maison avait besoin d’être strippée à la grandeur. Nous avons passé quatre semaines à l’hôtel; puis en considérant le peu de gentillesse des femmes de chambres et très sensible à des considérations bêtement financières, Adéline avait accepté une offre avantageuse, une chambre en pension dans un lieu pour le moins singulier mais très bon marché. Adéline a déménagé son bagage – vraiment temporairement – avec Léon dans la maison de Lauréanne, troisième femme mais celle-là, ex de celui-ci. La plus grande faiblesse d’Adéline : elle était curieuse d’en apprendre un maximum sur la vie de Léon pendant toutes ces décennies perdues. La maison, maintenant de Lauréanne, était un cottage de style Tudor avec de vastes chambres bien aérées et des salles de bain qui levaient le coeur avec les odeurs nauséabondes des pot-pourris innombrables que Lauréanne y entretenait avec zèle. Ses étudiantes entraient et sortaient à toute heure du jour sans frapper en faisant craquer bruyamment toutes les marches de bois qui menaient au sous-sol où Lauréanne avait installé son école de danse. Une lourde solitude dans la nouvelle vie de Lauréanne commandait la présence constante d’étrangers dans sa maison.
Hé, je ne veux pas faire une psychanalyse de la pauvre femme, loin de moi l’idée de critiquer ton ex. Je ne dis pas que tu la juges ni que tu as complètement tort, peut-être juste la laisser en-dehors de notre histoire, non? Non, je n’ai certainement pas tort, je n’ai pas tort parce que tu vivais ici compartimenté, confiné dans une petite “aile”. Le bureau de Léon : une pièce au plafond bas rempli de filières, des piles de Playboy vintage dans des boîtes de carton même pas fermées et une petite télé dans un coin. Hé, je suis un écrivain honorable et un bon père de famille. Tu veux que je fasse quoi, exposer au vu et au su de tout le monde mes reliques porno de collection partout dans la maison?
La dame de la maison, une ancienne danseuse de ballet jazz, grande, posture parfaite, en plein contrôle du moindre de ses gestes, toutes les parties de son corps endommagées en proie à de constantes douleurs. Adéline, fruits frais et fromages hors de prix pour déjeuner, dîner et souper, le nez en crochet de plus en plus proéminent avec l’âge, le cheveu roux retournant au blanc aux six semaines ou à peu près. Et Léon, un écrivain connu, rondelet inavoué portant un man boob bien évident mais contre toute attente encore bien charmant. Léon se faufilait discrètement de son bureau de l’aile perdue à la chambre d’amis occupée par Adéline lorsque Lauréanne était occupée dans son studio ou à la cuisine. Mais pas pour faire des mots croisés.
Les étudiantes n’arrêtaient pas de toujours apparaître ici ou là de façon inopinée, leurs ragoutantes silhouettes découpées au tranchant de leurs léotards comme une seconde peau, et bientôt une Lauréanne qui ne se reconnaissait plus s’était mise à déposer des restants de muffins et de biscuits à la farine d’avoine dans un cabaret au pied de la porte de la chambre d’Adéline, exit la cerise de terre et le Jersey Blue. Lauréanne disait beaucoup aimer Adéline, comme si Adéline était une de ses étudiantes, une danseuse amateur trop vieille pour ses ambitions. Insinuation mesquine, Léon tromperait-il aussi Adéline avec une belle et jeune danseuse? L’occasion ne fait-elle pas le larron? Je n’ai jamais trompé Lauréanne, quelle bullshit. Non, mais qu’est-ce qu’elle raconte? Choque-toi pas, Léon, je te crois. Bon, tout ce que je dis c’est que Lauréanne ne voulait pas divorcer longtemps avant qu’on se rentre dedans, je veux dire qu’on se croise – après près de quarante ans – tout à fait par hasard chez le dentiste. Tu as raison, Lauréanne pense qu’elle te connait vraiment, mais elle ne nous connait pas. Nous sommes des âmes sœurs, oui ou merde? Si cela existe, Adéline, oui si cela existe.
Finalement, vint un temps où d’un commun accord nous avons dit à Johanne : ça y est, même les bornes ont des limites, on achète. On s’en fout que cette place soit sur Ontario et non pas sur De Maisonneuve, on ne peut pas racheter tous nos rêves d’adolescents après tout. Et ce, même s’il y a à peu près trois prises électriques qui fonctionnent pour quatre pièces. Mon ordi, ton ordi, la radio et du take-out à la chandelle, ça fera l’affaire en attendant qu’on trouve un électricien. On pourrait au moins réparer le tuyau de la sécheuse pour que l’air sorte enfin dehors. Le bouton de panique dans l’ascenseur ne fonctionne pas? Il y a des escaliers et on a encore des jambes aux dernières nouvelles. La brochure du condo promettait : “Le printemps ramène enfin l’été. C’est le temps de faire le vin de pissenlit.” Slogan ridicule qui ne veut absolument rien dire, mais on l’aime, nous, ce condo. Et ultimement, il est définitivement grand temps qu’on commence à vivre ensemble, enfin. Rien à craindre quand on s’aime, oui ou merde?
Non?
…
– Épilogue –
Seulement, Adéline a presque mis le feu à la place en essayant de faire cuire des patates douces dans un grille-pain à palettes. Et Léon a recommencé à écrire sa poésie de garçon pubère à la testostérone incontrôlable et en mal d’amour romantique. À défaut de l’opéra, je finirai bientôt les plans de la Maison du Rasoir, ça promet, ça va être au poil, tu vas voir. J’ai connu quelques vieux fous dans ma vie mais regarde-nous maintenant, on les bat tous, haut-la-main. Tu te rends compte, nous, battre des vieux fous? Je vois des images. Voici notre chez nous, finalement, home sweet home. Notre atterrissage forcé. Les croisades sont ter-mi-nées. Un lieu d’amour, de grâce et d’art, et rien d’autre. Un peu d’eau, peut-être, qui ne coulerait pas des plafonds par contre. L’odeur de rôties brûlées dans la cuisine sera notre seul pot-pourri, odeur divine, les murs blancs notre seul décor, sublime décor nordique et blanc comme la neige qui a neigé, ah, comme un endroit pour dormir loin des vents contraires et pour s’aimer hors du temps au contraire, un endroit pour se nourrir le corps et l’esprit à même le garde-manger de nos imaginations assoiffées, trop à l’étroit pour y loger le moindre mécontentement ou sa méchante sœur la contrariété tout de noir vêtue. Nous saperons lentement l’élixir enivrant de nos lèvres enflammées au calice de notre amour . . . cet amour qui ne connait aucune limite et nous trébucherons côte-à-côte sur son seuil accueillant avant de tomber dedans en pleine face ébaubis. Mais gais comme deux moineaux sur la plus haute branche, versons avec aplomb l’essence de nos amours enfin retrouvées dans ce bolide fou lancé sur les chemins du bonheur aux brûlantes asphaltes noires comme l’ébène. Appelons cela notre chaud foyer. Trop hot. Sans mettre le feu dedans, quand même, fût-ce t-il avec des patates douces – ou fusse-t-il?
–“Léon, t’achèves-tu d’écrire des niaiseries, là? Viens donc te coucher, mon vieux fou.”
Gérald attend sous le porche, un tapon de billets de banque qui a l’air d’un bouquet fané dans son poing fermé. L’automobile qui s’en vient est un vieux trois portes, trois couleurs, jaune moutarde, orange et rouille, un modèle discontinué importé d’une de ces républiques communistes discontinuées de l’Europe de l’est. Toujours fascinant de voir une de ces bagnoles se retrouver aussi loin de chez elle qu’en Abitibi. Creux, en Abitibi. Gérald pouvait entendre le boucan à deux kilomètres, comme un troupeau sauvage de poubelles en métal qui dévaleraient la rue, affolées et se frappant les unes contre les autres. La banquette arrière est recouverte d’une couverture en flanellette d’un carreauté aux couleurs hideuses, probablement pour dissimuler des malpropretés inavouables incrustées dans le recouvrement original de la banquette, Barraute Pizza dit le dôme lumineux en forme d’aile de requin aux couleurs voyantes qui tient de peur au toit par deux bras agrippés tant bien que mal au haut des fenêtres de côté.
Monsieur pizza débarque, renfonçant à la va-vite ses pans de chemise dans ses culottes kaki du surplus de l’armée, la démarche assurée et dandelinante d’un beau blond comme ceux que Gérald voit souvent rôder devant les tables qu’il étale dehors devant sa librairie d’occasion lors des soldes d’été, un bellâtre trop sûr de lui, un look surfer philosophe, un swag d’intello vaguement poète, de bum de bonne famille, une douce insouciance imprimée dans les traits du visage. Gérald a toujours rêvé d’être blond, des fois il met un peu de bleach dans ses cheveux pour voir. Mais monsieur pizza n’a aucun bouquin sous le bras. Pas de pizza non plus. Monsieur pizza porte un regard ébaubi et dédaigneux mais intéressé sur le bouquet de vieux billets fripés que Gérald agite devant lui comme une offrande rituelle ; prends-les, prends-les, prends-les donc. Monsieur pizza hausse les épaules et arrache les billets des mains de Gérald. Il les compte rapidement, les enfonce dans la poche de sa chemise rouge matador là où le logo brodé de Barraute Pizza fait lentement grandir et se répandre une tache de sueur autour de son mamelon gauche. Monsieur pizza descend les quelques marches et s’étend de tout son long sur un des deux ridicules petits morceaux de gazon qui se trouvent de chaque côté de l’escalier, les bras remontés sur la tête pour protéger ses yeux du soleil de plomb.
Gérald lui présente les paumes de ses mains tendues vers le ciel en relevant les épaules, les yeux ronds comme des deux piastres, bouche bée.
–“Ma pizza, elle !?”
–“Quoi, tu viens-tu de dire de quoi?” demande monsieur pizza.
–“Ma pizza, tabarnak!”
Monsieur pizza se redresse sur un coude, sa tête se transforme en périscope, tourne un coup vers l’auto, un coup vers Gérald, un autre coup vers l’auto.
–“Personne ne m’a jamais parlé d’une pizza,” que dit monsieur pizza, son bras libre qui fouille dans sa poche de chemise. Il en sort un porte-nom à épinglette qu’il pique maladroitement en diagonale côté pectoral en sueur.
Gérald descend les marches et s’approche de la chose.
–“Lucie?” lit-il, “bonjour Lucie!” rigole Gérald en se disant qu’à c’t’heure toute se peut.
–“Bien le bonjour monsieur le soi-disant client qui se sent tout escroqué. C’est Lucien mon nom, sa fille s’est trompée et l’italien n’a jamais voulu investir sur une autre stupide épinglette. Ou ils ont peut-être déjà eu une serveuse qui s’appelait Lucie et ils en ont profité pour sauver un peu d’argent.”
–“Pis mon argent à moé, qu’est-ce que tu fais avec mon argent à moé?”
–“Je te l’ai déjà dit, es-tu sourd? Personne ne m’a jamais parlé d’une hostie de pizza extra-large au jambon et aux ananas.”
–“Jambon et ananas?”
–“Extra-large avec tout le tralala?”
–“C’est ma pizza, ça!” conclut Gérald sûr de lui.
–“C’est quoi qu’y se passe icitte là, un fuck’n tribunal d’inquisition, quoi?“ que Lucien gueule, “j’ai une job à faire moi, icitte, oublie pas ça.” Monsieur pizza croise ses bras maigres sur sa poitrine plutôt chenue, monsieur pizza remue et se roule le bassin de gauche à droite, les bras qui lui ballottent mollement de chaque côté du corps, sa tête suit, il lance des regards furtifs vers sa voiture.
–“La beauté c’est rien qu’une hostie de menterie,” se dit Gérald en lui-même.
Gérald se rappellait d’avoir vu aux nouvelles un reportage sur ce modèle de voiture-là en particulier, de sa propension un peu facile à la combustion spontanée, à s’auto-immoler pour aucune raison. Des milliers et des milliers de ces petits trois portes bon marché, pris dans le trafic dans tous les pays de richesse pauvre ou moyenne qui se mettaient à boucaner et jouer à Jeanne d’Arc sur son bûcher d’ordinaire sans plomb en plein milieu de la rue.
–“Je pensais que le gouvernement avait forcé le retrait des bagnoles de même, des petits cercueils ambulants,” dit Gérald sur un ton sarcastique pour tenter de prévenir la fuite de Lucien.
Monsieur pizza est toujours concentré à tenter de calmer les mouvements désarticulés de son corps sur le bord du trottoir. Les expressions sur son visage défilent comme un catalogue de faces de théâtre mélangées.
–“C’était à mon frère, le char. Mon frère le plus vieux entre nous deux, le plus allumé des deux, le plus . . . mort à c’t’heure. Il m’a couché sur son testament. Pas moé, là, ses dernières volontés. En fait c’était une napkin de restaurant gribouillée au Sharpie. Sharpie, faut-tu que je te l’explique ce mot-là? As-tu quelque chose de sarcastique à rajouter par-dessus ça, monsieur jambon-ananas?”
–“Ton frère, y’étais-tu dans le char la première fois qu’il a explosé?” réplique Gérald du tac au tac.
Monsieur pizza cherche sa contenance et pendant ce temps-là ses joues en profitent pour prendre une belle teinte rosée de plus en plus rouge et son corps s’immobilise dans une étrange pose de statue de sel infirme. Son oeil scanne Gérald de la tête aux pieds comme on jauge son agresseur ou l’objet d’un désir coupable.
–“T’es un calvaire de poète, toé, moé aussi j’suis un calvaire de poète, tu sauras.” raconte Lucien toujours paralysé d’une sorte d’apoplexie incontrôlable.
–“Je présume qu’on garroche notre linge où on veut icitte,” dit monsieur pizza qui déjà se débarrassait de sa ceinture en fonçant vers l’appartement de Gérald.
…
Du salon chez Gérald, on peut voir le grand shaft de la vielle mine derrière une rangée d’anciennes maisons de mineurs en papier-brique, toutes de la même couleur avec les finitions peintes en vert bouteille, à travers un store en lamelles jaunies et moins parallèles qu’elles l’avaient déjà été. Mais ça prend toujours un store pour se cacher. Gérald était déjà descendu jusqu’au Woolworth à Val d’Or pour s’en magasiner des nouveaux, une grande surface d’époque aux allures de bazar, aux planchers craquants et qui vendait un peu de tout. Il avait fait exprès pour y aller un mardi matin pour rencontrer le moins de monde possible. Le moins possible de gros machos poilus et musclés de Val d’Or, en fait. Les madames en dusters fleuris multicolores étaient affairées à refaire les étalages lorsque Gérald est entré et à la seule vue de l’alignement désordonné des mannequins de plâtre désarticulés, dénudés et sans tête, c’en était déjà trop pour les globules rouges et l’ensemble des glandes de Gérald, surtaxées par cette vision horrible. Il est reparti sans même manger la pointe de tarte qui le faisait rêver depuis la veille. Il s’est retrouvé sur le trottoir engourdi par l’angoisse. Un peu comme maintenant alors qu’il se tenait devant sa bibliothèque qui semblait un peu moins bien garnie, prenant par coeur l’inventaire de ses livres. Les revues de naturisme avaient été dissimulées ailleurs depuis longtemps, il possédait cependant plusieurs dictionnaires de médecine et des livres d’art, spécialement ceux concernant l’anatomie humaine et aussi un ouvrage étrange sur les rayons cosmiques.
Gérald dans sa robe de chambre en nylon des grands jours époussetait les épines, les reliures et les tablettes consciencieusement lorsque Lucien est sorti de la salle de bains se faisant aller les bras en grands cercles comme un mouvement d’hélices pour achever de se sécher les aisselles.
–“Y’a quelqu’un qui avait le boute collé et qui a pissé de travers, ta bol est toute beurrée d’un côté,” dit Lucien, “ta twoélette,” spécifia-t-il, “pas vraiment hospitalier pour la visite, y’as-tu juste toé qui vit dans cette dompe-là?”
–“C’est rien ça tu devrais voir mon lit, du poil de chat mur à mur.” Gérald n’a pas pu retenir un petit rire étouffé. “Je niaise, là, c’est une joke de chats, j’ai 4 chats, je vis pas tout seul. Je l’avais juste pas vue la coulisse de pisse.”
Monsieur pizza regarde un peu dehors marchant d’une fenêtre à l’autre, il entreprend des yeux la tournée du mobilier de toute évidence acheté aux disciples d’Emmaus.
–“Fa’que t’es juste tu’seul icitte avec quatre chats en train de savourer lentement ta vie, c’est ça? Pas grand’chose à savourer icitte, pauvre toé.”
–“Le petit plâtrier que j’ai fait venir la semaine passée après que le toit ait coulé m’a dit la même chose, c’est drôle,“ dit Gérald pendant que Lucien, le cou cassé, admirait les grandes taches de plâtre bien blanc au plafond, “le gars de la fournaise, lui, il m’a câlissé une volée.”
–“Ton bain avait l’air propre, les chats coucheront dedans, j’endure pas ça dans le lit. Je me lève aux aurores, je prends ma douche le matin et une le soir aussi, alors tu céduleras tes lavements en conséquence. J’aime pas ça le monde qui touche à mon manger alors je vais avoir besoin de mon propre frigidaire barré avec mon propre cadenas. L’italien me laisse ramener les pizzas faites par erreur ou quand des morons réalisent un peu tard qu’ils ont pas assez d’argent pour la payer. Les pizzas et les petits pains à l’ail sont pas là pour être partagés. Je me rappelle pas avoir fait un deal de hippie socialiste utopique avec toé.” La voix de monsieur pizza reprenait son naturel et avait bien monté d’un octave. “Aimerais-tu mieux qu’on mette tout ça par écrit?”
–“Arrête un peu, toé-là–“ entreprend de dire Gérald interrompu brusquement.
Monsieur pizza se retourne promptement et enfonce sans prévenir son index dans le nez de Gérald et pousse fortement vers le haut de son nez.
–“Tu disais quoi, toé là, tu penses-tu que j’ai jamais resté dans un trou comme icitte? Juste parce que j’ai l’air d’un gars aux appétits luxueux? Chu peut-être ben beau mais chu pas si facile à vivre que ça, tu sauras.”
Lucien abandonne l’appendice nasal de Gérald, se retourne et se laisse choir dans les ressorts grinçants du divan de Gérald. Lorsqu’il eut fini de rebondir sur ses fesses, à la vitesse de l’éclair, il capture d’une seule main une grosse mouche à marde qui avait fait l’erreur d’adopter l’appui-bras. Tant pis pour elle.
–“Tu sais où j’ai pris la minoune que j’ai stationnée en avant de chez vous?” demande Lucien.
Gérald s’assoit du bout d’une fesse à l’autre bout, lentement, pour ne pas débalancer le divan bancal ou faire sortir une autre mouche de son trou. “Ton frère, non?”
–“Mon frère, oui mon frère,” Lucien répond-il sur un ton solennel, “mon frère était un homme exceptionnel. Il me battait pis toute jusqu’à ce que je crie au meurtre mais ça ne me dérangeait pas. Il avait une tête hallucinante, des cheveux blancs effayants comme une laine d’acier, pas peignables. Blanc tempête de neige, blanc sainte vierge. Tout le monde capotait sur ses cheveux. Il racontait toutes sortes d’histoires à coucher dehors pour expliquer la pigmentation d’une tête de même. Comme la foudre qui l’aurait frappé sur la tête, ou un mauvais sort jeté par un sorcier maya dans un désert au Mexique. Toute du folklore de gars gelé. Tout le monde écoutait quand il déconnait. Il s’est bleaché lui-même avec du fix dans la chambre noire d’un laboratoire-photo. Débile, hein? Il avait monté sa propre chambre noire qu’il avait baptisée chez Kinski, personne savait c’était qui Kinski par icitte. Il s’est enfoncé toute la câlisse de tête dans le bassin de fix. Il lui a poussé des tumeurs partout dans le front et sur le bord de la tête, jusque dans les oreilles, et ses cheveux ont brûlé pour toujours, les racines attaquées. Un moment donné, il est mort tout seul dans son trou, dans un deux-et-demi d’un vieux bloc à Amos. Tu connais-tu ça le club des 27? La malédiction des 27? Jimi, Janis, Morrison, tous morts à 27 ans. Mon frère avait vingt-six ans et demi. Si près de la gloire. Même pas capable de toffer un autre six mois.”
Lucien relevait lentement la tête révélant des yeux vitreux, humides. Son corps avait lentement envahi l’ensemble du divan miteux. Gérald, ramassé serré sur son racoin de divan minuscule, comptait les trous au plafond oubliés par le petit plâtrier dans son empressement coupable, regardait vaguement les cadavres de mouches séchés entre les châssis doubles. Son regard fuyait monsieur pizza et s’accrochait désespérément à sa bibliothèque.
Monsieur pizza s’était retourné sur le côté, le visage étampé dans le tissu rugueux et poussiéreux, et il a fermé ses yeux.
“–Je le vois encore dans mes rêves ce câlisse-là, je le sens. Ses cheveux sont revenus, mais pas de la même couleur, différents, je m’en rappelle plus de la vraie couleur mais ils puent encore le bleach. Juste des tapes sur la gueule pis toute, ses mains qui se tiennent après mon dos, ça je m’en rappelle en tabarnak.” Lucien repère sur le bras du divan une coccinelle et la prend entre ses deux doigts, lui demande de faire une dernière prière avant de l’écrapoutir sans pitié et de l’envoyer dans l’au-delà.
…
La pénombre règne dans le logement. Les lumières de rue sont éteintes. Gérald s’est réveillé bête dans son lit, les chiffres du radio-réveil changent constamment sur la batterie de secours à cause de la panne électrique. Avant les aurores, Gérald sort dehors à moitié somnambule. Tous les voisins sont sortis voir ce qui se passe comme lui et errent dans la rue semi-comateux, à moitié déshabillés, tiennent tendrement contre eux des séchoirs à cheveux débranchés, des brosses à dents électriques qui ne brossent plus rien. Comme un doux vent de folie qui aurait fait de tous ces gens des êtres soudainement radieux et inoffensifs. Gérald se présente spontanément à tous ces citoyens parmi lesquels il vivait en étranger, caché, depuis toutes ces années. Comme tous les hommes comme lui, toujours cachés. Tout le monde s’est mis à faire des grands plans de bar-b-q entre voisins dans une cour ou dans l’autre, de ventes de garage dans toute la rue. Une pulpeuse demoiselle dans un top en ratine serré avec un épervier tatoué sur une clavicule a même fait de l’œil à Gérald, innocente. Quand l’électricité est revenue, tout le monde est rentré chez lui barrant portes et fenêtres et tous ces gens ne s’étaient jamais reparlés depuis.
Gérald observe la danse des chiffres sur le réveil les yeux dans le vide. Il lève la tête et aperçoit la silhouette dans l’embrasure de la porte. L’homme penche drôlement sur un côté, une épaule sur le cadre de porte pendant qu’il met son pantalon, enfile sa grande chemise rouge qui, assez étrangement, semble lui faire parfaitement maintenant. Il bourre le bas de la chemise dans son pantalon, tire sa ceinture comme s’il tentait de s’étouffer lui-même et tout ça sans jamais quitter des yeux Gérald étendu dans son lit. Aucune joie dans le regard, ni rage. Rien qu’un regard perdu et sans expression. Une main monte vers la poche de sa chemise sortir la liasse de billets fripés et la brandit au bout de son bras autant pour narguer que pour vérifier que tout est encore là.
Les deux hommes fixent l’argent.
–“L’affaire c’est que,“ dit Gérald, “sais-tu quoi? Je pense que je n’ai jamais vraiment commandé de pizza, finalement. Oublie ça. Oublie-moé.”
Lucien fait bruisser les billets baveusement. –“Une excuse de marde, ta pizza, penses-tu que je l’savais pas. Rendu à ton âge, t’as pas fini de payer si tu veux un beau p’tit jeune.”
Il écrase les billets qui retournent rembourrer sa poche de chemise, la bouche tordue et le regard constipé. –“Tu sens-tu ça, l’odeur?” demande monsieur pizza en grimaçant du nez.
–“Non, une odeur de quoi?”
–“Ça me rend malade des fois, la fuck’n odeur de bleach à cheveux, c’est-tu toé qui s’est mis du bleach dans les cheveux, calvaire? Je viens tout pogné de partout par en-dedans, l’estomac plein de nœuds qui veulent me fendre dans le ventre, pis le trou-de-cul me pince pis y m’brûle quand je sens c’t’hostie d’odeur là.”
Comme la sensation du sable sur ma peau, pense Gérald soudainement envahi d’une angoisse profonde. Ça lui faisait la même chose. À cause de ça, jamais plus Gérald n’allait à la plage Rotary l’été, regarder les beaux garçons se dandiner en se lançant des ballons pis des frisbees en petits maillots serrés. Jamais plus depuis que quatre gros baveux de Barraute en goguette l’avaient amené faire un tour de pick-up au pit de sable. Il avait eu de la misère à s’assoir pendant cinq-six jours après ça.
Monsieur pizza déambule le long du long corridor, des craquements de bois sec et le son de ses pas de plus en plus inaudibles à mesure qu’il s’en va.
Gérald entend la longue plainte des gonds de porte, il ne bouge pas de son lit, la porte ne semble pas avoir claqué, il n’a même pas entendu le clic de la serrure. Il s’en contre-fout. Lorsqu’il s’est finalement levé après avoir somnolé une heure ou deux, il est allé voir et la porte était bel et bien fermée comme il faut.
Tout est en place, comme rien ne bouge jamais, rien ne va jamais nulle part d’autre qu’à sa calvaire de place dans ce triste logement si c’est pas Gérald lui-même qui fait bouger les objets. Aucun mouvement, aucun bruit, aucun son. On pourrait entendre une mouche à marde voler. Rien n’a bougé d’une coche dans sa bibliothèque, sur ses meubles de brocante défraîchis, sous les grandes plages de plâtre blanc du plafond, la vaisselle sale reste bien sale à sa place, les mouches à marde mortes entre les châssis doubles n’ont pas grouillé d’un poil.
Gérald, immobile devant la fenêtre, les observe un moment, pauv’tites bêtes. Mais il en vient à penser que ce sont elles qui le dévisagent, avec tout le dédain, comme s’il n’avait pas d’affaire là, comme s’il n’aurait jamais dû être là de sa vie.
Pointes de plume cafés de brume calepins noircis tranches de vie et verre de whisky
Le clavier ivre s pour survivre barre espace souffle et passe i pour immonde m comme monde
Voir venir le mot ébaubi et sot sorti de nulle part c pour cauchemar chercher le suivant i comme ignorant
Au bout de la plage deux enfants sages une mère en beauté une mer si bleutée une grue qui piaffe fientes et paragraphe la dame s’indigne point à la ligne
Le doigt se retient plus rien ne vient une mère noyée un café déserté l’horizon triste barre le génie qui s’endort et quoi encore
Sur le clavier pavé double v wagon déraillé retour et pavé p p p p désespéré
Sous les pavés pauvre cliché poète et barbu que cherches-tu
Qu’y trouveras-tu amer et déçu poussière et vil gravier et jamais rien de plus
Flying Bum
Image en en-tête extraite de la couverture, Le café de la plage, Régis Franc, Les B.D. du Matin, 1977
Le billet pour assister à un strip-tease d’Adéline Labine se vendrait un dollar et une crème glacée. Les termes et conditions du contrat indiquaient :
Le dollar se payait avec un billet d’un dollar en papier ou en petite monnaie. Les coupons de crédit du magasin général de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde n’étaient pas acceptés.
La seule saveur de crème glacée admissible était le fruit de la passion double poivre de chili achetée au snack bar chez Germaine sur la rue principale.
Seuls les mâles mineurs de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde pouvaient se procurer un billet.
Photographier le striptease d’Adéline était strictement interdit mais des cartes postales grivoises d’Adéline posant de façon plus que naturelle étaient disponibles pour une somme additionnelle de cinquante cents chacune, bien que le beau visage d’Adéline y soit pixellisé pour des raisons évidentes.
La masturbation était permise pendant chaque séance de cinq minutes tant soit-il que les choses soient faites proprement mais l’utilisation de langage grossier était strictement interdite étant donné que la religion d’Adéline ne tolérait absolument pas le langage blasphématoire.
Lorsque la rumeur de cette nouvelle entreprise de striptease s’était répandue et avait fini par traverser l’épaisse couche de cire d’oreille noire de poussière des garçons pubères, désoeuvrés et sans-génie de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, Léon Santerre réalisait avec tout l’ébaubissement de ses seize ans qu’il serait bientôt riche.
Le village de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde était un baillement subliminal de lassitude extrême comparé à la verbomotricité exacerbée du progrès ambiant en ville un peu plus loin, un ramassis mal aligné de bâtiments bancals habillés de papier-brique élimé et craquelé, de toutes les teintes, avec des couvertures rafistolées en un patchwork tout aussi multicolore et leurs gouttières pendantes, carreaux brisés et moustiquaires défoncés ici et là, des balcons qui tenaient de peur, quelques devantures de magasins éparpillées devant des terres arides au foin jaune et haut, des talles de vivotantes épinettes grises. Une rue principale qui est en fait la grande route où les machines roulent vite. L’urbanisme approximatif des constructions, triste comme l’ennui, où l’activité la plus susceptible d’exciter les jeunes âmes en peine du coin consistait à visiter le cimetière nuitamment une bière à la main, à tenter de reconstituer leur généalogie consanguine et incestueuse d’une pierre tombale à l’autre.
À titre de petit ami officiel d’Adéline Labine, Léon Santerre faisait l’envie de tous les jeunes mâles du village parce que la sulfureuse Adéline était la plus physiquement précoce créature de seize ans sur laquelle les yeux exorbités des pauvres garçons se garochaient béatement comme des papillons de nuit sur les lampes à l’huile. Tous ces sans-génie au regard livide savaient très bien que Léon Santerre se frottait bien davantage que le papillon de nuit entre les blanches cuisses de la belle Adéline et seraient plus qu’heureux de payer un dollar et une stupide crème glacée pour la panacée sublime, quitte à se la faire aller eux-mêmes avec grand zèle devant tant de grâces féminines langoureusement dénudées juste pour eux.
La fenêtre des chambres d’Adéline et de Léon dans leurs maisons paternelles respectives se faisaient face de chaque côté d’une petite ruelle étroite et abandonnée qui ne débouchait nulle part, tapissée de mauvaises herbes, aux odeurs d’urine de chat et colorée par des taches de couleurs vives de restants d’emballages et de détritus divers d’un consumérisme délirant et surtout négligent. Depuis qu’il avait eu treize ans et des premières raideurs là où les sermons du curé prédisaient les feux éternels de l’enfer au moindre geste malheureux, il se tenait à sa fenêtre envouté par l’exhibitionnisme d’Adéline alors qu’elle agitait une langue reptilienne sur ses cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili tout en retirant un à un ses vêtements avant de se mettre au lit sachant très bien que Léon était là, le nez collé à sa fenêtre, comme un gros nez de chat de ruelle devant un bocal de poissons rouges qui s’agitaient devant lui. Au quinzième anniversaire de Léon, l’exhibitionnisme à sens unique d’Adéline Labine se transforma soudainement en un bel onanisme mutuel lorsque Léon a trouvé une échelle accrochée au cabanon du beau-père handicapé d’Adéline qui n’avait fort probablement plus rien à foutre d’une échelle. C’est armé non pas d’un mais de deux cornets à deux boules de crème glacée fruit de la passion double poivre de chili qu’il est monté la rejoindre, les suivant de la langue, les coulisses sucrées de crème glacée qui se sont mises à couler suavement dans le cou puis sur la poitrine généreuse d’Adéline et qui lui ont gentiment indiqué le chemin à suivre vers ses premières et puissantes félicités du corps.
Lui ont aussi donné l’inspiration pour son commerce singulier. Léon Santerre et Adéline Labine ont savamment conspiré pour construire une véritable petite machine à imprimer de l’argent en utilisant le corps de rêve d’une Adéline Labine pas vraiment farouche comme moteur central de l’affaire, une idée dont il ne soupçonnait même pas à l’époque qu’elle mettrait fin au long moratoire sur la joie et l’allégresse de ce coin perdu et ennuyeux et le transformerait même en un joyeux village, tout en beauté et en pleine prospérité.
En moins d’une semaine, Léon l’avait fait savoir à tous les jeunes mâles de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui avaient déjà eu la grâce de ressentir une sorte de joie coupable quelque part en bas de la ceinture. Sur une rame de papier volée à l’école du village où il avait tout découpé l’entête, sauf les mots Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, il a fabriqué des billets à la main puis il a pimpé gaiment l’échelle du beau-père d’Adéline pour en faire un véritable tapis rouge à barreaux illuminés vers le paradis lubrique des adolescents de la place, victimes de démangeaisons inavouables au niveau de la bobette.
La grande soirée d’inauguration ne s’est pas déroulée totalement sans problèmes techniques. En tout bon démocrate, la politique édictée par Léon, premier arrivé premier servi, a bien fonctionné pour les premiers garçons à se présenter au pied de l’échelle pour venir se régaler les yeux et un autre organe ou deux, de leurs cinq minutes en tête-à-tête privé avec la belle qui se dénudait bien hardiment et se laissait couler des grandes coulisses de crème glacée sur les belles courbes de son corps là où elle pouvait les récupérer goulument de sa langue reptilienne pour le plus grand ravissement du client d’où jaillissait assez précipitamment le bonheur. Mais tous les autres Roméo en puissance qui faisaient le pied-de-grue en bas, chargés à bloc d’espérances et de testostérone, se sont bien vite retrouvés pollués de toute cette crème glacée qui leur fondait dans les mains et coulait partout sur eux alors que la chaleur accablante de cette soirée d’été s’abattait sans pitié sur leurs cornets.
Pas tout à fait aussi brillante que ravissante, Adéline Labine démontrait un énorme appétit pour le sexe mais largement éclipsé par son appétit pour la crème glacée fruit de la passion double poivre de chili. Lorsqu’elle et Léon avaient comploté leur affaire et négocié les termes, c’est avec une moue blasée qu’Adéline avait patiemment écouté Léon dicter les aspects financiers lors des pourparlers mais c’est avec un zèle de tous les instants qu’elle avait elle-même établi la clause du cornet de crème glacée obligatoire. Alors lorsque qu’un des derniers branleux s’est présenté en haut de l’échelle avec son cornet tout fondu et dégueulasse, c’est une Adéline frustrée et vengeresse qui lui a fermé la fenêtre au nez et tiré le store définitivement avant de se mettre en grève.
C’est en s’inspirant sans retenue de la célèbre maxime que Léon Santerre proclama alors que “the show must go on, tabarnak!” Avant même que ne se mettent en ligne tous les inamoratas de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde le lendemain soir, Léon avait installé près de l’échelle un vieux réfrigérateur récupéré au dépotoir qui ronronnait toujours malgré sa décrépitude somme toute essentiellement esthétique et il invitait les clients à y entreposer leurs cornets à deux boules en attendant que ne vienne le moment de joie incommensurable où ce serait leur tour de grimper vers la belle et de prendre leur chose en main. Les affaires bien reprises, Adéline répétait son numéro pour chaque Adonis de pacotille à l’émotion cependant bien réelle et ferme qu’elle regardait grossir, et Léon Santerre gloussait d’allégresse lui aussi mais en regardant grossir le rouleau de billets collants dans ses mains. On avait aussitôt vu les queues se rallonger au pied de l’échelle, comme celles d’en haut évidemment.
Mais d’autres sortes de grains de sable sont venus s’infiltrer dans l’engrenage avec le temps et Léon a été forcé de modifier quelque peu le modus operandi jusque-là bien huilé de leur singulière affaire. Un beau dimanche soir que tous les vieux de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde jouaient au 500 comme c’était ici l’habitude, que le commerce était en pause dominicale, religion oblige, Chouchou Botnick, un polonais poilu pas de classe, non-croyant et totalement illettré a bien tenté d’en obtenir beaucoup plus que son dollar et un cornet, fût-il à deux boules bien gelées, ne lui permettaient d’espérer. Et il a tenté de s’introduire par la fenêtre nuitamment et en catimini. C’est une Adéline totalement outrée qui a laissé tomber la fenêtre à guillotine emprisonnant l’organe du polonais maintenant aussi bleu qu’aplati dans sa fâcheuse position entre la fenêtre et son cadre. Alerté par les étranges cris de sopranino, Léon est accouru et a vite remédié à la situation en installant un vieux condensateur électrique de tracteur branché à l’échelle de métal avec un interrupteur qu’Adéline pouvait allumer dès qu’un serpent serait tenté d’imiter Chouchou Botnick et de se hisser au paradis sans invitation, Chouchou qu’on avait rebaptisé depuis Castor Botnik.
On a également frôlé le désastre la nuit que le beau-père s’est pointé dans la ruelle ameuté par les cris d’Adéline qui argumentait sévère avec un marmot pas vite à venir qui avait dépassé ses cinq minutes réglementaires, un dénommé Théo pour lequel il n’était pas question de redescendre de là “amanché d’même”. Le client derrière lui était monté le tirer par les chevilles et les deux pauvres garçons ont foutu le camp en bas de l’échelle les chevilles en morceaux et hurlant au meurtre. Les chiens se sont mis à japper de partout, les lumières de la maison d’Adéline se sont allumées et le beau-père d’Adéline est descendu de la galerie dans sa chaise roulante, un douze bien pompé planté entre ses deux jambes paralysées. Les pauvres petites bêtes de sexe avaient fui comme des coquerelles lorsqu’on allume une lumière. Léon Santerre seul restait au pied de l’échelle.
–“Léon, c’tu toé, gars, que je voé là?”
–“Oui, m’sieur, c’est bien moé.”
–“Veux-tu bien me dire qu’est-ce tu fais dans’ruelle à c’t’heure-là pis, tabarnak, pourquoi mon échelle est peinturée rose fluo pis est pleine de lumières de Noël?”
Le principal de la petite école de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde avait dit de Léon qu’il était tellement ratoureux que si on le mettait au peloton d’éxécution, il serait bien capable de conter assez de menteries aux balles pour qu’elle passent à côté de lui.
–“Ben, m’sieur, ça a l’air des lumières de Noël, mais ça n’en est pas. Ce sont des barbelés polychromatiques lumineux branchés sur un condensateur. Un truc pour mettre le grappin sur l’infâme voleur d’hélices de pompes à eau qui court toujours.”
–“Ben, calvaire toé. Veux-tu bien me dire où s’en va le monde tabarnak? Quatorze ans que je me traîne dans cette christ de chaise roulante-là après avoir essayé de remonter l’hélice à sa place en haut de la tour de la pompe à eau. L’hostie de ville est revirée à l’envers depuis mais je suis bien content que l’hostie de voleur d’hélices de pompe à eau va pas pouvoir grimper dans mon échelle en métal sans prendre un christ de choc électrique.”
Se remettant tant bien que mal des émotions d’une catastrophe annoncée qui avait somme toute bien fini un peu grâce à Adéline qui avait fait tous les efforts possibles pour le satisfaire une quatrième fois depuis que son beau-père était reparti se coucher, c’est en réfléchissant au temps infini que ça lui prenait pour aboutir que Léon avait remarqué que la silhouette divine de la belle Adéline avait gonflé plus que très sensiblement après toute cette crème glacée. Il ne soupçonnait pas encore les effets pervers sur leur commerce qu’auraient ses nouvelles rondeurs. Il voyait sérieusement poindre un autre problème d’ordre commercial. Les clients finissaient par manquer d’argent, toutes les bouteilles vides vendues, rapinée toute la petite monnaie dans les craques de divan, les visites s’espaçaient faute de fonds. Mais Léon a eu une épiphanie bien synchronisée.
–“Allez travailler, bande de traîne-les-bottines,” leur gueula-t-il un soir monté sur une caisse de bois dans la ruelle, “allez vous salir les mains aussi noires que vos esprits vicieux et vous reviendrez avec vos piastres et vos cornets.”
–“Hein? aller travailler?” avait alors répondu un mineur de narines, mangeur de crottes de nez indécrottable. “Calvaire, rien que me décrotter le nez ça m’épuise déjà en masse!”
–“Voyons donc, pas besoin de faire des grosses jobs, offrez de laver une vitre ou deux, réparer un bardeau icitte et là, changer un carreau, faire un gazon de temps en temps, redresser une clôture, peinturer une galerie. Une piastre, c’est vite faite, pensez à votre branlette. Adéline s’ennuie de vous autres, ses beaux p’tits branleux qu’elle dit tendrement. Elle pense même entrer au couvent, ciboire!”
Le discours n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Le lendemain matin, plein de petites carcasses crottées sortaient de leurs draps frippés de bonne heure pour aller se faire un dollar ou deux. Les petites clôtures redevenaient bien droites et blanches immaculées, les haies étaient taillées toute égales, les mauvaises herbes arrachées et des fleurs plantées, les cochonneries ramassées, les carreaux réparés et les galeries balayées. Les balais et les brosses étaient brandis bien haut comme les armes d’une guerre à finir contre la négligence crasse et le détergent et le désinfectant coulaient à flot partout dans Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde. Dans le temps de le dire, le trou perdu prenait des allures de village respectable. Et la rumeur s’est répandue jusqu’à la ville à côté. On y racontait que même le crique à marde se serait mis à sentir bon.
…
Roupillant dans son hamac sur son balcon, le maire Picotte s’était fait réveiller par la cloche du poste à essence où s’approchait une voiture inconnue, un superbe Chevrolet Impala. Avant qu’il n’ait le temps de traverser, les deux étrangers dans leurs beaux habits rayés fins et aux souliers vernis étaient déjà entrés dans le casse-croûte chez Germaine.
–“Es-tu certain qu’on est à la bonne place?” demande le plus petit des deux hommes qui portait une fine moustache qui finissait en boucles ridicules de chaque côté. “Me semble que je ne reconnais pas la place.”
–“La carte doit pas être à jour,” répond l’autre homme qui nettoyait ses lunettes avant de regarder de plus près le papier épinglé à son clipboard, “on serait mieux de vérifier avec le bureau.”
–“Ils ont de la crème glacée, en tous cas,” affirme le petit homme, “elle a l’air bonne, la place est pas si mal finalement.”
Portant un léotard en polyester argent métallique qui lui pétait sur le corps et des souliers de course vert fluo, Adéline passait par là en faisant du jogging, toute en sueurs avec un sac à dos rempli de sable mouillé que Léon la forçait à porter pour courir cinq kilomètres matin et soir jusqu’à ce qu’elle retrouve sa svelte et lucrative silhouette.
–“Hé, mademoiselle,” lui crie le grand avec des lunettes, planté dans le cadre de porte, “est-ce qu’on est bien à Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde ici?”
–“Oui, m’sieur, Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde, maintenant la nouvelle perle de toute l’Abitibi, c’est rendu beau en tabarnak, hein?” que lui répond une Adéline à bout de souffle mais toujours espiègle au possible, avant de reprendre sa course, des perles de sueurs suintant de son visage cramoisi.
–“Un peu dodu, mais un beau cul quand même,” dit le type à la moustache de magicien à l’autre qui la suivait toujours du regard, “mais ça ne peut pas être ici, cette fille-là dit n’importe quoi, on n’est pas à la bonne place certain, une langue de vipère, la joggeuse.”
Ce matin-là le maire Picotte se languissait sur une tripe dans sa piscine hors-terre à la belle eau claire, au milieu de son beau gazon frais coupé lorsqu’on lui avait dit que des étrangers avaient été vus en ville. Il avait quitté son oasis de fraîcheur pour déménager sa carcasse sur le hamac de son balcon histoire de surveiller les lieux à sa guise. Lorsqu’il avait entendu le ding-ding du garage Massicotte, il avait galopé sur la rue principale incarnant tant bien que mal l’autorité locale et toute la dignité que ça implique dans son bermuda hawaïen, des flip-flops aussi jaunes que bruyants, une ridicule casquette avec une visière translucide bleue, une camisole pas de manches à l’effigie des Foreurs de Val d’Or.
“Hé ho, ça va?” déblatère-t-il nerveusement avec un sourire forcé de patineuse de fantaisie, un peu essoufflé lui aussi, en s’approchant des deux étrangers qui sortaient de chez Germaine, “j’attendais votre visite depuis longtemps mais rien ne se passait, je pensais que vous nous aviez oublié. Vous auriez pu. La ville est impeccable, n’est-ce pas? Est-ce que je peux vous offrir une crème glacée? Germaine en a de la bonne.”
Aucune réponse ne venait, les deux étrangers dévisageaient le maire de la tête aux pieds en déployant des efforts de titans pour garder leur sérieux. Le maire avait retiré sa casquette et grattait le cuir luisant de son crâne chauve.
–“Vous êtes bien ceux que je pense que vous êtes, non?” marmonna le maire Picotte un brin angoissé.
Avant que le regard des deux hommes ne fuie l’homme, le maire avait bien cru voir poindre une lueur de pitié dans leurs regards d’acier.
–“Des urbanistres, des huissiers? de la ville de Val d’Or?”
–“Il n’y a pas de sots métiers, monsieur le maire,” répond l’un des deux hommes en ressortant minutieusement ses manchettes de chemise perdues dans ses manches de veston, “mais on finit toujours par se piler sur le coeur et faire ce qu’il y a à faire.”
–“Qui n’a pas droit à l’erreur ici-bas,” rétorque aussitôt le maire, “il a bien dû se commettre quelques petites bourbes ici et là dans notre belle petite municipalité,” continue-t-il d’une petite voix étouffée, “on aurait pu faire plus d’efforts, organiser une chambre de commerce, partir un club Rotary, ouvrir une laundromat, un bowling, un casino peut-être? Pourquoi pas un centre d’achats? Ces rumeurs de fusion avec la grande ville inquiètent nos jeunes générations qui ont pris leurs choses en mains solidement et lancé de grands mouvements, redonné à notre belle ville toute sa beauté perdue au fil des ans. Il faut remercier cette jeunesse bien fringante et vigoureuse.”
Les deux hommes de la grande ville se sont regardés dans les yeux, perplexes. Lorsque le petit homme à la moustache a agrippé la poignée de porte de leur gros Chevrolet Impala, les espoirs du maire se sont mis à fondre comme neige au soleil.
–“N’espérez pas trop pour rien, monsieur le maire, vous vous rendriez malheureux inutilement,” dit le grand avec des lunettes, comme s’il avait lu dans les pensées du maire Picotte, “laissez-nous repenser à tout ça.”
En remontant lentement la rue principale dans leur grosse machine, les deux ronds-de-cuir de la ville ne pouvaient nier la propreté exemplaire des lieux partout dans une Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde méconnaissable. En haut de la côte, ils n’auraient pas pu manquer toute l’agitation devant l’ancienne salle du cinéma Bijou depuis longtemps fermée où Léon Santerre et quelques jeunes de la place s’affairaient à redonner vie à la façade. Léon dans son échafaudage collait une grande affiche qui disait : Bientôt, ici-même et en personne, “Crimes glacés brûlants” mettant en vedette nulle autre que la sémillante Adéline Labine. Sur l’affiche, du beau travail d’aérographie, un gros plan du buste blanc bien rond d’Adéline Labine et son visage qui puait le sexe, sa langue reptilienne s’affairant suggestivement sur un gros cornet à deux boules fruit de la passion double poivre de chili.
–“Écoute,” dit le petit moustachu au grand presbyte, “des erreurs ont probablement eu lieu, mais impossible de nier qu’il y a eu ici des améliorations considérables. Ces gens ont des saveurs de crème glacée inoubliables. Bientôt ils auront même une salle de spectacles érotiques, un signe évident d’une belle civilisation en plein progrès. On a tous Babylone en mémoire, davantage un grand fiasco social qu’un chef-d’œuvre bureaucratique.”
–“Oui,” répond le grand monsieur, “j’ai encore Rome de travers dans la gorge. Trop de pouvoirs délégués à des pousseux de crayons aveugles et sans empathie aucune pour la population. On nous demande de faire un travail si ingrat et après les politiciens s’aperçoivent qu’ils ont fait les choses tout de travers et se mettent à chier dans leurs culottes à l’idée de perdre leurs élections.”
Le huissier à la longue moustache enroulée s’est permis un rare sourire un peu débile.
–“On pourrait simplement remplir un formulaire 4RT-MMN-0098? Erreur cartographique 122-VC8, impossible de localiser les lieux ci-mentionnés.”
Adéline Labine qui poursuivait sa séance de jogging passait tout juste près de l’auto des deux fonctionnaires et leur envoyait des grands signes de la main pendant qu’elle s’approchait du Bijou. La Chevrolet s’est immobilisée un moment.
–“Venez-vous voir mon spectacle à soir?” leur criait-elle en agitant ses rondes mamelles de gauche à droite en penchant bien les épaules pour que la craque de ses seins soit bien visible de l’intérieur de leur grosse Chevrolet Impala.
–“Une autre fois, peut-être,” répondirent les deux hommes en parfaite synchro pendant que la Chevrolet passait son chemin lentement et que déjà en bas de la côte ils pouvaient apercevoir la belle pancarte flambant neuve habilement lettrée au pinceau par le beau-père d’Adéline qui disait :
Vous quittez maintenant la ville de Sainte-Colombière-sur-le-crique-à-marde qui vous dit :
Bien contents de vous avoir argârdé passer en machine, la prochaine fois, arrêtez donc!
Il fait une chaleur étouffante spécialement dans le petit deuxième étage en haut de la buanderie où habite Carmen, l’amie de mes frères. La climatisation était une affaire de millionnaire à cette époque-là et lorsqu’on vit en haut d’une buanderie c’est pas parce qu’on est riches. Ma mère forçait mes deux frères à me traîner partout avec eux presque tout l’été.
Mes frères sont partis avec Carmen essayer de voler un melon d’eau chez Jos de l’autre côté de la rue. Je devais rester ici avec la sœur de Carmen. Apparemment, ils ont un plan à toute épreuve, des ruses de sioux incroyables. Voler un melon d’eau, c’est pas comme voler une chiquée de gomme. Généralement, on ne volait rien chez Jos parce qu’on le connaissait par son nom. En fait, mes frères m’avaient dit qu’il s’appelait Jos. Tout le monde qui était cool, on les appelait Jos. Je ne sais même pas si c’est son vrai nom. Je ne sais même pas pourquoi on l’appelle de même. Quand on se faisait des jeux de rôles, tout le monde voulait s’appeler Jos.
–“Veux-tu jouer un jeu de marde avec moé?” me demande la petite sœur de Carmen. Je ne me souviens plus de son nom. Dans un cendrier chromé sur pied surmonté d’une grande assiette en verre épais brun, qui déborde, elle procède à un triage minutieux avec ses longs ongles. Elle choisit un mégot d’environ deux centimètres, pas plus, elle le pince entre ses faux-ongles bling-bling pour fillettes en plastique bon marché, le porte à sa bouche et l’allume.
–“C’est quoi, ça, un jeu de marde?” que je lui demande.
–“Tu baisses tes culottes pis tu chies de la marde,” qu’elle répond, bien sérieuse.
–“Non, sais-tu, ça me tente pas vraiment de jouer à ça.”
–“Bon, ben d’abord, ça te tentes-tu de jouer au cul?”
–“Comment ça se joue, ça, au cul?”
–“Tu baisses tes culottes et je te joue après le cul, après je baisse mes culottes et tu me joues après le cul.”
–“Non, sais-tu, ça ne me tente pas vraiment de jouer à ça non plus.”
–“Ah, pis, moé non plus je veux pas jouer finalement,” dit la sœur de Carmen, visiblement contrariée.
La sœur de Carmen avait toute la collection des “Lee press-on nails” des faux ongles pour fillettes qu’ils annonçaient à la télévision. Toutes les couleurs. Carmen les volait pour elle au Woolworth. Elle les appuyait en pesant fort sur ses joues puis elle me disait : –“R’gard, ça fait comme des demi-lunes dans ma face, veux-tu que je t’en fasse?” Puis elle suçait son mégot et faisait de la boucane, plein de fumée brune comme les rideaux qui devaient bien être constitués à quatre-vingt-dix pourcent de boucane, dix pourcent de tissu. Toute sa famille devait fumer comme des engins, tout dans le petit logement encombré au possible tirait sur le brun et sentait le calvaire.
–“Bébé,” qu’elle a dit.
J’ai tourné la tête dans tous les sens, j’étais certain qu’on était fin seuls.
–“Non, toé, c’est à toé que je parle,” qu’elle dit.
–“Heille, je ne suis pas un bébé, s’tie!”
La sœur de Carmen n’était certainement pas un bébé, pas plus que moi d’ailleurs. Elle avait probablement comme moi, dans les alentours de 10 ou 11 ans mais elle avait l’air attardée un peu. Beaucoup, quand j’y repense. Son corps était plutôt normal mais ses yeux étaient troublés, troublants des fois. Ses agissements, ouf. Elle n’allait pas à l’école, même pas à St-Pierre-Apôtre où se trouvait l’école pour les enfants attardés. Quand je voyais passer les enfants de l’école spéciale, je trouvais qu’ils faisaient pitié, je me cachais et je leur lançais les gros suçons jaunes ou verts que personne chez nous ne voulait manger. Mais seulement quand un parent les accompagnait, comme ça ils auraient eu quelqu’un pour les consoler si je les attrapais droit dans un œil par accident.
–“Baisse-les tes culottes d’abord,” qu’elle me dit, “si t’es pas un bébé.”
–“Ben là, baisse les tiennes, toé, pour commencer,” que je lui dis croyant que la défier lui ferait changer d’idée de marde.
Ça n’a pas été bien long que ses culottes tombaient sur le plancher.
–“Ton tour, à c’t’heure!” qu’elle dit, vindicative, les yeux ronds comme des billes.
–“Calvaire que t’es bizarre, toé,” que je lui dis.
Je voulais m’en retourner à la maison, mais pas vraiment en même temps. Mes frères se seraient fait chicaner par ma mère si j’étais rentré seul. Je voulais vraiment foutre le camp de là mais c’était vraiment rarissime qu’on pouvait manger du bon melon d’eau en Abitibi. Quelques oranges dans le temps des fêtes, des bananes de temps en temps mais j’ai toujours eu horreur des bananes. C’est la texture pâteuse, ça me roule dans la bouche. Des pommes, des hosties de pommes, ça, en veux-tu? Y’en a pour s’écoeurer, des hosties de pommes, à l’année longue.
Il fait tellement chaud, ce serait tellement bon du melon d’eau.
Je ne voulais pas vraiment rester pour jouer à chier à terre ou me faire jouer après le cul par la sœur attardée de Carmen avec ses drôles d’ongles en plastique pointus qui me dévisage, la noune à l’air, et je ne voulais pas vraiment m’en aller non plus, c’est bête comme ça, parfois, la vie.
–“Envoye, triche pas, c’t’à ton tour là, baisse-les toé-tou,” gueulait la pauvre fille.
Partout les gens disaient avec toute la philosophie dont ils étaient capables : dans la vie mon p’tit gars, des fois, si tu veux être un vrai homme, sache qu’un vrai homme se fait toujours un devoir de faire ce qu’il faut faire.
J’avais probablement mal noté les coordonnées et les choses avaient tellement changé ici. J’avais du mal à m’y retrouver. Cela devait bien faire trente ans que je n’étais pas revenu dans mon ancien bled perdu. Trois-cent cinquante kilomètres, ce n’est pas la porte voisine. J’ai finalement trouvé l’endroit. À l’époque, c’était une maison de riche, un notaire, un avocat ou quelque chose comme ça, mes souvenirs sont flous. En entrant, un monsieur en queue-de-pie m’interpelle. –“Monsieur, s’il vous plait,” me dit-il simplement, pendant que son regard presqu’outré passait de mes yeux à mes pieds à mes yeux. “J’ai ce qu’il vous faut, ici, attendez un moment, je vous prie.” S’en retournant derrière un haut comptoir de réception, il en revient avec une paire de couvre-chaussures en papier. “On en a toujours à portée de main en hiver, c’est plutôt rare qu’on les utilise en été,” dit-il en me tendant une paire de chaussettes bleues avec une frange frisée élastique qui leur donnait l’allure d’un casque de bain. J’avais mis mon complet le plus sobre dans les circonstances, chemise et cravate, mais mes souliers juraient avec ma tenue irréprochable, couverts de boue, mes bas et le bas de mon pantalon avaient écopé aussi. Personne n’aurait voulu cochonner les beaux tapis de Turquie du salon funéraire.
…
En traversant distraitement la structure moderne qui n’était pas là jadis, je n’avais pas vraiment réalisé que je surplombais la rivière Thompson. Le vieux pont ferroviaire à côté, les ruines des vieux débarcadères à demi submergés au loin et par-dessus tout, cette odeur très particulière inscrite au plus profond de ma mémoire. Après le pont, j’ai trouvé l’endroit idéal pour faire demi-tour et j’ai traversé le même pont encore une fois, en sens inverse. J’ai trouvé un endroit où me garer et je suis descendu de voiture. En déposant le pied, j’ai senti la mollesse du sol. Je me suis immédiatement souvenu de la sensation. Mais je me suis dit merde. Il fallait que j’aille voir.
…
Aux tout débuts de la colonisation, ce qu’on appelait les chemins d’eau constituaient les seules grandes voies de circulation à travers la région. Les steamboats accostaient sur les grèves de la rivière apportant leurs lots de marchandises, nouveaux colons, de mineurs, d’aventuriers de tout acabit mais encore, aux semaines de paye des mineurs, des bataillons de travailleuses du sexe venues de Montréal avec leurs proxénètes dans leurs zoot suits ridicules. La rive ouest de la rivière constamment boueuse, voire marécageuse, était un endroit hostile et peu invitant où même les plus pauvres colons n’auraient voulu s’installer. Les proxénètes, qu’on appelait ici des pimps, y avaient fait construire quelques camps de bois rond et un bancal réseau de trottoirs de bois. C’est dans ces camps, squattés sur les terres publiques, que les filles d’affaires faisaient leurs affaires avec leurs pimps et quelques bootleggers qui fournissaient à tout ce beau monde de quoi se rincer le gosier. On y jouait aussi aux cartes, à l’argent bien sûr. Après la grande dépression et les nombreuses descentes de la police provinciale, les camps avaient été abandonnés là. Plusieurs avaient presque totalement pourri puis s’étaient effondrés sur eux-mêmes, un ou deux tenaient encore en place de peur et les trottoirs de bois avaient lentement calé dans la vase.
…
Une calvette de béton installée plus haut sur la rive en pente déversait maintenant la presque totalité des égouts de la petite agglomération dans la rivière. Les rejets traversaient l’ancien squat aux bordels pour se répandre plus bas directement dans l’eau. C’était partout pareil à l’époque, longtemps avant la nouvelle conscience écolo. L’odeur déjà pestilentielle du terrain marécageux gagnait en saveurs. La quantité impressionnante d’insectes de toutes sortes servait également de repoussoir par excellence pour les curieux qui oseraient vouloir y flâner. Personne n’osait plus s’aventurer dans le secteur, sauf quelques adolescents romantiques en mal de sensations fortes. Une cabane tenait toujours et entre nous, on l’appelait la cabane aux fesses. Tout un chacun y emportait des choses, réparait une faiblesse de structure, ou construisait un mobilier rudimentaire. Comme si le vice était historiquement imprégné dans chacune des billes de bois de ses murs, il était convenu d’office que quiconque y séjournait était soupçonné de tous les péchés du monde.
Nous étions quatre un vendredi soir de juin à occuper la cabane. Deux garçons et deux filles et tout le monde était bien à son aise. C’était soir de première pour moi et pour Florence Gagnon aussi, je présumais, la fille qui m’avait offert d’essayer ça –mettre mon doigt dans son vagin– elle avait agi si spontanément et naturellement que je me serais senti idiot de refuser. Elle a elle-même demandé à Odette Verville et mon ami Beaudette d’aller s’installer au bord de l’eau un moment. Ils savaient ce qui se manigançait dans la tête de Florence et ils sont partis en souriant. C’était une des premières belles soirées d’été, l’école achevait. Les nuages se faisaient jaune feu dans le bleu plus sombre du ciel et s’étampaient comme un double identique sur la surface de la rivière tranquille. Sur le vieux pont de bois, la silhouette bien découpée de deux pêcheurs. Florence Gagnon qui se tenait bien immobile les culottes aux genoux et son chandail étiré pudiquement vers le bas tenait mes épaules pendant que je procédais machinalement à l’exploration maladroite. Nous ne nous étions même pas embrassés, rien. Je me souviens que mes mains tremblaient, souvenirs de sentiments extrêmement confus et le reste de la soirée est demeuré brumeux dans ma mémoire.
Le lundi matin suivant, je me suis présenté à l’école, gêné, manque évident de confiance en moi, nerveux. J’avais pensé à Florence Gagnon toute la fin de semaine sans oser aller chez elle, à la cabane aux fesses ou simplement l’appeler. Je suis entré dans la cafétéria à la recherche de Beaudette et Odette Verville s’est levée debout.
–“Toé pis Florence Gagnon…” me criait-elle d’un bord à l’autre de la cafétéria, –“…dans le cul!” gueulait-elle en pointant le majeur bien haut vers le ciel avec une face de dédain total, –“en plein dans le cul, sans-dessin!” Confus, j’avais le goût d’aller m’enterrer dans la cour d’école.
À l’époque, j’étais tellement innocent. Je ne connaissais rien à ces choses-là. Je pensais probablement que le vagin se situait dans la zone la plus anatomiquement improbable. Comme la maison de Zorro à la télé qui a l’air d’une casa d’une taille tout à fait modeste vue de l’extérieur mais dès qu’on pénètre à l’intérieur, ça prend les allures d’une hacienda monumentale avec des pièces et des pièces étalées comme un vrai dédale. Le vagin devait se trouver quelque part tapi dans le plus insoupçonnable recoin de ce château derrière moult épaisseurs de rideaux. Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit, Florence Gagnon? Pourquoi tu m’as laissé aller là?
À mes yeux, Florence Gagnon était magnifique mais elle avait les bras particulièrement poilus pour une fille. Personne n’osait l’agacer avec ses poils de bras cependant, elle avait la mèche courte. Je m’en foutais totalement. On racontait que dans un party-pyjama de filles, on l’avait surprise à se masturber avec le manche d’un stylo-feutre et pour s’en sortir elle avait presque forcé les autres filles à faire pareil. Comment on aurait pu ne pas être amis? Florence Gagnon et moi, ensemble comme une paire de doigts croisés serrés, exsangues. Mais “l’accident” a installé une petite distance entre nous. Avant ça, je sautais sur mon vélo et je me rendais chez elle même quand sa mère était absente et on écoutait la télé collés l’un contre l’autre, ou on se contait des peurs sur la galerie. Après, je ne me rappelle même pas lui avoir parlé, serait-ce au téléphone. Tout ce qu’elle aurait eu à me dire c’est : “Arrête, t’as passé tout droit, innocent,” mais en y repensant, j’aurais dû savoir. Quelque sensation étrange que j’avais ressenti bien que familière d’une certaine façon, du déjà vu, un orifice inhospitalier, pas correct.
Oui, j’ai alors vécu une grande déception mais j’étais surtout furieux contre cette stupide Odette Verville qui s’était fait une joie débile de répandre le cancan. Presque pendant un an, j’avais peur de tenir des choses dans mes mains. Quand je tenais un stylo en classe j’entendais murmurer “Mets-moi le pas dans le cul,” lorsque je mangeais une carotte ou un céleri dans mon lunch : “Ça va dans ta bouche, çà, hein, pas dans mon cul.” Mes notes ont baissé, j’ai perdu du poids.
Mais, la vengeance est un plat qui se mange froid et je n’ai rien eu à manger du tout; contre toute attente l’incident a lentement sombré dans l’oubli. Un soir je me suis retrouvé chez Florence Gagnon et deux autres filles étaient là avec nous. Un drôle de party-pyjama où j’avais été admis pour une raison qui m’échappe. Les filles occupaient un grand lit double et moi je dormais par terre sur un matelas soufflé, entre le lit et le mur, du côté occupé par Florence. À un certain moment dans la nuit, sans avoir provoqué quoi que ce soit, la main baladeuse de Florence tâtonnait son chemin dans mon pyjama. Un drôle de courant électrique sort de la main d’une fille lorsque c’est la première fois qu’une fille touche à votre pénis, et le choc se répand comme un courant magique dans votre corps en entier comme de vives ondulations qui piquent un peu. J’entendais tout. Son coeur. Mon coeur. Sa respiration. La chaleur d’une main étrangère. Le moindre mouvement quasi imperceptible de ses doigts, même les mouvements créés de toutes pièces par mon imagination survoltée. Mais sa main n’avait à peu près pas bougé. Elle s’était enveloppée autour de mon pénis comme un bas sur un pied. Comme morte, aucun mouvement. Je me tenais raide tranquille, comme mort moi aussi. Pour un moment j’ai bien cru qu’elle s’était endormie comme ça. –“Florence?” que j’ai murmuré le moins fort possible, mais immédiatement elle a répondu : “Oui?”
Après, plus personne n’a prononcé un traître mot. Je suis resté là, sa main sur moi, et j’ai senti le courant électrique diminuer tranquillement remplacé par une inconfortable moiteur. Je n’étais pas du tout certain de ce que Florence aurait dû faire ou aurait pu faire mais il m’apparaissait évident qu’elle avait bâclé le travail ou alors, elle ne savait pas quoi faire du tout. J’avais hâte de raconter ça aux amis pour obtenir en quelque sorte ma petite vengeance. Je m’imaginais les copains en train de mimer la masturbation dans les airs et se payer la tête de Florence devant toute la cafétéria mais ce n’est pas arrivé. J’ai fermé ma gueule. Heureusement, avant la fin du week-end, elle avait trouvé le truc. Mais avec le gros Blaise Babin. Le gros se faisait aller la gueule à l’école avec les “mains magiques” de Florence Gagnon en mimant le geste dont Florence m’avait cruellement privé. Blaise et Florence se sont mis à se fréquenter et à nouveau, je ne pouvais plus tenir de stylo à l’école, ni de carotte ni de céleri.
Florence Gagnon avait de beaux grands yeux marrons. Exotiques et chauds. Tellement grands, comme ils avaient semblé illuminer tout son visage en s’abreuvant de la lumière des nuages jaune feu au-dessus de la rivière Thompson, cette fois où j’ai véritablement connecté directement avec ses yeux. Je ne sais pas pourquoi on ne s’est pas embrassés ce soir-là et qu’est-ce que ça aurait pu changer, ce dont je me souviens c’est que ma huitième année avait été une foutue d’année moche.
…
J’ai bien dû faire cent pieds sur la grève boueuse. L’odeur fétide de l’époque était toujours là comme le fonds de commerce des nouveaux parfums que le temps avait transportés là. J’ai suivi une piste qui paraissait plus sèche et je suis monté un peu plus haut sur la rive. La végétation cachait en grande partie la grande gueule de la calvette de béton maintenant asséchée qui crachait autrefois tous les égouts de Dubuisson sur le marais des anciens bordels. Un piquet de bois ici et là rappelaient la route des trottoirs de bois. La plupart des billes de bois qui émergeaient encore de la boue s’étaient habillées d’une épaisse couche de mousse vert olive et se laissaient lentement absorber par la nature. Un tas de bois pourri, un peu plus haut que les autres, les billes recroquevillées sur elles-mêmes comme pour cacher tellement de vieux péchés, j’ai fermé les yeux et j’ai revu la cabane aux fesses, les grands yeux marrons de Florence Gagnon.
…
–“Madame Gadbois est dans le premier salon à votre droite,” me dit le monsieur austère dès que j’eus fini d’enfiler les pantoufles bleues. “Madame Florence Gadbois?” que je lui demande du tac au tac. “Non, c’est madame Armande Gadbois,” dit-il.
“N’y a-t-il pas une madame Florence Gagnon, ou Florence autre chose exposée ici?” Le monsieur me regarde comme si je débarquais de la planète mars. “Vous êtes vraiment ici pour voir Florence Gagnon?” enchaîne le bonhomme qui semblait toujours aussi sonné et qui m’observait avec une curiosité malsaine mal contenue. “Oui, Florence, Florence Gagnon,” que je rajoute. “Au bout complètement à gauche,” qu’il répond sèchement puis il tourne vitement les talons et regagne son comptoir.
En longeant le couloir, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil dans les pièces chaudement mais sobrement décorées. J’ai à peine entrevu madame Gadbois étendue au centre d’un amoncellement de fleurs hallucinant dans un cercueil digne des meilleurs ébénistes. Une foule compacte discute, les chaises occupées forcent l’ensemble des visiteurs à rester debout. J’essaie de reconnaître des visages mais tellement d’années se sont écoulées, il faudrait que je dévisage longuement tous ces gens pour en reconnaître un ou deux probablement, peut-être aucun. Je continue jusqu’au bout du couloir jusqu’au dernier salon à gauche. Un bout de papier épinglé sur le mur sur lequel est écrit à la main : Florence Gagnon. Le salon baigne dans une noirceur quasi opaque, je distingue à peine le fond de la pièce. J’entends monsieur pantoufles qui galope malhabilement dans le corridor et qui arrive essoufflé en s’excusant. “On n’avait pas allumé, personne n’est venu encore, je suis désolé.” Il passe sa main sur l’embrasure intérieure et une lumière blafarde s’installe sur le salon minuscule. Un cercueil en simple contreplaqué de merisier russe, un seul bouquet modeste déposé sur la partie fermée du cercueil.
Je marche solennellement vers la tombe, mes genoux descendent sur le prie-dieu. D’instinct, je regarde d’abord le petit arrangement floral, bleu et jaune feu, la carte indique Léon Santerre.
C’est moi Léon Santerre.
…
Je suis seul, non seulement seul mais je me sens profondément seul. Les autres ne sont pas arrivés. On avait dit sept heures et demi, il était huit heures moins quart. Il ferait bientôt noir. J’espérais secrètement que je n’étais pas encore tombé dans un de ces traquenards à la con. Je commençais déjà à regretter d’avoir accepté de venir. Les deux dernières années, ma mère m’avait envoyé en pensionnaire au séminaire d’Amos, tout le monde voulait un curé dans sa famille dans ces temps-là mais je songeais déjà à défroquer avant même l’ordination. Je n’avais pas vu les gars depuis un bon bout de temps mais c’est comme si ça ne me faisait rien, nos mondes étaient bien différents maintenant. Nos vieilles amitiés vivotaient sur du temps emprunté. Je sais que le père du gros Babin et celui de Beaudette sont enfermés ensemble à la prison de La Macaza, je ne sais pas trop quelles gaffes ils ont fait ni pour combien de temps ils seront là. Le gros Babin en mène large dans le secteur, des affaires louches, même à seize ans, les pommes pourries ne tombent pas bien loin des pommiers. Dope, vol d’autos, recel, blablabla. Il travaillait à la cour à scrap de madame Simard qui était tout juste en haut de la côte du vieux squat où la cabane aux fesses s’était finalement effondrée deux printemps avant. En arrière de la cour à scrap, séparé par un ruisseau pas très propre qui draine les eaux de la dompe, un dépotoir à ciel ouvert. Nous avons rendez-vous dans une vieille van Volkswagen au fond complètement de la cour à scrap. Babin s’arrange pour voler à madame Simard les batteries encore bonnes pour y avoir de la lumière, de la radio et les gars viennent veiller ici maintenant. Ils fument de la dope, boivent de la bibinne, déconnent en masse et se regardent perdre connaissance un coup bien gazés.
–“Tu vas voir Santerre, tu vas avoir une tabarnak de surprise, manque surtout pas ça, ça arrive pas tous les soirs icitte des affaires de même.” Mais les gars n’arrivaient toujours pas, il était passé huit heures maintenant. J’essayais de les voir venir dans la noirceur, à travers les carcasses de voitures pêle-mêle.
Je suis presque mort de peur quand Beaudette et Blaise Babin sont arrivés mais du côté de la dompe. Ils traînaient un matelas en condition étrangement passable, glané là où les camions ont fraîchement débarqué des ordures.
–“Ah, t’es là, toé?” demande Babin. “On avait dit sept heures et demi, non?” Et Babin s’empresse de répondre : “Oui mais ça a valu la peine de marcher un peu, m’as-tu vu le beau matelas, toé?” Beaudette était déjà affairé à démancher la banquette arrière du Volkswagen pour étendre le matelas sur le plancher. Babin et moi on s’est installés sur la banquette à la belle étoile et on a fumé un joint, bu un peu. De longs silences malaisants en disaient long sur les tangentes que prenaient nos jeunes vies et le temps se faisait éternité en attendant la “surprise”.
–“La v’là, les gars, la v’là, hostie que je le savais qu’elle viendrait!” s’exclame le gros Babin excité comme ça ne se peut même pas. Au loin dans la pénombre s’avance une silhouette de fille. À mesure qu’elle s’approche on distingue une longue chevelure javellisée jaune avec des racines noires, une jupe en denim très courte, deux longues jambes blanches et une camisole noire moulante avec des bretelles spaghetti. Dans ses pieds, la fille porte des bottes de caoutchouc noires découpées à la va-vite un peu en haut des chevilles, un sac à dos sur l’épaule.
–“Te l’avais dit, Santerre, une christ de surprise, hein? Tu t’attendais pas à voir Florence Gagnon icitte à soir, hein?” Effectivement, le coeur m’a fait rien qu’un tour.
Florence m’a regardé vite-vite avec les yeux d’un lièvre pris au collet.
–“Veux-tu boire un p’tit quec’chose, fumer de quoi?” lui demande Babin qui sautillait sur place et presque synchro je lui demandais timidement –“Ça va, Florence?” Elle marchait tout droit vers la vieille van Volkswagen d’un pas décidé.
–“Pas icitte pour faire du social,” qu’elle répond à Babin. Elle ne m’a ni répondu ni regardé. Avant que je n’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, ses deux genoux pointant vers le plafond du camion, les bottes de caoutchouc encore dans ses pieds de chaque côté du matelas, la jupe sous les seins et la petite culotte encore accrochée sur la cheville, entre ses cuisses les grosses fesses blanches du gros Babin qui s’époumonait sur elle qui s’agrippait au matelas les bras en croix, silencieuse. Le gros n’a pas mis bien longtemps à émettre un son de truie dont on botte le cul annonçant la triste fin de sa petite affaire. Je regardais ébaubi Beaudette les culottes à terre qui déjà se partait à la main en attendant son tour.
Après Beaudette, elle m’a regardé en pleine face. –“C’est ton tour mon beau Léon, Babin m’a fait venir juste pour toé. C’est ma première fois, désolée que c’était pas toute pour toé, t’avais beau venir me voir avant ou forcer pour passer le premier.”
Je n’aurais jamais été capable. Le gros Babin a sorti une vieille boîte de chocolat en tôle, a levé le couvercle puis l’a tourné à l’envers. Une pluie de billets et de pièces de monnaie est tombée entre ses jambes toujours écartées pendant qu’elle essuyait le sperme répandu partout sur elle. Elle était la seule belle chose dans ce foutoir de tôle pourrie entre le dépotoir, la cour à scrap et la swompe puante.
–“Compte pas pour rien, toute l’argent est là,” lui dit le gros Babin. Beaudette qui se reculotte, lui, n’ose même pas me regarder dans les yeux et le gros en remet :
–“Es-tu contente, là?, tu vas pouvoir dire que t’es une putain à c’t’heure.”
Elle a relevé le regard vers le gros dégueulasse et lui a répondu sèchement : “Tu dis ça à une personne, gros christ de Babin à marde, et je raconte partout que ta petite pissette d’écureuil garoche sa petite sauce en 15 secondes, même pas.” Elle se tenait debout bien droite, la tête haute, un corps sculptural, ses grands yeux marrons lançaient des torches de feu sur le gros Babin déconfit.
Elle a gardé son dernier regard pour moi, l’affaire la plus triste que je n’avais jamais vue, puis elle est repartie.
Je crois bien que je n’ai jamais souffert d’amour de toute ma vie autant qu’à ce moment-là, précisément ce moment-là.
…
J’ai quitté le bouquet des yeux et mon regard s’est retourné lentement vers la gauche, angoissé. J’avais peur de ce que j’allais voir, j’imaginais des cicatrices laissées là par des crétins ou le visage d’une femme de trois cent livres, les traces d’un long bout de l’histoire qui m’échappaient complètement. Je savais que ses beaux grands yeux marrons étaient maintenant fermés à jamais et que je ne les verrais plus. Mais à ma grande surprise, son visage était superbe, tout paisible sous sa couche de fard poudreux et son immobilité troublante. Ils avaient réussi à lui conserver un sourire presque taquin. Et cela m’a soulagé. Elle était toujours aussi belle ou c’est mon cerveau qui est totalement tordu.
Je suis resté là de longues minutes à la regarder, une heure peut-être, à la reconstruire dans ma mémoire, me faire un triste cinéma et personne n’était venu nous achaler. Le signet funéraire ne parlait d’aucune personne laissée derrière, ni mari, ni enfant.
Nerveusement, je me suis convaincu de frôler sa joue, la main tremblante, puis d’embrasser son front.
–“Tu peux y aller à c’t’heure, Florence Gagnon, personne d’autre va venir te voir maintenant.”
–“Mais c’est pas grave, moi je suis venu … moi, je t’aime.”
Léon possède ce don, il a l’œil pour dépister tous les placements de produit dans les téléromans à petit budget jusqu’aux grandes productions hollywoodiennes. Dès qu’une véritable marque de commerce, un logo même pastiché apparait à l’écran, Léon le détecte tout de suite, fut-il placé tout à fait au fond du décor. La chose va jusqu’à lui provoquer des poussées d’urticaire. Léon est un être extrêmement sensible, quoique dépressif depuis quelque temps. Imaginez lorsqu’on lui commandait un placement publicitaire dans un de ses textes.
…
Ma dernière tentative de suicide s’est passée dans le parc Liébert. Philippe Liébert, un obscur sculpteur débarqué des vieux pays et qui a réalisé, arrivé en Nouvelle France, en collaboration avec Antoine Cirier, un retable et le tabernacle du maître-autel de l’église de la Purification-de-la-Bienheureuse-Vierge-Marie de Repentigny. Cirier, justement le nom d’une des rues qui ceinturent le parc, drôle de nom pour un assistant-fabricant de tabernacle. C’est le nom de ma rue aussi. Wow. Le service de toponymie de la ville traversait une période difficile, lui aussi, c’est clair.
Je dis ma dernière tentative de suicide pas parce que la tentative s’était avérée efficace mais parce que j’ai abandonné là le projet de me mettre à mort moi-même, je ne serais plus là pour l’écrire sinon, vous l’aurez compris. Écrire peut jouer des tours dans les notions complexes de vie et de mort, on se doit d’être très pointilleux dans le choix des mots.
C’était l’été, tout juste à l’approche du crépuscule. L’herbe était fraîche et portait encore des reflets bleutés dans les premières faiblesses de la lumière blafarde du soir. J’étais légèrement ivre et puissamment fatigué. Gros manque de sommeil. À mon chambreur, le dernier que j’ai croisé en quittant la maison, j’ai simplement dit que j’allais au parc. Les plus grands alibis doivent toujours contenir une parcelle de vérité, au moins.
J’avais comme des aiguilles dans les côtes. Tous mes muscles étaient raides de tension; la pression dans mon crâne atteignait des records, on aurait dit que tout le sang de mon corps était pris là et ne pouvait plus redescendre. Il y avait un arc formé de spirées blanches en pleine floraison, spectaculaires grappes de fleurs blanches partout comme si une tempête de neige avait frappé le parc en plein été. En bonus, un refuge discret à l’abri du regard des passants sur Cirier. Un petit square mais rond, des bancs de bois adossés aux spirées mais j’ai choisi de m’asseoir par terre au milieu. La chute aurait pu avoir comme effet pervers d’engendrer des extras pour me mettre en bière le moindrement présentable. Je me suis donc installé sur la pierre plate, j’ai sorti mes choses de mon sac à dos. J’avais un tourne-disque portatif à batteries que j’avais acheté dans une grande surface lorsque le jeune vendeur beaucoup plus cool que moi m’avait juré que c’était son rêve d’en avoir un pareil. Avant de m’offrir sans sourciller sa plus belle garantie prolongée. À côté de ma merveilleuse Crosley Revolution battery operated portable turntable, une bouteille de porto bon marché, trois microsillons dans leurs pochettes élimées, un pot de pharmacie avec je ne sais plus combien de comprimés dedans.
Un des disques était un Leon Russel Live tellement égratigné, on aurait dit que le pauvre homme chantait au fond d’un bac à récup qui aurait aussi logé une énorme ruche d’abeilles. C’est celui que j’avais choisi de faire jouer le premier. Le détail a peu d’importance, à savoir le titre des deux autres, que je n’escomptais pas avoir le temps d’écouter de toutes façons.
J’ai brassé le pot de pilules avant de l’ouvrir, comme un son de dés, de maracas ou de serpent à sonnettes. Le beau logo de l’ordre des pharmaciens sur le flacon donnait un ton officiel à la chose, la mort comme une banale prescription à un mal de vivre bénin. Cela ne faisait aucune différence dans le résultat que la prescription soit adressée à moi ou à ma douce. J’ai écrasé quelques comprimés, j’en ai laissé d’autres entiers. Je me rappelle comment tout cela avait été facile.
Un couple de pigeons se faisait une cour dévergondée devant moi comme si je n’existais plus déjà. J’écoutais la voix de Léon et sa chorale d’abeilles en écho au fond d’un bac à récup, je regardais au loin les beaux petits bungalows alignés bien droits et j’essayais d’imaginer les gens à l’intérieur. Je me suis soudainement senti mal pour la pauvre personne qui me retrouverait là.
…
J’ouvre les yeux dans une ambulance. Le plafond et les murs sont en acier inoxydable impeccable. Un belle grande paramédic rousse, un policier moustachu à ses côtés. Je les regarde, les deux personnes dans leurs costumes de fonction, et la première chose qui me vient à l’esprit de retour du grand tunnel de la mort : Urgences 911. C’est en plein ça. Aucune révélation, aucun remord, je ne suis qu’un figurant dans la populaire série Urgences 911.
Une croûte de vomi tenacement accrochée à mes lèvres et mon crâne brûle comme si j’avais douze migraines en même temps. Le corps baigné dans un aquarium géant de fourmis rouges enragées comme dans Fort Boyard et je me questionne à savoir si je survivrai jusqu’à l’interrogatoire débile du père Foura. Je referme les yeux et je me repasse des moments précis de ma vie, des instants insensés ou des placements de produit s’infiltraient dans mes propres rêves. Un en particulier où j’étais un sauveteur de plage au bord de la mer avec mon fidèle assistant, un dauphin qui buvait toujours sans vergogne et en tenant le logo face à l’écran, des quantités impressionnantes de Pepsi. Je buvais du Pepsi aussi, inlassablement, goulument, comme quand on se réveille assoiffé un lendemain de cuite. Je me sens tellement stupide, je souris, je ris même devant la paramédic et le flic ébaubis.
La mignonne paramédic me demande comment je vais et je réponds “Trrrrès bien,” en roulant longuement le r. Elle rit. Ils rient. Tout le monde et sa soeur ont l’air de trouver tout ça tellement comique. Je leur demande : “Pourquoi les menottes?” Le policier referme son calepin et plante son stylo dedans avant de me dire que j’étais en état d’arrestation pour errance nocturne et pour avoir été dans un parc public après onze heures. Oh que j’avais erré nuitamment, oh que oui la belle errance, que je me dis bien que les mots roulent dans mon cerveau comme dans une boule de caramel.
Je dis “J’habite là,” en pointant vaguement de la main dans une direction approximative que je croyais bien être vers chez moi. Le policier hoche de la tête un petit coup avant de débarrer les menottes, la paramédic qui semblait posséder le monopole de l’empathie ajoute “il est correct, il a été chanceux, il peut repartir.” Mon sac à dos est près de moi sur le sol de l’ambulance. Ils m’avaient laissé mes “armes”, même la bouteille de porto y était toujours. Je m’attends à bien d’autres questions mais ça ne vient pas.
La porte de l’ambulance s’ouvre sur la scène exacte où tout cela s’était joué. L’herbe était tournée au bleu très foncé maintenant que la nuit était définitivement tombée. La douce et les enfants devaient dormir à une heure pareille. J’appelle mon chambreur sur son cell directement pour lui dire que je suis encore au parc en omettant de lui raconter tout ce qui venait de s’y jouer comme mélo. “J’avais compris ça tantôt,” répond-il tout de go sans émotion. Je l’ai sûrement réveillé.
Avant de quitter le parc, la rousse paramédic me dit que lorsqu’ils m’ont trouvé, le disque jouait toujours, un son à chier, mais il jouait toujours. Les piles avaient duré tout ce temps. Elle l’a fermé et tout ramassé avant de m’attacher à la civière.
Quand elle m’a dit ça, j’ai tout de suite pensé “Excellente performance! ****1/2 étoiles” à poster sur le site web du Crosley Revolution battery operated portable turntable. Excellente critique, l’appareil rêvé, quatre étoiles et demi, 100% pur bonheur.
Les gens chez le Crosley Revolution battery operated portable turntable vont sourire et partager mon commentaire dans toutes leurs publicités et d’autres gens souriront et partageront à leur tour et d’autres à leur tour aussi, ad nauseam. Je serai viral, je serai le “suicidaire qui a survécu courageusement en écoutant Leon Russel sur son Crosley Revolution battery operated portable turntable” et je serai partout à la fois dans toutes les maisons, tous les bureaux, les écoles, les autobus, sur toute la toile jusqu’à ce que la chose se réduise à un petit fait anecdotique, une de ces petites insignifiances de la vie qui font rigoler et réchauffent les cœurs sur la planète le temps d’un court attendrissement avant de sombrer totalement dans l’oubli.
…
Léon est rentré se coucher dans son lit, mais son insomnie, comme une amante trahie, l’y attendait patiemment.
J’y ai séjourné quelques semaines en 1976, dans le temps de la dictature de Duvalier fils (Jean-Claude, dit bébé Doc, “président à vie” de 1971 à 1986). Quel peuple ami et adorable et tellement résilient. Ils ne méritent pas l’ombre de la moitié d’une chiure de mouche du destin qui ne semble jamais manquer d’imagination pour les accabler encore et encore. L’actualité nous démontre encore aujourd’hui l’ampleur de cette imagination. Dans ces tristes circonstances, je reviens donc avec ce texte revu et corrigé pour égoïstement ressentir encore la beauté de ce peuple et son pays meurtri. Jodi a, nou tout’ sé haitien nou yé.
Ô Dambala
Ne jamais envisager vraiment être un jour plus grands avant de s’éveiller ébaubis un matin hors du temps échevelés entre lune et soleil un ciel pourpre sur Pétionville dans l’urgence brûlante qui n’admet ni résistance arguments ni régimbance trois mille kilomètres et un lit au sud du néant blanc
Tourner, retourner deux corps pris aux cordes comme des pantins les sangs retournés emportés aveuglément manipulés sauvagement par la main chaude des tropiques
Alors tout cela était la vérité rien que la vérité toute la vérité maintenant au diable déportée le temps, tout ce temps le vent du large, la mort la menace de l’oubli
L’entièreté de ta peau revient s’étendre sur ma mémoire un mirage où je rêvais m’échoir amour, ô combien la maison perd ses couleurs quand raide comme soudain dans la stupeur s’efface demain tout le temps qui vient ton souffle et bientôt le mien
Chaque jour j’enfonce des aiguilles dans le Dambala chaque matin au loin j’entends battre les tams-tams chaque nuit au bord des rivières et des sources dans mes rêves saignent des coqs
Dans un grabat de touriste j’ai appris que la mort serait viable demain tout aussi radieux si le présent mourait là
À jamais je me résigne les passés pas tous narcotiques sèment sur demain la guigne y versent un élixir toxique
Je le jure ici même en l’enfance bénie jamais aussi près du sentiment je n’aurais su être tout autant
béni
Comme ce matin après la tempête nos corps épaves en rade sur la vague des draps
Ta main a retrouvé au sol toute une platée de goyaves encore juteuses et molles tranchées en petits bateaux comme tu les aimais
Je regardais ta bouche accueillir le rose fruit
Je caressais ta tête sur ma cuisse, chaude la tienne la lune aurait bien voulu rester le soleil, lui, s’installer
Comment toutes ces choses banales prenaient un goût si délectable à la minute même si belle ni la veille ni demain nanoseconde figée dans l’éternel
quand l’amour démasqué Dambala, ô Dambala prince vaudou de la fécondité avec deux petits enfants
s’en fabriquait des plus grands.
à Denise.
Flying Bum
En en-tête, Haïti Chérie 2, 2020, tous droits réservés.
Élizabeth Martineau, Média mixte sur papier d’Arches.
En inséré, carte postale d’époque, Hôtel Dambala, Pétionville, source inconnue.
Pour nous deux ce samedi soir, ce sera du sexe charitable et hygiénique, moi et Thérèse avec son œil de vitre, dans un motel bon marché du boulevard Taschereau.
J’éteins les lumières et nous nous retrouvons là, à tâtonner dans le vide en pleine noirceur. Je n’ai des relations sexuelles que dans la noirceur totale parce que mes couilles ont la forme de parallélogrammes. Ça me gêne rondement. Dans le noir, aucune fille ne peut constater la chose mais en plein jour ça devient tellement évident. La dernière fille qui les a vues pensait que c’étaient des losanges, j’ai esquivé le débat géométrique.
–“Tu trouves?” ai-je simplement dit en essayant d’attraper l’interrupteur au plus coupant.
Heureusement, Thérèse préfère baiser en pleine noirceur aussi. Thérèse doit bien avoir 45 ans et possède, outre une beauté indéfinissable, une peau pas très douce, plutôt reptilienne en fait. Mais ses cheveux sont impeccables. Mais encore, elle porte un oeil de vitre assez évident. Probablement un truc bon marché ou du travail d’ophtalmo bâclé. Elle l’expulse régulièrement de son orbite sans façon et elle le frotte avec une lingette à lunettes. Elle dit que ça la gratouille tout le temps, surtout en pleine saison de pollen.
–“Parfois je l’enlève en pleine baise,” dit-elle, “il y a des gars qui aiment ça,” et elle rajoute : “Des fois, il poppe tout seul en plein orgasme, ça surprend son mec!”
–“Sens-toi bien à l’aise,” que je lui dis, “Vas-y comme tu le sens.” Il fait noir comme dans le cul d’un ours, heureusement.
Thérèse enlève son oeil de vitre et le dépose sur le chevet. Ensuite, elle enroule ses jambes autour de mes fesses. Sur le miroir au plafond, ses jambes maigrelettes forment un beau triangle isocèle.
Du sexe hygiénique et charitable mais assez hot quand même, le genre de sexe où la charité s’exerce de façon équilatérale et nous fait donc oublier l’aspect beau geste de la chose, on lèche donc les choses un peu plus, on tient les choses un peu plus longtemps parce qu’on ne sait jamais si c’est la derrnière fois qu’on aura la chance de tenir ou lécher de telles sortes de choses.
–“Ciboire, tes couilles sont donc bien pointues,” se plaint Thérèse, “ça me pique dans la raie, c’est gossant!”
–“Voyons donc, c’est la première fois que j’entends ça.” que je lui dis même si j’ai déjà entendu ça. Souvent. Tout le temps, en fait.
Cris aigus, ou autres positions obtues, hypoténuse chinoise ou polonaise inversée, vient un temps où la chose est finalement accomplie, totalement consommée, et nous taponnons tous les deux sur le tapis de la chambre à la recherche de nos fringues. Il y a un chemin de fer juste derrière le motel et le train qui passe siffle à nous percer les tympans et le plancher de la chambre vibre au moins autant que la vibration à péage du lit king octogonal. Avec un peu plus de synchronisme, avoir su, j’aurais pu épargner cinquante cennes.
–“On devrait se reprendre un de ces quatre,” dit Thérèse sur un ton assez carré.
–“Certain,” – je mens rondement – “Absolument!”
Elle gribouille son numéro de cellulaire sur un carton d’allumettes. Dans le noir, elle me fait le bisou d’adieu directement sur le bord d’une oreille avant de se reprendre et ensuite attraper une de mes narines. Elle abandonne finalement le projet et elle s’en va. Je sens une certaine forme de tristesse et de résilience jusque dans mes deux parallélogrammes irrités. Triste que nos lignes se séparent ici bien droites, presqu’aussi triste que de l’avoir rencontrée dans un premier temps.
Je me lève et je rallume la lampe de chevet. On dirait qu’un ouragan a passé dans le lit, les draps sont emmêlés les uns dans les autres, les condoms qui ont atterri aveuglément ici et là forment un trapèze parfait, je vais te prendre un 6/49. En enfilant mes culottes, j’aperçois ébaubi l’œil de vitre de Thérèse déposé dans sa lingette sur la table de chevet, on dirait qu’il me regarde.
Ce n’est pas la première fois qu’une femme “oublie” quelque chose comme un hypocrite prétexte pour me revoir. Par contre, la plupart du temps, c’est une paire de boucles d’oreilles ou un bracelet. Par la fenêtre, je vois encore les phares de sa voiture qui pointent vers la chambre du motel, je la vois assise immobile derrière son volant, le visage illuminé par son cellulaire. Je pourrais partir après elle, mais je reste là, assis sur le bord du lit. En lieu et place, pris d’une curiosité un peu malsaine, je ramasse l’œil de vitre de Thérèse et je le roule dans la paume de ma main. En fait, ce n’est pas si sphérique qu’on pourrait le croire, plutôt ovaloïde. Je le roule dans la paume de ma main un long moment, et Thérèse recule lentement dans le stationnement puis elle part vers l’ouest sur Taschereau.
Je marche jusqu’à ma voiture, je fous l’oeil de vitre dans ma poche de pantalon avec le carton d’allumettes, et je pars parallèlement mais dans le sens opposé sur Taschereau.
Tu n’es pas encore tout à fait débarrassée de moi, ma belle Thérèse.
CQFD.
à Lucien Deschamps, il ne m’aura pas enseigné la géométrie pour rien.