Douze réalités à propos de la fiction

 

  1. Écrire à propos de soi-même, quelle vilaine chose, c’est de la biographie égoïste; lorsqu’on en rajoute par-dessus, cela devient de l’autofiction et lorsqu’il ne reste plus rien de bon à écrire à propos de soi, on écrit de la fiction.
  1. Écrire de la fiction c’est comme faire un bonhomme de neige femelle avec des parties génitales parfaitement conformes et feindre le dégoût lorsque les gens vous demandent si aviez planifié de la baiser.
  1. Écrire de la fiction c’est comme éprouver une profonde tristesse lorsque votre tentative de baiser le bonhomme de neige le fait fondre.
  1. Écrire de la fiction c’est la forme d’art que tout le monde et sa sœur peuvent maîtriser, un concept que même un poupon peut comprendre.
  1. Écrire de la fiction devrait être perçu comme un effort pour embrasser l’anonymat, et la confusion ressentie alors par la majorité des écrivains narcissiques est la raison majeure pour laquelle ils veulent mourir.
  1. Écrire de la fiction c’est comme envisager une carrière professionnelle dans l’art de réussir tous ses besoins dans le petit pot, coup sur coup.
  1. Écrire de la fiction c’est comme abandonner ses enfants à l’orphelinat en s’attendant à ce qu’ils vous retrouvent plus tard dans la vie pour vous dire, papa, tu es merveilleux.
  1. Écrire de la fiction c’est comme se croire l’inventeur des préliminaires amoureux.
  1. Écrire de la fiction c’est exactement comme lire de la fiction, excepté que vous vous tapez tout le travail au lieu de la plus belle moitié seulement. En conséquence tous les aphorismes ci-haut et ci-bas s’appliquent également à la lecture de la fiction.
  1. Écrire de la fiction c’est comme essayer de découvrir qui a bien pu manger toute cette mortadelle en mangeant encore plus de mortadelle.
  1. Écrire de la fiction c’est comme dépenser cinquante-mille dollars sur un tatouage tapi au fond de sa craque de fesses.
  1. Le plus triste lorsqu’on écrit de la fiction, c’est de réaliser que personne n’est tenu de nous croire vraiment.

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Quentin

 

Pour me sortir de la merde, je m’étais inventé un métier et je me suis trouvé un travail comme graveur, comme si je connaissais la gravure. Dans une toute petite échoppe de gravure rue Laurier. Sérigraphie pour être précis. Minuscule, l’atelier et le bureau en avant qui donnait sur la rue étaient le rez-de-chaussée d’un deux-étages résidentiel converti en commerce et le propriétaire habitait l’étage au-dessus. Outre le vieux professeur d’art commercial à la retraite qui possédait l’atelier, il y avait Binette, le représentant commercial et Quentin. C’est Quentin, qui avait vite compris, qui m’a appris le métier à la vitesse grand V trop heureux d’avoir du renfort. Quentin avait vingt-deux ou vingt-trois ans et travaillait pour le vieux depuis cinq ans, disait-il. J’avais seize ans.

 

***

 

Avant l’heure du diner de ma première journée de travail, Quentin m’avait guidé vers un cagibi, était entré avec moi et avait refermé la porte derrière lui. Accroupis tous les deux, Quentin fouillait dans une boîte de carton, à tâtons dans la pénombre, et il m’a tendu un bel X-Acto flambant neuf avec son petit capuchon de sécurité transparent.

 

“Ils viennent avec des lames numéro quatre, c’est bon à rien pour ce qu’on fait, tu changeras pour une numéro deux,” m’avait-il dit en me remettant le couteau.

 

“Bonne fête, Léon,” avait-il conclu.

 

Ce n’était pas mon anniversaire mais j’avais pigé le message.

 

***

 

Deux ou trois semaines plus tard, un matin tranquille de novembre, Quentin avait sorti de sa poche de chemise ce qui ressemblait à un petit feuillet de timbres-poste. À ce que je pouvais voir, c’était un papier blanc plutôt épais avec des carrés d’environ trois-quart de pouce séparés par un pointillé avec des étoiles jaunes maladroitement étampées sur chacun des carrés.

Quentin souriait lorsqu’il m’a demandé si j’en voulais.

“C’est quoi?” que je lui demande.

“C’est de l’acide, en veux-tu?”

“De l’acide, comme du LSD tu veux dire?”

Il a hoché de la tête en guise de oui sans perdre son drôle de sourire narquois.

“T’en veux?” insistait-il.

“J’pense pas que c’est une bonne idée,” que je lui dis, “on est ici jusqu’à 5 heures.” Et je savais ce que c’était.

Il m’a examiné comme si j’étais un ours de cirque puis il a secoué sa tête.

“S’ti que t’es plate,” m’avait-il dit en remettant son carnet de buvards dans sa poche. “Pas surprenant que le père Blondin t’aime autant.”

En pause, nous étions dans le bureau devant les vitrines et nous regardions les premiers flocons tomber sur la rue Laurier. Après un moment, il tapotait du doigt sur sa poche de chemise qui contenait la dope. “Gages-tu que je peux gober toute la feuille?”

“Non,” que je réponds, “ce serait la chose la plus stupide à faire, même pour toi.”

“Tu me donnes-tu cent piastres si je gobe toute la feuille?” que réplique un Quentin frondeur.

“Regarde, je ne te donnerai pas de la merde non plus, alors garde-toi une petite gêne pour aujourd’hui, fais pas le con.”

Il a longuement regardé le bout de ses bottes.

“Un dix, alors, tu me donnerais-tu dix piastres?”

“Je ne te donnerai rien du tout, Quentin. Et si tu les gobes quand même, je vais avertir le bonhomme Blondin, faut qu’il sache. Alors penses-y même pas, grand tata.”

Il m’a regardé totalement ébaubi un long moment.

“T’es un bon diable, tu sais, Léon. J’espère que tu vas rester ici longtemps. Personne à date n’est resté ici aussi longtemps que toi.”

 

***

 

Généralement, on allait pisser dans la ruelle. Quentin est monté chez le père Blondin en haut de l’atelier. Il y avait là l’unique salle de bain à notre disposition, nous étions autorisés à y aller au besoin quelques minutes par jour et le patron ne disait rien lorsqu’on y disparaissait un peu plus longtemps pour les travaux plus lourds.

Une heure plus tard, Quentin est finalement redescendu. Il avait le visage rouge comme le cul d’un babouin et toute sa tête pissait l’eau comme une bière glacée dans les publicités.

“Christ de sans-dessin d’idiot,” que je lui dis. “Combien t’en as pris?”

Un large sourire, très large et étrange, un sourire intoxiqué, il glisse sa main dans sa poche de chemise et en ressort une paume blanche et humide, rien dedans.

“Hostie de con,” que je dis. Je regardais partout pour voir si le bonhomme était en bas et s’il nous observait. Quand j’ai vu qu’il n’y avait personne, j’ai assis Quentin sur le tabouret de ma table à dessin.

“Assis-toi là et fais semblant,” lui dis-je en plaçant devant lui une esquisse d’affiche au crayon de plomb que j’avais faite le matin même, “assis-toi puis ne bouge pas, si le père Blondin passe dans le coin, prends un crayon et repasse par-dessus mes traits innocemment.” Je lui ai placé un crayon dans la main. “T’es capable de faire ça?”

Il m’a regardé comme un enfant, avec des yeux exorbités, les pupilles tellement grandes qu’il restait à peine un anneau de blanc alentour.

Trois secondes après il se précipitait au sol et il enchaînait cinquante push-ups en ligne. Il avait immédiatement regagné le tabouret et repris le crayon de plomb dans sa main. La sueur lui coulait dans le cou.

“Toi, t’es un ami Léon,” dit-il en respirant trop fort. “Toi je t’aime, tellement, est-ce que je vais mourir tu penses?”

“OK, mon homme, calme-toi maintenant,” que je lui dis, pas trop certain des bonnes choses à dire. “Calme-toi, ça va se passer, respire lentement.”

“J’ai vraiment la trouille, Léon, je pense que je vais mourir. Je sais que je suis rien qu’un enfant de chienne, mais je ne veux pas mourir.”

J’ai cru voir quelqu’un passer dans le bureau, je suis allé me placer devant Quentin et j’ai levé l’esquisse devant ses yeux pour cacher son visage. Fausse alerte.

“Tu ne mourras pas Quentin, mets tes lunettes fumées et bouge pas trop avant que ça se calme,” que je lui ai dit. Je suis allé au frigo chercher le lait qui servait pour nos cafés, une pinte à moitié vide et une pleine. “Tu vas boire ça, lentement, les deux, au complet.”

Il a attrapé la première pinte, celle déjà entamée, et il l’a descendu d’une longue gorgée avant de me surprendre en m’attrapant la main et en la serrant très fort.

“C’est pas rien que l’acide, Léon, je te le jure, je t’aime vraiment,” m’avait-il dit, “t’es mon fuck’n best ami au monde,” pleurnichait-il.

“Peut-être même un peu plus, tu sais.”

“Bon, bon, mon ami,” que je lui dis en lui prenant une épaule d’une main et en tapant doucement l’autre de ma main libre, “relaxe, relaxe, ça va aller, respire lentement, bois ton lait, allez.” J’ai alors pris subitement conscience de ma propre respiration.

 

***

 

Ce soir-là, nous marchions lentement vers l’arrêt de la 45 Papineau comme tous les autres jours, mais nous ne parlions pas beaucoup. Quentin semblait calme, enfin. Je ne savais plus tellement quoi lui dire. Lui non plus.

J’ai quitté le travail après une dernière semaine malaisante. J’ai dit au bonhomme Blondin, au téléphone, que j’avais trouvé mieux ailleurs, mais c’était un blanc mensonge. Pour le reste de la journée, comme une obsession, je n’ai pensé qu’à appeler Quentin pour lui dire au revoir, ou je ne sais quoi, mais je n’arrivais pas à trouver les mots.

Alors je n’ai pas appelé.


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En-tête, infographie à partir de Félicien Rops.

La Paloma adieu, opus 2

La dernière fois que j’ai vu Paloma c’était trois jours après sa mort. Elle était dans ma cuisine, elle lavait la pile de vaisselle sale qui traînait dans le lavabo.

“T’as vraiment pas besoin de te taper toute cette vaisselle,” que je lui dis, avant de réaliser vraiment à qui je parlais. Elle n’a rien dit, elle a simplement tourné la tête pour me regarder.

Je sais ce que vous pensez. Des vêtements en lambeaux, des yeux luisants aux iris obstrués par la blancheur des cataractes, une peau blanche verdâtre, un long ver qui se dandine en sortant de sa bouche ouverte. Vous avez lu toute cette sorte d’histoires de revenants qu’enfants on se racontait beaucoup trop théâtralement dans les soirées-pyjamas pour se faire peur.

Non. Paloma ressemblait exactement à elle-même.

Belle comme un soleil d’Espagne. Ce n’était pas une visiteuse de l’outre-tombe, juste une stupide erreur d’aiguillage du préposé à l’espace-temps. L’eau du robinet déviait sur ses blanches mains – c’est ce qui m’avait frappé. L’eau déviait sur ses mains comme si elle était vraiment là, dans ma cuisine, à laver ma vaisselle.

Une chose à propos de Paloma, elle avait des yeux du plus profond des bruns, comme des puits d’émotion sans fond. J’avais tout le temps peur de m’en approcher de trop près, des plans pour tomber dedans.

***

L’avant-dernière fois que j’ai vu Paloma c’était trois semaines avant sa mort. Sortie de nulle part, elle m’appelle pour savoir si je veux aller prendre un verre, tout de suite, maintenant. “Bien sûr,” que je lui dis, “Je laisse tout tomber sur-le-champ, je n’ai rien d’autre à faire. Je n’ai pas de vie.” Malgré le sarcasme, nous nous voyons quand même et pour être honnête je n’ai pas très bien compris toutes les circonstances exactes. Elle semblait distraite, elle riait trop. Elle avait l’air fatiguée, amaigrie, et je le lui ai fait remarquer.

“Tu sais toujours exactement quoi dire pour qu’une pauvre fille se sente toute spéciale,” me répond-elle comme pour se venger de mon propre sarcasme.

“Regarde, pourquoi ne viendrais-tu pas à la maison pour souper. Je vais te préparer quelque chose de spécial.” Un gars se fait pardonner comme il peut.

Et tout s’était très bien déroulé. Nous n’avions jamais autant ri, comme dans les belles années du collège lorsque nous avions découvert que nous serions les meilleurs amis du monde, amis pour la vie. Mais après quelques bouteilles de vin, les choses ont commencé à s’effilocher sur les bords. Tous ses gestes me rappelaient nos petits écarts, ses affronts passés, les miens aussi. C’était plus fort que moi. Je l’ai accusée de m’avoir trop souvent abandonné. Aussitôt que les mots sont sortis de ma bouche, je me suis rappelé avoir prononcé ces mêmes mots, exactement mot pour mot, la dernière fois qu’on s’était rencontrés, quelque chose comme deux ans auparavant. Le reste de la soirée, c’était moi qui se sentais mal à l’aise et elle qui se moquait. “OK d’abord, je vais me taper toute la vaisselle,” dit-elle en se levant de table, “pour me faire pardonner d’être une amie aussi nulle.”

***

Ses yeux avaient toujours la même profondeur, ce brun sans fond qui donnait le vertige. Elle semblait triste et confuse à propos de toutes ces choses, de cette rencontre qui s’avèrerait être la dernière. Ou c’était tout ce vin.

***

Ébaubi, voire sonné sous l’arche de la cuisine, “Paloma,” que je lui dis alors, “oublie mes sempiternelles lamentations, tu n’as vraiment pas besoin de te taper toute cette vaisselle, rien à te faire pardonner.”

Et c’est en lui disant cela tout haut que j’ai réalisé qu’elle n’était plus là.


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Et je regarde passer les bateaux

Juste avant, en bonus, ce bref poème d’Octavio Paz.

« Je suis un homme, peu je dure
et la nuit est énorme.

Mais je regarde vers le haut,
les étoiles écrivent.

Sans comprendre je comprends,
je suis aussi écriture,

et en cet instant même
quelqu’un m’épelle.

 

Et je regarde passer les bateaux

Au bout de la route, la grande rivière
Trois bancs de bois tournés vers l’eau
Une route bleue pour prendre la mer
Beaux pavillons de tous les eldorados

Et mon rêve les suit comme les oiseaux

Debout en songe sur leurs ponts
J’embarque vers ce bonheur étranger
Aucun bagage pour investir l’horizon
Dans le rêve et le vent m’abandonner

Et mes yeux s’ouvrent sur un vieux rafiot

Où donc irais-je dans ces grands fardiers
Quand l’équipage se meurt en captivité
Tous les rêves fuient dans leur triste sillage
Et la rouille dévore tous leurs bastingages

Et mes amours qui tomberaient à l’eau.

 


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En en-tête, gravure ancienne origine inconnue, Le SS Liberty, Goole-Hamburg Line

La fenêtre

 

Allah est grand, il a ouvert la fenêtre pour moi. J’ai sauté en bas.

 

“Vous avez atterri sur un STOP, un poteau d’arrêt obligatoire, ironique n’est-ce pas?” dit le médecin.

 

“Vraiment?”

 

“Vous avez brisé tous les os de votre corps. Littéralement chaque os. Même vos osselets.”

 

“Jamais joué aux osselets.”

 

“Ça peut se comprendre, vous sortez d’un coma de six mois. Vous serez parmi nous dans ce plâtre intégral pour au moins neuf autres mois.”

 

“Avez-vous du thé vert ici, j’en prendrais bien un en attendant,” que j’ai demandé.

 

***

 

Mon unique visiteur est un témoin de Jéhova avec des valises sous les yeux. Je me demande bien qui lui a donné mon numéro de chambre. Il s’écrase dans la chaise du visiteur et me lit des pamphlets. Je lui ai demandé s’il pouvait me lire quelque chose d’autre mais apparemment ça ne fait pas partie de son mandat.

 

“Tu n’as pas besoin d’aller à ton travail quelques fois?” lui ai-je demandé un jour.

 

“C’est ça que je fais tout le temps, monsieur,” répondit-il

 

“À temps plein?”

 

“À temps plein.”

 

“Je suis aussi fossoyeur,” dit-il

 

“Oh,” dis-je.

 

“À temps partiel.”

 

“Ah.”

 

***

 

Parfois ça me démange tellement sous ce plâtre intégral que je souhaite la mort. Apparemment, l’aide médicale à mourir ne s’applique pas dans mon cas.

 

“Vous ne pourriez pas me donner quelque chose?” que je demande au médecin.

 

“Je peux vous administrer du démérol,” qu’il me répond.  

 

C’était sa réponse peu importe la question.

 

“Et les spasmes d’ankylose?”

 

“Je peux vous administrer du démérol,” qu’il me répond.  

 

Il m’a injecté la dose. Je n’ai ressenti aucun effet. Niet. Nada.

 

“Comment s’appelle votre cheval?” que je demande au médecin.

 

Aucune réponse. Il a simplement galopé jusqu’au corridor.

 

***

 

Ma psychothérapeute s’appelle Karolanemarie. Pas Carole-Anne Marie ou Carolane-Marie ni Karo Lanne Marie.

 

Aussitôt que j’ai pu bouger mon cou, je l’ai embrassée.

 

“Je suis une lesbienne,” dit-elle.

 

C’était sa réponse peu importe la question.

 

Bientôt j’ai pu bouger mes bras, même un peu mes jambes.

 

“Vous devrez utiliser une canne, peut-être même une marchette, pour le reste de vos jours.”

 

“Est-ce que je serai toujours en mesure de danser?”

 

“Possible,” dit-elle, “si quelqu’un vous soutient.”

 

“Finie donc la danse en ligne. Je me suis mis à brailler comme un veau, Karolanemarie m’a pris dans ses bras.

 

Sournoisement, j’en ai profité pour l’embrasser sur la bouche.

 

“Je suis une lesbienne,” dit-elle.

 

“Encore?”

 

***

 

Le témoin de Jéhova avec des valises sous les yeux a finalement fait les siennes, il ne vient plus. Je suppose que c’est un bon signe.

 

J’ai feuilleté un de ses feuillets. Feuillu.

 

175,000 candidats chanceux recevront un voyage toutes dépenses payées vers le paradis.

 

J’ai ri. Quelle histoire. Divertissant au possible.

 

J’aurais peut-être dû l’écouter avec plus d’attention.

 

***

 

De retour à mon appartement, je suis allé fermer la fenêtre de la cuisine. On gèle ici-dedans.

 

J’ai vissé les barres de sécurité, cadeau de mon ergothérapeute Car-Ô-l’Âne-m’A-Ri, et j’ai pris une douche brûlante. Cela m’a fait le plus grand bien.

 

Avant que je finisse ma théière de thé vert, la fenêtre de la cuisine s’était ouverte par elle-même, encore. Allah est grand.

 

J’ai approché ma chaise du comptoir pour grimper.

 

“Ok, tabarnak,” que je dis en enjambant le cadre de la fenêtre, “mais c’est la dernière fois.”

 


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Pour la journée BellCause pour la santé mentale. Inspiré d’Eugen Dimitri Ionescu

Il était une fois une dysfonction érectile post-traumatique au Flying J de Napierville

Trois jours que cela lui a pris. En fait, que cela leur a pris à eux. Trois jours coincé à Albany, état de New York, avant de savoir qu’aucune charge ne serait retenue contre lui, aucune poursuite. La drogue et l’alcool avaient été rapidement exclus du dossier et ultimement, le shérif avait conclu à la bête erreur humaine et cette bête erreur ne lui appartenait pas. Il n’était pas cet humain qui avait, selon eux, erré. La faute ne lui appartenait pas. La fille est sortie de nulle part, c’est comme si elle s’était carrément matérialisée là, par génération spontanée, comme un mauvais tour de magie, devant son pare-brise, et cela n’était pas sans lui rappeler le premier chevreuil qu’il avait heurté dans ses débuts, comme un démon cornu sorti des brumes épaisses du matin. Le chevreuil fait un son plus sourd, avait-il pensé, et n’a pas l’habitude d’émettre un cri horrible comme celui que la fille avait hurlé avant que son visage ne s’écrase et éclate dans son pare-brise. Si vite, si amochée, il ne pourrait même pas la décrire avant le choc. Il ne se rappelle que des énormes yeux, d’une bouche grande ouverte et de tous ces cheveux restés collés à la vitre par le sang.

 

Rentré au pays par le poste douanier de Lacolle, ce soir il s’installait pour dormir à la halte routière Flying J de Napierville. Il y a quelques kilomètres à peine, il était encore tout à fait réveillé, plusieurs heures encore à son crédit journalier, allocation qu’il épuisait toujours totalement avant de s’arrêter. Mais sur les ondes de son CB, il était tombé sur un de ces hurluberlus qui annoncent en grandes pompes la venue de la fin du monde, la fin des temps dans le feu et le souffre, suppliant son auditoire de se repentir et de demander pardon pour leurs âmes gorgées de péché et il avait écouté trop longtemps son monotone prêchi-prêcha et cela avait achevé de le fatiguer.

 

Il ne se rappelle pas s’être masturbé depuis le soir de son arrestation, de son accident. La fille morte dans son pare-brise. Tapissées aux murs de sa couchette, des photos pornographiques qu’il a sélectionnées dans les magazines au fil du temps, des fausses blondes aux seins comme des ballons sur le point d’exploser, des brunettes écartillées qui tirent les lèvres de chaque côté de leurs vagins, des adolescentes thaïlandaises avec leurs pénis à moitié atrophiés par les hormones mordant des baillons dans leurs bouches comme des cochons sur la broche.

 

Il se touche sans résultat. Agité et inquiet, il regarde par son hublot le stationnement quasi-désert. Des essaims de mouches forment des boules alentour de chaque lampadaire. Il scrute sans grande motivation à la recherche d’une de ces écumeuses de camionneurs et tout ce qu’il voit c’est une madame bien habillée qui sort du dépanneur 24 heures avec un sac et qui se dirige vers sa Lexus. Il n’encourage plus autant qu’avant les pauvres putes de truck-stop, celles dont la ville et les beaux bordels ne veulent même plus et qu’il a de plus en plus l’impression de payer davantage pour qu’elles partent aussitôt que leur prestation désolante est accomplie.

 

Dans la couchette minuscule, il se contorsionne pour s’extirper de son jeans et de sa chemise, il s’étend sur le dos et il observe distraitement le triste harem de papier collé aux murs de sa couchette, et sa main entre dans son slip pour n’y rencontrer que sa viande flasque et molle. Il n’a même plus le coeur de se taponner encore, au cas.

 

Il salue une dernière fois les trophées de chasse de ses fantasmes sous les craquements statiques des voix éloignées de son poste de radio CB à des kilomètres et des kilomètres avant et après lui qui annoncent les pièges à vitesse, les contrôles routiers, les camping-vans des putes mobiles. Au bout de son long poteau d’acier, le J du Flying J clignote dans la nuit comme s’il était pour mourir incessamment.

 

“Je banderai demain,” pense-t-il avant de s’endormir.

 


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Fin du monde – opus 2057

Un de ces quatre après-midis d’hiver, la lumière se fera faiblotte et la noirceur s’écrasera sur nous comme la pire des mauvaises nouvelles. Force sera-t-il de l’accepter – comprendre que la vie sera désormais radicalement différente. Comprendre c’est survivre. Il faudra alors espérer que tous nos préparatifs auront été adéquats et suffisants, bien que rien n’est vraiment prévisible dans cette partie du monde, le nord-ouest d’un pays déjà nordique à souhait. L’hiver dernier, Adéline et moi ne savions pas très bien à quoi nous attendre. Nous avons échappé de près à la mort, passés tout près de mourir gelés. Il y a des cicatrices d’engelures aux extrémités de nos doigts, de nos orteils et de nos nez pour en témoigner.

***

La catastrophe n’est pourtant jamais venue, ni par la nature ni par la main de l’homme lui-même. Au point où en sont les choses, on pourrait évoquer des grandes sécheresses et des incendies inextinguibles. Des tremblements de terre, des tsunamis. Des tornades grandes comme l’Australie. Des pertes de courant définitives, un ciel opaque et noir pendant des mois et des mois. Malgré toutes les promesses de fin du monde par tous les experts depuis Nostradamus, Stephen Hawking jusqu’au pape Benoit XIV et une vieille polonaise centenaire et aveugle, rien ne s’est passé. Du moins, rien de ce qu’ils avaient prédit. La seule chose qui s’est réellement passée c’est la peur générée par toutes ces prédictions, amplifiée par des médias dopés à l’adrénaline du sensationnel, hors de contrôle, ensuite l’hystérie collective, les vagues de suicides en série, les génocides, les guerres inter-raciales, les émeutiers par tribillions, les assassinats en série, les comportements bestiaux.

Discarté totalement le concept même qu’il y aura toujours un lendemain.

***

Tant que vous n’êtes pas confronté à une situation pareille, vous ne pouvez pas imaginer les conclusions que vous en tirerez – les actions que vous envisagerez. Vous pourriez élaborer des hypothèses qui seraient valables ou qui vous sembleraient réalistes au moment de les élaborer, mais vous ne savez jamais vraiment. Nous avons “réquisitionné” le motorisé de 24 pieds du voisin, nous avons pensé rouler, toujours rouler jusqu’à ce que . . . quoi que ce soit se produise. Après que le premier ministre ait confirmé toutes les rumeurs les plus pessimistes, notre bon voisin a cru bon offrir un cocktail aux fruits fortifié à la strychnine à toute sa famille. Toute sa famille en a bu, puis il a bu le sien. Nous avons manqué d’essence au pont de la rivière Louvicourt, ce jour de juin qui avait été désigné comme le dernier jour. Nous avons réussi à rouler péniblement jusque sous le pont où, entre la grève et la structure, nous avons immobilisé le motorisé, hors de la vue. Nous nous sommes baignés tout nus et nous avons dansé en écoutant le CD favori d’Adéline, Band on the run, jusqu’à ce que la batterie tombe à plat. Nous avons pleuré sur le coucher de soleil. Nous sommes restés debout toute la nuit, se rappelant des souvenirs, en priant, en baisant comme s’il y avait plus de lendemain en vue. Nous pensions nous être rendus sains et saufs, soit au paradis, soit en enfer. Tout semblait tellement différent, plus lumineux, la rivière, le gravier, les poutres sous le pont. Après avoir finalement dormi un peu, au réveil nous avons réalisé la sombre et quasi impossible réalité, constaté ébaubis d’être encore en vie.

***

Depuis seize jours, Raph est avec nous – depuis que notre feu de camp nous a trahis et qu’il nous a dépisté se présentant devant nous par surprise avec une carabine qu’il affirme être chargée à bloc. Cette carabine a déjà tué un homme, affirme-t-il. Il raconte avoir été mineur à Perron il y a longtemps, qu’il y a longtemps coulé ses propres cartouches à même des petites quantités d’or patiemment chapardées au quotidien dans le fond de la mine, mais lorsque le contremaître de la mine l’a dénoncé à la police provinciale, ils ont vu là un crime sévèrement punissable. On ne vole pas la main qui nous nourrit. Surtout les sacro-saintes mines, propriété des Américains. Quelques centaines de cartouches aux pointes en or massif. Il ne raconte pas comment il a pu conserver ses cartouches ni pourquoi ni comment il est encore en vie, Adéline et moi nous nous chuchotons des scénarios à l’oreille. Il a marché vers l’est, dormant n’importe où, s’est nourri au petit bonheur, petit gibier, poissons, petits fruits. Puis il a suivi les outardes vers le sud.

***

Adéline est à quatre pattes dans son vieil attirail de jardinage. Comme un ver gras, elle s’affaire à approfondir la tranchée qu’on a entrepris de creuser il y a soixante-huit jours de cela. Elle ameublit le sol avec un bâton pointu, ramasse la terre avec un contenant de crème glacée et la lance vers les rebords de la tranchée plus haut. Dès que j’ai une minute, je la rejoins. Lorsque la tranchée sera finie on y poussera le motorisé. On remblaiera les côtés avec la terre de surplus, puis le toit sauf les sorties d’urgence au plafond qu’on utilisera pour entrer et sortir. Nous survivrons à l’hiver.

***

“Tout le monde peut faire de l’argent si c’est ce qu’ils veulent vraiment, faire de l’argent, l’obtenir, le posséder, le dépenser comme il veut, ou l’empiler,” que Raph me raconte pendant qu’il frotte le fond d’un slip usé à mort avec une petite barre de savon d’hôtel. Il parle pour parler, affirmant des choses qui ont probablement été sensées dans la vie ancienne. S’il enlevait son pantalon vert kaki avec la ceinture qui retient sa carabine tronçonnée, il serait complètement nu. Il est accroupi sur les talons là où l’assise de béton du pont rejoint l’eau lente et limoneuse de la rivière Louvicourt. Au-dessus de nos têtes, une voiture de police, un camion de pompier gueulent encore occasionnellement à pleine tête en faisant vibrer le pont. Le dernier, il y a bien quarante jours. Les jeans bleus de Raph, une paire de chaussettes, une chemise carreautée sont étendus à plat sur la dalle de béton près de lui, à sécher.

Habillé, il a l’air de tenir la forme, d’avoir bien vieilli. Mais comme il est maintenant, on peut voir le rouge et bleu réseau de ses veines sous une peau blanche lézardée par endroits, sa colonne comme l’exosquelette d’un quelconque serpent préhistorique, les entrecôtes comme déjà grignotées par les coyotes.

Je pêche avec un simple fil frisé en mémoire de sa bobine et un hameçon rouillé. Appât de fortune. Toutes les dix secondes, je tire un grand coup mais je n’ai pas encore réussi à ramener quoi que ce soit pour le prochain repas. Ce que Raph raconte toujours à propos de l’argent semble l’obséder, le faire passer pour fou mais en d’autres temps j’aurais probablement été d’accord avec lui. En d’autres temps, nous aurions bien pu être amis.

Je pêche tout l’après-midi mais je n’ai rien pris. Nous avons mangé beaucoup de truites mais elles ont probablement migré vers des eaux plus profondes. Celles du lac Endormi, peut-être même celles du lac Tiblemont en amont. Elles peuvent s’y prélasser dans les eaux plus profondes sous la glace. Elles survivront et reviendront ici, frayer entre les pierres arrondies de la rivière le printemps prochain.

***

 Adéline a terminé la tranchée. Raph demande, “C’est pourquoi, ce trou, déjà?” C’est bien la première fois qu’il en parle, bien que je l’aie vu souvent regarder au fond du trou les yeux en forme de points d’interrogation.

Le soleil disparaît sous les nuages. La noirceur tombe avant que le ciel ne se dégage. Nous sommes tous les trois autour du feu, Adéline près de moi. La vérité est la seule explication valable. Je réponds, “Nous avons besoin de mettre le motorisé à l’abri des grands vents d’hiver.” Il dit que cela ne le dérange aucunement de dormir sous sa tente comme s’il ne connaissait rien de la rigueur de nos hivers. Il va crever gelé dans sa tente, Adéline et moi le savons très bien. Il dit, “Ça vient si froid que ça par ici?”

“Pas vraiment,” qu’Adéline répond, habile.

***

Les vents se retournent, ils se tordent de froideur. Ceux qui venaient du sud s’en retournent chez eux. Les flammes de notre feu se dressent à peine comme des serpents fatigués et Adéline joue la charmeuse – ses bras croisés contre sa poitrine, elle fixe directement la chaleur du feu. Elle chantonne tout bas les paroles de Picasso’s last words. Son interprétation est fidèle et impressionnante. Les flammes se dandinent et dansent à travers ses mots a capella.

Quelques flocons apparaissent, comme des boules de coton suspendues dans l’air. Sous le pont, personne ne le réalise, pas plus que l’importante chute de température.

Je me joins à Adéline dans la chanson et Raph marmonne les voix de fond. Puis un interminable silence. Une noirceur pesante. De guerre lasse, Adéline et moi avons retrouvé à tâtons les sorties d’urgence sur le toit du motorisé sous quatre pouces de terre remblayée. Raph n’a rien vu, rien entendu, à absorber les dernières caresses chaudes de la braise. Nous aurons de la viande une partie de l’hiver.

***

Le ciel est parti de côté emportant les étoiles avec lui. L’haleine de Raph dansait autour de son visage comme un fantôme épuisé par la nuit glaciale. Lorsqu’il a cru qu’il ne pourrait pas tenir une minute de plus, la crête au pied du ciel s’est mise à fondre en une mince ligne rouge. Il a fermé ses yeux et sa peau congelée parvenait à capter un chagrin de chaleur dans la crête vermillon, l’accueillait comme une ultime bénédiction, une extrême onction.


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De tous les possibles univers

 

S’il existe comme on le prétend une infinité d’univers, c’est qu’il en existe un en tous points semblable à celui-ci précisément, mais dans lequel vous n’êtes pas en train de lire ce texte, vous vous grattez le derrière. Sur l’infinité d’univers possibles dans la probabilité absolue de la vie, dans ceux de Léon en particulier, dans 1024 de ces univers, Léon entre dans une réunion d’alcooliques anonymes en disant : “Je souhaiterais qu’elle meure alors je m’épargnerais tout le tracas de la quitter moi-même.” Il supporte maintenant mal la présence de sa femme parce qu’il en a baisé une autre au hasard et qu’il sait très bien ce qu’il a fait et il en a honte. En fait, il souhaiterait bien se transporter dans un autre univers où aucun dommage n’aurait été fait. Mais dans tout autre univers, il existe d’autres dommages, peut-être pires encore.

 

Dans tous les possibles univers, Léon est le type d’homme à faire des déclarations dramatiques et poser des gestes suicidaires sinon parfaitement idiots.

 

Après coup, les gens l’implorent de continuer de faire les efforts, à se reprendre en mains et dans plusieurs autres univers c’est exactement ce qu’il fait et dans 105 univers, il boit jusqu’à sa mort, il boit sa mort en fait. Dans un de ces univers, un homme a perdu son chapeau. Dans un autre il l’a retrouvé, et dans un autre il n’en a jamais porté.

 

Dans un autre univers, la femme de Léon, Odile, assiste à la vente de charité dans l’exacte salle paroissiale où se tient la rencontre des alcooliques anonymes. Elle cherche une salle de bain. Elle passe devant la porte ouverte du meeting de Léon, comme il les appelle, et il la voit et horrifié autant qu’ébaubi il conduit pendant six heures vers la ville d’Abitibi où son frère habite et il ne la revoit plus avant au moins une décennie, dans un des multiples univers générés par cet événement-choc, et dans douze de ces univers nouveaux ils se croisent par hasard dans un bar d’Alma et dans six autres ils prennent un verre ensemble et dans trois, ils baisent à la mémoire des beaux jours, dans deux ils se remettent ensemble mais dans les deux cas, ils sont misérables et malheureux.

 

Ou, il ne la voit pas dans l’embrasure de la porte qui l’entend déclarer qu’il la voudrait morte, ce qu’il ne pense pas vraiment, mais elle l’a bien entendu et lorsqu’il rentre à la maison, elle le fout à la porte, demande et obtient le divorce, et pendant que Léon déménage, elle discute avec un des déménageurs qui lui laisse son numéro de téléphone et plus tard elle l’appelle et refait sa vie avec lui, se remarie et part vivre avec dans le bas du fleuve.

 

Dans tous les univers possibles, le temps est une illusion de mouvements qui se déploient par mitose infinie, division par division, alors par une nuit claire Odile pourrait tout aussi bien s’envelopper dans un manteau, parfois rien qu’une petite laine, pour sortir s’assoir sur le balcon de son trois-et-demi de Trois-Pistoles et se mettre à penser à ce que Léon peut bien devenir en espérant qu’il a vaincu son problème d’alcool et peut-être même aura-t-il rencontré quelqu’un d’autre et qu’il soit heureux parce qu’Odile n’a gardé aucun ressentiment et elle sait qu’il ne le pensait pas vraiment et que si elle méritait mieux, alors Léon aussi et qu’elle pouvait admirer tranquillement l’abysse étoilée au-dessus de sa tête, ces étoiles qui dureront toujours, préservées dans l’instant précis où elle les observe, le temps qu’elles émettent 1072 photons qui ne l’atteindront pourtant jamais.

 

Mais dans un autre de ces foutus univers, dans les faits, Odile meurt. Elle traverse les rails du chemin de fer en rentrant de l’épicerie, tous ses sacs à la main, et elle subit une sorte de mini-attaque attribuable à ses nouveaux anti-ovulants, elle attrape une faiblesse au moment exact où le train passe et elle est tranchée en deux, les carottes et les conserves répandues sur la voie, des pommes roulent, un pot d’olives explosé, sa saumure lentement absorbée par le gravier. Dans un autre univers pourtant, elle sort de la douche, fraîche et heureuse, mais la même faiblesse la prend et en tombant au sol, elle se fracasse le crâne sur le rebord du bain et meurt sur le coup. Quand on dit que ton heure est venue.

 

Dans 104 univers, Léon ne se doute pas qu’un officier de police s’en vient lui annoncer la triste nouvelle mais dans un autre univers pourtant, Léon qui s’est remis avec Odile, stoïque sous l’embrasure de la porte de la salle de bain regarde Odile, son regard immobile et totalement absent, vaguement orienté vers la flaque de sang déjà partiellement coagulé dans laquelle repose une bonne partie de la chevelure d’Odile. Et de la plaie de chair ouverte sur son front s’apprête à tomber paresseusement une dernière goutte qui s’étire lentement avant de plonger dans la flaque dans une milliseconde à venir mais encore suspendue dans le temps.

 

Avant que la goutte de sang ne touche à la flaque, 105 univers nouveaux naissent dans cette seule nanoseconde et dans 10univers, Léon ne survit pas une seule fois. Même pas une.

 


Flying Bum

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Une pomme pour Noël

Léon est en feu. Léon est empuanti. Léon est mort.

Personne ne semble savoir ce qu’empuanti veut dire, mademoiselle Roberge, mais nous aimons tous comment ces mots sont calligraphiés si joliment à la craie blanche sur le tableau noir. Comment le mot coule en sortant de vos lèvres.

Léon n’aime pas le gâteau. Léon aime la fin des histoires. Léon n’aime pas la fin du monde.

Nous nous imaginons le Léon dont parle mademoiselle Roberge, feluette*, qui ne veut absolument pas manger de la viande ou des fèves vertes, des framboises surgelées, des jujubes vitaminés. À la récréation il est probablement parti grimper dans le laurier-cerisier pour en redescendre le visage bariolé de taches rouges.

Mademoiselle Roberge explique qu’en feu c’est comme fiévreux, empuanti c’est comme quand on est empoisonné. Pour étoffer sa démonstration, mademoiselle Roberge se prend le cou à deux mains, s’étouffe, fait comme si elle cherchait son air désespérément, convulse avant de s’effondrer derrière son bureau. Nous rions, nous rions plus fort que nous croyions nos petits corps capables de rire, nous rions jusqu’à ce que nous nous efforcions tous à pleurer, théâtralement. Nos bouches soudainement remplies de hargne et nous testons tous le mot, la langue finissant contre le palais, l’air à travers des dents – Empuantie, empuantie, empuantie­, mademoiselle Roberge est empuantie !

***

Nous aimons tous mademoiselle Roberge. Nous aimons comment elle embroche ses longs cheveux noirs avec des pinces en forme d’oiseaux, ses faux-cils qui tombent lorsqu’elle cligne trop fort des yeux et comment, à genoux, elle tient nos deux mains dans les siennes lorsqu’elle nous fait répéter un mot difficile. Nous aimons comment elle nous pince les oreilles lorsque nous les prononçons n’importe comment – pas parce que ça ne fait pas mal, mais parce que nous aimons la douce chaleur de ses doigts comme du beurre mou sur nos lobes.

Nous aimons lorsque parfois elle nous parle de son mari le fantôme, parfois soldat, parfois objecteur de conscience. Nous aimons lorsqu’elle braille comme une fontaine parce qu’il n’y a pas de crescendo pour ses larmes, ça part en fou tout d’un coup comme quand des torrents de pluie se ruent contre les fenêtres de la classe. Comme la fois où elle nous a raconté la plus belle histoire, l’histoire du bébé qui était dans son ventre et puis qui tout d’un coup ne l’était plus. Du mari qui était là puis qui n’était plus là puis qui est revenu chercher ses agrès de pêche et ses bouteilles de vin français puis qui est reparti encore. Nous aimions lorsqu’elle croquait dans les pommes innombrables que nous déposions devant elle, comment de ses longs ongles rouges elle essayait d’arracher la queue en épelant p-é-d-o-n-c-u-l-e en serrant des dents pour ne pas lancer un juron.

***

Seulement le vieux dictionnaire de mademoiselle Roberge contenait les mots apocalypse, mort, assassinat, cadavre, décès. Mademoiselle Roberge en parlait amplement parce qu’elle disait qu’il le fallait. On devait le faire. Elle nous disait comment, avant, les gens étaient enterrés, vêtus de leurs plus beaux habits de soie, descendus en terre par le fossoyeur sous une douche de pétales de rose. La mooooort, expliquait mademoiselle Roberge. Il y avait quelque chose dans la façon dont elle le disait, comment tout son corps tremblait pour en extraire le mot qui semblait parfois apaisant, parfois périlleux, rebelle, épouvantable. À la récréation nous fabriquions des comptines à propos de corps pourris lancés dans des trous, des blagues à propos de la mort imminente dont personne ne va pouvoir s’échapper. Plus tard, mademoiselle Roberge pinçait nos oreilles, faisait des shhhhhhhh, nous confiant un secret. Les morts n’existent plus, mes petits canards, chuchotait-elle, maintenant ils ne sont plus que des fantômes.

Bien difficile de comprendre comment les fantômes doivent se sentir.

***

22 décembre, première sortie scolaire, comme un cadeau de Noël, mademoiselle Roberge nous emmène au Musée des Choses Oubliées de Tiblemont.  En fait, nous expliquait mademoiselle Roberge pendant le trajet dans l’autobus jaune, on aurait dû l’appeler le Musée des Affaires Mortes mais choses oubliées faisait moins peur aux enfants.

Au musée, il y avait des renards et un ours empaillés, mouffettes et hiboux. Des papillons piqués avec des épingles, des poissons courbés sur des planches de bois, chauve-souris et crapauds dans des bocaux de formol. Des aquarelles qui représentent des plantes et des légumes qui n’existaient plus, des organes humains en argile peint toutes sortes de couleurs. Nous touchions à tout, enfoncions nos doigts dans la peau durcie des bêtes, caressions de la paume leur fourrure raiche, la froideur lisse du coeur peint rouge vif. C’est de l’histoire tout ça, disait mademoiselle Roberge, notre histoire.

Nos mains parcouraient le corps de plâtre qui représentait un petit garçon brûlé vif dans l’incendie de Pascalis où, racontent encore les vieux, il avait plu des oiseaux pendant que la ville entière brûlait. Ses habits noirs de suie, sa peau comme un cochon de lait oublié sur la broche, les yeux grands ouverts de l’enfant couché sur le dos. Fixant le regard immobile à jamais de l’enfant, quelque chose se dégonflait en nous. Mademoiselle Roberge comme sous l’emprise d’une démence nouvelle nous racontait le drame en long et en large avec des yeux exorbités et effrayants auxquels on avait droit chacun notre tour. Des filles pleuraient, une d’elles a même perdu conscience, les garçons arboraient un teint livide. Mademoiselle Roberge insistait qu’on embrasse le front du garçon, qu’on prenne ses mains de plâtre glacées et insensibles dans les nôtres. Pour ne rien oublier, mes petits canards, pour ne rien oublier, mais jamais nous ne pourrions oublier.

À la place, nous pleurions pour nos mères, nos pères, nos jouets. Comme si c’étaient nos propres petits corps en feu montés sur le toit des maison enflammées, les mains jointes vers le ciel pour demander secours à Dieu. Des groupes d’enfants venus de d’autres écoles observaient nos visages terrifiés comme si on faisait partie du triste spectacle nous aussi. Troublée, mademoiselle Roberge s’est organisée pour qu’on quitte avant le temps et pendant le voyage de retour, on pensait à ce qui nous attendait, mademoiselle Roberge qui nous pincerait les oreilles si fort que nos têtes pivoteraient pour se délivrer de la douleur, si on bavassait notre expérience traumatisante, nos mères qui crieraient après elle, ça prends-tu une sans-dessine pour faire subir ça aux enfants, notre mademoiselle Roberge remerciée, envoyée ailleurs traumatiser d’autres pauvres enfants?

***

Dans l’autobus, pour distraire nos esprits d’enfants et oublier le pire à venir, nous nous échangions des messages secrets sur des petits papiers pliés passés de main à main. À l’encre bleue, des papiers qui disaient Léon et Adéline pour toujours et toute cette sorte de choses que s’échangent les enfants entre eux. J’ai réussi à embrasser une fille, Adéline Gagnon, elle est devenue aussi rouge que les lèvres de mademoiselle Roberge, mes oreilles c’est pareil.

***

23 décembre, les pommes tombent l’une derrière l’autre derrière sur le bureau de mademoiselle Roberge à mesure que les enfants arrivent et celles-là sont offrande de Noël pour celle que nous aimons tant. Lorsque le calme s’installe, mademoiselle Roberge se lève derrière son bureau et claque son clapet.

Merci, mes petits canards.

Elle choisit la plus rouge et la plus appétissante des pommes. Elle pince le pédoncule de ses longs ongles rouges, la fontaine de larmes explose d’un coup sec.

p-é-d-o-n-c-u-l-e, épelle-t-elle tant bien que mal à travers ses sanglots, en se battant contre le combatif pédoncule. Elle ouvre la bouche si grande que nous avons cru un moment qu’elle perdrait ses dentiers, nous rions, elle croque dans un fracas inoubliable, mord, mastique et avale en forçant exagérément un morceau gigantesque. Nous sommes tordus de rire.

Mademoiselle Roberge laisse tomber la pomme, se prend le cou à deux mains, s’étouffe, fait comme si elle cherchait son air désespérément, convulse avant de s’effondrer derrière son bureau.

Pour vrai cette fois-là.

Empuantie, empuantie, empuantie, mademoiselle Roberge est empuantie ! criaient en chœur tous les enfants ébaubis et bernés par la grande comédie.

***

Joyeux Noël, mademoiselle Roberge, tes petits canards t’aiment toujours.

Je sais maintenant comment les fantômes peuvent se sentir.


Flying Bum

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*feluette, du français fluet, maigre et faible.

Illuminatio

Lumières bleues et euphoriques
l’étreinte à grands bras angéliques
un tour des grands oiseaux noirs
les âmes courent en fou sans savoir

Le coyote qui part après le cerf
la chauve-souris son coléoptère
au ciel la buse guette son mulot
à hue et à dia la prédation prévaut

Sans tous ces carnages de nuit
les matins ne sauraient éblouir
vieillir mourir sont actes de vie
sous la pierre renaîtra le souvenir

Du joug du présent fêter libération
d’une plume caresser l’universel
de la main le fruit des générations
dans la joie la créature la plus belle

De l’âge un immense cadeau
l’éblouissement tout paradoxal
détours et distorsions de l’ego
le sublime pour grande finale

Ultime et exigeant acte de créer
saluer bien bas en toute élégance
apprendre, apprendre à tirer
tirer en toute grâce sa révérence

 


Flying Bum

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“No doubt the universe is unfolding as it should.”
      – Max Hermann, Desiderata