Amphigouri d’une nuit d’été

Relever le dossier de ma chaise, facile avec la gueule, même à grands coups de pieds ça veut pas, je vais réveiller tout le monde.

Une nouvelle zone de turbulence en vue. Les autorités aéroportuaires auraient dû savoir, on ne déplace pas un mastodonte de cette ampleur sans risque. Des gens pourraient y laisser leur peau, d’autres leurs dos, y perdre leurs nerfs ou se les re-coincer. On parle d’un frigo de huit tonnes et demi, pas surprenant que les roulettes aient creusé un sillon de quatre pouces dans la dalle de béton de la salle de jeux. J’en pisse encore de la colonne. Mes prières sont désormais ma seule stratégie de pilotage. Le plafond nuageux est à trois pieds du sol, je marche penché, impossible à déplier. Impossible de bien piloter sous influence cet appareil incongru, un foutu lazy-boy beige et brun bon marché que ma douce avait trouvé bien de son goût. Une chance qu’on l’a tout de même, je ne déplie plus assez pour dormir dans mon lit. Mais la bête est combative. Veut pas se redresser.

Est-ce que j’ai bien pris toutes mes pilules? LONGUEUIL!, m’écriai-je à moi-même pour toute réponse. On dirait que oui. Quelle heure est-il, cou’donc? LONGUEUIL, encore!

La douleur s’amplifie au moindre choc, le pilote cherche désespérément à placer l’appareil dans la trajectoire-soulagement, les interrupteurs sur la position Ouf!, mais le tableau de bord a besoin d’un redémarrage on dirait, les appareils de vol virevoltent dans tous les sens, étourdis. La clanche ne répond plus aux coups de pieds carabinés. Comment redresser le dossier? Comment je vais me rappeler de tout ça si je m’endors dans ma sueur, épuisé?

La chaise, ah, la chaise. Dans la télé Monique Miller qui doit bien avoir cent ans marmonnait à Rousseau qu’elle a mis une année complète à apprendre un Ionesco par coeur, la chaise justement, juste parce que ça ne tient pas debout. Effectivement, moi non plus. Mille mots, je devrais me rappeler. Me forcer du moins. Même si on nage dans l’amphigouri le plus opaque. L’exemple que le dictionnaire donne pour l’amphigouri est formel:

— Alors, comment est-il ce matin le docteur ?

— Il est sauvé, mais il faudra qu’il redescende de son arbre à fous…

Mais non, ma tête est bien là, mais l’arbre? On a remplacé l’arbre qui s’égrenait tranquillement pas vite sur le plancher du salon par une étagère depuis belle lurette, ses restes dorment en bonne partie dans l’aspirateur central. Rien à craindre pour la folie comme telle, je suis bien calé dans le lazy-boy de ma douce, vol de nuit tout à fait féérique au-dessus de Longueuil. Tout baigne.

On fait le tour vite, quand même, dans un appareil de cette puissance. De Longueuil. Et on tourne et on tourne mais jamais on ne s’endort vraiment avec le souvenir d’un tel réfrigérateur coincé entre la vertèbre S1 et le bassin versant du boyau de jardin que je tentais de ressusciter d’un hiver trop long dans son petit cagibi dans le mur derrière le coupable électroménager.

Ça parle fort. Les gens s’agitent, ils n’étaient pas partis se coucher les “gens”? Ils ne travaillent pas demain, les “gens”? Mais qui sont ces « gens »? Ferme la télé, tu dors.

Moi en tous cas je ne ris plus, non, c’est décidé, demain je m’écrase me disais-je. Pas de bureau, il y a suffisamment d’affaires qui se brassent ici-même. Quand soudain rien ne voulait plus se calmer, soudain cette énorme turbulence comme un choc jusqu’aux orteils qui frappaient la chaise violemment pour que le dossier se redresse, mon appareil balloté comme un manège du Parc Belmont, mes lunettes, mon cellulaire, ma bouteille d’eau volent au-dessus de ma tête. Heureusement que le cellulaire était branché au chargeur sinon le cosmos l’absorbait et me laissait sans voie de communication avec le sol, la terre, avec Laurie qui dort toujours près du sien dans la chambre au loin.

Calvaire, l’étagère va me tomber dessus, je vais mourir étouffé sous cent-cinquante tonnes de bandes dessinées, on ne rit plus. Les hôtesses, les agents de bord, les waitress d’avions, les préposé(e)s de cabine au confort des passagers(ères) ne savent plus comment on doit les appeler ni où donner de la tête, ils courent partout comme des têtes pas de poule, s’accrochent qui à un siège qui à ses vaines espérances.

“Brace, brace!” hurle le capitaine dans les haut-parleurs dans un français très approximatif à mon goût à moi. Jamais je ne mettrai la tête entre les genoux, jamais, mon physiothérapeute a été formel. Mon fils Julien dit qu’il n’y a rien de scientifique là-dedans, que c’est la partie du manuel de sécurité aérienne qui fait acte de compassion; en pareille position, le cou casse sec, pas de souffrance inutile. Moi je veux voir. Dans mon hublot, pour une fois que j’en ai un, je regarde l’aile qui me semble sortie tout droit d’un Dali, pendouillante, molle. Étrange, on peut toujours assez bien prononcer molle, même la bouche molle. Molle.   Molle-molle.     Guacamole.

Une chance que je suis venu seul, les autres ne sont pas venus finalement, sans Fidel, c’est plus pareil Cuba. Venues non plus. Les femmes, je veux dire. Pas possible, tout de même, la nature est faite forte. Est-ce là une timide turgescence qui se dessine au loin sur mon pyjama malgré la catastrophe annoncée, calvaire! Non, ce n’est pas une érection, l’ultime de son genre s’il en fût une, c’est l’image de la mort qui se pointe la tête. Pas encore elle, une tache celle-là, la mort. Je lui ai pourtant dit que je la trouverais bien le jour où j’aurai besoin d’elle. Je vais enfin savoir si elle sort de nous à la fin, si elle fuit, ou si elle y entre définitivement, s’empare de la viande comme on se garroche sur le rôti en spécial quand le commis fait tomber de nouveaux paquets dans le comptoir vide chez Super C.

La vie nous vient des femmes, on peut se fier là-dessus, une femme. Mais la mort vient de partout, elle, la pas fiable. Les pieds m’enflent démesurément dans le sud à Cuba comme ailleurs, elle suit mes orteils dans le sable, me cherche même en vacances. Mais elle ne me fait pas peur, plusieurs de mes amis ou de ma famille sont déjà des morts et ils sont tous tout à fait inoffensifs. Mais elle m’enquiquine la vache, elle m’exaspère profondément. Tant qu’à être là à jaser avec le monde, à voir, à goûter, à sentir, à écouter, à voir pousser nos petits-enfants, qu’est-ce qui pressait tant que ça ce soir, la mort?

Mais la descente continue infiniment droite, linéaire, inébranlable, elle. Malgré le chaos qui règne ici-dedans. Secondes interminables qui ralentissent le temps pour nous laisser savourer chaque instant d’angoisse et de frayeur comme un dernier verre levé sur nos vies qui s’arrêteront au bout d’une sublime accélération de 9.7 mètres à la seconde carrée. Comme la grande côte du vieux cynique du Parc Belmont mais trois planètes de haut, pas de rail en bas.

La finitude, le néant. Une autre belle saloperie, le temps, quand ça arrête sec. Et la promesse se réalise en un choc assourdissant, opéra de crissements de tôle, de craquements d’objets désormais sans objet et de voix criant le dernier cri, râlant le decrescendo de la dernière mesure du dernier mouvement, boucane, pleurs, gémissements, lumières en folies déréglées, ramassis de morceaux d’avion et de chair humaine, même un foutu bichon maltais sorti de la soute, brassés dans les airs, facile comme une salsa dans le robot culinaire. Le sang qui me gicle des entrailles va-t-il emporter la vie avec lui au dehors de mon corps ou faire une petite place en-dedans de moi pour la mort qui veut s’y installer, je vais enfin savoir.

Le pouls devenu irrégulier, difficile à suivre mais toujours là, comme un tempo à la Frank Zappa et le chant des sirènes timides au loin, je prête l’oreille qui semble encore tenir à ma tête malgré tout, la douleur court de la fesse aux orteils à la fesse et encore comme autant de coups de poignards. Je me concentre, des petits pas au loin comme si la mort ne voulait réveiller personne, sur le bout des pieds. Il me reste assez de pouls pour les entendre s’approcher, la voix des sirènes s’emporte. Dominic qui marche sur la tête pour ne pas déranger la mort à six heures du matin, le secouriste, que dis-je, l’ambulancier maintenant. “Dis-moi ton nom.” LONGUEUIL! “Ta date de naissance.” LONGUEUIL! “Niaise pas, là, l’ambulance s’en vient. Quelle date on est, c’est qui le premier ministre? Non, c’est pas Claude Généreux.” J’ai entendu l’hélicoptère descendre en arrière de la balançoire, je dois avoir un pied de l’autre bord certain, un hélicoptère c’est pas rien. Si les ailes accrochent les moustiquaires de la balançoire, Laurie va tous les tuer, leurs brancards ne repartiront pas bredouilles, oh que non. Pas eux autres qui vont être obligés d’endurer les mouches après ça.

Dominic court à la porte leur ouvrir puis disparaît dans la cabine avertir les autres: “Mesdames et messieurs nous arrivons à Montréal-Trudeau où la température atteint 48 degrés Celcius dans une sinistre nuit sans lune. Veuillez relever le dossier de votre siège (facile avec la gueule) et rester assis jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil. Merci d’avoir choisi Air Longueuil pour votre voyage et nous espérons vous revoir bientôt sur nos lignes.”

Ça réveille bête surtout quand on ne dormait pas.

Longueuil toute tranquille dans l’heure bleue où les fous promènent leurs chiens imaginaires en parlant à leurs reflets dans les vitrines éteintes. Un silence de cinq heures du matin dans le bois immobile.

Dans le salon chez moi, un clic tout p’tit, tout p’tit, la clanche a accroché.

 

Le dossier s’est redressé.

 

Flying Bum

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À l’obscur chercheur qui a découvert l’acide (S)-6-méthoxy-α-méthyl-2-naphthalèneacétique (naproxène), reste à fignoler la posologie.

Le diable est aux vaches

Ça faisait longtemps que j’en voulais un. Je sais, tout le monde sait que j’ai une sainte horreur de pinner des affaires derrière l’auto ou d’avoir à rouler avec un rack sur le toit de la voiture. Mais là, Canadian Tire les donnait littéralement, un spécial d’enfer, ça ne valait même pas la peine de ne pas m’en acheter un, ça aurait été péché mortel.

Imaginez donc, un kayak qui se plie en deux et qui entre directement dans le coffre de la voiture. Même la rame plie en deux. J’étais moi-même un peu plié en deux quand j’ai vu le spécial. J’ai lu les spécifications en diagonale, les questions toutes bêtes et secondaires relatives à une embarcation qui va sur l’eau comme l’histoire de l’étanchéité, c’est certain que les chinois y ont pensé, Canadian Tire en vendrait pas sinon. Évidemment les vestes de flottaison n’étaient pas en spécial la même semaine, ces gens-là ont des spécialistes de la mise en marché à temps plein, mais on ne lésine pas sur la sécurité, money is no object comme disent les chinois. J’en ai acheté une belle, plus chère que le kayak.

J’ai fait un croche à l’atelier où je me suis fabriqué un beau vinyle pour compléter le travail bâclé des chinois. Le modèle de mon kayak, Le Diable, écrit en belles lettres aux couleurs feux de l’enfer. Pour satisfaire mes obsessions d’originalité j’ai rajouté quelques lettres clonées sur les originales et il s’appelle maintenant Le Diable est aux Vaches. J’ai tout paqueté ça dans le char et je suis entré chez moi pressé de montrer ça à ma douce. Sa réaction se classe dans la catégorie mitigée, sa moue exprimait un timide: “Je m’en câli…. Tu vas pas aller te noyer toé-là dans une affaire de même? C’est-tu garanti ça? Combien t’as payé ça, innocent, un kayak qui plie en deux? T’as-tu gardé la facture? On a bien d’autres choses à payer, non? Le monde va se plier en deux quand ils vont te voir ramer là-dedans.”

Ma douce embarque rarement sur des choses qui flottent, ailleurs que dans la piscine et encore, même si elle touche le fond, de la piscine on s’entend. Mais moi, je suis en mode actif par les temps qui courent et j’essaie simplement de les rattraper (les temps qui courent). Aussitôt la vaisselle du souper bien cordée dans son rack, je prépare tout ce qu’il faut et je pars étrenner mon beau kayak. “Amène-toi une grosse serviette, innocent, ça va être commode.” Et mon orgueil a clâmé un non bien ressenti, dans ma tête bien sûr, et mon petit génie de service bien tapi dans un recoin de mes suspicions se frottait le menton du doute mais s’est tu par respect. En fermant le coffre j’ai cru entendre au loin: “Ça y est, il commence à virer fou!”

J’ai roulé sur le chemin de la presqu’île un certain temps à la recherche d’un débarcadère de fortune à l’abri des regards. Le bon spot trouvé, j’ai déplié la chose et je nous ai lancés Le Diable est aux Vaches et moi dans les eaux beiges-brunes de la rivière l’Aswomption. Ça motive à ne pas chavirer là-dedans, une bonne affaire quand même. Je connais que dalle dans la navigation sauf peut-être que les rivières ont un sens. J’ai donc décidé de remonter le courant pour m’économiser le meilleur pour la fin. J’ai accroché un ruban fluo dans la branche d’un saule pleureur qui pendait au-dessus de l’eau pour ne pas brailler ma vie à retrouver l’auto, il n’y a pas rien que des poux là-dedans. Et allez hop, capitaine Bum vogue sa galère sur les flots beiges-bruns du soleil qui penche sur un beau soir d’été sur la rivière l’Aswomption.

Une seule pensée obscurcissait mes songeries aquatiques, mais à peine une petite breumasse d’incertitude. Me questionnant sur la profondeur des eaux sous mon frêle et pliable esquif, était-ce une si bonne idée que ça de baptiser mon kayak Le Diable est aux Vaches?

Le suppôt de Satan était suspendu à son poste sous le pont de la 341 à l’affût, grignotant des Krispy Kreme original-vanille qu’une grosse madame qui avait passé plus tôt sur le pont devait encore chercher ébaubie, dans la boîte sur le siège passager. Sont passés où, cou’donc? Ça se mange trop vite tellement c’est bon se dit-elle, résignée et décue, en attendant sa lumière au bout du pont. Lorsque le suppôt vit venir l’hurluberlu en kayak, il supposât (je suppose que les suppôts peuvent supposer au passé simple aussi bien que n’importe qui) il supposât, disais-je, qu’il avait un client, flairant déjà la bonne affaire. Le rameur avait l’air d’avoir surestimé ses capacités à pagayer contre le courant, son visage cramoisi était marqué de taches blanches contrastantes qui dessinaient sur ses joues la forme de pays inconnus et exotiques et la sueur qui perlait sur son front s’agençait à ses grandes oreilles qui saignaient.

Le soleil était passablement canté et dans la noirceur presque opaque sous le pont une chatte n’aurait pas retrouvé ses petits mais rien qu’un kayakiste épuisé, dans un état second. À la rencontre d’une roche bien ronde à fleur d’eau, Le Diable est aux Vaches se plia sur lui-même sans raison et là, le diable était aux vaches pour de vrai, je le savais. L’eau s’est infiltrée dans les deux moitiés du kayak et moi, hors de moi, expulsé hors de lui. Au terme d’un combat épique, je me suis retrouvé tenant désespérément la rame sous mon menton, l’hostie de kayak chinois d’une main, ramant de l’autre main pour me tenir en équilibre debout sur le fond de pierres gluantes, le liquide indéfinissable qui m’arrivait en-dessous du nez me laissant respirer seulement si je réussissais à me maintenir sur la pointe des pieds. J’ai vécu des positions plus confortables, souvent je dirais.

C’est clair que j’avais oublié un morceau dans l’auto. Ah oui, la veste.

Étais-je sur un îlot de pierres entouré d’eaux plus profondes ou de vases épaisses qui auraient tôt fait de m’aspirer dans le fond de cette soupe poisseuse, je ne saurais dire. Mais bouger de là n’était pas encore ma meilleure option, pour le moment. Outre brailler ma vie, il me restait une autre option à tester, crier à m’en cracher les bronches au loin. Mais crier quoi, à qui?

KAYAKISTE

(à tue-tête, avec l’écho sous le pont)

Mon âme au diable si je sors de ce trou vivant!

(classique, vous me direz, mais bon)

SUPPÔT

(sussutant)

Chérie, je te rappelle, j’ai un client. Oui, bizoux moi aussi, allez.

(voix caverneuse un peu empruntée)

Vous aurez, cher ami, la plus fascinante des coïncidences à raconter à votre douce à votre retour à la maison.

KAYAKISTE

(esbaudi)

Satan?

SUPPÔT

Vous n’êtes pas véritablement en position d’être si pointilleux dans le choix de votre interlocuteur, il me semble. Satan est un homme extrêmement occupé, vous savez. La vie moderne fait de l’enfer une entreprise qui connait une expansion spectaculaire, sa gestion occupe le pauvre homme jour et nuit. Il doit nécessairement déléguer, mais nous sommes tous totalement investis de sa confiance et armés de sa toute-puissance.

KAYAKISTE

(esbaudi commence à être faible comme mot)

On jase, là, mais je sens mes forces fléchir et passer les barbottes entre mes jambes, vous me sortez de là oui ou merde? On a un deal, ou on n’en a pas?

SUPPÔT

On se calme. Je dois rédiger le constat, monsieur Bum. La paperasse usuelle. Des âmes, des âmes, on commence à en avoir un pas pire inventaire. Leur prix est à la baisse ces jours-ci, vous savez.

KAYAKISTE

(à lui-même)

C’est bien ma chance proverbiale, tombé sur une trappe à tickets de l’enfer.

(au suppôt, je suppose)

Oui mais ma situation n’est tout de même pas si désespérée, elle pourrait aisément trouver une fin heureuse par elle-même, qui sait? Le prix de mon salut ne saurait dans ces circonstances dépasser la valeur de mon âme, non?

SUPPÔT

On verra bien. Question 1, monsieur Bum, êtes-vous activement engagé dans une croyance religieuse, si oui laquelle?

KAYAKISTE

Mais c’est horrible comme question, la discrimination basée sur la religion, c’est strictement interdit par la loi, nous en sommes heureusement protégés par la charte des droits et libertés de Trudeau le père.

SUPPÔT

Désolé, Trudeau le père n’est pas dans ma liste des divinités déductibles. Une âme sans foi, ça vaut quoi selon vous, monsieur Bum? Vous êtes un homme brillant, monsieur Bum, n’étiez-vous pas un premier de classe récidiviste? N’aviez-vous pas un quotient supérieur à la moyenne? Satan est acheteur dans ce rayon-là, ses oeuvres et ses pompes ont maintenant un département de recherche et développement à la fine pointe qui embauche toujours.

KAYAKISTE

Vous voulez insinuer que je serais consultant pour Satan inc.? Pour l’éternité?

SUPPÔT

Non, pas vraiment, monsieur Bum. Ceci voudrait dire que vous auriez à perdre la raison totalement et livrer votre intelligence au patron pour ce soir ici-même sauver votre cul de la froide saumure que vous appelez une rivière.

KAYAKISTE

(se pensant bien plus intelligent que le suppôt)

On peut négocier? Je suis un vieil homme, vous savez, je pourrais vous délester ma raison en plusieurs petites livraisons, comme des mensualités, contrat que je respecterais à la lettre, assurément. On n’y verrait que du feu. Vous savez l’intelligence et toute ces connaissances, en vieillissant, on en a besoin de moins en moins de toutes façons. On se replie sur les petits bonheurs, la sangria pré-mélangée, les mots cachés et toute cette sorte de choses. Quel vieux s’intéresse à la quadrature du cercle de nos jours? Pour le reste on a toujours les calculatrices et Google.

SUPPÔT

Oui, on peut organiser cela. Attendez que je trouve le formulaire d’arrangement C-376 sur les livraisons à tempérament. Nous aurons besoin d’un dépôt, monsieur Bum. J’aurai besoin de votre NIP pour le virement. Lorsque vous aurez livré à Satan Inc. votre dernière parcelle d’intelligence, votre dépôt vous sera automatiquement remboursé et déposé directement à votre compte.

KAYAKISTE

Depuis quand les banques font affaire avec Satan? Question idiote, je m’excuse.

SUPPÔT

Satan a un compte PayPal, monsieur Bum, il ne fait pas affaire avec les banques.

(un peu de niaisage technique)

Alors, voilà, la transaction a été approuvée. Les détails vous viendront directement à l’esprit par la voix de Satan lui-même en personne, restez à l’écoute. Merci d’avoir choisi Satan Inc., est-ce que je peux faire autre chose pour vous ce soir, monsieur Bum?

KAYAKISTE

Ça va aller de même, merci.

(en lui-même)

Ben oui, l’enfer a un compte PayPal à c’t’heure! On rêve ou quoi, ici, là? Au pire, je perdrai mon dépôt. Ce ne serait pas le premier dépôt que je perdrais sur une vache. T’es pas proche de me revoir en-d’sour du pont, p’tit con.

Je n’ai pas lu tous les petits caractères du contrat comme c’est mon habitude ni le manuel d’instructions mais je me suis dépêtré de ma fâcheuse situation comme par magie dans le temps de le dire, je l’avais quand même échappé belle. Le chemin du retour fut des plus agréable, le courant dans le dos pour le retour était ma dernière meilleure idée de la soirée de toute évidence. En chemin, je me suis un peu réconcilié avec le kayak, les chinois et le Canadian Tire. J’ai retrouvé mon petit ruban fluo dans sa branche de saule et je suis allé retrouver ma douce qui m’attendait tranquille dans sa balançoire.

LA DOUCE

(Allegro, postillonnant)

Tu pues la swompe! Tu sens le diable! T’es tombé à l’eau, mon innocent, je te l’avais dit de t’amener une serviette aussi. Pis, t’as arrêté où sur ton chemin? C’est un nouveau bar de danseuses ça, le Satan Inc.? Ils doivent être belles en tabarnak, c’est quoi les retraits de cent piastres, direct dans le compte à sept heures, à huit heures, à neuf heures…? T’es-tu en train de virer fou tranquillement, toé-là?

RIDEAU

 

Flying Bum

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Tout nu, tout nu, pas de bas

(autofiction expérimentale)

Il faut que je me grouille, que je m’étire, quotidiennement, le physiothérapeute a été formel. Radiculopathie oblige sans compter mes soixante ans passés. Shake your booty. Je n’ai plus seize ans, c’est bien écrit sur mon permis, 1957. J’ai lâché la dope depuis des lunes, jupiter! La cigarette depuis bientôt cinq ans, je bois de l’eau comme une chaudière percée, je déjeune au gruau pollué aux graines de chia pilées. Je fais ce qu’il faut mais un peu sur le tard ai-je lâché le lard.

J’ai des bottes de caoutchouc en quantité, j’ai aussi des beaux souliers de chez Canadian Tire pour la montagne mais j’habite sur le plat et le temps est sec et radieux. Je vais donc y aller pas de souliers, pas de bas, rien. Un homme de mon âge, tout nu avec des bas c’est une catastrophe. Toute la poésie du corps d’un homme de mon âge tient dans ces deux petites pièces vestimentaires tout petites qu’on porte ou qu’on ne porte pas dans les pieds, qu’on se doit d’oublier dans le tiroir de bas avec tous les hirsutes cossins qu’ils risquent de côtoyer là.

Oui, oui, vous avez bien lu. Tout nu, tout nu, pas de bas. Je vis dans la nature, je pense nature, je mange nature, je respire nature, alors j’irai nature. Tant qu’à aller respirer des phéromones dans le bois, aussi bien y aller de toutes les pores de mon corps, absorber en porc, ne rien laisser à autrui ni aux truies. C’est le printemps, non? La nature se pare de ses plus beaux atours. Moé-si d’abord. Et les maringouins ne sont pas encore là. Et ne voyez pas là un attentat aux bonnes moeurs pas plus qu’une atteinte aux belles-soeurs, dans le sous-bois tout vert pas de sous-entendu pervers. Et si le cas se présente, lui ou sa soeur, douce gâterie à leur regard j’offrirai, sans plus et sans offense. Gâtez-vous les gâteux, voici du gâteau et du beau. Aucune bobette pour briser le rythme des mes amourettes se dandinant aux quatre vents avec le vit qui vit sa vie libre comme l’air entre les deux, gland rose à la rose des vents.

Le vent me sifflera, le pique-bois persifflera pour faire changement des toc-tocs et si d’aventure la rivière sortait de son lit et partait après moi, quelle histoire d’Ô j’aurais à raconter au très-haut qui se cache la vue là-haut si proche des cyprès avec les feuilles des prudes trembles qui frémissent de la cîme.

Un petit réchauffement pour les muscles endormis, une petite bouchée avant de partir et un peu d’eau pour faire descendre ça, je n’aurai ni sac ni poche pour transporter des en-cas pour la route. Et allez hop, cascade. Dans la tiédeur de ce beau petit matin qui fait son frais, à l’aventure. Direct dans le bois en avant de la maison. L’avantage indéniable de partir flambant nu c’est qu’on ne perd pas de temps à se choisir des fringues bien assorties.

Ah, la verte mousse des bois sous mes pas, connexion directe à la terre mère nourricière, mes pieds se font le canal par où sa douce onde de vie monte en moi nourrir mon âme. Puis surprises pas très agréables, les branchailles et les épines, les cailloux pointus, les choses qui piquent et lacèrent la peau, les insectes rampants et menaçants, les horreurs sans nom que je sens pénétrer entre mes orteils. Câlice de tabarnak.

Stratégie, stratégie.

Je coupe, je reviens sur l’herbe rase, temps d’arrêt, et je dévisage l’allée qui me pointe ses points de fuite au loin. Et comme le lièvre en son gîte qui songe mon esprit cogite. Fuis-je?, me dis-je. De l’autre côté de la route asphaltée, on a ouvert un long chemin dans le sable jaune, le sable à tabac typique de Joliette, sur plusieurs kilomètres et cette voie pénètre la vierge terre à bois déserte comme une longue raie obscène dans la forêt dont la douceur et la chaleur invitent mes pieds déjà endoloris à venir s’y sentir bien chez eux, à l’aise. Quiconque qui que quoi comme moi a déjà parcouru une raie obscène sympathisera. Au centre de l’allée, ma stratégie se précise, j’attaquerai le dernier bout en sioux, je traverserai la route en chevreuil paniqué sans jamais me retourner comme l’écureuil stupide qui meurt écrasé à tout coup dans une stupide danse en aller-retours chorégraphiée par une indécision maladive. Et ne voulant froisser ni le quidam ni sa tôle, je gagnerai tout de go l’éden du sable suave et chaud au grand galop.

J’examine le sol et j’y détermine pour mes pieds nus la meilleure trajectoire et je m’élance comme un éclair de sans-génie sans autre cérémonie, de toutes mes forces, Bruni Surin sprinteur sans culotte ni camisole ni riches commandites imprimées dessus. Mais avec les fesses blanches.

Une gentille dame septuagénaire, lunatique à souhait, à la chevelure teintée noire comme le charbon de bois, voisine de mon bois, et qui avoue une petite préférence pour les autres madames, celle-là même qu’elle aime d’amour à ses côtés, toutes deux couvertes d’une même et ravissante Toyota Corolla rouge pompier qui entrait chez elle en trombe par le chemin de gravier mitoyen. La madame à la chevelure noire, rouge de panique, barra ses freins à deux pieds comme elle le pût mais mal m’en prit, ma pauvre carcasse embrassa celle de la japonaise rouge de plein fouet et prit, au terme d’un long envol, l’envie d’aller se rafraîchir dans le glauque ruisseau qui dormait innocemment dans le creux du fossé attenant aux boîtes aux lettres, témoins-muettes ébaubies et ratées de peu en plein vol, par bonheur.

La pauvre femme assise aux loges, côté helper, faillit mourir sur place, de rire. Quand on n’aime pas particulièrement les hommes nus, que voulez-vous . . . Calmée et se pinçant la lèvre, elle appela les pompiers, l’ambulance, la police et celle à la toison noire l’Express de Montcalm dans le fol espoir de remporter le laissez-passer pour deux mouchards chez St-Hubert Bar-B-Q que remettait hebdomadairement l’hebdomadaire très local aux mouchards chanceux, dénonciateurs de chiens écrasés de tout acabit et porteurs de bonnes et exclusives nouvelles.

Et moi je ne me suis réveillé et je n’ai repris mes esprits que quelques heures plus tard en civière dans un corridor réservé aux gens dans ma condition, dans l’aile psychiatrique de l’hôpital régional. Seul endroit encore disponible dans tout l’hôpital, présumai-je, pour se remettre d’un vol plané mal planifié. J’entendis d’abord celui qui me bordait gentiment m’expliquer en long et en large, sur un ton plein de gros bon sens d’agent de sécurité, les avantages insoupçonnés de la vie paisible en société, puis un homme en sarrau blanc qui insistait:

“Non, pas du tout, non, courir dans le bois tout nu pas de bas ne fait pas de vous l’homme nouveau tant espéré que l’humanité et les hommes en sarrau blanc sont trop sots pour reconnaître en vous.”

“Vous avez cessé de prendre vos pilules sans m’avertir, monsieur St-Pierre, on va devoir reprendre le traitement à zéro maintenant.”

Ah ben, poil aux dents, sacrament.

 

Flying Bum

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La voix intérieure

La lecture, honnêtement, qui s’adonne encore à cette activité archaïque de nos jours? Pourquoi se casser les nénettes, chercher continuellement ses lunettes, essayer de se concentrer sur tous ces mots imprimés si petits, se rappeler leur signification? Lire c’est tellement déjà vu, cela fait tellement 20ème siècle. Lors du plus récent sondage Léger-Super Léger, il a été constaté qu’actuellement au Québec il se trouve davantage d’hurluberlus qui écrivent des textes de plus de mille mots qu’il y a de personnes assez désoeuvrées pour les lire, ou assez lettrées pour être encore capables de le faire. Les pourcentages précis ne sont pas indiqués à ce savant sondage. Qui calcule encore avec zèle de nos jours? Entre 11 et 87% des sondages manquent de précision, dit-on. Mais cela est un tout autre débat.

Alors à quoi bon écrire tous ces romans, tenir tous ces blogues, publier toutes ces oeuvres? La mort lente attend-elle tous les scribes et tous ces amants de la plume et du beau mot? Retrouverons-nous tous ces écrivains désabusés en train de siroter un factice café beige à la journée longue dans tous les Tim Horton de la terre, à errer comme des zombies dans les centres d’achats tous les jours que le bon Dieu ramène? Non que non, dormez sur vos deux oreilles, le Flying Bum ne saurait rester indifférent et inactif face à pareil drame.

Vous devez absolument trouver en vous la force de lire ce texte jusqu’à la fin cependant, il en va du futur de la littérature.

Il est désormais grand temps de mettre à jour vos méthodes de lecture, de pénétrer allègrement dans le vingt-et-unième siècle avec cette toute nouvelle application qui fera renaître le lecteur en vous (en quelque sorte). Je ne suis pas peu fier de vous introduire (!) moyennant une somme, somme toute modique, la Wouaweb® du Flying Bum, une impressionnante collection de voix numérisées pour surfer sur les internettes ou lire les imprimés dans laquelle chacun trouvera sa chacune. Laissez la Wouaweb® du Flying Bum faire le sale boulot à votre place, tout ce dont vous aurez désormais besoin ce sont deux oreilles, une seule pourrait faire la job, un coup mal pris. Finis les doigts noircis par l’encre, les bursites et les tunnels carpiens à tenir ces énormes best-sellers dans le métro, ces tablettes qui se déchargent en plein dénouement des savantes intrigues, tous ces arbres fondus en polluante pâte, les ridiculement petits écrans de cellulaire.

Facile à télécharger, la Wouaweb® du Flying Bum vient avec quatre voix de base qui s’adapteront à toutes les oreilles et à tous les styles de lecture envisageables.

  1. Le pinson castrat – Cette Wouaweb® est une voix aigue mais musicale à souhait qui se prêtera fort bien à vos lectures lyriques, les transcriptions des grands opéras, de vos comédies musicales favorites. Relaxez vos yeux pendant que cette Wouaweb® sera votre narratrice à la voix d’or, féminine et chantante qui vous entraînera dans la rêverie avec vos héroïnes et vos héros favoris. Votre oreille sera vite enchantée par ce timbre mélodieux et après un certain temps, vous serez totalement habitué et confortable à l’idée que l’oeuvre de Steinbeck semble sortir tout droit de la littérature gaie. Idéal pour savourer les classiques, la poésie subtile ou pour mettre un petit rayon de soleil dans vos lectures habituellement sombres et glauques.
  2. Le matou – quand se pointe une chatte en chaleur (aussi appelée le râleur). Utile là ou vous aviez l’habitude de lire les fils de presse d’événements sportifs en direct, les publications humoristiques ou trash, les drames, les discours haineux et autres blogues de bitchage. Cette Wouaweb® de fond de corps à vidange vient avec un assortiment d’effets spéciaux, de jurons de toutes sortes (sexe, religion, etc) et du langage aux accents tous plus mal dégrossis les uns que les autres. Choisissez parmi une sélection comprenant Palmarolle-Abitibi, Taverne-Dagenais-1966, Co-sanguins-de parc-de-maisons-mobiles et bien d’autres. S’adapte également au GPS de votre voiture pour une promenade en voiture inoubliable.
  3. Le Yakketi-Yak – Pour lire les longs potins, les interminables rapports de toutes sortes, les articles techniques endormants et interminables, le Devoir, cette Wouaweb® s’impose. Soyez bien assis, la vitesse d’éxécution de cette petite voix irritante vous fera presque tomber en bas de votre chaise. Débitant son texte à la vitesse grand V , cette Wouaweb® ne se préoccupe même pas de bien faire la différence entre les voyelles et les consonnes et se fout éperdument de faire la pause aux virgules et aux points. C’est Coeur de Pirate sur le 220V. Une expérience étourdissante et essouflante à souhait. Assurément un succès à prévoir pour cette voix qui saura plaire aux lecteurs pressés qui aiment lire un texte de 15 minutes en moins de 3 minutes. Voyez l’enfer se défiler sous vos yeux dans le temps de le dire en essayant le Yakketi-Yak avec l’Assommoir d’Émile Zola, sensations fortes assurées.
  4. Le brummel – Mesdames et mesdemoiselles, lisez vos Harlequins favoris ou vos sites romantiques favoris avec cette Wouaweb® chaude et sulfureuse et vous ne reconnaîtrez plus votre bonheur de lire vos romans à l’eau de rose. Si vous avez besoin d’une pause pour aller réchauffer votre tisane framboises-citron, le mode pause vous offrira un long intermède de soupirs langoureux et de grandes respirations sensuelles jusqu’à ce que vous soyez prête à reprendre la lecture. Cette Wouaweb® donnera une touche des plus intéressante à la lecture de rapports de recherche scientifique arides ou à des textes religieux, essayez-là sans tarder! Disponible en timbres mâle, femelle ou androgynes.

Finies les lamentations à l’effet que les textes sont trop longs à lire avec la Wouaweb® du Flying Bum. Merci, Flying Bum. En prime, si vous appelez dans les dix prochaines minutes, vous aurez droit sans frais supplémentaire à notre hallucinant mode aléatoire où chaque Wouaweb® s’enchaîne tour à tour à chaque nouvelle phrase. Des heures de plaisir en vue.

Une petite Wouaweb® me dit que vous en serez ébaubis et le mot est faible certes, mais beau.

 

Flying Bum

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Six conseils marketing pour dompter le Mwéci-mwéci occidental

Il vous est probablement déjà arrivé lors d’une bucolique promenade en chaloupe d’avoir été extirpé sauvagement de votre quiétude aquatique par cet hurluberlu en hors-bord de l’enfer à moitié saoul avec sa ravissante poupoune à bateau, qui levait des vagues de 4 pieds dans un vacarme assourdissant juste pour vous faire chier et faire rigoler la poupoune presque nue? Si une petite voix dans votre tête vous chuchotait tout bas: “Moé-si j’en veux un bateau de même, moé-si!”. Ou, en ligne à la caisse chez Costco un gros Maurice devant vous qui vous bloque la vue sur le reste de la planète avec un téléviseur HD-BlablaCosmiquePlasmatiqueOrgasmique d’environ la taille d’un terrain de football, mais en plus mince, et que votre première réaction, au fin fond de vous-même a été de tourner les talons en vous disant: “Moé-si, moé-si, je vais m’en chercher une de même, moé-si! Quelle rangée, stie?”. Alors vous êtes indéniablement un Mwéci-mwéci occidental typique. Mais vous n’êtes pas seul, heureusement, et avec un peu d’astuce ceci ouvre pour vous un éventail de possibilités insoupçonnées.

Le sujet d’aujourd’hui ne consiste pas à guérir le mwéci-mwéci occidental en vous mais de prendre conscience de toutes les possibilités qui s’offrent à vous de cette seule prise de conscience et des techniques à utiliser pour offrir à tous les autres mwéci-mwécis occidentaux inconscients des techniques pour améliorer leur existence, soi-disant, alors qu’en réalité vous les ferez tous contribuer à améliorer la vôtre, les faire payer pour le magnifique condo en bord d’océan dont vous rêviez depuis toujours et ce, sous le chaud soleil des tropiques. Et je ne parle pas ici d’un stupide carré de béton en time-sharing, oh que non.

La relation symbiotique qui unit le commun des mortels avec son mwéci-mwéci occidental intérieur est grandement méconnue de la science moderne, mais pas du département de marketing cependant. Depuis la nuit des temps, en échange d’une subsistance de base et de la place qu’ils occupent en vous, ces charmantes créatures vous avertiront dès que vous serez en réel manque de quelque chose fût-il de nourriture, de sommeil, d’un bon abri, de confort ou d’amour. (J’en ai peut-être oublié un ou deux, je ne suis pas Maslow quand même.) Si on néglige le mwéci-mwéci occidental, il devient vite grincheux et revanchard et pourrait vous rendre la vie misérable, creuser de profonds trous en vous. Vous sentirez alors l’irrépressible besoin de remplir ces trous surtout si vous êtes au centre d’achats ou chez un concessionnaire automobile.

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Pour en revenir à notre plan, appuyons-nous sur les données probantes comme dirait mon frère, soit le lot de connaissances accumulées par ce foutu département de marketing. On a découvert un ensemble de stimulis très particuliers qui feront plier les genoux au mwéci-mwéci occidental et sauront lui faire crier chut mais surtout qui feront sortir les devises trébuchantes de leur poche ou leur feront actionner les cartes en plastique comme s’il n’y avait plus de lendemain pour se procurer mille et une choses dont ils n’ont même pas besoin, ou qu’ils ne savaient pas encore à quel point ils en avaient vraiment besoin, des cochonneries variées que ça ne vaut même pas la peine de ne pas acheter, que ça leur prend sur-le-champ, tous en choeur: Mwéci! Mwéci!

Peu importe vraiment le produit, trouvez-en un (essayez chez les chinois, dites-leur que je vous envoie) et lancez-vous sans tarder.

  1. Basez votre publicité sur la notion de “pas assez” (comme: pas assez vite?, pas assez maigre?, pas assez belle?, ou pas assez propre?). Ceci touche directement la corde hyper-sensible des valeurs sociales superficielles si chères au mwéci-mwéci occidental.
  2. Utilisez des images qui chavirent le coeur sensible du mwéci-mwéci occidental, comme des chiots en cage qui fixent tous la lentille de leurs grands yeux misérables, des enfants poussiéreux et affamés (avec des mouches dessus préférablement), les deux-trois derniers caribous de Val d’Or qui quêtent des poignées de foin dans le parking du MacDonald, des ours polaires maigres et sales avec un glacier qui fond en arrière-plan, ou des personnes âgées qui pleurent, vues à travers des fenêtres embuées.
  3. Montrez un tata hors de lui qui s’agite frénétiquement et qui gâche tout ce qu’il entreprend sans votre produit. Une pauvre vieille même pas capable d’embarquer dans son bain. Ceci met en évidence les bénéfices positifs que votre produit laisse miroiter en plein visage du mwéci-mwéci occidental comme un oasis au Sahara.
  4. Utilisez la technique des photographies avant-après de personnages qui ont l’air de filer un mauvais coton, préalablement obèses, chauves, mal en point, super poilus ou d’une laideur repoussante sans vie amoureuse ou familiale aucune et qui sont maintenant parfaits comme dans le catalogue Sears (et leur famille les aime et les laisse rentrer dans la maison à nouveau).
  5. Mettez toute la pression nécessaire pour que les gens appellent MAINTENANT ou DANS LES 10 PROCHAINES MINUTES avec un gros numéro de téléphone facile comme 789-6789 qui clignote en gros en couleurs voyantes et offrez au besoin un SUPER BONUS (un article à une piastre ou les frais de manutention, par exemple). Un désagréable son de cloche ou une sirène stridente ne sauraient trop nuire. Tout ceci crée un sentiment d’urgence dont les mwéci-mwécis occidentaux se gavent littéralement.
  6. Achetez des gros blocs de temps d’antenne et bombardez le même message encore et encore jusqu’à écoeurer totalement le pauvre mwéci-mwéci. Le mwéci-mwéci occidental ne résiste pas longtemps aux maux de coeur. Le mwéci-mwéci occidental typique n’a pas de médecin de famille ou d’assurance privée, il cherchera à soulager sa nausée avec son cellulaire et sa carte de crédit, c’est la seule option pour lui.

En utilisant ces 6 conseils pratiques, faciles et infaillibles vous établirez une stratégie marketing mwéci-mwéci extrêmement efficace. Vous serez confortablement installés dans votre condo en bord de mer sous les tropiques dans le temps de le dire à dicter à votre secrétaire une belle lettre de remerciement à mon attention ou vous partirez sur votre rutilant hors-bord flambette voguer allègrement, les moteurs à pleins gaz, sur l’océan vermeil du succès.

Et si vous croisez un tata en chaloupe, ne ratez pas une si belle occasion de faire rigoler votre poupoune à bateau presque nue et du même coup faire la preuve qu’il y a une justice ici-bas.

(NDLR: Cette technique est une pure construction de l’esprit. Étudiants en marketing prière de l’ignorer.)

 

Flying Bum

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Mémoires sucrées

Non, ne vous méprenez pas, je n’ai pas bêtement confié à Google Translate le soin de me traduire Sweet Memories et cela aurait donné ce Mémoires sucrées comme titreMon intention était vraiment d’associer quelques souvenirs d’enfance avec des sucreries bien connues, du moins connues des vieilles couilles de ma génération. Et le graphiste en moi ne pouvait s’empêcher de ramener au passage ces vieilles images d’un passé pourtant pas si lointain pour le bonheur de vos yeux ébaubis.

La bonne vieille gomme Bazooka

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Pour mes fidèles lecteurs, dans mon récit Va pour Loretka!, vous vous rappellerez l’histoire de la petite caméra qu’on avait fait venir par la poste, mon frère Marc et moi, en accumulant des emballages de gomme Bazooka. La petite caméra a connu une triste fin après que Loretka qui nous l’avait volée me l’avait finalement redonnée. Si ça ne vous dit rien, cliquez sur le titre en vert et bonne lecture.

La saveur originale rose-cerise était la meilleure gomme balloune de tous les temps à mon avis mais on l’a aussi vendue bleue avec une saveur de raisin. Bazooka Joe qui a donné son nom à la gomme est un personnage créé spécialement pour le produit et il était également et surtout la vedette de petites bandes dessinées qui enveloppaient chaque morceau de gomme. Peu d’entre nous, cependant, se rappellent s’être décroché la mâchoire devant l’humour épuré de Joe. Pour se la décrocher, on devait se bourrer la gueule d’un maximum de gomme.

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On doit remonter quelque part entre 1952 et 1954 lorsque Woody Gelman et Ben Solomon, les directeurs du développement de produits à la compagnie de confiseries Topps ont approché le bédéiste Wesley Morse pour créer Bazooka Joe et sa gang. Le nom du personnage a été déterminé par un sondage auprès d’enfants américains.

Un fait méconnu et souventes fois dissimulé par l’histoire, Morse qui créa la bande dessinée promotionnelle dessinait également à l’époque des bandes pornographiques qu’on publiait sous le titre de “Tijuana Bibles” ou on les appelait simplement des “Eight-pagers” par discrétion. Ces publications qui étaient généralement commercialisées sous le comptoir ont été très populaires entre les deux guerres et sont considérées aujourd’hui comme les précurseurs des “Underground Comix” des années 60 et 70.

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Bazooka Joe a été traduit dans à peu près toutes les langues mais l’édition canadienne des aventures de Joe et sa gang est la seule au monde qui était livrée en version bilingue. Bazooka Joe est assurément le personnage le plus connu, reconnu et reconnaissable du 20ème siècle grâce en bonne partie à la distribution mondiale du produit. Un des rares personnages associés à une friandise à avoir connu une telle notoriété.

Avec les ventes de gomme balloune en baisse constante, les propriétaires de la marque ont annoncé en novembre 2012 que les péripéties de Bazooka Joe n’apparaîtront plus sur les emballages de la célèbre gomme. Les nouveaux emballages incluront des énigmes, des devinettes ainsi que des instructions et des codes nécessaires pour télécharger des jeux ou autres fichiers sur internet. La compagnie affirme toutefois que le personnage reviendra sporadiquement sur certains produits. Triste fin, Joe, sic transit gloria mundi.

Les Life Savers de mon oncle Aurèle

Tous les dimanches de ma petite enfance ou presque quand nous habitions Bourlamaque, mon oncle Aurèle, ma tante Colombe et ma cousine Jocelyne venaient souper à la maison avec nous. De l’automne jusqu’aux beaux jours du printemps, oncle Aurèle apportait un rouleau de Life Savers pour chacun des enfants, les petits comme les plus vieux. Les grands favoris étaient assurément les 5 couleurs. Ceux à l’orange et aux cerises suivaient de près. Que de merveilleux souvenirs, les chicanes à savoir qui aurait quelle saveur, les échanges longuement négociés bonbon par bonbon et lorsque les plus grands sortaient le dimanche, la joie de les entendre bougonner à leur retour quand nous avions caché leurs Life Savers qu’ils réclamaient encore à grands cris comme des bébés-la-la, bien qu’ils étaient maintenant presque des adultes! Ou de voir la déception sur leurs visages lorsqu’ils réalisaient que nous leur avions laissé les moins bonnes saveurs. Tant pis pour eux autres, ils avaient beau rester à la maison!

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Assez ironiquement, les Life Savers ont été inventés pour offrir une alternative estivale au traditionnel chocolat qui avait la fâcheuse manie de ne pas bien se conserver l’été dans les magasins qui n’étaient jadis pas climatisés. Ils étaient donc destinés à être consommés davantage l’été. Chez nous, c’est l’hiver que l’oncle Aurèle nous les apportait. Et le nec plus ultra, c’était de recevoir la grosse boîte en forme de livre qui contenait plein de rouleaux comme cadeau de Noël.

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C’est un monsieur du nom de Clarence Crane qui a inventé la célèbre friandise à Cleveland Ohio en 1912, monsieur Crane était le père de celui qui allait devenir le célèbre poète américain Hart Crane. Il n’avait aucune machinerie pour produire les bonbons de son invention et initialement il appointa un fabricant de pilules pour presser le bonbon à la forme convenue. Aussi tôt qu’en 1913, il vendit l’idée et les brevets au gouverneur de New York de l’époque, Edward Noble, pour 2,900.00$. C’est lui qui décida du format tubulaire typique de l’emballage qui se faisait à la main jusqu’à la fabrication d’une machine spéciale par le frère de Noble, Robert Peckman Noble, en 1919. À cette époque, on commercialisait une dizaine de saveurs. Ce n’est qu’en 1925 que le trou caractéristique est apparu au centre du bonbon. Les différentes saveurs se sont multipliées, d’autres disparaissent ou reviennent au gré des goûts changeants de la clientèle. Au fil des ans, la compagnie est passée dans plusieurs mains pour être finalement achetée en 2004 par Wrigley’s.

Jusqu’en 2002, la production des Life Savers se faisait au Michigan. La vieille maison mère où on a fabriqué le bonbon de 1920 à 1984 à Port Chester, New York, a été convertie en édifices à logement mais on y a préservé plusieurs éléments associés à son histoire. L’édifice est aujourd’hui classé au registre américain des sites historiques. À cause d’un avantage concurrentiel du prix du sucre notamment, la production des célèbres Life Savers a été relocalisée en 2002 . . . à Montréal!

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De ma collection personnelle, quelques emballages d’époque remasterisés de mes blanches mains (et des touches de mon Mac)

Vivement l’été!

Quand l’été arrivait enfin sur mon Abitibi natale, en dehors de la pure joie et des merveilles des métamorphoses de la nature et toute cette sorte de choses bien poétiques, un changement MAJEUR s’opérait dans nos vies. Ce n’étaient plus des Life Savers que mon oncle nous apportait le dimanche, mais bien des Popsicles!

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Un peu avant la création de Bazooka Joe, Woody Gelman et Ben Solomon avaient créé un autre personnage qui sera connu sous le nom de Popsicle Pete, personnage qui est apparu sur les emballages et dans les publicités de Popsicle pour des décennies.

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Mais la confiserie Topps qui employait ces deux cracks du marketing n’a pas inventé le Popsicle, friandise glacée que je n’ai besoin de décrire pour personne. La seule friandise pour laquelle on a besoin d’un coin de mur ou d’un bord de comptoir avant de pouvoir la savourer un morceau à la fois.

Les friandises glacées comme telles remontent aussi loin que la Rome ancienne lorsque les esclaves étaient envoyés sur les sommets glacés pour y redescendre avec des blocs de glace pour les besoins de leurs maîtres. Ils s’en concassaient en petits morceaux qu’ils mélangeaient avec des fruits broyés ou des sirops d’épice pour se désaltérer après leurs durs efforts. Marco Polo lui-même a goûté au sorbet sous les auspices de l’empereur chinois Kublai Khan. Dans l’histoire plus récente, le président américain Thomas Jefferson servait sorbets et coupes glacées à ses invités de prestige. Mais aucun de ces délices ne possédait ce petit quelque chose de très particulier, propre au Popsicle: une poignée de bois.

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C’est à Frank Epperson, un garçon de 11 ans, que l’on doit l’invention du Popsicle. Et comme c’est souvent le cas pour les grandes inventions, celle-ci fut un pur fruit du hasard ou des circonstances. Frank vivait à Oakland, en Californie, et en 1905 il oublia un mélange d’eau, de soda en poudre et de jus de fruit dehors avec un bâtonnet à café dedans, bâtonnet qui lui avait servi à mélanger son breuvage. Et parlez d’un hasard, cette nuit-là, les températures ont chuté sous le point de congélation en Californie! Quand Frank a retrouvé son verre le matin suivant, son breuvage était complètement gelé, le bâtonnet pris dedans. Il l’a alors simplement passé sous l’eau chaude pour en faire décoller le mélange et l’a goulument léché en le tenant par le bâton. Et voilà. Le petit Frank savait qu’il tenait là quelque chose de bien plus grand que ce qu’il avait au bout des doigts.

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Il a expérimenté différentes versions de son invention pour la plus grande joie de ses amis et une fois adulte, il a continué d’en fabriquer pour ses propres enfants. En 1923, il a finalement déposé un brevet pour son Popsicle. Jusque là, il appelait son invention un Eppsicle (glaçon de Epp) de son nom Epperson. Ses enfants ont insisté pour le nom de Pop’s sicle (le glaçon de papa) et le choix final s’est arrêté sur Popsicle. C’est à la faveur de la grande dépression que la version à deux bâtons est apparue. Epperson voulait que deux enfants puissent profiter de la gâterie au prix d’une seule qui jusque-là venait avec un seul bâton. Il fallait aimer les enfants tout de même.

Comme mon oncle Aurèle, qui était tout sauf chiche. En effet, nous avions droit à chacun un plein Popsicle à deux bâtons. Et bien qu’il nous invitait toujours à le casser en deux et d’en garder un morceau pour la semaine, rares sont les Popsicles qui traînaient encore au frigo lorsque nous gagnions nos lits le dimanche soir. À part peut-être ceux des grands qui rentraient tard et qui retombaient en enfance littéralement, des ti-culs de cinq ans chaque devant le gros congélateur de la cave, quand venait le temps de savourer nuitamment le Popsicle que mon oncle Aurèle avait laissé là pour eux.

Un beau grand tour de machine

Dans ma tendre enfance, les enfants ne se promenaient pas en voiture. La voiture était réservée aux transports sérieux. On ne niaisait pas avec ça. Les enfants allaient à l’école à pied, se promenaient en bicycle l’été, on usait nos bottines. Outre les cas de nécessité, de temps en temps on leur faisait faire des beaux tours de machine, comme une faveur, comme on offre un tour de manège au cirque, une “ride” de cheval ou de quelque autre chose du genre. Je peux compter sur les doigts de ma main les fois où j’ai fait un tour de machine avec mon père pour le plaisir de faire un tour de machine.

C’est encore et toujours mon oncle Aurèle qui venait nous chercher les beaux samedis après-midi d’été avec son gros taxi pour nous faire faire un beau grand tour. Il arrivait à l’heure de la vaisselle, tout de suite après souper et nous partions pour l’aventure. On avait été avertis de ne pas manger de dessert. C’est sûr qu’on passerait par la molle.

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Il n’y avait qu’une seule place qui vendait le divin festin d’été dans tout Val d’Or et encore, juste s’il faisait vraiment beau. Nous étions excités tout le long du trajet vers Jacola puis nous mourions d’impatience le temps que mon oncle aille commander nos beaux cornets tournés comme des crottes de chien et qu’ils nous les ramène enfin. On les mangeait assis directement sur le plancher du gros Chevrolet Impala, les deux pattes dehors pour ne pas dégoutter par en-dedans, et un long silence jouissif s’installait le temps qu’on se rende jusqu’au au crounch-crounch que faisait le cornet et qui annonçait la triste fin du régal.

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Puis on se résignait à se décrotter le bec, à rembarquer et à repartir. Mais mon oncle Aurèle savait nous faire plaisir. Il partait du côté du lac Lemoyne où il nous faisait virailler de longs moments, ou il nous montait jusqu’au pont de la rivière Thompson, venait nous montrer les ravages d’un vieux feu de forêt éteint et bien d’autres endroits encore qu’il nous laissait explorer du regard comme un long prétexte. Il laissait lentement descendre le soleil sur Val d’Or, la noirceur s’installer, toutes les lumières s’allumer sur la ville puis il allait se placer et amorçait la descente de toute la 3ème avenue, tout le long de presque Sullivan jusqu’à l’autre bout, à la pancarte Val d’Or en roches rondes, et nous n’avions pas assez d’yeux pour admirer la grande rue de magasins avec ses vitrines et ses néons allumés tout le long, tout le monde qui promenait son char tout propre, les gens qui marchaient sur les trottoirs, heureux dans la douceur du soir.

Dans mes yeux de ti-cul c’était beau comme la strip de Vegas, plus beau même. On ne connaissait rien de mieux de toutes façons. Et on rentrait à Lamaque heureux. Mais on en aurait bien mangé un autre. Facilement.

On va revenir une autre fois, disait mon oncle Aurèle.

Sa voix annonçait le bonheur.

Flying Bum

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À mon oncle Aurèle qui vit tous les jours dans mes pensées.

Olivette et moi

Je crois savoir d’où elle vient. Olivette est comme une de ces madames à la limite épeurante que l’on croise à l’occasion dans les rues des pas beaux quartiers. Généralement, elle parle tout seul comme si elle en avait contre tout l’univers, elle bougonne tout le temps, pire que mon oncle Aurèle dans ses mauvaises journées. Elle ne paie pas de mine, son hygiène est douteuse, pauvre elle, elle fait peur aux passants qui osent la regarder dans les yeux, mais elle intrigue les enfants qui voient en elle une bonne femme somme toute sympathique et tout à fait inoffensive. Elle est fringuée comme une clocharde céleste avec un restant de coquetterie mal assumée. Elle traîne avec elle en tout temps un paquet de sacs qui contiennent l’ensemble de ses possessions, qui rapaillent tous ses souvenirs dans le même tas.

Les chinois appellent les femmes comme Olivette des bag ladies, à cause de tous ces sacs justement. On ne sait jamais véritablement d’où elles viennent, on leur imagine des passés troubles ou rocambolesques, on les imagine traversant des malheurs innommables, mais encore on leur prête volontiers des pouvoirs maléfiques. N’ayez aucune crainte, vous ne croiserez jamais Olivette dans n’importe quel pas beau quartier de n’importe quelle pas belle ville.

Olivette est la bag lady qui vit dans ma tête.

Je crois savoir d’où elle vient, disais-je. Mais rien n’est jamais certain. Il faut que ce soit quelque part à La Guadeloupe, Saint-Romain ou Lambton, là où le nord de Frontenac touche au sud de la Beauce. Là où ma mère et tous ses frères et soeurs sont nés dans la maison de pépère et mémère Bureau. Elle a été vue dans ce coin-là au début du siècle dernier, après la première guerre vraisemblablement. La chose est certaine, parce que tous ceux qui l’ont vue s’en rappelaient, et pour cause. S’en rappelaient dis-je bien, parce que la plupart de ceux qui l’ont connue sont partis bruncher avec St-Pierre depuis belle lurette.

Là-bas, dans ce lointain bon vieux temps, elle était un personnage légendaire mais sa gloire était un peu courte. Elle était bien tristement célèbre par les railleries mesquines qu’elle allumait sur son passage. De son enfance de fillette un peu niaise et pas très jolie, peu se souviennent. Olivette s’est mise à vraiment briller de tous ses tristes feux à l’âge où généralement les garçons se mettaient en ligne pour accrocher leurs fanals, les beaux soirs, aux balcons des belles jeunes filles à marier. Chez Olivette, ça ne faisait pas la queue, à vrai dire aucun prétendant n’aurait pris un numéro pour cette grande maigrichonne pas très jolie, attriquée comme la chienne à Jacques et pas très allumée de surcroît.

On se retenait pour ne pas la siffler lorsque le dimanche on la voyait passer entre son père et sa mère, stoïque et le regard un peu perdu, assise bien droite entre eux sur le banc du buggy qui les emmenait à la grand’messe, vêtue de ses fringues toutes propres mais bien mal assorties. Aucun garçon, aucun homme ne se retenait pour rire dans sa barbe, aucune fille et aucune femme pour placoter en rigolant derrière leur beau voile du dimanche, leurs beaux gants blancs cachant leur grande boîte à médisances.

Et la vie s’en allait comme ça pour la pauvre Olivette et plus le temps passait, plus son célibat devenait risible, ses promenades entre son papa et sa maman source intarissable de grands rires gras pour nourrir le mépris de tout un chacun. Et quand le temps la leur reprit, son nom resta. Toutes les grandes filles sottes et pas très jolies qui ne trouvaient pas de mari et qui collaient niaiseusement à leur papa et à leur maman s’appelaient maintenant des Olivette lorsqu’on voulait s’offrir un grand rire à la santé de leur misère.

Ainsi parfois naissent les légendes, dans la méchanceté et la sournoiserie des hommes. Attention, une si grande misère engendre des détresses puissantes qui peuvent coller au fond de l’air pour toujours et nul n’est à l’abri d’en prendre pour son rhume un jour ou l’autre.

Quand j’étais tout petit, il n’était pas rare que ma mère m’appelle son Olivette et la chose m’intriguait au plus haut point. Rarement les plus vieux n’avaient droit à ce sobriquet et mon frère Marc était plus souvent qu’autrement appelé Chevaniel, mais ça c’est une toute autre histoire, un autre personnage des temps révolus. Bien étrange, tout de même, que ma mère me donne un nom de fille. Je voyais cela comme une faveur qu’elle me faisait, une façon particulière qu’elle avait de me traiter à laquelle mes frères n’avaient pas droit. Un privilège en quelque sorte. Elle qui avait eu quatre garçons avant moi soulageait peut-être ainsi son malheur de ne pas avoir de fille à catiner.

Olivette devenait cette partie de moi qui avait droit à un traitement particulier de la part de ma mère, elle est vite devenue mon amie, comme bien des enfants ont cette sorte d’ami que nul autre qu’eux ne ressent ou ne peut voir. Quand ma mère nous a quittés et que sa soeur Colombe a pris le relais pour prendre soin de nous, il n’était pas rare qu’elle aussi m’appelle Olivette renforçant ma conviction qu’Olivette vivait vraiment en moi. Et elle y a survécu personnifiant la partie de moi-même qui méritait l’affection de ma mère.

Des êtres qui nous sont particulièrement chers, on veut toujours tout savoir, connaître toute l’histoire. L’histoire d’Olivette m’a été livrée bribe par bribe, morceau par ti-boute, à force de questionner, d’insister. Toutes les matantes, les mononcles avaient un bout de l’histoire à raconter et je leur tirais les vers du nez à chaque occasion. Plus j’apprenais son histoire, plus cela m’attristait, plus elle devenait mon amie. J’ai appris l’indignation avec elle. Personne d’autre que moi n’aurait pu vouloir être son ami, c’était pour moi d’une telle évidence. Moi qui ai nourri les chats de dehors quand ma maison était pleine en-dedans, qui ai hébergé les malheureux, ramassé les coeurs brisés, nourri les affamés et les mal-pris, jamais je n’aurais abandonné Olivette, pauvre Olivette. Moi au moins je voulais d’elle.

En échange, elle me fournissait des excuses pour m’habiller comme bon me semblait, pour m’évacher lascivement dans la négligence, cacher hypocritement des petites lacunes d’hygiène icitte et là, pour dire toutes les niaiseries qui me tentaient, faire toutes les fautes de français. J’admirais le bonheur tranquille qu’elle conservait dans la placidité et l’indifférence qu’elle ressentait face aux défis de l’esprit comme aux railleries interminables. Faire simple dans la joie, quel bonheur! Moi pour qui tout était toujours si clair, qui voyais toujours à travers les énigmes. Elle, elle vivait comme dans une brume qui ne se dissipait jamais, béate, chanceuse pensais-je.

Un jour vient pourtant où les enfants abandonnent ces êtres chers aux portes de l’oubli et de là ils entrent rejoindre le grand cirque fantôme des amis imaginaires. Vie adulte oblige, dit-on. Mais moi et les dit-on et les règueul’ments, on a perpétuellement des comptes à régler. L’affliction immense d’Olivette lui a permis de s’enfuir du cirque et de continuer à vieillir tranquille quelque part au fond de mes pensées. Et pour elle, vieillir n’était pas une mince tâche emmanchée comme elle était, seule et démunie. Un beau jour que ma tristesse était de taille avec la sienne, on s’est retrouvés face à face elle et moi, dans le fond de l’air malsain de mes jeunes années à Montréal. De ma seule pensée je l’ai ressuscitée. D’abord pour faire renaître un vieux privilège d’affection. Puis le piège s’est refermé sur nous.

Moi qui se croyais maintenant un grand garçon, seul dans la grande ville et elle qui avait roulé sa bosse tranquille dans la noirceur de mon subconscient pendant tout ce temps-là. Père et mère disparus elle aussi, elle était maintenant devenue cette magnifique bag lady à la tête heureuse.

Bougonneuse à souhait et souventes fois mal engueulée, elle me dicte à voix basse toutes ses indignations que je fais miennes aussitôt. Elle est de toutes les luttes contre la médisance, la misère, l’injustice, le mépris, elle porte toute la compassion du monde en elle et je suis fier de l’aider à traîner ses sacs, de lui servir d’abri.

Ne vous méprenez pas, elle est bien là. Tout le temps, pas tellement loin dans ma tête. Et attention, elle a la peau courte si elle voit quoi que ce soit qui l’indigne le moindrement. Elle est toujours loadée comme un gun. Elle n’est cependant pas de trouble. La plupart du temps elle trie ses sacs bien tranquille dans un coin de ma tête, regarde ses vieux cossins, se parle tout seul, chantonne des vieux airs, elle s’occupe très bien elle-même. Ou elle joue aux cartes avec quelques vieilles amours mortes qui squattent des racoins de mon coeur.

En-dehors de ses montées de lait occasionnelles contre un peu n’importe quoi d’injuste ou de méchant, on croirait presque qu’Olivette est heureuse maintenant, avec moi.

(À Olivette, pour le bonheur de te laisser vivre encore, sur la toile)

 

Flying Bum

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De la futilité de l’autoflagellation

Le présent texte pourrait sembler manquer de substance et la raison en serait toute simple. Parce que j’ai complètement oublié mon sujet, c’est tout. Mais c’est rien en même temps.

Je n’ai aucun souvenir de l’idée de sujet sur lequel j’allais vous écrire. Je vous le jure vrai comme je suis là, j’avais un sujet, un sujet assez excitant pour me précipiter à mon ordinateur et croyez-moi je m’excite rarement moi-même à mes éclairs d’inspiration. On perd tous quelque chose ici, mais quoi? Je me suis assis bien confortablement devant l’écran et dès que mes doigts ont touché une frappe, pouf!, parti le sujet. Parti avec les petits bébés pas baptisés. Merde, j’en étais presqu’excité. Une triste perplexité m’envahit maintenant. Mais le chaud désir d’écrire subsiste et je vais devoir faire avec, me finir à la main.

Ce phénomène se produit quelquefois aussi en plein processus d’écriture. Je serais en train d’écrire, disons, en maîtrisant mon sujet parfaitement lorsque sournoisement les mots prennent une tangente, une shear comme disent les chinois. Comme si la locomotive qui tire mes idées avait échappé un ou deux wagons en chemin. Une autre partie de ma tête essaie de les retracer en vain dans le décor bucolique de mes rêveries étourdies mais mon oeil accroche inlassablement sur les vaches.

Et quand je me rappelle où était précisément le fil de mes pensées, avant l’incident amnésique, et que mon esprit me rappelle que je ne suivais plus du tout ce fil, un petit démon me souffle à l’oreille que le nouveau chemin offre de bien meilleures perspectives.

Suivez-moi bien, ce ne saurait être le cas aujourd’hui puisque j’ai perdu le fil avant même d’avoir placé un seul mot dans le texte.

Quand je perds le fil de choses qui n’ont même pas encore existé, j’ai tendance à adopter des comportements erratiques, adhérer à des théories encore inconnues du commun des mortels. Par exemple, l’effet démontré de la force centrifuge sur la concentration des idées vers le lobe frontal, je spinne sur ma chaise un certain temps pour aider. Ou jusqu’à ce que mes pieds frappent un obstacle, c’est selon. Ou comme si le contact de mes fesses sur la chaise était relié d’une façon ou d’une autre au processus créatif, me lever de ma chaise et faire trois-quatre pas en essayant de ne pas y penser, de croire que les idées fuient parfois dans l’estomac et actionner sournoisement la manette de la chaise pour la faire chuter précipitamment en espérant que l’inertie les prenne par surprise, les fasse remonter dans le cerveau. Comme un macchabée referait surface du fond d’un lac quand les gaz internes auront eu le temps de gonfler le cadavre (j’ai appris ça dans CSI, c’est cool, avouez).

Je crois aux vertus de la gymnastique littéraire qui consiste à écrire pour écrire, en commando, et autres formes d’exercices ad libidum sans fondements réels ni raisons précises (autres que de faire le smart qui a quelque chose d’éminemment important à contribuer à l’humanité) parce que ça garde le moteur créatif en mode ronron en attendant que la vraie course commence. Les musiciens le font, jouer sans partition. Ils appellent ça jammer. Moi je fais cela quand je suis jammé moi-même.

Ces textes ne seront probablement pas de ceux qui précipiteront dans l’extase des millions de lecteurs, ni même des milliers, ni même une quantité inventoriée sur les doigts d’une seule main, peut-être la famille et encore par compassion, c’est souvent dans ces circonstances singulières qu’on découvre nos vrais amis. Et la faiblesse de ces mots décrit des grandes parties de moi-même, est cruciale à la pleine réalisation de mon expérience épistolaire.

Uniquement parce qu’une journée donnée on ne peut accomplir des choses aussi simples que de se rappeler de quoi on voulait parler au départ n’a pas vraiment toute l’importance qu’on pourrait accorder à la chose. Si le sujet était si puissant en partant, on sera toujours capable d’y revenir demain, ou une autre journée. Ou peut-être ne serai-je jamais capable d’y revenir ou peut-être vais-je décider carrément de l’oublier et de passer à un autre sujet, de trouver quelque chose de rigolo à faire et vous ne saurez jamais de quoi je voulais vous parler en partant. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans tous les cas. Merde le sujet, merde la mémoire, merde le texte, merde le lecteur un coup parti, il a beau s’en écrire des best-sellers si ça le désennuie les nuances de gris.

La futilité de l’autoflagellation n’a jamais été aussi évidente. Pour moi, du moins.

Il ne devrait pas y avoir de lois contre les niaiseries qu’on aurait le droit ou pas le droit d’écrire et qui font de nous les humains que nous sommes, tout aussi niaiseux que nous déciderions de l’être délibérément, et surtout pas d’amende à payer si nous le faisions quand même envers et contre tous. Il y a toujours des insignifiants pour écrire des règles insignifiantes pour le plus grand bien de la collectivité, ou à son détriment, ou les deux (ou parce qu’un insignifiant s’est offusqué d’une niaiserie un jour et s’est mis à crier “Il devrait y avoir une loi contre ça”) et nous n’y pouvons plus rien collectivement ensuite, qu’importe où va notre vote.

Le remords, les doigts qu’on s’enfoncerait volontairement dans les yeux pour se faire brailler, là sont des choses que l’on peut contrôler à notre guise. Nous serons le dieu (petit d) de nos propres regrets, qu’on nous laisse niaiser en paix alors.

Chacun des brins d’herbe de mon parterre se fout éperdument de ce qu’on attend de lui dans les savantes prévisions imprimées derrière les sacs de fertilisant à gazon, il pousse à son gré (ou il tire si on se place dans la perspective d’un ver blanc qui observe de sous la surface). Chaque ver blanc sous la surface, lui, creuse ses tunnels non pas pour remporter le Pulitzer ou autre Métrostar mais bien pour se donner des options, pour le simple plaisir de se dégourdir les anneaux, se donner des places à aller si le museau d’une mouffette se pointe, ou pour faire de la place pour la visite qui s’en vient samedi, c’est selon.

On écrit, on crée, on apprend, on oublie, on se rappelle ou on ne se rappelle plus et on ré-essaiera demain, pas plus grave. Les réponses aux grandes questions de l’humanité ne reposent pas sur le fait de se rappeler ce que l’on voulait écrire au début ou de réaliser que nous ne sommes que des brins d’herbes ou des vers blancs (parce que c’eût été carrément une chose stupide à s’imaginer pour des êtres qui je vous le rappelle ont un pouce opposé) mais repose sur le fait qu’en dehors de l’homme contrit, qu’il écrive ou non, vous ne trouverez pas beaucoup de créatures vivantes sur cette terre qui pratiquent l’autoflagellation pour le seul plaisir de se fouetter elles-mêmes. Non?

Alors à propos du sujet de ma chronique d’aujourd’hui, je vous reviens dès que ça me revient.

 

Flying Bum

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Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz

Une journée où je n’ai définitivement pas un gros agenda.

Je suis assis dans une grande chaise berçante, dehors, dans un driveway que je ne reconnais pas. À ma gauche tout juste à côté de moi, une voiture stationnée que je ne reconnais pas non plus. Sur moi, sur mon côté droit, dort un immense lapin blanc pas très propre. Au moins de la taille d’un enfant de deux-trois ans. Je le flatte nonchalamment en le berçant. Il dort profondément.

À travers les fenêtres de la voiture, je vois venir mon fils Emmanuel avec un petit dans ses bras. “Qu’est-ce que tu fais ici, tu ne travailles pas toi?”. Non, me répond-il, il y a comme une embrouille et je ne sais pas quoi faire avec le petit, je suis venu te le porter. Il s’approche et installe le petit tout emmitouflé dans ses langes sur mon côté gauche, à côté de l’immense lapin blanc pas très propre sans poser la moindre question à propos dudit lapin.

Je suis toujours ravi de voir arriver mes petits-enfants. Je tente maladroitement de dégager le visage du petit de ses langes qu’il respire un peu, que je voie sa belle petite face de bouette, sans réveiller l’immense lapin blanc pas très propre. En essayant de maintenir le rythme de mes bercements. J’y parviens. Mais je tombe sur le cul; le bébé dans les langes, c’est mon fils Emmanuel!

Shit!

Je relève la tête pour lui demander c’est quoi la joke mais il n’est plus là, disparu totalement, évanoui dans le décor de banlieue dantesque.

Des fois c’est bête de même les rêves.

Flying Bum

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Pour l’ambiance . . .

Enchaîne ça, mon homme

Facile avec la gueule. Mais un cerveau en mode pause ça se recrinque pas comme une chainsaw. Et le mien tombe souvent sur l’éco-mode par les temps qui courent. La saison qui ne veut plus se définir clairement (on es-tu en hiver ou on est encore en hiver?), l’insignifiance des mandats qui passent, un gros entre-deux avec un trait d’union de quinze pieds, j’ai même lu et commencé à croire qu’il pourrait être très dommageable de laisser notre cervelle à ON tout le temps. Les gens finiraient par noter la chose et s’attendre toujours aux plus brillantes prestations de notre part. Ça nous en met lourd sur les épaules.

Tout de même, j’aurais tendance à croire l’adage “Abusez-en ou perdez-en l’usage pour toujours”. Non, erreur. Le traducteur en moi improvise un peu trop. C’est simplement “Use it or lose it” comme l’érection (dixit Sigmund Freud).

Un blogue c’est bien quand c’est publié une fois de temps en temps, peu importe que ma cervelle dorme ou non. Personne ne lit vraiment ça, à quoi bon mettre la barre si haute alors? Voilà. Je dois mettre ma main à la crinque et repartir la grise matière au plus coupant.

Je le sais parce que:

  1. Parents-Secours m’a mis sur la liste des gens suspects dans la colonne des présumés zombies.
  2. À force de penser mou, le directeur artistique en moi va perdre son droit et son immense plaisir d’être pointilleux et intransigeant en tout temps.
  3. La société canadienne de l’Alzheimer me harcèle pour être son poster boy dans sa campagne des vieillards disparus qui errent partout dans les centres d’achat.
  4. L’hydro m’a coupé le courant il y a deux semaines et je viens juste d’allumer.
  5. La chatte s’est installée en résidence sur mon abdomen et j’ai maintenant une encavure permanente et un gros rond avec pu’d’poil qui pousse sur la bedaine.
  6. Les gens parlent de moi comme si je n’étais même pas dans la même pièce qu’eux.
  7. J’apparais maintenant dans le Guinness dans la section du presse-papier le plus lourd au monde.
  8. Je n’ai rien trouvé pour le point 8, même pas essayé un peu, ce qui fait un beau chiffre bien rond à la fin tout de même.
  9. Je sais qu’on est vendredi, je ne suis juste pas sûr dans quelle semaine (année?).
  10. Le syndicat des vidangeurs dépose grief après grief contre moi, me soupçonnant de les scaber et d’aller porter mes vidanges à la dompe moi-même.

Il faudrait que je commence par là, peut-être, mettre les vidanges au chemin. Malgré mon nerf sciatique qui menace de se réveiller à tout moment. Le syndicat des vidangeurs va bientôt payer l’extra pour m’envoyer ses griefs en courrier recommandé. Leur secrétaire m’a appelé. Sarah Masse, son nom (dad joke).

Je me suis réveillé avec ça ce matin, l’histoire des vidanges, toute ma vie a été l’affaire de mettre les vidanges à la rue et surtout me rappeler quelle journée le faire. Du plus loin que je me rappelle, il y avait des vidanges à mettre à la rue. Une fois, j’avais une poubelle en plastique craquée de partout à mettre aux vidanges, la ville a jamais voulu la ramasser. Ils n’ont pas le droit de lancer une poubelle dans le camion de vidanges, vide ou pleine, question existentielle angoissante pour eux, la poule ou l’oeuf des déchets, toute une engueulade avec les vidangeurs, hors de question, interdit syndical. Une poubelle ça ne va pas aux vidanges (…) La semaine suivante j’ai enveloppé la poubelle dans du plastique vert et ils l’ont ramassée comme si de rien n’était. Ce qu’on ne sait pas ça ne fait pas mal. Ce que l’on ne voit pas n’existe pas.

Les vidanges c’est l’affaire de toute une vie pour tout le monde probablement. Mes dernières paroles seront quelque chose comme: “Je ne peux pas mourir aujourd’hui, on est lundi, les vidanges passent juste demain, je DOIS sortir les vidanges.” J’en connais qui cédulent leur départ en vacances le lendemain des vidanges pour ne rien laisser derrière eux.

En Abitibi, j’ai connu la fin d’une longue tradition, le temps qu’on allait porter nos vidanges nous-mêmes à la dompe. Là où on devait davantage se méfier des ours que des rats. On ne triait rien dans ce temps-là mais il me semble qu’on en jetait moins en contre-partie. Aujourd’hui avec la révolution industrielle, l’invention du plastique et de la couche jetable, plus rien n’est fait pour durer. En fait, toute notre stratégie économique repose sur l’idée de pouvoir tout jeter ce que l’on achète le plus vite possible, courir en racheter comme des poules pas de tête. Et le système est empirique, les cochonneries exponentielles. L’industrie des vidanges est un cancer agressif qui se répand partout. Quand je m’arrête à y penser, je me dis que si j’avais pu pressentir la chose dans mes jeunes années, j’aurais pu voir venir, je serais probablement déjà un riche retraité de l’industrie de la vidange. Je serais fort probablement loin de mon poids santé, le dos bien poilu mais plus un seul poil sur le caillou, vivant richement dans un beau parc de maisons mobiles de la Floride avec une belle vieille jeunesse rénovée, épouse-trophée blondasse, faisant des “wheelies” avec mon kart de golf pour épater le voisin. Les vieux à la salle communautaire du parc à roulottes me demanderaient: “Cou’donc, t’as fait ton argent où, toé Flying chose?”. Mais dans les vidanges, mes amis, il fallait juste y penser. Et ils me répondraient du tac au tac: “Mais tu sens quand même super bon pour un gars qui a fait fortune dans les vidanges!” ou encore: “Et ta femme, belle de même, je suis sûr que tu l’as pas ramassé à la dompe, elle!” Et ils riraient si fort de leurs propres blagues plates que leurs dentiers tomberaient direct dans leur grand bock de twist-shandy et ils échapperaient un petit pipi de joie dans leurs beaux pantalons safari beiges.

C’eût été bien agréable tout cela, le cerveau userait moins vite au soleil.

Je dois vraiment donner un bon coup de crinque à ce cerveau endormi maintenant, ça presse. J’ai besoin du traitement-choc. Du vieux rock à se petter la tête sur les speakers, une pinte ou deux de café fort. Je vérifie si la cafetière est encore là où je l’ai vue la dernière fois. Et s’il me reste encore du lait qui sort de la catégorie matières bio-toxiques.

Il y a des chances qu’une odeur de chauffé vienne à vos narines quand mes neurones vont finalement repartir, c’est normal, soyez sans crainte.

Restez proche du téléphone, je vais peut-être avoir besoin d’emprunter vos cables à booster.

 

Flying Bum

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