Un océan dans un verre à porto

Un poète admirable qui s’adonne à être mon grand frère Doris m’écrivait récemment qu’avec l’âge vénérable qu’il avait atteint, pas question pour lui de mettre le breaker à ON ou à OFF.

“Anyway, j’ai depuis longtemps appris à vivre 2 ou 3 éternités dans une nanoseconde” étaient ses paroles exactes.

J’avoue que ces mots sont restés longtemps sur le pas de la porte de mon cerveau avant d’y entrer timidement et de s’y sentir bien à l’aise. J’ai pris deux ou trois minutes tranquille pour y réfléchir une couple d’heures. C’est toujours un début. Peut-être un jour, à force de pratique ou avec l’usure de l’âge, je pourrai moi aussi avoir la grâce de vivre deux ou trois éternités dans une nanoseconde comme mon frère. Ce serait génial. Et du même élan sur un mode compression poétique extrême, je pourrais aussi verser tout l’Atlantique dans un petit verre à porto juste pour voir dans sa lie poindre l’Espagne et le Portugal et qui sait, peut-être l’Atlantide aussi, voir ça au moins une fois avant de mourir, et du même élan comme janvier, enfermer toute la côte de 100 pieds, toute sa neige, ses épinettes rabougries et les belles faces rouges des enfants dans leurs traînes sauvages et un coup parti tout Bourlamaque et toute l’Abitibi au complet dans le givre d’un seul petit carreau de ma fenêtre. Il s’agit de savoir regarder ces choses-là. Parce qu’il y a trop de choses qu’on ne pourra plus voir, emportées dans le passé, terrées dans d’autres réalités, les plus beaux fruits mûris dans d’autres esprits, trop loin devant ou ailleurs au bout d’une trop longue aventure que nos corps ne pourront plus endurer. Deux ou trois autres éternités se feraient plus qu’utiles pour bien en faire le tour. Ou se résigner à fermer les livres. Tout le temps se fait si précieux tout d’un coup, et surtout la nanoseconde à Doris qui vient tout d’un coup incarner le rôle de l’espoir dans ce théâtre sans coeur.

C’est comme quand je ne suis que le Flying Bum revenu pitonner sur un clavier. Je n’ai alors guère plus que dix-sept ou dix-huit ans. Quarante ans s’effacent le temps de m’asseoir devant l’écran. Mes os ne me font plus mal du tout. J’entends le Grand Duduche à Cabu qui me parle, j’imagine son bel accent de lycéen français de France qui me souffle les bons mots pour parler de mes jeunes émois sans être trop vulgaire. Puis la voix s’éraille et devient celle des pittoresques vieilles tronches de l’Isle-aux-Coudres des films de Perreault qui me donnent en dictée des vieilles histoires d’Abitibi, on jurerait les entendre je vous assure et mes doigts ne font qu’obéir, se promener d’une touche à l’autre. Je ne suis qu’un lecteur capricieux qui va d’en avant en arrière repassant sur les mots pour les placer vraiment à son goût. Puis les voix de Groucho, de Gotlib qui m’imposent leur grammaire tordue et leur étrange façon d’observer les travers de l’homme et de sa charmante épouse. Il n’y a pas ma propre voix, il y en a soudain mille; il n’y a pas cette chose qu’on appelle le temps.

Comme quand je prends le bois avec Adèle et Henri en raquettes. Je n’ai alors guère plus que vingt ou vingt-cinq ans et mes enfants sont redevenus tout petits comme par magie et tellement beaux. Je leur chante une vielle chanson de Frank Zappa comme je chantais à mes garçons, comme un grand-père transmet le folklore à sa progéniture, comme si Frank Zappa ressemblait ne serait-ce qu’un infiniment petit peu à du folklore ou moi à un père digne de ce nom. Personne ne m’a appris.

Dreamed I was an eskimo

Frozen wind began to blow

Under my boots and around my toes

The frost that bit the ground below

It was a hundred degrees below zero…

… And she said, with a tear in her eye

Watch out where the huskies go, and don’t you eat that yellow snow

Watch out where the huskies go, and don’t you eat that yellow snow

 

  • Frank Zappa

Et les petits-enfants rient du pipi jaune du gros méchant chien et ça vient tout illuminer leurs beaux visages, comme mes garçons riaient du pipi jaune hier encore et comme j’ai probablement ri moi aussi jadis du pipi jaune dans la neige. (Comment Zappa a-t-il pu savoir ça?) Il n’y a toujours pas cette chose qu’on appelle le temps, jamais dans ce temps-là du moins, mais toujours du pipi jaune qui souillera encore et toujours la neige pour notre plus grande joie débile à tous.

Casseux de party, mes genoux me rappellent soudain mon âge et me ramènent doucement à la maison, lentement à la raison. Et la télé vient me dire que les terroristes sont venus abattre sauvagement Cabu et le Grand Duduche au nom d’Allah dans les bureaux de Charlie-Hebdo. Perreault et ses vieux pêcheurs ont pris le large un petit matin du siècle dernier et ne reviendront qu’en lumière vascillante de vieille cassette vidéo de l’ONF. Groucho et Gotlib fument le Cohiba avec Fidel et Saint-Pierre dans son ciel. Zappa écrit toujours dans des tempos difficiles et des accords pas possibles pour la harpe et le luth des anges qui n’y comprennent que dalle en se grattant l’auréole ébaubis. Et moi étrangement je suis épargné. Le temps n’a pas d’amis ni de manières, il passe sans dire bonjour en chipant au passage les plus belles fleurs dans nos jardins pour les offrir à la grande dame noire pour qui une brûlante passion le dévore cruellement.

Aux mauvais petits matins, quand mon dos se déplie capricieusement en lançant des poignards brûlants jusqu’à mes genoux et qu’un début d’asthme me donne grand peine à absorber le peu d’air que la sèche froidure de l’hiver nous laisse à respirer, mes raquettes devront attendre un peu, adossées au mur de pierre de la maison et cette nanoseconde deviendra alors une ou deux bien précieuses éternités.

Elles inviteront les voix qui feront bouger mes doigts et je les laisserai me raconter les plus étranges histoires. Elles viendront avec moi attendre la neige avec Léonard le petit frère de Yergeau compagnon de la petite école d’une ancienne vie, elles m’apporteront courir dans les neiges de l’Harricana avec Bernard Clavel aux côtés des Robillard partis en courageux pionniers fonder un bled perdu dans les fins fonds de l’hiver abitibien, elles me ramèneront vers le nord chanter l’été du Labrador avec un Dubois mourant ou un frère pissant des coeurs jaunes et des peace and love dans la neige, elles me descendront la passerelle que je m’embarque sur un paquebot géant dans’chamb’à coucher de Desjardins, elles me chanteront L’appel de la forêt de Jack London m’enfonçant dans l’hiver du Yukon dans un long traîneau tiré par le légendaire Buck et sa meute de chiens-loups.

Et au diable London, je serai Martin Eden lui-même en personne abandonnant tout derrière et partant pour les chaudes îles exotiques. Las de la froidure sans fin je me laisserai comme lui glisser doucement dans les eaux chaudes du Pacifique m’engloutir avec tout l’océan dans les profondeurs abyssales d’un minuscule verre à porto.

Et la nanoseconde suivante, je vous raconterai.

Flying Bum

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Et la péremption pas avant la fin de vos jours!

En préparant le café ce matin, je l’ai vu qui traînait là. Il ramassait la poussière sur le dessus de la machine à espresso, ce petit os spécial de la dinde du jour de l’an, celui que les anglais appellent le wishbone. Je l’avais mis là, par habitude, après avoir désossé la carcasse de la malheureuse bête. Chez nous on le gardait et quand il était bien sec on s’en servait pour déterminer, lorsque nous ne savions plus trop à qui le tour, qui ferait la vaisselle ce soir-là. Le tenant chacun par un bout, on tirait chacun de notre bord et celui qui tirait le plus long morceau se sauvait de la corvée de vaisselle.

En général dans la culture nord-américaine, ce petit os sert à faire des voeux, c’est pour ça que les américains l’ont baptisé wishbone, l’os à voeux. Pour ceux qui en ignorent tous les tenants et aboutissants, ce petit os s’appelle en réalité le furcula de son nom latin qui signifie fourchette en français, à cause de la forme. Et la tradition veut que l’on fasse un voeu et que celui qui tire le plus long bras de la fourchette voit le sien se réaliser et le perdant peut s’en aller gaiment brailler sa vie plus loin.

On ne voit pas automatiquement son voeu se réaliser si on est seul à la maison et qu’on décide de le tirer soi-même par les deux bouts en même temps. Il y a des règles élémentaires à suivre, quand même. Et les plus zélés pensent que seul le furcula de la dinde du nouvel an est magique et que le voeu peut prendre toute l’année pour se réaliser. Mais y a-t-il une date de péremption qui s’applique? Le mien est-il encore bon? À partir de quelle date a-t-on l’air idiot à défier le destin avec un os de dinde? Ce doit être un peu comme déterminer la date précise en janvier où on a l’air complètement à côté de nos pompes quand on persiste à en souhaiter une bonne et heureuse à tout un chacun. Le 2 pour les radicaux, ou le 6, les rois qui marquent la fin de l’histoire? Ou avant le 15, que janvier soit déjà dans sa deuxième moitié?

Sinon, pour les voeux, il va falloir commencer à se rabattre sur les fontaines de centre d’achat, fières descendantes des puits à souhait, y garrocher quelques pièces de monnaie et espérer, rester à l’affût et attendre patiemment le passage d’une étoile filante ou encore le jour de notre anniversaire pour éteindre du même souffle toutes les bougies du gâteau. Quels que soient vos voeux, une chose est certaine, vous devez sélectionner parcimonieusement ceux-ci parce que les occasions sont rares et vous devez absolument garder la nature de vos voeux pour vous, il ne faut jamais le dire, dites-le pas, sinon ils ne se réaliseront JAMAIS, la loi c’est la loi.

Je ne pouvais pas faire mon premier blogue de l’année sans y aller avec des voeux, même si je ne suis pas convaincu que mon os n’est pas passé date. Par les temps qui courent, il y aurait tellement de choses qu’on pourrait espérer pour soi, pour les autres alentour et pour toute la planète, l’humanité, la couleuvre brune, les causes méritoires, les miséreux et les âmes désespérées sont innombrables. Bien difficile dans ces circonstances de faire le bon choix.

Mais savez-vous quoi? Je vais vous confier un petit secret. Dites-le pas. Il n’y a aucun embargo sur les voeux. En réalité, il n’y aucune limite légale, officielle et reconnue au faisage de voeux. Alors, allez-y, garrochez-vous hardiment, voeux-tez, voeux-tez tout ce que vous pouvez voeux-ter, ça ne peut faire aucun mal et ça ne coûte rien en plus. Et savez-vous quoi? Puissent-ils tous se réaliser jusqu’au dernier.

Je vous le souhaite comme je ne vous le dis pas.

Flying Bum

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Le p’tit dernier

On a beau avoir atteint un âge vénérable, ces choses-là peuvent survenir à tout moment. Picasso a bien eu son dernier à quatre-vingt-quatre ans! J’avoue que personne dans mon entourage n’est vraiment tombé en bas de sa chaise en l’apprenant. Ma maison a toujours été considérée un peu comme un mélange de SPCA et de refuge Meurling. Ça traîne dans la famille, plusieurs portent cette tare, on est quelques-uns à s’être faits appeler Saint-François-d’Assises, surtout du côté de ma mère. Le plus célèbre à mes yeux étant mon oncle Raymond qui vénérait les animaux comme des créatures du bon Dieu au même titre que ses frères, ses soeurs et ses enfants. Il leur parlait comme il parlait aux humains et ma foi, les animaux comprenaient ce qu’il leur disait. Sa basse-cour s’étendait sur toute sa propriété, sans clôture, et outre les nombreuses espèces qui la composaient, il y avait beaucoup trop de coqs pour la quantité de poules qui se trouvaient là. Il ne pouvait tout simplement se résigner à tuer un animal pour des raisons purement mathématiques même si les pauvres poules n’avaient plus de plumes sur les flancs à force de se faire grimper dessus par les coqs. Et quand les gens lui demandaient comment il faisait pour ne jamais se faire tuer des animaux par les machines qui passaient dans le chemin, il répondait calmement et le plus candidement du monde : “J’y’eux dis de pas y aller.”

Et c’est comme ça qu’en plus d’avoir ramassé, soigné et nourri quantité hallucinante de bêtes abandonnées, d’avoir hébergé tant de monde mal pris, d’amants éconduits ou d’esprits temporairement hors d’usage, que j’ai aussi eu et élevé mes garçons “en y’eux disant” calmement de ne pas se garrocher dans n’importe quel chemin sans se méfier des machines, de garder un oeil ouvert sur tous les gros méchants loups, de toujours essayer d’être des bons garçons et c’est exactement ça qu’ils sont devenus maintenant. Mais comme le disait Yogi Berra, c’est jamais fini tant que c’est pas fini. La nature est puissante.

Ma douce, elle, avait élevé sa fille toute seule jusqu’aux treize ans de la petite, alors que je suis apparu dans sa vie et que je suis venu lui donner un coup de main. J’ai gagné une fille en chemin et nous sommes même maintenant devenus d’heureux grand-parents. À deux, nous avons à ce jour cinq petits-enfants. Chaque fois que ma douce m’a dit à la blague que ce serait bien d’en avoir un p’tit dernier à nous deux, je lui répondais toujours avec un petit sourire en coin : “Dois-je te rappeler que tu es doublement ligaturée?”. Et je me sentais bien à l’abri de l’expansion familiale inopinée, jusque là.

Elle travaille dans un milieu, la restauration rapide pour ne pas le nommer, où on embauche une bonne quantité d’étudiants, des adolescents et des adolescentes sur des horaires souples pour leur permettre de poursuivre des études. Paquet d’ados et horaires flexibles, pas toujours des choses facile à gérer. La nouvelle réalité des jeunes est bien différente de celle que l’on a connue. Plusieurs veulent une job mais beaucoup d’entre eux ne sont pas vraiment motivés au travail. Le roulement de personnel est impressionnant, l’assiduité considérée comme une valeur des jours anciens, l’obligation de résultat vue comme une cruauté condamnable, la bonne humeur au travail une utopie. Gérer un groupe d’adolescents en milieu de travail semble tenir de la haute voltige. Mais un garçon se détachait du lot. Appelons-le Frédéric. Je n’entendais que de bonnes choses à propos de ce garçon. Toujours souriant, bien mis et à l’heure pour son travail. Il accomplissait toutes les tâches qu’on lui confiait avec sérieux et aplomb et pouvait même faire preuve d’initiative. Il acceptait toujours d’aider lorsqu’un autre jeune faisait faux bond à la patronne, acceptait sans rechigner de faire les heures que les autres ne voulaient pas faire tout en gardant le sourire et en étant d’agréable compagnie en tout temps. Il était également un étudiant sérieux, impliqué à fond dans ses études et ne cumulait que des succès. Les sciences de la santé l’attiraient et il complétait une technique en soins pré-hospitaliers bien que sa cote lui aurait permis de choisir toutes les orientations qu’il aurait souhaitées. Il consacrait également beaucoup de son temps à faire du bénévolat pour l’Ambulance Saint-Jean, ce qui lui donnait des crédits pour accélérer sa technique d’ambulancier.

Il devait assumer lui-même son train de vie, ses études. Avec son petit boulot et les prêts et bourses, ces trois années d’études constituaient déjà un énorme défi pour lui, il devait accéder à un vrai métier rapidement. Seul dans la vie, à toutes fins pratiques, il avait été retiré de son milieu familial à sept ans et vivait depuis en famille d’accueil.

Il était maintenant un des plus anciens employés étudiants du restaurant et il avait atteint depuis peu sa majorité. Cet instant particulier de la vie d’un jeune homme, ou d’une jeune fille, est généralement un moment festif et longuement espéré. Mais quand, comme Frédéric et bien d’autres, on vit en famille d’accueil, ce peut être là un passage bien difficile. Selon la qualité de l’implication de la famille d’accueil qui peut varier du bon milieu familial de remplacement, aimant et impliqué, jusqu’à l’entreprise à but lucratif, sous-traitants de l’état dans l’élevage d’enfants mineurs abandonnés et motivés par le gain essentiellement. Dans ce cas-ci, pour Frédéric et tous ceux qui étaient passés là avant lui, on mangeait notre gâteau de fête de 18 ans avec le motton au fond de la gorge devant les plus jeunes qui portent la face longue pour la circonstance, trois gros sacs à vidange contenant toutes nos choses accotés sur le bord de la porte, bonne fête, mon homme, mais surtout bonne chance. Ici, un lit égale un chèque, désolé. À dix-huit ans, notre bon gouvernement fou de ses enfants comme le dit la publicité, retrouve la raison et cesse de payer. Très mal préparés à la vie autonome, leurs petites allocations d’état fondues dans l’ordinaire et la cupidité de la maison d’accueil, beaucoup prennent la rue sans vraiment savoir où aller.

Sans famille pour le soutenir, Frédéric avait pu se trouver un toit chez un frère de maison d’accueil qui avait atteint sa majorité quelques mois avant lui et qui s’était installé en appartement dans une triste conciergerie du vieux Repentigny. Cinq mois se sont ainsi écoulés, Frédéric payant sa part des frais directement à son co-locataire, rubis sur l’ongle. Puis, vint le soir de notre première rencontre. Ça faisait quelques jours déjà que ma douce me parlait de son Frédéric. Il n’était plus l’ombre de lui-même, la mine détruite, il avait l’air accablé d’un stress profond. Il se présentait au travail encore bien mis et à l’heure mais il semblait traverser une période sombre, son humeur n’était plus du tout ce qu’elle était, ma douce était très inquiète pour lui, tout ceci ne lui ressemblait pas. Garçon discret de peu de mots, elle avait de la difficulté à saisir ce qui clochait dans la vie de son meilleur employé. Questionné, ses études allaient encore bien, il ne semblait pas en peine d’amour et ce n’était vraiment pas le genre de personne à avoir des problèmes avec l’alcool ou la drogue.

Dans l’après-midi précédant la soirée de notre rencontre, le chat est sorti du sac. Le chat avait cependant pris la forme d’une propriétaire de bloc-appartement hystérique qui s’était présentée au restaurant en hurlant. Elle réclamait de Frédéric la totalité des cinq mois de loyer en retard, son co-locataire avait disparu nuitamment la veille avec toutes ses pénates sans laisser d’adresse. Frédéric lui avait remis sa part en argent liquide tous les mois en toute confiance mais apparemment, son frère de famille d’accueil avait fait la fête tout l’hiver aux frais de Frédéric et de la bonne femme en furie. Elle promettait de jeter toutes les affaires de Frédéric en bas du balcon le lendemain matin si l’argent ne se faisait pas voir sur-le-champ.

Frédéric incapable d’affronter la femme hors d’elle s’était réfugié dans la cuisine en pleurs et ma douce tentait de calmer la bête de son côté. Même si la femme criait de bon droit, ma douce choisît immédiatement son camp sans la moindre hésitation et invita à peine poliment la madame à ravaler son passif et s’en retourner brailler ses pertes dans son bloc. On irait chercher les affaires du jeune dans la soirée.

Sa vie venait de tomber dans une craque profonde, il se voyait coucher à la rue le soir même, impossible d’aller récupérer ses affaires, obligé d’abandonner ses études à trois petites sessions de la fin, aussi bien crever. Et c’est là qu’elle m’a appelé et que j’ai appris toute l’histoire de Frédéric récitée d’un seul et long souffle qui n’en finissait plus. J’ai sauté dans l’auto et avec le conjoint de l’autre gérante, on a fait deux ou trois voyages de ses affaires devant la propriétaire courroucée et ma douce l’a ramené à la maison après son quart de travail.

L’accouchement le plus rapide que je n’ai jamais vu. La mère et l’enfant se portent bien.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. La grande famille n’a pas secrété d’anticorps, au contraire. J’admire leur coeur, leur grandeur d’âme et le respect des choix que nous faisons. En ce qui concerne Frédéric, j’admire sa résilience, ses qualités qui rendent notre mission facile et je respecte l’enveloppe de silence qu’il a posée sur sa vie passée. J’essaie de mon mieux, en dosant méticuleusement, de parler avec lui des choses qu’un père raconte généralement à ses enfants, toutes choses qu’il n’a jamais vraiment entendues et dans ces moments-là ses oreilles sont souvent grandes ouvertes, sinon, je ravise et on passe à un autre appel. Il ne lui reste plus maintenant qu’une session avant d’atteindre son but ultime, son rêve d’être un ambulancier et de sauver des vies. Je crois bien qu’il sait que quand nous fêterons la fin de ses études, ce sera un moment festif et qu’il n’y aura pas de sacs à vidange pleins de linge sur le bord de la porte. Nul ne sait de quoi demain sera fait ni pour soi ni pour les autres, mais on peut toujours créer le bien et espérer le meilleur.

Le p’tit dernier a déjà demandé à ma douce si un jour on voudrait être les grands-parents de ses enfants. On va prendre ça comme un beau merci.

Bonne année toute en santé et si par malheur vous aviez trop de bonheur, donnez-en un peu alentour, il en manque.

Flying Bum

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Le blanc Noël de Noël Leblanc

J’ai toujours affirmé l’avoir vu pour vrai, dans la nuit de Noël en 1973, dans les rues de Rosemont. Et je le maintiens. Celui qu’on appelle le père Noël. Ne ressemblait à rien qu’on aurait pu espérer dans ses allures, ses habits, son moyen de locomotion. Un père Noël vraiment particulier. Dans cette nuit-là, j’ai appris qu’on avait probablement chacun le nôtre, différent de celui du voisin ou de celui du centre d’achats. C’est loin tout ça. Cette nuit-là, un peu secoué, j’ai couru répondre à l’appel de la plume avant de tout nier ou de vouloir tout oublier. J’ai sorti le petit livre bleu avec un trou au milieu que je m’étais fabriqué dans l’atelier de reliure où j’avais travaillé à l’époque et j’ai écrit, pris d’une fébrilité peu commune. Mon petit livre a brulé avec mon hangar de la cinquième avenue dans l’été 79. J’ai donc réécrit tout ça, de mémoire évidemment. Très librement, je dois l’avouer.

Le blanc Noël de Noël Leblanc

La tempête rafalait rondement en cette veille de Noël dèjà ensevelie sous moultes épaisseurs de blanche neige. Après avoir abandonné sa maison aux hommes de loi plus tôt dans l’automne, Noël Leblanc s’était construit une cabane, squattée sur une terre à bois qui semblait abandonnée depuis toujours. Les fenêtres de sa triste cabane n’étaient plus que blancs rideaux qui laissaient très occasionnellement transparaître au dehors de longues épinettes courbées par le vent du nord. Quatre bûches sur le sol à côté du poêle constituaient toutes les chances de survie pour la mince chaleur qui vivotait encore en ces lieux. Si seulement elles pouvaient toffer jusqu’à l’accalmie, pensait Noël Leblanc en lui-même, de grâce, chose en haut, de grâce.

Et Noël Leblanc vivotait lui aussi dans cette cabane, la tête blanchie et le corps passé depuis belle lurette de sa période vintage à son âge antique. Toute une vie de cigale à chantonner toutes les bien vaines chansons, la légèreté des plaisirs éphémères et les insouciances de tout, les mauvais choix et quelques revers aussi qui l’avaient conduit au bout de toutes ses négligences, au bout d’une vie misérable dans sa misérable cabane. Il n’y logeait plus que lui, son poêle à bois, une table bancale amourachée d’une seule chaise, son grabat, un coffre de cèdre qui lui venait de sa mère et qui avait résisté aux tentations des jours froids, quelques cossins qui traînaient ici et là. Les envies de donner le coffre au poêle n’avaient pas manqué mais la valeur de ses précieux souvenirs l’emportait toujours sur l’idée de le brûler. Une longue vie de regrets qui n’était pas venue à bout encore de sa manie de vivre parmi ses rêves, seule nourriture pour la liberté de ses actes, leurs seuls moteurs.

Dans un coin, un vieux coffre de veneer avec des petites pentures de brass, des poignées de chaque côté et une petite barrure à cadenas, rouillée et pendante. Sur le couvert du coffre qui venait celui-ci de son père, savamment pyrogravé comme dans les jours anciens, le petit lettrage qui disait Geo Prospecting Ltd. Le coffre cachait un petit packsack de prospecteur en grosse toile kaki, les coins renforcis de cuir cousu, quelques poches fermées par de petites ceintures à boucles et deux grandes bretelles de cuir doublées d’une épaisse feutrine mangée icitte et là par les mulots. Dans ce sac, les seuls cadeaux que son père lui avait donnés lorsqu’à treize ans à peine il avait tourné les talons à la maison paternelle. Une poêle en fonte noire et une couverture de laine grise garnie d’une petite bordure brodée au gros fil rouge. Ça va être commode, un moment donné, lui avait simplement dit son père.

Le vent se faisait maintenant plus doux, le ciel se mettait beau lui aussi pour la venue du petit Jésus et laissait maintenant nonchallamment descendre d’énormes flocons ronds et moëlleux comme des balles de laine. Comme aux beaux jours d’autrefois quand la maison de Noël Leblanc était remplie d’enfants qui couraient partout, le génie emporté par les grandes excitations de Noël, le sang surchauffé par le sucre des bonbons et que ça sentait bon la dinde et la bonne odeur de farine brûlée du ragoût de pattes qui mijotait sur le rond du fond. Sa longue barbe blanche protégeait du froid sa vieille face plissée et déjà il avait enfilé sa longue froque d’hiver pour ménager les deux pauvres bûches qui attendaient leur triste destin sur le plancher près du poêle. Il avait enfilé sur sa tête une vieille tuque de père Noël que sa douce portait toujours les joyeux Noël d’antan et qu’il remettait toujours sur sa tête ces soirs-là en souvenir d’elle, le coeur gros comme un gros char.

Les boules de laine étaient maintenant toutes au sol, bien tricotées les unes aux autres formant comme une grande couverture blanche et le vent s’était paisiblement endormi là-dessus. Il devait bien être dix heures. Une humidité cruelle et pointue comme des poignards finissait quand même par transpercer sa grande froque, sa vieille peau du même coup et attaquait sans pitié ses vieux os. En d’autres temps, à pareille heure il serait parti en belle voiture chauffée avec celle qui deviendrait la mère de ses enfants offrir le bon vin à même la caisse aux indigents installés sur la petite chaleur des grillages près de la Place des Arts mais là, les dernières gouttes de son dernier porto ne suffisaient plus à garder sa pauvre chaleur pour lui.

Trois petites fentes dans la porte du poêle à bois laissaient entrevoir les dernières lichettes de feu danser désespérément au-dessus des braises et le plancher n’avait plus que des miettes d’écorce à offrir. Il préférait abandonner le coffre de cèdre de sa mère aux fourmis charpentières plutôt que de le briser et de le donner au feu. Et parlant d’abandonner, il serait bientôt le temps de partir avant que le froid ne vienne éteindre ses rêves une fois pour toutes. Avant de partir, il lui fallait encore aller sous le grabat, tirer la boîte qui contenait, comme autant de petites pièces éparpillées de ses souvenirs, des petits morceaux de sa vie, les petits blocs qui avaient tant amusé ses enfants et ses petits-enfants jadis. Les doigts engourdis par la froidure et très minutieusement, Noël Leblanc assemblait une à une les petites pièces tentant de redonner forme à toutes ces petites mémoires, une à la fois, au cas où les enfants auraient eu l’idée de venir et qu’il ne serait plus là pour leur raconter. Il déposa son dernier petit château sur la table bancale à leur attention. Il ouvrit ensuite le coffre de veneer et en sortit le packsack avec la poêle de fonte noire et la couverture de laine qui saurait bien se faire pratique maintenant, comme son père le lui avait bien dit plus de trois-quart de siècle plus tôt. Il alla dans le coffre de cèdre y chercher une petite théière noire en forme de chat que sa mère avait rapportée jadis d’un voyage à Bathurst, l’enveloppa consciencieusement de gazette et la mit dans le sac avec le reste. Il enfila les bretelles du packsack, enfonça sa tuque de père Noël jusqu’aux oreilles, entra ses mains rougies dans les grandes mitaines à revers de loup-marin et à rabat en fourrure de coyote que sa douce lui avait offertes dans les jours meilleurs. Puis il jeta un dernier regard sur son triste château et abandonna tout le reste là. Il referma derrière lui pour la dernière fois la porte de sa cabane où plein de papiers plantés là par les hommes de loi faisaient office de couronne de Noël. Accoté sur le mur de sa cabane l’attendait son vieux bicycle à pneus balloune, seul moyen de transport qu’il possédait maintenant. Il le prit par-dessous le siège et par la grande barre, le secoua deux trois coups pour le débarrasser de sa couche de neige, l’enfourcha et les roues calées six pouces dans la neige se mit à pédaler lentement et partit sans jamais se retourner. Seul son long sillon violait derrière lui l’immaculée couverture blanche de sa route.

Peut-être un ange bienvaillant l’avait-il transporté à des lieues de là ou d’épuisement le temps lui avait tout simplement glissé des doigts, toujours est-il que l’horizon s’élargit soudainement devant lui. Son dernier repas très loin derrière, ses dernières gouttes de porto évaporées dans ses veines, ses forces l’abandonnaient sans merci et son esprit s’était enfui loin devant, dans quelqu’absence. Il ne savait plus très bien s’il y avait encore une route sous ses roues, il se croyait enfin rendu devant l’éternel mais il traversait maintenant un grand parc dans une grande ville. Minuit approchant, les bonnes gens bien à l’abri dans leurs demeures festoyaient déjà et on voyait se défiler leurs ombrages derrière les rideaux tirés. Encore seul son sillon marquait derrière lui d’un grand trait le blanc tapis d’hiver de la ville.

Puis son horizon se rétrécit à la largeur d’une seule avenue bordée d’autos toutes blanches et de trottoirs qu’il narguait, traçant effrontément sa ligne en plein milieu de la rue déserte. Un rang de maisons d’un côté et de l’autre deux vieilles écoles de brique rouge, leurs grandes cours adossées l’une à l’autre sur la même dentelle de broche, et il aurait bien juré que lui et son frère y avaient jadis usé leur fond de culotte. Devant lui au loin se présentait ce qui semblait être un grand enfant qui s’en venait à contre-sens, sans chapeau, de grandes boucles blondes au vent, ses pieds barbouillant le blanc tapis de l’avenue, du plus loin que le regard pouvait embrasser en un long pointillé sans fin. Il marchait les mains bien enfoncées dans ses poches, la tête basse ne regardant que le sol blanc devant ses pas se privant du même coup de la vue du vieil homme en bicycle à pédales. La courbure de son dos semblait porter à elle seule le poids immense de toutes les solitudes du monde dans cette nuit du divin enfant.

Au moment où leur rencontre devenait imminente, le grand enfant semblait maintenant au bout de sa route. Il s’apprêtait à couper vers sa droite rejoindre par un petit trottoir invisible sous toute cette neige son triste un-et-demi désert où rien ni personne ne l’attendait, sans même voir le vieux bonhomme, ce phénomène qui pédalait dans la nuit.

Noël Leblanc, en vieux christ d’haïssable qu’il était, pompa trois grands coups sur la poire de son klaxon en plein sur le douzième coup de minuit pile.

L’enfant se retourna totalement surpris, laissant découvrir à Noël Leblanc un jeune visage imberbe marqué d’une tristesse profonde, rougi par le froid, les joues striées par de longues coulisses de larmes gelées sur place. L’ébaubissement fut total et l’enfant se mit à se parler tout seul, fort et haut dans la nuit, jurant à tous les grands dieux du ciel qu’il venait de voir apparaître devant lui le vrai père Noël en personne sur un vieux bicycle à pneus balloune. Comment cela était-il possible? Le père Noël en personne, en bicycle à pédales, sur la huitième!

Au moment précis où leurs regards se sont croisés, minuit pile, une intense chaleur sortie de nulle part vint traverser leurs corps et repartit à la vitesse de l’éclair. Toutes les étoiles du ciel ont entamé un set carré d’enfer, callé par les anges pendant cette toute petite fraction d’éternité où leurs deux corps ont lui comme des lucioles géantes. Et les grands dieux répondirent aux questions de l’enfant illico en le débarassant par magie de tout son désespoir de Noël, récompense divine juste pour y avoir cru un moment.

Noël Leblanc, lui, pensait bien perdre la raison drette-là en reconnaissant le visage du grand enfant qui s’était retourné au son du klaxon en plein sur le douzième coup de minuit. Cet enfant-là n’était nul autre que lui-même, Noël Leblanc tout jeune et tout beau, trois-quart de siècle plus tôt, dans la nuit où, pensait-il alors, ses pas ne le guideraient guère plus loin que le dernier festin de poudre magique qu’il cachait dans ses poches et qu’il s’en allait s’offrir. S’empoisonner dans un ultime engourdissement pour tourner bêtement la dernière page de son histoire dans la nuit de Noël, seul dans son miséreux petit un-et-demi de Rosemont.

Avant d’entrer chez lui, le grand enfant se retourna une dernière fois juste pour voir, pour se rassurer aussi, pour bien vérifier si tout cela n’aurait pu être que pure berlue, hallucination insensée, ne pouvant s’empêcher de sourire à l’idée qu’il y croyait encore pourtant dur comme fer.

Mais il ne restait plus dans la neige qu’un long sillon qui avait continué un temps pour s’effacer d’un coup sec en plein milieu de la rue Bellechasse qui croisait la huitième un tout petit peu plus loin. Puis, plus rien, aucune trace, nada.

Les gros flocons étaient revenus, s’affairant à effacer pour toujours toute trace de son passage. Son ultime mission accomplie, Noël Leblanc qui se cherchait toujours une bonne ruse de sioux pour échapper aux rabatteurs des grands mouroirs s’était envolé dans la nuit sous leur nez, son esprit resté auprès de celui de l’enfant un bref moment leur lançant avec lui des grands doigts d’honneur en riant.

Personne n’aurait pu venir réclamer ni son corps ni son vieux bicycle à pneus balloune ni son packsack, tout avait été emporté avec lui comme par enchantement. La légende raconte que comme la mémére à Ti-Paulo, deux secondes avant de s’élancer vers le ciel, Noël Leblanc respirait encore très bien et souriait toujours de toutes ses quatre dents.

Flying Bum, avec tous mes voeux d’espoir pour vous, très chers lecteurs.

Trop de pression

Eh oui, te voilà avec toute ta bonne foi

Et tes beaux conseils à la Peter Pan

T’as même pas de cicatrices dans’face

Et tu ne peux même pas supporter la pression

Traduction libre, Pressure, Billy Joel

Est-ce rien que moi ou il semble que la pression devient insoutenable par moments? Nous sommes tous en proie à une lente mais inéluctable augmentation de la pression, une main divine (diabolique?) semble faire un petit tour de manivelle de temps en temps sur l’étau de l’exigence et tente de nous écraser sous une pression de plus en plus forte.

Est-ce essentiellement lié à l’exigence sans cesse grandissante de performance dont nous sommes victimes, la course folle aux fins de mois angoissantes, ou à l’ensemble de la déjection bovine qui sévit partout alentour de nous? (Je n’ai rien trouvé de mieux pour traduire la bullshit, désolé). On nous enseigne à faire avec et à utiliser le surplus de stress comme un élément de motivation et nous mangeons littéralement de la pression à la grosse cuillère pour déjeuner avec nos oeufs crevés comme si de rien était. Mais ça finit toujours par nous rattraper un moment donné et soudainement on sent comme une sorte de grosse hernie mentale qui se développe, la totale avec des boursouffles qui poppent d’un peu partout où on aurait de loin préféré qu’elles restent cachées bien tranquilles. Ça peut devenir laid des boursouffles d’angoisse qui se mettent à popper de partout. Et les psys sont rendus complètement hors de prix.

Voici donc une liste de suggestions pour vous permettre d’être pro-actifs dans l’art de se calmer le gros nerf soi-même et d’ainsi éviter d’éclabousser votre entourage avec la glue immonde et nauséabonde qu’éjecterait l’explosion soudaine de vos boursoufflures d’angoisse. David Letterman a rendu célèbre le Top 10, trop de pression pour moi. Alors voici . . .

Mon top six :

  1. Arrêtez d’écouter tout le monde et sa soeur. Je vous offre rien de moins que la permission de faire votre petit bonhomme de chemin avec des gros bouchons d’indifférence enfoncés dans les oreilles. N’écoutez plus personne. Ceci inclut, de façon non-limitative, ceux qui émettent beaucoup trop de LOL sur les groupes de discussion en-ligne, les gourous de diètes en tout genres surtout ceux qui ont du pouding à vous vendre, ceux qui savent exactement comment vous devez élever vos enfants en 5 tomes de 29.99$, les coach de vie qui s’écoutent parler sans fin en 5 séances et 3 paiements faciles et les blasés qui braillent tout le temps, à tout propos, à qui veut bien les entendre et même aux autres. 50% de votre stress vient de s’envoler drette-là.
  2. Oubliez ça,  les échéances. Ne vous fixez aucun délai et n’établissez pas d’échéanciers pour les autres non plus. Ne faites que travailler bien calmement. Et si quelqu’un vous demande quand lui fournirez-vous telle ou telle chose, quand en aurez-vous fini avec telle ou telle tâche, mettez-vous à feindre de pleurer de façon incontrôlable, faites comme si vous étiez incapable de leur fournir une réponse. N’hésitez pas à émettre des sons troublants et incompréhensibles et d’abuser des papiers-mouchoirs. Faites ceci autant de fois que l’opportunité se présentera et dans le temps de le dire les gens deviendront beaucoup trop mal à l’aise pour vous demander quoi que ce soit et vous bénéficierez de longues périodes d’accalmie pour compléter en toute sérénité tout le travail qu’on vous a confié et ce, plus rapidement encore.
  3. Ne faites PAS d’exercice. Je ne peux assez insister sur ce point crucial. Toute activité physique de quelque nature que ce soit comporte, outre un coût prohibitif, un risque de blessure qui n’apporterait que davantage de stress sans compter d’atroces douleurs. De plus, l’activité physique intense mène à la sécrétion par notre cerveau de substances anaboliques et androgéniques avec des effets sublimants très semblables à ceux de la drogue. Si vous tenez absolument à sublimer votre stress, il est grand temps que vous vous intéressiez au cri primal. Commencez votre apprentissage au bureau en engueulant de façon impétueuse et imprévisible des objets inanimés (aucun risque d’interaction). Le fax est ma victime préférée.
  4. Ne regardez JAMAIS en direction des miroirs. Chaque fois que vous regardez en direction d’un miroir augmente d’autant vos chances d’y voir quelque chose qui ne fera pas votre affaire. La façon dont vos cheveux sont placés ou pas placés ou encore totalement disparus. Votre nez, ou il sera beaucoup trop gros, ou il sera tout simplement là, en plein milieu de votre face. Les grands cernes noirs ou gris-verts sous vos yeux qui semblent pocher de plus en plus ou les pattes d’oie qui semblent beaucoup plus grandes qu’hier, les rides qui semblent être apparus la nuit passée, autant de choses à ne pas voir par exprès. Alors apprenez l’art de vivre sans miroir et vous pourriez également considérer les avantages de vous pavaner partout avec quelqu’un de beaucoup plus vieux et plus laid que vous à votre côté. Appelez-moi pour une soumission gratuite sans aucune obligation de votre part, je suis disponible.
  5. Dormez énormément, partout et buvez beaucoup de liquide. La vie inconsciente regorge de splendeurs insoupçonnées. D’abord, c’est gratuit, ce n’est pas du tout difficile pour votre carcasse fatiguée et cela permet à votre cerveau de se nettoyer en éliminant toutes ces vilaines toxines que le creusage de méninges quotidien produit (j’ai appris cela ce matin même sur AyoyeDonc.com). Si le sommeil devient impraticable, parce que vous seriez en position debout par exemple, entraînez votre cerveau à se mettre dans un état totalement végétatif sur demande, ou regardez Les barmaids sur canal V, c’est la même chose. Et cessez de tout voir rouge, il vaut cent fois mieux tout boire le rouge.
  6. Faites exprès pour être stupide. Si la possibilité de commettre des erreurs vous effraie et vous impose un stress insoutenable, faites des erreurs de façon délibérée (en privé au début, si ça vous gêne). En vous habituant ainsi à n’être qu’un imparfait comme tout le monde, même si vous pensez que vous êtes parfait (et vous l’êtes), vous allez recalibrer vos attentes en matière de perfection et dominer ainsi votre crainte de commettre des erreurs. Et quand vous maîtriserez l’art d’être stupide à volonté, vous pourrez à votre tour tenir un blogue (comme celui-ci).

Sur ce, bonne chance, je vous souhaite de réduire à néant cette insupportable pression qui accable votre vie, de slacker la vis un peu. Pratiquez quotidiennement ces quelques petits trucs et découvrez toute la joie de la vie dépressurisée.

Finalement, rappelez-vous bien ce dernier, philosophique et non moins précieux conseil : le moins vous agiterez inutilement la cannette de vos vies, le moins de temps vous passerez dans un escabeau à essuyer du Pepsi collé au plafond.

Et le temps c’est de l’argent, spécialement quand votre psy fait exprès pour être niaiseux.

Le Flying Bum

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Les mouches du temps

“Time flies like an arrow” qui devient “Les mouches du temps aiment une flèche” sous la folle machine à traduire de Google, cette très médiocre traduction robotisée me fait toujours autant rigoler. Mais dernièrement j’avoue que je ne ris plus, je suis inquiet, je ne suis plus sûr de rien. Le temps avance-t-il encore dans la grisaille de novembre?

J’en doute, honnêtement. Le premier, je trouvais déjà ça long. Il me semble que ça ne finit plus de finir. Oui mais pourquoi?  Oui mais parce que.

Les journées sont longues au bureau à ne faire à peu près rien et quand on s’occupe à ne rien faire, on ne sait jamais vraiment quand on a fini et ça vient long. Les choses ne bougent plus, les projets stagnent, c’est dans la normalité des cycles particuliers de mes affaires. Et quand je sors du bureau, la noirceur est déjà là. Et le Canadien tourne en rond tout le temps, tout le temps. Si je ferme les yeux et la télé, je vous jure que j’entends chanter des criquets, malgré le froid.

Alors j’ai organisé une petite expérience scientifique pour essayer de me convaincre (et vous chers lecteurs) que le temps avance encore et toujours. Pour me rassurer que ma vie ne sera plus désormais qu’un éternel novembre, un jour de la marmotte froid avec à peu près pas de soleil.

Et je ne voulais rien laisser au hasard, à la libre interprétation de tout le monde et de sa soeur. Alors j’ai utilisé une méthode empirique. En termes scientifiques, empirique signifie qui ne s’appuie que sur l’expérience et pas nécessairement en déployant une batterie d’instruments scientifiques scrupuleusement calibrés, choses que je n’avais pas sous la main de toutes façons. En utilisant cette approche, il n’est plus question uniquement de ma vague et très personnelle impression que le temps stagne, plus question de matériel strictement anecdotique, ce qui est rarement considéré comme une donnée valable pour les scientifiques sérieux. Alors voici quelques clichés marquant les jalons de mon expérience empirique.

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Même s’il m’a fallu me rabattre sur un bien étrange laboratoire et un bien curieux attirail pour parvenir à le démontrer, me voici heureux de conclure devant vos yeux ébaubis que le temps passe encore et toujours, effectivement, et ça me rassure un peu.

En même temps, ça me ramène une autre source d’angoisse, pire peut-être. Demain arrivera donc le 1er décembre et je n’aurai plus d’excuses à donner à ma douce pour remettre à plus tard l’éternel déploiement des foutues gugusses de Noël.

J’ai bien peur de devoir échapper un petit pipi de joie.

Flying Bum

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Écritures

La machine à écrire, son cliquetis et ses accessoires, l’effaceur, le stencil et le carbone, nous paraissaient relever d’une époque lointaine, impensable. Pourtant quand on se revoyait quelques années plus tôt, en train de téléphoner dans la cabine du café, de taper une lettre sur l’Olivetti, il fallait bien reconnaître que l’absence de portable et de mail ne tenait aucune place dans le bonheur ou la souffrance de la vie.

Les Années, Annie Ernaux

Oui, j’écris un blogue, mais encore?

Ne suis-je pas graphiste? Lorsque l’ordinateur a envahi les ateliers de graphisme, les pupitres des typographes, les tables lumineuses des pelliculeurs, soudainement nous sommes tous devenus des infographistes. Et ceci est une calamité à mon sens. Les comptables, d’autre part, les demi-lunettes rivées sur leurs PC ne sont pourtant pas devenus des infocomptables, à ce que j’en sache, pas davantage que n’existent des insignifiances comme des infobibliothécaires ou des infopompiers.

Alors, je n’écris pas un blogue. J’écris, point. Pour faire joli et contemporain, on pourrait dire que je tiens un cybercarnet, cela fait beaucoup plus français. Mais encore, le carnet existait bien avant mon ordinateur, qu’y a-t-il de si cybernétique dans un carnet? Plusieurs d’entre nous ont lu les Carnets du Major Thompson, les plus vieux ont suivi les étranges et mystérieux Carnets du Major Plum Pouding à la télévision, les plus intellos auront lu Les carnets du sous-sol de Dostoïevski et combien d’autres carnets encore. Alors oui, j’écris, tout simplement. Et depuis longtemps.

Dans ma toute petite enfance, deux de mes cousines qui fréquentaient le cours commercial, deux superbes filles dans les yeux d’un ti-cul de cinq, six ans, deux soeurs qu’on avait baptisées gentiment les pépées, venaient régulièrement à la maison. Elles venaient pour y pratiquer leur méthode sur la dactylo dans le bureau de mon père au sous-sol, elles n’en avaient pas à la maison. Nous ne devions les déranger sous aucun prétexte. Il n’y avait pas de fille dans notre maison, outre notre mère. Je me cachais et j’observais ces deux divinités concentrées sur leur ouvrage et le cliquetis de la machine devenait pour moi comme une musique de déesses.

Sur le chemin dans les bois parmi les arbres verts, se trouve une vieille cabane faite de terre et de bois où habite un garçon de la campagne appelé Johnny B. Goode qui n’a jamais appris à lire ou à écrire très bien encore, mais il peut jouer de la guitare aussi juste qu’une cloche carillonnant.

traduction libre, chanson de Chuck Berry

Et je rêvais du jour où, comme les pépées, je ferais en inventant des mots, la même musique qu’elles. Dans ma petite tête d’enfant, tous les grands écrivains étaient des gens déjà morts. La musique, les chanteurs et leurs chansons, c’était tout le contraire, même morts, ils sont encore vivants, leur son résonne toujours. Il me restait donc à écrire comme on chante.

mardimardi

De ma première machine à écrire, une vieille Remington achetée dans un bazar de sous-sol d’église, mon premier véritable texte poétique, à quatorze ans, en neuf mots. Outre de pouvoir bien saisir lors de quel jour de la semaine cette prose a été commise, de comprendre aussi que le garde-manger de l’auteur était probablement vide comme son estomac, existe un plus grand vide encore entre les deux groupes de mots, comme un long silence, un remarquable témoin de la nécessité d’avoir quelque chose à dire avant de pouvoir noircir du papier. La musique de ma Remington ne suffirait pas. Bien qu’il ne faudrait pas sous-estimer le poids du sens de ces neuf simple mots.

Mes mots déséquilibrés sont le luxe de mon silence. J’écris par pirouettes acrobatiques et aériennes – j’écris à cause de mon profond vouloir parler. Quoique écrire ne me donne jamais que la grande mesure du silence.

Agua viva, Clarice Lispector

Une histoire qu’on m’a racontée un jour et dont j’ignore complètement l’origine ni même si elle est vraie, la voici tout de même. Un jour, un haut-fonctionnaire désirant évaluer les soins dispensés aux patients de l’aile psychiatrique d’un hôpital, eût une idée. Il instruisit un anthropologue de son plan et l’homme fut admis à l’urgence à l’insu de tout le personnel de l’hôpital. Il devait se faire l’observateur à l’interne se faisant passer pour une personne en proie à une maladie mentale. Son séjour avait été prévu pour une dizaine de jours, le temps de vivre un ensemble de situations, de faire le tour du personnel soignant. À mesure que l’expérience avançait, l’anthropologue s’isolait occasionnellement, le plus à l’abri des regards que sa situation lui permettait de le faire afin de sortir un cahier et un crayon et il notait les détails de son hospitalisation, ses observations. Lorsqu’on l’y prenait, on l’invitait calmement à ranger ses choses et à rejoindre le groupe des patients dans les activités de routine. Jamais on n’a jugé bon, utile ou nécessaire de lire ce que l’homme écrivait dans son cahier mais jamais non plus ne lui a-t-on retiré son cahier. À la fin de l’expérience, on a pu lire au dossier du faux patient : Le patient X a apparemment développé une symptomatique comportementale d’écriture.

J’ai toujours vu l’écriture comme un geste inévitable. Pourtant, je ne connais pas d’activité plus sotte pour la pensée humaine que de se mettre le coeur à la gêne de la sorte, la cervelle aux quatre vents. Pour écrire dix beaux mots où deux banalités auraient suffi. Traiter son propre coeur comme un chien qu’on enchaîne et fausser jusqu’aux pleurs qu’on a dans les yeux. De le faire complètement seul, hormis le fantôme étrange perché sur mon épaule qui m’accable tout le temps que claquète mon clavier. Se demander qui aurait avantage ou un peu de plaisir à lire ceci, à dévierger la blanche case commentaires, relier d’un court trait les points entre deux univers. On n’écrit toujours que pour soi sans jamais se demander à quoi bon, jusqu’au jour où un lecteur, une lectrice ne vienne nous affirmer au contraire que ce n’est que pour elle qu’on l’a fait cette fois-là. On n’écrit pas uniquement pour ça, mais on écrit quand même beaucoup pour ça, sinon faut être un peu fou quand même. Ou avoir développé une symptomatique comportementale d’écriture.

Ça doit être ça que j’ai.

Flying Bum

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Le prix de l’insoumission

Institut National de Réingénierie de la Pensée*, Joutel, Québec, janvier 2027.

Le quatrième mandat auto-proclamé par Trump en 2024 et le nouveau gouvernement du Québec, coalition de l’extrême gauche avec l’extrême droite qui dirige maintenant le Québec depuis l’élection de 2022 auraient dû m’alerter. J’aurais dû prévoir tout ceci il y a bien des années. Quand le bouffon de Bourassa, marionnette insignifiante de l’establishment anglophone qui régnait alors en roi et maître sur le Québec, promulgua sa fameuse loi 22 en 74.

Jeune tête chaude vaguement sympathisant du FLQ, militant de l’indépendance, mes héros s’appelaient le Che, Fidel, Pierre Bourgault, René Lévesque et aussi secrètement Pierre Vallières, Paul Rose, j’étais de toutes les luttes pour sauver le français et j’allais même jusqu’à imprimer gracieusement des affiches pour Reggie Chartrand et ses chevaliers de l’indépendance. Tout ça c’est de la faute à Bourrassa. De sa loi maudite contre laquelle la manifestation avait été organisée. L’enseignement de l’histoire maintenant banni avait fait de moi un jeune et innocent militant, j’avais investi mes petites économies d’étudiant pour apporter ma contribution toute spéciale pour la grande manif.

leszétats

Une quinzaine de dollars pour le grand morceau de vinyle bleu aux couleurs du fleur-de-lysée, une autre dizaine de dollars pour la peinture aérosol, les cordes. Et une touche d’humour, “les zétats aux étaliens”. À cette époque la cause était noble, le Québec devait se libérer du joug de l’establishment anglophone qui voyait le peuple “canadien-français” comme des insoumis incapables d’accepter la conquête, une race inférieure, conquise, à assimiler. Ils contrôlaient l’état en lui parlant avec la langue de l’argent essentiellement.

Le Québec aux québécois était clâmé haut et fort avec enthousiasme à toutes les manifestations par toutes les bonnes gens, à toutes les Saint-Jean du parc Lafontaine ou du Vieux-Montréal où la police du pouvoir des riches tabassait tous les poilus séparatistes comme moi. Et à la lumière du mouvement St-Léonard français, “les zétats aux étaliens” était une blague de bon aloi, c’était avant la Proclamation du Sérieux National de 2024 qui interdit à quiconque de faire de l’humour avec la politique sous peine d’être envoyé à l’Institut de Joutel*.

Lorsque j’ai revu ma bannière au bulletin télévisé, à la manifestation de Québec en 2017, j’ai failli m’évanouir. Quel espèce de romantique fou avait bien pu conserver mon oeuvre pendant toutes ces années? Quelle idée stupide lui avait-il pris de la ressortir et de l’accrocher au vu et au su de tous?

La presse braillait haut et fort sous la plume de Hassein Ben-Ameur (Journal Métro, 27 novembre 2017) :

«Le Québec aux Québécois.» La banderole hissée sur les remparts du Vieux-Québec samedi ne laissait aucune place à l’interprétation. Il fallait bien lire ceci: le Québec aux Québécois blancs, français, hétéros, «de souche». Nous sommes au-delà du discours nationaliste et de la pensée réactionnaire et identitaire de base. Sur les premiers murs du Québec et sur les fondements de son histoire, nous avons regardé s’exhiber les signes patents d’un fascisme d’un autre temps, absolu, hégémonique et laid. Très laid. Ça vous rappelle les pires abominations de l’histoire humaine? Ça vous fait peur? Ça vous dégoûte, vous révolte, vous décourage? Tout ça à la fois? Vous avez raison.

Ishhhhh, tant qu’à écrire, man, vas-y à fond.

Étais-je devenu un mécréant de la pire espèce, avais-je vraiment peint cette bannière avec toute la mauvaise foi qu’on prêtait maintenant à son message somme toute assez banal? Étais-je donc un fasciste laid, très laid? Qui n’a pas déjà chanté Le Québec aux québécois au moins une fois dans sa vie avec des motivations nobles, le rêve d’un pays indépendant où on parle le français? On ne parle pas encore ici de manger des femmes voilées sur la broche pour voir si ça goûte fort les épices.

Quand j’ai vu la police d’état descendre la bannière et partir avec, je savais que mes heures étaient comptées. On voit nettement l’esquisse du Flying Bum dans le coin en bas, les initiales F.B., j’ai blogué assez longtemps sur les internettes, ils vont me retracer, ce n’est qu’une question de temps, pensais-je alors.

De la fenêtre de ma cellule glaciale, je ne suis plus qu’un vieil homme captif et blessé qui regarde à l’horizon la vaste étendue boréale encore vierge que la neige de janvier balaie. Une rumeur circule entre les murs que les Anishnabe de l’établissement Joulac appuyés par les troupes de Pikogan seraient en route pour prendre l’Institut d’assaut et venir nous libérer. J’attends, feignant la soumission, qu’on vienne me chercher pour aller en classe, continuer la réingénierie de mes pensées. J’investis toutes les heures de solitude qu’on me laisse à me remémorer tous les morceaux de ma vie passée dans le vague espoir que la puce sous-cutanée que les médecins de l’état m’ont installée, enregistre mes pensées avant que la réingénierie ne les efface de mon cerveau biologique, pour la gloire de mes enfants, leurs enfants à leur suite. Mais, honnêtement, je commence à en perdre des grands bouts. Que le diable m’emporte.

Flying Bum

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*Fondée en 1965, Joutel a été une ville-champignon qui a poussé au nord du 49ème parallèle en Abitibi, isolée dans la toundra entre Amos, Matagami et la Baie James. Elle a connu au cours de son histoire l’ouverture et la fermeture de quatre mines : la mine de Poirier, Joutel Copper Mine, la mine Agnico et les mines Selbaie. Au cours des années 80 et 90, la petite localité va atteindre 1200 habitants. Mais comme bien des villes minières, l’épuisement des ressources viendra forcer la fermeture de la ville le 1er septembre 1998. Toutes les constructions et les infra-structures furent démantelées et il n’y avait plus qu’une tour de retransmission par micro-ondes pour signaler le site. En 2024, le gouvernement Massé-Nadeau-Dubois décida de réhabiliter le site en y faisant construire l’Institut National de Réingénierie de la Pensée et les facilités pour y accueillir tout le personnel nécessaire à son bon fonctionnement. Après des débuts modestes, on y compte aujourd’hui au-delà de 2,500 usagers en bonne voie de récupérer la capacité de vivre dans la nouvelle pensée correcte, extrême gauche-droitiste coalitionniste et multiculturaliste.

Les frères Karamakoztytine et autres fratries improbables et éthérées

À l’heure où tous les sociologues s’entendent pour considérer l’étude du phénomène de la fratrie comme une chose bien futile autant qu’inutile, les moteurs de recherche nous laissent totalement sur notre appétit quant au sujet. Un peu à la manière d’un cocotier qu’on agiterait énergiquement dans l’espoir fou d’en faire tomber des cerises, ça devient vite assommant. Le Flying Bum vient donc à la rescousse en survolant le sujet pour vous de ses deux petites ailes aux pieds. Issu moi-même d’une fratrie pentago-mâle, le sujet aurait dû m’intéresser bien avant mais où trouve-t-on le temps pour s’attaquer aux sujets les plus arides comme celui-là sans compter que j’avais deux fesses de porc sur la broche.

La sociologie des frères et soeurs est en pleine construction, à ses premiers balbutiements : « […] peu d’aspects de la vie familiale ont été moins étudiés que l’interaction entre frères et soeurs » (Caplow, 1984).

Ma joie sera stimulée d’autant de sauter dans le bateau si tôt dans l’aventure avec tous ces sociologues paresseux. Et avant de passer au vif du sujet, je m’en voudrais de ne pas survoler quelque peu aussi l’équivalent féminin de la fratrie (et mes amies féministes inonderaient ma boîte de courriels haîneux sinon). Voilà donc, le phénoméne de la fratrie lorsqu’au lieu d’être constituée d’un certain nombre d’individus mâles unis par le sang fraternel serait composée de soeurs de mêmes parents et j’ai nommé . . . et j’ai nommé quoi ?. . . je n’ai a rien à nommer ici, merde. Pas de main pour dire allo et pas de mots pour dire Alain, comme chantait le poète. La fratrie n’a pas d’équivalent féminin. J’ai eu beau chercher et je ne vous encourage pas à le faire, du moins pas tous en même temps, les serveurs surchaufferaient. J’ai courtisé le terme sororité mais en effectuant une recherche rapide sur les moteurs, il semblerait qu’il s’agisse d’un néologisme destiné à combler les lacunes sexistes du langage, fondé sur une utilisation rare mais ancienne, voire littéraire de quelques hurluberlus isolés. On peut tomber sur sororal, sororale, sororaux (relatif à la soeur) qui serait davantage l’équivalent de fraternel que de fratrie, quelques occurrences du terme sororel mais toujours rien pour un véritable féminin reconnu du terme fratrie.

J’ai donc pensé que voilà donc une belle occasion de m’illustrer et d’apporter ma contribution à la langue de Molière et mon idée première a été d’y aller tout bonnement d’une soeurtrie mais ça sonne horrible. Par ici, la soeurtrie, clamerait-on en rigolant . . . ishhhhh, ou encore la possible confusion avec la sotterie ou la sauterie ce qui me vaudrait aussi une litanie sans fin de courriels haîneux. Je retiendrai donc la soeurtrie mais brièvement et seulement pour les fins de mon petit propos actuel ne voulant surtout pas que ma contribution fasse tourner la langue de Molière dans le vinaigre. Alors femme, ma soeur, tu ne seras jamais un frère pour moi.

J’ai connu personnellement plusieurs soeurtries dans ma vie, je crois même qu’elles m’attirent. On dit que le plus jeune d’une fratrie trouvera bien davantage que son bonheur avec l’aînée d’une soeurtrie et j’en suis la preuve éloquente ayant fait une expérimentation très précoce de la chose avec une grande soeur de grande stature mais de courte vertu qui n’était fort commodément pas la mienne. Je dois avouer que la force du lien soeurtral (?) soeurtritif (?) n’a rien de comparable à celui de la fratrie toute mâle qui finit toujours par connaître des bouttes lousses icitte et là. On parle ici d’indéfectible solidarité et de complicité siamoise entre frangines que seul la mort peut effacer alors que pour les frères l’histoire regorge de récits où règnent silence et indifférence et où la mort se présente sous la forme fratricide et bête du terme. On se tue entre frères, on s’ignore complètement ou on se fait la guerre, choses qui se produisent rarement entre soeurs pour ne pas dire le jamais qu’on ne doit jamais dire le.

Éventuellement, je m’étendrai sur plusieurs soeurs connues comme les soeurs Monica et Penelope Cruz, et ne me prenez pas ici au pied de la lettre. Mais avant de sauter, dans le chapitre suivant, je devrais apprendre à placer les virgules correctement et je m’en voudrais de passer sous silence, dans un genre totalement différent, les sœurs Caroline et Stéphanie Tatin que l’étourderie de l’une et la pingrerie de l’autre ont rendues célèbres. Ce sont elles qui, vers 1898, ont inventé à Lamotte-Beuvron dans le Centre-Val de Loire en France où elles étaient aubergistes, la tarte qui porte toujours leur nom et vice versa : l’une des deux la tête heureuse avait mis à cuire la tarte en oubliant la pâte, la seconde paniquée la rajouta par-dessus en cours de cuisson pour ne pas avoir à jeter les pommes… et on obtint le délicieux résultat que l’on sait !

Intermède.

Connaisez-tu bien_2

Les frères Karamakoztytine, enfin.

Descendance de Fédor Karamakoztytine, cette fratrie célèbre fascine encore et toujours aujourd’hui les plus vieux et fait se poser aux générations nouvelles et innocentes la même et unanime question : c’est qui ça cou’donc les frères Karamakoztytine, ça me dit quelque chose. Composée de six frères connus et peut-être bien davantage, Fédor, le père, étant un vieux bouffon libertin qui avait des visées sur tous les jupons de Moscou et qui avait enterré tellement d’épouses que la généreuse poitrine de la dernière en lice formait un joli tertre à deux bosses émergeant des gazons devant la sépulture familiale dans le cimetière de Saint-Marc-de-Moscou et sur laquelle Aliocha, le plus sensé des frères, venait régulièrement leur déposer chacune un coquelicot bien rouge en ricanant maladivement. Dimitri, l’aîné, représente la pomme tombée le plus proche de l’arbre pourri qui leur servait de père dans les cérémonies officielles notamment. Ancien soldat insolent, fêtard invétéré à qui l’argent coulait entre les doigts mais également un grand romantique qui pouvait chanter de mémoire et a capella les plus belles ballades de Rokvoisinov. Ivan était l’âme bien pensante de la famille, ainé de la deuxième couche, profondément laïc et anti-clérical spécialement depuis ses études au séminaire de Stalingrad où la foi avait maintes et maintes fois tenté de le pénétrer par les voies les moins divines. Contrairement au tout pondéré Aliocha qui fût pieux au point d’entrer au monastère orthodoxe chrétien d’Irkutsk où les émules du staret charismatique, par pur esprit de dévotion et de sacrifice couchaient tous deux par deux dans un même lit. Petrov Karamakoztytine, l’unique progéniture de la troisiéme couche, était un être introverti à la mine patibulaire et grise qu’on avait affublé du ridicule sobriquet de Dostoïevski à cause de la fâcheuse manie qu’il avait de traîner partout ses calepins, ses plumes et ses encriers tentant désespérément de noter tous les faits et anecdotes de sa vaste fratrie, pour la postérité affirmait-il. Mais il avait peine à suivre. Finalement, de la dernière couche, les deux plus jeunes pour lesquels la semence paternelle n’était plus malheureusement qu’une dillution sans force et sans génie qui produît ce qu’elle pût, Andreï Karamakoztytine dit la grosse tétine et Sergeï Karamakoztytine dit la tite tétine, deux fervents pratiquants des sports de glisse et profondément amoureux de la poudre blanche éternelle des monts sibériens.

À travers une longue saga méticuleusement compilée par Dostoïevski, la fratrie des Karamakoztytine soulève les grandes questions relatives à la fratrie qui encore aujourd’hui provoquent l’indifférence et l’ennui des sociologues et des législateurs du monde entier. Notamment quant au sort de la fratrie lorsque les géniteurs disparaissent. Ceux-ci ont longtemps assumé la fondation de la fratrie et cimentent celle-ci autour des questions de patrimoine familial historique, immobilier, financier et leur disparition ou même leur seule incompétence aura tôt fait de disperser la fratrie comme autant de cafards surpris par la lumière soudaine. Très peu de rituels d’intimité mondaine survivent aux géniteurs disparus. Le poussiéreux code Napoléon ou le Common Law britannique qui régissent encore nos vies font très peu de cas de la fratrie outre que par la voie de quelques dénis. On nie aux fratries le droit de contracter le mariage entre eux, tentative bien vaine de lutter contre l’infâme péché d’inceste et les lois nient également avec véhémence et jurisprudence assumée l’obligation alimentaire entre frères et soeurs ce qui relègue au folklore l’idée même de la soi-disant indéfectible solidarité fraternelle. Voyons ce qui en adviendra ici après ce bref intermède.

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La mort de Fédor

L’hiver avait été particulièrement dur à Moscou. Fédor buvait de l’aube au crépuscule ou à jusqu’à l’inconscience c’était selon. La pauvre Iélizavéta, sa tendre et dernière épouse en lice, se tuait à la tâche et n’en finissait plus de recueillir les urines de son ivrogne Fédor pour aller les jeter au caniveau si bien qu’un bon soir qu’elle s’élançait sans réfléchir, le seau d’urine bien en main, elle se jeta accidentellement par la fenêtre avec le sceau, directement dans le caniveau trois étages plus bas. La chute a été fatale il va sans dire. Fédor dût se résigner à l’enterrer la face par en bas encastrée à l’envers par-dessus l’autre, privant pour toujours Aliocha d’un de ses rares plaisirs, la pauvre femme n’ayant à peu près pas de fesses pour venir y déposer des coquelicots.

Fédor sombra ensuite dans une longue période de débauche sans nom, sans faire attention de bien différencier les nobles épouses des pauvres filles et ce, dans la plus totale indifférence de la fratrie occupée à fournir du matériel pour Dostoïevski qui les suivait partout où le vent ou la bonne vodka et la cuisse légère les menaient. Puis en octobre, une horde d’époux trahis et cocus fromentèrent la révolte dite d’octobre. Aux alentours de l’action de grâces, ils capturèrent Fédor et le roulèrent dans le goudron et les plumes de dinde et le relâchèrent ainsi affublé dans la grande plaine d’Anvers ou Dagobert premier qui chassait par là les culottes à l’envers le confondit avec la dinde sauvage géante de ses fantasmes adolescents et déchargea tous les plombs de son mousquet sur le pauvre soûlon qui râla son dernier râlement toutes ses belles plumes blanches rougies de son propre sang.

La fratrie maintenant orpheline ne s’en remit pas. Dimitri sur les traces de son père fût emporté par la syphilis et le pauvre Aliocha est mort de froid et d’épuisement dans les montagnes d’Irkutsk, parti à la course mal équipé sur les traces d’un mignon séminariste novice pris d’épouvante à la vue de la gonhorrée bien aboutie d’Aliocha. Nul ne sait à quoi il pensait lorsqu’Ivan le bien-pensant avala bêtement une figue sans la mastiquer et priait le ciel qu’elle l’eût étouffé en lieu et place de venir lui boucher le derrière de la sorte. Une énorme hernie finit par éclater et expulser ses excréments accumulés depuis une quinzaine, sur toute sa progéniture qui bordait pieusement son lit de mort. Petrov dit Dostoïevski mourut d’ennui à l’aube de compléter le trois-cent-quatre-vingt-et-unième tôme de la saga familiale, les langues sales racontent qu’il a été victime d’un mauvais lot d’encre toxique. Andreï et Sergeï craignant la vindicte populaire et les maris jaloux prirent le maquis dans un bordel de Saint-Petersbourg jusqu’à l’hiver pour ensuite fuir de nuit la Russie en patins à glace sur la Volga. Ils parcoururent monts et vaux en Europe avant de rejoindre les célèbres frères Stastny en Serbie où un infâme passeur italo-tchèque, un gros clown perverti comme leur père, du nom de Marcello Bü les fit gagner l’Amérique sur un frêle et miteux esquif. Andreï et Sergeï tentèrent de faire fortune en Amérique et de gagner le firmament étoilé des dieux de la glace mais leurs bas penchants les ralentit au point qu’ils respirèrent bientôt la poussière de leur propre étoile qui les avait dépassés tellement ils ne patinaient plus, la poussière les rendit anémiques et inaptes à donner leur cent-dix pour cent tous les soirs. Ils regagnèrent la mère patrie dans la cale d’un chalutier battant pavillon turc et on n’entendit plus jamais parler d’eux. Ni des Stastny d’ailleurs. Sauf un qui tiendrait apparemment le Stastny’s Resto Bar Grill de Saint-Jean-des-Piles.

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Les fabuleux frères Marx

C’est de leur mère Minnie Marx issue du monde du spectacle que la célèbre fratrie a hérité des talents et de la motivation pour égayer les foules. Au départ, les frères Marx étaient 5, un premier enfant Marx mourut prématurément et un autre viendra beaucoup plus tard d’une mère différente mais du même père. De leurs vrais noms Leonard, Adolph, Julius Henry, Milton, Herbert et Karl ils adoptèrent des noms de scène en rime qui seront, dans le même ordre, Chico, Harpo, Groucho, Gummo, Zeppo et Prolo. Issus d’une famille juive fortunée de New York, Minnie les inscrivit dans les meilleures écoles de théâtre et de musique et ils développèrent un style propre à eux, précurseur de l’humour juif qu’on connait aujourd’hui. Ils mêlaient un humour corrosif, de non-sens et de pince-sans-rire avec des numéros de musique délirants où une extrême maîtrise des instruments servait avant tout la trame humoristique particulière des frères Marx.

Leur carrière débuta dans les cabarets et s’échelonna du cinéma muet à la radio et aux débuts de la télévision en passant par le cinéma parlant. Minnie n’eut jamais le bonheur d’entendre leurs voix et leurs instruments sur un grand écran, elle décéda prématurément les abandonnant à un père alcoolique qui n’en avait que pour la nouvelle fortune de ses fils.

La dissension régnait dans la fratrie, dissension particulièrement articulée autour de Groucho (Julius Henry) et Prolo (Karl) l’un reprochant à l’autre sa cupidité l’autre traitant le premier de sale communiste. La période Mccarthiste, chasse aux sorcières en règle contre les communistes, mit un terme à leur sempiternel crêpage de chignons en forçant Prolo à fuir en Europe où il fit une fascinante carrière sous son vrai nom en duo avec un certain Lénine. La période industrielle était en plein essor et les grandes masses ouvrières avaient plus que jamais besoin de se divertir pour se reposer de l’infâme exploitation dont elles étaient victimes. Ayant habilement gardé secret son passé de riche enfant juif de New York et contre ce que Marx appelait une cotisation, sorte de prélèvement forcé directement sur chaque paie de chaque travailleur, ils offraient le rêve aux populations exploitées et par la bande, lui et Lénine se sont mis encore plus riches en très peu de temps.

Leur carrière connut ses heures de gloire particulièrement lors de leur mémorable tournée “The Incredible Marx & Lenine Proletariat Dictatorship Europe Tour” qui attirait des foules de plus en plus nombreuses et au cours de laquelle tous les fils et toutes les filles des grands capitaines d’industrie d’Europe se ruaient littéralement sur les produits dérivés vendus à prix d’or pour venir narguer leur famille avec d’immenses affiches de Karl dans sa grosse barbe ou des t-shirts affichant un Lénine sérieux comme un pape, des copies du Das Kapital de Marx et toute cette sorte de choses qui mettaient leurs riches, puissantes et bourgeoises familles en furie.

La cupidité dont Karl accusait Groucho s’avéra de plus en plus véridique, Groucho se débarrassait graduellement de chacun de ses frères pour voir augmenter sa quote-part dans la gimmick familiale. Ils faisaient encore carrière à trois seulement lorsque leur père connut une fin tragique. Le foie totalement cirrhosé et en proie à un profond delirium tremens, le père Marx s’écroula dans le rayon des nains de jardin du Walmart de Las Vegas, nains qui bénéficiaient justement d’une chute de prix cette semaine-là. Il tentait alors désespérément de fuir les lieux de son affreux mais ultime méfait. Il venait en effet d’engrosser par inadvertance Mandie Boobsie, une artiste burlesque dont la troupe était en tournée dans le coin, la prenant dans une sauvage mais très brève levrette dans une cabine d’essayage du rayon des cache-mamelons en paillettes métallisées. L’histoire étant un éternel recommencement, encore une fois la fratrie maintenant orpheline connût à partir de là plus que son lot de malheurs, livrée à elle-même et à la vie mouvementée de tournée.

Groucho abandonna un a un Harpo et Chico qu’on a pu entendre encore un peu faire de la musique dans un tunnel du métro de Cincinnati qui n’était cependant pas encore construit dans ces années-là. Une pneumonie les emporta avec toute cette humidité sous la terre mais un éboulement inopiné fit économiser à Groucho les frais d’enterrement. Groucho fit carrière seul pour un temps, d’abord à la radio où, contre quelques misérables dollars, il vantait cigare au bec en râlant de longs RRRRRRR, le régal sans pareil des flocons de maïs givrés avec assez de sucre industriel dedans pour tuer un tigre diabétique. Il connut une triste fin de carrière pendant laquelle il publia quelques ouvrages dans lesquels il assemblait au hasard des mots découpés dans de vieux magazines achetés aux disciples d’Emmaüs.

Mandie Boobsie retourna chez elle enceinte et sur le pouce où elle donna naissance à un sixième frère Marx, méconnu et ignoré de la presse à sensations et des historiens de la culture. Elle leur cacha bien l’enfant en faisant carrière loin des feux de Vegas dans la lointaine province de Québec d’où elle était native et où elle reprit son vrai nom de baptême, Manda Parent. Elle fit baptiser le poupon discrètement dans une petite chapelle de Saint-Jean et, un peu en souvenir de celui qui fut brièvement le père du petit le temps de mourir dans son vomi, elle l’appela Jean Marx-Parent. De grâce, n’ébruitez pas l’affaire, ça doit rester entre nous.

Flying Bum

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À mes frères, afin que l’envie de me confier leur biographie ne leur effleure jamais l’esprit.

Première neige

Ah la première neige ! Il me semble qu’il y a un an à peine elle nous tombait déjà dessus encore . . . cette première neige. La vie n’est-elle pas un fascinant autant qu’éternel recommencement? Ou une lancinante litanie qui revient année après année nous rappeler que le temps ne nous est que prêté sur un bail annuel. . .

Il me semble qu’il n’y a pas si longtemps encore, se réveiller à la première neige c’était comme se réveiller en plein conte magique, le génie complètement emporté. Comme si on lui avait lancé un grille-pain branché dans le morne bain de novembre où il baignait béatement les yeux dans le vide. Et survoltés nous courions comme des poules pas de têtes d’un garde-robe à l’autre à la recherche de nos tuques et de nos mitaines anxieux de savoir si nos petites bottes d’hiver nous faisaient encore.

La venue de mes premiers hivers sur les plateaux enneigés de l’Abitibi, au froid sec et pinçant, voulait dire qu’il fallait adopter de toute urgence un nouveau mode de vie où il fallait se protéger les babines au risque de passer l’hiver à se jouer après le bobo d’une lèvre éclatée, s’ensevelir dans de lourds habits de neige avec des grandes culottes à bretelles qui faisaient de jolis zwouit-zwouits quand nous marchions, bien que les épaisseurs limitaient considérablement notre liberté de mouvement. Et, après avoir passé moins de cinq minutes là-dedans, aussitôt la dernière fermeture-éclair remontée, l’impérieuse envie de pisser qui nous prenait et venait damner nos mères.

Nous finissions par nous habituer aux sons et reconnaître les mots maintenant filtrés et assourdis par les épaisseurs de foulard qui nous couvraient la bouche jusqu’au nez qui coulait allègrement là-dessus. Outre ce nez comme un érable au printemps, la tuque enfoncée jusqu’aux yeux, nous n’avions plus pour toute identité propre que nos petits yeux allumés et nos belles joues rosies par le froid.

Et les mitaines. La bonne chose avec les mitaines c’est qu’elles nous permettaient de placer nos mains en poings fermés pour conserver un maximum de chaleur. Mais de moins bonnes choses pouvaient se produire avec les mitaines. Plus petits, nos mères nous cousaient une corde pour relier les mitaines passant dans nos manches d’une main à l’autre pour ne pas les perdre. On appelait ça des mitaines de bébé-lala mais en fait, c’étaient des mitaines piégées. Lorsque nous avions une mitaine bien en place et que l’autre avait été enlevée et pendait, le piège pouvait se refermer à tout moment. Un grand despote haïssable nous attrapait la mitaine pendante et tirait un grand coup sec dessus dans l’espoir que de l’autre mitaine on se donne un bon coup de poing sur le nez. Et souvent ça fonctionnait.

À mesure que l’on s’enfonçait dans la froide saison, que les bancs de neige devenaient plus grands que nous, leurs cimes devenaient notre route quotidienne favorite vers l’école et souvent nous devions mériter notre place au sommet dans les tiraillages inévitables d’enfants en mal de la convoitée couronne du roi de la montagne. Au retour des classes, la traditionnelle construction des tunnels et des forteresses dans la neige, refuge pour nos plus belles guerres de balles de neige, siège de nos attaques contre des bonhommes de neige à la mine suspecte ou les rafales de mottes de glace contre les maraudeurs imaginaires, fils du bonhomme sept heures, nés dans les jeux d’ombrages de la noirceur précoce du jour. Faire tomber les longs glaçons pendant aux gouttières et essayer de les lécher sans que la langue ne nous colle dessus. Trouver le moyen de grimper sur le toit du garage jusqu’en haut et se laisser glisser jusque dans la neige épaisse et rester pris enfoncés jusqu’au cou. Ou simplement s’étendre sur le dos, agitant les bras et les jambes pour tracer des anges dans la neige, ou courir comme des malades sur l’emprise de la neige jusqu’au “spot” de glace qu’on attaquait de côté et qu’on espérait dominer en agitant les bras comme des ailes détraquées avant de planter misérablement sur la glace vive les deux pieds vers le ciel.

Et le samedi, courir à la côte de cent pieds et se jeter en bas dans toutes les embarcations de fortune qu’on y emmenait ou partir patiner sur la glace extérieure devant l’hôtel de ville au grand froid, payant notre droit de patiner en assumant la corvée de déneiger la patinoire avant de commencer, la bonne odeur du poêle à bois dans la cabane où nous allions ressusciter nos petits pieds avant de repartir se les geler de plus belle, aller s’engouffrer dans la calvette de béton du crique à marde qui, l’hiver, devenait dans nos yeux d’enfants une grande mine de diamants de glace bleue.

N’étaient-ce pas là les plus merveilleux moments que la vie pouvait nous offrir? C’est à se demander ce qui s’est passé avec l’hiver depuis. On dirait qu’il s’est transformé en un énorme paquet de troubles qu’on tente de fuir à tout prix sur les chaudes plages du sud, qu’il n’est plus que problèmes de voitures et de pneus, d’abris Tempo, de factures de chauffage ou de déneigement, d’essuie-glaces qui n’en font qu’à leur tête. Toutes nos cours sont organisées pour l’été comme si nous tentions de nier le retour même de l’hiver qui souventes fois nous attrape le mobilier de patio dehors, les pneus d’hiver dans le cabanon et le moteur de la piscine misérablement pogné dans la glace. Et nos yeux s’élèvent vers le ciel jouant à la victime comme si on n’avait rien vu venir, comme si l’arrivée de la froide saison nous visait personnellement. Fallait-il avoir autant grandi en sagesse et en âge pour ne plus envisager la beauté de l’hiver qu’à travers nos grandes baies vitrées, bien calés dans nos lazy-boys près de nos chauds foyers, un petit Brouilly à la main?

Après toutes ces bordées fondues dans nos mémoires et cet impitoyable cumul des ans, sont venus des enfants. Et les enfants deviennent grands, font des enfants à leur tour et les petits-enfants qui viennent bouleverser avec leur joie de vivre cette belle quiétude du vieux pantouflard qu’on est devenu. Mais Allah est grand, Allah est très grand. La première chose que l’on sait, un bon dimanche matin, la première neige revient nous surprendre.

Et le grand-père part à courir à travers les petits enfants comme une poule pas de tête d’un garde-robe à l’autre à la recherche de sa tuque, son foulard et ses mitaines anxieux de savoir si ses grosses bottes d’hiver lui font encore.

Flying Bum

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