Dans les tournesols

Tout le monde sait que son père a perdu la face, littéralement toute la chair de sa face épluchée avec un rasoir droit. Une face monstrueuse de métamphétaminomane est sortie du champ de tournesol comme un zombie, en plein jour près de la cabane à outils, lui a dépecé le visage au complet et l’a abandonné là où il est mort au bout de son sang. Personne ne sait qui, ni pourquoi. Adéline était trop petite à l’époque et elle n’avait conservé du vrai visage de son père qu’un vague souvenir, malheureusement. Mais pas longtemps après, elle avait commencé à tendre des pièges près des tournesols. Des fils de fer tendus à ras sol, des trous profonds couverts de branchailles et de foin, des couteaux à steak plantés au sol par le manche, la lame vers le haut. Maintenant, de longues herbes ont poussé par-dessus ses pièges. Maintenant, elle est en huitième année et se prépare pour se rendre à la foire annuelle avec Léon, un garçon de l’école, frêle et pâle, avec une ossature d’oiseau mais beau comme un coeur. Sa sœur Odile dit que ce n’est qu’une proie facile pour Adéline.

Les plans d’Adéline pour capturer d’éventuels maniaques étaient plutôt rudimentaires, au début. Mais ces jours-ci, elle feuilletait les catalogues de chasse et pêche et elle aimerait bien que sa mère lui laisse un peu d’argent pour acheter une arbalète ou une vraie arme à feu rien que pour elle. Mais sa mère avait un usage particulier pour les petits surplus domestiques, elle les buvait. Il pousse maintenant des fleurs dans les trous jadis creusés par Adéline, et Adéline aime bien les regarder fleurir. Pas qu’elle néglige ses vieux pièges, simplement qu’elle n’y croit plus autant qu’avant.

Adéline se choisit un arc dans la collection d’arcs qu’elle a elle-même fabriqués, une pour chaque année depuis. Elle n’arrive pas à trouver la verte, et elle porte actuellement un t-shirt vert et des gougounes vertes alors si elle doit choisir son arc bleu, cela voudra dire un tout autre habillement. Elle sait très bien que sa mère la déposera à la foire, fera semblant de partir, puis reviendra pour l’espionner. Il y a quatre ans, elle avait surpris sa sœur Odile, de toute évidence en rendez-vous galant avec un garçon. Odile avait pris toutes les précautions et ne portait même pas une jupe, les jupes n’étaient jamais assez longues pour leur mère, mais le très gros homme du freak show connaissait bien sa mère qui venait le saluer tous les ans et il avait trouvé Odile dans un racoin des coulisses du freak show, assise près d’un beau grand garçon musclé, aux cheveux longs, qui tenait une rose dans sa main.

Adéline avait l’habitude de se faufiler dans le lit d’Odile la nuit, d’enrouler ses jambes dans les siennes et c’est là qu’Odile lui avait demandé si elle commençait à s’exciter un peu à propos des garçons. Mais Adéline, gênée, lui avait répondu combien ce serait merveilleux de vivre en prison. Des murs si épais avec des systèmes de sécurité ingénieux et aussi des gardes pour vous protéger 24 heures sur 24.

Et Odile de répliquer : “Hé, jeune fille, fais attention, on doit agir comme si rien ne s’était passé, maman ne nous a pas abandonnées après ce qui est arrivé – elle a acheté deux carabines et deux chiens, et je suis bonne avec un couteau, elle m’a appris, et tu as tous tes petits trous près des tournesols et tes autres trucs, et quiconque ignore tout ça, qu’on est astucieuses et intelligentes est le roi des trous-de-cul et personne ne viendra t’inquiéter ici, jamais.”

Adéline a finalement retrouvé son arc vert et enfile ses gougounes vertes. Sa mère crie gentiment après elle du bas de l’escalier. Elle retrouvera Léon près des installations de l’homme-canon, en face de là où on peut payer dix dollars pour se faire photographier avec un ours. Adéline n’a pas d’argent mais elle croit bien que Léon en aura. Il se sent tellement coupable pour les choses qu’ils font tous les deux, cachés dans les tournesols, qu’il lui offre toute l’orangeade Crush qu’elle veut dès qu’ils croisent une distributrice.

À l’entrée de la foire, elle et Léon se sont immédiatement repérés mais tout de suite leurs regards étaient capturés par les deux femmes obèses morbides montées sur un minuscule scooter multicolore, des néons criards annonçant burgers et beignes au miel, des marmots humides de sueur s’agitant au bout de leurs laisses.

Il y a quatre ans, après avoir regardé sa mère fouetter Odile au retour de la foire, Adéline avait tendu un collet de cuivre coupant au pied de sa porte de chambre et avait passé une partie de la nuit à attendre le bruit d’un corps qui chute. Vers trois heures du matin, elle avait finalement entendu des craquements de plancher, des pas claudicants de femme ivre, mais au lieu d’un bruit de chute, elle était convaincue l’avoir entendue rire toute seule. Adéline était tellement furieuse que pour le reste de la semaine, elle avait posé des pièges partout où elle soupçonnait sa mère d’aller. Même près de sa voiture, côté conducteur. Mais tout ce qui était arrivé c’est que sa mère transportait toujours avec elle une paire de pinces pour couper les pièges sur son passage.

Après, Adéline était extrêmement prudente. Pas rien qu’avec les pièges, mais aussi avec les garçons qu’elle choisissait. Elle savait qu’il valait mieux qu’elle les choisisse maigres, boutonneux ou avec des broches si possible, maigrichons, au moins quelques livres de moins qu’elle. Absolument personne le moindrement musclé, avec des cheveux longs ou qui avait le look pour posséder sa propre guitare. Léon était parfait bien que mignon comme tout, beaucoup trop honteux pour bavasser quoi que ce soit. Sa mère était amie avec le curé Roy et essayait de l’emmener à la messe deux fois par fin de semaine, mais plus souvent qu’autrement, il se sauvait sur sa bicyclette, suivait lentement la route qui longeait les champs de tournesol puis il sifflait jusqu’à ce qu’Adéline siffle en retour. Ils s’étendaient au sol et exploraient leurs corps, d’abord maladroitement, une fois Adéline avait sorti une brosse à cheveux de son sac et à sa demande Léon lui avait lentement introduit le manche là où Adéline l’avait guidé de sa main. Adéline demandait la permission à sa mère d’aller dans le champ de tournesol avec son cahier de dessins et ses crayons et sa mère n’y voyait que du feu. Elle faisait dessiner Léon, meilleur artiste qu’elle, des tournesols sous tous les angles, au cas où sa mère trouverait le cahier. Sa mère semblait heureuse qu’Adéline ait trouvé une activité et que la peur l’ait enfin quittée. Peut-être avait-elle pu oublier qu’un sale drogué se soit promené exactement dans ce champ de tournesols, armé d’un rasoir, il y a plusieurs années de cela. La travailleuse sociale avait dit à la mère d’Adéline que c’était probablement une bonne chose, une chose thérapeutique, qu’elle retourne dans ce lieu, dans les tournesols.

Une simple bouteille d’eau, à la foire, c’était hors de prix, mais Léon lui en offre une tout de même, il avait dû économiser un certain temps parce qu’il leur avait même offert deux passes illimitées pour les manèges. Ils ont grimpé dans Le Marteau, celui qui vous amène la tête en bas en tournant et en tournant le long d’un grand axe qui tourne lui aussi, celui avec des grillages si sales et opaques que personne d’en bas ne peut voir qui se trouve là-dedans ni ce qu’ils y font.

Adéline monte sa main sur la cuisse de Léon et sous son bermuda ample, elle travaille pour qu’il atteigne un état croquant en agitant le bout de ses doigts en zone velue mais Léon débite nerveusement les statistiques de mortalités survenues dans toutes les montagnes russes du monde et ça fonctionne pour lui. Pas de croquant ni même de semi-croquant.

Après la foire,” dit-il sur un ton bien mesuré, “allons dans les tournesols, si tu veux.”

Sous la plus belle lune de cette fin d’été, allongés au pied des tournesols matures, Adéline alanguie pétrit la chair de Léon qui durcit lentement et elle pense à la frayeur qui commence à l’envahir comme un rituel inévitable. Pas la crainte d’une première fois. Pas la crainte que quelqu’un les trouve, mais la crainte qu’ils essaient de l’arrêter maintenant, qu’ils ne la laissent pas aller jusqu’au bout, enfin. Alors que Léon commence à s’agiter nerveusement en elle, les yeux d’Adéline scrutent entre les tiges à la recherche du souvenir éternellement évanescent du visage de son père.

Et elle jure bien avoir croisé celui de sa mère.

Rasoir à la main.


Flying Bum

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En couverture : « Couple in sunflower field » par Amita Dand

L’oeuf et la poule

Le pique-nique estival annuel de la Global Corporation était une affaire typiquement guindée, voire ampoulée mais généralement sous-financée : il n’y avait pas de mayonnaise dans la salade aux patates et aucune sauce pour le poulet grillé sur le charbon de bois. Gisèle du département Liquidation Extrême apportait toujours ce qu’elle appelait son “meilleur œuf cuit dur du monde entier” mais, vraiment, ce n’étaient là que des œufs cuits durs plus qu’ordinaires et parfois même plutôt nidoreux.

Au moins, le bureau-chef avait eu la brillante idée de louer de vrais arbres en pot cette année, des saules joliment décorés d’ampoules semblables aux ampoules de Noël, et avait fait étendre du gazon artificiel mur à mur sur le plancher de béton de l’entrepôt en cas de pluie et il tombait justement des cordes. L’an dernier on avait eu droit à quelques plantes synthétiques et une mince couche de peinture lavable verte au sol qui avait tenu le temps d’une danse. Les saules illuminés se dandinaient légèrement au moindre courant d’air et on pouvait voir les broches pas très subtiles qui les tenaient droits dans leurs pots et les fils de leur éclairage qui formaient des bosses qui serpentaient sous le faux gazon vers la prise la plus proche, véritable menace pour les piétons peu méfiants.

Fernand de Services Comptables et Trésorerie se tenait derrière un des saules décorés de lumières, débitant des propos vaguement lascifs pour la belle Natacha des Contenants et Compartiments. Ronde aux belles places et avec une longue chevelure flavescente, Natacha semblait totalement désintéressée, faisant semblant de s’occuper d’écaler lentement un œuf puis elle se déplaçait hypocritement sur les orteils cherchant distraitement un endroit où disposer des écales amassées dans le creux de sa main.

Fernand s’est assis dans l’herbe artificielle se demandant si Natacha reviendrait ou non. Il n’a pas eu à se poser la question bien longtemps. Il savait que c’était en pure perte. Il regardait le plafond de l’entrepôt exactement comme s’il observait une volée de canards dans le ciel qui passeraient devant le soleil puis il s’est mis à se frotter l’épaule.

Fernand aimait se frotter l’épaule lorsqu’il était nerveux, ennuyé, déprimé ou lorsqu’il en avait plein les bobettes*. Aussi lorsqu’il avait faim. Il aimait se la frotter comme si une douleur musculaire l’envahissait – une sorte de douleur chronique qui serait le premier symptôme d’une longue maladie, handicapante et finalement létale. Il s’imaginait des analyses de laboratoire, des rapports médicaux ou des documents d’organisations funéraires qu’il réfutait d’emblée – la stratégie d’un homme qui niait la gravité de ses douleurs qui s’avéreraient fatales un jour. Fernand était passé maître dans l’hypocondrie et dans l’art de broder des pensées amphigouriques.

Parfois, la nuit, sa seule façon de trouver le sommeil était de s’imaginer en train de mourir, bien que ce soit usuellement une mort violente, comme se faire tirer par un employé du département Armes et Munitions, mécontent et frustré. Fernand, sycophante à ses heures, pouvait en effet craindre la vengeance d’une victime de ses dénonciations mesquines et souvent sans fondements. Parfois, dans ses songes, il se faisait descendre en tentant de défendre la belle Natacha près de la machine à café, en se projetant sur son corps voluptueux devant l’abreuvoir et d’autres fois il était l’innocente victime d’un tireur fou, et il perdait lentement tout son sang, étendu au fond de son cubicule. Les trois dernières nuits, il avait préféré s’imaginer se faire poignarder par derrière par un assaillant inconnu dans le stationnement de la Global Corporation. Et il avait dormi paisiblement se réveillant une ou deux fois seulement, la main sur l’abdomen là où le poignard imaginaire aurait abouti. Dans ses rêves, il avait senti le sang chaud couler sur son ventre, pas épais ni collant comme on pourrait s’imaginer du vrai sang. C’était du sang davantage clair comme du jus de pommes.

Fernand a totalement abandonné le projet d’attendre la bellissime Natacha, s’était relevé et avait quitté sa place sous l’éclairage violent de son saule en pot. Dans un coin de l’entrepôt, des hommes essayaient d’organiser une partie de fers à cheval. Ils éprouvaient toutes les misères du monde à essayer de faire tenir debout les tiges d’acier. Finalement ils ont trouvé quelques parpaings pour les faire tenir. Mais lorsque le premier fer a frappé le parpaing, tous les pique-niqueurs ont tressauté et, momentanément paralysés et silencieux, ont cessé de mâcher tous en même temps.

Les hommes ont abandonné leur partie, déçus. Fernand s’est arrêté à la table à pique-nique et a mangé trois bâtonnets de carottes. Il aurait bien aimé les tremper dans une sauce aux échalotes et à l’ail mais il n’y avait aucune trempette sur la table. C’est pour cette raison qu’il détestait ses fonctions professionnelles. C’est pour cette raison qu’il détestait la Global Corporation et son chiche pique-nique annuel qui se tenait immanquablement un jour de pluie. C’est pour cette raison qu’il ne pouvait trouver le sommeil qu’en s’imaginant mourir.

Il y eut un bruit fort et soudain et pour un instant Fernand pensait que la partie de fers avait repris jusqu’à ce qu’il voie de la fumée et des flammes de l’autre côté de l’entrepôt. L’éclairage d’un des saules avait explosé et les hommes du département Sécurité et Incendie de la Global Corporation étaient déjà sur les lieux, balançant en panique des plateaux de nourriture sur l’arbre en feu avant de reculer, craintifs. Quelqu’un a crié mais tous les autres pique-niqueurs se bidonnaient devant une telle démonstration de courage avant toutefois de réaliser l’ampleur du drame.

Plus tard, alors que sur de nombreuses civières on transportait des corps démembrés, Fernand essayait de s’imaginer ce que ç’aurait été si c’était le saule sous lequel il était assis qui avait explosé pendant qu’il y était toujours. Il s’imaginait le corps transpercé par les broches qui le soutenaient, il s’imaginait mourir comme ça, empalé par des branches de saules en feu, son sang se répandant sur le faux gazon à travers les éclats de verre multicolores. Une mort comme les héros dans les films. Une vraie.

Il était si profondément plongé dans les amphigouris de sa mort glorieuse qu’il n’avait pas réalisé que Natacha se tenait tout près de lui. Elle avait le visage couvert de suie, de poussière, à l’exception de deux lignes franches et blanches lavées par ses larmes. Elle tenait encore et toujours, au creux de sa main, sa poignée d’écales d’œuf.

“Heille, pauvre toé, est-ce que je peux te débarrasser de tes écales d’œuf ?” Fernand lui a-t-il demandé en tendant prestement les mains pour faire son chevalier servant.

Elle l’a regardé un moment, ébaubie, puis elle a laissé lentement tomber ses écales dans les mains de Fernand jusqu’à la dernière miette, époussetée par ses longs ongles rouges. Elle a marmonné quelque chose d’incompréhensible qui aurait pu être une forme quelconque de remerciement.

Fernand ne quittait plus du regard les brisures d’œufs de Natacha qui lui semblaient si douces, chaudes et humides au creux de ses mains, un Fernand au génie totalement paralysé par l’ébaubissement dans lequel Natacha le trempait de la tête aux pieds.

Comme si Natacha venait tout juste de pondre pour eux un amour, là, dans le creux des mains de Fernand.


Flying Bum

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*bobettes, sous-vêtement, petite culotte (slip) dans le français du Lac Saint-Jean au Québec (régionalisme). En avoir plein les bobettes, en avoir ras-le-bol.

Texte publié pour l’agenda ironique de juin 2022 sous le thème du pique-nique, les mots en gras étaient obligatoires.

L’Agenda Ironique de Juin 2022

C’est à mon tour de vous accueillir ce mois-ci dans ce merveilleux rendez-vous littéraire et amical. Comme juin inaugure notre été, nous qui habitons l’hémisphère nord, quoi de mieux pour sujet qu’un des petits bonheurs par excellence de la belle saison et j’ai nommé le pique-nique. Ce sera le thème pour juin. Mais, pas de pique-nique sans les enquiquineuses comme les fourmis et autres insectes piqueurs ou suceurs, cette fois-ci ce seront des mots bien singuliers qui devront coûte que coûte s’inviter au pique-nique : flavescent, amphigourique, sycophante et nidoreux. Sans toutefois gâcher le pique-nique quand même. Et tant qu’aller pique-niquer en région, pourquoi ne pas y ajouter aussi un régionalisme ou deux?

On se donne jusqu’à la Saint-Jean (24 juin) pour déposer un lien vers son texte, en commentaire sur le présent blogue, et ensuite, on votera jusqu’au 30 juin, heure de Paris.

À vos nappes, sandwiches, crayons, plumes, claviers, c’est un départ!

Le flying Bum

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PS : Ce serait bien de rebloguer cette invitation pour mousser la participation, merci!

Noces de cigale

À treize ans, Adéline était beaucoup trop vieille pour être bouquetière. Elle avait entendu sa mère dire à tante Odile : “Jocelyne aurait presque pu demander à Adéline d’être une de ses filles d’honneur, bouquetière c’est ridicule. Adéline est beaucoup trop grande, elle a des seins déjà.”

Après cela, Adéline se sentait étrange dans sa jolie robe en dentelle de coton. Elle se sentait à l’étroit, comme un oreiller trop gros pour sa taie.

Tout allait bien, se disait-elle, le porteur des alliances était également trop grand, trop vieux. Il était plutôt svelte, dégingandé, une belle chevelure blonde, bouclée, et des lèvres du plus subtil rose qu’elle n’avait jamais vue sur la bouche d’un garçon. Le grand bellâtre tanguait devant-derrière comme un arbre au vent pendant la cérémonie tellement qu’Adéline s’attendait à le voir s’évanouir. Cette chaleur d’enfer.

“D’où ça vient le prénom Adéline?” lui a-t-il demandé après la cérémonie.

“Ma mère voulait Aline, mon père Adèle, alors tu vois?” qu’avait répondu une Adéline rougissante. En haussant les épaules, un brin mal à l’aise, elle avait répliqué.

“C’est quoi ton prénom, toi?”

“Léo,” dit-il, “c’est le diminutif pour Léonard qui est mon vrai prénom.”

Adéline a ri, mais pas Léo. Son visage était devenu livide. “Même mon père rit de mon prénom, alors Léo ça me va, Léonard c’est ridicule.”

“Hé,” poursuit-il du même souffle comme pour clore le sujet, “veux-tu voir quelque chose que j’ai trouvé tantôt ? C’est dehors.”

Adéline le suit, jouant du coude à travers les invités qui se frayaient un chemin vers le sous-sol de l’église, là où se poursuivait la noce. Le soleil trônait haut dans le ciel et Adéline pouvait sentir la chaleur de ses rayons rebondir sur l’asphalte directement dans son visage. Léo lui attrape la main et part à courir avec elle dans les herbes hautes. La main de Léo était moite et Adéline devait l’agripper avec force pour ne pas glisser hors de sa prise.

Partout alentour, dans les herbes et dans les arbres, sur les édifices, les poteaux, Adéline pouvait entendre les hurlements stridents des cigales, si forts et incessants. On avait même craint que les cigales ruinent le mariage.

Cela se passe tous les dix-sept ans, le père d’Adéline lui avait-il expliqué prenant des grands airs savants. Les cigales émergent de leurs cocons, ébaubies et connes comme la lune. Le père d’Adéline était une sorte de scientifique qui pouvait fort bien s’exciter tout seul avec des choses comme les cigales, alors que le reste du village ne trouvait qu’à s’en plaindre. La mère d’Adéline jurait à tous les saints chaque matin en décollant les cadavres de cigales, collées, séchées entre les essuie-glaces et le pare-brise de sa voiture. Les vivantes agissaient comme des pique-assiettes, des invitées indésirables qui s’écrasaient dans les fenêtres, rampaient sur les plantes et les arbres bouffant leurs feuilles sans gêne.

Adéline a libéré sa main de l’emprise moite de Léo juste au moment où leur course s’est terminée. Se tenir encore par la main au-delà de cette course lui semblait déplacé. Ils s’étaient retrouvés derrière une grange qui surplombait un petit ravin, et sous cette partie de la grange, une petite crique coulait.  Quatre gros barils de bois servaient de pilotis pour soutenir l’œuvre au-dessus du ruisseau. Adéline se demandait quelle sorte d’hurluberlu avait bien pu construire une bâtisse à un pareil endroit. Le dessous de la grange sentait le ver de terre. On pouvait voir des taches sombres de champignon sous le plancher de pruche. Léo s’est agenouillé, presque sous la grange, les genoux dans la terre humide.

“Regarde,” dit-il, “des poissons ! Tu les vois ?” en pointant la crique plus bas. Adéline, au timbre de la voix de Léo, se disait que le grand bellâtre était probablement beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait d’abord cru. “Tu veux que je nous en attrape ?”

Adéline lui répond non, de la tête. “Tu n’as pas de canne à pêche.”

Léo était vraiment excité. “J’en ai des poissons, à la maison, beaucoup de poissons. Les poissons ne respirent pas d’oxygène, tu sais. Ils sont l’opposé des humains. Savais-tu cela ? Ils respirent du dioxyde de carbone à travers leurs branchies.”

Adéline ne savait pas du tout comment réagir à cette situation. Elle se demandait si Léo l’avait piégée là, animé de mauvaises pensées. Elle croyait pouvoir affirmer que ce garçon était ce que sa mère appelle un garçon “différent”, comme cette fille à l’école qui marchait avec les jambes prisonnières d’appareils de métal et qui marchait avec des béquilles de bois. Léo n’était pas tout à fait comme elle, il est mignon comme tout, il l’avait prise par la main après tout, et sous certains angles, il ressemblait à un acteur de téléroman qu’elle trouvait tellement beau.

Adéline a entendu un fort bourdonnement dans son oreille et puis une cigale, lente et stupide, a atterri sur un pan de dentelle de sa robe, ses ailes joliment jaune-orangé sous la lumière du soleil. Elle s’imagine ce que ce serait de porter une robe entièrement fabriquée avec des ailes de cigale qui luisent au soleil, comme une grosse boule disco. Elle se dit que cela lui ferait la plus singulière robe de mariée.

Léo pointait l’insecte, grimaçant, ses mains qui s’agitaient follement. Adéline, soudain honteuse, a chassé la cigale.

“Je vais nous attraper du poisson.” Avant qu’elle ne puisse l’arrêter, il se faufilait sous la grange, puis il glissait sur les fesses, incapable de s’arrêter, pour atterrir les deux pieds directement dans l’eau de la crique. “Léo ! Reviens ici tout de suite,” dit-elle, se surprenant à adopter le ton de voix de sa mère.

Elle a attendu. La grange lui rappelait une autre grange qu’elle avait vue, dans un film d’horreur, se faufilant avec des copines dans la salle de cinéma pour les plus vieux. Le tueur dans le film conservait ses prisonnières dans la grange et leur chantait des berceuses. Adéline tremblait, chair de poule et tout le tralala. Les cigales semblaient hausser le volume de leurs cris, une chorale géante d’insectes qui lui criaient après, toutes en même temps. Finalement, Léo grimpait le flanc du ravin. Son bel habit tout boueux complètement ruiné, de l’eau coulait au bout de ses jambes de pantalon. Il souriait à Adéline. “Les poissons,” dit-il, “Ils ont peur de moi.”

“Moi, j’ai peur de toi, Léo,” dit Adéline. C’était vrai et faux à la fois. Elle pensait encore aux cigales, comment elles reviennent en quantité monstre, tous les dix-sept ans et comment cela lui semblait long, dix-sept ans à attendre avant de voler un peu pour mourir aussitôt. À leur prochaine visite, elle aurait trente ans, elle serait une personne totalement différente. Elle serait mariée, assurément. Avec Léo peut-être, va savoir.

Léo plonge sa main dans sa poche et pouffe de rire. Avec de grandes manières de magicien, il retire sa main et la tient haut devant le visage d’Adéline pour lui montrer quelque chose. Un poisson tout mouillé, glauque et gris qui se débattait à peine.

“Un cadeau pour toi !” dit-il tout en descendant sur un genou pour lui tendre sa prise. Adéline l’a pris dans ses mains pour un moment. Il lui semblait gluant et froid et elle pouvait encore sentir son pouls, son état de panique. Elle l’a ensuite lancé en bas dans la crique. Léo s’est relevé.

Ils sentaient le poisson tous les deux. L’odeur de ver de terre et de moisissure finissait par leur tomber sur le coeur. Léo était souillé jusqu’au torse et sentait la vase à plein nez mais son visage, sa belle chevelure bouclée étaient intacts. Adéline s’est alors dit, que le diable l’emporte.

Adéline a pris la tête de Léo dans ses mains et l’a tirée doucement vers elle.


Flying Bum

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Les couleurs du Matcimanito

Jaune
 
La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi avant que Léon ne lève les voiles, il faut vraiment être prêt à l’habiter.
 
Violet
 
Tous les mois d’octobre, ô action de grâces, Léon quitte sa terre d’exil où il vit seul depuis des années, pour aller séjourner trois jours au chalet familial de son ami Léo-Paul, sur le bord du Matcimanito. Autrefois sa vieille dactylo Remington, Léon y traîne maintenant son portable pour écrire dans la tranquillité automnale, gracieuseté des estivants rentrés chez eux. Son ami apporte son outillage de sculpteur et des belles pièces de bois à transformer en belles Vénus alanguies. Ils travaillent toute la journée, séparés par des cloisons minces, prenant quelques pauses pour aller faire ensemble quelques brasses dans le lac vivifiant, prendre une marche, fumer une clope ou quelqu’autre herbe, c’est selon.
 
Ils s’attrapent une truite ou deux qu’ils grillent pour le dîner avec quelques bières. Le soir, ils s’assoient dans la véranda où Léon lit des bribes de la drôle de collection de livres que la famille de Léo-Paul a abandonnée au chalet au fil des ans – Portrait de l’artiste en jeune homme, Patagonie et terre de feu – guide d’alpinisme, Jo, Zette et Jocko, La bête humaine, tutti frutti et cetera – et Léo-Paul, lui, lit Proust.
 
Il achève le deuxième tome d’À la recherche du temps perdu. Léo-Paul, de toute sa vie, n’a jamais vraiment été un grand lecteur, mais pour une raison qu’il ignore lui-même, il adore Proust, une fois au chalet. C’est chaud comme dormir sous la lourde couette que lui a fabriquée sa grand-mère, dit-il. Il a mis plus de deux ans à lire Du côté de chez Swann et il travaille À la recherche du temps perdu depuis bientôt trois ans. Il ignore combien il y a de tomes après le deuxième dans cette édition, il suppose qu’il y en a au moins un autre.
 
Léo-Paul rigole tout seul pour lui-même au sujet de la dernière ligne qu’il vient tout juste de lire. “Il est bon, ce Proust,” marmonne-t-il, puis à peine un moment plus tard, après avoir éventé les pages restantes, “je ne vais jamais finir ce putain de bouquin, jamais,” lance-t-il à Léon qui sourit.
 
Léon s’en va au lit et ses oreilles croient entendre l’océan mais lui, il sait que ce ne sont que les grands pins qui dansent dans le vent du Matcimanito.


 
 
Bleu


Léon reçoit une carte postale de Léo-Paul. Sur le devant, une photo kitsch d’un orignal, les quatre pattes à l’eau, pas très loin de la grève d’un lac immense. Sur l’endos, Léo-Paul écrit, “viens de finir Le Côté de Guermantes, pas la peine de continuer ce foutu cirque.”


Dans ce début d’après-midi, il n’existe plus pour Léon que trois choses : la carte postale de Léo-Paul (qui représente Léo-Paul lui-même et leur amitié cinquantenaire); Proust (qui n’existe que vaguement dans sa mémoire); et son propre corps. Léon pense qu’il n’a jamais vieilli, il se le répète encore et encore, parce que des parties de son corps commencent à le contredire sérieusement.


Sans jamais faire de pause, l’horloge continue de tourner dans une sorte de cadence inconnue que Léon considère aléatoire, saccadée, accélérant de façon inattendue, ajoutant quelques temps imprévus au tempo comme un coeur déréglé le ferait. Léon sait qu’il n’a aucunement le coeur déréglé.

Léon a lu Proust lui aussi, il y a plus de trente ans de cela, dans sa mi-trentaine. Il a lu un premier titre, se rappelle avoir trouvé cela excellent, s’était promis de continuer mais il n’y est jamais revenu. Un tel abandon ne lui semblait pas une chose hors du commun, plusieurs abandonnent Proust après trois pages. Pour Léon, l’expérience ressemblait à conduire dans la nuit, dans un brouillard automnal opaque pendant qu’une voix radio-canadienne susurre le texte dans la radio. Même lorsqu’il ferme la radio la voix continue de susurrer les mots de Proust, mystérieusement, même si Léon n’en semble pas surpris. Comme s’il essayait toujours d’écouter la voix mais la concentration nécessaire pour conduire à travers le brouillard sombre et opaque rend l’écoute impossible. Léon ne se rappelait plus du texte, des mots, malgré que la carte postale de Léo-Paul en avait ramenés quelques-uns en surface, mais aussitôt ressentis, aussitôt évanouis dans le néant.


 
Gris


Léon rentre de sa marche avant le dîner. L’enveloppe d’un courrier privé est plantée dans la craque de la porte moustiquaire, Léon y voit le nom de l’expéditrice. Kristina, la fille de Léo-Paul. Il ouvre l’enveloppe. Léo-Paul est mort la veille, une rare et soudaine défaillance du foie, condition extrême que ses médecins n’ont pas vu venir. Les funérailles auront lieu ce samedi. “Est-ce que tu voudrais venir dire quelques mots pour lui?”


Dans l’empire céleste, lorsqu’un vieux meurt de façon subite et inattendue, son âme doit rendre ses comptes sur le lieu même où le décédé a laissé tomber son dernier vêtement. Si la position du lieu est favorable, son âme monte directement au paradis. Sinon, son âme erre comme un fantôme dont la tâche est de ramener des âmes vers ce même lieu pour rendre leurs comptes, et d’autres âmes encore et encore. Au compte de mille, le fantôme obtient sa libération. Léon espérait secrètement que Léo-Paul avait eu le bonheur de mourir nu et l’âme en paix.


 
Blanc


Le corps de Léon a résisté à tant d’afflictions et d’épreuves, sachant tout de même, réalistement, que toute bonne chose a une fin ici-bas. Ce corps fut un vaisseau extrêmement capable de le transporter à travers des mers pas toujours clémentes et de trouver ses routes, capter ses images, voguer sous des cieux cléments au-dessus de sa tête et de ceux qui l’entourent, facilitant tous les bonheurs, même les plus petits et les plus importants qui furent sa propre vie.


 
Noir


La lumière, aujourd’hui, l’éclairage de cette fin d’après-midi, il faut vraiment être prêt à l’habiter. Vraiment.
 
Plus tard ce soir, Léon lèvera les voiles pour aller écrire ce dernier mot pour Léo-Paul. Léon conduira toute la nuit. Il se rendra, se faufilant dans les brumes nocturnes d’automne, jusqu’au Matcimanito.
 
Avec un peu de chance, avant le matin.



Flying Bum

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Neige de juin

J’entends parfois des voix et des sons
mémoires d’un temps que je n’ai pas vu passer
dans des lieux où jamais je ne suis allé
toute cette sorte de choses si vraies
quelques flashbacks saccadés
dans un détroit du Danemark
sur un sommet de l’Oural ou des Appalaches
une plage à l’autre bout du monde
où mes pieds gelaient dur
dans un sable blanc et sec


Mon regard qui s’élève
et qui se mire dans un ciel de glace
mis à part ce ciel
mon regard qui descend sur la longue plume
d’un goéland mort depuis longtemps
le bec enseveli sous son aile


Sans catéchisme ni héros qui meurt à la fin
ces images venues de nulle part
sont aussi vraies que je les fais miennes
je sais qu’elles resteront ainsi
comme des lettres pliées
dans un tiroir à jamais barré
ce seront mes mémoires
lorsqu’on me dira droit dans les yeux
que les miennes sont ailleurs
ma vérité propre et le coeur de ma vérité
et la vraie vie est si injuste de toutes manières
je n’ai jamais foulé un sol de Tunisie
ni respiré l’air d’une Croatie
et je ne peux pas dire que je rajeunis
 
Sous le ciel au-dessus de ma tête
parfois je m’étends à moitié endormi
manteau d’hiver pour couchette
mis à part ce ciel
je me gratte le subconscient
les mains enfouies dans mes grosses mitaines
je décide de rentrer à la maison
puis je me dresse dans mon lit
mains nues à me frotter des yeux inquiets
et je sais que les choses iront mieux
à écrire des poèmes dans ma tête
des lignes comme des blanches colombes
mortes d’ennui dans leur paix figée
laurier flétri au bec béat
mes fesses sur une chaise près de la fenêtre
dans le silence pesant
d’une clinique ou d’une église
et j’entends gronder l’écho de l’orgue
ou d’une volée d’étourneaux enragés
et je me souviens encore
des journées entières roulées serré
tout enroulées dans ma caméra
le film qui ne sera jamais développé
avant que je ne revoie vraiment
ce ciel d’un autre temps
 
Mis à part ce ciel
il faudra un temps pour récupérer
repartir là où tout a été laissé
une plage sur la Méditerranée
un rocher tranché par le Saguenay
une institution pour âmes malfamées
et je reviens ébaubi à la maison
dans une grande laine qui pique
un foulard tricoté par ma mère
au froid dans une fausse fourrure
doublée de coton trempé de bord en bord
emprisonné sans espoir
à la recherche et désespéré
d’un endroit pour dégeler mes orteils
seul dans le son qui me ramène les images
d’aussi loin que quatre-cent autoroutes
comme autant de rubans qu’on raboute
et mon aile gauche est cassée
et je regarde le ciel d’en bas
 
Mis à part ce ciel
rien d’aussi haut ne touche à l’universel
ni d’aussi beau n’embrasse la prunelle
tous les ciels pleurent et tous pleurent aussi
mis à part ce ciel
qui ne cherche pas l’absolution
du réconfort pour notre peau pervertie
comme si les nuages n’existaient pas pour vrai
 
Mon frère marche
sur un long madrier
qu’il appelle sa corde raide
des larmes chaudes érodent son esprit
coulent vers les coins d’une pièce en rond
à sa fenêtre un long glaçon
qui craque et descend achever l’oiseau
plus tôt assommé dans la vitre des carreaux
 
Je connais mon frère
je l’ai toujours dit du moins
je sais qu’il aime être retrouvé
mais je sais aussi très bien
qu’une bonne nuit il se retrouvera perdu
je sais que nous devenons vieux
à se mourir d’être entendus
à essayer d’être ailleurs que dans le noir
je sais comment on se vandalise
je furète ses pages
je critique en marge
j’en déchire au passage
je me dis à moi-même
je ne sais rien du tout
et qu’en sais-je donc
si ce n’est rien du tout
 
Mis à part ce ciel
nous cherchons un ailleurs plus grand
vers où aller et quand partir
nous levons la tête et croisons nos mains
implorant très fort pour la bonne réponse
nous levons la tête et croisons nos mains
suppliant encore pour la vraie réponse
mis à part ce ciel
nous n’avons rien vu de bon
depuis des lunes déjà
et s’il existait plus profond que ce bleu
dis-moi, mon frère
d’où viendrait la neige de juin


Flying Bum

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Les vieux boiteux

Les vieux boiteux passent devant la grande fenêtre en baie du salon, réguliers comme le train de cinq heures. Les boiteux passent, vieux couple inséparable, dans sa petite marche d’après-souper. Ils doivent bien avoir quatre-vingts, peut-être quatre-vingt dix ans, cinquante ans plus vieux que nous, ils font le grand tour du pâté de maisons tous les soirs. Par le temps qu’ils passent devant chez nous claudicant et avant qu’ils n’y repassent à nouveau, bien des feuilles des énormes érables à Giguère seront passées du vert au rouge. La lumière aura jauni. L’été sera fini.

“T’es tellement sarcastique avec eux,” que ma douce me dit, “moi je pense qu’ils sont mignons comme tout.”

Je ne dis rien. Peut-être sont-ils mignons après tout, inspirants à leur façon. Combien d’années deux êtres humains peuvent-ils se supporter sans sombrer dans un ennui mortel ? Mais je ne les aime pas davantage pour autant. Cette vieille femme au dos déformé par une affreuse scoliose et qui regarde inexorablement vers le sol, son mari lunatique et timide dans son veston de tweed porté directement par-dessus sa chemise de pyjama, la tête chambranlante comme un bubble head, sa main sous le coude de sa vieille comme s’il l’escortait formellement vers un plancher de danse. Ma douce a entendu quelque part qu’il était professeur émérite. Physique? Psychologie? Sciences sociales? Elle ne se souvient plus vraiment.

On pourrait dire qu’ils sont mignons, ou on pourrait dire qu’ils sortent tout droit d’un film d’horreur.

C’est en septembre, quand l’été remet ses souliers, et ma douce se meurt lentement. On dit que les fêtes qui s’en viennent seront certainement ses dernières à la maison, elle en est à l’étape où aucune nourriture solide ne peut lui être donnée sans risquer qu’elle s’étouffe totalement, où sortir de son lit occasionne davantage de douleurs que de plaisir. Je dois tout faire pour elle. Je la porte occasionnellement dans sa chaise au salon devant la grande fenêtre en baie.

Nous passons de longues heures tranquilles ensemble. Regarder par la fenêtre, fumer du cannabis, lui lire un livre. Elle ne travaille plus depuis longtemps et mes journées passent essentiellement à m’occuper d’elle, les jours ont perdu lentement leur substance. Lundi, jeudi, samedi, difficiles à différencier. Parfois je marche jusqu’au supermarché, éteindre mes pensées, lui rapporter un sorbet au citron. Je cuis une poule dans une grande marmite et je lui apporte le bouillon dans un petit bol. Une superbe cuillère que nous avions volée dans un grand restaurant italien bien connu, je la soulève et je la porte à ses lèvres.

Elle n’est pas restée assez longtemps pour voir tomber les premières neiges et déjà dans ces jours-là, les boiteux ne passaient plus devant la grande fenêtre en baie. Le trottoir était probablement déjà trop traître pour eux et le vent glacial trop dur sur leurs vieux os, trop vif, leur transperce la peau et ils se sentent comme si leur chaleur était perdue à jamais.

Qui sait, peut-être les reverra-t-on au printemps.

Avril est fini.

Début mai.

Les crocus et les tulipes, les lilas, timidement les iris.

Je me demande si ça la rendrait heureuse de savoir que les boiteux passent encore devant la maison, après le souper, réguliers comme le train de cinq heures. Le tour du bloc, encore et encore, tranquillement pas vite, claudicants, la main du vieux sous le coude de sa vieille. Peut-être – probablement – qu’elle aimerait ça. “Comme ils sont mignons,” dirait-elle.

Debout derrière le lavabo, devant la fenêtre, pour ce qui est de moi, je ne sais plus ce que j’aurais préféré. J’appuie mes coudes sur le bord du comptoir et je tire un coin du rideau. Dans le silence, je les observe un moment et je ne sais plus si je veux les revoir.

Ou si j’aimerais mieux ne plus jamais les revoir.

Eux ni personne.


Flying Bum

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Nuit contre jour

Pour lui, le travail devait se faire la nuit, toujours dans l’incertitude, parfois dans la douleur, oui mais encore, dans le silence. Devait-on laisser le jour aller tranquillement se coucher ou sauter directement au jour suivant? Devait-il traverser le brouillard des heures d’une veille qui se mourait lentement ou pouvait-il continuer à petits pas perdus vers le jour suivant qui attendait son tour de l’autre côté de la fatigue et des heures bleu indigo. L’appel timide des rayons à travers les lamelles des stores ne lui était d’aucune utilité, ne lui apportait aucune réponse substantielle. Dans une demi-lumière, comme un rôdeur discret, il s’aventurait aux ravitaillements, des pourpres, des ocres, térébenthine, dans des échoppes qui avaient toujours l’air de venir tout juste d’ouvrir ou alors d’être sur le point de fermer. Il était constamment surpris de savoir laquelle des options était la bonne et les choses refusaient obstinément de s’améliorer pour lui ces temps-ci.

Il y avait cet endroit, un resto mal famé ouvert la nuit, les anglais diraient un greasy spoon, où il prenait quelques repas à la dérobée, d’autres fois, nerveux, rien que quelques tasses de café noir. À un certain point, il avait réalisé qu’il devenait probablement un régulier et il avait dû espacer ses visites pour quelques jours, quelques semaines même, parce que les choses étaient devenues trop familières avec les autres habitués, dont plusieurs étaient même devenus des toutes-les-nuits et il craignait en devenir un lui-même, il s’identifiait plus aisément aux autres qui venaient sporadiquement dans une rotation capricieuse difficile à suivre. Cela aurait pu être sur le point de devenir un télé-feuilleton, un sitcom à l’américaine, à propos des gens qui travaillent là et une bande d’adorables excentriques qui fréquentent le lieu. Il n’en avait rien à branler des sitcoms et il détestait qu’on présume quoi que ce soit à propos de lui, surtout les étrangers. C’est ça l’affaire qui le tuait, tout le monde dans ce resto agissait comme s’ils le connaissaient vraiment. Si ce n’était pas comme dans une sitcom, c’était sûrement comme dans une réunion d’alcooliques anonymes où l’anonymat n’est qu’une vue de l’esprit parce que tous et toutes ont les péchés à l’air, les uns devant les autres, sans pudeur.

Il était devenu particulièrement nécessaire d’éviter la libraire, ce miasme d’eau de rose et d’odeurs corporelles avec qui il devait obligatoirement discuter de littérature russe. Il était un artiste-peintre mais pour une raison étrange, elle avait une idée fixe, l’idée qu’il était un poète. Elle n’était pas vraiment une libraire, avait-il déduit avec le temps, mais une itinérante russe qui dormait le jour dans la bibliothèque municipale, entre PG3476.A324 et PG3476.Z34, elle y tenait des colloques subconscients avec Chekhov et Dostoevsky et Gogol – c’était une bibliothèque de quartier, modeste, les gros noms étaient près les uns des autres. Elle disait que l’esprit de ces écrivains discutaient avec elle dans son sommeil et un jour, ils lui avaient révélé qu’il avait une âme russe, de poète russe. Clairement elle était totalement décrochée sinon accrochée à de biens drôles d’endroits, ou accrochée dans des lieux bien singuliers, ce qui est, en définitive, bonnet blanc, blanc bonnet. Elle n’avait aucun don particulier pour étendre son rouge à lèvres et il avait, dans un moment d’angoisse intense, confondu le tracé de son rouge avec un sourire malsain, le sourire d’une tarée.

Heureusement, il était possible, en passant nonchalamment et sournoisement devant le greasy spoon de reconnaître les clients avant de décider d’y pénétrer bien que sa vision nocturne était devenue plutôt déficiente dernièrement et il devait s’approcher bien près, sous les néons vibrants du resto où persistait le danger d’être piégé, vu et salué de la main par quelqu’un assis à l’intérieur. Il se rassurait en se disant que la réflexion des néons dans la vitrine à la propreté relative empêcherait quiconque de le reconnaître clairement depuis sa cabine. Il se rappelait toutes les fois où il avait contemplé ces réflexions intérieures depuis sa cabine, comment la superposition des images de la rue, des arbustes, des poteaux, des commerces de l’autre côté de la rue, à travers le miroitement de l’intérieur superposées, créaient comme un fantôme de greasy spoon, un univers alternatif ou de science-fiction comme celui qu’il pouvait observer, un qui avait l’air davantage désubstantié que le vrai.

De toutes façons, précautions ou pas, il demeurait toujours la possibilité qu’il croise la libraire sur la rue. Elle était là presque toutes les nuits, mais pas toutes, il la définissait comme une semi-presqu’habituée. Les nuits qu’elle ne se présentait pas, elle était occupée à distraire, sur un bout de trottoir, des tribus d’invités avec de la vodka bon marché, des hors-d’œuvre de source douteuse, et des discours littéraires et artistiques alimentés dans la vaste et profonde réserve de son esprit perturbé, sa voix qui sonnait comme un murmure de la ville comme tant d’autres à l’oreille des invités béats, repus de vodka. Quelquefois, elle y mettait aussi de la danse. Plus qu’une fois, il avait changé de trottoir, tourné le coin juste à temps, in extremis.

Il n’a jamais, au grand jamais, avoué à la librairie qu’il avait fait son portrait. Il l’avait peinte de mémoire, mémoire de toutes les fois qu’elle s’était faufilée dans sa banquette, devant lui, elle et tous ses sacs de plastique contenant des fringues grignotées par les mites et des trésors hétéroclites déterrés patiemment dans les bacs à récupération ou dans les poubelles. Parce qu’il ne pouvait se résoudre à la regarder directement dans les yeux, à fixer son visage de l’autre côté de la table, il avait étudié ses détails dans la vitrine de côté, l’oeil crochu, et dans son portrait fini elle ressemblait étrangement à Anna Karina, Hanne Karin Bayer de son vrai nom, femme superbe entre toutes, sur un fond de décor Edward-Hopper-esque. Cinquante, cent nuits, à capter les détails, morceau par p’tit bout, à s’asseoir vitrine à gauche, vitrine à droite, pour la voir tout le tour, embrasser tous ses angles. Ce portrait constituait sa meilleure toile à vie, toute sa foutue vie, il savait dès lors que lorsque tous les murs s’écrouleront, le portrait de la libraire restera accroché là, dans le vide, encadré par les flammes de l’apocalypse.

La nuit gagnera sur le jour de belle et grandiose façon et ils atteindront toute leur gloire et leur puissance, lui et la libraire aussi, mais il leur faudra encore des Himalaya de patience et de modestie.

Mais pour l’heure, tristement, le jour gagne lentement sur la nuit.


Flying Bum

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Le poisson de glace

 

Plus jeune j’attendais ce moment dès l’arrivée des grands froids.

Le poisson de glace, un hareng de la taille d’une main d’homme, jadis polluait complètement cette plage en hiver. Les nuits glaciales. Les pleines lunes. Les marées hautes. Raides et immobiles dans le sable figé. Leurs corps argentés qui luisaient comme des étoiles tombées sur la grève. Des bijoux scintillants offerts par la mer.

“Ils forment école au large dans les eaux plus chaudes,” que j’explique savamment à Adéline. “Mais les bars rayés et d’autres prédateurs les entraînent vers le rivage là où c’est plus froid. Lorsqu’ils y arrivent, à cause du froid, les poissons de glace deviennent de vrais becs à foin. Des becs à foin totalement assommés. Assommés, alors ils s’échouent. Ils s’échouent et tout ce qu’il reste alors à faire, c’est de les ramasser.”

Adéline n’est pas très grande, filiforme et sa peau est plus pâle que le sable empoussiéré de neige qui craque sous ses pieds. Elle a le teint opaque, une teinte de bleu qu’on peut deviner sous l’épiderme.

“J’ai peur,” dit-elle, sa voix d’enfant pleurnicharde qui plaide. “L’eau est beaucoup trop proche.”

L’océan semble vouloir nous envahir, les vagues frappent le roc durement sous la force de la grosse lune et de la marée montante. Nous approchons une jetée de rocs noirs, balafrés par la dynamite qui les a apportés là. La jetée prend naissance dans le sable et poursuit sa route pendant cinquante mètres dans l’Atlantique en furie.

“Cesse donc toutes tes coquecigrues,” dis-je. “Nous ne sommes pas en danger, regarde seulement les reflets dansants que la lune dessine sur la crête des eaux noires. Ça vaut tout le froid de la Côte-Nord, c’est superbe . . . non?”

Adéline ne répond pas. Elle s’engouffre la tête dans son capuchon de poil, se frotte vigoureusement les épaules, les bras croisés. Je m’approche d’elle pour la guider à travers une brume de mer qui s’opacifie.

“Pourquoi?” s’enquiert-elle à propos de la brume.

“Parce que l’eau est plus chaude que l’air,” que je lui explique.

“Ah, bon,” dit-elle. “Alors, on va jusqu’où comme ça?”

“Pas tellement plus loin, allez, tu vas l’apprécier plus tard. Plus tard lorsque nous rentrerons à la maison. La maison sera plus chaude. Un bon thé chaud. Fais-moi confiance.”

Adéline, grande ailurophile, pense alors à ses chats qui l’attendent au chaud. Cinq chats bien vivants et des millions d’autres, qui de porcelaine, qui de pierre à savon, qui de peluche et quoi encore, qu’elle dispose à hue et à dia dans une syllogomanie indescriptible. Loin de ce bazar félin, il semble toujours lui manquer une grande partie d’elle-même.

“Je ne vois pas un seul foutu de poisson de glace,” Adéline affirme-t-elle. Elle tient toujours un sac de plastique entre ses doigts engourdis, pour y mettre les harengs. “On y va, maintenant. Mon visage paralyse tellement j’ai froid.”

“Prête-moi la lampe de poche,” lui dis-je.

Elle fouille les grandes poches de son parka à la recherche de la lampe de poche qui traîne habituellement sous son lit, au cas. Je l’allume et scanne la plage. La lumière traverse la neige et le sable lui donne une teinte de jaune délavé. Je promène le faisceau en surface, entre les pierres. Aucun poisson de glace. Je pointe la lampe sur Adéline. Elle tremblote et sautille sur place.

“Est-ce qu’on peut y aller?” Comme une supplication.

L’océan gronde. Fort et lourd. L’écho des vagues qui frappent le roc envahit l’air froid. Je ferme la lampe de poche.

“Je ne trouve rien.”

Adéline hoche la tête et attrape la lampe de poche. Elle disparaît dans son parka. Elle attrape ma main malhabilement dans ses deux énormes mitaines.

“Maintenant, est-ce qu’on peut y aller?” demande-t-elle en tirant ma main emprisonnée.

Sur le chemin du retour, Adéline marche plus rapidement. Elle saute même d’un rocher à l’autre parfois. “Sais-tu quoi?” me demande-t-elle, “tu avais raison, je suis contente d’être venue avec toi. J’ai tellement hâte de m’emmitoufler dans une couverture, un bon thé bouillant, de retrouver mes chats et de regarder la télé bien au chaud.”

“Je m’ennuie de mes chats, tu me connais.”

“Je pense bien qu’ils ne reviendront plus jamais.”

“Quoi?” demande Adéline.

“Les poissons de glace, les harengs. La surpêche aura eu raison d’eux, aussi. Comme tout le reste. Tout le reste et toute la bêtise humaine”

Un petit groupe de nuages se collent les uns aux autres et passent devant la lune, des éclairs d’étincelles s’allument dans le sable à leur passage. Leur lumière se tortille et danse sur le sable tout le long de la grève comme des tribillions de feux follets. Adéline enfonce le sac de plastique dans sa poche, elle enjambe gaiment la dune vers la voiture d’un pas assuré.

“Vite, dépêche-toi un peu,” qu’elle me crie déjà rendue en haut.

“Encore sur la plage, je marche vers elle dans une cadence de rêveur, de promeneur solitaire, je m’amuse à éviter de mettre le pied sur les taches de lumière scintillante. Comme enfant j’évitais de poser le pied sur les craques dans les trottoirs. Je me faufile entre les sources lumineuses sans y toucher, prudemment, méthodiquement, respectueusement, comme si elles étaient toutes des poissons de glace revenus.

Revenus rien que pour moi.

 


Flying Bum

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Texte proposé à l’Agenda Ironique de mai qui se tient chez Photonanie ici. Vous aurez compris que les mots ailurophilie, syllogomanie, bec à foin et coquecigrue étaient imposés ainsi que le thème, en pays froid. Faites comme moi, pour mourir moins bec à foin, allez, à vos dictionnaires pour celui-là et les autres.

Amours confus

Ils créchaient directement sur le plancher du centre d’achats, entre une machine à Coke et un photomaton. Des centaines de milliers de tuiles de céramique alignées bien droites entre les portes tournantes près du McDonald à un bon demi-kilomètre de là et le Zeller’s aussi loin du coté opposé.

Au petit matin, il se déplie pour s’apercevoir qu’elle était partie, sa couverture et toutes ses autres choses aussi. Comme une brume suspendue dans l’édifice qui apparaît par intervalles, prenant vie par les lampes de sécurité qui s’allumaient sporadiquement. Deux longues banquettes bleu poudre campées au centre de l’allée, dos à dos, et il est allé grimper, un pied sur chacun de leurs deux dossiers, mais il n’y avait personne en vue et il est redescendu, il est allé se payer un Coke dans la machine.

***

Ils avaient dormi entre une machine à Coke et un photomaton. Au début, le sol était froid. Elle affirmait haut et fort que sa couverture était plus épaisse que la sienne et insistait que ce soit la sienne qu’on installe directement au sol, en premier. Elle se faisait un petit nid contre lui et elle aimait sa chaleur. Cette sorte de chose commençait à faire une différence pour elle.

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée. Debout sur le dossier des bancs, à peu près à mi-chemin entre les portes tournantes près du McDonald et les portes closes du Zeller’s, il cherche où elle avait bien pu passer comme une vigie du haut de son mât. Ne trouvant rien, il retourne à son camp de base et se paie un Coke. Dans le silence angoissant du mail, il appréciait tellement le son des pièces de monnaie qui dégringolaient dans la machine et tombaient rejoindre les autres pièces et tout le bazar du mécanisme et la boîte d’aluminium qui glissait puis tombait dans la chute, tellement beau, qu’il s’est offert un autre breuvage, une Root Beer cette fois-ci.

***

Le derrière de la machine à Coke dégageait une petite chaleur. Le photomaton, plus large, les aidait à se tenir cachés. Cachés de qui, ils ne sauraient dire, des rais de lumière rouge avaient remplacé le surveillant de nuit. Ils savaient y circuler. Au moins, ils ne seraient pas une tache incongrue sur l’immense carrelage de céramique grise à perte de vue, toujours ça de gagné.

Ils étaient allongés l’un contre l’autre dans le ronronnement du compresseur de la machine à Coke, et elle lui dit, “Je suis contente de m’être enfargée sur toi. Tu n’as aucune idée de combien ça faisait longtemps.”

“Je peux essayer de deviner si tu veux, si tu me donnes trois chances” dit-il.

Les portes tournantes ne tournaient plus à cette heure-ci, il ne restait plus que la brume orange qui apparaissait au bonheur des lampes de sécurité. Ils étaient allongés sur le côté, son dos à elle contre sa poitrine à lui, et il pouvait tout voir par-dessus sa tête à elle. Ses bras se croisaient devant elle. Sa tête à elle reposait sur son biceps droit. Sa tête à lui reposait sur un livre qu’il n’a jamais fini. Sa main gauche l’enveloppait, les doigts de leurs mains gauches s’entremêlaient.

***

Il se réveille, elle n’est plus là, mais il se sent comme si elle avait été là, il y a un bref moment à peine. Il regarde tout le tour et ressent un frisson. Des particules d’humidité glaciale pendent dans l’air, l’air aux teintes orangées.

Il se paie un Coke, se secoue et roule son bazar. Il examine son visage dans le miroir collé sur le photomaton et constate que son rouge à lèvres a laissé une tache sur son front. Elle s’était probablement retournée un moment et avait collé sa bouche contre son front. Il s’en souvenait maintenant.

***

Lorsqu’il s’est réveillé, elle n’était plus là, mais il ressentait qu’elle avait été là, tout juste un moment avant. Il s’était senti les mains. Il y avait une vague odeur, d’elle.

***

Étendus l’un contre l’autre, les couvertures bien droites, leurs choses bien rangées près d’eux, ils ont eu une conversation.

“As-tu des souvenirs de ton enfance?” lui avait-elle demandé.

“Je pense bien.”

“Je me rappelle de la mienne,” dit-elle, “j’étais comme ça mais longtemps avant j’étais différente.”

“Comment ça?”

“Pas comme ça.”

Il essayait de ne pas toujours respirer dans le derrière de sa tête, mais c’était difficile, et cela n’avait pas l’air de trop la déranger de toutes façons.

“J’ai déjà été moins malheureuse, comme maintenant.”

Sa couverture sentait légèrement la réglisse noire, très légèrement, comme quand la réglisse noire est passée date, éventée, même quand la réglisse noire n’a rien à voir là-dedans, de l’anis peut-être?

***

Il se réveille seul, emberlificoté dans sa propre couverture. Les lumières de sécurité lancent une lumière orangée sur une brume subtile. Elle avait déjà été moins malheureuse, se rappelle-t-il. Mais elle était nulle part maintenant. Deux banquettes bleues dos à dos sur un océan de céramique grise. Il se paye un Coke, une canette de Root Beer.

***

“Est-ce que c’est pour moi?” demande-t-elle en pointant la canette de Root Beer.

D’où elle est venue, il ne saurait dire. Elle s’est léché le pouce et elle a frotté son front en souriant pour faire disparaître le rouge à lèvres. Il lui a attrapé le poignet pour l’arrêter. La tirer vers lui.

Ils ont pris quatre photos dans le photomaton, elle assise près de lui, puis elle qui est assise sur ses genoux, puis son bras qui entoure son cou, puis le sien qui entoure ses hanches, le petit rideau resté ouvert tout le long parce que personne au monde n’aurait pu les voir.


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